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Sr JOUR.
JLa nourrice de la princesse de Cachemire ayant achevé de raconter l'histoire de Calaf , demanda aux femmes de Farruhknaz ce qu elles en pensaient j elles lui dirent toutes qu'elle était très-intéressante , et que Calaf leur paraissait un prince vertueux et un parfait amant. Pour moi , dit alors la princesse , je le trouve plus vain qu'amoureux , un peu étourdi, en un mot, ce qu'on appelle un jeune homme. A l'égard du vieux roi de Mousel , du bon Fadlallah , poursuivit-elle en souriant , il faut avouer que c'est un époux tendre et fidèle -, au lieu de se laisser mourir brusquement , comme Zemroude , il a mieux aimé vivre cinquante ans après elle pour la pleurer. II. i
Eh bien , ma princesse , dil la nourrice , puisque Calaf et Fadlallali ne satisfont point encore votre délicatesse , je vais , si vous voulez me le permettre , vous raconter l'histoire d'un roi de Damas et de son visir ^ peut-être en serez-vous plus contente ? Trèsvolontiers , repartit Farruliknaz ; mes femmes aiment trop vos récits pour ne leur pas donner le plaisir de vous entendre : il est vrai que vous savez faire d'agréables portraits 5 mais Sutlumemé , ajoutât-elle , ma chère Sutlumemé , vous avez beau peindre les hommes avec les plus belles couleurs , leurs défauts percent toujours au travers de vos peintures.
HISTOIRE
DU ROI EEDREDDIN-LOLO ET DE SON VISIR ATALMUtC , SURNOMMK LE VISIR TRISTE.
Bedkeddin-Lolo , roi de Damas , reprit la nourrice , avait pour grand-visir un homme de bien , à ce que rapporte l'histoire de son tems. Ce ministre, qui se nommait Atalmulc ', était bien digne du beau nom qu'il portait : il avait un zèle infatigable pour le service du roi , une vigilance qu'on ne pouvait tromper , un génie pénétrant et fort étendu , et
' iVc'scril f.iil .'111 lovaunif.
avec cela un désintéressement que tous les peuples admiraient ; mais il fut surnommé le visir triste , parce qu'il paraissait ordinairement plongé dans une profonde mélancolie. Il était toujours sérieux , quelque action ridicule qu'il vît faire à la cour ; il ne riait jamais , quelque plaisante chose qu'on pût dire devant lui,
Un jour que le roi l'entretenait en particulier, et lui contait , en riant de tout son cœur , une aventure qu'il venait d'apprendre , le visir l'écouta si sérieusement , que Bedreddin en fut choqué : Atalmulc , lui dit - il , vous êtes d'un étrange caractère ; vous avez toujours l'air sombre et triste : depuis dix ans que vous êtes à moi , je n'ai jamais vu paraître sur votre visage la moindre impression de joie. Seigneur, répondit le visir , votre majesté ne doit pas s'en étonner ; chacun a ses peines 5 il n'est point d'homme sur la terre qui soit exempt de chagrin. Votre réponse n'est pas juste , répliqua le roi : parce que vous avez sans doute quelque secret déplaisir , est-ce à dire pour cela que tous les hommes doivent en avoir aussi ? Croyez-vous de bonne foi ce que vous dites ? Oui , seigneur, repartit Atalmulc : telle est la condition des enfans d'Adam , notre cœur ne saurait jouir d'une entière satisfaction 5 jugez des autres par vous-même, sire 5 votre majesté estelle parfaitement contente ? Oh ! pour moi , s'écria
Bedreddin , je ne puis Fêtre ; j'ai des ennemis sur îesbras ; je suis chargé du poids d'un empire -, mille soins partagent mes esprits et troublent le repos de ma vie : mais je suis persuadé qu'il y a dans le monde une infinité de particuliers, dont les jours heureux coulent dans des plaisirs qui ne sont mêlés d'aucune amertume -, et du moins , si personne n'est exempt de chagrin , tout le monde n'est pas , comme vous , possédé de son affliction. Vous me donnez, je l'avoue , une vive curiosité de savoir ce qui vous rend si rêveur et si triste : apprenez-moi pourquoi vous êtes insensible aux ris , qui font les plus doux charmes de la société ? Je vais vous obéir , seigneur , répondit le visir, et vous découvrir la cause de mes secrets ennuis , en vous racontant l'histoire de ma vie.
«IISTOIRE DATALMULC, SURNOIYITVrK LE VISIR TRISTE, ET DE LA PRINCESSE zéLICA-DÉGHUME.
Je suis fils unique d'un riche joaillier de Bagdad. Mon pcrc, qui se nommait Coaj a-Abdallah , n'é-
mSTOIRE d'atalmulc. 5
pargna rien pour mon éducation : il me donna , presque dès mon enfance , des maîtres qui m'enseignèrent diverses sortes de sciences , comme la philosophie , le droit , la théologie ; et surtout il me fit apprendre toutes les langues différentes qui se parlent dans l'Asie , afin que si je voyageais un jour dans cette partie du monde , cela me pût être utile dans mes voyages.
J'aimais naturellement le plaisir et la dépense ^ mon père s'en aperçut avec douleur-, il tâcha même par de sages remontrances de détruire en moi ce penchant -, mais quelles impressions peuvent faire sur un fils libertin les discours sensés d'un père ? J'écoutais sans attention ceux d'Abdallah , ou je les imputais au chagrin de la vieillesse. Un jour que je me promenais avec lui dans le jardin de notre maison , et qu'il blâmait ma conduite à son ordinaire , il me dit : O mon fils ! j'ai remarqué jusqu'ici que mes réprimandes n'ont fait que te fatiguer 5 mais tu seras bientôt débarrassé d'un censeur importun : l'ange de la mort n'est pas éloigné de moi ; je vais descendre dans l'abîme de l'éternité , et te laisser de grandes richesses : prends garde d'en faire un mauvais usage 5 ou du moins , si tu es assez malheureux pour les dissiper follement , ne manque pas d'avoir recours à cet arbre que tu vois au milieu de ce jardin ^ attache à une de ses branches un cordeau
funeste , et préviens par là tous les maux qui accompagnent la pauvreté.
Il mourut efifectivement peu de tems après , comme il l'avait prédit. Je lui fis de superbes funérailles , et pris ensuite possession de tous ses biens. J'en trouvai une si prodigieuse quantité , que je crus pouvoir impunément me livrer au penchant que j'avais pour le plaisir. Je grossis le nombre de mes domestiques*, j'attirai chez moi tous les jeunes gens de la ville -, je tins table ouverte, et me jetai dans toutes sortes de débauches , de manière qu'insensiblement je mangeai mon patrimoine. Mes amis m'abandonnèrent aussitôt , et tous mes domestiques me quittèrent l'un après l'autre. Quel changement dans ma fortune ! mon courage en fut abattu : je me ressouvins alors , mais trop tard , des dernières paroles de mon père. Que je suis bien digne de la situation où je me trouve! dîsais-je -, pourquoi n'ai-je pas profité des conseils d'Abdallah! Ce n'était pas sans raison qu'il me recommandait de ménager mon bien: est-il un état plus affreux que celui d'un homme qui sent la nécessité après avoir connu l'abondance ? Ah! du moins je ne négligerai pas tous ses avis : je n'ai point oublié qu'il me conseilla de terminer moimême mon destin , si je tombais dans la misère ; j'y suis tombé ; je veux suivre ce conseil , qui n'est pas moins judicieux que l'autre 5 car enfin , quand
HISTOIliE D ATALMULC 7
j'aurai vendu ma maison , la seule chose qui me reste, et qui ne suffira tout au plus qu'à me nourrir quelques années, que faudra-t-il que je devienne? Je serai réduit à demander i'aumone ou à mourir de faim. Quelle alternative ! il vaut mieux que je me pende tout-à-l'heure ; je ne saurais trop tôt affranchir mon esprit de ces idées cruelles.
En disant cela , j'allai acheter un cordeau 5 j'entrai dans mon jardin , et m'approchai de l'arbre que mon père m'avait marqué , et qui me parut en effet fort propre pour mon dessein. Je mis au pied de cet arbre deux grosses pierres , sur lesquelles étant monté , je levai les bras pour attacher à une grosse branche la corde par un bout ; je fis de l'autre un nœud coulant que je me passai au cou , ensuite je m'élançai en l'air de dessus les deux pierres. Le nœud coulant , que j'avais fort bien fait, allait m'étrangler , lorsque la branche où le cordeau fatal était attaché , cédant au poids qui l'entraînait , se détacha du tronc auquel elle ne tenait que faiblement , et tomba avec moi.
Je fus d'abord très-mortifié d'avoir fait un effort inutile pour me pendre 5 mais , en regardant la branche qui avait si mal servi mon désespoir , je m'aperçus avec surprise qu'il en sortait quelques diamans, et qu'elle était creuse , aussi bien que tout le tronc de l'arbre. Je courus chercher une hache
dans la maison, et je coupai l'arbre, que je trouvai plein de rubis , d'émeraudes et d'autres pierres précieuses ; j'otai vite de mon cou le nœud coulant , et passai du désespoir à la joie la plus vive.
SU' JOUM.
Au lieu de m'abandonner au plaisir de vivre comme auparavant, je résolus d'embrasser la profession de mon père. Je me connaissais bien en pierreries, et j'avais lieu d'espérer que je ne ferais point mal mes affaires. Je m'associai avec deux marchands joailliers de Bagdad, qui avaient été amis d'Abdallah, et qui devaient aller trafiquer à Ormus. Nous nous rendîmes tous trois à Basra ; nous y affrétâmes un vaisseau , et nous nous embarquâmes sur le golfe qui porte le nom de cette ville.
Nous vivions en bonne intelligence , et notre vaisseau , poussé par un vent favorable , fendait légèrement les flots. Nous passions les jours à nous réjouir , et le cours de notre navigation allait finir au gré de nos souhaits , quand mes deux associés me
HISTOIRE d'AïALMULC. 9
firent connaître que je n'étais pas entré en société avec de fort honnêtes gens. Nous étions près d'arriver à la pointe du golfe et de prendre terre, ce qui nous mit de bonne humeur. Dans la joie qui nous animait , nous n'épargnâmes pas les vins ' exquis dont nous avions eu soin de faire provision à Basra. Après avoir bien bu, je m'endormis , au milieu de la nuit, tout habillé, sur un sofa. Tandis que je dormais d'un profond sommeil , mes associés me prirent entre leurs bras , et , par une fenêtre du vaisseau, me précipitèrent dans la mer. Je devais trouver la mort dans les abîmes , et je ne comprends pas comment il est possible que je vive encore après cette aventure ] mais la mer était grosse , et les vagues, comme si le ciel leur eût défendu de m'engloutir , m'emportèrent jusqu'au pied d'une montagne qui resserrait d'un coté la pointe du golfe 5 je me trouvai même sain et sauf sur le rivage , où je passai le reste de la nuit à remercier Dieu de ma délivrance , que je ne pouvais assez admirer.
Dès que le jour parut, je grimpai avec beaucoup de peine au haut de la montagne , qui était trèsescarpée ; j'y rencontrai plusieurs paysans des environs , qui s'occupaient à tirer du cristal , pour
' Quoique le vin soit tléfentlu aux Wlahomctans , les personnes ilc quelque condition ne se font pas scrupule d'en boire en particulier.
Taller vendre ensuite à Ormus : je leur contai à quel péril ma vie venait d'être exposée , et il leur sembla , comme à moi, que je n'en étais échappé que par miracle. Ces bonnes gens eurent pitié de mon sort : ils me firent part de leurs provisions , qui consistaient en mil et en riz \ et ils me conduisirent à la grande ville d'Ormus , aussitôt qu'ils eurent leur& charges de cristal. J'allai loger dans un caravansérail , où le premier objet qui s'offrit à mes yeux , fut un de mes associés.
Il parut assez surpris de voir un homme qu'il croyait avoir déjà servi de pâture à quelque monstre marin : il courut chercher son camarade pour l'avertir de mon arrivée , et concerter la réception qu'ils me feraient tous deux. Ils eurent bientôt pris leur parti 5 je les vis , un moment après , l'un et l'autre : ils vinrent dans la cour où j'étais , et se présentèrent devant moi, sans faire semblant de me connaître. Ah ! perfides , leur dis-je , le ciel a rendu votre trahison inutile ; je vis encore malgré votre barbarie : remettez promptement entre mes mains toutes mes pierreries , je ne veux plus être en société avec de si méchans hommes. A ce discours , qui devait les confondre , ils eurent l'impudence de me faire cette réponse : O voleur! o scélérat! qui os-tu , cl d'où viens-tu ? Quelles pierreries , quels effets avons-nous qui l'appartiennent? En parlant
HISTOIRE DAïALMULC. Il
ainsi , ils me donnèrent plusieurs coups de bâton ; et comme je les menaçais de m'aller plaindre au cadi , ils me prévinrent et se rendirent chez ce juge : ils lui firent de profondes révérences , et , après lui avoir présenté quelques pierreries qu'ils avaient sur eux , et qui peut-être étaient à moi , ils lui dirent : O flambeau de l'équité , lumière qui dissipez les ténèbres de la mauvaise foi , nous avons recours à vous : nous sommes de faibles étrangers , nous venons du bout du monde trafiquer ici 5 est-il juste qu'un voleur nous insulte ? et permettez-vous qu'il nous enlève , par une imposture , ce que nous n'avons acquis qu'après mille travaux , et qu'au péril de nos vies ? Qui est l'homme dont vous vous plaignez ? leur dit le cadi. Monseigneur, lui répondirent-ils , nous ne le connaissons point -, nous ne l'avons jamais vu. J'arrivai chez le juge dans ce moment-là -, ils s'écrièrent , dès qu'ils m'aperçurent : Le voilà , monseigneur , ce misérable , ce voleur insigne , qui même est assez hardi pour venir jusque dans votre palais , s'exposer à vos regards , qui doi-^ vent épouvanter les coupables : grand juge , daignez nous protéger.
Je m'approchai du cadi pour parler à mon tour -, mais n'ayant point de présens à lui offrir ., il me fut impossible de me faire écouter. L'air ferme et tranquille que me donnait le témoignage de ma cons-=
cience , passa même dans son esprit prévenu pour une marque d'effronterie : il ordonna sur-le-champ à ses asas ' , de me conduire en prison ; ce qu'ils exécutèrent fort exactement 5 de sorte que pendant qu'on me chargeait de fers , mes associés s'en retournèrent triomphans , et bien persuadés que j'aurais besoin d'un nouveau miracle pour me tirer des mains du cadi.
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Je n'en serais pas en effet sorti peut-être aussi heureusement que du golfe , sans un incident qui survint , et qui était encore un effet visible de la bonté du ciel. Les paysans qui m'avaient amené à Ormus apprirent par hasard qu'on m'avait emprisonné. Touchés de compassion, ils allèrent trouver le cadi ; ils lui dirent comment ils m'avaient rencontré , et lui firent un détail de tout ce que je leur avais conté dans la montagne. Le juge, sur leur
* Archers.
HISTOIRE D'aTALMULC. i3
rapport, ouvrit les yeux, se repentit de n'avoir pas voulu m'entendre , et résolut d'approfondir l'affaire : il envoya chercher les deux marchands au caravansérail ^ mais ils n'y étaient plus ^ ils avaient déjà regagné leur vaisseau , et pris le large ; car , malgré la prévention du juge, je ne laissais pas de leur causer de l'inquiétude. Une si prompte fuite acheva de persuader au cadi que j'étais en prison injustement : il me fit mettre en liberté 5 et voilà quelle fut la fin de la société que j'avais faite avec ces deux honnêtes joailliers.
Échappé de la mer et de la justice , j'aurais dû me regarder comme un homme qui n'avait pas peu de grâces à rendre au ciel ; mais j'étais dans une situation à ne lui pas tenir grand compte de m'avoir conservé : sans argent, sans amis, sans crédit, je me voyais réduit à subsister de charité , ou à me laisser mourir de faim. Je sortis d'Ormus sans savoir ce que je deviendrais , et marchai vers la prairie de Lar , qui est entre les montagnes et la mer du sein Persique : en y arrivant, je rencontrai une caravane de marchands de l'Indostan , qui en décampait pour prendre le chemin de Chiras 5 je me joignis à ces marchands , et , par les petits services que je leur rendis , je trouvai moyen de subsister : j'allai avec eux à Chiras, où je m'arrêtai. Le roi Schah- Talipaaspe tenait sa cour dans cette ville,
l4 LES MILLE ET UN JOURS,
Un jour , comme je revenais de la grande mosquée au caravansérail où j'étais logé , j'aperçus un officier du roi de Perse -, il était vêtu de riches habits , et parfaitement bien fait : il me regarda fort attentivement ; il m'aborda , et me dit : O jeune homme, de quel pays es-tu ? Je vois bien que tu es étranger, et je ne crois pas que tu sois dans la prospérité. Je répondis que j'étais de Bagdad , et qu'à l'égard de sa conjecture , elle n'était que trop véritable -, ensuite je lui racontai mon histoire assez succinctement : il parut l'écouter avec attention , et se montra sensible à mon malheur. Quel âge as-tu? me dit-il. Je suis , repartis-je, dans ma dix-neuvième année. Il m'ordonna de le suivre 5 il marcha devant moi , et prit le chemin du palais du roi, où j'entrai avec lui. Il me mena dans un fort bel appartement , où il me dit : Comment te nommes-tu ? Je lui répondis que je m'appelais Hasan : il me fit encore plusieurs autres questions , et , satisfait de mes réponses : Hasan , reprit-il , je suis touché de ton infortune, et je veux te servir de père : apprends que je suis capi-aga ' du roi de Perse 5 il y a une place de page vacante dans la casoda ^ , je te choisis pour la remplir : tu es beau , jeune et bien fait , je ne puis faire un
' Capitaine de la porte de la chambre du roi de Perse ; c'est lui f|ui choisit les pages (jiiand il en manque quelques-uns. ^ Ciisodci , la chambri; du roi.
HISTOIRE d'atalmulc. i5
meilleur choix -, il n'y a point de casodali ' présentement que tu ne surpasses en bonne mine.
Je remerciai le capi-aga de toutes les bontés qu'il me témoignait : il me prit sous sa protection , et me fit donner un habillement de page. On m'instruisit de tous mes devoirs , et je commençai à m'en acquitter d'une manière qui m'attira bientôt l'estime de nos zuluflis ^, et fit honneur à mon patron.
Il était défendu , sous peine de la vie , à tous les pages des douze chambres , de même qu'à tous les officiers du palais , et aux soldats de la garde , de demeurer la nuit dans les jardins du sérail , après une heure marquée , parce que les femmes s'y promenaient quelquefois. J'y étais un soir tout seul , et je révais à mes malheurs : je m'abandonnai si bien à mes réflexions, que, sans m'en apercevoir, je laissai passer le tems prescrit aux hommes pour se retirer. Je sortis pourtant de ma rêverie , et jugeant que le moment de la retraite ne devait pas être éloigné , je marchais avec précipitation pour rentrer dans le palais , lorsqu'une dame , au détour d'une allée , se présenta tout-à-coup devant moi. Elle avait
* Pages (le la chambre du roi. Les pages îles autres chambres se nommeut autrement.
^ Ce sont dix officiers des pages de la chambre du roi, ainsi nommés, parce qu'ils portent deux paquets de cheveux boucle's qui pendent depuis le haut des tempes jusqu'au cou.
l6 LES MILLE ET UN JOURS,
un port majestueux, et, malgré l'obscurité de la nuit , je remarquai qu'elle avait de la jeunesse et de la beauté.
Vous allez bien vite , me dit-elle -, qui peut vous obliger à courir ainsi ? J'ai mes raisons , lui répondis-je , et, si vous êtes de ce palais , comme je n'en doute pas , vous ne pouvez les ignorer ? vous savez qu'il est défendu aux hommes de se trouver dans ces jardins après une certaine heure, et qu'il y va de la vie de contrevenir à cette défense. Vous vous avisez un peu tard de vous retirer , reprit la dame , l'heure est passée : mais vous en devez savoir bon gré à votre étoile , car , sans cela vous ne m'auriez pas rencontrée. Que je suis malheureux , m'écriaije , sans faire attention à autre chose qu'au nouveau danger où je voyais mes jours ; pourquoi faut-il que je me sois laissé surprendre par le tems ? Ne vous affligez pas , dit la dame , votre affliction m'outrage : ne devriez-vous pas déjà être consolé de votre malheur? regardez-moi^ je ne suis point mal faite; je n'ai que dix-huit ans , et , pour le visage , je me flatte de ne pas l'avoir désagréable. Belle dame , quoique la nuit dérobe à mes yeux une partie de vos charmes , j'en découvre plus qu'il n'en faut pour m'enchanler -, mais entrez dans ma situation , et convenez qu'elle est un peu triste. Il est vrai , répliquat-elle , que le péril où vous êtes ne présente pas à
HISTOIRE D'aTALMULC. I7
l'esprit des idées bien riantes j votre perte pourtant n'est peut-être pas si assurée que vous vous l'imaginez 5 le roi est un bon prince qui pourra vous pardonner.
Qui êtes-vous ? Madame , lui repartis-je , je suis casodali. Ah ! vraiment, interrompit-elle, pour un page vous faites bien des réflexions; i'atemadolet ' n'en ferait pas davantage : eh ! croyez-moi , n'ayez point d'inquiétude aujourd'hui de ce qui doit vous arriver demain 5 vous ne le savez pas , le ciel s'en est réservé la connaissance , et vous a déjà peutêtre préparé une voie pour sortir d'embarras ; laissez donc là l'avenir , et ne soyez occupé que du présent. Si vous saviez qui je suis , et tout l'honneur que vous fait cette aventure , au lieu d'empoisonner des momens si doux par des réflexions amères , vous vous estimeriez le plus heureux des hommes.
Enfin la dame , à force de m'agacer , dissipa la crainte qui m'agitait. L'image du châtiment qui me menaçait s'effaça insensiblement de mon esprit , et me livrant tout entier aux flatteuses espérances qu'on me laissait concevoir , je ne songeai plus qu'à profiter de l'occasion. J'embrassai la dame avec transport ; mais bien loin de se prêter à mes caresses , elle fit un cri en me repoussant très-rudement , et
' \] atemadolet , grand-visir de Perse.
l8 LES MILLE ET UN JOURS,
aussitôt je vis paraître dix ou douze femmes qui s'élaient cachées pour entendre notre conversation.
Il ne me fut pas difficile alors de m'apercevoir
que la personne qui venait de me donner un si beau
jeu s'était moquée de moi. Je jugeai que c'était
quelque esclave de la princesse de Perse , qui , pour
se divertir, avait voulu faire Taventurière : toutes
les autres femmes accoururent promptement à son
secours en éclatant de rire , et la trouvant un peu
tremblante de la frayeur que je lui avais causée.
Calé-Cairi , lui dit une d'entr elles , avez-vous encore
envie de prendre de pareils passe-tems ? Oli! pour
cela non , répondit Calé-Cairi ; cela ne m'arrivera
plus , je suis bien payée de ma curiosité.
Les esclaves commencèrent ensuite à m'environner et à plaisanter. Ce page , disait l'une , est un peu vif-, il est né pour les belles aventures : si jamais je me promène toute seule la nuit, je souhaite «le n'en pas^'cnconlrcr un plus sot. Quoique page.
HISTOIRE DÀTALMULC. 19
j'étais fort déconcerté de toutes leurs plaisanteries, qu'elles accompagnaient de grands éclats de rire. Quand elles m'auraient raillé pour avoir été trop timide , je n'aurais pas été plus honteux.
Il leur échappa aussi des railleries sur l'heure de la retraite , que j'avais laissé passer : elles dirent que c'était dommage que je périsse , et que je méritais bien qu'on me sauvât la vie , puisque j'étais si dévoué au service des dames. Alors celle que j'avais entendu nommer Calé-Cairi , s' adressant à une autre, lui dit : C'est à vous , ma princesse , d'ordonner de son sort ; voulez-vous qu'on l'abandonne , ou qu'on lui prête du secours .f' Il faut le délivrer du danger où il est , répondit la princesse : qu'il vive , j'y consens 5 il faut même , afin qu'il se souvienne plus longtems de cette aventure , la rendre encore plus agréable pour lui. Faisons-le entrer dans mon appartement , qu'aucun homme jusqu'ici ne peut se vanter d'avoir vu. Aussitôt deux esclaves allèrent chercher une robe de femme et me l'apportèrent 5 je m'en revêtis , et , me mêlant parmi les personnes de la suite de la princesse , je l'accompagnai jusque dans son appartement, qu'éclairaient une infinité de bougies parfumées , qui se faisaient agréablement sentir. Il me parut aussi riche que celui du roi 5 l'or et l'argent y brillaient de toutes parts.
En entrant dans la chambre de Zélica-Béghume ,
^o LES MILLE ET UN JOURS ,
c'est ainsi que se nommait la princesse de Perse , je remarquai qu'il y avait au milieu sur le tapis de pied quinze ou vingt grands carreaux de brocard disposés en rond : toutes les dames s'allèrent jeter dessus , et l'on m'obligea de m'y asseoir aussi : ensuite Zélica demanda des rafraîchissemens. Six vieilles esclaves , moins richement vêtues que celles qui étaient assises , parurent à l'instant 5 elles nous distribuèrent des mahranmas ' , et servirent , peu de tems après , dans un grand bassin de martabani ", une salade composée de lait caillé , de jus de citron et de tranches de concombres ^. On apporta une cuiller de cocnos '^ à la princesse , qui prit d'abord une cuillerée de salade , la mangea , et donna aussitôt sa cuiller à la première esclave qui était assise auprès d'elle à sa droite : cette esclave (it la même chose que sa maîtresse , si bien que toute la compagnie se servit de la même cuiller à la ronde , jusqu'à ce qu'il n'y eut plus rien dans le bassin. Alors les six vieilles esclaves dont j'ai parlé nous présentèrent de fort belle eau dans des coupes de cristal.
• Pellls carrés «l'étoffe qu'on se met sur les genoux pour s'essuyer les doigts.
- Hlartabani , porcelaine verte.
^ Les concombres de Perse sont fort bons, et ne font point de mal, ijuoiqu'on les mange crus.
* Les cuillers du roi de Perse sont faites de becs de cocnos. C'est un oiseau fort estimé.
HISTOIKE D ÂTÀLMULC. 21
Après ce repas , Tentretien devint aussi vif que si nous eussions bu du vin ou de l'eau-de-vie de dattes. Calé-Cairi , qui par hasard ou autrement s'était placée vis-à-vis de moi , me regardait quelquefois en souriant , et semblait me vouloir faire comprendre par ses regards quelle me pardonnait la vivacité que j'avais fait paraître dans le jardin. De mon coté, je jetais les yeux sur elle de tems en tems , mais je les baissais dès que je remarquais qu'elle avait la vue sur moi 5 j'avais la contenance très-embarrassée, quelque effort que je fisse pour témoigner un peu d'assurance sur mon visage et dans mes actions. La princesse et ses femmes, qui s'en apercevaient bien , tâchèrent de m'inspirer de la hardiesse. Zélica me demanda mon nom , et depuis quand j'étais page de la casoda. Après que j'eus satisfait sa curiosité , elle me dit : Eh bien ! Hasan , prenez un air plus libre ; oubliez que vous êtes dans un appartement dont l'entrée est interdite aux hommes -, oubliez que je suis Zélica-, parlez-nous comme si vous étiez avec de petites bourgeoises de Chiras ; envisagez toutes ces jeunes personnes 5 examinez-les avec attention , et dites franchement quelle est celle d'entre nous qui vous plaît davantage.
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La princesse de Perse , au lieu de me donner de l'assurance par ce discours, comme elle se l'imaginait , ne fit qu'augmenter mon trouble et mon embarras. Je vois bien , Hasan , me dit-elle , que j'exige de vous une chose qui vous fait de la peine : vous craignez sans doute qu'en vous déclarant pour l'une, vous ne déplaisiez à toutes les autres 5 mais que cette crainte ne vous arrête pas , que rien ne vous contraigne 5 mes femmes sont tellement unies que vous ne sauriez altérer leur union : considérez-nous donc, et nous faites connaître celle que vous choisiriez pour maîtresse, s'il vous était permis de faire un choix.
Quoique les esclaves de Zélica fussent parfaitement belles , et que cette princesse même eût de quoi se flatter de la préférence , mon cœur se rendit sans balancer aux charmes de Calé-Cairi 5 mais cachant des sentimens qui me semblaient faire injure à Zélica, je dis à cette princesse qu'elle ne devait
HISTOIRE D ATALMULC. 23
point se mettre sur les rangs , ni disputer un cœur avec ses esclaves, puisque telle était sa beauté, que partout où elle paraîtrait on ne pourrait avoir des yeux que pour elle. En disant ces paroles , je ne pus m'empécher de regarder Calé-Cairi d'une manière qui lui fit assez juger que la flatterie seule me les avait dictées. Zélica s'en aperçut aussi : Hasan, me dit-elle , vous êtes trop flatteur , je veux plus de sincérité ; je suis persuadée que vous ne dites pas ce que vous pensez : donnez-moi la satisfaction que je vous demande ; découvrez-nous le fond de votre ame , toutes mes femmes vous en prient 5 vous ne pouvez nous faire un plus grand plaisir. Effectivement , toutes les esclaves m'en pressèrent -, Calé-Cairi surtout se montrait la plus ardente à me faire parler, comme si elle eût deviné qu'elle y était la plus intéressée,
Je me rendis enfin à leurs instances j je bannis ma timidité, et, m'adressant à Zélica : Ma princesse, lui dis-je , je vais donc vous satisfaire. Il serait difficile de décider qui est la plus belle dame , mais l'aimable Calé-Cairi est celle pour qui je me sens le plus d'inclination.
Je n'eus pas achevé ces mots , que les esclaves commencèrent à faire de grands éclats de rire , sans qu'il parut sur leurs visages la moindre marque de dépit. Sont-ce là des femmes ? dis-je en moi-même.
Zélica , au lieu de me laisser voir que ma franchise l'eut offensée , me dit : Je suis bien aise , Hasan , que vous ayez donné la préférence à Calé-Cairi ; c'est ma favorite , et cela prouve que vous n'avez pas le goût mauvais. Vous ne connaissez pas tout le prix de la personne que vous avez choisie ; telles que vous nous voyez , nous sommes toutes d'assez bonne foi pour avouer que nous ne la valons pas. La princesse et les esclaves plaisantèrent ensuite Calé-Cairi sur le triomphe que venaient de remporter ses charmes , ce qu'elle soutint avec beaucoup d'esprit. Après cela , Zélica fit apporter un luth , et , le mettant entre les mains de Calé-Cairi : Montrez à votre amant, lui dit-elle, ce que vous savez faire. L'esclave favorite accorda le luth , et en joua d'une manière qui me ravit -, elle l'accompagna de sa voix , et chanta une chanson dont le sens était , que lorsnu on a fait choix d'un objet aimable , il faut V aimer toute sa vie. En chantant , elle tournait de tems en tems vers moi les yeux si tendrement , qu'oubliant devant qui j'étais , je me jetai à ses pieds , transporté d'amour et de plaisir. Mon action donna lieu à de nouveaux éclats de rire, qui durèrent jusqu'à ce qu'une vieille esclave vint avertir que le jour allait bientôt paraître , et que si l'on voulait me faire sortir de l'appartement des femmes , il n'y avait point de tems à perdre.
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Alors Zélica , de même que ses femmes , ne songeant plus qu'à se reposer , me dit de suivre la vieille esclave , qui me mena dans plusieurs galeries, et par mille détours me fit arriver à une porte dont elle avait la clef : elle l'ouvrit \ je sortis , et je m'aperçus, dès qu'il fut jour , que j'étais hors l'enceinte du palais.
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Voila de quelle manière je sortis de l'appartement de la princesse Zélica Béghume et du nouveau péril où. je m'étais imprudemment jeté moi-même. Je rejoignis mes camarades quelques heures après. L'oda bachi ' me demanda pourquoi j'avais couché hors du palais. Je lui répondis qu'un de mes amis , marchand de Chiras , qui venait de partir pour Basra avec toute sa famille , m'avait retenu chez lui, et que nous avions passé la nuit a boire. Il me
" L'oda-bachi , maître des pages, est celui qui a le pouvoir de les châtier lorsqu'ils ont commis quelque faute.
crut, et j'en fus quitte pour quelques réprimandes. J'étais trop charmé de mon aventure pour l'oublier 5 j'en rappelais à tous momens jusqu'aux moindres circonstances , particulièrement celles qui flattaient le plus ma vanité , c'est-à-dire , qui me faisaient croire que je m'étais attiré l'attention de l'esclave favorite de la princesse. Huit jours après , un eunuque vint à la porte de la chambre du roi , et dit qu'il voulait me parler. Je l'allai trouver pour lui demander de quoi il s'agissait. Ne vous appelez-vous pas Hasan ? me dit-il. Je lui répondis qu'oui. En même tems il me mit entre les mains un billet , et disparut aussitôt. On me mandait que si j'étais d'humeur à me trouver encore la nuit prochaine dans les jardins du sérail, après l'heure de la retraite, au même endroit où l'on m'avait rencontré , j'y verrais une personne qui était très-sensible à la préférence que je lui avais donnée sur toutes les autres femmes de la princesse.
Quoique j'eusse soupçonné Calé-Cairi d'avoir pris du goût pour moi , je ne m'attendais point à recevoir cette lettre. Enivré de ma bonne fortune , je demandai à l'oda-bachi permission d'aller voir un derviche de mon pays , fraîchement arrivé de la Mecque; ce qui m'ayant clé accordé , je courus , je volai dans les jardins du sérail, dès que la nuit fut venue. Si la première fois je m'étais laissé surprendre par Je
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lems , en récompense il me parut bien long dans l'attente des plaisirs que je me promettais alors .je crus que Theure de la retraite ne viendrait jamais. Elle vint pourtant , et j'aperçus peu de tems après une dame, que je reconnus à sa taille et à son air pour Calé-Cairi.
Je m'approchai d'elle tout transporté de plaisir et de joie , et , me prosternant à ses pieds , je demeurai le visage contre terre , sans pouvoir dire une parole, tant j'étais hors de moi-même. Levez-vous , Hasan , me dit-elle, je veux savoir si vous m'aimez-, pour me le persuader, il faut d'autres preuves que ce silence tendre et passionné. Parlez-moi sans déguisement : est-il possible que vous m'ayez trouvée plus belle que toutes mes compagnes , et que la princesse Zélica même ? croirai-je qu'en effet vos yeux me sont plus favorables qu'à elle ? N'en doutez pas , lui répondis-je , trop aimable Calé-Cairi ; lorsque la princesse et ses femmes forcèrent ma bouche à prononcer entre vous et elles , il y avait déjà lougtems que mon cœur s'était déclaré pour vous. Depuis cette heureuse nuit , je n'ai pu me distraire un moment de votre image , et vous auriez toujours été présente à mon esprit, quand vous n'auriez jamais eu de bonté pour moi.
Je suis ravie , repartit-elle , de vous avoir inspiré tant d'amour, car, de mon coté, je l'avouerai, je
n'ai pu me défendre de prendre de Tamitié pour vous. Votre jeunesse , votre bonne mine , votre esprit vif et brillant , et plus que tout cela peut-être , la préférence que vous m'avez donnée sur de fort jolies personnes , vous a rendu aimable à mes yeux : la démarche que je fais le prouve assez 5 mais, hélas! mon cher Hasan , ajouta-t-elle en soupirant , je ne sais si je dois m'applaudir de ma conquête , ou si je ne dois pas plutôt la regarder comme une chose qui va faire le malheur de ma vie.
Eh! madame, lui dis-je, pourquoi, au milieu des transports que votre présence me cause , écoutez-vous un noir pressentiment ? Ce n'est pas , repartit-elle , une crainte insensée qui vient en ce moment troubler nos plaisirs ', mes larmes ne sont que trop bien fondées , et vous ne savez pas ce qui fait ma peine : la princesse Zélica vous aime , et , s' affranchissant bientôt du joug superbe auquel elle est liée , elle doit vous annoncer votre bonheur. Quand elle vous avouera que vous avez su lui plaire, comment recevrez - vous un aveu si glorieux ? L'amour que vous avez pour moi tiendra-t-il contre l'honneur d'avoir pour maîtresse la première princesse du monde ? Oui , charmante Calé-Cairi , interrompis-je en cet endroit , vous l'emporterez sur Zélica. Plût au ciel que vous puissiez avoir une rivale encore plus redoutable , vous verriez que rien ne
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saurait ébranler la constance d'un cœur qui vous est asservi 5 quand Schah-Tahmaspe n'aurait point de fils pour lui succéder , quand il se dépouillerait du royaume de Perse pour le donner à son gendre , et qu'il dépendît de moi de l'être , je vous sacrifierais une si haute fortune. Ah ! malheureux Hasan , s'écria la dame , où vous emporte votre amour ? Quelle funeste assurance vous me donnez de votre fidélité 5 vous oubliez que je suis esclave de la princesse de Perse. Si vous payez ses bontés d'ingratitude, vous attirerez sur nous sa colère , et nous périrons tous deux 5 il vaut mieux que je vous cède à une rivale si puissante , c'est le seul moyen de nous conserver. Non , non , répliquai-je brusquement , il en est un autre que mon désespoir choisira plutôt *, c'est de me bannir de la cour ; ma retraite vous mettra d'abord à couvert de la vengeance de Zélica , vous rendra votre tranquillité ^ et , tandis que peu à peu vous oublierez l'infortuné Hasan , il ira dans les déserts chercher la fin de ses malheurs. J'étais si pénétré de ce que je disais, que la dame se rendit à ma douleur, et me dit : Cessez, Hasan, de- vous abandonner à une affliction superflue 5 vous êtes dans l'erreur, et vous paraissez mériter qu'on vous détrompe. Je ne suis point une esclave de la princesse Zélica-, je suis Zélica même : la nuit que vous êtes venu dans mon appartement , j'ai passé pour
3o LES MILLE ET UN JOURS,
Calé-Cairi , et vous avez pris Calé-Cairi pour moi . A ces mots , elle appela une de ses femmes , qui , sortant d'entre quelques cyprès où elle se tenait cachée , accourut vite à sa voix , et je reconnus en effet cette esclave que j'avais prise pour la princesse de Perse.
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sr JOUR.
Vous voyez , Hasan , me dit Zélica , vous voyez la véritable Calé-Cairi 5 je lui rends son nom et je reprends le mien -, je ne veux pas me déguiser plus long-lems , ni vous cacher l'importance de la conquête que vous avez faite : connaissez donc toute la gloire de votre triomphe. Quoique vous ayez plus d'amour que d'ambition , je suis persuadée que vous n'apprenez pas , sans un nouveau plaisir , que c'est une princesse qui vous aime.
Je ne manquai pas de dire à Zélica que je ne pouvais comprendre l'excès de mon bonheur , ni comment j'avais mérité que , du faîte des grandeurs où clic était élevée , elle daignât descendre jusqu'à moi,
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et me venir cherelicr clans le néant, pour me faire un sert digne de l'envie des plus grands rois du monde. Enfin , surpris , enchanté des bontés de la princesse , je commençai à me répandre en discours pleins de reconnaissance 5 mais elle m'interrompit : Hasan , me dit-elle , cessez d'être étonné de ce que je fais pour vous : la fierté a peu d'empire sur des femmes renfermées ; nous suivons sans résistance les mouvemens de notre cœur : vous êtes aimable , vous m'avez plu ; cela suffit pour mériter mes bontés. Nous passâmes presque toute la nuit à nous promener et à nous entretenir, et le jour nous aurait sans doute surpris dans les jardins , si Calé-Cairi , qui était avec nous , n'eût pris soin de nous avertir qu'il était teiîis de nous séparer ; mais avant que je quittasse Zélica , cette princesse me dit : Adieu , Hasan , pensez toujours à moi ; nous nous reverrons encore , et je promets de vous faire bientôt connaître jusqu'à quel point vous m'êtes cher. Je me jetai à ses pieds pour la remercier d'une promesse si flatteuse , après quoi Calé-Cairi me fit faire les mêmes détours que j'avais faits la première fois, et me mit hors l'enceinte du sérail.
Aimé de l'auguste princesse que j'idolâtrais , et me faisant une image charmante de ce qu'elle m'avait promis, je m'abandonnai le lendemain et les jours suivans aux plus agréables idées qui puissent
se présenter à l'esprit. C'était alors qu'on pouvait dire qu'il y avait sur la terre un homme heureux , si toutefois l'impatience de revoir Zélica me permettait de l'être. Enfin je me trouvai dans la situation qui fait le plus de plaisir aux amans , c'est-à-dire , que je touchais au moment qui devait combler mes vœux , lorsqu'un événement imprévu vint tout-àcoup m'enlever mes orgueilleuses espérances : j'entendis dire que la princesse Zélica était tombée malade, et , deux jours après , le bruit de sa mort se répandit dans le palais : je ne voulais pas croire cette funeste nouvelle , et il fallut, pour y ajouter foi, que je visse préparer la pompe funèbre. Mes yeux, hélas ! en furent les tristes témoins , et voici quel en fut l'ordre.
Tous les pages des douze chambres marchaient les premiers , nus depuis la tête jusqu'à la ceinture-, les uns s'égratignaient les bras , pour témoigner leur zèle et leur douleur 5 les autres y faisaient des caractères ^ et moi , profitant d'une si belle occasion de marquer le regret sincère , ou plutôt le désespoir dont j'étais saisi, je me déchirai le corps, je me mis tout en sang. Nos officiers nous suivaient d'un pas lent et d'un air grave 5 ils avaient derrière eux de longs rouleaux de papier de la Chine , déroulés et attachés à leurs turbans , et sur lesquels étaient écrits divers passages de l'Alcoran , avec quelques vers à
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la louange de Zélica , qu'ils chantaient d'un air aussi triste que respectueux. Après eux, paraissait le corps dans un cercueil de bois de sandal , élevé sur un brancard d'ivoire que portaient douze hommes de qualité j et vingt princes parens de Schali-Tahmaspe , tenaient chacun le bout d'un cordon de soie attaché au cercueil. Toutes les femmes du palais venaient ensuite en faisant d'affreux hurlemens ; et quand le corps fut arrivé au lieu de la sépulture , tout le monde se mit à crier : Laylah illallah \
Je ne vis point le reste de la cérémonie , parce que l'excès de ma douleur et le sang que j'avais perdu, me causèrent un long évanouissement. Un de nos officiers me fit promptement porter dans notre chambre, où l'on eut grand soin de moi : on me frotta le corps d'un excellent baume , si bien qu'au bout de deux jours je sentis mes forces rétablies 5 mais peu s'en fallut que le souvenir de la princesse ne me rendît insensé. Ah ! Zélica , disais-je en moimême à tous momens , est-ce ainsi que vous dégagez la promesse que vous me fîtes en vous quittant ? Est-ce là cette marque de tendresse que vous vouliez me donner ? Je ne pouvais me consoler , et le séjour de Chiras me devenant insupportable, je sortis se-
* Cri qu'on fait en Perse lorsqu'on enterre les morts , et qui signifie : // n'y a point d'autre Dieu que Dieu.