IV
a LES MILLE ET UN JOURS,
On y était servi sur de l'argenterie et de la porcelaine par des esclaves vêtus d'un goût et d'une propreté recherchés. La pâtisserie et tous les autres mets y étaient assaisonnés avec une délicatesse à laquelle les cuisiniers même du calife ne pouvaient atteindre. Ce traiteur , fort extraordinaire dans sa profession , se faisait appeler Simoustapha. Sa belle figure , ses manières engageantes et polies , et la bonne chère qu'on faisait chez lui , attirèrent bientôt dans sa maison une foule d'amateurs \ les principaux de Bagdad ne furent pas exempts de la curiosité de connaître ses talens ; et comme il avait l'art d'aiguiser par ses ragoûts l'appétit le plus émoussé , il était devenu le traiteur favori de ce qu'il y avait de plus distingué et de plus riche à la cour et à la ville. Sa maison et ses jardins ne désemplissaient pas de ceux qui cherchent plutôt à vivre pour manger qu'à manger pour vivre.
Les courtisans du calife s'entretenaient tous les jours devant lui de la chère exquise qu'ils avaient faite chez le beau traiteur -, mais , ou ce prince avait trop d'affaires pour donner son attention à des propos de cuisine, ou l'envie de s'assurer par lui-même du savoir-faire de Simoustapha , devait lui venir d'une manière conforme au caractère et aux fantaisies ordinaires de ce souverain. Les esclaves, les femmes surtout , du palais d'Haroun , n'en sortaient
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jamais sans aller roder autour de la boutique de Simoustapha , et sans en rapporter quelques petits chefs-d'œuvre de sa façon. La plus empressée de toutes était Namouna , attachée dès le berceau à la princesse Ilsetilsone , fille bien aimée et seul fruit de son mariage avec Zobéïde , celle de ses femmes qu'il aima le plus et à laquelle il fut attaché jusqu'à la mort.
Namouna jouissant de la liberté accordée aux femmes de son âge , se promenait tous les jours dans les rues de Bagdad. Les petits enfans la reconnaissaient sous son voile et la saluaient par son nom, dès qu'ils la voyaient. Simoustapha, dont elle fréquentait la boutique , naturellement obligeant pour tout le monde , l'était encore plus pour elle. Il la faisait asseoir, la servait la première, et, par ses manières et ses discours , la comblait de ces attentions , de ces politesses aisées dont la grâce enchante sans embarrasser.
La bonne vieille , en s'en retournant satisfaite de toutes ces prévenances , disait en elle-même : Ah ! beau jeune homme , que le ciel te bénisse ! tu ne méprises pas la vieillesse : puis , venant entretenir la jeune princesse des diverses nouvelles qu'elle avait apprises dans ses tournées de ville , elle finissait toujours par l'éloge du charmant Simoustapha ; il lui avait fait voir tous ses jardins avec une com-
plaisance si grande , l'avait traitée avec tant de respect , tant d'égards , et cela sans la connaître. Tous ses procédés étaient naturels et découlaient d'une ame bienfaisante et d'un grand fond de respect et d'égards pour le sexe.
Il a le propos , ajoutait-elle, si obligeant, le son de voix si caressant , si doux , qu'on se paierait de ses seules paroles. Son maintien est noble comme ses actions , et il est si beau qu'il fait oublier ce qui est écrit du fils de Jacob , du beau Joseph d'Egypte. Dieu garde de mal celle qui sera tentée de l'arrêter par son manteau -, mais ce sera en vain , car il est modeste comme une colombe.
Ilsetilsone s'amusait du radotage de sa vieille confidente. Elle était la première , quand celle-ci revenait de la ville , à lui demander si elle avait été en bonne fortune chez le beau traiteur. Je me serais bien gardée d'y manquer , répondit un jour Namouna, je ne suis pas assez folle pour m'en rendre amoureuse , mais je me permets de me régaler de ce qu'il fait 5 quant à lui , c'est un morceau de reine. Il faudrait qu'elle fat bien dégoûtée pour ne pas s'accoutumer d'un jeune homme plus beau que tous les princes de la terre. Pourquoi me refuserais-je au plaisir de le voir , et au bien qu'il me fait 5 un seul de ses regards semble me rajeunir, et je crois que c'est par l'enchantement de ses yeux qu'il assai-.
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sonne ses pâtisseries , dont rien n'égale la perfection -, j'en ai apporté à Mesrour, le chef des eunuques, un échantillon , dont on entendra parler dans le palais. Namouna ne se trompait pas. Mesrour, chef des eunuques , avait porté la tarte qui lui avait été donnée par la bonne gouvernante , à la sultane favorite ; celle-ci en avait régalé le calife , sans le prévenir que cette pâtisserie vînt du dehors. Haroun s'était récrié sur sa bonté , et venait d'apprendre qu'elle sortait de la boutique de Simoustapha le traiteur , dont il avait été si souvent question. La favorite propose à Haroun de le régaler le lendemain d'un service entier de la cuisine de cet excellent traiteur , et Mesrour a ordre d'aller chez lui , pour lui en ordonner les apprêts. Il mangea chez sa favorite avec un appétit et une satisfaction extraordinaires. Le lendemain, il fit servir sa propre table de mets venus de la même boutique 5 ses femmes s'en régalèrent : enfin , l'engouement vint au paint qu'on avait mal dîné dans le palais , lorsqu'on n'avait pas eu sur sa table un ou deux plats de la main de Simoustapha.
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NAMorNA triomphait en voyant augmenter le crédit de son idole : le calife avait déjà envoyé sur la table de sa fille Ilsetilsone plusieurs des ragoûts qu'il avait jugé les plus exquis ; ils n'avaient point autant flatté son palais que la gouvernante s'y attendait. Les récits continuels de celle-ci lui donnaient des distractions , mais la gourmandise n'y était pour rien.
Voyez , lui disait cette bonne femme , combien ceci flatte l'œil : respirez l'odeur de ce gâteau 5 ensuite , elle passait à la description de la cuisine de Simoustapha : elle est aussi brillante que si elle était tapissée de miroirs : le pavé en est d'un marbre poli ; les ustensiles sont d'un brillant à éblouir : au milieu de sept beaux jeunes gens, parés comme un jour de noces, et employés autour des fourneaux, Simoustapha veille à tout ce qui se fait autour de lui : sa tête , qui s'élève au-dessus de celle de se&
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ouvriers , lui donne l'air de la lune entre les sept étoiles ; quand chaque plat est apprêté > il y met la dernière main, et ce charme secret et inexprimable qu'on trouve à tout ce qui sort de chez lui. La vieille, en redoublant à tout propos les éloges du traiteur , ne s'apercevait point de l'effet que faisaient ses discours sur la jeune princesse : ils y allumaient une flamme aussi vive que dangereuse.
Ilsetilsone voulant se déguiser à elle-même, comme aux autres , le penchant qui la porte à aimer un homme de la profession de Simoustapha , en cherchant à combattre une passion naissante , perd le sommeil , l'appétit , le repos de l'ame , et tombe dans une langueur dont les suites effraient la tendresse d'Haroun. La pauvre gouvernante gémit de l'état dans lequel elle voit sa charmante maîtresse \ les soupirs qui lui échappent lui font soupçonner, mais vaguement, le sujet de ses inquiétudes. Enfin , un ordre qu'elle reçoit, quoique de peu de conséquence, détermine ses conjectures.
ilsetilsone, depuis deux jours, n'a rien pu manger. Je vois, lui dit Namouna , que je serai obligée de vous aller chercher, comme pour moi , un plat de la main de mon ami Simoustapha. La belle sourit sans répoadre , et la discrète vieille court à la boutique du traiteur. Servez-moi bien , lui dit-elle, mon aimable jeune homme : j'ai une
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fille dont la vie m'intéresse plus que la mienne ; mettez toute votre science à arranger un plat dont la saveur puisse lui réveiller l'appétit : il y a deux jours qu'elle n'a mangé, et je crains qu'elle n'en meure. Si vous trouvez le moyen de faire un ragoût qui lui plaise , cent sequins ne me coûteront rien pour vous récompenser.
Simoustapha regardait la vieille entre deux yeux : il la connaissait parfaitement , et savait qu'elle n'avait point de fille ; d'ailleurs , les cent sequins offerts étaient propres à le mettre au fait, s'il ne l'eût déjà été. Elle est donc indisposée ? reprit-il d'un air inquiet. — Plus qu'indisposée , répond Namou-
na : vous m'en voyez dans un chagrin Mais ce
qui vient de vous est si bon, que si ses lèvres y touchent, j'espère qu'elle se trouvera mieux.
— levais, reprit Simoustapha, trembler, pour la première fois de ma vie , de ne pas réussir assez bien. Il se met à l'œuvre , et ne souffre pas qu'un autre que lui y mette la main : en peu d'instans , la vieille gouvernante peut reprendre le chemin du palais ; mais auparavant elle veut payer ce qu'elle emporte. Simoustapha refuse toute espèce de prix : Si on peut manger le plat, dit-il, je suis trop payé 5 s'il ne vaut pas la peine qu'on le mange, je n'en dois pas recevoir de paiement.
Namouna arrive au palais, présente le ragoût 5
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Ilsetilsone le goûte , le trouve délicieux, et le mange en entier. Les yeux de la gouvernante pétillaient de joie , en voyant le succès de son petit stratagème ; elle élevait aux nues la complaisance, l'empressement et l'adresse de Simoustapha : Il a cru , ditelle , que c'était pour ma fille -, dans l'instant il s'est mis au travail : je lui ai voulu donner cent sequins , mais il n'a rien voulu prendre , il lui suffisait de m'obliger.
— ^Où a été se loger l'ame et la noblesse d'un prince? disait Ilsetilsone en soupirant. — Elle loge, répondait Namouna , dans un corps où Salomon lui-même s'honorerait de se trouver s'il reparaissait sur la terre , et il aurait de la peine à régner d'aussi bonne grâce que Simoustapha fait la cuisine.
Le repas de la princesse était fini , et cette belle personne s'abandonnait de nouveau à ses rêveries. Quoi ! lui dit Namouna , vous allez encore rêver après avoir bien mangé , au lieu de chercher à vous distraire , pour vous mettre en état de recevoir le calife plus agréablement que vous ne le faites , et lui donner de la consolation! — Je ne puis faire autrement , ma chère Namouna , disait la princesse, j'ai malgré moi le cœur serré. — Je m'en doute bien, répond la gouvernante^ vous avez au-dedans de vous un gros secret qui vous étouffe , et vous me le cachez, à moi! qui vous aime plus que ma
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vie. — C'est, répond Ilsetilsone, que mon secret ne me faisant point d^honneur, il doit mourir avec moi : si je ne puis pas le garder, dois-je espérer qu'un autre le garde ? — Avec ces raisonnemens-là, repart la bonne gouvernante , vous vous ferez mourir, ma belle princesse ; mon ame est un puits où votre secret va descendre pour ne plus reparaître , et je puis imaginer un moyen de vous procurer du soulagement. — Oh, Namouna! interrompit Ilsetilsone , demandez à Dieu avec moi de me guérir ; il me faut un miracle de sa part. — Eh bien ! quand nous saurons de quoi il s'agit , nous le prierons de concert , et nous obtiendrons de lui ce miracle : il en a déjà fait plus d'un dans ces lieux : c'est ici qu'il établit les Juifs ses premiers élus , en les tirant des mains de Pharaon. Pour vous tirer d'affaire, ma princesse, il ne s'agira pas de mettre la mer à sec. Au lieu d'un grand homme comme Moïse , il ne lui faut qu'un instrument subalterne , et me voici toute prête à lui en servir : prenez confiance en moi , ne redoutez ni infidélité ni indiscrétion de quelqu'un qui vous aime plus que sa vie , dont le sacrifice est tout prêt , dès qu'il s'agira de votre bonheur. J'ai de l'âge et de l'expérience 5 je puis vous donner des conseils utiles, imaginer des ressources , dont votre inexpérience ne pourrait jamais vous laisser entrevoir l'idée. Eji un mot, je ne vous quitte plus que
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vous nayez déposé dans mon sein le sujet de la mélancolie à laquelle vous vous abandonnez , au péril de vos jours. —Oh ! ma bonne Namouna , reprit la princesse , la confusion devrait me fermer la bouche ; mais ma confiance en vous me force de l'ouvrir : vous connaissez beaucoup mieux que moi la véritable cause de mon mal, et j'aurais à vous reprocher d'y avoir contribué plus qu'un autre, si je ne voyais évidemment que ce qui m'arrive est l'effet de l'inévitable fatalité.
J'aime comme une folle : tout ici a contribué à m'enflammer et à me déranger la tête -, vous , Namouna, les femmes du palais, le calife mon père , tout, jusqu'à mes propres songes, dans lesquels, à
deux fois différentes, il m'a semblé le voir A
présent nommez, si vous l'osez, l'objet de mon amour : dites quel est le seul homme pour lequel la fille du commandeur des fidèles , du roi des rois de la terre , voudrait vivre ; sans lequel la vie lui sera insupportable : excusez si vous le pouvez , cette incroyable extravagance , et pardonnez-vous de l'avoir conduite à l'excès par vos récits et vos éloges continuels.
— Vous l'avez vu en songe ? répond la vieille gouvernante d'un air recueilli ; il faut s'assurer si c'était bien lui : était-il aussi beau que l'ange qui versa le sorbet au grand Prophète , quand Mahomet
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fut parvenu jusqu'au septième Ciel ? Vous rappelezvous ses traits ?
— Non , cela m'est impossible , dit llselilsone ; j'étais troublée, ravie, par la vue d'un objet enchanteur : il était à mes pieds, il me jurait de n'adorer que moi 5 mais dans les deux songes c'est toujours le même objet que j'ai vu. Je le reconnaîtrais , s'il m'était de nouveau présenté; mais il m'est aussi impossible de le peindre que de l'oublier.
Ainsi, Namouna, ajouta la princesse d'un air confus , tandis que les souverains de l'Orient s'exposent l'un après l'autre aux refus du calife mon père , en briguant le prétendu bonheur d'obtenir ma main , l'objet de l'amour et de l'ambition de tant de rois ne verrait de bonheur qu'à pouvoir se lier pour la vie à
— A Simoustapha, reprit la vieille ; nommez-le hardiment, son nom est un éloge. Il y a bien des couronnes sur la terre : elles tomberaient toutes sur la tète de Simoustapha qu'il n'y en aurait pas une de déplacée. Il y a cent rois , il n'y a qu'un Simoustapha.
— Prenez-garde, Namouna , dit Ilsetilsone, vous achevez de me perdre. — Qui , moi ! ma chère princesse , je Vous aime plus que ma vie. Je permets à Vange de la mort de me fermer les yeux, dès qu'ils auront pu être témoins de votre félicité. Il faut que
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nous voyions ensemble Simoustapha, et si vous le reconnaissez pour celui qui vous a été montré deux fois en songe , l'arrêt du sort qui vous destine à lui est irrévocable , et je me rends sur-le-champ l'instrument de votre destinée.
— Mais comment, reprit Ilsetilsone , puis-je le voir sans m'exposer?... — Reposez-vous sur moi , dit la vieille ; dormez bien cette nuit , que le sommeil ranime les roses de votre teint et rappelle l'incarnat de vos lèvres. Demain, pas plus tard, vous verrez votre amant , vous reconnaîtrez si c'est lui qu'un songe enchanteur vous a offert -, et comme je dispose ici de tout pour votre service , les choses seront arrangées de manière que vous ne soyez ni gênée, ni compromise. Ilsetilsone, un peu soulagée, alla se mettre au lit.
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Dès le lendemain matin , la vieille vole à la boutique de Simoustapha. Je viens, lui dit-elle, vous rendre compte du ragoût que vous m'avez livré ;
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VOUS en avez été payé à votre manière , car il n'en est pas resté traces. Mais , mon beau jeune homme, ajouta-t-elle , que me donnerez-vous si je vous apprends la plus heureuse de toutes les nouvelles pour un homme de votre âge et de votre habileté ? — Ce qu'il vous plaira d'exiger de moi , reprit Simoustapba. — Je vous dirai, poursuivit la vieille, que la dame que vous avez si bien régalée , veut aujourd'hui à dîner de votre façon j mais prenez bien garde que tout soit accommodé de votre propre main.
— Vous me donnez , répond Simoustapha , des ordres dont l'accomplissement va me combler de joie. — Si cela est , reprit Namouna , vous me devez déjà un baiser, voyons si je pourrai augmenter envers moi le nombre de vos obligations.
Savez-vous que vous allez donner à dîner à la plus grande et la plus belle princesse de la terre , à l'incomparable Ilsetilsone ? — Mon cœur , reprit Simoustapha en rougissant, me l'avait annoncé. —
Quoi! dit Namouna, votre cœur qu'est-ce que
cela veut dire, votre cœur? Est-ce que vous aimeriez ma princesse ?
— Les cœurs des souverains de l'Asie , reprit Simoustapha , brûlent d'amour pour elle, et peuvent l'avouer : ses beautés , ses vertus , lui soumettent tout ce qui peut entendre parler d'elle j mais, pour
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moi , je me bornerais à être au nombre de ses esclaves. — Si vous êtes prévenu en sa faveur, répond Namouna , je ne vous ai point desservi auprès d'elle , et si vous étiez dans l'impatience de la voir, je puis vous dire qu'elle a à peu près la même curiosité à votre égard.
— Son esclave , dit Simoustapha , est prêt à voler à ses pieds. — Dès que vous êtes dans cette disposition, dit la vieille, il sera bon que vous veniez vous-même chercher votre paiement 5 vous le recevrez de sa belle main. Préparez le dîner, envoyezle dans le palais , par la grande porte , et par vos propres esclaves. Dès que l'heure du repas sera passée , vous vous présenterez à une issue secrète , que je vais vous indiquer. Convenez à présent , mon cher Simoustapha , que vous me devez bien un baiser de plus
— Je vous en dois mille, dit Simoustapha en embrassant la vieille avec transport : après quoi, ils se séparèrent.
Simoustapha prépare le repas , et y emploie tout son savoir. Dix jeunes esclaves blonds, vermeils, beaux comme des amours , et vêtus avec la plus grande élégance , sont chargés de le porter au palais. Ilsetilsone est agréablement surprise par cette galanterie. La vieille confidente fait l'office de maître-d'hôtel , et la jeune princesse , mangeant des
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mets assaisonnés par celui qu'elle aime , fait un repas dont auparavant elle n'avait pas imaginé les délices.
Elle faisait à Namouna l'éloge de tous les morceaux l'un après l'autre. Mangez , mangez , lui disait la bonne vieille 5 ce qui vient de ce qui nous aime ne saurait faire du mal. — Est-ce que Simoustapha m'aime ? dit la princesse , il ne m'a jamais vue ? — L'avez-vous vu , reprit Namouna , vous qui perdez le repos pour lui ? Ce qui est écrit dans le ciel , mon cher enfant , vient se faire exécuter icibas par des moyens bien extraordinaires .
Dès que je lui ai dit qu'une grande dame , fort contente du premier plat venu de sa part , voulait un dîner tout de sa main, il a deviné que c'était vous, parce que son cœur le lui avait annoncé ; et dans les transports où le mettait la joie de pouvoir travailler pour vous , et l'espérance de vous voir , il m'a embrassée , vieille comme je le suis, et de grand cœur.
Vous me pardonnerez , ma princesse , d'avoir reçu les premières caresses de votre amant , pour la bonne nouvelle que je vous donne , qu'il m'a paru vous aimer éperdument ; d'ailleurs, ce que j'ai pris, je suis prête à vous le rendre. En disant cela, la vieille gouvernante se jette au cou de sa maîtresse, et l'embrasse de tout son cœur. — Vous êtes bien folle, ma bonne Namouna, dit Ilsetilsone. — Pas
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plus que toutes les femmes de Bagdad, reprit Namouna. Si les baisers du beau traiteur étaient en vente, vous verriez une belle enchère! Il y aurait de quoi faire la fortune du crieur.
Pendant que ce petit colloque se passait au palais, les jeunes esclaves de Simouslapha , chargés de porter les plats sur la table de la princesse, revenaient comblés de joie de l'accueil caressant qui leur avait été fait , et ayant reçu chacun cinq pièces d'or de la propre main de la belle Ilsctilsone.
Simoustapha , encouragé à faire sa visite par l'heureux présage de la bonne réception faite à ses esclaves, expédie ses affaires, se rend aux bains, où il se fait apporter des parfums, et s'habille de ses vêtemens les plus beaux •, après quoi , il se rend au palais par le chemin et à l'issue qui lui avaient été indiqués. Namouna l'attendait à la porte pour l'introduire. La princesse observait de la terrasse du palais l'homme qu'on amenait vers elle , suspendue entre l'amour, l'espoir et la crainte. C'est lui, disaitelle , tel que je l'ai vu deux fois en songe • il m'apparut la première fois sous cet habit 5 il en avait un, la seconde fois, d'un brillant dont je ne pouvais soutenir l'éclat.
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Pendant qu'elle fait ces courtes remarques , Simoustapha s'est rendu dans l'appartement destiné à l'entrevue. La princesse y arrive d'un autre coté. Simoustapha , dès qu'il la voit, fait le salut le plus respectueux , et attend les yeux baissés , les bras croisés sur la poitrine , que la parole lui soit adressée. Vous êtes, lui dit Ilsetilsone, le traiteur Simoustapba , dont j'ai entendu faire tant d'éloges ? — On m'a fait, répond Simoustapha, plus d'honneur que je n'en mérite.
— Je n'en conviens pas ^ reprit la princesse, vous paraissez en tout tellement au dessus de votre état , quoique vous y mettez une adresse infinie; vous l'exercez d'une manière si noble, que, quoiqu'il paraisse fait pour vous, vous ne semblée en aucune manière fait pour lui 5 mais quelles peuvent être les raisons qui vous ont fait choisir Bagdad pour votre demeure ?
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— O princesse digne de l'admiration de toute la terre, dit Simoustapha , si vous voulez que votre esclaLve vous parle avec sincérité , écartez ce voile qui diminue sa confiance, et pour que la vérité qui doit sortir de sa bouche pour parvenir jusqu'à vous n'en soit pas interceptée. J'ai déjà trop souffert pour avoir été privé du bonheur d'admirer des charmes dont cet obstacle importun me dérobe ici la vue.
— Vous n'êtes, dit la princesse, que depuis un an à Bagdad, et si mon voile vous importune, ce ne peut être que depuis un instant, comment pouvez-vous parler de longs tourmens? Quand peuventils avoir commencé ?- — Dès l'instant , reprit Simoustapha , où je ressentis le premier transport d'un amour qui ne finira qu'avec ma vie. — Une loi impérieuse, reprit Ilsetilsone , m'empêche de lever mon voile. — Une timidité respectueuse, répond Simoustapha, retient mon secret sur mes lèvres.
— Cet enfantillage, s'écriala bonne Namouna, nous fait perdre du tems, et nous risquons de voir arriver le chef des eunuques , qui ne met pas un espace considérable entre ses rondes. .En disant cela , elle s'approche de la princesse , et lui arrache son voile. Il semblait que la timidité et même la retenue fussent attachées à cette légère pièce d'étoffe. Dès qu'Ilsetilsone est dégagée de cette gaze importune , elle fait un pas vers Simoustapha. Un mouvement natu«
rel les porte à s'embrasser avec la plus grande démonstration de tendresse.
Il y avait une collation préparée -, les deux amans , car le mot leur était échappé à tous deux , en profitèrent. Ils se regardaient , soupiraient , mangeaient par distraction, et cependant l'heureux quart-d'heure s'écoulait. Namouna les en avertit. Ils se séparent les larmes aux yeux 5 on aurait dit qu'ils s'étaien^ aimés toute leur vie , et qu'il fallait briser en même tems les chaînes du plaisir et de l'habitude.
Ilsetilsone d'un excès de contentement tomba bientôt dans celui de la langueur. En vain on sert tous les jours sur sa table des mets assaisonnés par son amant, l'esprit ne peut plus être trompé par les finesses de l'art. Elle a joui d'un moment trop délicieux pour que tout le reste ne lui paraisse pas insipide. Elle maigrit, elle dépérit à vue d'œil. Namouna s'inquiète autour d'elle. Soyez donc raisonnable , jui dit-elle. Jouissez du plaisir d'aimer et d'être aimée. Vous désirez de voir votre amant et de vous trouver avec lui. Mais la prudence vous impose des devoirs : vous pouvez tout perdre par votre impatience , et faire disparaître de votre teint cette fleur de jeunesse, qui est le plus grand charme de votre beauté.. Il faut me laisser ménager les circonstances. On ne saurait amener le bonheur avec tant de diligence et de précipitation.
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Voyez dans ce beau ciel de nuit toutes ces étoiles ; s'il en est une qui veuille hâter son cours, elle s'égare , se précipite, et ne reparaît plus. Celle qui dirige votre fortune amoureuse va de mesure avec les autres •, il y aurait du danger à vouloir changer sa marche.
— J'entends la raison, ma chère Namouna , dit IIsetilsone , mais je ne saurais la suivre. Si tu veux me faire manger, dis-moi que tu me feras voir Simoustapha. — Eh ! bien, puisqu'il faut suivre votre tête, * mettez-vous à table et mangez. Je vous ferai part du moyen que j'imagine.
La princesse se fait apporter de la nourriture , en prend modérément , et exige sur-le-champ le prix de sa complaisance. Puisque vous voulez connaître mon plan, dit Namouna, le voici. Il y a quelques jours que vous gardez le lit, et n'avez point fait au calife vos visites ordinaires. Je m'attends à voir le chef des eunuques venir s'informer des raisons qui vous retiennent dans votre appartement. Sur son rapport, le calife, et Zobéïde, votre mère, viendront voir quel est le genre de votre indisposition. Attendez-vous à toutes les questions que peut suggérer en eux l'amour paternel et maternel. Imaginez qu'on va vous dire : « Sentez-vous quelque douleur ? » Rien peut-il ici vous blesser ou vous déplaire.? » En quoi peut-on vous soulager? » et préparez d'avance vos réponses.
Gardez-vous de dire que vous souffrez de quelque mal. On vous enverrait le médecin , puis l'ennui des remèdes, et ce n'est pas là ce qu'il vous faut-, mais dites que vous êtes accablée d'une langueur dont l'ennui est la source , et qu'un peu de dissipation en serait le remède.
Il faut désirer tout haut qu'on vous permette d'aller chercher de l'amusement dans Bagdad, qu'on vous accorde deux jours de promenade à deux termes différens , assez prochains l'un de l'autre pour que leur effet puisse s'enchaîner, assez distans pour que cela ne puisse arrêter le cours des affaires publiques 5 d'autant qu'il faudra qu'un crieur annonce vos sorties, pour que vous ne trouviez personne sur votre passage dont l'aspect soit embarrassant pour vous, et pour qu'il puisse devenir funeste de vous avoir vue.
Vous demanderez à aller au bain le premier jour, et à visiter , le second , les boutiques de la ville. Il pourra arriver, mais dans la suite , que la dévotion nous fasse fréquenter les mosquées -, j'arrangerai tout de manière que vous puissiez profiter des permissions qu'on vous aura accordées dans toute leur étendue.
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA.
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Namouwa avait à peine développé son projet que Mesrour, chef des eunuques, vint visiter la princesse de la part du calife. La suite de ce petit événement justifia toute la prévoyance de Namouna. Haroun et Zobéide viennent voir leur fille , et elle obtient d'eux la permission de se promener dans Bagdad , dans les termes et sous les conditions préméditées.
Haroun , de retour dans son appartement , donna ordre à Giafar de prendre toutes les précautions nécessaires pour que la princesse Ilsetilsone pût , dès le lendemain , prendre le divertissement de la promenade dans toutes les rues de la ville , avec sa suite , pouvant tout voir ce qu'il y avait de curieux , et sans être exposée aux regards de personne.
Le grand visir fait passer les ordres au chef de la police , et le soir même le peuple entier de Bagdad est averti, par les crieurs publics, qu'on ait à
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orner les boutiques de tous les effets les plus curieux, mais qu'à l'heure de la prière personne ne se montre ni dans les rues, ni même dans les maisons, pour ne gêner ni le passage , ni la curiosité de la princesse Ilsetilsone , qui devait se promener à cette heure-là. Tout ce qu'elle ferait prendre par les gens de sa suite serait exactement payé , et des indem* nités accordées pour le moindre dégât 5 mais les traitemens les plus sévères menaçaient ceux qu'un mouvement d'inquiétude ou de curiosité pouvait faire tomber dans la désobéissance.
Quand l'affaire fut arrangée , Namouna , triomphant d'avance du succès , vint trouver Ilsetilsone. Eh ! bien , princesse , tout s'est-il bien arrangé au gré de vos désirs ? Les rues de Bagdad seront-elles suffisamment libres pour vous demain matin? — Elles le seront trop , si tous les habitans doivent s'en éloigner , répond la princesse , s'il ne reste personne dans les maisons.
— Vous n'entendez pas comme moi la teneur de l'ordonnance , madame j toutes les boutiques, toutes les maisons qui sont sur la rue , ou qui peuvent y avoir jour, doivent être entièrement vidées-, mais si demain tous les habitans de Bagdad étaient obligés d'aller camper hors de la ville , faute d'avoir pu se précautionner de tentes , ils périraient par l'ardeur du soleil. Chacun se retire dans une partie de sa
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maison , d'où il ne puisse ni voir ni entendre , encore moins être aperçu. Les gens riches vont dans leurs maisons de campagnes , les pauvres cherchent où se cacher 5 la ville ressemble à un désert , et c'est en cela qu'elle sert à nos projets. Vous y ferezs ce qu'il vous plaira ; vos femmes se répandront dans les boutiques avec une curiosité , une avidité dont vous n'avez pas d'idéq. Les eunuques les suivront pour les observer , pour tenir compte de ce qu'elles enlèveront , et pour faire eux-mêmes leurs petites affaires, et pendant ce tems-là nous irons aux nôtres. Tranquillisez-vous ; prenez un bain 5 soupez gaîment, dormez de votre mieux, et ne négligez pas les soins que vous devez à votre beauté. Je veux demain jouir de la satisfaction d'avoir sous les yeux un couple sans pareil sur la terre. Ilsetilsone fait tout ce que sa bonne gouvernante exige d'elle ; mais celle-ci, avant le déclin du jour, a déjà été prévenir Simoustapha de la visite du lendemain.
Le beau traiteur se désespérait, en entendant annoncer par les crieurs que sa princesse, devant se promener dans Bagdad , tout le monde devait disparaître , et que la peine de mort menaçait celui qui aurait l'audace de s'offrir à sa vue.
Namouna arrive , et le trouve plongé dans le chagrin. Quoi! lui dit-elle, quand il lui en eut expliqué le motif, vous voiis désolez pour un ordre
que j'ai fait solliciter exprès , afin de faciliter votre entrevue avec ma princesse ! Demain matin vous enverrez tous vos esclaves à votre maison hors de la ville; vous affecterez vous-même de les suivre : vous rentrerez chez vous par une porte de derrière, et vous nous attendrez dans le fond de votre jardin ; nous entrerons dans votre boutique. Le bruit que nous ferons nous annoncera assez 5 et dans tous les cas , sans que vous vous exposiez à vous montrer, je sais d'avance où vous trouver : préparez-nous dès ce soir ce dont vous voulez nous régaler demain : je sais que vous ne péchez pas par avarice , et je gagerais cependant que vous m'en allez faire un trait.
— Cela m'étonnerait , dit Simoustapha , surtout étant disposé à votre égard comme je le siiis. — Je vous mets à l'épreuve sur-le-champ , reprit la vieille, ce que je viens de vous dire doit vous enchanter : vous souvenez- vous comment vous m'avez payée des premières bonnes nouvelles que je vous ai données : auriez-vous encore pour moi de cette monnnaiè ?
— Je vous entends , ma bonne , dit Simoustapha , vous êtes ici au milieu de ce que je possède , choisissez : mais ce que vous demandez n'est plus à moi, je l'ai engagé. — Pure avarice ! s'écria gaîment Namouna ; je dirai à votre maîtresse que je vous ai
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trouvé un défaut qui n'est pas commun parmi les hommes de votre âge. Je me vengerai de vous par ce petit tour.
Cependant je ne veux pas faire de la peine à ma cbère enfant : elle n'a pas eu un moment de repos depuis qu'elle vous a vu -, elle n'a fait que soupirer 5 elle ne vivrait plus , si je n'avais imaginé le moyen de mettre tout en séquestre dans Bagdad , pour vous procurer un tête à tête au milieu d'une foule qu'on rend aveugle et sourde ; je voudrais lui porter quelque bonne petite parole de votre part : voyons , que lui dirai-je?
— Que je suis enchanté, ravi , dit Simoustapha ; que les expressions me manquent-, que l'impatience de la voir va me dévorer, jusqu'au moment heureux qui pourra nous réunir : si elle a eu peu de repos , depuis que nous nous sommes vus, je n'ai pas joui un instant de moi-même •, ma tête est si remplie de sa charmante idée , mon cœur en est tellement touché, que son nom est continuellement sur le bord de mes lèvres. Je suis obligé de me condamner à un silence absolu pour ne pas le laisser échapper.
— Bon! dit la vieille, pourvu queje puisse répéter tout cela, je puis dire que je m'en vais les poches pleines; mais ce ne sont que des paroles : quant aux effets.... vous ne me donnez rien à emporter? Cependant j'eusse été fidèle à le rendre. En disant
cela la bonne vieille présentait la joue , mais en vain : elle prend enfin son parti : adieu l'avare Simoustapha !
Namouna revint bien vite au palais, et rendit presque mot pour mot la conversation , jusqu'à la plaisanterie qui l'avait terminée. Quoi ! sérieusement, ma bonne, dit Ilsetilsone, vous auriez voulu qu'il vous donnât un baiser? Seriez-vous encore amoureuse?
— Je ne dis pas cela , reprit Namouna , mais sous mes rides j'ai un cœur de vingt ans, et quand j'en vivrais cent , je ne serai jamais l'ennemie des hommes , quand ils seront de la tournure du beau Simoustapha : mes prétentions ne vont pas loin : je me paie d'une bagatelle ^ mais elle me fait grand plaisir^ si je cessais d'aimer tout-à-fait, je pourrais devenir trop méchante', allons, dormez, et dormez bien 5 le jour de demain est un grand jour pour vous.
Le lendemain , dès que l'heure de la prière fut passée, Ilsetilsone et soixante jeunes belles esclaves
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descendent à Bagdad. La princesse prend, sous la conduite de sa gouverna.nte , le chemin des bains les moins éloignés de la maison du beau traiteur ; elle y entre et parle à son premier eunuque. Je vais , lui dit-elle, me faire servir par les esclaves de cette maison-ci : je veux que toutes les miennes s'amusent et jouissent de ma sortie : promenez -les dans tout Bagdad. L'eunuque obéit : elle entre dans le bain, y reste peu de tems, sort, et va où la conduit l'amour, sous l'escorte de la seule Namouna.
Simoustapha attendait avec impatience dans un endroit reculé de son jardin sous une grotte agreste, où était une fontaine dans laquelle il faisait rafraîchir ordinairement ses liqueurs ; il préparait le déjeuner, et chantait de tems en tems des vers dans lesquels il cherchait à peindre et l'ardeur de sa passion et le bonheur dont il allait jouir : il n'avait conservé, de toute sa maison, qu'un jeune esclave très-adroit , parfaitement beau , mais muet. Tout-àcoup son oreille est frappée d'un bruit qui se fait dans son jardin : il se lève ; il accourt. C'était l'objet de ses désirs , de ses douces rêveries , et de ses chansons. Ilsetilsone était arrivée depuis quelques momens.
Elle s'était approchée de la grotte sans être aperçue , et avait entendu avec un plaisir extrême les vers de son amant. Le sujet en était touchant pour
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elle : la beauté de la voix lui donnait un charme de plus. Ne voulant pas faire apercevoir qu'elle avait écouté, elle s'éloigna, et fit du bruit pour se faire entendre. Enfin elle joint son amant.
Ce n'est point une passion ordinaire, née de la surprise des sens , qui les entraîne Tun vers l'autre 5 c'est un coup de sympathie : c'est encore plus , si , comme tous deux ont quelque raison de le croire, la destinée s'en mêle : ils s'arrêtent et se regardent avec une curiosité mêlée de la joie la plus vive, une admiration réciproque ; leurs bras , pour s'embrasser, s'élèvent comme de concert, et tous deux s'évanouissent dans ce premier embrassement. Heureusement le terrain de la grotte est couvert de mousse , et Namouna prévoyante a toujours sur elle de quoi remédier aux accidens.
Il faut quitter un endroit peu commode pour une entrevue d'un aussi grand intérêt. Simoustapha conduit sa maîtresse par le bras sous un berceau de verdure, impénétrable aux rayons du soleil, où elle trouve un sofa commode et un repas composé des mets les plus exquis. Cet endroit réunissait, d'ailleurs , tout ce qui pouvait apporter du soulagement à la situation de la princesse. Un bassin profond y recevait une eau plus claire que le cristal qui s'échappait de la gueule et des naseaux de divers animaux dont la variété formait un objet agréable
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à la vue, et qui répandait sous le berceau la plus délicieuse fraîcheur. Ilsetilsone et Simoustapha se mettent à table à coté l'un de l'autre , Namouna et le muet les servent. Ils mangent peu et parlent encore moins, le langage des yeux leur suffit -, c'est celui des grandes passions.
Enfin la princesse rompt ce silence expressif et s'écrie d'une voix angélique : O ! Simoustapha, je vous aime et je sens qu'il me sera impossible d'en aimer un autre que vous. J'ignore comment pourra disparaître l'effrayant intervalle que la fortune paraît avoir mis entre vous et moi. S'il ne fallait pour le combler que le renversement de mes hautes prétentions , il le serait tout-à-l'heure. Mon ame ne peut rien perdre en s'attachant à la votre dont la noblesse égale l'élévation. Vous faites rougir le sort qui a paru vouloir vous avilir , et je me ferais gloire de pouvoir , en vous élevant , lui faire honte de son injustice.
— Je suis trop élevé, madame, reprit Simoustapha, par le sentiment que vous m'accordez. Il fait ma fortune et ma gloire aussi bien que mon bonheur. Vous m'aimez ; mon ambition est remplie , et fusséje en possession d'unp couronne , je n'en retirerais d'autre satisfaction que celle de mettre à vos pieds un esclave couronné.
— Jurons-nous , dit la princesse, de vivre toujours
l'un pour l'autre , en dépit des évënemens , et de ne point prendre de lien qui puisse mettre d'obstacle à notre union. — J'en jure à vos genoux par le grand nom du prophète , s'écria Simoustapha. La belle princesse le releva 5 les plus tendres baisers furent le sceau de leurs sermens , et firent tour-à-tour couler et disparaître leurs larmes.
Namouna peu faite pour sentir le prix de ces pleurs , voulut en suspendre le cours : Quoi , ditelle , vous passez le tems à larmoyer au lieu de vous réjouir ! Que je hais les amans langoureux ! Buvez , mangez et point de mélancolie. Elle leur servait en même tems divers mets , et les faisait boire alternativement dans la même coupe. N'avez-vous pas des instrumens , dit-eile à Simoustapha -, faitesen venir 5 nous sommes éloignés de tous les regards , et pendant que vous achèverez de pleurer ensemble, je vous enseignerai comment on s'amuse.
Le muet sur un signe de son maître vole et revient avec difFérens instrumens ; Namouna en prend un , et se disposait à préluder sur un ton aussi enjoué que son humeur , lorsqu'llsetilsone d'une voix tendre et séduisante se mit à réciter des vers charmans , que rendaient plus touchans encore les sons harmonieux du téorbe qu'elle pinçait avec grâce : Simoustapha y répond aussitôt , en réunissant autant d'esprit et de sentiment dans la composition des
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paroles , que de goût dans la musique : c'était à qui renchérirait le plus sur les expressions tendres et touchantes.
Pour le coup Namouna était contente , on avait l'air de se divertir : mais elle mit un terme aux plaisirs , en les avertissant qu'il fallait se séparer , pour ne donner aucun soupçon aux eunuques et aux femmes de la suite : ce ne fut pas sans chagrin que ces heureux amans cédèrent a la circonstance : ils scélèrent leurs adieux par de tendres embrassemens et de nouvelles larmes. Par Mahomet , dit Namouna impatientée , finissez toutes ces jérémiades , et partons au plus vite. Les amans se séparèrent -, la princesse sut en imposer aux traits de sa physionomie , pour qu'on ne pût y remarquer le trouble des passions dont elle venait d'être agitée 5 et elle rejoignit ses esclaves pour reprendre le chemin du palais , soutenue par l'espérance de revoir bientôt son cher Simoustapha.
Le calife attendait sa fille avec impatience ; dès que le chef des eunuques la lui eut annoncée , il IV. 3
courut avec le plus grand empressemeut au-devant de la princesse , pour apprendre d'elle-même comment elle se trouvait du bain et de la promenade.
Ilsetilsone témoigna que le mouvement et la variété des objets qu'elle avait vus dans les boutiques lui avaient occasioné le plus grand plaisir. Le calife lui trouvant les yeux plus animés qu'à l'ordinaire , un teint meilleur que celui de la veille , se tint bon gré de la complaisance qu'il avait eue , en lui procurant la satisfaction de pouvoir s'amuser dans les rues de Bagdad. La princesse Zobéïde fut également satisfaite en venant voir sa fille , de ne plus lui trouver l'air de cette mélancolie habituelle dont les suites pouvaient être dangereuses.
Enfin il fut décidé qu'Ilsetilsone prendrait deux jours de repos , au bout desquels elle pourrait retourner dans Bagdad y chercher de nouveau des dissipations et de la santé -, les crieurs furent chargés d'annoncer au public les intentions du calife. Ah ! que deux jours sont longs , dit la princesse 5 concois-tu ma situation , ma chère Namouna , pendant cette cruelle absence : et comment puis-je vivre loin de Simoustapha ?
— Si ces deux jours-là étaient ajoutés aux miens , dit Namouna , ils s'écouleraient plus vite que les vôtres. — Et comment les remplirais - tu ? — J'en dormirais la bonne moitié , et je passerais le reste
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à manger, boire et me réjouir , en songeant au plaisir de revoir bientôt mon beau Simoustapha : c'est d'ailleurs bien la peine de tant se presser pour se voir, quand on doit passer tout son tems à pleurer comme des enfans , ou à se faire des complimens si sérieux , qu'il me semblait voir la présentation d'un muphti -, je n'ai pas toujours été vieille 5 j'ai fait l'amour , quoiqu'il n'y ait pas paru 5 mais je menais autrement les affaires : nous autres gens gais , on croit que nous ne pensons à rien , parce que nous rions beaucoup , et souvent nous rions de ce que les autres pensent. Mais si j'eusse eu jadis une aventure de l'espèce de la votre , j'en aurais tiré grand parti. — Vous n'étiez pas , Namouna , fille du calife -, la gloire de mon père , son rang et sa tendresse combattent mes sentimens , et mon amant , digne à mes yeux du sort d'un roi , n'est qu'un ... — Achevez , madame , dit vivement Namouna , n'est qu'un traiteur. Il sera tout ce qu'il voudra ; mais sûrement il n'y a rien de plus aimable sur la terre. On jouit du bonheur dans tous les états \ je dédaigne une grandeur importune , et je verrais plus d'attraits pour moi auprès du beau traiteur , que dans la possession de tous les rois de l'Orient. — Vous êtes trop folle , Namouna , reprit Ilsetilsone. — Il faut bien , dit la vieille , qu'une de nous deux rie , sans quoi ce palais va devenir celui de la tristesse. Prenez soin
de vous , et gardez-vous de promener dans Bagdad une momie vivante.
La gaîté de la gouvernante donnait naturellement des distractions à la princesse et calmait son impatience. Simoustapha amusait la sienne de son coté en s'occupant de nouveaux préparatifs pour surprendre plus agréablement sa maîtresse. Les services d'or et les vases précieux doivent succéder à l'argent et à la porcelaine -, les mets exigent une préparation plus recherchée 5 la maison est remplie de parfums , tout y annonce l'élégance et la propreté , tous les esclaves sont en mouvement : on ferait plus encore , sans la crainte de trop éveiller la curiosité de ceux qu'il faut employer.
Enfin les deux jours sont écoulés , l'heure est venue ; Ilsetilsone sortant du bain , brillante de tous ses charmes , ajoutant à leur éclat celui de la parure la plus riche et la mieux entendue , descend dans les rues de Bagdad, suivie de toutes ses esclaves.
En approchant de la boutique de son amant , elle entre dans toutes celles qu'elle rencontre ; sa suite , partagée dans les différens magasins , est occupée à tout voir , tout examiner 5 et quand elle croit l'attention bien fixée , elle entre aussitôt avec Namouna dans la maison de Simoustapha ; il n'y était resté que le muet.
Dès le matin le traiteur avait prévenu ses gens
que , la fille du calife devant parcourir les rues de Bagdad , ils devaient s'éloigner par prudence , et aller dîner au-delà des fleuves de Jalla et Ilphara , en emportant avec eux tout ce qui leur était nécessaire ; un ordre semblable , accompagné de quelques pièces d'or , leur avait paru fort agréable. Ilsetilsone a passé de la boutique dans le jardin ; le muet a fait un signe , et bientôt les deux amans sont dans les bras l'un de l'autre.
On sert des fruits et différentes sortes de rafraîcbissemens ; la curiosité la porte à examiner les différentes beautés du jardin , et l'arrangement de la maison, où le goût et l'élégance semblaient avoir plus contribué que la richesse. Mais quand la princesse fut dans l'intérieur de la maison , chaque pièce qu'elle parcourait lui occasionait une nouvelle surprise , tout y offrait le luxe le plus recherché et le mieux entendu.
Vous allez entrer , ma princesse , lui dit Simoustapha , dans un appartement que personne n'a encore vu , et où. je ne mets jamais les pieds : il fut destiné pour une seule personne , et je n'osai jamais me flatter qu'elle l'embellirait un jour de sa présence.
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