‹ Les Mille et un jours (volume 4)Chapitre 3 sur 20 · SOS'^ JOUR · texte numérisé non relu

SOS'^ JOUR

Ce discours occasiona à Ilsetilsone une émotion extraordinaire ; elle venait d'être bien surprise en trouvant tant de richesses chez un traiteur ; elle allait voir un appartement plus superbe encore , préparé pour une personne unique , et tout lui disait que c'était elle-même.

L'appartement s'ouvre-, le salon qui se présente d'abord , décoré de plus de richesses qu'on n'en peut étaler dans Bagdad , est fait pour recevoir le plus grand des souverains. On passe dans une autre chambre magnifique , ornée de sofas et de carreaux de brocard. La princesse ne put s'empêcher de témoigner le plus grand étonnement. Namouna ouvrait les yeux -, tout ce qu'elle voit est l'objet de sa surprise et la cause de son silence , elle n'ose toucher à rien , et reste interdite au milieu de tant de richesses.

Pour qui est donc destiné cet appartement ? dit la princesse. — Il ne servira jamais , dit l'amoureux

HISTOIRE DE SIMOUSïAPHA. èg

jeune homme , qu'à la plus belle et la plus chérie de toutes les princesses. — Ah ! s'écria-t-elle , fassent le ciel et Mahomet qu elle en puisse jouir ! En disant cela, une révolution subite la fait tomber en faiblesse 5 elle est transportée sur les carreaux , où elle recouvre bientôt après l'usage de ses sens. Qui m'a placée ici ? demanda-t-elle. — C'est moi. — C'est lui, répond Namouna , tout est ici destiné pour vous , commandez en sultane. — Vous demeurerez donc près de moi , Simouslapha ? reprit la princesse. — Celui qui vous, a consacré entièrement sa vie , ne peut plus vous en dérober un instant. — Que de façons , que de tournures ! dit Namouna en sortant brusquement de la chambre 5 l'eunuque et moi , nous allons mettre le couvert.

Ces amans seuls , la passion les transporte ; mais leurs devoirs sont sous leurs yeux. Les discours les plus expressifs sont mêlés aux caresses les plus tendres -, les promesses d'un amour mutuel , le désir de serrer les nœuds d'une félicité éternelle , l'idée des difficultés qui semblent en oter l'espoir, quelques larmes arrachées par la crainte , adoucies bientôt par l'espérance : voilà le tableau que Namouna vient de renfermer.

Mon cher Simoustapha! disait la tendre Ilsetilsone , vous paraissez posséder tant de trésors ! vous semblez fait pour en jouir plus noblement j

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qui vous a donc forcé de descendre à l'état que vous professez? -— - O! ma princesse, j'y ai été réduit par une puissance irrésistible, je lui ai consacré ma vie,* et je lui voue entre vos mains la plus exacte et la plus aveugle obéissance : ne revenons point à présent sur le passé , occupons-nous de l'avenir : je ne puis vivre que dans l'espoir de vous posséder. — Et moi , Simoustapha , dans la certitude de vous voir -, mais comment nous y prendre ? — Ce soin ne vous regarde plus , ma clière princesse , reprit Simoustapba 5 assuré de votre cœur, c'est à moi seul d'en conserver le repos et la possession-, je triompherai de tous les obstacles, et il n'y a plus que la mort qui puisse nous désunir.

Au même instant on entend tourner la clé dans la serrure ^ c'était Namouna ; elle entre toute joyeuse : — Allons , mes enfans , dit-elle , la table est servie ; les heures passent vite ; il faut bien employer ce qui nous en reste.

En disant cela, elle jette un coup-d'œil sur les deux amans j Simoustapha , assis auprès de sa maîtresse, couvrait de larmes et de baisers la main de son amante. Ne venez -vous pas, leur dit-elle, de passer votre tems à pleurer ? vous êtes incorrigibles , je le vois bien : venez , beau Céladon ! vous avez noyé votre raison dans les larmes , vous la retrouverez dans le repas qui vous est préparé.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. J^l

Les amans se sont rendus sous le berceau : l'expression du sentiment est peinte dans leurs yeux , leur bouche en est l'interprète ; les caresses partent des regards 5 les soins prévenans , les attentions délicates, tout porte le caractère de l'amour le plus tendre et de la passion la plus vraie. Fort bien , disait Namouna , l'extase et l'admiration ont succédé aux larmes 5 allons , quelques soupirs encore , contemplez vos charmes ; et quand vous croirez avoir tout dit, il vous restera encore beaucoup à dire.

La belle Ilsetilsone souriait à sa gouvernante \ les amans se lèvent et vont chercher la solitude dans les retraites ménagées du jardin. Cher Simoustapha , disait-elle , l'heure de notre séparation s'approche : je suis à vous pour la vie; assurez-moi par un nouveau serment que vous ne serez jamais qu'à moi. — J'en atteste le ciel et le divin prophète ! répond Simoustapha : recevez cet anneau , qu'il soit le garant de ma promesse ! ce diamant s'amollira plus tôt que mon cœur ne changera pour vous !

L'éclat et la beauté de ce diamant excitèrent de nouveau l'admiration et la curiosité de la princesse : Vous ne me quitterez pas , dit-elle à son amant , sans m'avoir éclairée sur votre sort , le mien y est attaché désormais : vos richesses m'étonnent de plus en plus : la noblesse de vos procédés, l'esprit, les grâces, les talens , fruits d'une rare éducation, tout

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me surprend ici, et décèle un bienfait particulier de la Providence à votre égard -, jeune encore , entouré d'esclaves , au milieu des dissipations , sous quelle égide marchez-vous donc? et par quelle bizarrerie êtes-vous réduit à professer un état si peu fait pour vous ? Éclaircissez mes doutes, s'il est possible 5 et comblez ma félicité par l'aveu que j'exige de vous.

— Je suis seul, il est vrai , reprit Simoustapha , personne ici ne veille sur moi 5 mais j'eus un maître autrefois , il m'instruisit dans les sciences et dans les arts 5 j'appris sous lui à connaître et à penser 5 et ce philosophe respectable m'a laissé le germe des vertus dont je me glorifie aujourd'hui. Que votre tendresse ne s'alarme ni sur mes ressources, ni sur ma conduite. Je suis étranger dans Bagdad -, j'ai des parens; ne me demandez point le sujet qui m'a forcé de m'en séparer, ni celui de mon état actuel : mes secrets n'en seront bientôt plus pour vous 5 je . n'aurai rien de caché pour celle que j'adore plus que ma vie , et à laquelle un lien sacré m'unira pour jamais. — Ah ! quand viendra cet heureux jour ! dit la princesse avec une tendre inquiétude. — Le moyen est entre mes mains, reprit Simoustapha, son usage exige une grande prudence , les suites peuvent en être dangereuses. — Ah! mon cher Simoustapha , que tout le péril soit pour moi ! Comme

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elle disait ces mots , survient Namouna qui la cherchait : Partons , madame , lui dit-elle , il est tems de rejoindre votre suite ^ il y a ici une porte secrète dont le muet m'a donné la clé -, nous sortirons par là ^ et , en prenant un détour, nous aurons Tair d'arriver de si loin , qu'il sera impossible de deviner où nous aurons passé notre tems. Les amans sont forcés d'obéir.

La princesse a bientôt rejoint quelques personnes de sa suite : Que faites-vous ici , écartées des yeux qui doivent vous surveiller, leur dit Namouna en colère -, s'il vous était arrivé un malheur ! Vous aviez bien raison , madame , dit-elle à Ilsetllsone , de craindre que cette jeunesse ne s'exposât. Les jeunes esclaves se rassemblent autour de leur maîtresse , et la princesse arriva vers le gros de sa troupe sans que personne osât se vanter de s'en être séparée.

Haroun et Zobéïde attendaient avec une sorte

d'impatience le retour v!e leur fille chérie : dès que le calife est prévenu quelle va rentrer au palais, il se rend à l'appartement de la princesse pour l'y attendre, et jouir par lui-même dn succès des amusemens qu'il lui a procurés.

Elle paraît enfin , et le calife ne peut assez se glorifier du changement dont il se croit la cause ; il embrasse sa fille avec transport , tout semble concourir à sa satisfaction -, Ilsetilsone soutenue par l'amour et l'espérance a pris un nouvel être , et cet heureux père s'empresse de porter une aussi bonne nouvelle à Zobéïde.

Je ne m'attendais pas , dit la princesse à Namouna , à tant d'empressement de la part du calife ; sa tendresse me touche 5 ah ! s'il connaissait l'objet de ma passion 1 — Trêve de lamentations , s'il vous plaît , dit la vieille , vivez pour le beau Simoustapha , et laissez-moi faire : pensez à lui , vous aurez de ses nouvelles , et il aura des vôtres 5 mais ne pleurez plus l'an et l'autre.

— Je serai tout ce que vous voudrez , ma bonne , dit Ilsetilsone , pourvu que j'aie l'espoir de revoir bientôt mon amant , et que vous me parliez de lui sans cesse ; ces douces larmes (dont vous connaissez si peu le prix) se tariront quand je serai sûre de de sa constance; ah! s'il était infidèle, je cesserais de vivre.

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Trop ingénieuse à se tourmenter , la princesse connaissait peu le cœur de son amant. Simoustapha ne fut pas plus tôt seul , qu'il s'occupa des moyens de s'assurer la possession de l'aimable objet de son amour : il vole à son cabinet ] il y conservait des dons inestimables du sage aux leçons duquel il fut redevable de son éducation : des livres de sciences , des recettes pour des compositions utiles, et entr'autres choses , une petite boîte mystérieuse , composée d'une seule pierre précieuse-, il ne devait ouvrir cette boîte que pour un objet de la plus grande importance , et quand il lui serait impossible d'obtenir plus naturellement le succès d'une affaire dont pouvait dépendre son bonheur.

Simoustapha prend la boîte, enveloppée d'un papier où étaient écrites, de la main de son savant instituteur, les instructions suivantes :

« Mon cher enfant , ne vous méprenez jamais sur le choix de l'objet qui pourra faire votre bonheur 5 examinez-le bien sous tous les rapports 5 défiez-vous surtout des apparences ; s'il vous arrivait jamais de prendre tels engagemens que votre malheur dût dépendre de leur privation 5 et si d'ailleurs votre conscience ne vous fait aucun reproche sur les moyens que vous aurez employés pour obtenir cet objet de votre consolation , recourez alors à ma boîte , mettez-la sur votre table : lavez-vous , incli-

nez-vous devant elle avec respect, et dites-lui : « Ma » chère boîte, mon unique espoir, accordez-moi » votre protection , au nom de l'ami qui vous a » donnée à moi ; et secourez-moi dans ma détresse -, » je vous en conjure , au nom de votre maîtresse ! »

« La boîte s'ouvrira : rappelez alors toute votre fermeté , pour ne point vous laisser abattre à la vue de l'objet effrayant qui paraîtra devant vous 5 et , quel qu'il soit , commandez-lui -, vous apprendrez de lui-même ce qu'il pourra faire pour vous -, mais , mon cher enfant! ce moyen n'est pas sans danger-, la plus légère indiscrétion peut vous attirer les plus grands malheurs; des épreuves terribles doivent suivre • et si vous y succombiez , le présent que mon amitié vous laisse vous deviendrait bien funeste. »

O mon cher Benalab ! dit Simoustapha, après avoir lu cet écrit avec attention ; votre disciple sent tout le prix des bontés que vous eûtes pour lui , en lui laissant ce précieux trésor et cette sage instruction. Quand les feux de l'amour eurent embrasé mon ame, et qu'au péril de ma vie je voulus triompher des obstacles , vous vîntes à mon secours , 6 mon digne maître ! Je vous ai dû le bonheur de mes jours, vous m'avez rapproché de l'objet de ma flamme , et, sans vos soins généreux, des murs inaccessibles m'en sépareraient encore 5 j'aurais violé la

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loi du prophète en les franchissant et j'aurais perdu ce que j'aime sans espoir d'unir jamais nos cœurs.

Jusqu'ici, mon cher Benalab , votre esprit a présidé à ma conduite 5 vos conseils ont fait ma règle ; assistez votre ami ; présidez au dangereux essai que je vais faire. Je vais être mis à de terribles épreuves; mais , 6 mon sage ami ! celui qui , passionné pour le plus beau chef-d'œuvre de la nature , a su triompher de lui-même et se respecter dans son amour, est bien digne de quelque confiance. Sa sagesse et ses succès furent votre ouvrage , et vous achèverez glorieusement ce que vous avez commencé. »

Après cette invocation , Simoustapha se lève plein de courage ; prend la boîte , en arrache le petit cachet , et articule avec force tous les mots de la conjuration dont il a sous les yeux la formule.. . .

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3ir JOUR.

Tout à coup la flamme des bougies étincelle et pétille 5 un bruit pareil à ces tonnerres sourds et majestueux, précurseurs de l'orage, se fait entendre;

la boîte s'ouvre d'elle-même -, rien n'en paraît sortir : cependant une vapeur noire s'élève dans le cabinet: elle augmente par degrés , et du parquet jusqu'au plafond un nuage épais en remplit l'espace.

Enfin la matière se dissipe , une masse informe se dessine -, et le regard est épouvanté à l'aspect d'une figure aussi hideuse qu'effrayante. A mesure que le fantôme se débrouillait , le courageux Simoustapha se familiarisait avec lui. Qui étes-vous? Qui vous envoie ici? demande-t-il à l'espèce de monstre. — Ma maîtresse, répond l'horrible figure 5 je dois obéir aux ordres de Benalab et de son protégé.

— Quelle est votre maîtresse? reprit Simoustapha ; je vous ordonne de me dire son nom.

— Je ne saurais vous obéir sans sa permission , répond la figure.

— Retournez donc vers elle, dit alors Simoustapha , dites-lui que l'ami du sage Benalab désire marcher sur les traces de son maître -, qu'il ambitionne de mériter, par sa conduite , la haute protection dont elle l'avait honoré, et de connaître le nom de la puissance qui intervient en sa faveur, afin de lui rendre les hommages qui lui sont dus. Le génie disparaît et revient comme un éclair.

Votre demande est accueillie , dit-il , vous êtes le seul élève de Benalab , et il vous a recommandé comme un autre lui-même. Ma maîtresse est la reine

HISTOIRE DE SIMOUSTÂPHA. 49

des génies : elle se nomme Setelpedour'ginatille, qui veut dire , étoile des sept mers 5 elle me renvoie ici , avec les pouvoirs qui me sont nécessaires pour que je sois en état d'exécuter toutes vos volontés. Comme ma figure peut vous paraître révoltante , j'ai ordre de celle qui peut tout sur moi , de prendre la forme qu'il vous plaira de me donner. — Prenez , dit Simoustapha , la figure de Jémal, le premier esclave qui fut attaché à mon service, et que j'ai eu le malheur de perdre. — J'obéis avec joie, dit le génie.

Alors il se retire au fond du cabinet , se dissout de nouveau en vapeurs, et forme un nuage dont on voit sortir un jeune homme d'une figure agréable. Que voulez-vous maintenant? dit le nouveau transformé; je vous suis plus dévoué que ne le fut jamais Jémal j dès que vous aurez besoin de mon service , vous n'avez qu'à toucher la boîte, et m'appeler : j'attends vos ordres.

— J'aime la charmante Ilsetilsone , fille du calife; elle répond à mon ardeur. Mais puis-je m'unir à elle sans l'aveu de nos parens , et sous les seuls auspices de la puissante reine des génies ? Allez , Jémal, et pensez que mon bonheur dépend de la réponse que j'attends. Il dit et Jémal disparaît.

Simoustapha rappelle alors à sa mémoire les sages leçons qu'il a reçues de son instituteur. « Dans la y. " 4

5o LES MILLE ET UN JOURS,

position où vous a mis votre amour , lui avait dit Benalab, le secours des génies vous sera peut-être nécessaire; mais ne négligez pas cependant de travailler vous-même à votre bonheur -, les secours surnaturels vous deviendraient inutiles, si vous cessiez de coopérer à leur succès par tous les moyens que vous pouvez employer 5 je vous laisse des richesses qui surpasseront vos besoins. » Simoustapha possédait en effet tout ce que l'Arabie produit de plus précieux ; mais il lui manquait des femmes pour servir la princesse , et où en trouver dans Bagdad qui n'eussent ni yeux , ni langues , ni oreilles 5 qui pussent obéir au clin d'œil , être toujours actives de nuit, et invisibles de jour, sans le secours merveilleux de la boîte , les soins de Jémal , et la protection de la fée ?

Dans ces incertitudes , Jémal arrive , et rend compte de sa mission. Notre souveraine , dit le génie , reconnaît dans votre conduite l'effet des sages principes du savant Benalab 5 elle a consulté sur votre projet , et vous pourrez épouser demain au soir la princesse Ilsetilsone , en prenant les astres à témoin de votre union : j'ai ordre de me rendre dans le palais du calife au déclin du jour -, d'y endormir la vigilance 5 d'enlever la princesse , et de la transporter ici. — Avant tout, dit Simoustapha, présentez-vous à mes esclaves sous le nom de Jémal

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dont ils m'ont souvent entendu regretter la perte ; vous prendrez avec vous quatre des plus jeunes^ les seuls qui aient pu connaître Jémal -, ils vous feront beaucoup de caresses ; recevez-les sans affectation 5 vous trouverez ici, sur ma table, le précis de ce que vous aurez à faire pour mettre en ordre le grand appartement de la maison. Voilà la clef du buffet où sont renfermés les effets dont j'abandonne la disposition à vos soins et à votre intelligence ; mes quatre petits esclaves exécuteront vos ordres ; mais quand vous aurez rempli les miens , pourrez-vous me fournir des femmes telles qu'il me les faut pour servir la princesse?

— En voulez-vous cent , reprit le génie , des plus belles qui environnent le troue de Setelpedour'ginatille ? Vos ordres seront des lois pour elles. — Ses bontés me confondent , dit Simoustapha , six femmes me suffisent. — Vous les aurez , dit le génie.

Le nouveau Jémal va se faire reconnaître par les esclaves de la maison : les quatre plus jeunes le comblent de caresses -, on sent que ce domestique chéri doit être rentré dans ses privilèges , et qu'il sera chargé désormais des ordres de son maître; tous s'empressent à lui obéir. Il annonce que Simoustapha occupera bientôt le grand appartement qu'aucun d'eux ne connaît , et qu'il va tout préparer pour cet objet avec les quatre petits esclaves.

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Le lendemain , Simoustapha prévient le lever du soleil ; il se dispose à l'ouvrage. Tous les plats qu'il doit offrir pour ce festin seront le fruit de son adresse et de son travail : il se rend plus difficile sur le goût afin de séduire celui qu'il doit flatter.

Cependant les heures s'écoulent -, l'astre du jour va terminer son cours. Simoustapha entre dans le hain 5 bientôt après , il relève les grâces de sa personne par l'éclat d'une brillante parure ; l'art et la nature embellissent ce chef-d'œuvre , le désir et l'amour animent ses regards : tout concourt au bonheur de la plus tendre amante.

Déjà la nuit répandait ses ombres sur Bagdad 5 Simoustapha fait éclairer son appartement et servir les apprêts d'une collation magnifique, qui flattait d'avance l'odorat et les yeux. Les quatre esclaves se retirent aux ordres de Jémal : lui-même paraît les suivre j mais ce génie avait d'autres fonctions à remplir : il vole au palais d'Haroun,

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Ilsetilsone reposait tristement , sans nouvelles de Simoustapha ; Namouna avait perdu sa belle humeur , et se couchait en grondant j les esclaves et les eunuques projetaient de passer la nuit joyeusement 5 mais tout-à-coup ils sont plongés dans la langueur, la parole expire sur leurs lèvres , leurs pieds chancelans ne les soutiennent plus , les carreaux sont écrasés sous le poids de leur corps 5 les eunuques de garde éprouvent le même assoupissement , et l'enchantement de la fée répand dans tant le palais un charme soporatif.

Dès que Morphée eut secoué ses pavots , le ministre des volontés de Setelpedour, obéissant aux ordres de Simoustapha , enlève la princesse , et la transporte sans bruit dans l'appartement qui lui a été préparé.

La vacillation des lumières , sur lesquelles un vent extraordinaire soufflait avec force, annonça l'arrivée du génie. La princesse est placée sur la couche nuptiale , et Jémal s'étant rendu visible dit à Simoustapha : Maître , vos ordres sont-ils remplis? ne désirez-vous plus rien de votre esclave ? — Où sont les femmes destinées au service de la princesse? — Tout est prêt , répond le génie, et si votre grandeur veut .se donner la peine de passer dans la salle voisine, elles ne tarderont pas à paraître. 11 dit, et Simoustapha obéit. A l'instant, un globe de feu

darde des rayons éclatans , l'œil en est ébloui ^ peu à peu l'éclat diminue , et laisse voir à sa place six jeunes personnes dont la beauté égale la richesse de leurs vétemens 5 elles portaient à la main un instrument de musique. A peine pouvait-on distinguer clairement ces ravissans objets, que toute la vision s'inclina devant Simoustapha. Il ordonna à Jemal d'employer ces nouvelles esclaves aux préparatifs nécessaires , rentra dans la chambre où reposait la princesse, et en ferma la porte sur lui.

Il s'approche de l'objet dont la possession devait remplir tous les désirs de son cœur. Oh ! qu'il lui parut digne des sacrifices qu'il avait faits pour l'obtenir ! Ce prince était si brûlant d'amour , qu'il eût voulu en réveiller l'objet ^ mais le calme et le bonheur , dont ses traits peignaient l'image , l'empêchèrent d'interrompre un si doux sommeil. Hélas! disait Simoustapha, je ne la rendrai peut-être jamais aussi heureuse qu'elle peut l'être en songe! Cependant un mouvement passionné l'emporte 5 il hasarde un baiser sur ses lèvres de rose : la magie de l'amour détruit le charme du génie , et Ilsetilsone a ouvert ses beaux yeux.

Ah! quel songe ravissant! s'écria-t-elle. — Ce n'est point un songe , dit l'amoureux Simoustapha , vous êtes chez celui qui, dans peu d'inslans, sera voire époux. — Mon époux! reprend Ilsetilsone ,

surprise de cet enchantement ^ par quelle faveur extraordinaire? — Calmez votre émotion, 6 reine de mon ame ! un arrêt du ciel nous destinait l'un à l'autre. Un pouvoir ignoré de vous, et presque inconnu de moi , nous réunit aujourd'hui , et ce sera pour la vie 5 mais , avant de former ces vœux solennels , apprenez le sort de Simoustapha , et voyez devant vous l'héritier du grand Hilmar^ souverain des Indes.

A ces mots, Simoustapha ote son turban, et laisse voir un ruban garni de perles , de pierres précieuses , surmonté d'un diamant dont l'éclat éblouit tous les regards 5 sur la monture du diamant sont gravées ces paroles : « Donné par le calife Haroun-Alras- » chid à son cher Simoustapha , fils de son frère » Hilmar , grand roi des Indes. »

Quelle découverte pour la tendre Ilsetilsone! Si sa passion ne pouvait plus augmenter, elle devenait fière de son choix ; la gloire et l'ambition comblaient un bonheur qui ne semblait dépendre que de l'amour.

Simoustapha, de son coté, jouissait du plaisir d'avoir pu la tirer d'une erreur que son déguisement semblait autoriser. Mais pourquoi , dit-elle alors , vous étes-vous rabaissé jusqu'à l'état que vous professez ?

— C'est à l'amour à vous en rendre compte , lui

dit le prince-, maintenant, ajouta-t-il , il ne nouô reste plus qu'à prendre les êtres célestes à témoin de notre union , en attendant que nos parens la confirment par leur consentement. Que Mahomet, les astres , et l'étoile des sept mers , dirent-ils de concert ( en s'inclinant les bras croisés sur la poitrine), soient les garans de nos sermens! Puisse votre divine influence s'éloigner de nous , si nous rompions jamais les sacrés engagemens que nous contractons dans ce jour ! Soudain le ciel répond à cette invocation par le bruit du tonnerre 5 un bras invisible répand l'obscurité, les bougies s'éteignent, et nos amans sont seuls.

Lé silence avait régné avec l'obscurité pendant tin tems assez considérable , lorsqu'enfin Ilsetilsone, curieuse de connaître plus en détail l'histoire de son amant , lui demanda les motifs qui l'avaient engagé à cacher son illustre origine -, leurs parens étant d'ailleurs liés par l'amitié et les intérêts politiques.

HISTOIRE DE SlMÔUSTAPMA. 5 7

il lui semblait que ces circonstances réunies devaient contribuer à une alliance aussi avantageuse.

Nos rangs, dit Simoustapha , nous éloignaient bien plus que vous ne pensez -, peut-être le calife , entre tous les princes souverains auxquels votre main a été refusée , n'en a pas compté un dont l'alliance lui fût , à tous égards , aussi convenable que la notre , et aussi bien préparée par les liens d'une ancienne et constante amitié. Notre famille est née dans les erreurs de l'idolâtrie, maiS;, grâce aux soins zélés d'Haroun , vicaire de Dieu , et bras droit de son grand prophète sur la terre , nous avons été ramenés à la connaissance de la vérité , par l'étude et l'intelligence du divin alcoran.

Ce sage commandeur des fidèles a toujours veillé sur nous comme un bon père^ le roi Hilmar, mon père , s'entretenait sans cesse avec ma mère de ses complaisances sur nous , et de son attachement pour lui. « Il a une si belle princesse ! disaient-ils ^ ah ! s'il pouvait nous accorder pour notre belle-fille la ravissante Ilsetilsone ! Mais d'autres monarques la lui ont en vain demandée -, il l'aime avec trop de tendresse , et ne consentira jamais à lui voir former des liens qui la tiennent éloignée de lui ».

Ces discours firent impression sur mon ame ; je ne fus plus occupé que de vous seule. Mon père avait attiré à la cour un philosophe persan , nomme

Benalab -, il était chargé de mon éducation , et versait dans mon cœur le germe des vertus , en même tems qu'il ornait mon esprit des rares connaissances dont il était doué.

Benalab faisait de tems en tems des absences , pour des recherches relatives aux grandes études dont il était occupé : il était allé chercher des plantes sur les montagnes d'Arménie. Mes parens ne cessaient de vanter vos charmes et vos talens , et de témoigner leurs regrets sur l'impossibilité qu'ils prévoyaient à former une alliance si bien assortie 5 ils pensaient, en même tems, à me chercher une autre femme. Je me retirai chez moi dans un trouble inconcevable. A peine fus-je couché, qu'au milieu d'un sommeil profond , vous m'apparûtes en songe , et telle que je vous vis pour la première fois en réalité ; mon rêve disparut , mon sommeil se dissipa ; mais une voix inconnue me fit entendre distinctement votre nom.

Jugez , ma chère Ilsetilsone , par l'état dans lequel je fus réduit , et par les entreprises que l'amour m'a fait faire, du pouvoir que prit sur moi votre image. N'osant faire l'aveu de ma passion, je m'y abandonnai sans réserve , sans secours 5 elle me consuma bientôt , la science des médecins s'épuisait vainement , et j'allais succomber au mal qui me dévorait.

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Benalab revient d'Arménie , m'examine et m'étudie. Après avoir médité sur la nature de mes maux, il s'approche de moi ; « Cher prince , me dit-il à l'oreille, je connais parfaitement votre indisposition, I Isetilsone en est la cause » .

A ces mots, une prompte rougeur couvrit mes joues. <t Rassurez-vous, me dit mon instituteur, votre mal n'est pas sans remède; reprenez courage. Vous êtes faits l'un pour l'autre : laissez-moi vous gouverner; je vous mettrai à même de la voir et d'obtenir sa main » . L'espérance ayant ranimé mes forces, je parus reprendre une nouvelle vie. Benalab proposa un voyage sur mer , comme nécessaire à ma guérison ; il fit armer un bâtiment, dont lui-même devait prendre la conduite. Pour rassurer mes parens sur cet éloignement , Benalab leur montra un rosier presqu'entièrement desséché , prit une pelle, ramassa du sable et de la terre , les mêla , les répandit au pied de l'arbuste , versa sur le terrain quelques gouttes d'un élixir qu'il avait dans sa poche : «Cette plante renaîtra , leur dit-il ; plus elle se chargera de feuilles et de fleurs , plus vous devez croire au rétablissement de votre fils. L'ange de la mort le frapperait ici -, ailleurs il vivra : ayez confiance en Benalab » .

Le rosier reprenait sa verdure : Benalab devenu mon gouverneur put prendre dans les trésors de

6o LES MILLE ET UN JOURS,

mon père tout ce qu'il jugeait m'étre nécessaire ; il y joignit son trésor particulier, dont vous avez déjà admiré quelques parties : nous nous embarquâmes , nous abordâmes aux cotes maritimes des états du calife votre père , et vînmes nous fixer pendant quelque tems à Bassora,

Benalab , au moment où nous prîmes terre , renvoya avec le vaisseau qui nous avait conduits tous nos esclaves indiens : nous fûmes établis à Bassora , nous délibérâmes sur la manière dont je pourrais vivre inconnu à Bagdad , et sur la profession qui pourrait me mettre dans le cas de vous voir et d'être connu de vous, en cachant mon rang et mon état. Celle de traiteur parut la plus convenable à Benalab : en achetant à Bassora des cuisiniers très-adroits, il était sûr, au moyen de ses élixirs, de donner une saveur et un goût délicat à nos apprêts, qui nous assuraient d'avance un débit et une préférence nécessaires à nos vues.

Rendons justice maintenant aux projets du sage Benalab : un cuisinier fit bientôt plus de bruit dans la ville de Bagdad et à la cour , que n'en eût pu faire un grand personnage de tout autre état 5 je voyais notre réputation s'augmenter chaque jour, et l'espoir, après avoir travaillé pour les plus grands de l'état , d'être employé pour le service d'Haroun et pour le votre, quand j'eus le malheur de perdre mon sage gouverneur.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 6i

L'espérance fuyait avec lui ^ si Namouna, qui pensait m'étre inconnue , ne fût pas venue d'elle-même me présenter les heureux moyens qui m'ont rapproché de vous.

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Pendant tout le discours de Simoustapha , Ilsetilsone, pouvant à peine respirer, n'aurait pas eu le pouvoir de l'interrompre. Enfin, dit-elle, notre union est uniquement l'ouvrage de l'amour, et le décret du saint prophète! Ahl qu'il est doux de subir les lois d'une pareille destinée ! Mais expliquezmoi comment, m'étant endormie dans le palais de mon père, je me trouve ici dans vos bras? Quelque vives que soient les sensations que j'éprouve , j'appréhende toujours que ce ne soit l'effet d'une vision, tant cela me paraît extraordinaire. Alors Simoustapha expliqua à la princesse l'usage qu'il avait fait de la boîte de Benalab , et s'étendit sur les secours qu'il en espérait par la suite.

La nuit avait fourni la moitié de sa carrière, lorsqu'à un signal convenu entre le prince indien et le génie , celui-ci a rallumé toutes les bougies en un clin d'œil ; la porte qui conduit au salon s'ouvre en même tems, et on entend un concert formé par l'union des voix les plus agréables. Quel nouveau prodige est ceci , dit la princesse ! — Ce sont vos esclaves qui célèbrent mon bonheur, dit Simoustapha. — Mes esclaves seraient-elles ici? sauraient-elles quelque chose ? — Celles qui sont ici ne sont pas connues de vous , et ne pourraient vous trahir.

Ilsetilsone se lève : elle trouve sous sa main un habit magnifique. Simoustapha la conduit dans le salon, où était préparée une collation somptueuse. Les six esclaves se prosternent devant la princesse , et sont occupées du soin delà servir. Elle avait perdu l'appétit depuis sa dernière promenade dans Bagdad ; mais tout étant préparé des mains de son amant , il ne lui fut pas difficile de faire honneur au festin : la musique et la danse embellissent cette fête, et les esclaves s'empressent de charmer les loisirs de ces heureux époux. La princesse eut bientôt besoin de repos. Simoustapha la ramène dans l'appartement qu'ils avaient quitté ; la porte se ferme , et les lumières sont éteintes de nouveau.

Tous deux dormaient encore quand le génie, averti du retour de l'aurore par le chant du coq ,

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 63

vient enlever la princesse et la transporte au palais du calife. Après l'avoir remise dans son premier état, tandis qu'elle jouit d'un sommeil bienfaisant , il lève le charme qui tenait tout le monde assoupi 5 chacun se ramasse où il se trouve, et va finir son sommeil dans une position plus commode.

Le soleil a déjà parcouru une partie de sa course ; Ilsetilsone repose encore. La vieille gouvernante a trois fois entr'ouvert les rideaux : Je n'ose interrompre son repos , disait-elle à voix basse j dormez , mon bel ange.

Enfin les deux astres qui réglaient le cours de la vie des princes des Indes viennent de paraître et de briller de tout leur éclat -, Namouna s'approche : Que vous êtes brillante , ma belle princesse ! avez-vous dormi dans des roses pour vous réveiller ainsi plus belle que l'aurore ?

— C'est que j'ai fait un agréable songe. — Vous avez vu Simoustapha ? — - Oui^ je l'ai vu, ma bonne Namouna, et fort à mon aise. — A-t-il été aussi sage qu'à son ordinaire? — Pas tout-à-fait. — Tant mieux pour vous, ma princesse 5 vous dînerez donc aujourd'hui de bon appétit ? Je vais vous chercher un plat chez Simoustapha.

La vieille court chez le traiteur. Je ne suis pas assez heureuse , disait-elle entre ses dents , pour rêver comme cela ; ce que c'est que d'être jeune! Vite,

vite , dit-elle en arrivant , votre princesse a dormi toute la nuit -, elle a pensé à vous : elle a appétit ; donnez-moi quelque chose pour elle. Simoustapha voit que Namouna n'est au fait de rien : Prenez ces plats , ma bonne ^ dites à votre charmante maîtresse qu'elle ait soin de peu manger ce matin, elle en soupera mieux ce soir. La vieille voulait entrer en conversation 5 mais Simoustapha s'excuse honnêtement, et la congédie.

Les choses en étaient là, lorsqu'un nuage vient enlever Jémal dans les plaines azurées. Il était allé rendre compte des opérations de la nuit précédente. Dès que Setelpedour'ginatille le voit : Parle , Kaussak, lui dit-elle ; as-tu exécuté mes ordres en faveur de l'élève chéri de mon favori Benalab ?

— Grande reine, répond Kaussak, j'y ai mis tout le zèle, les ménagemens possibles. — Souvienstoi, répond la fée, des raisons pour lesquelles tu fus renfermé dans la boîte , de l'horrible figure dont tu y fus revêtu, et des motifs d'un si juste châtiment. Agis fidèlement désormais, et parle vrai. Les jeunes princes sont-ils mariés? que penses-tu de leur union ?

— Le mariage est fait. Rien n'égale les vertus et la beauté de cet heureux couple 5 et il serait impossible d'en trouver un pareil dans tout l'empire du Ginnistan ; vous m'en voyez dans l'admiration,

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 65

Si Ilsetilsone efface toutes les étoiles du ciel par son éclat, Simoustapha est comparable au soleil^ mais ce qui les distingue particulièrement ce sont les qualités du cœur et de l'esprit^ qu'ils réunissent au plus haut degré.

— Tu connus le bien, Kaussak, réplique la reine, admire-le, pour apprendre enfin à l'aimer. Je te recommande ces deux époux , sers-les fidèlement : je veux les voir cette nuit, tu me les apporteras dès qu'ils seront abandonnés aux douceurs du sommeil ; et, en attendant que j'aie éprouvé ta conduite, je te permets de le montrer à l'avenir sous la forme et le nom de Jémal, que tu as reçu de l'élève de Benalab.

Le génie se retira satisfait. Setelpedour fut troublée : Eh quoi ! dit-elle , l'innocence et l'amour sont inconnus dans mes états , et c'est sur la terre qu'on les trouve? je ne le croyais pas !.. . Que j'aspire à voir ce mortel si beau , si vertueux et si sensible ! . . . Qu'Ilsetilsone est heureuse d'avoir captivé une ame comme la sienne !

Ainsi parlait la reine des génies : elle avait jusque-là gardé sa liberté -, la seule idée d'un mortel l'exposait à la perdre. Elle en va courir les dangers, quand Jémal aura exécuté les derniers ordres qu'il a reçus.

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31i* JOUR.

Ilsetilsone a parfaitement compris , sur le rapport de Namouna , qu'elle aurait le soir même une entrevue avec son amant. La nuit approche , plus désirée qu'un beau jour ; la belle cherche le repos pour jouir d'une attente qui ne craint pas d'être trompée : bientôt la vapeur soporifique se répand autour d'elle. Elle en aperçoit les symptômes et en désire l'effet 5 le palais est de nouveau plongé dans l'assoupissement , Jémal paraît , et a déjà transporté la princesse chez son époux , ou tout est prêt pour la recevoir.

Les mets sont dressés , le concert commence , une décoration plus magnifique embellit l'appartement : mais que peuvent ajouter le luxe et ses recherches aux plaisirs qui naissent des épanchemens de deux cœurs bien épris ? S'ils ont dû mourir d'amour dans le désespoir de ne pouvoir être jamais unis , on conçoit qu'ils pouvaient vivre à présent sans tant d'apprêts.

lîîSTOTRE DE SIMOUSTAPHA. 67

L'heure du repos est venue : Simoustapha invite tendrement la princesse à s'y livrer , et les jeunes esclaves mettent tout en ordre pour cela. Beaucoup de personnes s'imaginent que toutes les nuits des époux que l'amour seul a réunis doivent se ressembler ! celle qui va s'écouler pourrait prouver le contraire.

A peine Simoustapha et la princesse sont -ils sur les coussins , que le génie les endort profondément, et les transporte dans le palais de la reine des génies, Setelpedour les attendait avec impatience ; elle les fait poser tous deux sur le plus magnifique des sofas. Sa première attention fut d'abord pour Ilsetilsone ; elle voulut voir si sa beauté répondait parfaitement à réloge qu'on lui en avait fait, et ne trouva rien qui ne fut fort au-dessus des louanges de Jémal.

Mais quand elle vint ensuite à considérer Simoustapha , elle fut persuadée que rien sur la terre ne pouvait lui être comparé , et n'était digne de lui. En ne croyant se livrer qu'au sentiment de l'admiration , elle se laissa entraîner beaucoup plus loin, et se dérobant à elle-même les mouvemens qui l'agitaient , pour déguiser aux génies de sa cour le penchant impétueux qui l'emportait vers un des deux objets : Oh! le plus beau des mortels! s'écria-t-elle, que je m'estime heureuse d'avoir employé pour vous mon pouvoir! En disant cela, elle prend deux bai-

sers sur la bouche d'Ilsetilsone , pour être autorisée d'en cueillir de plus tendres sur les lèvres de Simoustapha.

La reine des génies éprouva ce qui arrive à ses semblables , quand ils approchent trop du dangereux limon de cette terre. Setelpedour est en proie aux ravages de son propre élément ; mais l'effet n'a point encore dissipé les idées de bienfaisance conçues en faveur d'une rivale dont elle va bientôt se repentir d'avoir consommé le bonheur. Elle lui attache au col un collier d'une magnificence extraordinaire , lui passe au doigt une bague dont le diamant jette autant de feux que l'escarboucle ^ et ce qui relève le prix de ce bijou , ce sont les noms des époux gravés en dedans de l'anneau.

Elle entrelace ensuite dans la tresse des cheveux du prince une chaîne de diamans, et lui met au doigt une bague plus belle encore que celle qu'elle a donnée à la princesse : elle fait apporter pour l'un et l'autre deux habits , dont les garnitures sont composées de rubis, de saphirs, et d'émeraudes, distribués avec tant d'art qu'ils imitent la variété des fleurs.

Quand elle a assez signalé sa magnificence et ses bontés , elle aspire à en obtenir la récompense sur les lèvres du beau Simoustapha : ayant ainsi satisfait sa curiosité et une partie de ses désirs , elle rappelle le génie.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 69

Jëinal , lui dit-elle , faites-vous aider par vos puissances , et transportez ces époux dans l'appartement où vous les avez pris , sur le même sofa que vous voyez -, vous aurez soin que celui qu'ils ont occupé soit placé ailleurs 5 vous mettrez devant eux ces deux habillemens , et les observerez jusqu'au réveil, pour me rendre compte ensuite de tout ce qui se passera.

Le génie obéit ; les époux sont à Bagdad dans l'appartement du prince des Indes 5 il a redoublé l'éclat des lumières , l'effet du sommeil magique est suspendu. Simoustaplia et llsetilsone ouvrent les yeux , tous deux sont éblouis de l'éclat de leur parure , la magnificence de tout ce qui les environne est l'objet de leur étonnement.

Simoustapha prend la boîte : le génie paraît à ses ordres : Parlez, Jémal, je vous l'ordonne ! D'où vient cette profusion de richesses ?

— De la main qui a favorisé votre union, répond le génie. — Vous lui porterez demain, ajoute le prince, les témoignages de notre reconnaissance : si deux cœurs entièrement soumis aux volontés de la reine peuvent augmenter son bonheur , vous lui présenterez l'hommage des nôtres.

Jémal disparaît , nos amans se débarrassent bientôt des trésors qui les gênent : l'aisance est nécessaire à l'amour heureux. Simoustapha ne voit dans l'attention de la reine des génies qu'une disposition

■jo LES MILLE Eï UN JOURS,

de la part de cette puissance à les favoriser auprès du calife pour lui faire agréer leur union : enfin tous deux, trop agréablement occupés, parviennent à oublier leurs richesses : et le reste de la nuit s'écoule dans une heureuse distraction.

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La dernière heure était venue , lorsqu'Ilsetilsone témoigne à son amant le plaisir qu'elle aurait de le voir revêtu des habits de sa protectrice. J'obéirai , trésor de ma vie, répond le prince, j ai besoin de tout pour vous plaire ^ mais que rien ici ne dérobe à mes yeux les charmes dont le pouvoir me trans porte et me ravit. Simoustapha s'est revêtu de son superbe habillement : Ilsetilsone jouit de l'effet de cette parure : La mienne , dit-elle , me devient inutile à présent, si j'étalais cette pompe dans le palais de mon père , je réveillerais une curiosité qu'il me serait impossible de satisfaire.

Comme elle achevait de prononcer ces paroles ,

HISTOIRE DE SIMOIISTAPHA. 7 t

les avant-coureurs du sommeil la saisissent : Simoustapha éprouve les mêmes sensations, il n'a que le tems de se jeter sur un sofa sans se débarrasser de ses habits : déjà la princesse dort , et le génie la ramène dans le palais du calife.

Cela fait , Jémal vole auprès de Setelpedour, et lui rend compte de la manière dont ses bienfaits ont été reçus , des termes dont Simoustapha s'est servi pour en témoigner sa reconnaissance : il en dit plus que la reine n'en voulait entendre.

Setelpedour ne ressemble plus à elle-même 5 depuis qu'elle est éprise des charmes de Simoustapha, elle est livrée à des combats dont elle n'avait jamais éprouvé la violence *, la jalousie commence à jeter le trouble dans son cœur 5 elle s'étonne de sa situation : elle , qui jusque-là ne fut occupée qu'à gouverner les passions d'autrui , qui n'en ressentit jamais l'atteinte , et qui fut toujours insensible. aux attraits des génies de l'empire de Ginnistan : Je me rabaisserais , disait-elle , jusqu'à aimer un homme ! mais

Simoustapha est l'élève de Benalab , il est lui-même le modèle des vertus et de la sagesse : quelle est celle d'entre mes pareilles qui eut dédaigné l'honneur de s'attirer les bonnes grâces du grand Soleiman ? Notre reine vint à lui du fond des régions les plus éloignées du nord ' .

' C'était une opinion reçue que la reine de Saaba qui vint briguer

Pendant que Selelpedour parlait ainsi , le génie attendait ses ordres : Retournez vers votre maître , lui dit-elle , et, visible ou invisible, soyez sans cesse à ses ordres. Si vous voyez en lui le moindre désir de me connaître et de me rendre des hommages , encouragez-le , et amenez-le moi sur-le-champ. Mes frontières sont gardées par des êtres d'une figure plus révoltante que n'était ci-devant la votre. Je vais donner ordre qu'on écarte ces horribles soldats , et que les postes soient garnis de manière à ne rien offrir d'effrayant à la vue.

Le génie s'incline devant la souveraine , revient dans l'appartement de Simoustapha , et le retrouve sur le sofa où les effets du sommeil magique l'avaient arrêté, m'éveille, et se montre : il lui porte la parole pour l'engager à choisir une situation plus commode à son repos.

Le prince ouvre les yeux : Ilsetilsone a disparu ; il ne voit autour de lui que les présens magnifiques dont il a été comblé, et sans lesquels il croirait n'avoir fait qu'un beau songe : à la vue de ces objets il est animé d'une reconnaissance qui lui rappelle de plus grands bienfaits 5 il brûle d'impatience d'aller rendre des hommages respectueux à l'être sublime

les faveurs de Soleiman, ou Salomon, e'tait un ge'iiie femelle, et la reine des visions ce'lestes.

ÎIISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 78

dont il admire les bontés et la puissance. Il touche à sa boîte, et le génie attend ses ordres.

Jémal , lui dit-il, si ma demande n'est pas une indiscrétion , je vous ordonne de me conduire aux pieds de ma bienfaitrice, la reine des génies.

— J'obéirai , répond le génie , au maître de la boîte enchantée, et au favori de la brillante étoile des sept mers qui partagent la terre.

Simoustapha se met dans le bain , se pare de toutes les richesses qu'il tient de la bonté de la fée, et s'abandonne à la conduite du génie.

Le Ginnistan est un empire fort éloigné de nous : cependant il nous environne, et nous touche de tous cotés : il est composé d'espaces qu'on ne saurait comparer au petit que nous occupons : en peu de minutes le prince indien les a franchis, il est posé ù l'entrée de la demeure de Setelpedour.

Cette reine s'est avancée au-devant de lui; quoiqu'ébloui par sa beauté , il ne perd pas de vue les bienséances, et veut mettre un genou en terre ^ mais elle le relève avec empressement , le prend par la main et le conduit à son palais, en lui faisant traverser les jardins, où des merveilles de toute espèce le surprennent et l'enchantent.

Simoustapha , ému par l'effet de tant de jouissances réunies, éprouve un saisissement dont Setelpedour considère l'effet avec satisfaction : Puissent , disait-

elle en elle-même , oh ! le plus aimable des mortels, les beautés que tu rencontres ici , te faire oublier toutes celles que tu laisses sur la terre !

Enfin , presque sans se parler , la reine et son nouvel hôte sont parvenus à un bassin orné de trois cent soixante et six figures d'animaux tous differens: chacun d'eux est l'emblème d'un des jours de l'année. Le jaspe et le porphyre ont été employés à leur construction ; ils jaillissent en tout tems les liqueurs et les boissons les plus agréables.

La table pour le dîner était dressée dans cet endroit , sous uii berceau de roses et de jasmins : des sofas, couverts de gazons, y présentaient des sièges commodes 5 la violette et le muguet servaient de tapis : au milieu de tant de beautés on peut imaginer quelle pouvait être la somptuosité du repas.

Des êtres invisibles apportaient et faisaient disparaître les services ; on n'apercevait que les belles mains de Setelpedour , aussi habiles à prévenir les goûts , que ses yeux se montraient attentifs à les surprendre.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 7 5

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Le prince indien paraît déconcerté ; mais un tableau plus animé se présente à ses yeux : un terrain en amphithéâtre , qui était vis-à-vis de lui , vient de se peupler en un clin d'œil. Six cents génies de l'un et de l'autre sexe , assis sur des gazons , ont commencé un concert digne de la reine des fées , et de l'enchantement des mortels. Simoustapha est dans l'admiration.

Vous voyez , lui dit Setelpedour , les plaisirs dont on jouit ici ; si vous y trouvez quelques appas , 6 mon cher Simoustapha ! le cœur qui vous les offre s'étudiera sans cesse à les varier.

En disant cela , la reine quitta la table et prit le chemin de son palais : l'or et l'azur y variaient sous toutes les formes ^ elle i'ait asseoir Simoustapha sur un sofa , et la reine des génies assise à ses cotés lui parla en ces termes :

Cher prince , la retenue n'est pas faite pour moi :

je vous aime , je veux votre bonheur , et le mien y est attaché. Vous fûtes l'ami et l'élève du sage Benalab , il attira mes yeux sur votre destinée. Dès votre plus tendre enfance j'influai , sans paraître , sur les événemens dont vous avez fait dépendre votre félicité. Vous me devez la possession d'Ilsetilsone ; je suis enchantée de votre union avec elle , et n'en ressens aucune jalousie : mais depuis que je vous ai connu plus particulièrement , j'ai conçu pour vous les sentimens les plus tendres : vos vertus et les charmes de votre personne ont fait de la reine des génies l'humble esclave de l'amour.

— O adorable reine , dit Simoustapha, je n'ai pas l'orgueil de prétendre à une si glorieuse conquête : permettez-moi de vous honorer et de vous servir toute ma vie. Je vous dois le bonheur d'être uni à la fille du calife : mais quand l'amour que j'ai conçu pour elle et sous vos auspices , me permettrait de vous offrir mon cœur , je suis musulman par la grâce de Dieu , du saint prophète , et les soins bienfaisans du vertueux commandeur des fidèles : je chercherai mon bonheur dans l'accomplissement de la loi.

— Vous vous exagérez , mon cher Simoustapha , reprend la reine , et mes prétentions sur vous et les rigueurs de la loi. Je ne veux point bannir IIsetilsone de votre pensée ; aimez-la toujours : elle sera l'objet de mes bontés, comme vous le serez

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 77

de mon amour. Maliomet s'est permis plus d'une femme.

— Je n'examine point, dit Simoustapha, la conduite du prophète ; mais quand Ilsetilsone s'est donnée entièrement à moi , nous avons contracté des obligations inviolables et sacrées. — Elles n'en seront pas moins telles, reprit la reine , Ilsetilsone ne peut être ni votre ennemie ni la mienne : et quand elle me permettra de vous aimer , pourra-t-elle approuver votre ingratitude ? En un mot , cher prince , mon cœur est à vous , pouvez-vous me refuser de partager le votre , si rien n'en est blessé ? Songez que, pouvant beaucoup, je ne signalerai jamais ma puissance que par de nouvelles bontés pour vous, et que celle qui vous implore est l'arbitre souveraine de votre destinée. — O ma reine ! dit Simoustapha , concevez le tourment de votre esclave , à qui l'aveu ou le refus de ce que vous demandez paraissent également impossibles.

— C'en est assez , cher prince, reprit Setelpedour, le soin de votre conservation est maintenant celui qui doit vous occuper. Je vous en ai fourni les moyens; il en est dont vous ne vous doutez pas , et dont %ous aurez peut-être lieu par la suite de connaître l'importance. Mais je dois vous dire que la boîte de Benalab vous expose à de grands dangers : cette boîte appartint jadis à Mamouk , mage Egyptien , qui en

abusa pour se livrer au crime : ma justice l'en a dépouillé.

J'abandonnai ce scélérat aux rigueurs de sa destinée. Je châtiai Kaussak , aujourd'hui Jémal votre esclave, qui, par ses lâches complaisances, avait achevé de perdre un maître corrompu. Je compte que cet esclave de mes lois ne sera pas dans le cas de s'oublier avec vous. Mamouk vit encore , il a élevé dans son art un fils aussi pernicieux que lui , tout le Ginuistan les maudit 5 mais les scélérats trouvent toujours quelque part de la faveur ; Mamouk est encore puissant , et travaille continuellement à retrouver la boîte donnée à Benalab , veillez à ce qu'il n'entre jamais chez vous ni Egyptien , ni rien qui vienne de l'Egypte.

Simoustapha ne savait où trouver des termes pour répondre à tant de marques de bonté ^ cependant il commençait à se faire tard , il était tems qu'il se rendît chez lui pour y recevoir son épouse ; il cherche à pressentir la reine sur la nécessité de .son départ , en regrettant les jouissances auxquelles il est forcé de s'arracher.

Mes bontés, reprit Setelpedour , suivent mon penchant , et ne me coûtent rien. Les richesses qui sont ici vont perdre tout leur prix, quand vous vous éloignerez. Voulez-vous me les rendre précieuses? venez en jouir avec Ilsetilsone , et dès-lors je n'aurai

HISTOIUE DE SIMOUSTAPHA. 79

plus rien ici qui ne soit véritablement cher à mes yeux : venez comma«der clans ces lieux , et j'y serai assurée de la soumission de tous les génies qui m'environnent.

— Ah ! madame , reprit Simoustapha , craignez , puisque vous m'aimez , de m'éblouir sur mes devoirs : j'aî besoin de me rappeler que je suis le fils du roi des Indes , tendrement chéri de ses parens , et comptable à leurs sujets de la destinée de l'héritier présomptif de la couronne.

— Adieu , mon cher Simoustapha , dit la reine en l'embrassant;, adieu, prince, modèle des souverains, lumière du monde et le trésor de toutes les vertus.

Le génie a ramené Simoustapha cnez lui ; sou cœur ému de reconnaissance , mais toujours rempli d'Ilsetilsone , brûle de la revoir ; il s'occupe des préparatifs de sa réception ; les fruits les plus rares sont sur la table ^ les cassolettes sont remplies de

8o LES MILLE ET UN JOURS,

nouveaux parfums , la princesse est arrivée ; elle se pare de l'habit magnifique dont lui a fait présent Setelpedour , Simoustapha a gardé le sien 5 la musique se fait entendre , le repas commence , et au milieu de ces jouissances , on ne s'occupe que de projets de bonheur.

Cependant Simoustapha raconte le voyage qu'il a fait au palais de la fée , décrit les beautés qu'il y a aperçues , les bontés dont il a été comblé 5 il n'omet aucune circonstance : son récit n'occasione ni soupçons ni jalousie.

La princesse verrait voler tous les cœurs auprès de son amant qu elle envisagerait cet hommage comme un tribut auquel tous les êtres créés doivent être soumis. Quand Simoustapha parle des précautions qu'on l'a engagé de prendre contre Mamouk l'Égyptien , ancien possesseur de la boîte enchantée , elle voudrait engager le prince à remettre à la reine un présent si dangereux 5 mais il faudrait sans ce secours renoncer au plaisir de se voir , et il deviendrait peut-être impossible d'engager le calife à resserrer des nœuds si doux.

Toutes les frayeurs cèdent à de si puissans intérêts. Au moins, disait-elle, songez à vous défendre de l'approche de ces perfides étrangers. Interdisez vos portes et vos fenêtres , même à l'accès des vents qui peuvent venir du côté de l'Egypte.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 8i

Tandis qu'elle cherchait ainsi à assurer leur repos , il se formait un orage dans le Ginnistan qui devait bientôt le troubler. Dès que le génie , esclave de la boîte , a transporté la princesse du palais chez Simoustapha , et de là chez le calife 5 dès que le prince indien n'a plus d'ordre à lui donner, il se rend à ceux de sa souveraine, et lui fait le détail de tout ce qu'il a vu.

Le génie expose avec vérité les tableaux dont on l'a rendu le témoin : Jamais union conjugale n'en offrit d'aussi intéressans ! Jamais deux cœurs ne parurent si bien s'entendre et se répondre! Jamais deux êtres ne réunirent à un si haut degré la vertu et la beauté ! Jamais

r — Arrête, malheureux! dit la reine, déjà tes désirs sont enflammés ! Souviens-toi de ce que tu as fait quand tu fus Kaussac , au service du maudit Égyptien ! Mon doigt a gravé sur ton coupable front le désordre de ta conduite. Je ferai pis aujourd'hui si tu t'égares -, je mettrai de travers tous les traits de ta physionomie ; j'allongerai tes oreilles , et tu marcheras les talons en avant.

— Oh ! ma souveraine , dit le génie , votre courroux me fait plus de peine que votre menace ne m'effraie. Je trouve Ilsetilsone d'une beauté et d'une vertu qui m'imposent le plus grand respect : ah ! combien elle mérite l'amour de Simoustapha I IV. 6

8l LES MILLE Eï UN JOURS,

— 11 en a trop , répond Setelpedour, cela lui faiî oublier l'intérêt de sa sûreté , et même ses devoirs. Le fils unique du roi des Indes laisse ignorer ses aventures à son père 5 et sans un rosier rajeuni par Benalab , et dont j'ai soin de faire continuellement renouveler la verdure , ses parens , livrés à l'inquiétude , seraient plongés dans une affreuse douleur. Jémal, il faut faire sortir ton jeune maître d'un enchantement dangereux pour lui : place-toi invisiblement entr'eux deux ; répands une odeur infecte autour d'Ilsetilsone et

— Grande reine, j'obéirai, dit le génie en s'éloignant. — Reste! malheureux, lui dit Setelpedour. Tu es bien prompt à te plonger dans la fange pour en aller répandre sur-le-champ l'exhalaison

Arrête-toi , lui dit-elle , après s'être recueillie un moment ! sois plus empressé à faire le bien que

le mal , si tu ne veux pas redevenir un monstre

Je t'ordonne de nouveau de veiller avec soin sur les besoins et sur les dangers de ces époux.

Jémal se retire ^ il ne peut lire dans l'ame de sa souveraine , et croit qu'elle a voulu l'éprouver. Setelpedour demeure en proie à l'agitation : sa passion la tourmente ; elle imagine pouvoir la contenter par des sacrifices, et, pour se faire autoriser dans son projet, elle mande sur-le-champ Asmonchar ', son

^ Asmodée.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 83

premier visir : il est bientôt rendu à ses ordres 5 elle le fait asseoir à coté d'elle , et lui parle dans ces termes :

Visir, aucun objet n'ayant jamais fait d'impression sur mon cœur, je suis demeurée dans l'indépendance jusqu'à ce jour. La fatalité s'en mêle à présent , et me fait la loi 5 un mortel au-dessus de tous les autres entraîne à lui toutes mes affections : c'est Simoustapha , le fils du grand roi des Indes.

Je sais que la hauteur des génies , mes vassaux , leur fait regarder l'homme d'un air dédaigneux , parce qu'ils en font communément leur jouet : ils ont oublié qu'ils ont tous fléchi le genou devant le grand Mahomet vainqueur de mon père, le puissant et immortel Kokopilesobe ', qui fut dépouillé de tous les rayons de sa gloire.

Notre sphère est bornée : de tous les êtres créés, l'homme est le seul qui puisse étendre la sienne. Les vertus de Simoustapha peuvent le conduire à la plus haute élévation , et je veux m'associer à ses espérances : si vous avez, comme je dois le croire , ma prospérité et ma gloire en vue , j'attends de vous des conseils dignes de votre prudence et de votre affection.

' Kokopilesobe , un des noms arabes de Lucifer.

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Pemdant ce discours , Asmonchar, les yeux baissés , paraissait rêver profondément 5 il rompt enfin le silence : Grande reine , lui répond-il , vos desseins sont toujours conduits par votre sagesse , et ne peuvent prendre leur source que dans une noble ambition; je n'y vois que deux difficultés.

Vous avez généreusement présidé aux liens du prince indien et de la fille du calife 5 vous en avez assuré la force et l'indissolubilité contre vous-même, par les anneaux que vous leur avez fait remettre : votre satisfaction ne peut dépendre que de leur consentement. Nous avons des lois rédigées par nos anciens , dont ils conservent eux-mêmes les Chartres 5 ils décideront beaucoup mieux que moi en quoi elles peuvent être favorables à vos désirs , et il vous sera plus agréable de former l'engagement que vous pro jetez avec l'applaudissement de tous les êtres soumis à votre puissance , que de l'avis de votre ministre

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 85

entièrement dévoué à vos volontés. Je pense donc qu'il serait à propos que vous fissiez connaître vos intentions à votre divan, que je ferai assembler sur vos ordres.

Setelpedour, préoccupée de son projet et des moyens d'en avancer le succès , ne pénètre point les intentions d'Asmonchar.

L'hypocrite visir n'a pas sitôt reçu l'ordre de convoquer l'assemblée , qu'il se rend à l'instant chez BahlisbouU ' son grand-père , le plus ancien et le plus méchant des esprits qui fussent dans le Ginnistan : la rage donnait de la force et de l'activité à ses ailes. Il détestait BahlisbouU -, mais il s'agissait d'opposer à sa souveraine un être qui pût la détourner d'un projet plus odieux à lui qu'à tout autre ^ puisqu'il était personnellement le génie malfaisant de ?a nature humaine , et son ennemi le plus déclaré : qu'il ne pouvait entendre prononcer le nom de Mahomet sans écumer de rage -, et que la reine voulait épouser un musulman. Il savait que, par un fameux traité passé entre Kokopilesobe et Mahomet, le prophète s'était réservé tous les fruits nés des mariages formés entre les enfans des hommes et ceux du Ginnistan.

Le vieux BahlisbouU voit arriver son petit-fils avec une sorte d'étonnement j ils n'avaient depuis

' Belzébuth.

long-lems commerce ensemble que pour chercher à

se nuire. Il apprend le dessein de la reine.

Je vois , dit-il à Asmonchar , que vous craignez de perdre votre faveur -, la reine n'est pas la seule qui ait recherché une alliance inégale-, elle est fille du grand Kokopilesobe , et doit prétendre vis-à-vis de nous à de grands privilèges-, quant aux lois dont vous me savez dépositaire, puisque je signai la convention faite avec Mahomet , ce n'est pas à vous à peser sur les moyens de l'éluder, ou la possibilité de l'enfreindre : assemblez le divan -, voilà votre devoir.

Asmonchar s'en retourne ; Bahlisboull , plein de méchanceté et d'ambition, est occupé du projet de détrôner la reine , de perdre le grand-visir son propre fils, et de s'élever sur les ruines de tous.

Le divan est assemblé -, Setelpedour vient y prendre sa place 5 tous les génies s'inclinent devant elle. A un signe de la reine , chacun se relève et s'assied ; on ignore le motif d'une convocation aussi solennelle : Asmonchar reçoit l'ordre de proposer la parole.

Le visir jette les yeux sur tout ce qui l'environne 5 il aperçoit une place vide : c'est celle que doit occuper son grand-père Bahlisboull -, il hésite alors de rompre le silence, il craint que la proposition de la reine ne passe à la majorité des suffrages ; une grande

' HISTOIRE DE SIMOtJSTAPHA. 87

partie de ceux qui doivent voter est du même sexe que Setelpedour, et conséquemment ennemie de toute loi faite pour enchaîner la liberté et contrarier une faiblesse. Le reste est composé d'esprits légers qui se feront un mérite de leur condescendance en cédant aux volontés de la reine. Ainsi ce ministre se voit à la veille d'être soumis aux lois d'un homme et d'un musulman ; il blasphème contre Mahomet dans l'intérieur de son ame, et sent toutes ses forces défaillir en même tems. Setelpedour le presse de parler : il allait balbutier , quand tout-à-coup le vieux Bahlisboull arrive porté par les siens qui le mènent aux pieds du trône.

Pardonnez , 6 ma souveraine ! dit ce dangereux politique, si j'ai tardé à me rendre à vos ordres. Le tems a consumé mes forces, les siècles ont dévoré mes ailes : je fus grièvement blessé parMichaël dans le premier des grands combats que nous ayons rendus, et dans un corps comme le mien, totalement affaibli par l'âge, les cicatrices se renouvellent. Setelpedour reçoit l'excuse du vieux génie , et lui ordonne de prendre place. Asmonchar, encouragé par la présence de son grand-père, prend la parole , et expose le sujet sur lequel la reine veut consulter le divan.

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3ir JOUR.

La présence de Bahlisboull en impose : on connaît sa haine invétérée contre le genre humain ; on redoute ses ruses, sa puissance, et sa cruauté. S'il règne une règle , dans l'empire , dont Fobservation soit gênante, on sait quil en fut l'inventeur.

Setelpedour s'adresse au dangereux vieillard. Vous, dit-elle, qui avez vu les trois règnes ' , ditesmoi, Bahlisboull, s'il n'y a pas eu plus d'un exemple de l'alliance que je veux contracter aujourd'hui ?

— Grande reine, j'enciteraisdebien authentiques et bien propres à entraîner toutes les opinions 5 je pourrais même me donner pour exemple : je suis du tems de la création du sublime génie votre grand-

' Les trois règnes. Ceci se rapporte au règne de Lucifer, avant qu'il fût précipité sur la terre ; au règne du même esprit jusqu'au tems où Mahomet est prétendu avoir terrassé l'idolâtrie ; et au lègne actuel de Setelpedour.

HISTOIRE DE SIMOUSïAPHA. 89

père ; et , quand nous fûmes précipités du ciel , je combattais à ses cotés. Il me regardait comme l'aîné de ses enfans.

Dois-je rappeler au rejeton de notre illustre chef les tems de notre ancienne gloire , et le coup affreux qui nous précipita , quand nous pensions à nous en assurer la jouissance ? Tranquilles et souverains dans nos demeures inaccessibles, on voulut nous forcer de fléchir le genou devant Mahomet : ce novateur hardi, que nous avons vu ramper et régner tour-à-tour, semblait prédestiné au sceptre du monde; mais , en devenant ses disciples, nous perdions notre empire : cet affront nous parut insupportable, et notre soumission une lâcheté. Nous cessâmes de regarder comme un être bienfaisant celui qui nous dégradait par une loi injuste, et, animés d'un juste ressentiment, nous prîmes les armes.

Le grand Kokopilesobe et moi combattîmes quelque tems contre Michaël et Gibrien à forces égales : mais enfin, nos ennemis conduits par Mahomet tombèrent sur nous avec rapidité : nous fûmes vaincus, dépouillés, chassés de nos possessions 5 et ne sauvâmes qu'avec peine ces ailes dorées sans lesquelles nous aurions été écrasés dans notre chute .

Appelés à régner partout , nous nous emparâmes de ce globe , et fîmes alliance avec les enfans de l'homme pour le peupler de concert : Mahomet

poursuivit notre nouvelle race, et la détruisit par un déluge.

Inépuisables dans nos moyens, nous vîmes prospérer de nouveau un peuple innombrable , et nous l'assujétîmes à nos lois : la terre fut couverte de nos autels ; elle put à peine nourrir assez de victimes pour fournir aux sacrifices qui nous furent offerts , et le sang humain ne fut pas même épargné.

Irrité de nos succès , Mahomet devint homme ^ pour nous empêcher de régner, il nous déclara une guerre plus cruelle : il saccagea tout , détruisit nos temples , renversa nos images , abolit nos dieux et nos trophées ^ il fallut se résoudre au combat. Nous fûmes encore malheureux ; cependant nous parvînmes à obtenir une capitulation.

Dépouillé de ses honneurs, le redoutable Kokopilesobe se retira dans la région du midi la plus reculée : le trône que vous occupez demeura soumis à sa puissance 5 mais, par un article du traité que je fus forcé de signer , et dont je dépose une copie aux pieds de votre grandeur , il fut arrêté que tous les enfans, nés de l'alliance d'un génie avec un mortel de la race d'Adam, embrasseraient le culte du prophète, et vivraient sous sa domination.

C'est à vous, grande reine , à décider maintenant si vos descendans , appelés à l'indépendance et à la gloire, doivent tomber dans un esclavage humiliant.

HISTOIRE DE SlMOUSïÂPHA. 91

et mépriser les malheurs du martyr de notre foi, du grand Kokopilesobe.

— Génie, répondit la reine, j'ignorais les conditions du traité dont vous venez de parler 5 mais vous me cachez les infractions qu'on y a faites plus d'une fois. Quant aux inconvéniens qui peuvent résulter de celle que j'ai préméditée, ma prudence en saura garantir ma postérité : et vous, qui avez présente à l'esprit la teneur de nos chartres , dites -moi s'il y serait fait mention de quelque loi plus sacrée que celle dont vous avez fait le rapport ?

— Sage souveraine, reprit le génie, dispensez-moi de vous la citer 5 elle serait pour vous un obstacle fâcheux : l'ignorance de la loi peut servir d'excuse à celui qui l'a violée. — Je vous arrête , dit Setelpedour , l'ignorance avilit les génies. Je veux que les lois soient connues, puisque mon devoir est d'en suivre l'exécution, et je vous ordonne de la citer.

« — Un génie ne peut donner sa main qu'à une » femme vierge, dit Bahlisboull, et un marine peut )) devenir votre époux sans la perte de tous vos pri- » viléges et de votre puissance. »

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A cette déclaration, la reine maudissait intérieurement la loi et son interprète , et pénétrait sans peine l'artifice malicieux de BahlisbouU, et du visir Asmonchar : la ruse succédant à l'agitation , elle poursuivit ainsi :

Vous venez , sage génie , de prononcer un arrêt qui confondrait sans ressource toutes mes espérances , si je ne savais combien votre profonde sagesse, et une expérience qui a commencé avec le monde , vous élèvent au-dessus de tous les esprits , et que , si vous avez échappé tant de fois aux fers dont vous étiez menacé, il n'est pas une de nos lois que vous ne puissiez éluder : j'espère que votre zèle et votre attachement pour moi vous engageront à employer ici votre sagacité. Puisque nous sommes législateurs, pouvons-nous rétracter cette loi ? et n'y aurait - il pas moyen de l'enfreindre, sans paraître la blesser ? Songez que le motif qui m'a fait convoquer ce divan

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 98

m'engagerait à ne rien ménager , si mes désirs ne sont pas satisfaits !

BahlisbouU triomphe en secret du trouble de la reine, et de sa passion pour Simoustapha -, il la suppose aussi aveuglée par l'amour, qu'il l'est luimême par la méchanceté et l'ambition 5 et il espère lui faire perdre par ses perfides conseils l'empire du Ginnistan et l'affection de ses peuples.

Reine , reprend ce dangereux hypocrite , la confiance dont vous daignez m'honorer doit assurer votre gloire et votre bonheur. Aucun engagement ne peut lier ceux qui , comme vous , ont le droit de les former 5 ces lois , dont vous vous plaignez , ont été rédigées par Kokopilesobe , dans un tems où il régnait ici , et dans des circonstances auxquelles il fut forcé d'obéir. Aujourd'hui , il se conduirait par d'autres considérations , s'il était encore souverain du Ginnistan 5 et , malgré l'émanation du pouvoir que vous tenez de lui, l'ordre qui doit régner ici ne dépend plus que de vos volontés et de votre sagesse. Vous n'avez pas encore atteint le faîte des grandeurs auxquelles vous fûtes destinée.

Vous êtes l'éloile des sept mers qui environnent la terre , et seriez déjà, sans l'ambition de votre prédécesseur, l'astre bienfaisant annonçant chaque matin à l'univers les faveurs de celui qui donne le jour. Sans doute les destins avaient marqué la défaite du

grand Kokopilesobe, mais son entreprise fut un attentat préjudiciable à l'empire des génies. En respectant sa personne et son courage , vous devez maudire le fatal excès auquel il s'est porté , reconnaître la sagesse des lois de Mahomet, et, libre arbitre de vos désirs , établir la loi qui peut vous en assurer la jouissance.

La proposition de Bahlisboull étonne les esprits qui n'en soupçonnent pas le motif; Setelpedour affecte la plus grande confiance dans les conseils du vieux génie.

Vous prouvez de plus en plus, lui dit -elle, combien l'esprit, instruit par le malheur, l'emporte sur celui qui ne connut jamais que la prospérité. Oui, vous m'avez convaincue. Je peux maudire sans scrupule tout ce qui peut avoir occasioné l'infortune de mon prédécesseur; et je suis trop rapprochée de l'espèce humaine par mes inclinations, pour refuser de reconnaître dans Mahomet un être au-dessus du vulgaire ; mais j'exige de vous la formule de l'abjuration que je dois prononcer.

— Vous déclarerez à voix ferme et distincte , répond le génie , impatient d'arriver au terme de ses complots : « Maudis sois-tu , Kokopilesobe ! toi , ton ^) ambition , et tes projets. » Vous abjurerez ensuite votre culte, pour embrasser celui de Mahomet, en articulant la profession de foi que voici :

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. qS

« ACHAD. EN. LA. ILLA. CALA. BELLA. MoHAMAD. Ra-

» sotJD. Alla, '»

La reine semble se préparer à prononcer ces déclarations; Balilisboull jette un regard d'intelligence au visir Asmonchar ^ ce signe est bientôt interprété par le divan, qui attend avec inquiétude l'événement. Setelpedour prend enfin la parole : Vous venez de m'apprendre des choses , dit-elle au vieux génie, et de m'indiquer des mots dont je n'eus jamais connaissance ; il faut que cette formule soit rédigée de votre main avant que je la prononce. — Elle est trop tremblante, dit Balilisboull. — Vous prendrez votre tems , reprit la reine, et, quand je l'aurai signée , je veux qu'avec le visir vous la portiez à Mahomet. — Je ne puis écrire ni marcher, répondit le génie. — Il faut donc que je prononce, du mieux qu'il me sera possible , ce que j'en ai retenu, en y ajoutant ce que mon cœur avoue. Elle se lève à ces mots, et parle ainsi :

« Maudit sois-tu, et à jamais, infâme Bahlisboull! » qui , par tes abominables flatteries , empoisonnas » le cœur de mon aïeul , et l'engageas à se révolter M contre toute espèce d'autorité. Maudit sois-tu , » principe de discorde ! qui as sans cesse l'amour » de l'ordre sur les lèvres , et la corruption dans le )) cœur. Maudit sois-tu , toi , et toute ta race à per- » pétuité ! source infernale des malheurs qui déso-

» lent l'univers. Maudit sois-tu, et ton petit-fils » Asmonchar ! qui , en feignant de me tracer le bon ^) chemin, me creusiez des précipices affreux. Que » vos ailes soient arrachées sur-le-champ ! qu'on » vous précipite sur la terre ! allez vivre dans la » fange et la souillure ! tel est votre sort et mon » arrêt. »

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52r JOUR.

A ce discours inattendu, les esprits, en frémissant , ont reconnu leur reine : sa fermeté en impose aux plus méchans -, leur souveraine paraît briller de l'ancien éclat dont ils sont déchus ; l'ordre qu'elle vient de donner est aussitôt exécuté ; elle a renvoyé les génies, et le divan se sépare.

Setelpedour se représente les dangers auxquels l'amour vient de l'exposer, et n'en ressent pas moins les traits. Si tu avais été témoin, mon cher Simoustapha, se disait-elle à elle-même, de tout ce que je viens de braver pour toi... Que de préjugés hu-

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 97

mains tu pourrais me sacrifier ! Mais , que dis-je ! j'aime jusqu'à cette vertu sévère , qui t'encourage à des refus dont mon amour-propre ne saurait être blessé. Tu m'aurais aimée , si tu m'eusses vu la première; et si, cédant aux vœux de mon protégé Benalab , pour favoriser un arrangement auquel il sut m'intéresser , je ne t'eusse pas offert en vision l'ai" mable Ilsetilsone , tu serais mon esclave aujourd'hui, et je serais assurée de cette fidélité que rien ne peut plus ébranler. Je ne veux pas troubler ton bonheur , ni le repos de ton épouse ; mais tu m'aimeras -, tu seras à moi autant qu'à elle : nous n'obéirons plus à des lois de convention : l'amour et la reconnaissance nous prescriront d'autres devoirs.

Ainsi s'abusait la petite-fille du criminel, mais courageux Kokopilesobe. Elle avait l'élévation du génie de son aïeul ; mais , sans qu'elle en eût été instruite, le sang humain coulait dans ses veines; rien n'était parfait en elÎ3, que le courage et la beauté; cependant, son cœur n'était pas corrompu : elle était tombée sous une loi que BahlisbouU lui avait vaguement expliquée, et le tems devait lui en faire éprouver l'influence.

Occupée du désir de revoir Simoustapha , elle n'a pas la patience de l'attendre dans son palais, ce serait remettre un plaisir qu'elle peut se procurer

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