‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 1 sur 17 · PAR M. PAUL FÉVAL · texte numérisé non relu

PAR M. PAUL FÉVAL

FRE^IÎEISË PAI&TISI.

li'édli du roi.

Vers la fin de mai de l'année 1662, à deux heures de relevée, un brillant cortège déboucha de la rue Neuve et entra sur la grande place de Lisbonne. C'étaient tous gens de guerre à cheval , splendidement enipa- Bachés, et faisant caracoler leurs montures au grand déplaisir des bourgeois (jui se collaient à la muraille, en grommelant toute autre chose que des bénédictions.

Les gens du cortège ne s'inquiétaient guère de si peu. Ils avançaient toujours, et bientôt le dernier cavalier eut tourné l'encoignure de la rue Neuve. Alors les trompettes sonnèient à grand fracas, et le cortège se rangea en cercle autour d'un seigneur de belle mine, lequel toucha négligemment son feutre, et déroula un parchemin scellé aux armes de Éragance.

— Trompetteurs d'enfer, dit-il , d'une voix rude qui contrastait fort avec son élégante façon de chevaucher, — n'avez-vous plus d'haleine? Par mes ancêtres, qui étaient seigneurs suzerains de Vintimiglia, au beau pays d'Italie, sonnez mieux, ou je vous garde les étrivières au retour.

Et, êe tournant vers ses compagnons :

— Ces drôles pensent-ils que je vais lire l'ordre de Sa Majesté le roi,

Îiour quelques douzaines de mauans effarés, auxquels la frayeur a ôté es oreilles? Holà ! soRoez, marauds ! sonnez jusqu'à ce que la place soit

remplie, et qu'il y ait, pour chaque pavé, une tête obtuse de bourgeois.

— Bien dit, seigneur Conii de Vintiinille, s'écrièrent une douzaine de voix ; respect aux ordres de sa très redoutée Majesté don Alphonse de Bragance , roi de Portugal !

— Et obéissance aux volontés de son premier ministre! ajoutèrent quelques uns à voix basse.

Les trompettes redoublèrent leurs élourdissans appels. De toutes les rues voisines une foule de bourgeois comniença à déborder sur la place, et bientôt le souhait de (>onii fut littéralement accoinph : au lieu de pavés, on ne voyait plus qu'une moisson de tètes brunes et rasées sur le devant, suivant la coutume du peuple et des métiers de Lisbonne. Toutes ces figures exprimaient la terreurct la curiosité. En ce temps, unédit du roi, proclamé à son de trompe par la bouche du seigneur Conti, son favori, ne pouvait être qu'une calamité pubhque.

Il se faisait un silence de mort dans cette foule, qui augmentait sans cesse. Pas un n'osait ouvrir la bouche, et ceux que le flot poussait jusqu'aux pieds des chevaux du cortège, courbaient la tète et tenaient leurs yeux cloués au sol. De ce nombre était un jeune homme à peine sorti de l'enfance , qui portait un ceinturon et une épée , sur le costume d'ua ouvrier drapier. Le hasard ou sa volonté l'avait placé tout près de Conti, dont il n'était séparé que par un garde à cheval.

— Par mes ancêtres ! cria Conti aux trompettes qui continuaient do sonner, ne comptez-vous point faire silence, coquins que vous êtes ?

Les malheureux, étourdis par leur propre vacarme, n'entendirent pas. Le front de Conti devint pourpre , il piqua des deux et frappa rudement l'un des trompettes au visage, du pommeau de son épée. Le sang jaiUit et les instrumens se turent, mais un sourd murmure circula dans la foule.

— Seigneurs, dit Manuel Antunez, officier de la patrouille du roi , voilà ce qui s'appelle une excellente plaisanterie, n'est-il pas vrai?

— Excellen'.e! répondit le chœur.

Le trompette, cependant, étanchait son sang avec ses mains. Il chancelait sur son cheval et semblait prêt à défaillir. Le jeune ouvrier drapier dont nous avons parlé déjà, fit le tour du cortège, et, s'approchant de lui, éleva, au bout de son épée, un mouchoir de fine toile, que le blessé saisit avidement. En dépliant le mouchoir , il vit , au coin , un ccusson brodé ; mais, empressé d'appliquer la toile sur sa blessure, il ne prit pas garde et se borna à tourner vers l'adolescent un regard de reconnaissance. Celui-ci regagna tranquillement sa place aux côtés de Conti.

— Ecoutez! écoutez! dirent deux hérauts de la couronne.

Conti se leva sur ses étriers cl déploya lentement le parchemin; avant de lire, il jeta. à la ronde, sur la foule, un regard de méprisante ironie.

— Ecoulez, bourgeois, — vilains, — manans ! dit-il avec affectation. Ceci, par mes nobles ancêtres! ne regarde que vous : — a Au nom et par la volonié de très haut et puissant prince, Alphonse, sixième du nom, roi de Portugal et des Algarves, en deçà et au delà de la mer, en Afrique, souverain de la Guinée et des conquêtes de la navigation, du commerce d'Etiiiopie, d'Arabie, de Perse, des Indes et autres contrées, découvertes ou à découvrir, il a été et il est ordonné :

»!. A tous bourgeois de la bonne ville de Lisbonne, d'ouvrir leurs

f toiles après le couvre-fou sonné : ceci par e^p^it do charité etpourquo es mendions, voyageurs cl pèlerins puissent trouver à toute heure et partout un asile ;

» 2. A tous Icsdits bourgeois do ladite ville, d'enlever les contre-vents jalousies qui défendent nuitamment leurs fenêtres a l'extérieur, lesdits contre-vents et jalousies étant des inventions de la défiance, qui donneraient à penser qu'il existe dans la ville royale des malvcillans et des larrons.

y> Il a été et il est défendu :

» 1. A tous lesdits,. d'allumer ou faire allumer, comme c'est la coutume, des lanternes et des fanaux au dessus de leurs portes : ceci par économie, et pour ménager la bourse desdits bourgeois, qui sont les enfans du roi ;

» 2. A tous lesdits, de porter des torches par la villa, une fois la nuit venue, leur donnant licence d'en faire usage depuis le lever jusqu'au coucher du soleil ;

» 3. Enfin, à tous lesdits bourgeois de ladile ville de Lisbonne, de porter aucune arme, de taille ou d'estoc, ou à feu, leur permettant uniquement, pour leur défense et sûreté personnelle, de porter des épées solidement rivées à leur fourreau.

» En foi de quoi, le dit'très haut et puissant prince Alfonse, sixième du nom, roi de Portugal et des Algarves, en deçà et au delà de la mer, en Afrique, etc., a signé les présentes, qui, en outre, sont scellées de son sceau privé.

» Signé : moi, le Roi.

» A tous ceux qui entendent : que Dieu vous garde ! »

Conti Vintimille se iul. Pas un mot ne fut prononcé dans la foule ; mais, par une sorte de signe maçonnique, chacun connut la profonde indignation de son voisin. L'outrage était aussi grand qu'inexcusable : on se servait de la formule antique et respectée de législation portugaise pour insulter en plein soleil tout le peuple portugais. Lorsque Conti donna l'ordre du départ, le flot s'écarta avec une morne docilité.

— Allons! s'écria le favori avec colère, j'avais espéré que les malotrus regimberaient. Vous verrez qu'ils ne nous donneront pas même l'occasion de prendre avec nos fourreaux la mesure de leurs épaules.

Comme il finissait ces mots, la tête de son cheval heurta contre un obstacle. C'était le jeune ouvrier drapier, qui, plongé dans une rêverie sans doute bien puissante, ne s'était point rangé comme les autres pour faire place au cortège. Un sourire narquois vint à la lèvre de Conti.

— Celui-ci paiera pour tous, dit-il.

E il frappa violemment l'adolescent du plat de soa épée.

— Bien louché ! dit Manuel Antunez, l'officier de la patrouille.

— Je puis faire mieux! reprit en riant Conti, qui leva une seconde fois son arme.

Mais, tandis que son bras était tendu, l'adolescent bondit en avant, et dégainant avec ta promptitude de l'éclair, il étendit le cheval de Conti mort à ses pieds; puis, frappant à son tour le favori en plein visage :

— A toi, fils d'un boucher, dit-il, le peuple de Lisbonne !

Les gardes, ébahis, restaient immobiles de stupeur. Quand Conti se releva, écumant de rage, le jeune ouvrier s'était déjà perdu dans la foule, et il n'était plus temps de: le poursuivre.

— Il m'échappe ! murmura Conti, — puis, s'adressant au cortège , il ajouta :

— Vous avez entendu cet homme, seigneurs? Tous s'inclinèrent en silence.

— 11 a dit, fils d'un boucher, n'est-ce pas?

— Seigneur, répondit un garde, c'est une calomnie insensée; nous savons tous votre noble origine.

— A telles enseignes que j'ai bâtonné plus d'une fois son illustre père, pensa Antunez, qui reprit tout haut :

— Seigneur, mieux que personue, je puis attester l'infamie de ce mensonge.

N'importe! vous avez ontrndu, vous et la foule, et si parmi vous ou parmi la foule , il est quelqu'un d'assez hardi pour soutenir le dire de ce jeune mendiant vagabond, je lui offre le combat.

Le cortège s'inclina de nouveau, et nul ne répondit dans la foule. Après cette bravade inutile, Conti monta sur le cheval d'un garde et le cortège

4 LES ClIEVALIEns

quitta la place: mais avant de tourner l'anglode la rue Neuve, le favori 5e retourna, et, morilrant le poing:

— Cache- loi bien ! dii-il à son ennemi devenu invisible, car, sur mon salut, je te chercherai, moi.

— Je me nomme, s'il plaît à votre excellence, murmura une voix ii son oreille, Ascanio Macarone dell' Acquamonda.

CoMii se retourna vivement. Un des hommes de la patrouille du roi, C''>urbé nu point de toucher du front la crinière de son cheval, éiail auprès de lui.

— 0"6 rn© fait ton nom? deinanda-t-il brusquement.

— S'il plaît à votre seigneurie, mon nom esi celui d'un honnête cavalier de Padoue, maltraité par le sort, e^...

— Cet homme est fou, s'écria Conli.

Lu C'Utége les avait devancés de quelques pas. L'Italien prit le chjva\ ' dt Conli par la bride.

— Votre excellence est bien pressée, dit-il; j'aurais pensé qu'elle eût aimé à connaître le nom de ce jeune impertinent qui...

— Tu le sois? interrompit Coati. Cinquante ducats pour ce nom !

— Fi 1 de l'argent h moi!

— Cinquante pistoles.

— Voire excellence méfait injure. Un cavalier de Padoue... cinquante pistoles.

— C'est juste, tu to dis gentilhomme : cent doublons.

— C'est moins léger. Tenez , doublez la somme et nous nous entendrons.

Soit ! dit avidement Conti, mais dépêche. Ce nom, il mo faut ce nom.

— Eh bien! votre excellence...

— Eh bien?

— Je l'ignore.

— Misérable! s'écria le favori, oserais-tu bien te jouer de moi!

— A Dieu ne plaise ! J'ai voulu seulement me mettre en règle, et faire les clioics avec méthode... On s'y prend ainsi à Padoue. et l'on a raison. Cela sauve les discussions... Maintenant, je baise les mains de votre eieellence et me proclame le plus soumis de ses esclaves. Demain j'aurai le nom ; — préparez les pistoles.

A ces mois, l'Italien disparut par une rue détournée, et revint sur la place. Conti r-ejoignit son cortège et divertit fort sa majesté don Alfonse, ou lui rendant compte de la promulgation de l'édit et de l'étonnement du peuple. Il ne parla point de l'ouvrier drapier.

Après le départ de Conli, la ioule resta quelques minutes sur la place, muette et immobile. Puis chacun regarda timidement son voisin ; >;n craignait la présence des agens secrets de Conti. Après quelque hésitation , de rapides paroles s'échangèrent de tous côtés , et ces paroles étaient partout les mêmes.

— Ce soir, à la taverne d'Alcantara.... N'oubliez pas le niot de passe. Notre jeune ouvrier drapier, qui s'était perdu dans la foule et non pas

caché, enier.dait ces mots de tous côtés autour de lui. Il prêtait l'oreille espérant que quelque bourgeois moins discret prononcerait enfin le mot d<' passe. C'était eu vain, on s'encourageait nmluellemeul à ne lo point oublier. Voilà tou'.

La foule cependant s'écoulait lentement. Il n'y avait pins sur la place que trois personnages : un vieillard, nommé Gaspar Orta Vaz, doyen de ),i corporation des tanneurs de Lisbonne , notro connaissance , Ascanio doir Acquamonda, cavalier de Padoue, et l'ouvrier drapier.

— Mon fils, lui dit mys'.érieusement le vieillard; ce soir, ù la taTerno d'Alcantara. N'nublif pas le mol d'ordre.

— Jei'ai oublie, dit lo jeune homme, payant d'audace.

— Nous l'avons oublié, mon excellent seigneur, ajouta Macarone en s'appri'chant.

Le vieillard jeta sur l'ouvrier un regard de délisnce.

— Si jeune! nuirmura-t-il.

— Eh bien! mon cher seigneur? dit Ascanio ; ce coquin de mol d'ordre, je l'ai sur le bout de la langue.

— J'ai vu le temps, murmura le vieillard, on montrant du doigt !a longue rupii?re et le feutre rùpé du Padonan où biiliait une petite étoile d'argent; — j'ai vu le temps où le mot d'ordre clail, dans Lisbonne: La potence, pour les espions et les spadassins... Dieu vous garde, mon maître. Quant à toi, jeune homme, je te souliaite un plus honntlo métier.

Le vieillard se retira. L'ouvrier avait croi^é les bras sur sa poitrin«> profondément. L'Italien l'observait; il songeait au moyeu de gagner ses quatre cents pistoles.

— Mon jeune maître, dil-il enfin, ne nous sommes-nous déjà point rencontrés quelque part ?

— Non.

— Peste! il n'est pas bavard, grommela le Padonan. C'o'ît égal ; il se nomment tous Ilcrnan, Pvuy ou Vasco : je n'ai qu'a choisir enircj les trois... Comment! non, seigneur Hernan?...

L'ouvrier s'éloigna sans tourner la tète.

— J'ai mal choisi, pensa ilacarone ; c'était Ruy qu'il fallait dire... Holà ! seigneur don Ruy !.. pas de réponse encore ?..'Eh bien! donc, seigneur dun Vasco !., A la bonne heure I il s'arrête.

Le jeu'ne ouvrier s'était retourné en effet, et toisait le' brave d'un regard calme et fier.

— Tu as donc bien envio de savoir mon nom? dit-il.

— Une envie désordonnée, mon jeune ami. ^ — On t'a promis de le payer, n'est-ce pas ?

— Fi donc! Ascanio Macarone dell' Acquamonda. — Je me nomme ainsi, mon jeune maître — cavalier de Padoue. — c'est mon pays naial — a. Dieu merci, le cœur trop haut placé et la bourse trop bien garnie...

— Tais-toi! Je m'appelle Simon.

— C'est un joli nom ; Simon qui?

— Tais-toi,' te dis-je... Va porter ce nom à Conti ; dis-lui qu'il me trouvera sans chercher et qu'alors il saura ce que vaut le bras 'd'un... d'un bourgeois de Lisbonne, maître. Au revoir.

L'Italien le suivit des yeux, tandis qu'il tournait l'angle de la place et montait la vieille rue du Calvaire, qui conduisait au quartier noble.

-- Simon, pensa-t-il, Simon ; à tout prendre, ce n'était ni Vasco, ni Ilefnan, ni Ruy. J'aurais parié pour Hèrnan...; mais que dire à ce plébéien parvenu de Conli? Sinjon ! c'est la moitié (lu nom ; il me devrait en bonne conscience, deux cents pistoles, mais il ne l'entendra pas comme cela. Allons, je me irouver.ii ce soir à la porte de la taverne d'Alcantara. FI y aura là des choses bonnes à voir, et je gagerais mon fameux manoir dell' Acquamonda contre un maravédis, que j'y rencontrerai intm jeune maître Simon, qui est, pour le moment, le plus clair de mon patrimoine.

AntolBie Conti Vintinillle.

Dona Louise de Guzman , veuve de Jean IV do Bragance, roi de Portugal, tenait la régence , d'après les lois du royaume et en voriu du lesiament de son époux. L'histoire de la restauration portugaise est trop connue pour qu'on ignore combien celle forte et noble lemm.; encouragea et soutint le duc Jean dans sa lutte contre les Espagnols. Son fils aîné, don

g LES CHEVALIERS

Alfonse, avait dix-huit ans. C'était un de ces princes que la sévérité célfsie impose parfois aux nations de la terre : il éiaii idiot et méchant.

Son éducation avait été rigide , trop rigide peut-être pour un esprit aussi débile. Son précepteur Azevedo, puis son gouverneur Odemira , deux hommes austères et inflexibles , l'avaient tenu , long-temps après l'enfance, dans une étroite et coniinuelle sujétion. Il s'en dégageait , à l'aide de valets infidèles, race abominable et toujours foisonnante autour des princes. Par leurs soins , il sortait la nuit; le jour , on introduisait près de sa personne des enfans de bas lieu, dont les sentiniens vils et les paroles brutales plaisaient au roi plus qu'on ne saurait dire.

Ce fut ainsi que s'introduisirent au palais deux enfans de la dernière classe du peuple, Antoine et Jean Conii-Viniimiglia. Leur père, boucher de profession, était originaire de Vintimiglia (Etat de Gènes), et demeurait à Campo-Lido. Bien faits et robustes de corps, ils joutaient devant le roi et restaient le plus souvent vainqueurs, dans les combats que se livrait celte populace en bas âge, à laquelle des valets coniplaisans ouvraient les jardins du palais. Alfonse les remarqua et se prit pour eux d'une affection folle. Le malheureux enfant admirait d'autant plus les exploits de force et d'adresseque lui, paralysé à la suite d'une chute qu'il avait faite à l'âge de trois ans, était presque aussi impotent de corps que d'esprit. U grandissait cependant ; bientôt il atteignit l'âge d'un homme. Ses divertissemens changèrent et prirent un caractère plus répréhensible; mais , loin d'oublier les Conti, il rapprocha de plus en plus Antoine de sa personne, jusqu'à en faire son premier gentilhomme et son favori avoué. Quant à Jean, il le nomma archidiacre de Sobredella.

Jamais favori ne fut plus universellement redouté que cet Antoine Conti. Chacun le proclamait tout haut bon gentilhomme, bien qu'on connût de reste sa plébéienne origine; chacun tremblait à son seul nom. S'il lui manquait quelque chose au monde, c'était l'appui de quelque véritable grand seigneur; car, malgré tousses efforts, il n'avait pu encore ralUer à lui que les parvenus et la petite noblesse. Néanmoins il était tout-puissant, et il avait certes plus de courtisans à lui seul que l'infaiU doa Pierre, frère d'Alfonse,ct donaLouisa de Guzman, reine-régente de Portugal.

L'infant était un bel adolescent de fort grande espérance; il faisait en tout contraste avec son frère, et l'on disait volontiers dans le peuple que c'était pitié de voir un maniaque sur le trône, tandis que tout près de ce trône croissait un héros de sang royal. Mais la régciue était sévère, oa le savait; bien qu'elle eût pour son second fils beaucoup de tendresse, elle aimait Alfonse davantage encore, et serait devenue l'ennemie de doa Pedro le jour où une pensée de trahison aurait pris place en son cœur. L'infant lui-même d'ailleurs, bon frère et loyal sujet, était dévoué sincèrement et du fond de l'âme au service de son aîné.

La reine avait, pendant les premières années de la minorité d'AIfonse, dirigé l'état d'une main ferme ; mais, à mesure que le roi approchait de sa maj<irité, elle s'était éloignée peu à peu des affaires, sans pourtant abdiquer l'autorité souveraine, et se livrait presque exclusivement aus pratiques de son austère dévotion. Retirée au couvent de la Mèrc-de- Dicu, elle ne revenait aux affaires de ce monde que quand la cour des vingt-quatre, les ministres d'étal, les chefs d'ordre ou les titulaires re- • quéraicnl instamment ses conseils. Par respect pour son noble caractère, par amour pour sa personne , on lui cachait la plupart des déporlemens do son fils aîné, qui allaient sans cesse en augmentant. Elle le regardait, dans son ignorance, comme un jeune homme faible d'esprit et peu capable de commander ; mais elle ne savait pas qiiQ son cœur éfait l'asile do tous les vices, et qu'il n'y avait point, en la Péninsule tout entière, de libertin aussi abandunné que lui.

La proclamation insensée que nous avons vu fairesur la place, en plein

jour, à son de trompe, n'était point, h cette époque, une chose extraordinaire. Chaque jour, Lisbonne était témoin de quelque spectacle de ce genre, invention perfide de Conti, et divertissement du pauvre fou qui s'asseyait sur le trône. Mais c'était peu encore. Quant tombait la nuit, la villo devenait mille fois pire que la plus mal fréquentée des Sierras de Calderon. Conti avait organise une troupe nombreuse . nommé la patrouille du roi, et subdivisée en deux bataillons qui se distinguaient par le costume. Le premier qui portait la cotte rouge avec taillades blanches avait le nom de fermes (flxos). Il était composé de fantassins. Les soldats du second s'appelaient fanfarons (porradas) et portaient toque, surtout et haut-de-chausses bleu de ciel, parsemés d'étoiles d'argent. Au dessus de leur toque, brillait, en guise d'aigrette, un croissant aussi d'argent, tout comme s'ils eussent été des payens, adorateurs de Thermagant ou de Mahomet. On les nommait encore les goinfres, à cause de leurs habitudes, et les chevaliers du firmament, en vue de leur costume : c'était ce dernier titre qu'ils s'appliquaient eux-mêmes. Ce corps de goinfres ou.fanfarons se recrutait parmi les gens sans aveu de toutes les na-' tiens. Il suffisait, pour y être admis, de faire preuve de scélératesse endurcie.

Le jour, la patrouille du roi, fermes et fanfarons, portait l'uniforme des gardes du palais, avec une petite étoile d'argent à la toque pour seule marque distinctive. C'est dire assez que notre noble ami, Ascanio Macaroiie dell' Acquamonda, avait l'honneur de faire partie de cet honorable corps, Conti s'en était réservé le commandement suprême.

Or, grâce à cette patrouille, c'était souvent une étrange fête la nuit dans les rues de Lisbonne. A onze heures du soir, une heure après le couvre-feu, commençait la chasse du roi. Fermes et Fanfarons se ruaient dans les rues et carrefours, comme se postent lès chasseurs en forêt pour attendre le gibier; et si quelque dame ou bourgeoise attardée rentrait au logis à cette heure néfaste, malheur à elle ! Les piqueurs sonnaient , les Fermes donnaient comme des chiens au bois, et les Fanfarons, le roi ea tête , appuyaient le courre de toute la vitesse de leurs chevaux. 11 n'y avait guère de famille qui n'eût à gémir de quelque ignoble insulte , — et l'on est rancuneux dans la Péninsule.

Jusqu'alors pourtant, l'amour général pour celte dynastie légitime et si récemment remontée au trône de ses pères, l'avait emporté sur le mécontentement. Les bourgeois murmuraient et menaçaient, mais partout et toujours, les bourgeois menaceUT et murmurent ; il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Au commencement de celte année 1662, le mécontentement avait pris un caractère plus grave ; les corps de métiers s'étaient réunis en sociétés occultes et délibérantes. Tout annonçait un prochain éclat. On doit penser que l'édit royal, lu devant nous en place publique, ne dut point contribuer à calmer la colère du peuple. C'était ua acte de tyrannie merveilleuse et dost on ne trouverait point un second exemple dans l'histoire. Désormais, les maisons ouvertes à cette troupe de malfaiteurs qui parcouraient de nuit la ville sous l'autorité du roi, n'auraient nulle défense contre le pillage ; on supprimait les lanternes et; fanaux ; on supprimait jusqu'au port d'armes, chose inouïe en Portugal !

Aussi, tous les artisans et marchands de Lisbonne, gens paisibles d'ordinaire, ressentirent cruellement ce dernier coup. Rentrés chez eux, ils répondirent par un morne silence à la curiosité accoutumée de leurs femmes. Quand les corbeaux se taisent, c'est, dit-on, un pronostic certain de tempête.

lie couvent «Sa Iflai de Deo».

Le couvent de la Mère-de-Dicu de Lisbonne, situé vis-à-vis du palais Xabregas, réiidence royale, était dès long-temj» habitué à recevoir d'il-

g LES CHEVALIERS

lustres h(Mcs. La reine doTia Calprine était venue déjà autrefois chercher le repos dans SCS murs. C'était un vaste édifice, présentant un carré long à l'extérieur, et, à rinlérieur. un ovale ou cloître circulaire , formé par une double colonnade. La reine régente, dona Louise, moitié souveraine et moitié recluse , avait fait construire une longue galerie couverte, qui communiquait du couvent au palais de Xabrogas. De cette façon , elle pouvait consacrer h Dieu tous les iristans que ne lui prenaient pas les t.oins de son gouvernement.

Elle habitait, au couvent, une chambre qu'on ne pci\t appeler cellule, à cause de son étendue, mois dont l'anieublement sévère n'avait rien à envier aux retraites modestes des dernières religieuses : un lit, quelques chaises un prie^ieu devant un crucifix, et le portrait de saint Antoine, patron de Lisbonne, meublaient seuls cette vaste pièce, dont les murailles, couvertes de vieux écussons. où dominait la croix de Eragance, absorbaient le terne rayon de lumière qui pénétrais à grand'peine par une haute fenêtre à vitraux colorés. ^ ,

C'est dans cette chambre que nous trouvons dona Louise de Guzman, veuve du roi Jean de Portugal.

A cette époque de 1()62, les jours de la vieillesse étaient venus pour elle ; mais les années, en donnant un reflet d'argent à ses cheveux, n'avaient pu altérer la noblesse de son port ni la hère expression de sa physionomie. Elle était belle encore, belle de cette beauté qui ne brille de tout son lustre que sous un diadème. On devinait en elle la femme au cœur robuste, à lame virile, qui, au jour du danger, avait dégainé le glaive de son époux, dont la main hésitait ; la femme qui avait conquis un trône, et qui, du tronc, s'était assise sur ses degrés, en humble épouse et sujette fidèle.

A ses côtés étaient deux femmes, dont l'une, arrivée aux limites de l'âge mur, mais conservant une remarquable beauté, offrait avec la reine une certaine ressemblance ; c'était la même sévérité d'aspect, la même Jierlé de regard. Elle se nommait donaXimenade Vasconcellos y Souza, comtesse de Castelmelhor.

L'autre était une jeune fille de seize ans. Son gracieux visage disparaissait presque sous un demi-voile de dentelle noire. Elle regardait parfois la reine à la dérobée; alors, ses joues devenaient pourpres et son œil exprimait une vénération profonde, iiièlée de craintect aussi d'amour. Dona Jnès de Cadaval, fille unique et orpheline du duc de ce nom, était la plus riche héritière du royaume. Sa parente, la comtesse douairière de Castelmelhor, qui était aussi de la maison de Cadaval. l'avait en tutelle depuis deux ans.

Dona Xiinena était agenouillée près de la reine, qui tenait sa {main pressée entre les siennes; Inès s'asseyait sur un coussin, à leur pieds.

— Ximena, disait la reine : qu'il y a long-temps que je désire te revoir, ma fille! Hélas! ;oi aussi, te voilà veuve maintenant.

— Voire .Majesté et le roi son fils ont perdu un sujet fidèle, dit la comtesse, qui lâcha de garder son air calme et grave, mais dont une larmo sillonna lentement la joue; moi... j'ai perdu...

Elle ne put achever; sa têle tomba sur sa poitrine. La reine se pencha et mil un baiser sur son front.

— Merci, merci, madame, dit la comtesse en se redressant; Dieu m'a laissé deux fils.

— Toujours forte et toujours pieuse, murmura la reine; Dieu l'a bénie en lui donnant des fils dignes d'elle... Parle-moi de les li's, njouta-t-elle; se ressemblent-ils toujours comme au temps de leur enfance?

— Toujours, madauif.

— Dt! cœur comme de visage, j'espère... c'était une étonnante ressem- Mancii ! Moi qui Ims don Louis sur les fonds du baptême, je ne pouvais le diitingutr de son frère. C'était la même fit;ure , la même taille , la

DU FinSIAMENT. 0

même voix. Aussi, ne pouvant reconnaître mon filleul , je me suis prise à les aimer tous les deux également.

La comtesse lui baisa la main avec une respectueuse tendresse , et dona Louise reprit :

— Je les aime parce qu'ils sont les fils, Ximena. N'est-ce pas toi qui as élevé dona Caterine, mon enfant chérie ? Tandis que les soins du gouvernement m'occupaient tout entière, tu veillais sur elle, toi, tu lui apprenais àm'airaer. Ce n'est pas vous qui me devez de la reconnaissance, comtesse.

En achevant ces mots, dona Louise passa sa main sur son visage. C'était encore là un sujet pénible pour celle grande reine, dont la vieillesso devait être si malheureuse ; Caterine deUragance, sa fille, venait de partir pour Londres, et s'asseyait, maintenant, aux côtés de Charles Stuart, sur Je trône d'Angleterre. On sait si cette union fut trisle et remplie d'amerîume pour Caterine. Peut-êtie quelque missive d'elle était-elle venue déjà annoncer à sa mère les ennuis de la jeune reine, et les insullans dédains du débauché Charles IL

— Moi aussi, j'ai deux fils, reprit la reine en soupirant ; plût au ciel qu'ils se ressemblassent; car mon Pedro est un loyal gentilhomme.

La comtesse ne répondit pas.

— L'autre aussi, l'autre aussi! s'empressa d'ajouter la reine ; je suis injuste envers Alfonse., auquel je dois respect et obéissance, comme à l'hériiier de mon époux. Il fera le bonheur du Portugal... Vous ne dites rien, comtesse ?

— Je prie Dieu qu'il bénisse le roi don Alfonse, madame.

— Il le bénira, ma fille; Alfonse est bon chrétien, quoiqu'on eu dise, et...

— Quoi qu'on dise! répéta la comtesse avec surprise.

— Tune sais pas cela, toi, reprit la reine, dont la voix commença à trembler. Il y a si long-temps que tu vis loin de la cour !... on dit. .."des avis secrets me sont venus... des calomnies, ma fille!... on dit qu'AIfonse est libertin, libertin et cruel... on dit...

— Ce sont des mensonges!

— Oui, oui... et pourtant... Oh! tu l'as dit, ma fille, ce sont des mensonges, des calomnies répandues par l'Espagne !

— Peut-être, dit timidement la comtesse, voire majesté aurait-elle pu approfondir?...

Elle se tut. La reine la regardait fixement. Il y avait du disespoir et de l'égarement dans ses yeux.

— Je n'ai pas osé! murmura-t-elle avec effort; — je l'aime tant !... Et puis, c'est faux, je le sais. Le sang de Bragance est pur et ne fuit battre que de vaillans cœurs, madame, entendez-vous! Ils mentent! ils mentent, les infâmes !...

Dona Louise prononça ces mots d'une voix brisée; vaincue par son émotion, elle se laissa tomber en arrière et ferma les yeux. La comtesse et sa pupille s'empressèrent aussitôt autour d'elle.

— Laissez, dit la reine, on ne s'évanouit plus quand, depuis des années, on est faite à la souffrance. Pardon, comtesse; je vous ai attristée ainsi que cette pauvre enfant.... Mais celte pensée est si affreuse, voyezvous! Je ne les crois pas , je ne veux pas les croire ; il faudrait que quelqu'un en la foi duquel j'ai toute confiance, — toi, par exemple, Ximena, toi qui n'as jamais menti, -r-vînt me dire que mon fils a manqué à ses devoirs do roi et de gentilhonnne, qu'il a forfait à l'honneur! Alors... lu ne me le le diras jamais, n'est-ce pas?

— A Dieu ne plaise I

— Non! car je te croirais, toi, Ximena, et je mourrais.

Il se fît un long eilence. l-i comtesse, saisie d'une respectueuse pitié,

10 LES CUEVALIERS

n'osait interrompre sa souveraine. Celle-ci parut enOn se réveiller tout à coup, et, s'efforrant de sourire :

— En vérité, ma belle mie, dit- elle en s'adressant à dona Inès, nous vous faisons là une lugubre réception... Comtesse, vous avez une charmante pupille, et je vous remercie de l'avoir amenée à la cour du roi mon fils. Si haute que soit sa naissance, nous tâcherons de ne la point mésallier.

Inès, dont le beau visage s'était couvert de rougeur, pûlit à ces derniers mots.

— Qu'est-ce à dire, reprit la reine ; le front de la senorita se couvre d'un nuage; aurait-elle le désir d'entrer en religion?

— S'il plaît à votre majesté, dit la comtesse, Inès de Cadaval est la fiancée de mon plus jeune fils.

— A la bonne heure! Ne vous disais-je point, ma mie, qu'il n'y aurait point pour vous de mésalliance? Cadaval et Vasconccllos ! Il n'est point aisé d'unir deux plus nobles races... Mais l'aîné de Souza?

— L'aîné, madame, est le comte de Castelmelhor, et, ce qui mieux est, il a l'honneur d'être votre filleul... L'autre n'avait rien, et dona Inès l'aimait.

— Comte de Castelmelhor! c'est un fier tilre, Ximena, et qui ne fut jamais porté par un traître... Mon Louis doit être un noble cœur, n'estce pas?

— Je l'espère, madame.

— Heureuse mère! dit la reine en soupirant.

Ce mot lui rendit toute sa préoccupation . Avant qu'elle eût repris la parole, la cloche du couvent sonna l'ofljce du soir, et les trois dames entrèrent à la chapelle. Chacun devine ce que dona Louise de Guzman demanda à Dieu ce soir-là, mais Dieu ne l'exauça point. Alfonse de Portugal était trop bien surveillé par son favori, pour avoir le temps de se repentir.

lia taverne d'Alcantara.

La nuit commençait à se faire sombre, et les lumières s'éteignaient l'une après l'autre à tous les étages des maisons de Lisbonne. Le ciel était couvert et sans lune. N'eussent été quelques lanternes qui brillaient de loin en 'oin au seail des riche? bourgeois, malgré la récente défense portée par redit du roi, et quelques cierges, brûlant sous les madones, la Tille aurait été plongée dans une complète obscurité.

D'ordinaire, à cette heure, les rues étaient désertes; c'est à peine si quelques filous faméliques se hasardaient à faire timidement concurrence aux nobles ébats de la patrouille royale : n)ais le soir, on voyait à» tous côtés des groupes nombreux marcher dans l'ombre. Tous suivaient la même direction. Un silence profi^nd régnait parmi ces nocturnes promeneurs. Us allaient d'un pas rapide, s'arrètant parfois pour écouter, et reprenant aussitôt leur course, sans détourner la tète, et cachant soigneusement leur visage dans les capuces de leurs vastes manteaux.

Ils traversaient la ville dans le sens de sa longueur en remontant le Tage. A mesure qu'ils approchaient du faubourg d'Alcantara, leur nombre augmentait, et ce fut bientôt comme une véritable procession. Plus leurs rangs se serraient, plus ils semblaient prendre de précautions. Aux carrefours, ioisque deux bandes se rencontraient, elles passaient l'une près de l'autre sans met dire, et poursuivaient leur marche silencieuse.

La dernière maison du faubourg était un long et bas édifice b3ti eti pierres de taille, et qui avait dû jadis servir de manège. Il était alors affermé par Miguel Osorio, lavernior, qui faisait doucement sa fortune à vendre des vins de France aux gentilshommes de la cour. Ceux-ci, en effet, passaient forcement devant sa porto chaque fois qu'ils se rendaient au

palais de plaisance d'Alcantara, résidence habituelle d'Alfonse VI, et, chaque fois qu'ils passaient, le tavernier pouvait compter sur une aubaine. Aussi Miguel était-il, en apparence du moins, le passionné serviteur du seigneur Conti et de tous ceux qui approchaient la personne du roi. Il disait à qui voulait l'entendre que le Portugal n'avait jamais été si glorieusement gouverné.

Nonobstant ces opinions intéressées, Miguel ne dédaignait point do vendre son vin aux mécontens. Loin de là : quand il était bien sûr qu'aucun seigneur ou valet de seigneur n'était à portée do l'entendre, il changeait subitement d'allures, et disait des choses fort attendrissantes sur le triste sort du peuple de Lisbonne. Conti n'était plus alors qu'un manant parvenu, auquel ses dentelles et son velours allaient comme la peau du lion à l'âne. Ce mignon roturier était là plaie du Portugal, et ce serait uajour de bénédiction que celui qui le verrait attaché haut et court à la courtine du palais.

Si Miguel venait à faire (rêve à ces séditieux discours, on pouvait être certain qu'il avait flairé de loin un feutre à plumes ou un pourpoint brodé. Pour être juste, nous devons dire que jamais aubergiste n'eut ua flair aussi subtil que le sien.

Ce fut devant la maison de cet homme que s'arrêtèrent les premiers groupes. Ils touchèrent la main du maître, assis sur le pas de sa porte , prononcèrent un mot à voix basse et entrèrent. Ceux qui suivaient firent de mêrhe, et bientôt l'immense salle commune était pleine à regorger.

A la même heure, dans l'une des rues de la basse ville, redevenue déserte, un homme allait, puis revenait sur ses pas, comme s'il se lut égaré dans ce sombre dédale, que l'absence de boutiques et la multiplicité des hôtels faisait appeler le quartier noble. Derrière lui, à quelque distance, ua autre personnage semblait avoir pris à tâche de l'imiter scrupuleusement- Quand le premier s'arrêtait, l'autre faisait de même ; quand celui-ci revenait sur ses pas, celui-là se hâtait de s'effacer sous quelque porte cochère, laissait passer son compagnon d'aventures, et recommençait aussitôt à le suivre.

— Il fait noir comme dans un four 1 pensait le premier. Depuis dix ans que j'ai quitté Lisbonne, et j'étais un enfant alors, tout est changé, je ne m/y reconnais plus. Le hasard ne m'enverra-t-il pas quelque passant ou même quelque voleur, qui, en échange de ma bourse, daigne m'enseigner le chemin !

— Mon jeune ami, se disait l'autre, vous avez beau tourner et retourner ; je me suis promis à moi-même, sous les sermens les plus respectables, que vous me vaudriez quatre cents pisloles , et, mon jeune maître, je ne manque jamais qu'aux sermens que je lais à autrui.

Jusqu'alors Simon, l'ouvrier drapier, que le lecteur a sans doute reconnu aux paroles d'Ascanio Macarone, n'avait point pris garde à la présence de ce dernier ; mais dans un de ces brusques détours, il se trouva face à face avec le Padouan.

— Le chemin de la taverne d'Alcantara? dit- il.

— J'y vais, répondit Macarone en déguisant sa voix.

— S'il vous plaît, seigneur cavalier, nous ferons route ensemble.

— Avec ravissement, mon gentilhomme!... car vous êtes gentilhomme; cela se voit du reste... et, entre gentilshommes, — je le suis aussi? — la courtoisie commande de ne point refuser ces légers services.

— C'est mon avis, seigneur cavalier.

Simon prononça ces mots d'un ton sec, et, enfonçant son capuce sur sa figure, doubla le pas. Macarone l'imita. Vingt fois il fut sur le point de rompre le silence, mais la crainte de se trahir l'arrêta. L'italien était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, maigre, mais bien proportionné. Ses membres souples et musculeux donnaient à penser que la nature les avait taillés tout exprès pour faire un danseur de corde. Il se

donnait en marchant une allure théâtrale, drapait son mantcauGt mettait le poing pur la hancho. Simon était petit, comme presque tous les Poriuga:s,'niais son pas leste, presque bondissant, et la large carrure de ses rpaules disaient assez que Si» laille n'était point un symptôme de faiblesse. Le Piidouan le considérait en dessous. Peut-être, se demandait-il rtimbicn le seigneur (v^nti paierait, en sus du marché, pour un coup de stvlet convenablement appliqué h cet audacieux inconnu ; mais la témé- Tiié, depuis le temps d'Horaiius Coclès, n'a jamais été le vice dominant des Italiens ; il fit réflexion que le bout d'une bonne rapière relevait par derrière le bout du manleau de Simon, et il se tint tranijuille.

— A quoi bon le tuer? se disait-il ; — il ne m'a pas reconnu. S'il entre à la taverne, j'entre avec lui : s'il est repoussé, je recommence h le suivre; je le suis jusqu'à sa demeure, et quand on u découvert la demeure d'un homme, on n'est pas loin de connaître son nom.

Us arrivaient en ce moment au bout du faubourg; la taverne d'Âlranlara s'élevait devant eux. Elle était sombre, aucune lumière ne brillait aux fenêtres, et Ihonnête Miguel Osorio, toujours assis sur le pas de sa porte, fumait sa cigarelie avec toute la dignité qui caractérise Espagnols et Portugais, s'acquiitant de ce solennel devoir.

— Voilà ! dit le Padouan en montrant l'hôtellerie; cnirez-vous?

— Oui.

— Vous avez donc le niotde passe? ^

— Non! et vous?

— Oh! moi, je n'ai pas besoin du mot de passe. Vous allez voir... Miguel! satané coquin! qui avons-nous aujourd'hui dans la grand'salle?

— 0)quin ! s'écria Miguel, tremblant de frayeur, en reconnaissant la voix de Macarone : — Qui ose apppler coquin le tavernier de la cour? Il n'y a pour cela qu'un marchand de la hanta ville, je parie!... Au large, mânans! je ne reçois que des gentilshommes.

— C'est bien, c'est bien, brave Miguel, et comme nous sommes gentilshonnnes, tu vas nous préparer à souper dans ta grand'salle. Va !

Ce disant, Macarone prit Osorio parles épaules, le Ht tourner sur luimême et entra ; mais, au moment où il allait passer le s 'uil de la salle, une main vigoureuse le saisit à son tour et lui fit subir une opération analogue. Seulement, comme la secousse fut incomparablement plus forte, il s'en alla tomber à l'autre bout du corridor.

— Au revoir, seigneur Ascanio Macarone dell' Acquamonda, dit la voix mo^iueuse d«i jeune ouvrier drapier. Attendez-moi ici s'il vous plaît ; j'ai fermé la porte de la rue, et je vais fermer celle de la salle.

Sinion entra aussitôt en effet, et referma la porte à double tour.

Ascanio se releva tout meurtri, et tilta ses membres l'un après l'antre pour voir s'il ny avait point do lé'^ion quelque pari.

— Il m'.ivait n^connu ! grommela-l-iUlyest une bonne idée que j'ai euo de ne pas jouer du [xiiguard avec ce jeuneenragé. Il a un poignet d'Hercule, et je lâcherai désormais do le surveiller à distance. En aliendant, voyons s'il a dit vrai.

il essaya d'ouvrir la porto cxiérieiire; elle était fermée. Quant à la ])orlc de la salle, il n'osa même; pas touchera la serrure, mais approchant l'oreille du trou, il tâcha d'entendre ce qui se disait à l'intérieur. Ce fut vu vain. Il reconnut qu'il y avait grand tumulte et que des voix confuses so croisaient on tout sens.

— Quel coup de fljoi ! persa-l-il. Si cette maudite porto de la rue n'clait pjK IcrnvM", j'emprunterais un cheval à ce misérable Miguel, et dans une heure, toiH ces buurgerVis, y compris mon jeune camarade, seraient cil sûreté dans la jnison du palais.

Ileiirt'iisemeni pniir les bourgeois de Lisbonne, Simon avait eu la môme pensée, *i la lourde clé était dans la poche do son pourpoint. Au uioiiiotit où Simon entra (b.ns la salle où se trouvaient réunis les

DU FinMAMENT. 13

corps de métiers de Lisbonne, la discussion était si chaudement engagée qu'on ne prit pas garde à lui. Il traversa comme il put la coliuo et vint s'asseoir au premier rang, vis-k-vis de la table où se tenait seul Gaspar Orta Yaz, d(>yen de la corporation des tanneurs et président de l'assemblée.

La réunion était, comme nous l'avons dit, très nombreuse. Groupés en cercle autour du président, les doyens de corporations formaient le premier rang. Derrière eux, venaient les chefs d'atehers, et, derrière encore, les petits marchands et artisans salariés. C'était parmi les doyens des corporations que, dans son ignorance, Simon était allé se placer. 11 avait jeté sou manteau ; son costume, sans ressembler plus que le matin à celui d'un gentilhomme, lui donnait l'air d'un bourgeois aisé. Il avait mis un pourpoint neuf de drap de Coïmbre,*à creusées et passades de velours; une lourde chaîne d'or tombait sur sa pi)itrine. Quand il jeta les yeux autour de lui et qu'il se vit en'.ouré de longues barbes blanches et de tètes vénérables, il voulut faire retraite et gagner les rangs inférieurs, mais il n'était plus temps. La trouée qu'il avait faite à grand renfort de vigoureux coups de coude, s'était refermée derrière lui, et le tumulte qui s'apaisait peu à peu ne lui permettait pas d'espérer qu'il pût recommencer avec succès. 11 demeura donc à sa place el rabattit son chapeau sur ses yeux.

— Enfans! disait le vieux Gaspar, à qui on ayail négligé de donner une sonnette, — enfans, écoutez les anciens.

— Mort aux valets de cour! répondaient en chœur les apprentis et petits marchands. Mort au fils du boucher !

— Sans doute, sans doute, mais faites un peu de silence, reprenait le malheureux président; — je m'enroue, et pour peu que cela continue, je ne pourrai plus vous donner mes conseils.

— Est-ce bien sur ces vieillards impuissans et sur ces enfans bâtards qu'il faudrait m'appuyer pour accomplir la mission que m'a imposée mou pèie à son ht de mort? se demandait-il. Je n'ai pas le choix... attendons, et la volonté de Dieu se fera.

— Mes amis et concitoyens, reprit Gaspar Orta Vaz, saisissant au vol un moment de calme, personne n'ignore que j'ai soixante-treize ans depuis la fête du glorieux Saint-Antoine, patron de l'hôtel -de-villc. Depuis onze ans et sept mois, j'ai Thonneur d'être le doyen d'âge de la bonne corporation des tanneurs, apprêteurs, corroyeurs et mégissiers de Lisionne. Ce sont des garanties, mes enfans, quand on peut dire comme moi, je suis ceci et cela, et en outre j'ai cinq ducats, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre, à manger tous les jours, on a le droit...

— Qu'est-ce à dire? interrompirent en même temps cent voix courroucées ; parce que nous sommes pauvres, préiendraii-on nous enlever la parole ?

— Nous a-t-oii appelés pour aider à remplacer la tyrannie de l'épée par celle du coffre-fort?

— Par saint Martin!...

— Par saint Gil !....

— Par saint Rafaël ! vous êtes un vieux fou, maître Gaspar Orta Vaz, malgré votre front chauve et les cinq ducats que vous mangez tous les jours !

Le vieux (annour s'était levé; il frappait dans ses mains et demandait, du silence, sans doute pour rétracter ou expliquer ses paroles ; mais il avait beau faire; l'agitatiou de l'assemblée augmentait , loin de diminuer , et bientôt , la vieillard épuisé retomba lourdement sur son siège. Alors on se tut , et l'un des doyens fut s'asseoir auprès d'Orta Vaz , pour le remplacer dans ses fonctions de président.

— Laissez parler Baltazar, dit tout à coup une voix de Stentor dans la foule compacte des derniers rangs ;— Baltazar tous tirera d'affaire.

14 LES CIIEA'ALIERS

— O"'" P5t ce Baltaznr? demanda le président.

— C'est Ballazar, répondit la même voix.

— Bien répondu! bravo' cria-t-on de toutes parts.

Et un immense éclat de riro fit trembler lo> murailles de fa salle, tant il est vrai que rien n'est plus facile que de faire passer une assemblée populaire de la fureur à la gaîlé, et réciproquement.

— Approche et parle, dit le président.

Aussitôt il se fit un grand mouvement, et une sorte de lourd colosse portant devant soi un tablier de toile souillé de sang, s'avança vers la l)arre, renversant tout sur son passage.

— Voilà, dii-il, en posant son pied sur les marches de l'eslradc, voilà Baltazar !

— Bravo pour Baltazar, cria encore la foule,

— Quant a ce que j'ai à vous dire, reprit le géant, ce n'est pas long , mais c'est malin. Tout à l'heure on parlait de Conti. le fils du boucher, disait-on. Il y a du vrai là dedans, car j'ai eu l'avantage de servir chez son père, qui est mort de chagrin , en voyant quo le jeune homme no roulait pas suivre l'état... Oh ! un bel état, mes garçons!

— Au fait, dit le président.

— C'est juste. I! s'agit de tuer quelqu'un, n'est-ce pas ? Pendant qu'on 7 est, moi je trouve q\ic c'est dommage de s'arrêter. Conti est un gueux, mais le roi est un fou. Après Conti, un autre viendra.

— Il a raison ! appuyèrent quelques voix.

— Nous tuerons cet autre-là, reprit Baltazar. mai?, après lui, un autre encore, si bien que ça n'en finira pas. Le plus simple serait de tuer le roi.

Il se fit dans la salle un subit silence.

— Misérable ! s'écria Simon, qui bondit sur son b3nc, oses-tu bien parler d'assassiner le roi !

— Pourquoi pas, demanda tranquillement Baltazar.

— Par le sang de Souza! cette parole sacrifr j;e sera la dernière que prononcera ta bouche ! reprit le jeune homme iiiuigné.

Il s'élanra vers le géant en brandissant son épée.

— Trahfson ! trahison ! s'écria-t-on de toutes parts. C'est un espion de la cour ; à mort! à mort !

Entouré de tous les côtés à la fois, Simon fut en un clin d'cil terrassé et désarmé.

— Il a juré par le sang de Souza, disaient les plus acharnés ; c'est sans doute un valet du nouveau comte de Castcluielhor, arrivé depuis hier à Lisbonns, de ce beau seigneur dont la première visite a été pour Conti.

— Mensonge! voulut dire Simon ; le comte de Castelmelhor est un loyal Portugais qui déteste et méprise Conii comme pas un de vous.

Mais il y avait là plusieurs des fournisseurs de Conti ; — car un marchand peut fort bien essayer le matin ure paire de bottes ou une veste do velours à l'homme dont, le soir, il dcmandt^a la tôtc : — et quelques uns de ces fournisseurs avaient vu Louis de Vasconcellos y Souza, comte de Casielni'i'lhor, introduit au petit lever du favori, ce dont ils ne manquèrent pas de rendre témoignage. Cette circonstance mil le comble au danger de Simon : sa mort était déjà résolue.

— .\ toutseigtieur tout honur-ur, mes maîtres, dit un apprenti : le rôle d'exécuteur revient de droit à Baltazar.

Les maîtres et doyens avaient perdu tout pouvoir de modérer cette foule exaspérée. Il est douteux d'ailleurs qu'ils eussent un fort grand désir de sauver col homme qui, le lendemain, aurait pu d'un mot livrer leur tête au bourreau. Ils restaient donc passifs spectateurs de cette scène. Quant au reste de la foule, elle accueillit avec transport la motion de l'appronli. Baltazar avait les honneurs de la séance et venait de se créer,

sans trop le savoir, une notable popularité. On traîna Siraon jusqu'à lui, , et l'apprenti, lui présentant par la pointe la propre épée du malheureux jeune homme, fit un geste significatif.

Le boucher comprit ce signe et prononça une seconde fois, sans sourciller, son flegmatique: Pourquoi pas?" Puis, saisissant l'arme, il ea examina la trempe en connaisseur, hocha la tête comme pour dire que l'outil lui semblait convenable, et se mit en posture. Ceux qui tenaient Simon firent un pas en arrière ; le boucher leva l'épée.

A ce moment. Simon, dont la tète était affaissée sur sa poitrine, se redressa fièrement, et regarda en face son bourreau.

Baltazar laissa échapper l'arme, et se frotta les yeux.

— C'est différent, dit-il, c'est bien différent.

— Qu'a-t-il donc ? se demandait l'assemblée , qui comptait sur une exécution et n'entendait point y renoncer.

— Il y a, répondit Baltazar, que c'est bien différent.

— Ramasse l'épée, Diego, dit une voix, et fais l'affaire; cet homme no sait tuer que les moutons : il a peur.

Deux ou trois apprentis s'avancèrent pour ramasser l'arme ; mais Baltazar les prévint, et se posant entre eux et Simon, il fit décrire à l'épée une ou deux douzaines de courbes si efficaces, qu'il y eut bientôt autour de lui un large cercle vide.

— Puisque je vous dis, mes maîtres que c'est bien différent, repétat-il avec un calme imperturbable... Ecoutez; si vous tenez à me voir couper une tête, cotisez-vous et fournissez-m'en une autre. Celle-ci est la tête d'un brave; c'est rare; ni vous ni moi ne toucherons uii seul de ses cheveux.

— Tu le connais donc? demanda un ancien.

— Si je le connais?... Oui et non... JMais, vous-mêmes, qui me faisiez fête tout à l'heure, me connaissiez-vous ?

— Réponds-tu de lui ?

— Sur ma lête !

— Quel est son nom ?

— Je n'en sais rien.

— Cet homme se joue de nous, dirent les maîtres, qui songeaint au lendemain avec terreur. }[ s'entend avec ce jeune inconnu, et tous deux sont des agens du palais.

— Ce n'est que trop vrai, murmura Gaspard à l'oreille de son voisin, j'ai rencontré ce matin le jeune drcle sur la place, en compagnie d'un chevalier du Firmament.

— Plus de doule ! Il faut s'emparer d'eux à tout prix. Baltazar prit une position menaçante.

— Debout, jeune homme, dit-il à Simon. Prends ton épée, tu t'en sers comme il faut, je le sais. Moi, j"ai mon couteau... Deux contre mille, ce n'est pas beaucoup, mais ça s'est vu : En garde !

Les bourgeois s'encourageaient mutuellement à fondre sur ces deux hommes, mais iml ne donnait l'exemple. Simon s'était relevé. L'aspect de son visage, oîi se lisait le sang-froid le plus intrépide, augmentait l'hésitation de rassemblée.

— Allons, mes maîtres, dit Baltazar au bout de qiielques minutes, je vois que, pas plus que nous, vous n'avez envie de commencer. Nous allons nous entendre... Dites-rnoi, voulez-vous que je vous régale d'une histoire ? Cela vous aidera à passer une heuie, et vos femmes pourront croire que vous avez fait quelque chose celle nuit. Mon histoire est toute neuve ; elle date de ce malin. Vous et moi, nous y avons joué un rôle : moi, celui de victime ; vous, celui de spectateurs peureux et inoffensifs, — votre rôle habituel, mes maîires. Quant au rôle du héros, je vous dirai tout à l'heure qui s'en est chargé.

Vous savez que ce matin Conti a fait sonner toute l'es trompettes de la

|g LES CHEVALIERS

fwirouille royale , afin de vous appeler sur la place , et de vous braver à a face du ciel. Ceux de vous auxquels la frayeur n'avait pas enlevé l'usage de leurs yeux ont pu voir le favori frapper de sonépée un malheureux qui ne pouvait se venger... L'avez-vous vu?

— Oui.

— Ce malheureux souffrait. Un homme s'est avancé , sous les yeux de Conli. et a tendu son mouchoir au trompette , qui a puélancher sou sang et bander sa blessure.

— Cet homme est un brave, dit un des doyens, car il affrontait la colère du favori, et la colère du favori c'est la mort... Quel est -il?

— Vous le saurez... Quant au irompette, c'était nioi... Oli! calniezvous. Qu'importe ce que j'étais ce malin ? Ce soir, je suis garçon boucher et tout a votre service. D'ailleurs, je vois ici le tailleur do Conii, son topissicr, son armurier; pourquoi auriez-vous défiance de moi plutôt que do CCS gens? Conti les paie bien ; il me payait mal ; en le iiaissanl, ils sont ingrats; en l'abhorrant, je suis juste, la balance est en ma faveur; passons... Quand lo favori, après avoir fini de lire son insolente pancarte, a fait mine de vouloir se retirer, vous lui avez fait place, vous vous wtes rangés comme eût fait un troupeau de ces moulens dont vous vne parliez tout à l'heure. Un seul homme n'a pas bougé; un seul hommo a barré le passage à Conti, et quand le parvenu a voulu, suivant sa coutume, lever la main, il a trouvé son maître. Vous l'avez tous vu rouler dans la poussière; vous avez tous entendu ces paroles : — A toi, fils d'un boucher, le peuple de Lisbonncl.. Ces mots et cet acte sont-ils ceux d'un agent du palais?

— Non! non! cria la foule complètement retournée; celui qui a frappé Conti est un brave ; celui qui l'a frappé au nom du peuple de Lisbonne est un citoyen... Son nom ?

— Je vous ait dit déjà que je n'en sais rien. Mais qu'importe son nom ? Celui qui a bravé la colère de Conti pour me venir en aide, celui qui a terrassé Conli au miUeu de sa garde , pour vous venger , celui-là est devant vous, et le voilà!

11 touchait l'épaule de Simon.

— C'est vrai, dit un apprenti, je le reconnais. Et tout le inonde de repéter :

— Je le reconnais, moi aussi, moi aussi.

— Je vous disais bien , mon compère , murmura Gaspar Orta Vazà l'oreille de son voisin , que j'avais vu ce jeune inconnu quelque part.

— Vous prétendiez, répliqua le voisin , qu'il était en compagnie d'un fanfaron du roi ?

— L'ai-je prétendu ?... Je me fais vieux, mon compère.

— El maintenant, reprit Daltazar, urv dernier mot : Vous ave;' grand besoin d'un chef intrépide ; ce jeune homme a fait ses preuves : qu'il soit notre général!

Une acclamation unanime accueillit ces paroles, et il n'y eut pas uno voix pour protester. Tout ce qu'il y avait de jeune dans l'assemblée se .sintail pris d'enthousiasme pour ce vaillant inconnu, et les vieillards ctoient bien aises de décliner, autant que possible, leur part do responsabilité.

Orta Vaz, reprenant son rôle do président, frappa dans ses mains et réclama le silence.

— Etranger, dit-il, tu as bien mérité des bourgeois et métiers de Lisbonne; saurons-nous le nom de notre défenseur!

— Simon, répondit celui-ci.

— Et bien ! donc Simon, veux-tu être notre chef?

— Teut-ctre... Mais auparavant je ferai mes réserves. Et d'abord, ▼oici mon sauveur, auquel je n'ai point tendu encore la main en signe d'actions de grâces.

BaKazar s'avança et lova sa large main pour saisir celle du jeune homme, qui fil un p?sen arrière.

— Pas encore, dit-il. Tu as prononcé des paroles qu'il te faudra rétracter avant que nous soyons amis.

— Tout ce qu'il vous plaira, seigneur Simon, dit Baltazar d'un toîi profondément soumis.

— Tu as proposé d'assassiner Alfonse de Portugal ; lu ras jurer de Iv> défendre ?

— Pourquoi pas? murmura le colosse; puis, enOant sa voix de Stentor, il s'écria : — Je le jure!

— A la bonne heure! Alaintenant voici ma main, et je te remercie. Baltasar s'empara de la main de Simon, et, au lieu de la serrer entr*

les siennes, il la porta jusqu'à ses lèvrc^. Smion le regardait avec surprise.

— Rassurez-vous, dit tout bas Baltazar, je ne vous connais pas, mais à l'heure où vous aurez besuin d'un homme disposé à mourir sans demander pourquoi, — pour vous bien entendu, et non pas pour un àcire, — souvenez-vous de Baliazar.

En même temps, il tira de son sein le mouchoir de Simon, teint de sang et déchiré.

— Avec cela, continua-t-il, vous m'avez acheté tout entier, cœur et bras... Place à Baltazar, vous autres!

Ce disant, il recommença à jouer des coudes et regagna le banc obscur où il avait siégé d'abord.

— A votre tour, mes maîtres, dit alors Simon en s'adressant à l'assemblée. Voici ma devise : Guerre à Conti; respect au royal sang de Brsgance !... l'acceplez-vous ?

Il y cul v.n instant d'hésitation.

— Nous respectons, nous aimons la souche royale, dit enfin un doyca de corps ; mais n'est-ce pas afin de conserver l'arbre qu'on élague les branches desséchées?... Alfonse VI est incapable de gouverner.

— Alfonse VI est notre légitime souverain. Des traîtres ont abusé ôe sa jeunesse; nous devons le délivrer et non le combattre : Guerre k Conti, amour au royal sang de Bragancel

— Soit. Nous épargnerons le roi.

— Ce n'est pas assez ; vous le défendrez au besoin.

— Nous le défendrons.

— Moi, je serai votre chef.

L'assemblée prit alors un caractère plus grave. Simon lui imposa plus d'une fois sa volonté, aidé en cela par le puissant organe de Baltazar qui appuyait de loin ses motions. 11 fut convenu que chaque bourgeois se fournirait secrètement d'armes de guerre, et séance tenante, les chefs el officiers de quartier furent mstitués. Le jour commençait à poindre, lorsqne Simon donna le signal du départ.

— Plus d'assemblées, dit-il en finissant, elles éveillent les soupçons. .)e communiquerai avec les chefs de quartier seuls; ils vous feront connaître nos volontés, et, quand l'instant sera venu, honte à qui reculera.

La foule s'écoula en silence, commeelle était venue, et les anciens do:înèrent de grandes louanges au vigilant Miguel, qu'on trouva endormi sur le pas de sa porte. Simon sortit le dernier ; il avait oublié le Padouan Macorojie et traversa le corridor les yeux baissés et l'esprit perèa dans ses réflexions. A peine avait-il dépassé le seuil extérieur que l'Italien sortit de l'enfoncement d'une porte el se mit à le suivre de loin.

— Ces rustres ne se savaient pas si près d'un bon gentilhomme, pen-^ sait-il ; au fait, je n'ai rien enteridu, pas même le nom de mon jeune camarade, et si je continue à jouer ainsi de malheur, Conti pourrait bien, au lieu de deux cents doublons, me faire donner p.^rei! nombre de coups de plat d'épée.

18 LES CHEVALIEnS

Il suivait toujours Simon. Celui-ci traversa la ville entière et s'arrêta au bout du quar'.ior noble, devant un hôtel de magnifique apparence.

— Ho ! ho ! se dit Macarone, serait-ce un serviteur du jeune comte de Ca?telmelhor ?

Simon heurta. Un valet vint ouvrir qui , à la vue du jeune homme , ôta précipitamment sa toque et se courba jusquà terre. Le Padouan tendit le cou; à travers la porte entrebâillée, il vit Simon traverser la cour, le feutre sur l'oreille, tandis que les écuyers et gentilshommes de Souza se découvraient sur son passage.

— Par mon patron ! s'écria- t-il , au comble de la surprise , ce n'est rien moins que le comte lui-même !

Jean de Souza.

Le feu comte do Castelmclhor, Jean de Vasconcellos et Souza, avait été l'un des plus formes appuis do la maison de Bragance lors de la restauration de 1640. Il était, à celte époque, l'ami intime du duc Jean, qui, après son avènement au trône, le combla de faveurs. A la naissance de dona Caterine de Portugal, la comtesse deCastelmelhor fut instituée sa gouvernante, et suivit son éducation jusqu'au départ de la jeune princesse pour la cour d'Angleterre. Malgré toutes ces causes d'union entre la cour et la maison de Souza, on vit, en 1652, dix ans avant l'époque où commence notre histoire, lecomtedeCastelmelhur quitter subitement Lisb'inne, et se retirer avec ses d^^ux fils à son château de Vasconcellos, dans la province d'Estramadure. Dona Ximena, à l'instante prière de la reine, qui était pour elle une sincère amie, ne suivit point son mari, et demeura près de Caterine de Bragance.

Ce subit départ du comte fut long-temps un sujet de conversation pour les oisifs du palais. Les uns disait^nt qu'il boudait le roi Jean, parce que ce prince lui avait refusé l'investiture du duché de Cadaval, vacant par ia mort de Nuno Alvarez Pereira, dernier duc; refus d'autant moins équitable que Castelmelhor, outre ses services, avait des droits à l'héritage de Cadaval par sa femme, qui était Pereira. Les autres prétendaient que l'infant don Alfonse (le roi actuel) avait insulté grossièrement l'aîné de Souza en présence d'une nombreuse assejublée, et n'avait point Toulu faire d'excuses. Les uns et les autres se trompaient. Le roi avait offert de lui-même au comte le duché de Cadaval ; mais celui-ci, modèle de noblesse et de générosité chevaleresques, avait répondu que ce duché devait rester l'héritage de la fille unique du feu duc , qui le donnerait en mariage à l'cpoui qu'elle se choisirait , et qu'il n'était pas homme à spolier l'orpheline que la loi mettait sous sa tutelle. Quant aa second motif, il fallait être courtisan pour le mettre en avant , puisqu'il était de notoriété que l'infant don Alfonsf^ insultait lo premier venu, et n'était point malheureusement de ceux qu'on peut rendre responsables do leurs actes. Il fallait d'ailleurs un motif plus grave à un homme comme le comte pour se retirer des affaires et déserter une cour où il était généralement aimé et respecté. Co motif , c'était sa haine éclairée contre l'Angleterre et la connaissance profonde qu'il avait de l'odieuse politique de ce gouvernement.

A peine, en effet, le roi Jean avait-il repris possession du trône de ses pères que la cour de Londres envoya un ambassadeur à Lisbonne et tâcha d« s'immiscer dans les affaires du pays. Cromwell gouvernail alors l'Angleterre sous le titre de protecteur. Ce monarque de lait, habile autant qu'un homnie peut lêire et Anglais de cœur, sinvait par instinct la politique de ses devanciers : tout envahir afin de mieux vendre. Il avait pris, on s'asseyant à la place de Charles U^, assassiné, les allures de cette diplomatie perfide que rAngktoni', celte peuplade de trafiquans, impose

depuis des siècles à ses rois. Jean, séduit tout d'abord par ses offres, les accueillit avec empressement, malgré les représentations du comte de Castelmelhor et de quelques sages conseillers. Il fit avec l'Angloierre des traités de commerce avantageux en apparence et ruineux par le fait. Le comte s'y opposa de tout son pouvoir, 'jusqu'à prolester en plein conseil contre les menées de l'ambassade anglaise. Ce fut inutilement. Ne voulant pomt sanctionner par sa présence ce qu'il regardait comme l'abaissement et la ruine du Portugal, il quitta Lisbonne avant la signature du traité, et ne revit jamais la cour.

Il avait, dfi son mariage avec dona Ximcna Pereira, deux fils junaeaux, Louis et Simon de Souza. Nous savons déjà que ces enfans, au physique, se ressemblaient d'une .façon extraordinaire : ils étaient tous deux beaux et de noble mine ; au moral, Louis était un jeune homme grave studieux, mais dissimulé; Simon, au contraire, se montrait vif jusqu'à rétourJerie. Avec l'âge, ces deux caractères portèrent leur fruit. De la fougue première de Simon, il ne resta qu'une mâle franchise et une générosité sans bornes, tandis que don Louis, cauteleux, plein d'astuce et dévoré d'ambition, cachait sous des dehors séduisans une âme qui n'était point celle d'un gentilhomme.

Les deux frères s'aimaient, c'est-à-dire que Simon avait pour Louis un dévoûment affectueux et à l'épreuve, et que Louis, par habitude ou autrement, tenait son frère en dehors du cercle de haine jalouse et universelle qu'il portait à quiconque était son égal ou son supérieur. Un incident arriva qui, sans porter atteinte à la tendresse de Simon, fit disparaître tout sentiment fraternel du cœur de l'aîné de Souza.

Deux ans avant l'événement que nous avons rapporté aux précédens chapitres, dona Xim'ena, comtesse de Castelmelhor, quitta la cour de Lisbonne, où sa présence n'était plus nécessaire et vint rejoindre son maria Vdsconcellos. Elle amenait avec elle sa jeune pupille, dona Inès de Cadaval. Inès était belle, nous l'avons dit, et les grâces de son esprit surpassaient celles de sa personne. La voir et l'aimer fut pour les deux frères un© même chose. Tous les deux, par des motifs différons, se firent mystère de ce sentiment nouveau. Simon, timide et poussant d'ailleurs la déhcatesse jusqu'au scrupule, aurait cru profaner son amour en lui donnant un confident ; Louis, devinant son frère et espérant le gagner de vitesse, voulait éloigner toute pensée de rivalité, afin de sauver à ses démarches une surveillance jalouse et intéressé.

11 advint que ses calculs furent déjoués. Dona Inès aima Simon et lui fut promise par fiançailles solennelles dans la chapelle du château de Vasconcellos. Dès lors, une inimitié sourde germa et grandit dans le cœur de don Louis. Il entrait dans son amour une forte dose de calcul. C'était non seulement une femme aimée, mais aussi une immense fortune que lui enlevait le succès de Simon, et il n'était pas homme à pardonner tout cela. Vaincu de ce côté, mais non sans espoir, car, après tout, le mariage n'était point encore consommé , il tourna ses pensées vers l'ambition, et se posa ce problème : Trouver le chemin le plus court pour arriver à la puissance.

La santé du vieux comte s'affaiblissait de jour en jour. Le moment approchait rapidement où les deux frères, libres de leurs actions, pourraient choisir et leur place et leur rôle sur le théâtre de la vie. Jusqu'alors, la volonté de Jean de Souza les avait tenus confinés à Vasconcellos; mais avec le comte devait mourir toute autorité qui pût ^les y retenir encore.

Louis n'ignorait rien de tout cela et agissait en conséquence. 11 s'informait et se tenait autant que possible au courant de tout ce qui se passait à la cour. Avec un nom comme le sien, de l'adresse e; de l'audace, ce n'était pas, pensait-il, une mince fortune que celle qui l'attendait sous un prince .du caractère d'AIfonse VI. Un obstacle se présentait : Conti,

20 LES OftcVAMERS

oet homme du peuple que le hasard et la folie du souverain avaient fait grand seigneur. Louis se demanda long-temps s'il lui faudrait le servir ou leconUialire. Son naturel cauteleux lui fournil la réponse à cette question : il résolut de le tromper.

Malheureusement il n'attendit pas long-temps l'occasion de mettre à prolit ce résultat de ses réflexions. La maladie du comte traînait depuis l)icn des mois en longueur, mais une crise survint et précipita le dénouojucnl.

Une nuit, les deux frères furent réveillés par des cris d'alarme.

— Le comte se meurt! disait-on dans le château.

Louis et Simon se précipiièrent dans la chambre de leur père. Lo lomle avait quitté son lit et s'était as?is dans un antique fauteuil aux armes de Souza, auquel la tradition prêtait le funèbre privilège d'avoir revu les derniers soupirs de tous les chefs de celle illustre fnaison, depuis lEspognol Ruy de Souza . qui vint de Castille au camp du roi Pelage. Il était pâle et sans mouvement; la mon pesait déjà sur son front. La comtesse, agenouillée prèsde son'époux, pleurait et priait; le chapclairi du château récitait à l'oreille du mourant le suprême adieu do l'àuie catholique à la terre. Les deux frères s'agenouillèrent parmi les serviteurs, ot quand le prêtre eut prononcé le dernier verset de l'oraison mortuaire, ils s'approchèrent à leur tour. Leur présence parut ranimer le vieillard, dont les yeux retrouvèrent une étincelle de vie.

— Adieu, madame, dit-il à la comtesse. Avant de mourir. Dieu mo donnera, j'espère, la force d'accomplir un devoir, et il faut nous séparer.

J)ona Ximena voulut protester.

— 11 faut nous séparer, vousdis-je; mes inslans sont courts et comptés. .\dieu. Puissiez-vous cire heureusevCU cette vie et dans l'autre, autant que vous le méritez.

La comtesse déposa un baiser sur la main déjà froide de son époux, et se retira lentement. Sur un signe, les serviteurs et gentilshommes du comte firent de même.

— Mon père, dit le vieillard au chapelain, vous reviendrez tout à l'heure; je vous appellerai pour mourir. Laissez-nous.

Quand le prêtre eut quitté la chambre, Jean de Souza resta seul avec ses iils, qui s'agenouillèrent à ses côtés. Le vieillard les considéra u:i nstant l'un après l'autre, comme si la mort oui donné à son regard la orce de lire jusqu'au fond de leur àme.

— Sois prudent, dit-il à Simon ; — sois vaillant, dit-il à Louis. Puis, fermant les yeux et recueillant ses esprits :

— Vous êtes jeunes , poursuivit-il ; un vaste avenir s'ouvre devant vous. Je vous laisse le nom de Souza toi que me le légua mon pèro, intact et glorieux. Si l'un de vous le souillait jamais !...

» C'est impossible 1 il y a dix ans que je quittai la cour, croyant n'y pouvoir demeurer sans forfaire à ma conscience. Peut-être eus-je turt. Le devoir d'un citoyen est de travailler toujours, même lorsqu'il sait que '•on labeur doit être inutile. Réparez ma faute, mes fils, si je commis une faute... Le Portugal est en danger; il a besoin de tousses enfans. Allez à Lisbomie.

» Il y a là, dit-on , un misérable valet qui est plus puissant qu'un prand seigneur. Cet homme exploite la faiblesse du roi. — Ecrasez cet Uidigne favori, mais sauvez le roi.

» Sauvez le roi , — le roi, entendez- vous , quoi qu'il advienne ; souffrez pour lui, mourez pour lui. »

La voix du vieillard vibrait comme aux jours de sa vigueur. Son regard brillait d'un éclat étrange. Il s'était redressé sur l'antique fauteuil où ses ancêtres, avant lui. avaient dicté sans doute leurs derniers ordres j leur famille, car bs Souza ne savai*^nl point mourir dans leur lit : pour rendre lAine, il leur fallait un chomp do bataille ou ce «ége iradi-

DU FIIXMAMENT. 21

tionnel. Les deux jeunes gens l'écoiitaient tt*tc baissée et les larmes aux yeux. Louis sentait, à ces graves et nobles paroles, tout ce qu'il y avait en lui de bon sang remonter vers son cœur. Simon faisait tous bas, d'avance, le serinent d'obéir à son père.

— Des traîtres vous diront : Je suis tout puissant ; aide-moi, et tu partageras ma puissance : — Fermez l'oreille, don Louis. Des faux sages viendront ensuite : Le roi est incapable, diront-ils; pour la gloire du Portugal, choisissons-en un plus digne. — Simon, tu as pour ton pays un ardent amour; n'écouie pas ces conseils perfides. Soyez tous deux fidèles, loyaux, inébranlables : vous êtes Souza.

» Comte de Castelmelhor ! — Louis tressaillit et se leva, — et vous, don Simon de Yasconcellos, posez la main sur mon cœur qui. dans quelques instans, ne battra plus, et jurez de combattre les traîtres qui entourent le trône d'Alfonse VL

— Je le jure, dirent en même temps les deux frères.

— Jurez encore de veiller sur le rei, de le proléger, fût-ce au péril de votre vie.

— Je le jure! dit faiblement don Louis.

— Puisse Dieu me fournir bientôt l'occasion d'accomplir mon serment, s'écria Simon avec enthousiasme: — Je le jure !

— Et moi je vous bénis, mes chers enfans, murmura Jean de Souza. dont la voix s'affaiblit tout à coup, comme si la mort eût mesuré au devoir qu'il voulait accomphr ses courts instans de répit.

— Mon père, mon bien aimé père, sanglota Simon en couvrant sa main de baisers.

— Adieu, Simon, dit encore le comte, tu seras loyal. — Adieu, dorî Louis, je prie Dieu que vous le soyez. Quon fasse venir mon chapelain, j'en ai fini avec les choses de ce monde.

Une demi-heure après , le vieux comte n'était plus. En exécution de ses ordres, sa veuve et ses deux fils partirent le mois suivant pour Lisbonne avec dona Inès de Cadaval.

L'impression qu'avait faite sur le cœur de don Louis la vue de son père mourant fut courte et inefficace. Le jour même de son arrivée à Lisbonne, avant d'être présenté au roi, il alla offrir ses hommages à Conti, et tâcha de sonder le caractère et les dispositions de cet homme. IL découvrit sans peine que son plus ardent désir était de se rattacher les noms de vieille et véritable noblesse. Il tressaillit de joie à cette découverte qui doublait tout d'un coup ses chances de réussite et lui donnait, dès l'abord, un moyen d'entrer en négociations avec le favori.

lie Koi.

Le lendemain, de bonne heure, le jeune comte de Castelmelhor et Simon de Yasconcellos montèrent à cheval pour se rendre au palais d'Alcantara , où Henry de Moura Telles , marquis de Saldanha , cousin d» leuv mère, devait les présenter au roi. Ils traversèrent la ville, suivis du nombreux cortège de gentilshommes que leur permettait leur fortune et leur naissance. Le peuple s'arrêtait sur leur passage, disant qu'on n'avait point vu depuis long-temps deux jeunes seigneurs de si galante tournure ni deux frères si parfaitement ressemblans.

— Ce sont les jumeaux de Souza, répétait-on de toutes parts, les fils du vieux Castelmelhor, qui s'exila autrefois par haine des Anglais maudits ; Dieu veuille que ces enfans aient le cœur de leur père !

Au bout du faubourg d'Alcantara, leur escorte trouva le chemin barré par une litière sans armoiries, qui tenait toute la largeur de la porte.

Les gentilshommes de Castelmelhi^r réclamèreat passage en décUnant,

22 LES cnEVALlEP.S

suivant l'usn^o, les noms et litres de leur maître. Une voix grondeuse répondit du fond do la litière :

— Au diable Castelmelhor, Castelréal et tout autre hidalgo qui ajouta h son nom celui de sa masure! ma litière ne bougera pas d'un pouce... Je sais un manant qui s'appelait Rodrigue, — ni plus ni moins que co beau dogue que m'a donné M. de Montaigu, comte de Sandwich, — et a l'heure qu'il est, ce manant se dit duc ou comte, ou marquis... que saisje? de Casielrodrigo... c'est très plaisant : ma litère ne bougera pas.

— Voici UQ obstiné coquin, dit Simon de Vasconcellos ; poussez sa litière de côté.

— Oui dà, mon jeune coq! dit la voix. Ceux qui voudront y mettre la main trouveront que ma litière est bien lourde pour la pouvoir pousser décote... Pour en revenir à ce comte, ou marquis ou duc..., quelque chose comme cela.... de Castelrodrigo, je l'ai exilé àTerceire, parce que son nom me déplaisait.

Le cadet de Souza avait mis pied à terne. Il se pencha à la portière de la chaise.

— Seigneur, dit-il, qui que vous soyez, ne vous attirez point, par votre faute, une méchante affaire. Nous voulons passer, nous passerons, et sur l'heure.

— Mon cpée ! Castro ; mes pistolets ! Mencsos , cria la voix qui tremblait de colère. Par Vénus et Bacchus ! nous allons pourfendre ces traîtres! Que n'avons-nous seulement, ici, notre cherConti et une douzaine de chevahers du iMrmament ! C'est égal : en avant !

La litière s'ouvrit à ces mois, et un pâle jeuno homme sortit en chancelant et boitant. A peine dehors, il ût feu de ses deux pistolets qui ne blessèrent personne, et se précipita l'épée nue sur l'escorte de Castelmelhor.

— Le roi, le roil ne frappez pas le roi! crièrent en même temps Castro, Sébastien de Menescs et Jean Cabrai de Barros, l'un des quatre grands prévôts de la cour, qui sortaient à la fois de la litière royale.

H était temps, Simon avait déjà fait sauter d'un revers l'épée (TAHonse de Bragance, et lui criait de demander merci.

Les trois seigneurs, compagnons du roi, s'élancèrent pour le rele"'?r, et Simon, rempli d'un ctonnement douloureux, à la vue du triste maniaque qui tenait le sceptre portugais, se découvrit, croisa les bras sur sa poitrine, et baissa les yeux. Castelraelhor mit précipitamment pied à terre et tomba aux genoux du roi.

— (jue Votre Majesté venge sur moi le crime de mon frère, dit-il, avec une tristesse hypncnte, en présentant au roi son épée par la poignée.

— Ne suis-je point mort , Cabrai? demanda Alfonse. — Sébastien do Mcnesès, tu seras pendu, mon ami, pour n'avoir point été quérir le médecin du palais... Çà! comptons nos blessures.

— Votre Majesté n'en a point reçu, j'espère, dit Cabrai de Barros.

— Crois-lu?... Jo pensais que ce jeuno rustro m'avait passô son épca au travers du corps. Puisqu'il en est autrement , tant mieux. Poursuivons notre route vers Alcanlara.

— Sire, voulut dire Castelmclhor.

— Que voux-tu ?... Est-ce loi qui nous as désarmé?

— A Dieu ne plaise I

— C'est donc ton frère. Comment le nomme-t-un * car vous autres hidalgos, vous prenez des habitudes princieiv< ; il ne ^otàs suffit plus d'un nom pour toute une famille. C'est très plai.^mt.

— Je me nomme don Simon de VasconcoUos etSouw, dit Simon avec respect

— Que disais-jc ? en voilà un qui a deux noms pour lui tout seul ! c est très plaisant... È'n bini ! don Simon de Vasconcellos, etc., je l'ordonne de ne plus jamais te montrer à mes yeux ; va !... Quant à vous, seigneur

comte, vous nous somllez ogif avec le respect cflnvenablo ; nous vous parcloniK»ns d'être fière de ce paysan mal appris, et nous prierons Conti, notre cher camarade, de s'occuper de vous... Aimez-vous les courses de taureaux?

— Plus que toute antre chose au monde, sire.

— En vériié ! c'est comme nous... Eh bien! comte, tu nous plais; remonte h cheval et suis-nous.

Casielmemor obéit aussitôt, et n'osa même pas jeter un regard sur son frère, Ijui s'éloignait lentement dans. la direction opposée.

— Sois prudent, m'avait dit mon père, pensait Simon; et voilà qu'en deux jours, jo m'attire la haine du roi et celle de son favori, sans parler de cette conspiration bourgeoise dont ►je me suis fait éiourdiment le chef. Pour Coati, c'est bien, je ne merepens pas. Mais le roi!... hélas! pouvais-je penser que ce malheureux prince poussât jusqu'à ce point la fohe? Pouvais-je penser qu'il se trouvât, des serviteurs assez lâches pour l'aider en de semblables équipées?... Et mon frère, mon frère qui m'a lâchement abandonné! Tant mieux! la volonté de mon père sera rigoureusement accom[!iie : pour le roi, je souffre et je travaille ; pour lui, je mourrai, s'il le faut.

Tout en rêvant ainsi, le cadet de Souza, dans lequel nos lecteurs ont reconnu depuis long-lemps l'ouvrier drapier de la veille, s'enfonçait sous les bosquets touffus (jui, dans la haute ville, bordent le cours du Tage. Des pensées cunso'.aaies vinrent faire trêve à son chagrin : il se voyait l'époux d'Inès de C;\daval, sa belle fiancée qu'il aimait et qui répondait à son amour.

— Au moins, sedisoit-il, rien ne peut m' arracher cet espoir : elle me soutiendra dans ma vie d'obscur dévouement. Elle m'encouragera aux heures deiaibiesse... Eile me comprendra, et saura, si je meurs à la tâche, ce qu'il y eut en moi de loyal courage et de complète abnégation. Que m'importe, si je lui laisse le secret de ma vie, que d'autres insultent à ma mémoire ?

Le roi, cependant, avait repris le chemin d'Alcanfara, enchanté .de son aventure (I), et se promettant de la raconter en détail h Conti.

En arrivant, il demanda, comme c'était son habitude lorsqu'il était de belle humeur, son dogue Ilodiigue et l'infant don Pedro son frère.

— Sire, lui dit l'huissier de sa chambre, le secrétaire de vos comraanderaens demande les ordres de votre majesté.

(1) Pour qu'on r.e croie pas que nous ridiculisons à plaisir l'extravagant caractère d'Aiphonsc VI, nous citerons un passage de la Relation des troubles arrivés dans ia cour de Portugal en l'année 1668, etc. (Paris, François Clousier l'aine, IGTi', ouvrage contemporain, et, à plus d'un titre, fort digne' de foi, passage où se trouve relaté un fait atialogiie.

«.... Passant par la rue étroite de Sl-Pierre d'Alfama, il (le roi) rencontra le carrosse de Sï:uiinCorrea-de-Sa, vicomte d'Afseca. Comme le roi allait avec un grand empiesscment, les conducteurs de sa litière crièrent du.\: gens du vicomte qu'ils avançassent, avec des "paroles si injurieuses, qu'ils ne les purent souffrir. Les uns et les autres ayant mis l'épée à la main, le combat s'échauiïa de telle sorte, que le vicomte fut obligé de sortir de son carrosse pour soutenir ses gens, ainsi que François de Sequcira (valet de la garde robe) avait fait pour soutenir les autres. Le roi pouvait dune seule parole faire cesser le désordre ; il ne le voulut pas néanmoins taire ; au contraire, ét.int sorti de sa litière avec Conti, il fut mettre le pistolet à la gcrgc du vicomte déjà blessé, « qu'il eût tué si le pistolet eût fait feu. "—Sitôt que le vicomte eût reconnu le roi, il baissa son epée, et, se prosternant à genoux, lui demanda pardon; mais la soumission, nou plus que l'innocence de ce gentilhomme n'empêcha point le roi de lui dire des paroles outrageantes. Tout le monde était surpris de voir que le roi fût sorti si peu accompagne, et qu'en plein jour, dans un lieu public, il eût voulu tuer un gentilhomme élevé auprès de lui dans le palais.. Aussi n'y eut-il personne qui ne crût le danger gênerai, et chacun coiiuaença à craindre pour soi, etc., etc. » »

— Mes ordres? Je lui ordonne do ne me les plus demander, répondit Alfonsc... Vous verrez, seigneur comte, ajouta-l-il en s'adn'ssnnt à Ca:^ieiniellior . que ce dopuo Rodrigue est un bel animal. J'ai vou'u le tuer l'autre jour, pyrce qu'il boitait de la façon du monde la plus disgracieuse.... Je n'aime pas les boiteux... Wais j'ai réfléchi, et à l'heure qu'il est. ie donnerais de bon cœur l'Alenk^jo et quelque autre chose, pour ne me point séparer de Rodrigue. Conti en est jaloux.

Castelmelhor s'incjinait et souriait, ce qui. dit -on, avec un roi bavard, ♦■-t la plus spirituelle manière de soutenir la conversation. Par une sorte d'instinct que possèdent les gens nés pour la cour, il se sentait gi-andir dans les bonnes grâces du roi. et apprenait à chaque mot de son maître quelque secret pour s'insinuer davantage. Alfonse avait passé son bras sctus le sien; ils traversaient ensemble la longue galerie qui conduisait aux oppartemens privés.

— Sur mon âme, seigneur comte, s'écria tout à coup le roi, toi ou moi uous boitons : c'est révoltant, voyez!

Castelmelhor rougit. Le roi, par suite de l'accident dont nous avons parlé, ne pouvait faire un pas sans imiter les mouvemcns d'une embarcation tourmvniée pur le roulis. Le moment était souverainement périlleux pour un courtisan novice.

— Votre Majesté, répondit enfin Castelmelhor, vient de me dire qu'elle déteste les boitfux. Dois-jc lui avouer après cela?...

— Tu boites? Allons, mon mignon, je le sais gré de ta franchise. Ce doit être use vie fâcheuse que celle d'un boiteux, mais tout le monde ne peut ressembler au beau Narcisse, et, à tout prendre, — pour un boitfin: — tu n'es pas encore trop mal tourné.

C'était grande pitié de voir ce pauvre enfant malingre, étique, presque difforme, parler ainsi à l'un des plus charmans cavaliers qu'eût vu la Cour de Lisbonne ; mais s'il se trompait grossièrement, il le faisait de bonne foi: ses courtisans étaient parvenus à lui persuader qu'il était, au

Sh> sique comme au moral, l'idéal de la perfection humaine. Castelmelor se hâta de s'humilier devant la supériorité prétendue de son souverain.

— La beauté, murmura-l-il, est à sa pbce sur un trône, et ce serait acte déloyal que d'envier à son roi les dons précieux que le ciel lui a départis.

— Me-soigncurs, s'écria le roi en se retournant vers la foule des genliibhommes qui l'atteudail à la porte de ses appartemens, Vénus et Bacchus me sont tcnioins que ce petit boiteux que voilà a plus d'esprit à lui seul que vos épaisses cervelles réunies. Si mon très cher Conti ne le fait pas assassiner avant huit jours, il pourra Lieu lui voler sa place... Vous pouvez baiser noire main, seigneur comte.

Et Alfonse. avec cette dignité qui ne peut entièrement abandonner les lois, si bas qu'ils soient tombés d'ailleurs, congédia le nouveau courtisan.

Don Louis avait besoin de se remettre; au-lieu donc de continuer à faire antichambre, il voulut gagner les jardins afin de recueillir ses idées. lin se retournant, il aperçut Conti, dont l'œil fixé sur lui avait une expression dt; dépit jaloux et hostile. Ca;telmelhor. avait, infuse, la Nciencp d« la vie de cour. Il poussa droit au favori, le salua fort respectueusement et dit :

— Flairait-il au seigneur de 'Vintimiglia de m'accorder un instant d'audience?

— Pas à présent, répondit sèchement Conti

— Je l'entends ainsi., reprit Castelmelhor. qui s'inclina de nouveau jusqu'à terre, mais dont la voix s'affermit cl prit une nuance de lierlé ; — dans une heure, j'attendrai votre seigneurie dans telle partie du jardm qu'il lui plaira de m'indi jucr.

DU FIRMAMENT. "Si

tlonti, étonné de ce changement, releva son ccil snr le jeune comU'. qui soutint ce regard avec hauteur.

— Et si je ne voulais pas vous accorder ce rendez-vous, mon jeune seigneur ? demanda le favori.

— Je n'en solliciterais pas un second.

— En vérité?

— Je suis l'aîné de Souza, seigneur Conli.

— El comte de Castelmelhor. je lésais... Moi, je ne suis qu'un pauvro l^entilhomme; — mais le roi m'a fait chevalier du Christ, gouverneur de i'Algarve et président de la cour des Vingt-Quatre.

— Ce que le roi mineur a fait, la reine régente pourrait le défaire.

— Elle n'oserait.

— Il ne faut point compter, seigneur de Vintimiglia, sur la faiblesse d'une femme qui a conquis son trône... Mais on nous observe. Où doiije vous attendre dans une heure ?

— Au bosquet d'Apollon, dit Conli, j'y serai.

Castelmelhor fit aussitôt sa révérence et se rendit aux jardins du palais.

— En un jour , gagner l'oreille du roi et celle du favori! se disaient les courtisans étonnés. — Malpesle ! ce campagnard en sait plus long que

ROUSl

— Je veux gagner les quatre cents pistoles que m*a prorais votre mu- Eificence, répliqua le Padouan.

— Tu m'apportes le nom que je l'ai demandé?

— J'ai eu de la peine, bien de la peine, el j'espère que votre excellence jnie récompensera comme si ma découverte n'était pas inutile.

— Inutile ? répéta Conti.

— En ce sens qu'elle vient trop tard, puisque vous savez le nom de notre homme aussi bien que moi.

— Je ne te comprends pas.

— Me suis-jo trompé? tant mieux ! Il me semblait pourtant que votre «xcd'.ence s'entretenait tout à l'heure avec le jeune comta de Casielmelhor?

— Eh bien?

— Vous ne l'avez pas reconnu? demanda le Padouan avec un étonncnient véritable.

— Reconnu qui ? le comte? s'écria Conti. Tu es fou...

— Ma foi, dit froidement l'Italien, votre excellence a peu de mémoire ! Et si un homme m'avait fait , à moi , qui ne suis qu'un pauvre diable, une marque semblable à celle qui décore votre visage...

— Pas un mot de plus, sur ta vie ! murmura Conti qui paiit de colère 3U souvenir de la scène de la veille. Puis il ajouta comme en se parlant à dui-même: — Le comte! ce serait le comte!... Au fait, lorsque j'aperçus îa ligure de cet audacieux inconnu, il me sembla reconnaître vaguement... Oui, je nie souviens à présent : c'était lui.

Au lieu d'entrer chez le roi, Conti se prit à arpenter l'antichambre à grands pas. Plus il réfléchissait, plus il se perdait dans l'explication ée ce fait étrange : dans quel but Castelmelhor avait-il pris ce déguisement? Pourquoi cette insulte gratuite et sanglante à lui, Conti, que redoutaient les plus puissans? El encore, l'insulte une fois admise, pourquoi cette entrevue, dans une heure, au jardin du palais?

— Ce fou d'Alfonsea dit vrai, prononça-l-il si basque le Padouan ne put l'entendre. Si je laisse vivre cet enfant, il me perdra... Je ne lui en donnerai pas le temps.

11 vint se poser en face d'Ascanio Macarone et le toisa quelques instans en silence.

2G LES CIlEYALIEnS

Tu es un espion adroit, diL-il enfin ; — Es-tu un spadassin sans pour?

— A Florence, répondit le Padoua'i, j\vi servi le marquis de Santafior, qui avait la plus belle femme de llialie tt qui était jalnux : j'ai tué cinq cavaliers on quatre mois, et j"ai quitté la ville pt ur éviter le gibet. — A Parme, où je me retirai, la comtesse Aldca Ritti nie donna mille piastres pour assassiner un sien cousin, qui lui faisait ombrage et dont le nom. tenait trop de place au testament de son mari; je gagnai les mille piastres de la comtesie.En France, j'ai été valet de .M. de Oeaufort; mais là» les gens se défendent et le métier est trop dangereux. — Je suis venu à lisbonnc. en passant par FEspagne, où, chemin faisant, j'ai envoyé en l'autre monde un jeune fat d'oydor qui voulait devenir le gendre d'un alcade malgré ce digne magisirat. — Je n'ai rienfcit encore en Portugal, et suis l'humble valet de votre excellence.

Macarone, à ces derniers mots, s'inclina profondément, retroussa sa moustache et caressa la garde de sa longue rapière.

— CVst bien, dit Conii, qui ne put s'empêcher de sourire. Par mes nobles ancêtres ! si tu manies aussi dextrement de moitié l'épée que la langue, tu dois être un merveilleux serviteur. J'aurai besoin de toi, peut-être. Ne quitte pas cette place, et, dans une heure, tu rec.evrasmes ordres.

Le favori tourna le dos. Macaronc aliendit une seconde, espérant toujours qu'il mettrait la main à la poche ; mais, voyant qu'il n'en faisait rien, il s'élança sur les pas de Couli et saisit sa main qu'il baisa avec transport.

— Je remercie le hasard, s'écria-t-il, qui m'a fait trouver un si noble maître. Corps de Bacchus ! je ne me sens T;as de joie. Quand vous parliez, il me semblait entendre la voix du généreux marquis de Santafior, mon ancien patron ; je croyais sentir encore ma main pleine des beaux ducats floreniins de sa seigneurie.

A ce trait Conli se dérida tout à fait.

— Tu es un rusé coquin, dit-il. Tiens, prends cet à-compte. Si je suis content de toi, tu ne regretteras ni le marquis de Santafior,' ni la comtesse Ritti ni même M. le duc de Rcauforl , qui fait trop bien ses affaires lui-même pour avoir bcsom d'un maraud de ta sorte.

11 jeta sa bourse, et Macarone la saisit à la volie. Quand le favori eut quitté l'antichambre, Macaronc se mit à inventorier le contenu de la bourse.

— Deux, quatre;, six, murmurait-il en laissant glisser les pistoles dans sa main ; — décidément, ce fils de manant me traite un peu trop sans cérémonie... Huit, dix, douze, quatorze... on dirait qu'il oublie qu'il parle à un bon gentilhomme... seize, dix-huit... je l'en ferai souvenir, morbleu !... vingt. Il n'y a que vingt pisioles ! de par tous les diables I il n'y a qu'un enfant de boutique pour s'imaginer qu'on puisse être insolent h si bon marché !... Oh ! oh ! vous changerez de façons, mon maître, ou loin de tuer Caslelnielhnr piur voire compte, je pourrais biea vous tuer pour le compte de Casielmelhor. Je suis comme cela, moi.

Le Padouan serra la bourse et reprit sa faction. , Le palais d'Alcantara, bàii aux portes de Li.-bonne, au milieu du quinzième siècle, par Alphonse V, surnommé l'Africain, à cause de ses nombreuses victoires sur les Maures, était célèbre pour la magnificenco de ses jardins. Jean IV, après sa réintégration au trône de ses pères, les avait restaurés et embellis au point que les poètes du temps, race peu nombreuse en Portugal, mais d'autant plus emphatique, pouvaient les comparer sans trop d'exagération aux fameux jardins des Hospérides et autres parterres mythologiques. Suivant la coutume du temps, ilsétaient orné» d'une grande profusion de divinitéspaionnes;le bosquet d'Apollon, lieu assigné pour le rendez-vous de Casielmelhor et de Conti, emprun-

tait son nom à un groupe, représentant le dieu de la poésie, muni de sa lyre, et entouré de ses newf inévitables sœurs.

Long-temps avant que l'heure se fût écoulée , on aurait pu voir le jeune comte errer autour de ce bosquet. Il marchait rapidement et à pas saccadés, comme un homme absorbé par ses méditations.

Sa préoccupation n'était point sans motif. Ce rendez-vous donné ou plutôt imposé au favori, était une sorte'de défi qu'il fallait soutenir a tout prix. Mais comment? — Nouveau venu, de la veille, sans autre appui à la cour que la bienveillance fortuite d'un roi imbécile et qui, à ce moment peut-être, l'avait oublié déjà. Que faire contre un homme, assis dès long-temps à la première place et résolu sans doute à ne reculer devant aucun moyeu pour se maintenir au posfe qu'il avait conquis? Aussi Castelmelhor ne prétendait-il point déclarer la guerre avant d'avoir proposé la paix. Sou esprit froidement réfléchi et audacieux à la fois , comprenait qu'il manquait à ce favori plébéien Tappui et Famiiié d'un grand seigneur de naissance, et, sur celte chance, il jetait hardiment tous ses espoirs d'avenir. Il ne se dissimulait nullement ce qu'avait de précaire la base de ses espérances, mais, en suivant la route battue, il evit trouvé Conti toujours sur son chemin. 11 lui aurait fallu attendre long-temps peut-être, ou se résigner à tenir un rang secondaire ; or, cet orgueilleux enfant qui foulait dédaigneusement et avec réflexion sous ses pieds les rigides vertus de sa race, avait conservé entière dans son cœur l'indomptable fierté des Souza : il pouvait souffrir un rival, en gardant Tarrièrepensée de le renverser, mais point de supérieur.

Il avait mûrement et long temps balancé les inconvénienset les avantages de cette démarche; Ce n'était point un partage qu'il compiait offrir à Conli.Quelque précieuse que pût être pour le favori l'alliance d'un Souza, Castelmelhor comprenait qu'il est tel bien qu'on n'aliène à aucun prix. 11 avait son projet, qui en apparence, ne pouvait faire ombrage à Conti, et qui néamoins, mis à exécution, devait faire de lui, Castelmelhor, l'homme le plus puissant de Portugal après le roi; si fortune incalculable, haute naissance, talent et audace reunis sont une source certaine de puissance. Ce projet, il est vrai, détruisait d'un seul coup le bonheur de Vasconcellos, son frère ; mais qu'importe le bonheur d'un frère à l'homme que possède la soif de parvenir ?

Telles étaient les pensées de l'aîné de Souza qui , plein de crainte et d'impatience à la fois, comptait les minutes en attendant l'heure de l'entrevue. Tandis qu'il tourmentait sa cervelle afin de préparer quelque argument nouveau pour le combat de ruses qui se préparait, le hasard lui forgeait une afme puissante et sur laquelle il n'avait pu compter jusque-là.

Baltazar, ce trompette de la patrouille que nous avons vu jouer un rôle dans l'assemblée des métiers de Lisbonne à l'auberge d'AIcantara. n'avait point renoncé à ses entrées au palais, bien qu'il eût abdiqué sa dignité de trompette des Fanfarons du roi. Sa femme occupait un petit emploi d'intérieur ; il s'était dépouillé des signes distinctils de sa nouvelle profession, et se promenait dans les jardins, guettant le moment favorable de pouvoir entrer au palais et arriver jusqu' i sa moitié. Au détour d'une allée, il se trouva face à face avec Castelmelhor. L'ancien trompette se découvrit à la vue d'un gentilhomme, et allait passer soa chemin, lorsque son œil rencontra par hasard le regard du jeune comte. 11 poussa une exclamation de surprise.

— Le seigneur Simon eu costume de cour! se dit-il. Allons, j'en étais sûr. L'ouvrier drapier d'hier avait beau faire : il ne me donnait point le change ; j'avais deviné, sous son pourpoint de drap, l'homme habitué à porter la soie (^ les dentelles. Mais que fait-il ici?

Baltazar revint sur ses pas et fut se placer au milieu de la route que suivait Castelmelhor.

28 lES CnEVAUF.RS

— Salut à notre vaillant général ! dit-il.

(ILasijimelhor leva les yeux, et, voyant un inconnu, tourna le dos avec liumour.

— Ilolk ! seigneur Simon, reprit Baltazar en le suivant, vous ne m'érliappcroz pas ainsi. Cet habit brodé a-t il fait de vous un autre homme, «m quelques heures de sommeil ont-elles suffi à vous ôler la mémoire de vos amis de la veille ?

Au nom de Simon, le comte avait treç^ailli. Ce n'était pas la première fois qu'on le prenait pour son frère ; il n'eut donc pas de peine à retenir un léger- mouvement de surprise, et se tourna vers Baltazar en souriant.

— Tu m'as donc reconnu, mon brave, dil-il?

— Mon gentilhomme, s'écria gaîment Baltazar, ce n'est pas à moi qu'on en passe. Et d'abord, depuis quand les ouvriers drapiers portentils des chiffons de celte sorte?

11 tira de son sein le mouchoir du cadet de Souza. et l'agita au dessus de sa tète d'un air de triomphe. Castelmclhor n'avait garde de comprendre ,' il reconnaissait la broderie du mouchuir de son frère, mais comment le mouchoir se trouvait-il au pouvoir de ce rustre? Sans savoir où le mènerait ce manège, un peu par curiosité et beaucoup par habitude de dissimulation, il résolut d'accepter le rôle que lui offrait le hasard, et do lie point se faire connaître.

— Ah ! tu as gardé mon mouchoir ? demanda-t-il.

— Et je le garderai toujours, don Simon ; c'est un gage entre vous et Tiioi, ontre le grand seigneur et le pauvre homme, un gage qui me dira, bi je venais à l'oublier, qu'il est au monde un noble qui a eu miséricorde d'im vilain. El croyez-moi, en sauvant la vie à ce noble, le vilain n'a pu acquitter encore qu'une bien faible partie de sa dette.

— Peste 1 pensa don Louis; ce brave garçon m'a sauvé la vie !... Où diable mon frère a-t-il été se fourrer!

— Jp suis heureux de vous avoir rencontré, reprit Baltazar. C'est une entreprise dangereuse que celle où vous vous, êtes engagé. Conli a le bras long, et ceux qui lont attaqué jusqu'ici sont morts.

Don Louis était tout oreilles. Ces derniers mots, qui se rapportaient parfaitement à sa propre situation, contenaient un terrible pronostic ; il fiàlit.

— Qai l'a dit que je m'attaquais à Conti? demanda-t-il vivement; puis, se souvenant aussitôt de son rôle, il se hâta d'ajouter : — V^is, si je suis prudent ; j'ai pu me défier un instant de toi.

— Oui, prononça lentement Baltazar, vous êtes prudent aujourd'hui, TOUS ne reliez pas hier, il me semble voir en vous d'autre changement quo celui du costume... Mais que m'importe? Le danger est grand, je lerépète, car le favori a des stylets bien affilés à son service; mais nous sommes nombreux, nous, et nous vous avons jure obéissance. Si vous Yous hâtez de frapper, les autres tiendront leur serment; que vous vous liâtiez ou non, moi je tiendrai le mien, et puisse Dieu permettre que le jour où le poignard de l'assassin menacera votre poitrine , Baltazar soit Jà pour mettre son sein enlre le poignard et vous.

Castelmelhor écoutait, plongé dans une muette stupeur. Il comprenait vaguement , maintenant, qu'une vague conspiration s'ourdissait dans son sein contre le iavori, cl que son frère était le chef de cette conspiration.

— En deux jours! se disait-il avec une inexprimable surprise, — don Simon n'a pas perdu son temps, et il me faudra courir, si je veux le gagner de vitesse... Mon brave ami, reprit-il en s'adressant à Baltazar, je suis touché de ton dévoûment,sois sfir qu'il sera généreusement récompensé. En attendant que je puisse faire mieux, voici poucle service que tu me rendis hier.

Le comte avait tiré sa bourse et la tendait à Baltazar. Celui-ci se rc-

cula brusquement ; puis, revenant d'un saut, il mit la main sur l'épaule de Castelmelhor et le regarda en face. Le résultat de cet examen ne so fit pas attendre. Baltazar, douéd'une force extraordinaire, saisit le comto à bras le corps et le terrassa comme il eût fait d'un enfant ; puis , appuyant son genou sur sa poitrine :

— De Tor I murmura-t-il, don Simon ne m'aurait pas offert de l'or... Qui es-tu?

Et, avant que don Louis eût eu le temps de lui répondre, il mit la main sous ses vèteuiens et en sortit un long poignard.

— Ecoute, dit-il, si lu n'avais que mon secret, je te pardonnerais peut-être, mais tu m'as volé celui de don Simon, il faut recommandeton âme h Die».

— Quoi ! tu m'assassinerais ainsi, dans le jardin du palais, voulut dire Castelmelhor.

— Pourquoi pas ?... Fais ta prière, te dis-jc.

Il y avait un calme effrayant sur la figure de Baltazar. Don Louis se vit perdu.

— Mais, malheureux, dit-il avec désespoir, je suis son frère, frère do Simon de Vasconcellos.

— Simon de Vasconcellos ! répéta Baltazar, le fils, du noble comto do Castelmelhor ! Oh ! lu dis vrai, sans doute, en lui donnant ce nom : tel

. père, tel, fils; mais tci. son fère! toi, l'aîoé de Souza !... Tu uiens ! 11 leva son poignard. Don Louis était brave, mais cette mort indigne et obscure l'épouvanta.

— Pitié ! pitié! cria-t-il d'une voix déchirante; au nom de mon frère, pitié!

Baltazar passa la main sur son front d'un air égaré.

— Son frère 1 murmura-t-il ; moi, répandre le sang de son frère!... Et si je laisse vivre cet homme, qui me répond de lui?... Que faire, que faire, mon Dieu !

— Tieiis, regarde, et vois si je mens, reprit Castelmelhor en montrant son anneau, connais-tu l'écusson de Souza ?

— Non, dit Baltazar, mais ton blason ressemble en effet à la brodcrio du mouchoir de don Simon. Relevez-vous, seigneur, je ne vous tuerai pas... pas aujourd'hui. Je ne vous demande pas même serment de ne rien révéler de ce que vous venez d'apprendre, car en l'apprenant vous avez manqué à l'honneur, et je ne croirais pas à votre serment. Mais je veillerai sur vous, et si jamais vous poussiez l'inl'amie jusqu'à trahir votre frère, nous nous reverrions, seigneur, une fois, une seule fois, face à face comme aujourd'hui,— et sur l'àtne de mon père, don Simon serait bien vengé I

Baltasar s'éloigna lentement. Comme il disparaissait sous l'ombrage d'un massif, don Louis vit s'avancer, du côté opposé, le seigneur Conii de Vinlimiile, escorté suivant son habitude d'une douzaine de chevaliers du Firmament, habillés en gardes du palais.

YIL

Le comte de Ca-stelmelhor eût désiré avoir quelques instans pou- so recueillir après ce rude assaut; mais Conti s'avançait rapidement , et il ne put faire autre chose que d'aller à sa rencontre. Le favori venait de passer une demi-heure avec le roi ; il avait pu voir qu'Alfonse était plus soumis que jamais à son influence, et ce fut d'un air dédaigneux et plein de suffisance qu'il aborda l'aîné de Souza.

— Mon jeune seigneur, lui dit-il, bien que je donne communément audience, à ceux qui veulent m'cntretenir, dans mes appartemens.il m'est venu désir de ne vous point refuser cotte entrevue que vous m'avez de-

mandée assez cavalièrement ce matin. C'est un caprice ; parlez, mais soyez bref; je vous écoule.

— Seigneur de Vintimille, répondit Casfclmelhor du même ton, bien que j'aie pour coutume de ne point m'aboucher avec d'autres gens qu'avec ceux do ma sorte, il m'est venu désir de vous assigner cette entrevue que vous avez failli refuser ce maiin. C'est uu caprice, et je serai bref, parce que je n'ai pas de temps h peidrc.

— C"cst une gageure! s'écria Conti en riant; vous avez voulu voir jusqu'où .pouvait aller ma patience !

— J'ai voulu vous dire que vous marchiez sur une planche suspendue au dessus d'un précipice, et qu'un geste de moi, — Castelmelhor frappa du pied. — pourrait briser la planche et vous lancer dans l'abîme.

— Forfanterie que tout cela! mon jeune maître, dit Conti, qui ne put s'empêcher de frémir.

Castelmelhor garda un instant le silence. Il avait rapidement changé dans sa tôte son ordre de bataille. Le secret qu'il venait de découvrir lui fournissait une réserve puissante, et c'était maintenant par lacrainl© qu'il voukiit agir sur le favori.

— Faites éloigner ces hommes, dit-il froidement. — Ce que j'ai à vous communiquer, nulle oreille ne doit l'entendre.

— Je crois savoir, comte de Casielmelhor, répondit Yintimille, qui le confondait toujours avec son frère et voulait foire allusion à la scène de , la place; — je crois savoir que votre cpée est leste à sortir du fourreau. Ces hommes ne me quitteront pas.

Don Louis laissa errer sur sa lèvre un sourire de mépris et dénoua le ceinturon de son épée, qu'il jeta au loin dans 1g pai terre.

— Faites éloigner vos hommes, répéta-t-il.

Sur un geste de Conti, les fanfarons du roi se retirèrent à distance.

— Maintenant, écoulez, reprit Casielmelhor, et n'interrompez pas. Vous avez pour tous l'aveugle affection d'Alfonse VI, c'est beaucoup; mais vous avez contre vous la haine de la noblesse et du peuple, c'est davantage. — Un mot prononcé devant la reine-mère peut vous perdre, parce que la reine-mère a l'amour du peuple et le respect des nobles ; ma mère, dona Ximona, est l'amie de Louise de Guzmau ; ce mot, si je veux, sera prononcé demain.

— Et si je veux, moi, dit Conti, dans une heure...

— Vous me ferez assassiner? Erreur.... Mais je vous avais dit de ne me point interrompre; tâchez de vous en souvenir... La noblesse, de son côté, n'attend qu'un signal pour se ruer sur vous. Ce signal , s'il est donné par moi, sera entendu, car tout bon gontilhomme aime et respecte le sang de Souza à l'égal de celui de Bragance... D'un autre côté encore, le peuple... Oh ! ne souriez pas, seigneur de Viniimille, c'est ici que le danger est menaçant, redoutable et certain : Le peuple conspire.

— Je le sais.

— Vous croyez le savoir. Vous pensez qu'il s'agit ici de quelque tumultueuse assemblée où un millier de bourgeois couards se rassemblent pour mettre en action la fable d'Esope, et crient : à mort le tyran ! sans qu'il se trouve un seul conjuré assez brave pour exécuter cette dérisoire sentence? Vous vous trompez, seigneur de Viniimille. Le fabuliste n'aurait ptjini irouvé matière à raillerie dans la conspiration dont je vous parle, car celte conspiration a une tète pour déUbérer et un bras pour servir la tête.

— C'est vous ! interrompit Couli.

— Non pas moi, dit avec calme Castelmelhor, — mais un plus redoutable. Le bras... c'est un bras robuste, seigneur de Viniimille, et quand ce bras tiendra le poignard levé sur vous, comme tout à l'heure il le tenait sur moi, un décuple rang de vos grotesques chcvaliçrs ne saurait pas garder votre poitrine.

— Vous avez dit vrai, seigneur coiiUe, sauf en un point. C'est vous qui êtes le chef de cette conspiration ; comme tel, vous méritez de mourir, et vous mourrez. — Quand vous serez mort, elle tombera d'elle-même, car le bras ne frappe plus quand la tête a été tranchée.

Castelmelhor se mordit la lèvre et croisa les bras sur sa poitrine. L'erreur de Conli était évidente; mais comment la lui faire apercevoir?

— Vous ne dites phis rien? reprit le favori; croyez-moi, ce n'est pa3 à votre âge qu'il faut jouer sa tête sur ces chances compliquées où se perd l'expérience des vieillards.

— Je réfléchis , répondit Castelmelhor , que l'erreur ou l'entêtement d'un homme peut déjouer les plans les mieux combinés. Je vous tiens, seigneur de Vintimille ; vous ne pouvez m'échapper qu'en vous perdant vous-même, et vous allez vous perdre en croyant vous sauver... Je n'ai plus qu'un mot à dire, écoutez encore : cette' conspiration, je l'ignorais il y a une heure; je l'ai découverte au péril de ma vie, ici même,— car elle est vaste et ses agens vous entourent. — Si je meurs , l'association verra en moi un martyr. Demain, ce soir peut-'ètre, je serai vengé; si vous m'aviez cru, au contraire , vous auriez vaincu la conspiration, dominé la noblesse et bravé le pouvoir do la reine-mère.

11 y avait dans la voix du jeune comte une fermeté calme, qui ne permettait pas de mettre en doute la vérité de ses paroles. Conti hésitait ; Castelmelhor se sentit assuré de la victoire.

— Y aurait-il méprise ? murmura le favori, et ne serait-ce point lui qu'a suivi le Padouan?... Seigneur comte, poursuivit-il tout haut, quel âge a Simon dé Vasconcellos votre frère ?

— Mon âge.

— On dit que vous vous ressemblez de visage?

— Au point que vous avez pris, je le devine, Simon de Vasconcellos pour le comte de Castelmelhor, seigneur de Vintimille.

— C'est donc lui qui est le chef?...

— Je puis vous le dire maintenant, car il ne restera point à votre merci^ — Enfin nous nous entendons, n'est-ce pas? Faisons nos conditions. Vous êtes en mon pouvoir, vous le savez; je pourrais donc vous demander la moitié de vos honneurs pour rançon : ce ne serait pas trop ; mais je tiens à sauver don Simon , et j'exige de vous un ordre du roi, qui commande à dona Inès de Cudaval de me prendre pour époux.

— El nous serons amis? dit vivement Vinlimille.

— Non pas... nous serons alUés. Vous pourrez vous appuyer sur moi pour regagner la noblesse, et vous tenir pour assuré que la reine-mère n'entendra point parler de vous. Quant à la conspiration, je m'en charge, s'il vous plaît.

— Cependant...

— J'y tiens. Don Simon sera envoyé sain et sauf au château de Vasconcellos où il restera jusqu'à nouvel ordre en exil. Et maintenant regagnons le palais, et vous me direz en chemm pourquoi vous faisiez allusion à mon épée.

— Cher comte ! s'écria le favori, vous m'y faites songer; je vous dois a ce sujet réparation.

Et, tâchant de se donner les laçons de la courtoisie chevaleresque, Conti détacha le ceinturon de sa riche épée et voulut l'attacher au côté de Castelmelhor ; mais celui-ci esquiva cet honneur douteux, et, courant ran)asser sa rapière, il boucla son ceinturon en disant :

— il y a trois cents ans, soigneur de Vintimille, que Diego de Vasconcellos conquit celte arme sur les infidèles... Vous ne me dites pasco que vous a fait mon frère?

Le front du favori se rembrunit.

— Votre frère, dit-il, m'a outrage publiquement.

— C'est un noble et audacieux entant! pensa Costelmelhor dont un

32 Les chevaliers

^oupir souleva la poitrine. — Il se souvient, lui, des dernières paroles de notre père... Et comment vous a-l-il outragé?

— Par mes nobles ancêtres ! s'écria Conti furieux, il m'a appelé fils do boucher.

— Il faut lui pardonner, seigneur de Vinlimille, dit Castelmellior, avec lin méchnnt sourire ; — peut-être ne savait-il point vos autres litres.

Un éclair de haine illumina le regard de Coati, qui s'inclina cérémonieusement en murmurant :

— J'aurais sans doute mauvaise gàce, soigneur comte, h ne point accepter celte excuse, et je vous en suis reconnaissant autant que je le dois.

Ils montaient le perron du palais.

L'étonnement des courli.-ans fut au comble en voyant l'aîné de Souza. ^■appuyer familièrement sur le bras du favori. Le roi lui-même fut un instant frappé de colle circonstance.

— Voici, dit-il, notre très cher Conti qui prend son successeur en croupe de peur de le perdre en chemin. C'est très plaisant. Moi, je lui avais conseillé de l'iissasiiner.

Puis, s'adressanl aux courtisans :

— .Messieurs, je vous engage à gagner l'amitié de ce bambin de comte;, il me plaît, et j'exile... voyons, qui exilcrai-je?... j'exile dun Pedro d'Acunlia qui se fait vieux, pour nommer le petit comte genlilhoiume de ma chambre... Sévcrim, vcius en expédierez ce soir les provisions... Boni Louis de Souza, nous vous donnons licence de baiser notre main royale.

Conii s'efforça de sourire et complimenta gauchement le nouveau dignitaire. Les autres courtisans se confondirent en félicitations exagérées. Costelmelhor coucha au palais cette nuit.

En traversant l'antichambre pour regager son appartement, Confe trouva le beau cavalier de Padoue qui l'aiteiidait d-j pied ferme.

— Misérable coupe-jarret, lui dit-il, je te chasse !

— Je n'ai pas bien compris votre excellence, balbutia Macarone; — elle a dit?..

— Je te chasse !

— Votre excellence n'y songe pas... commençait Macarone... Mais Conti ne l'enlendait plus; sans faire atteniiou au lieu où il so trouvait, il s'était jeté dans un fauteuil, et il se frappait le front avec uii dépit désespéré.

— Qui donc me vengera de ce Castelmelhor l murmurait-il. Le Pcdouan s'approcha doucement.

— Est-il donc h l'épreuve de ceci ? dernanda-t-il en montrant un stylet italien d'une longueur démesurée.

— Le tuer ? dit Conti en se parlant à lui-même ; — non. Mais le tromper, et me servir do lui.

— Je puis donner un bon conseil fout aussi bien que frapper un bûii coup, dit l'Italien qui remit son stylet dans sa manche.

— Peut-être ! s'écria Conti : ma' tête se perd ; mes idées se troublent ; tu vas penser pour moi celle nuit.

Et, saisissant le bras du Padouan, il lui raconta son entrevue avec Castelmelhor et la promesse qu'il avait faite d'un ordre du roi pour forcer la jeune héritière de Cadaval à donner sa main au comu>.

— L'ordre est expédié déjà, coniiima-t-il, ainsi qu'un autre que Castelmelhor m'a également extorqué.

— Esl-cUe bien riche, cette belle enfant ? demanda Macarone.

— Assez riche pour acheter la moitié de Lisbonne.

— Alors vtius avez bien fait de donner cet ordre.

— Tu railles je crois !.. Une fois possesseur de celle fortune, Castelmelhor sera loul puissant.

— Votre excellence ne me laisse point finir. Vous avez bien fait dedonner cet ordre, — unis il faut empocher son exécuiiou.

— Comment faire ? .,i • . i

— Attendez donc ! il y aurait mieux que cela... Je veux mille pistoles pour le conseil que je vais donner à \oire Excellence.

— Tu les auras; parle!

— Avec les 375 que votre excellence me doit, cela fera 1,3/5, ou i,4U0 afin d'éviter les i'raclions...

— Ton conseil, drôle, ton conseil!

Voilà! — il faut épouser vous-même la jeune héritière de Cadaval.

Conti bondit sur son siège à cette idée. Ce mariage avec Inès Pereira lui donnait des droits au diicbé de Ladaval : il devenait d'un même coup le plus haut seigneuret le plus riche gentilhumme delà cour de Poriugal.

— Ascanio ! s'écria-t-il d'une voix tremblante , si tu^ me donnes un moyen de réahser cet espoir, je te promets ton pesant d'or.

— Marché conclu, dit Macarone. J'ai mon idée; je vais y réfléchir.

Et il prit congé de Son Excellence pour se livrer a celle importante occupation.

Il est bon de dire au lecteur, avant de clore ce chapitre, qu'au moment où finissait l'entrevue de Caslelmelhor et de Conti, dans le bosquet d'Apollon, Baltazar avait montré à demi sa large carrure derrière la statue. Il était parvenu à gagner ce poste à l'aide de longues branches qui jetaient leur feuillage à l'enlnur du groupe mythologique, et de là il avait assisté à l'entretien. Renonçant à voir sa femme ce jour-là, il se précipita snr la route de Lisbonne, éi ne s'arrêta qu'aux portes de l'hôtel de Souza.

Doua Xàniena de Souzf».

Dona Ximena et Inès de Cadaval, sa pupille, étaient seules dans un salon de l'hôtel Souza. La noble veuve tenait entre ses mains un livre de prières, à fermoirs d'or, et inkrrompail de temps à autre sa pieuse lecture pour admirer les miniatures délicates, dont quelque peintre excellent et inconnu avait chargé le vélin de hautes marges. Inès brodait une écliarpe de velours, aux couleurs de Vasconcellos. Elle était assise près d'une fenêtre, et son regard inquiet se tournait bien souvent vers la porto extérieure de l'hôtel qui ouvrait ses deux massifs batians au bout d'une vaste cour pavée en dalles de granit.

Le salon où se trouvaient les deux dames avait, comme le reste de l'hôtel, un aspect antique et tout seigneurial. On reconnaissait là cette fière maison qui prétendait faire remonter sa généalogie aux temps de la domanation carthaginoise, et comptait, parmi ses ancêtres, en remontant les siècles, des chefs ibères, des princes visigoihs et des rois de Castille, d'Aragon et de Portugal. Tout autour delà pièce régnait un cordon de ces sombres portraits de famille, dont l'étrange beauté fut le secret des peintres de la vieille école espagnole. Au milieu, vis-à-vis de la porte d'entrée, s'élevait un trophée d'armes où la lance chevaleresque se trouvait pêle-mêle avec la zagaie et le cimeterre contourné des Maures de Grenade. La tapisserie, en cuir de Cordoue, représentait, gravés en or, sur fond bleu obsur, des joutes, des fêtes et des batailles rangées. Au dessus de chaque personnage, on voyait son nom et son écu. Les panneaux de cette magnifique tenture étaient séparés par des colonnettes en demi-relief, supporiani alternativement la croix du Christ et celle qu'on voit aux armoiries de Brag^nce. Aux deux côtés de la pièce, deux larges cheminées, quesurmomaientdes glaces de Veniseaux capricieux encadre- Tiiens, étaient chargées de ces bizarres figures de porcelaine chinoise, qui, de nos jours atteignent un prix fabuleux, et que l'immense commerce des Portugais leur permettait de se procurer aisément. Un grand lustre de ibrohze, sanscrisiaiix, et un tapis de Braga d'une couleur unique, mais éciaiante, complétait le sévère ornement de ce te salle.

Dona Ximena avait déposé son livre de prières et regardait laès avec une tendresse de mère.

— En ce moment, dit-elle, comme si elle eût été sûre que la pensée d'Inès correspondait à la sienne ; — en ce moment, ils sont auprès de Sa Majeslé.

— Dieu reui'le qiie le roi les reçoive selon leur mérite , niurmiira la jeune fille; puis elle ajouta plus bas encore : — Don Simon gagnera le cceur de Sa Majeslé.

Dona Ximena renlendif, et un sourire maternel dérida la tristesse accouiumée de son visage.

— Don Simon ? répéla-t-elle en faisant un signe de caressante raillerie.

— Et don Louis, s'empressa d'ajouter Inès, dont une délicate rougeur vint colorer la joue.

— Oh! ne t'en défends pas, ma fille, reprit dona Ximena d'un ton grave et mélancolique; qu'il soit, après Dieu, le premier dans ton cœur, comme son nom vient le premier h ta lèvre : il l'aime tant, luil Je voudrais vous voir unis déjà. Le ciel a permis qu'un règne désastreux suivît en Portugal une ère de bonheur et de gloire; ceux qui sont jeunes auront sans douie une vie pleine d'amertume ; tu auras du moins, toi, lo bras et le cœur d'un époux pour te protéger et t'aimer.

— Un bras vaillant, un cœur loyal ! dit Inès en relevant la tête avec llerlc. — Vienne le malheur, je ne le craindrai pas, madame.

— J'éiais ainsi autrefois, reprit encore dona Ximena; nous nous aimions comme vous vous aimez, mes enfans, d'un amour légitime et pur. Je fus heureuse... oh! bienheureuse!... maintenant. Dieu m'a repris mon noble Castelmelhor... je suis veuve... je pleure!

Des larmes emplissaient en effet les yeux de dona Ximena ; mais bientôt sa fcrce d'âme reprit le dessus, et ce fut d'un ion ferme qu'elle poursuivit ;

— A cette heure, le marquis de Salnanha, notre cousin, doit les avoir présentés ou roi. Je ne sais, mais je tremble. On fait de ce jeune princa de si déplorables portraits... Simon est impétueux...

— Ne craignez rien pour lui, ma mère, interrompit Inès ; il est impétueux, mais il est si passionnément dévoué à don Alfonse de Portugal, son roi légitime ! Croyez-moi ; mon cœur ne peut me tromper ; nous allons le voir revenir heureux et fier...

Elle n'acheva pas ; une pâleur mortelle couvrit tout à coup son front, et sa main se posa sur son cœur pour en comprimer les battemens précipités.

— Le voici ! murmura-t-elle.

La comtesse se leva aussitôt et se pencha à la fenêtre.

Simon de Vasconcellos venait de passer le seuil de l'hôtel. Il traversait la cour à pas lents et la tète baissée. Un désespoir morne se lisait dans sa contenance. Les deux dames le regardèrent en silence ; la comtesse fronça le sourcil; Inès joignit les mains et leva les yeux au ciel. Après une* minute d'attente, la porte du salon s'ouvrit, et Simon entra.

— Pourquoi ce retour si prompt, Vasconcellos? demanda froidement la comtesse.

— Madame, répondit Simon d'une voix étouffée, pour soutenir l'honneur du nom de Souza, il ne vous reste qu'un fils ; j'ai encouru la disgrâce du rui.

Ximena prit un visage sévère.

— En effet, dii-cUc, celui-là seul sera mon fils qui gardera pour soc souverain respect et amour.

— Ma mère, ne voyez-vous pas qu'il souffre? voulut dire Inès.

Mais la comtesse lui imposa silence d'un geste, et continua d'uuc voix solennelle :

— En l'absence de l'aîné de Souza, j'ai le droit de vous intermgpr, et je suis voire juge. Quelle faute avez-vous commise , Siman de Vasconcellos ?

Le jeune homme se recueillit un instant et raconta la scène de la porte d'Alcantara, en atténuant autant que possible les torts du roi. Les deux Marnes l'inlerrompirent plusieurs fois par des exclamations de surpiisQ et de douleur. Quand il eut fini, Inès prit la main de dona Ximena.

— Je savais bien, moi, dit-elle, qu'il n'était que malheureux. Simon tourna vers elle un regard plein de reconnaissance et de tenn

dresse. La comtesse gardait le silence.

— Et Castelmelhor, demanda-t-elle enfin tout à coup, qu'a-t-il dit?

— Mon frère a suivi le roi au palais, répondit Simon.

— Peut-être a-t-il bien fait, pensa tout haut la comtesse ; — et pourtant, à son âge, baiser la main de l'homme qui vient d'insulter un irère.

— Cet homme est le roi, madame, interrompit Vasconcellos.

— Tu as raison ; j'ai tort... mais, vous-même, don Simon, pourrez- Tous pardonner à sa majesté...?

— Pardonner au roi ! interrompit encore Vasconcellos avec un étonnemenl qui peignait mieux que toute parole sa loyauté naïve et sans bornes; — pardonner au roi, dites-vous! je suis à lui, madame, à lui jusqu'à la mort !

Inès regardait son fiancé avec admiration ; un subit enthousiasme éclaira le visage de la comtesse.

— Oh 1 tu es bien mon fils ! dit-elle en ouvrant ses bras, et que Jean, mon époux, serait fier de t'entendrel

Simon tomba sur le sein de sa mère. Ce souvenir soudain de son père mort, jeté au travers de sa douleur récente , amollit son cœur et amena une larme à ses yeux.

— Senora, dit-il à Inès en se relevant, ce malin j'avais un vaste et brillant avenir; la vie se montrait à moi pleine de promesses de gloire et de fortune ; j'étais digne peut-être de prétendre à votre main. Ce soir, je suis un pauvre gentilhomme destiné à traîner loin de la cour une existence obscure et inutile. Je suis moins que cela, car j'ai fait un serment, et pour moi le jour du péril approche. — Vous aviez promis d'être la femme du brillant seigneur ; le pauvre gentilhomme n'aura point la lâcheté de se prévaloir de cette promesse.

Vasconcellos s'arrêta ; il sentait sa force l'abandonner, et s'appuya sur un siège pour attendre la réponse d'Inès.

— Madame! ma mère! s'écria celle-ci dont la voix s'étouffait sous ses sanglots, vous l'avez entendu!... Suis-je donc si tombée à vos yeux, Vasconcellos? Que vous ai-je fait pour m'atiirer cet outrage? Oh ! savaisje, moi, ce que c'était que ce brillant avenir dont vous me parlez? Et si

Îiarfois j'y pensais, était-ce pour un autre que pour vous?... Mais parlezui donc, madame; dites-lui qu'il est injuste et cruel; diies-lui que, s'il voulait repousser ma main, il fallait qu'il le fît hier; — et qu'aujourd'hui, en le voyant souffrir, j'ai le droit de refuser la parole qu'il veut me rendre, et de rester malgré lui sa fiancée!

Inès s'était mise à genoux et pressait les mains de la comtesse. Celleci regardait alternativement la jeune fille et Simon qui, succombant à son émotion, avait perdu la parole et semblait prêt à défaillir.

— Vous êtes faits l'un pour l'autre, dit-elle eufin; — Inès, je le remercie, chère fille; depuis long-temps mon cœur n'avait goiite tant de joie, et toi, Vasconcellos, rends grâces à Dieu, car il t'a envoyé une grande consolation.

Simon s'approcha et porta la main d'Inès à ses lèvres. Celle-ci prit d'abord un visage irriié; puis, souriant tout à coup à travers ses larmes, elle cacha sa rougeur dans le sein de dona Ximena.

— 11 faut nous hâter, mes enfans, reprit celte dernière; les mauvais

3fi LES CDEVALIERS

jours commencenf pour nous. Qui sait quels obstacles ne pourraient point, plus tard, s'opposer à votre union? Demain, vous serez maries.

— Demain! répéta Inès effrayée.

— Domain! s'écria Vasconcellos avec transport.

— D'main, il sera trop lard ! dit derrière lui une voix forte et rude.

Les doux dames pouïsèrent un cri de terreur, et Vasconcellos se retourna en portant la main sur son épce. — Baltazar était debout, immobile sur le seuil de la porte.

— Toi ici ! s'écria Simon qui le reconnut aussitôt ; — qu'y a-t-il ?

— Il y a, répondit tristement Baltazar, que je vous ai trahi et que jo veux tâcher de vous sauver. Après, vous me tuerez si vous voulez.

— Quel est cet homme et que veut-il dire ! demanda la comtesse.

— Madame, dit Vasconcellos, ja vous ai confié naguère que je fis un serment au lit de mort de mon père. Ce serment, vous ne pouvez connaître son objet. Cet homme m'était étranger hier; en échange d'un léger service, il m'a déjà sauvé la vie. Ce qu'il peut me dire doit être ua secret pour tous.

La comtesse prit la main d'Inès et se dirigea vers la porte. Sur le seuil elle se retourna.

— Je prie Dieu qu'il favorise vos projets, Vasconcellos, dit-elle, car vos projets ne peuvent être que ceux d'un fidèle sujet.

— Au nom du ciel, qu'est-il arrivé? demanda Simon, dès qu'il fut seul avec Bnltazar.

— Je vous l'ai dit, répondit celui-ci : Conti sait tout , et cela par ma faute ; il sait que vous êtes notre chef, il sait que c'est vous qi'i l'avez insulté hier. Si j'en avais su moi-même davantage, Conti ne l'eût paignoré.

— Qui a pu te porter à me trahir ?

— Le hasard et l'envie qufî j'avais de vous servir. J'ai pris pour vou' le comte de Ca-ielm.-lhor, votre frère; je lui ai parlé comme j'aurais fait a vous-même. Le comte est plus fin que moi ; il me laissait dire, si bien que j'ai tout dit.

— C'est un malheur; mais, de Castelmelhor à Conti, il y a loin, mon brave, dit Simon avec confiance.

— Pas plus loin , mon jeune seigneur , que de ma bouche à votre . oreille en ce moment.

— Oserais-tu prétendre!..

— Oh! il a fait ses réserves. Vous ne serez pas lue, don Simon. Votre frère a stipulé qu'on se contenterait de votre exil.

— Mais tu mens ou lu te trompes, Baltazar; c'est folie que de t'écoulcr plus long-temps!

— Vous m'écouterez pourtant , seigneur de Vasconcellos , dil Baltazar on se mettant entre la porte et le cadet de Souza ; — dussé-je employer la force, je réparerai le mal que j'ai fait.

Simon se résigna el prit un siège; Baltazar vint se poster devant lui.

— Vous l'aimez bien, n'est-ce pas. cctic belle enfant qui était à la place ou vous êtes assis maintt^nant ? reprit-il d'un ton timide et presque à voix basse. Oh! — ça. c'est là en effet la femme que doii aimer un homme comme vous, seigneur : son front pur rt-flète la pureté de son .Ime. et la douce fierté de son regard dit tout ce qu'il y a de noble vertu dans son cœur. Je la chéris, don Simon., parce que vous l'aimez, et je donnerais ma vie pour épargner une larme à ce grand œil noir qui tout à l'heure se reposait sur vous avec tendresse.

— C'est dpi l'eniliousiasme, cela! dil Vasconcellos (?ii souriant.

— C'est de la démence, plutôt. Depuis hier, je me suis dit cela bien des fois, sf'ignour; mais, que vouloz-voiis ? Je vous aime comme si vous fcliez à la fuis mon maître et mon fils... Votre frère souriait aussi quand

le prenant pour vous, je lui parlais de mon dévoûment. Ne souriez plus, don Simon, il ne faut pas que vous ressembliez à cel homme.

— Parlons sérieusement en effet, dit le jeune homme, et souviens-toi de garder envers mon frère le respect convenable.

— Nous reviendrons tout à l'heure à voire frère, seigneur. Il s'agit maintenant de dona Inès de Cadaval qui, dans quelques heures, avant peut-être, va vous être enlevée.

— Inès enlevée! s'écria Vasconcellos en pâlissant; cet homme nie rendra fou!.. Par pilié, Baltazar, explique-toi.

— Ne devinez-vous donc pas ce qui me reste à vous dire? Votre frère l'aime, lui aussi, ou plutôt il convoite ardemment son immense fortune.

— Mon frère! un Souza!... C'est impossible.

— Et, pour prix de sa trahison, poursuivit lentement Baltazar, Coiili lui a promis un ordre du roi qui doit mettre entre ses mains rhériiicre de Cadaval : j'étais présent au marché.

— Toi... tu as vu, tu as entendu cela?

— Je l'ai vu, je l'ai entendu.

VascoMcellos demeura comme anéanti. Il voulait croire à l'innocence de son fière; mais l'atsurance de Baltazar le confondait.

— El maintenynl, reprit ce dernier, il n'y a pas de temps à perdre; il faut, quand les gens du roi vont venir, qu'ils ne trouvent plus ici Inès de Cadaval, mais Inès de Yasconcellos y Cadaval, votre femme.

— Je le crois, je suis forcé de te croire, dit Simon en baissant la tête ; car ce conseil est celui d'un ami... ô Castelmelhor, Castelmclhor !

— Ce n'est pas le moment de gémir, seigneur; vous avez, Dieu merci, assez de besogne. De suite après la cérémonie, il vous faudra prendre la fuite.

— A quoi bon ?

— Ne vous ai-je pas dit que votre frère, dans sa clémence, a obtenu contre vous un ordre d'exil ? Or, vous savez comment les agens de Conti exécutent ces sortes de sentences : vous serez saisi et conduit à votre terre comme un criminel.

— Et il faut que je reste à Lisbonne, car j'y ai un devoir à remplir. Tu as raison, Baltaz ir, merci... que Dieu pardonne à mon frère !^

Une heure après cette entrevue, tout était en grand émoi à l'hôtel de Souza. Simon, sans révéler à sa mère la honteuse conduite de Castelmelhor, lui avait fait connaître qu'un péril prochain le menaça t lui-même et qu'il fallait que le mariage fîit célébré sur-le-champ. Sa malheureuse aventure de la porte d'Alcanlara et la folle colère du roi motivaient suffisamment d'ailleurs cette mesure. Inès avait consenti, et ses femmes, étoniiées de :etie résolution soudaine, s'occupaient de sa parure. La comtesse, Baltazar, Vasconcellos et un prêtre de Noire-Dame-de-Grâce qu'on avait mandé à cet effet, attendaient la jeune fille. Tout était disposé pour la cérémonie.

Elle parut enfin , pâle et si émue que le bras de sa camériste avait peine à la soutenir. La comtesse fut la prendre par la main et la conduisit au prie-Dieu, où Simon alla s'agenouiller près d'elle. Le prêtre revêtit ses habits pontificaux.

Mais, à ce moment, un grand bruit se fit dans la cour de l'hôtel, qui, en un clin d'œil, fut remplie de cavaliers.

— Hâtez-vous, mon père, dit Simon.

— Il n'est plus temps, dit Ba lazar, et il faut fuir.

— Quoi! l'abandonner ici, sans protection... Jamais î

— Il faut fuir , vous dis-je ; les agens du favori montent ; ils sont à vingt pas.

— Qu'ils viennent! s'écria le jeune homme en tirant son épce. On frappa rudement à la porte du salon.

— Y a-t-il une autre sortie? demanda Baltazar a la comtesse.

— Cette porte masquée donne sur les jardins de l'hôtel.

— Il tant luir! répéta une troisième fois Baltozar.

Et, saisissant Vaconcellos,il l'enleva de terre et l'emporta dans ses bras malgré sa ré>islanc(?.

Sur un ordre de la comtesse, la camériste d'Inès ouvrit la porte, et Manuel Antunez, officier de la pairouille royale, entra, escorté de ses cavaliers. Il jeta son regard autour de la salle Vf parut déconcerté de n'y point voir Vasconcellos. Il n'y avait l'a qu'Inès évanouie , le prêtre de Nolre- Dame-de -Grâce et dona Ximena de Souza.

— 0"' ''ous amène? demanda celte dernière, qui avait recouvré sa conicnanca hautaine et intrépide.

— Un ordre de S. M. le roi, répondit Antunez eu dépliant un parchemin scellé du sceau privé d'Alfonse VI (1).

— S'il est un lieu où le bon plaisir de Sa Majesté soit une loi sacrée, dit la comtesse , c'est la demeure des Souza. Faites votre devoir, seigneur,

Antunez et ses cavaliers se regardèrent interdits.

— Madame, reprit-il en hésitant, il s'agit de votre fils, don Simon de yasconcL'lIos... Une sentence d'exil...

— Mon fils n'est point ici, seigneur.

— On nous a prévenus! murmura Antunez.

El le dépit lui rendant son insolence, un instant comprimée par la présence de la comtesse, il se couvrit et prii un siège.

Le prêtre donnait ses soins à Inès de Cadaval, qui reprenait lentement ses sens.

— - S igneur, dit la comtesse avec un calme méprisant, il y a plus de serviteurs dans la maison de feu mon époux qu'il n'en faudrait pour TOUS faire tenir debout et découvert en présence de sa veuve, mais je raspecie en vous le porteur d'un ordre de Sa Majesté. Au lieu de vous chasser, je me retire.

Dona Ximena prit à ces mots la main d'Inès qui se leva chancelante et s'appuya sur le bras du prêtre; tous trois traversèrent la salle. Antunez les laissa gagner la porte ; mais au moment où la comtesse allait disparaître, il se leva, se découvrit, et, saluant avec une humilité moqueuse :

— A Dieu ne plaise, dit-il, que j'oublie mon devoir de cavalier envers vous, noble senora ; mais demeurez, je vous supplie, et, puisque vous prolesstz un si profond respect pour les ordres de Sa Majesté , veuillez prendre connaissance de celui-ci.

II tendit un autre parchemin, également marqué du sceau du roi. C'était l'ordre intimé à dona Inès de Cadaval , de donner sa main, dans le drlai d'un mois, à Louis de Vasconcellos de Souza, comte de Castelmelhnr.

Dona Ximena pâlit en hsant les premières lignes; quand elle arriva au nom de son (ils aîné, le rouge de l'indignation lui monta au visage.

— Dieu sauve le roi! dit-elle en repliant le parchemin... Je pense, seigneur, que votre mission est accomplie?

Antunez. subjugué par cette dignité calme et à l'épreuve, s'inclina sans moi dire et «sortit.

— Allez, ma 011e, allez! dit la cemtesse d'une voix entrecoupée ; suivez-la, mon père... je veux être seule.

Le sang avait abandonné ses joue; ; elle tremblait, et se retenait convulsivement au bras d'un fauteuil, comme si ses jambes eussent flei hi sous le poids de son corps; Inès et le prêtre voulurent rester près d'elle; mais elle fronça le sourcil et montra la porte d'un geste si impérieux, qu'ils durent obéir aussitôt.

(1) Alionse n'avait point encore le sceau de l'état, qui restait aux mains de la régcûte, sa mère.

Dès que dona Ximena fut seule, deux larmes, long-temps contenues, jaillirent de ses yeux. Elle se traîna, chancelante et s'appuyant aux meubles, jusqu'au portrait de Jean de Souza, qui était l'un de ceux qui pendaient aux lambris, et tomba sans force sur ses genoux.

— Mon Dieu! dit-elle, fais que je me sois trompée ! fais que le soupçoa qui torture et brise mon âme n'ait d'autre fondement que mes folles anxiétés de mère... Non! oh ! non, ce n'est que trop vrai! les rélicences de Vasconcellos, lorsqu'il voulait hâter ce mariage, son embarras lorsque j'ai voulu l'interroger, tciut me dit que Castelmelhor est coupable. Simon, n'osait m'apprenJre cette honte; son cœur généreux répugnait à accuser son frère! son frère! — Ton fils, seigneur comte, ajouta-t-elle avec violence en regardant le portrait de Jean de Souza, — celui qui porte toa nom et attache à son flanc la noble épée, ton fils, qui est un mauvais frère et un déloyal geniiihomme!

Elle se leva et parcourut la salle à grands pas-

— Et cet ordre du roi! reprit elle. — Désobéir! la veuve de Souza désobéir au fils de Jean de Bragance! et cependant dois -je laisser dépouiller Vasconcellos, — le seul enfant qui me reste , — de sa part de bonheur sur celle lerre? Dois-je souffrir que ma pupille soit violemment jetée entre les bras de ce fils indigne?... Ils étaient si heureux ce matin I Elle est si pure, lui, si noble ! leur union eût été si fortunée! Que faire, mon Dieu! prenez pitié!

Torui à coup elle s'arrêta, etcomrnesisaprièreeûtété soudain exaucée,' une expression de radieux espoir chassa la pâleur de son visage désolé.

— La reine, dit-elle, dona Louise, gouverne encore ; dona Louise a la sceau de l'élat et porte la couronne. Cet ordre peut êire révoqué par son ordre. Je vais aller me jeter aux genoux de la reine qui m'aime et qui nous sauvera.

Ije lever du Roi.

Le lendemain matin, Ascanio Macarone, le beau cavalier de Padoue, avait mis la main sur l'expédient qu'il cherchait, lien fil part à Conti, lequel accueilUl l'idée, et donna à l'Italien, non pas son pesant d'or, mais un très notable à-compie ; puis le Padouan sortit du palais et gagna la ville afin d'assurer les préliminaires qu'exigeait la mise à exécution de son plan.

— Voire excellence, dit-il à Conti, en le quittant, sera l'époux de dona Inès et duc de Cadaral par dessus le marché, ce qui vous fera cousin de Sa Itfajeslé (Ij.

Nous retrouverons plus tard l'Italien, elle lecteur saura ce que c'était que son expédient.

En attendant, il nous faudra assister au lever de Sa Majesté Alfonse VI, roi de Portugal, lequel, sans s'en douter, devait jouer un grand rôle dans la réussite des desseins du rusé Padouan.

11 n"y avait , suivant le cérémonial de la cour de Lisbonne , personne dans la pièce où couchait le roi ; mais cette oièce donnait sur une vaste antichambre , doni la porte de communicaiion restait toujours ouverte, et où veillait chaque nuit un des gentilshommes ordinaires. La porte extérieure était close; au dedans et au dehors, étaient couchés, en travers, deux gardes du palais. Cette coutume avait été introduite par Jean IV, qui soupçonnait les Espagnols de le vouloir faire assassiner. Au delà de cette porte, régnait une salle d'armes, dont les chevaliers du Firmament faisaient le service.

Alfonse VI dormait; il faisait nuit encore. Le hasard avait voulu que ce fiit le tour de veille de don Pedro d'Acunha,et Castelmelhor, son suc-

(1) Lej Çadaval sont une branche cadette de la maison de Bragance.

ccsscur, avaif diî le rptnplacor. Le jeune comie se promenait de long en large et à pas K-nis dans ronlichanibrp. Il était f^âle et défait, comme on l'est au sortir d'une longue maladie. Etait-ce la joie immodérée du succès, émit-ce le remords qui avait ainsi pesé sur lui durant celle première nuit de veille? Pas un instant le sommeil n'était venu solliciter sa paupière ; eiit-il été dans son lit, il n'aurait point fermé l'œil. La fièvre le Liùlait.

— Mon père, raurmurait-il en jetant autour de lui ses regards égarés," — ne me condamne pas sans m'enlendre. J'ai fait un serment ; je m'en souviens : je le tiendrai I Qu'imporie la manière dont je m'y prends pour le tenir ? Tu as dit : veillez sur le roi, combattez le favori : — me voilà I me voilà, veillant au chevet du roi, et quant au favori, je l'ai combattu et vaincu déjà... Je le combattrai encore .. La ruse, dis-tu, n'est pas l'arme qui remporte la victoire... Tu prononces le nom de mon frère?...

Ici Castelmelhor s'arrêta et tendit les deux mains en avant comme pour repousser une vision obsédante.

— Mon frère! continua-t-il;— oui. Je lui prends sa fiancée qu'il aime, mais je lui rendrai la fortune... Seigneur, je vous en donne ma foi.

lui. Cela ne vaut-il pas bien l'amour d'une femme, mon père ?

— Qui ose parler dans l'antichambre royale? demanda tout à coup la voix giondeuse et cassée d'Allonse VI,

Castelmelhor Ireisaillit violemment. La vision disparut, mais il resta au jeune comte une accablante fatigue de corps et d'âme, d'inanition.

— Acunha ! poursuivit le roi, Pedro d'Acunha, vieux dormeur ! j'ai failli être assassiné par les Maures de Tanger, et tu seras pendu , mon ami.

Castelmelhor n'osait répondre. Ce nom d'Acunha était comme une suite de ce rêve magnétique qu'il venait de subir, car c'était encore le nom d'une victime de son ambition. Le roi s'agita dans son lit, et reprit, dune voix courroucée :

— Sommes-nous trahi, abandonné, jeté dans quelque palais désert et sans issue, eu bien courons-nous le monde en mendiant notre pain comme fit, dil-on, le bon roi don Sébastien, notre aïeul?... Holà! Pedro, je vais lâcher sur toi mon camarade Uodrigo, qui t'étranglera comme un mécréant que tu es I

Rodrigo, en entendant prononcer son nom. se prit à hurler d'une façon menaçante. Castelmelhor entra dans la chambre du roi.

— Enfin I s'écria celui-ci : lu as eu grand'peur, n'est-ce pas, vieux Pedro ?... Par la croix de Bragance ! il y a trahison : vous n'êtes pas Pedro d'.\cunlial

Don Louis s'arrêta et fléchit un genou.

— Il a plu à Votre Majesté, dit-il, de me nommer hier gentilhomme de sa chambre.

— Qui, toi?

— Louis de Souza, comte de Castelmelhor.

Le jour commençait à se faire. Alfi^nse mit sa main sur ses yeux, considéra un instant don Louis, puis partit d'un bruyant éclat de rire.

— C'e>i ma foi vrai, dit-il, voilà ce bambin de comte, et Vintimille, noire ami de cœur, ne l'a pas fait encore assas-iner. C'est très plaisant... Eh bien ! Castelmelhor, nous t'avions complètement oublié, — Quel âge as-tu? *^

— Dix-neuf ans, sire.

— Un an de plus que moi ; tu n'es pas grand pour ton âge. Sais-ttt piquer le taureau ? r o r o

— Je puis l'apprendre.

— Moi, je suis le plus brave picador de Lisbonne.' — Sais-tu te battre?

— Sire, je suis gentilhomme.

— Moi aussi, petit comie, mais je ne le répète pas si souvent que vous autres... Il faut que je me batte avec toi.

£t, avant que Castelmelhor eût ouvert la bouche pour répondre, Alfonse avait passé son haut-de-chausses, et saisi une paire de fleurets suspendus à la muraille.

— En garde, seigneur comte, en garde, s'écria-t-il bouillant d'une impatience enfantine. Une, deux!... parez 1... parez !... à voust

Et Alfonse, après avoir poussé trois bottes extravagantes coup sur coup, se mita son tour en défense. Castejraclhor fournit ses trois passes et eut le bon esprit de ne pas loucher le roi.

— On dirait que tu me ménagesl dit celui-ci en battant une deux de son pied nu. — Attends!... Parez quarte, et forcez dans le flanc... Touché ! Cela s'appelle, bambin de comte , une flancoaade.... Tu ne te frotteras plus à moi, n'est-ce pas ?

— Votre Majesté m'eût traversé de part en part, dit Castelmelhor.

— C'eût été très plaisant.

Alfonse, grelottant de froid, se remit entre ses draps ; et, comme le jour était levé tout à fait, il ordonna à don Louis de faire ouvrir.

Les gentilshommes qui avaient licence d'assisier au lover du roi entrèrent aussitôt. Conti marchait en tête. Tous s'arrêtèrent à dislance ; le favori seul s'avança jusqu'au lit du souverain, et porta sa main à ses lèvres.

Il ne faut point s'attendre que nous nommions ici les représentans de cette belle noblesse portugaise du dix-septième siècle, qui ne cédait à la noblesse d'aucun pays. Tout ce qu'il y avait de grands seigneurs était pour ainsi dire exclu de la familiarité d'Altonse. On ne voyait à sa cour m Soto-Mayor, ni le chef de la maison Castro, ni Vieyra de Silva, ni Mello, ni Soure, ni d'Acosta, ni Saint-Vincent. Ses courtisans étaient des bourgeois anoblis, de faux nobles, comme Conti, ou bien encore quelques petits hidalgos faméliques qu'avait attirés l'espoir d'une fortune facile. Le cadet de Castro, celui de Meneses et une demi-douzaine d'autres auraient eu seuls le droit de flgurer, comme gentilshommes au lever du fils de Jean IV.

Alfonse sentait fort bien cela, car il avait des éclairs de sagacité dans sa folie, et son esprit extravagant n'était pas dépourvu de Onesse. Aussi n'épargnait-il point les brocards à cette foule de seigneurs de contrebande, et il en était venu, par habitude, à mépriser souverainement les litres de noblesse.

Conti, suivant sa coutume, accapara tout d'abord le roi, s' asseyant à son chevet, se prit à l'entretenir à voix basse.

Pendant ce temps, les courtisans qui flairaient la faveur naissante de Castelmelhor l'accablaient de prévenances et d'offres de service.

Ce jour-là Conti avait plus d'une chose à obtenir du roi. Le mot l'avait frappé, surtout dans ce que lui avait dit la veille Castelmelhor : — Ce que le roi a fait, la reine peut le défaire. C'était vrai, et c'était terrible pour un homme dont la précaire puissance reposait tout entière sur la faveur d'Alfonse.

— Que ferons-nous aujourd'hui, ami? demanda ce dernier.

— Nous ferons un roi, sire, répondit Conti eu souriant.

— Un roi?... que veux-tu dire ?

— Votre Majesté est majeure, et pourtant le sceau de l'état n'est point entre ses mains. Un autre porte, de fait, le sceptre et la couronne... Vos bons serviteurs, sire, s'affligent de cet état de choses.

Alfonse garda le silence et ébaucha un bâillement.

— Qui sait, continua le favori, ce qui peut résulter de tout ceci ? La

reine est rigide et n'approuve guère les nobles passe-temps de Voire Majesté ; le prince don Pierre se fait homme et a su se concilier l'amour du peuple...

— Seigneur de Vintimille, interrompit le roi avec une sorte de sévérité, nous aimons don Pedro , notre frère , nous respectons dona Louise do Guzman , noire royale mère... Parlez d'autre chose, s'il vous plaît.

Conti poussa un soupir hypocrite :

— Soit faite la volonté de Votre Majesté, murniura-t-il. Quoi qu'il arrive, j'aurai du moins rempli le devoir d'un serviteur fidèle, et je saurai mourir en combaltant le mal que je n'aurai pu prévenir.

— Penses-tu donc qu'il y ait véritableœeut péril ? dit le roi se soûle-, Tant à demi.

— Je le crains, Sire.

Alfonse se laissa retomber et ferma les yeux.

— Pas moi, dit-il, mais lu m'ennuies... Apporte une feuille de parchemin et mon sceau privé. Je signerai en blanc ; tu feras ce que tu voudras; — mais si la reine se plaint, tu seras pendu.

Conti leva sur le roi un regard étonné ; c'était la première fois qu' Alfonse lui faisait, à lui, cette menace, si banale dans sa bouche à l'égard do tout autre.

— Tu seras pendu, répéta le roi... Mais que ferons-nous aujourd'hui?

— Il est arrivé hier soir quatre taureaux d'Espagne, Sire.

— Bravo ! s'écria Alfonse en frappant dans ses mains ; — voilà pour la journée... Et ce soir?

— Il y a long-temps que Votre Majesté n'a mené sa grande chasse.

— Bravo encore, bravo!... Entendez-vous, seigneurs ? ce soir grande chasse dans ma royale forêt de Lisbonne , où les laiilis sont de hautes et solides maisons de pierre, et le gibier de bons bourgeois et de charmantes bourgeoises... Mes habits, mes habits ! ce sera une belle journée, mes maîtres... Conli , quoi qu'il advienne , tu ne seras pas pendu ; nous to permettons de baiser notre main. Où est ce bambin de comte?

Castelmelhor s'avança vers le lit du roi.

— Nous le nommons, pour celte nuit , notre grand-veneur, petit comte.

Un imperceptible sourire vint froncer à ces mots les lèvres de Conti.

— Par mes nobles ancêtres! murmura-t-il, ce nouveau grand-veneur ne s'attend guère à la bêle qu'il forcera ce soirl... S'il plaît à Votre Majesté, ajouta-t-il tout haut, le seigneur comte n'est pas chevalier du Firmament, et les régleraens s'opposent...

— A cela ne tienne! interrompit le roi. Sa réception aura lieu avant la chasse , et ce sera une joyeuse plaisanterie de plus.

Alfonse achevait de s'habiller. Conli sortit un instant et revint aussitôt, portant le sceau royal et une feuille de parchemin. Le roi signa et scella; il est douteux qu'il se souvînt de l'usage auquel son favori destinait co blanc-seing; quatre taureaux d'Espagne, une dérisoire parodie des anciens us chevaleresques, et une équipée nocturne, c'était assez de joia pour lui faire perdre le peu de raison que la nature lui avait si parcimonieusement départie.

Ascanio ITIacarone deir Acquanionda.

Don Simon de Vasconcellos, épuisé par les émotions du jour précédent," avait dormi d'un profond sommeil. Quand il s'éveilla, le soleil était levé déjh depuis long-temps. Il ouvrit les yeux et crut rêver encore. Des poutres noires et sales se croisaient au dessus de sa tête; il apercevait le ciel à travers une crevasse de la toiture. Autour de lui se montraient des objets non moins faits pour exciter la surprise d'un homme élevé jus-

DU FIRMAMENT. CJ

que-là au sein d'une magnificence presque princière : une table de bois à peine dégrossi soutenait des pots de terre et les restes d'un grossier repas; à dix pas de lui, suspendu à un clou, se balançait un tablier de cuir couvert de taches de sang, et de la besace duquel sortait la longue lame d'un coutelas.

— Oià suis -je? murmura le fils de Souza en se frottant les yeux.

— Vous êtes auprès d'un serviteur dévoué, seigneur, répondit la rude voix de Baltazar, qui se montra lui-même un instant après; — et c'est plus que ne peut dire Sa Mojesté don Alfonse dans son royal palais.

Simon tressaillit, et les brouillards du sommeil se dissipant tout h coup dans son cerveau, lui rendirent le souvenir des événemens de la Teille.

— Ce n'est donc point un rêve I dit-il avec amertume ; et voilà la retraite que Castelmelhor m'a laissée!

— Plût à Dieu qu'il n'eût pas fait pis, seigneur.

— Oui... dona Inès, n'est-ce pas? Oh ! il faut que je la voie, que je sache...

— Tranquillisez- vous; vous aurez de ses nouvelles sans sortir d'ici. Hier soir je suis retourné à l'hôtel et j'ai su que votre noble mère a renvoyé sans réponse ce brigand d'Antunez et sa suite. Votre fiancée ne sait pas même jusqu'où votre frère a poussé la perfidie...

— Qu'elle ne le sache jamais ! s'écria Simon; que personne au monde ne le sache, entends-tu ?

— Seigneur, répliqua Baltazar, quelqu'un l'a deviné. Dona Ximenadc Souza sait qu'elle n'a plus qu'un fils.

— Dieu m'est témoin que j'aurais voulu lui épargner cette douleur, dit Vasconcellos; — mais le temps s'écoule, Baltazar, et nul ne veille sur ma fiancée ; je vais sortir.

— Sous votre bon plaisir, vous allez rester, seigneur.

— Prélendrais-tu me retenir malgré moi ?

— Pourquoi pas ? prononça flegmalivement Baltazar.

— C'est trop d'audace aussi! s'écria Vasconcellos: tu ni 'as servi, je le sais; je t'en remercie ; mais vouloir me retenir prisonnier!...

— Prisonnier, interrompit Baltazar, c'est le mot... Seigneur, il faudra que vous me passiez votre épée au travers du corps avant de franchir ce seuil.

— Ecoute, dit Simon impatienté; hier, tu as usé de violence à mon égard; ton intention était bonne... mais aujourd'hui...

— Aujourd'hui encore, seigneur, mon intention est bonne, et si la violence est nécessaire, je serai forcé de l'employer... Mais avant, j'essaierai de la prière.

Il croisa les bras sur sa poitrine et continua :

— Ne vous ai-je pas dit. seigneur, que je vous aime à la fois comme un maître et comme un fils : pour mon maître , je puis mourir ; pour mon fils, je dois penser et avoir de la prudence... Ne croyez-vous donc pas à mon dévoûment, Vasconcellos?

— J'y crois, répondit le jeune homme, cachant son émotion sous l'apparence de l'humeur ; — ton dévoûment est grand, mais il est tyrannique et...

— Et je ne veux pas que les gens du favori s'emparent de vous comme d'une proie facile... Non. C'est vrai... Mais vous-même, don Simon, êtes-vous donc en cette vie si libre de tout devoir que vous ayez le droit de jouer ainsi votre liberté pour un vain caprice?... N'avez-vous pas juré la ruine du traître qui fait de notre roi un tyran?

— Silence! dit impérieusement Vasconcellos. Pas un motsurle roi!... Tu as raison, j'ai juré; ce souvenir que tu me rappelles est plus puissant que tes violences ou tes prières. Je resterai.

7- A la bonne heure !... moi, je vais laisser là pour aujourd'hui mon

(ablicr de boucher et reprendre mon ancien uniforme de trompette de la patrouille royale... Soyez tranquille, seigneur, s'il se machine quoique trahison nouvelle contre vous oudona Inès do Cadaval, je la découvrirai, et ce qu'un homme peut faire, je le ferai pour la déjouer. Baliazar se disposa à sortir.

— Que font les bourgeois de Lisbonne? demanda tout à coup Simon.

— Ils attendent vos ordres.

— Peut-on compter sur eux ?

— Jusqu'à un certain point.

— Snnt-ils braves?

— S'ils sont dix contre un, ils auront peur, mais ils frapperont. Vasconcellos parut refléchir.

— Je suis exilé, dit-il après un silence; je veux obéir à la sentence du roi ; — n^ais j'ai fait un serment, et je veux aussi l'accomplir. Que les bourg.'ois do Lisbonne se tiennent prêts. Celle nuit, s'ils me secondent, ils seront délivres de ce tyran subalterne qui les a si souvent abreuvés d'outrages ; cette nuit, nous atiaqu -rons cette garde honteuse qui déshonore et souille la demeure du souverain... — Veux-tu porter mes ordres aux chefs de quartier ?

— De grand cœur !

Simon tira ses tablettes et écrivit plusieurs billets qu'il remit à Baltazar.

— Et maintenant, soigneur, au revoir ! dit celui-ci ; je prévois que ma journée ne sera pas oisive, et je me hâte de la commencer.

A peine Baltazar, sortant de chez lui, mettait-il le pied dans la rue, qu'il aperçut de loin Ascanio Macarone. Celui-ci le vit également, et tous deux eurent à la fois la même pensée.

— Voila l'homme qu'il me faut 1 se dirent-ils.

Baltazar cherchait, en effet, un valet du palais, un de ces personnages habitués à tremper, pour eux ou leurs maîtres, dans toutes les intrigues de haut et de bas étage, car il avait besoin d'apprendre les nouvelles courantes, afin de connaître au juste les périls qui pouvaient menacer encore Vasconcellos et dona Inès. Macarone, de son coié, étaii en quête d'un homme en même tt mps robuste et intrépide, osant tout, capable de tout exécuter ; ils ne pouvaient mieux rencontrer l'un et l'autre.

Macarone continua de s'avancer d'un air indifférent la tête au vent, la main sur la garde de son épée et le feutre sur l'oreille; il fredonnait quelque refrain de ballet de maître Jean-Baptiste LuUi, surintendant de la musique du roi de France, et semblait penser à toute auire chose qu'à aborder Baltazar. Celui-ci lui donna en passant le salut qu'un militaire accorde à son camarade, et poursuivit son chemin.

— Par le divin violon de ce ciier de Lulh dont je chantais tout à l'heure une couiantc, s'écria le Padouau, — n'est-ce pas là mon bon compagnon, le trompette Baltazar?

— Lui-même, s-igneur Ascanio.

— En conscience, on pourrait ne te point reconnaître ; il y a si longtemps qu'on ne t'a vu !

— J'étais avant-hier sur la grande place, dit Baltazar en montrant sur sa joue la blessure que lui avait faite le pommeau de l'épée du favori.

— Et c'est cette égratignure qui l'a fait garder la chambre depuis deux jours?... Peste! auriez-vous fail un héritage, seigneur don Baltazar, que vous puiSîiez prendre ainsi du loisir ?

— Et que s est-il passé pendant ce temps au palais? dit Baltazar au lieu de repnndre.

— Bien des choses, mon brave, bien des choses, répondit-il. Le Padouan frajtpa sur son gousset plein de pièces d'or.

— Conl'.z-mo! donc cola , seigneur Ascanio, reprit Baltazar, qui ne perdait pas de vue son objet.

DU FinMiMENT. 45

— Mon ami, tu me donnes l'occasion de faire ce que nous autres geutilhommes de la cour de France appelions un calembourg : cela se compte et ne se conte pas, ajouta-t-il d'un ton précieux, en tirant une vingtaine de pistoles de sa poche. — M- de Balzac m'aurait envié celui-là.

— De l'or I Vous avez dû beaucoup travailler pour gagner tout cela ?

— Peuh! une misère ! J'ai doimé un coup d'épaule à Vintimile qui m'a mis à même, en retour, de faire une figure convenable à ma naissance... Et toi tu as toujours le diable dans la bourse, mon pauvre compagnon ?

— J'ai cinq réaux, seigneur Ascanio.

— J'ai su ce que c'était qu'un réal ; je l'ai oublié. — Veux-tu gagner cinq quadruples ?

— Je n'ai jamais su ce que c'était qu'un quadruple; je l'apprendrai.— Je veux bien.

— Sans savoir ce qu'il te faut faire en échange ?

— Sans savoir.

— Voilà qui est parler ! s'écria Macarone en riant.

— Combien font cinq quadruples?

— Vingt pistoles.

Baltazar garda son imperturbable sérieux. Il était simple et ne connaissait point la ruse; mais, dans cette lutte de paroles, son sang-froid lui donnait un avantage réel sur l'Italien bavard et étourdi.

Depuis le commencement de l'entretien, il avait deviné qu'Ascanio avait en tête quelque proje' patibulaire et désirait se servir de lui. Il attendait, espérant à tout hasard que ce projet se rapporterait à l'homme que son dé\ oûment voulait couvrir comme une impénétrable égide. Ascanio n'avait pas compté réussir aussi facilement; il connaissait Baltazar et s'était souvent moqué de ce qu'il appelait des préjugés, néanmoins il ne put concevoir de défiance. Profondément corrompu lui-même , il ne pouvait s'étonner de la corruption d'autrui. Seulement ce facile succès lui donna à réfléchir, et il en conclut que Baltazar, moins dépourvu d'astuce qu'il n'eu avait l'air, avait caché son jeu jusque-là. C'était un titre à son estime.

— Touche là, reprit-il. Je voudrais te prendre au mot, et te mener, les yeux bandés, comme dans les romans, aux lieux où tu devras agir ; mais c'est impossible. Il faut que je te mette au fait. Il y a de par lo monde une jeune senorita, qui a nom Inès de Cadaval... Ecoute bien !

Cette recommandation était complètement superflue.

— Elle est jolie, poursuivit Ascanio, plus jolie que Vénus sortant du sein des ondes, comme eût dit l'auteur de la Sylvie, — un nourrisson des Muses que j'ai fréquenté à l'hôtel de Soubise ; — elle est pure et candide; je veux l'enlever.

— Tu veux l'enlever, répéta froidement Baltazar.

L'Italien prit le bout de sa moustache entre l'index et le pouce, et le tordit en souriant d'un air de suprême impertinence.

— Mon brave, dit-il, je te paie, ne me tutoie pas... Oui, je reux l'enlever.

— Ah! fit Baltazar, — ■ et c'est moi qui ?...

— Comme tu dis... Cela te convient-il?

— Pourquoi pas?

En prononçant ce mot favori avec son calme habituel, Baltazar releva son regard sûr Ascanio. Il faut croire qu'il y avait dans ce regard quelque chose qui ne plut pas au beau cavalier de Padoue; car il fil un pas en arrière, et prit un air soupçonneux.

— Veux-tu des arrhes? demanda-t il.

— Sans doute; — mais je veux aussi une explication. Il faut no rien dire ou tout dire, seigneur Ascanio ; il n'y a pas de milieu. Vous ave/ commencé, finissez.

46 LES aUVALIERS

— Tu n'espère pas, je pense, que je te dise le nom?..,

— Si fait, on aime à savoir pour qui l'on travaille.

— Je l'ignore moi-même.

— Alors, seigneur Ascanio. je vais au palais de- ce pas trouver Louis de Souza, comte de Caslelmelhor, et lui dire que certain Padouan, valet de Conti, projette d'enlever la femme que ce même Conli lui a promise hier an bosquet d'Apollon.

— Comment! balbutia Macarone au comble de la surprise, — tu sais cela?

— Ne pensez-vous pas que Conti, pour se disculper, fera pendre le Padouan dont je parle, et que le pauvre Baltazar recevra plus de cinq quadruplp=; pour sa récompense?

— Je t'en donnerai dix.

Baltazar retint une exclamation de mépris qui se pressait sur sa lèvre, et dit avec simplicité :

— Vous avez, seigneur Ascanio, des argumens sans réplique. Où se fera le coup?

— C'était pour marchander 1 pensa l'Italien, en respirant comme un homme soulagé tout à coup d'un grand poids. — Le lieu est incertain, ajouta-t-il tout haut, mais c'est pour cette nuit, pendant la chasse royale.

— Ah! il y a chasse royale? prononça lentement Baltazar; — fou que je suis d'avoir pensé un instant que Cônti serait assez audacieux pour s'attaquer à si noble sang! Le nom de la victime, cet or que tu répands à pleines manis me disent assez... Je sais ce que je voulais savoir, seigneur Ascanio ; nous travaillerons ce soir pour le roi.

Le visage du Padouan prit une expression équivoque, tandis qu'il répondait :

— Tuas été bien long- temps à deviner cela, mon brave.

— Ouimporte, si j'ai fini par le deviner'... A ce soir, seigneur ; vou pouvez compter sur moi.

Baltazar tourna le dos et voulut se retirer, pensant qu'il n'aurait qu'un mot à dire à le comtesse pour prévenir le mal ; mais le Padouan lui saisit le bras :

— Halte-là, s'il vous plaît ! dit-il, lu sais trop bien où trouver Caslelmelhor, pour que je te quitte d'une semelle aujourd'hui.

Il appliqua un sifflet à sa lèvre et souffla de toute sa force. Aux deui extrémités de la rue parurent presque aussitôt des Fanfarons du roi.

— Ce n'est pas à ton intention, mon brave, que j'avais pris ces précautions, contmua-t-il; j'attendais ici un jeune gentilhomme que les espions de Conti ont suivi hier jusque dans cette rue, et que je suis chargé d'arrêter... C'est Simun de Vasconcellos, celui qui insulta Conti... tu ^ais?

— Je sais... Mais prétends-tu me retenir prisonnier?

— Quelque chose d'approchant, jusqu'à ce soir.

Baltazar eut un instant l'idée de résister, mais le souvenir de Simon l'arrêta.

— Je succomberais sous le nombre, se dit-il, et je succomberais sans le sauver.

• .— Ne crains rien, reprit Ascanio, nous le ferons une agréable captivité. Tu auras pour prison la cantine dos chevaliers du Firmament, cl, si cela peut l'être agréable, je t'enverrai la femme pour le désenuuyer.

— Tout cela change la question, dit Baltazar d'un air d'insouciance. Une journée est bientôt passée, et le bon vin a son prix. Je vous suis, seignuur Ascanio.

L'Italien ramena son captif au palais et tint sa promesse. Baltazar eut de bon vin et on lui envoya sa femme. On ne peut songer à tout, et le beau cavalier de Padouo outilla de défendre h cette dernière la sortie du palais. Aussi pril-elle bieniOl le chemin de Lisbonne, chargée des lettres

de Vasconcellos pour les chefs de quartiers et d'un billet de Baltazar pour la comiesse de Castelmelhor.

Le premiei soin d'Ascat)io, en arrivant au palais, fut de se faire annoncer chez Conti, qui ordonna qu'on Tinlroduisît sur-le-champ.

— Votre excellence, demanda le Podouan, a-t-elle fait sa part de besogne? Aurons-nous chasse royale ce soir?

— Ceci n'est pas une question, répondit le favori; — quand il y a une extravagance à faire, Alfonse est-il jamais en retard?... Mais loi, as-tu réussi ?

— Au delà de mon espoir. J'ai trouvé un homme qui , lui tout seul, arracherait une proie défendue par dix combat tans et qui saurait la garder quand dix combatians essaieraient de.la lui ravir.

— C'est un phénix que cet homme.

— Vous verrez le résultat. — Au milieu du tumulte, dona Inès disparaîtra. L'homme qui l'aura enlevée ne sera point un ravisseur, mais un libérateur, qui l'amènera en sûreté sous la puissante protection de votre excellence, et...

— C'est merveilleusement combiné I s'écria Conti.

— Et le moins qu'elle puisse faire, continua le Padouan, — dans sa reconnaissance pour son généreux sauveur...

— C'est de lui donner sa main.

— Alors, salut à vous, seigneur duc de Cadaval! s'écria emphatiquement le Padouan.

— J'en accepte l'augure, et tu n'auras pas à te repentir d'avoir prêté la main à ma fortune.

Ascanio se retira la. joie au cœur ; il se voyait déjà maître des richesses et dignités que la gratitude du favori ne pouvait manquer de fajre pleuvoir sur lui.

Quand il fut sorti, Vintimille se prit à réfléchir.Voici quel fut le résultat de sa médita ta tion.

— Cet aventurier de bas étage, murmura-t-il, tranche de l'indispensable. Quand je serai duc de Cadaval, je l'embarquerai pour le Brésil, — à moins que je ne trouve l'occasion de lui donner un logement à vie dans les cellules de Limoëiro (1).

lies ClieTalierg du Firmament.

11 y avait au palais d'Alcantara une vaste salle, qui, du vivant de Jean IV, avait servi aux conseils et séances des ministres d'état, réunis pour les cas d'urgence, aux titulaires et à la cour des Vingt-Quatre. Depuis la régence, ces assemblées se tenant sous la présidence de la reine, au palais de Xabregas, la salle dont nous parlons avait été affectée à un autre usage. Elle servait aux réunions solennelles et bouffonnes à la fois des chevaliers du Firmament.

On ne sait point d'une manière certaine ce qui motiva la création de cet ordre dérisoire, dont faisaient partie le roi et ses courtisans, aussi bien que le dernier soldat de la patrouille. Il est probable que le recrutement de cette étrange milice, nécessitant au moins une apparence de mystère, Conti ou quelque autre flatteur du malheureux Alfonse avait songé, pour le distraire, à donner à chaque nouvelle réception une forme imposante et théâtrale. Les Fermes ou soldats à pied étaient reçus en assemblée de leurs camarades; les Fanfarons ou cavaliers n'étaient admis que devant toute la milice réunie. Enfin, lesgeniiUhommes, qui devaient recevoir l'accolade du roi et avoir un parrain de nom noble,

(1) Ancienne prison de Lisbonne.

4g LES CHEVALIERS

étaient rerus par devant le haut chapitre, composé des dignitaires de l'ordre, asM^tés d'une dépiitaiion de simples chevaliers. AHonse était de droit grand-maître, mais tonti était le chef réel de cette troupe nombreuse, effroi des bourgeois de Lisbonne. Quant aux commandeurs et autres dignitaires, c'étaient, les uns, en ttès petit nombre, des seigneurs de naissance, qui avaient, par ambition ou par laiblesse, accepté cette ignominie: les autres, des fils de bourgeois déguisés, comme Vintimille, en gentilshommes.

Ce n'est pas sans beaucoup de répugnance que nous nous sommes déterminé à mettre sous les yeux du lecteur cette honteuse parodie d'une chose éminemment noble et belle en soi : la chevalerie; mais cette peinture est comme le complément nécessaire du tableau de la cour d'Alfonse; elle servira d'ailleurs à éclairer certaines parties de cette histoire.

La comédie commença dans la chambre du roi. A la nuit tombante, au moment où l'on apportait les lumières, tous les courtisans arrachèrent à la fois, et d'un commun mouvement, les déconUions qui couvraient leurs poitrines. Alfonse lui-même mit bas le cordon du Christ et l'ordre do la Toison-d'Or, que lui avait envoyé le vieux don Philippe d'Espagne, en courtois ennemi. Un de ses gentilshommes lui jeta au cou un cordon tout resplendissant de pierreries, composé d'étoiles à cinq flammes, reliées par des croissans demi-pleins. A ce signal, on vit briler sur toutes les poitrines une décoration en forme d'étoile, surmontée d'un croissant les cornes en l'air. Un héraut, vêtu du costume nocturne de la patrouille que nous avons décrit au commencement de ce récit, éleva une bannière portant sur champ d'azur, les insignes de l'ordre et dit:

— Messeigneurs de rÉtoile et du Croissant, le Soleil est vaincu. A nous le monde !

— Comment trouves-tu cela, petit comte? demanda tout bas Alfonse k Castelmelhor, qui se tenait debout près de son fauteuil.

— C'est un beau spectacle et une ingénieuse allégorie, Sire.

— L'idée est de moi... Mais ce n'est rien ; tu vas voir.

A ces mots, le roi se leva. Ce triste souverain, qui ne savait pas garder sur son trône le sérieux qui convient à un homme, trouvait, dans ces sortes d'occasions, une dignité bouffonne et déplacée.

— Bien que ce ne soit ni la première ni la centième victoire que nous remportons sur notre insolent compétiteur, le soleil, dit -il gravement, nous en éprouvons une joie vive et sincère. — Or, maintenant que le monde est à nous, il s'iigit de le gouverner avec sagesse, et nous allens nous rendre dans la salle de nos délibérations.

Les courtisans se rangèrent en haie, et le roi traversa la chambre d'un pas solennel, appuyé sur le bras de Castelmelhor. Le héraut agitait devant lui sa bannière. Sur la première marche de l'escalier, le roi s'arrêta.

— Seigneurs, dit-il, quelqu'un de vous a-l-il vu notre très cher Conti?

Personne ne répondit.

— C'est que. reprit Alfonse, voici ce bambin de comte qui remplit sa lûche à merveille; je veux mourir si je sais pourquoi Vintmiille ne l'a pas fait assassinfr.

— C'G^t un oubli qui se peut réparer, dit entre haut et bas le cadet de Castro.

— Emend^-tu cela, petit comte? c'est très plaisant. A ta place, je rcuicrcierais Castro de son avis.

Le roi descendit les degrés et s'arrêta cnc.re devant la porte grande luvorte de la salle de ses dilibcralions. Il lâcha le bras de Casteliiicliior.

— Si'igneur comte, lui dit-il, nos léglemens ordonnent que vous restiez dehors. On vous introduira quand il en sera temps.

Alfonse entra, suivi de son coitége, et Caslelmollior se trouva plongé subitement dans la plus complète obscurité. Les portes de la salle s'étaient refermées.

Le jeune comte éprouva un mouvement de vague inquiétude et sentit battre violemment son cœur, lorsque deux mains vigoureuses saisissant les siennes dans Tombre, les tinrent serrées comme si elles eussentété prises dans un étau.

— Traître, lâche, menteur ! dit une voix si près de lui qu'il sentit sur • son visage le souille d'une haleine.

Il fil un effort pour se dégager, mais le bras qui îe retenait jouissait d'une force évidemment supérieure; il se contint, pensant que c'était là une épreuve faisant partie de la grotesque* cérémonie oi^i il lui faudrait jouer un rôle.

— Ton frère souffre, reprit la voix; ta mère pleure ; ton père te voit et te maudit... Et la fortune d'Inès féchappc!

— Qui es-tu? s'écria Castelmelhor confus et effrayé.

— Je suis celui dont le poignard a effleuré ta poitrine au bosquet d'Apollon. — Aujourd'hui comme alors ta vie est entre mes mains et j'ai > de nouveaux forfaits k venger... Ne tremble pas ainsi, Custchiielhor. Au-iourd'hui comme alors, j'épargnerai ta vie. Pauvre insensé! tu as stipulé un prix pour trahir, et l'on t'enlève le prix de ta trahison !

— Est-il possible?

— Ce soir, quand tu auras consommé ton déshonneur, quand l'étoilo de la honte brillera sur ta poitrine, esquive-toi, seigneur comte; va frapper à la porle de la maison de tes pères, et tu verras si la femme dont les richesses ont ttnié ton cœur avide est encore en ton pouvoir.

— Inès enlevée! s'écria don Louis en proie à l'agitation la plus vive.

— Pas encore, et tu pourrais la sauver.

— Qu'on introduise le postulant, dit à l'intérieur la voie éclalante du héraut.

— Vite! reprit Castelmelhor, réponds, comment la sauver, comment faire?

— Quitte le palais, rends-toi sur l'heure à l'hôtel de Souza

— Ouvrez les portes ! dit encore la voix du héraut.

— Va, il est temps encore 1 Castelmelhor hésitait toujours.

— Va donc! répéta Baltazar.

— Je ns sais, murmura le comte ; je ne puis...

Une clé joua bruyamment dans la serrure de la grand'porte, qui s'ouvrit aussitôt. Le vestibule fut inondé de lumière. Castelmelhor put voir près de lui Baltazar, qui avait redressé sa grande taille et lui montrait la porte d'un geste plein de mépris.

— Entre, chevalier déloyal, dit-il,— cœur dégénéré! un autre que toi veillera sur la fiancée de Vasconcellos.

Les trompettes de la patrouille firent entendre une fanfare et deux chevaliers du Firmament vinrent prendre Castelmelhor, qui entra pâle et la mort au cœur. Baltazar entra, lui aussi ; il avait son costume de Fanfaron du roi. Ascanio, qui se tenait au premier rang de la députation des cavaliers, lui fit un signe do bienveillante protection.

On se figurerait difficilement une décoration plus splendide que celle de la salle où fut ainsi introduit Castelmelhor. Alfonse, malgré la différence totale des mœurs, nous semble avoir eu quelques traits de ressemblance avec le bon roi René d'Anjou. S'il n'eût été constamment mal conseillé durant tout le temps de son règne, il aurait été, non pas un grand monarque ni même un monarque estimable, mais un de ces débonnaires et faibles souverains auxquels l'histoire, en les blâmant, accorde quelque sympathie. Alfonse, comme René d'Anjou, avait en soi lo sentiment intime du beau artistique. Il protégea chaudement les raédio-

50 LES CnEVALIERS

cres peintres qui florissaient alors à Li-bonne cl montra une intelligence remarquable dans la resfanrotinn qu'il fil aux vieux monumens portugais. Sa musique, qu'il ne nommait point, conime l'^s autres rois, sa chapelle, mais son bal, était composée d'exécutans choisis et appelés à grands frais de toutes les parties de l'Europe. Enfin, pour dernier trait de ressemblance. Alfonse faisait aussi des vers. Il est à peine besoin d'ajouter qu'il eût mieux fait de s'en abstenir.

Quoi qu'il en soit, dès qu'il s'agissait de faire preuve de goût artistique, Alfonse devenait un autre homme. Trop étourdi pour songer k la dépense, il jetait l'or à pleines mains et poursuivait, sans sourciller, l'exécution des plans les plus coûteux. La salle où se tenait l'assemblée des chevaliers du Firmament semblait on effet le palais du dieu de la nuit. La voûte représentait le ciel, diapré de constellations diverses, et, immédiatement au dessus du trône royal, un transparent, doucement illuminé, figurait un gigantesque croissant. Les insignes de l'ordre brillaient partout sur les tentures de velours azuré ; les meubles et tapis offraient les mêmes représentations. Toutes ces étoiles, scintiliaut aux feux de cinq grands lustres et d'une multitude de candélabres, éblouissaient la vue. On se croyait trnspoité dans la retraite de quelque génie dont le pouvoir surpassait l'imagination de l'homme.

Au fond, un rideau de velours couvrait une niche où, en guise* de saint, on avait placé Vénus et Bacchus avec leurs attributs païens. Ce rideau ne devait s'ouvrir que dans les circonstances solennelles.

Alfonse jouit quelque temps de l'étonnemcnt de Castelmelhor à la vue de tant de magnificence ; puis, se renversant sur son fauteuil, placé au haut d'une estrade recouverte, comme tout le reste, de velours étoile, il dit:

— Approchez, seigneur comte ; nous avons fait prévenir notre cher Conti. afin qu'il soit lui-même votre parrain... Mais comme tu es pâle !... A coup sûr, ce bambin a eu peur dans l'antichambre, où nous l'avons '^-ouvé sans lumière.

Un éclat de rire universel accueillit cette saillie d'Alfonse. Castelmelhor rougit d'indignation et ne répondit pas.

— Or çà, continua le roi, notre cher Vintimille prend les façi)ns d'une tête couronnée : il se fait attendre... Qui de vous, seigneurs, veut être parrain h sa place !

Personne ne bougea, tant on craignait la colère du favori. Mais le roi ayant répété sa demande, un simple chevalier sortit des rangs dos Fajifarons et vint se placer au pied de l'estrade, où il exécuta une douzaine de courbettes consécutives avec un inimitable aplomb.

— S'il plaît à Votre Majesté, dit-il en mettant son loutre sous le bras, jo suis l'intime ami de ce très cher seigneur, Antoine Conti de Vintimillc, et je me ferai un plaisir de le remplacer.

— Comment vous nominç-t-on. l'ami ^demanda le roi.

— Ascanio Macarone dell' Acquamcnda, sire, pour servir Votre MajGîté, sur terre, sur mer et ailleurs, aussi bien contre les Maures que contre les chrétiens, et tout prêt ii se passer sa propre épée au travers du corps, à cette fin de montrer la dix-millième partie de son ardent et incommensurable dévoûment.

Le beau cavalier de Padoue prononra cette période sans reprendre haleine.

— Voilb, dit Alfonse, un plaisant original, et il ne fsllait rien moins que cela pour compenser l'expression lugubre de la physionomie du petit comte... Comte, veux-tu de cet homme peur ton parrain ?

— Est-il noble ? balbutia Castclmclhor.

— Que mes glorieux asceiidans vous pardonnent cette question, don Louis de Souza ! s'écria le Padouan en levant son regard vers le ciel. — Ce fut mon trisaïeul qui lit le roi François de France prisonnier à la ba-

taille de Pavie, et le frère de ce vaillant soldat éloit chevalier de Rhodes, à telles enseigne? qu'il sauva le grand-iii^îue Phihppe de Villiers de l'isie- Adam, dont les illustres seigneurs qui m'entourent n'ont point été sans entendre- parler quelquefois par hasard,

— Bien trouvé, sur ma parole! s'écria le roi. — Dites-moi, seigneur Ascagne, n'éles-vous pomt parent du pieux Enée et de son fils, qui portait le même nom que vous?

— J'ai toujours pensé, sire, répondit sérieusement Macarone, que c'était là une grave lacune dans les titres de ma famille. Le fait est qu'ils ne remontent que jusqu'au temps de Tarquin-l' Ancien, cinquième roi de Rome. — C'est un malheur.

— Allons-, petit comte, dit Alfonse, dans toute la chrétienté (u ne trouverais pas un meilleur gentilhomme. Donne-lui l'accolade et commençons.

Macarone quitta aussitôt le pied de l'estrade et s'avança vers Castelmelhor en tendant le jarret et imitant de son mieux les allures dccrânerie al'feclée qu'il avait admirées à la cour de France , oti il avait été réellement laquais de quelque grand seigneur. Le beau cavalier de Pedoue avait fait somptueuse toilette. Sa inain ne s'agitait qu'en seulevant un flot de dentelles, et le panache démesurément long de son feutre balayait le parquet à chaque pas. Son visage était radieux. Sa fortune subite et le fond qu'il faisait sur les promesses de Conti, lui avaient httéralement tlourné la tète.

Caslelmelhor le toisa d'un regard hautain. A la vue de cette mine de bravache, son premier mouvement fut de tourner le dos avec mépris, mais, trop avancé pour reculer, il tendit sa joue avec une répugnance visible, qui réjouit fort Sa Majesté. Macarone se pencha d'une façon toute galante et donna l'accolade.

En levant les yeux, Castelnielhor put voir de loin le regard de Baltazar attaché sur lui avec une expression de mépris et de pitié.

Nous passerons sous silence une multitude d'épreuves bizarres que le postulant fut obhgé de subir, ainsi qu'un long et paternel discours d' Alfonse, qui obtint, comme de raison, ks applaudissemens de l'assemblée.

L'impatience dévorait Castelnielhor : une sueur froide découlait de soa front. Non seulement il souffrait de cette série d'humiliations qu'on lui imposait devant cette assemblée, où pas un, excepté le roi, n'était son égal : mais il songeait aux paroles de Baltazaret tremblai*' que toute cette honte ne fût en pure perte.

Macarone, au contraire, se complaisait dans son office ; il ne faisait grcice ni d'une formule ni d'une formaUté. Or, il y en avait beaucoup; car ces cérémonies, destinées, comme nous l'avons dit, à divertir le roi, travestissaient à la fois les us et coutumes des associations secrètes d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie et les anciennes traditions chevaleresques. On avait amalgamé à tout cela des pratiques qui rappelaient l'origine de l'ordre, c'est-a-dire des assauts d'escrime, de barre, de lutte corps à corps, etc. C'était, on s'en souvient, par leur habileté dans ces exercices que les Conti, véritables instigateurs de ces bouffonneries, s'étaient insinués auprès du roi.

Castelnielhor, à bout de patience, contenait à grand'peine son dégoût, lorsqu'un incident vint mettre un terme à son martyre et lui épargner les dernières épreuves.

Conti entra tout à coup dans la salle, traversa précipitamment la foule et s'élança vers l'estrade royale.

— Tout va bien, murmura-t-il, en passant, à l'oreille d'Ascanio. Puis, franchissant les degrés, il mit un genou en terre et parla au roi

à voix basse, Alfonse le reçut d'abord d'un visage sévère, mais il paraît que le fa-

52 tZS CHEVALlEr.S

vori sut expliquer son alscnce d'une manière satisfaisante, car le front d'Alfonse se dérida tout à coup^.

— Ainsi, tu as fais une battue préparatoire ? demanda-t-il en se frottant les mains.

— Que Votre Majesté me permette de lui parler en quelques mois do mon entrevue avec la reine sa mère, répliqua le lavori.

— Demain. Viniimille, demain, tu me parleras do cela... Ce soir, il s'agit de la chasse; y aura-t-il du gibier ?

— Le gibier est trouvé, Sire, et je sais où le relancer.

— Quelle ramure?

— Un cerf dix cors ; la plus jolie senorila de Lisbonne, la perle du Portugal peut-être ; — mais il faut se hâter.

— Au diable la réception, alors... Comte, nous te faisons grâce de la coupe des goinfres du roi, qui contient six bouteilles de France et du saut de l'épée, que nous seul, en l'univers, savons fournir d'une façon passable. — Avance ici.

Castelmelhor monta les degrés, toujours suivi du cavalier de Padoue, son parrain. Alfonse se leva et fit un signe à Conti, qui tira le rideau de velours dont nous avons parlé. Les statues de Vénus et de Bacchus apparurent splendidement illuminées.

— Seigneur comte, reprit le roi, vous jurez fidélité à Vénus et à Bacchus, nos deux aimables divinités?

— Je le jure, dit don Louis, en essayant de sourirç.

— Vous jurez de garder un secret inviolable sur tout ce que vous venez de voir et d'entendre ?

— Je le jure, dit encore don Louis.

— Vous jurez, et c'est le principal, de refuser le secours de voire épce à loule femme poursuivie par vos frères, les chevaliers du Firmament, fût celle femme votre mère ou voire fiancée?

Conti attacha sur le malheureux jeune homme un regard sardoniquc. — Castelmelhor recula et garda le silence.

— Jure pour lui, seigneur Turnus, Volscens ou tout autre nom héroïqoe : j'ai oublié le tien.

Ascanio se hâta de faire le serment demandé.

— Ecrivez qu'il a juré, dit le roi au greffier chargé de rédiger procèsverbal de toutes ces misères.

Puis, saisissant l'épée d'Ascanio, il en déchargea un grand coup sur l'épaule de Castelmelhor, en riant à gorge déployée, et s'écria :

— Au nom du diable, de par Vénus et Bacchus. bambin de comte, jo te fais chevalier !... En chasse, seigneurs... Tayau ! tayau !

Les trompettes exécutèrent un brillant départ, et la foule, le roi en tête, s'écoula tumultueusement.

Ascanio courut rejoindre Baltazar.

— Voici le moment d'agir, mon brave, dit-il; suis-moi et tiens-toi prêt,

Baltazar le suivit en silence.

Castelmelhor était resté agenouillé sur l'estrade, étourdi, affolé par ce qui venait de se passer. Mais lorsque les derniers sons de la fanfare curent cessé de retentir à son oreille, il s'éveilla brusquement.

— Esl-ce trop d'un trône, murmura-t-il. pour payer tant d'ignominie .', Alfonse! Alfon«e! je serai ton favori d'nbnnl, puis...

Il n'achevi» pas, mai? l'éclair d'orgueil qui brilla dans son regard eûf été, pour un tiers, une traduction sulfisanto de sa pensc^.

Au lieu de suivre la chasse royale, il fit seller un cheval et prit, af grand galop, le chemin de l'hOlel de Souza.

Il» cbasse du Roi.

Nous avons laissé la comtesse de Castelmelhor déterminée à implorer les secours de la reine-mère, pour faire révoquer l'exil de Simon de Vasconcellos et l'ordre qui forçait dona Inès de Cadaval à prendre Castelmelhor pour époux. Bien qu'elle eût pour coutume de se rendre to'us les soirs au couvent de la Mère-de-Dieu , résidence habituelle de Louise de Guzman, elle ne put mettre son dessein à exécution le jour même. Elle aimait tendrement ses deux fils. L'idée de voir don Louis se couvrir de honte, l'avait frappée au cœur d'un coup si violent, qu'une fièvre ardente la saisit. Tant que dura la nuit, la veuve de Jean deSouza demeura en proie à de poignantes pensées. Cette entrevue avec la reine, qui lui était npparue comme une chance de salut, l'f^f'rayait maintenant. Dona Louise avait, pour son fils aîné, un si prof uid amour! so n ignorance des déportemens de ce pauvre prince émit si entière! e lie allait donc, elle, Ximena, l'amie et la confidente de ■^ i souveraine, changer brusquement son repos en souffrance et rempl.r li'amerlume les derniers jours de sa vie!

Cette idée redoublait sa fièvre. — D'un autre côté, qui, sinon a rei ne: pouvait la protéger contre le roi? Ne trouvant aucun moyen de sortir de cette cruelle alternative, elle sentait sa tête se perdre et le délire s'emparer d'elle. Ses inquiétudes sur Simon, calmées un instant par Baltazar, qui était revenu à l'iiàtel pour annoncer la mise en lieu sûr du jeune homme, se présentaient à l'esprit de la comtesse, plus vives et plus tenaces durant ces heures d'angoisse.

Le jour la trouva éveillée,, souffrant et méditant encore.

Enfin sa fièvre se calma. Elle adressa au ciel une fervente prière et s'afiermit dans sa résolution d'aller se jeter aux pieds de la reine, tout en se promettant de ménager le cœur de cette malheureuse mère et d'épargner Allouse autant que possible.

Quand vint l'heure où elle avait coutume de se rendre au couvent de la Mère-de-Dieu, elle se leva et, bien que faible encore, monta dans son cariosse avec dona Inès.

D'ordinaire, dona Ximena, en descendant de carrosse, était introduite sur-le-champ chez la reine; mais, cette fois, les femmes de dona Louise lui refusèrent la porte. Cette dernière était depuis plus de deux heures en coniérence avec deux de ses conseillers intimes et un messager du roi. La comtesse prit un siège dans le parloir qui précédait la chambre de la reine et attendit.

Ce messager du roi n'était autre qu'Antonio Conti Vintimille, qui avait; rempli le blanc-seing à lui remis par Alfonse et venait signifier à la veuve de Jean IV que le roi, majeur depuis plusieurs mois, entendait désormais régner par lui-même et requérait que sa mère se démît solennellement de son autorité de régente pour lui confier le sceau et la couronne dans les formes voulues en présence des grands de Portugal.

La reine, à la lecture du factum de son fils, avait été surprise d'abord, puis ravie. Depuis longtemps elle soupirait après le moment qui devait; la décharger du poids des affaires publiques et lui permettre de se consacra r à Dieu tout entier. Néanmoins, dans une circonstance si grave, elle ne crut point devoir assumer sur elle seule la responsabilité des a détirmination et envoya quérir son confesseur, don Miguel de Mello de Terres, grand chantre de l'église cathédrale de Lisbonne, et le marquis de Saldanha, ses deux conseils ordinaires.

Le marquis de Saldanha, parent et ami du feu comte de Castelmelhor, était un vieillard austère et juste, mais dont l'intelligence, naturellement peu développée ou affaibl'^ r^^r l'i5ge, n'était point à la hauteur

54 tns CHEVALlCr.S

de la Ulclie qu'allait lui imposer la confiance de sa souveraine. Don Miguel de Mello, au cnnlraire, était un prêtre aussi savant que sage, qui n'avait point été étranger à la résistance que Jean de Souza avait faite autrefois contre Talliance anglaise et dont la sagacité était souvent venue on aide à Jean IV danslescrises difficiles qui suivirent sa renlrce au trône de ses pères. Saldanha aimait la reine au point de régler exclusivement son opinion sur sa '.'olonté; don Miguel aimait assez son pays pour h'tTiposer à mécontenter temporairement sa royale maîtresse, lorsqu'il croyait, en le faisant, servir l'intérêt public.

Conli exposa de nouveau, devant ces deux conseillers, le bon plaisir du roi et donna lecture du factum. Saldanha fut tout de suite d'avis qu'il fallait obtempérer aux désiis d'Alfonse, lequel avait droit de prendre en luain les rênes du gouvernement, aux termes des lois et constitutions portugaises. Miguel de Mello combattit vivement celle opinion. Sans prétendre contredire les droits avérés d'Alfonse, il conjura la reine de convoquer les étals du royaume, afin d'aviser à ce qu'il était bon et convenable de faire dans celte circoi;stance décisive.

— S'il mêlait permis d'exprimer uion opinion en présence de sa très ilhistie majesté, dit Conti, je ferais observer que cet avis, adopté, ne serait rien moins qu'un oppel aux factions qui divisent le Portugal, et qui don Pliilippe d'fîspagne, lui-même, ne donnerait pas un autre conseil.

— Seigneur Conti, répondit sévèrement don Miguel, il est des circon- »;tances où le conseil d'un mortel ensemi vaut mieux que celui d'un ami déloyal. S'il y avait à la cour d'Aironse Vi un personnage de moins, — ce personnage, c'est vous, seigneur, — mon avis serait que la reine remît dès ce soir son autorité aux mains du roi son fils.

Conli appela sur sa lèvre un sourire insolent et se prépara à répondre.

— Prix! seigneur, dit la reine.

Il y avait chez Louise de Guzman une dignité si vraie, si royale, que lo favori baissa la tête aussilùt et garda le silence.

— Marquis de Saldanha, et vous, Miguel de MoIIb, reprit la reine, je vous remercie. Comme vos avis sont partagés et que j'ai en vous deux une égale confiance, je me déciderai d'après ma propre inspiration.

Kile traversa la chambre d'un pas ferme et fut s'agenouilb-r sur son prie-Dieu, où elle demeura quelques minutes comme absorbée.ljuand elle se leva sa résolut iou était prise.

— Dun Miguel de Mello de Torres, dit-elle, nous vous donnons charge de convofiucr pour demain, à l'heure de midi, l'infant notre fi'.s, les niini>lres d'état, lilulaires, conseillers, gouverneurs de châteaux et villes, seigneurs de terres, gentilshommes, ecclésiastiques, chefs d'ordres et prévois de la bourgeoisie qui se trouvent actuellement dans Lisbonne. Devant lous ces dignitaires rassemblés, au lieu et place des étals généraujc du royaunjo, aiiisi qu'il est prescrit par les constitutions pour les cas d'urgence, nous énoncerons notre volonté.

Elle tendit sa main, que le marquis baisa respectueusement. Don Miguel s'inclina en croisant ses bras sur sa poitrine ; tous sortirent, suivis de Conli. En Iratcrsant lo parloir, le favori aperçut la comtesse et l'hcrilière de Cadaval.

— C'est jour de bonheur ! pensa-t-il. Demain Alfonse sera le maître absolu du Portugal, et moi, jo serai le maître d'Alfonse : — ce soir je m'empare de la fi-mme qui servira de dernier échelon à ma fortune, et je me venge en même temps do cet odieux Caslelniilhor, qui menace dO m'i'.nlever la faveur du roi... C'est jour de bonheur !

Il remonta dans son carrosse, et reprit, ventre à terre, le chemin d'AIcantara.

Pour la comlesse, elle resta long-lemps encore dans le parloir, espérant que la reine la ferait appeler, ûlais dona Louise, absorbée par la grande résolution qu'elle venait de prendre, priait et méditait. Uuc do

ses femmes vint cependant dire k la comtesse que la reine ne la recevrait point ce soir.

Les deux dames regagnèrent leur carrosse , le couvre-feu était sonné et nulle lumière ne brillait plus dans les rues. Au loin, par la ville , on entendait un bruit étrange, inexplicable : c'était comme une fanfare de chasse, interrompue , puis reprise. Chaque fois que le cortège de Souza passait devant une des rues qui mènent au faubourg d'Alcantara, quelques notes éclataient brusquement. — La rue passée , on n'entendait plus rien.

Pour ceux qui connaissaient les mœurs de la cour, c'était là un avantcoureur terrible et trop significaùf. Mais les gens de Souza arrivaient , comme leur maîtresse, du château de Vffsconcellos; ils écoulèrent avec distraction et ne se pressèrent pas. — Us étaient au nombre de douze, bien armés et montés, et croyaient n'avoir rien à craindre dans cette ville paisible, à cette heure peu avancée de la nuit.

Cependant le bruit approchait rapidement : on pouvait distinguer les pas des chevaux. Au délour d'une rue, les cavaliers de Souza virent soudain, à cent pas en avar.t, une douzaine d'hommes à cheval, courant au grand galop en agitant des torches. En même temps, quelques bourgeois, rendus de fatigue et de frayeur, passèrent entre le carrosse et la muraille, en criant :

— Sauve qui peut !... la chasse du roi !

Ce cri, n'était que trop célèbre. Le cortège de Souza comprit enfin ^lo danger et voulut rebrousser chemin. Il n'était plus temps. Les cavaliers, qui l'avaient aperçu, éteignirent aussitôt leurs torches en criant : tayau I tayau ! — Au même instant une escouade de Fermes, ou gens de pied de la patrouille, arriva de l'autre côié de la rue, et le carosse se trouva environné de toutes pans.

Le premier choc des Fanfarons à cheval arrivant à toute bride mit lo désordre dans la petite escorte; mais c'étaient tous de vieux et braves soldais, anciens compagnons d'armes du comte Jean; ils se reformèrent prompiement. Les deux laquais et le cocher, quittant leurs sièges, mirent pied à terre et tirèr-ent l'épée, afin de défendre la portière du carrosse. La mêlée était vive , sanglante et menaçait de se prolonger, car l'obscurité complète favorisait le petit nombre ; mais bientôt, des deux côtés de la rue, de bruyantes fanfares annoncèrent l'çirivée de nouveaux assaillans.

La comtesse. toujours ferme et intrépide, avait mis la tête à la portière.

— Que signifie cette indignité, seigneurs ? dit-elle.

• — Tayau ! tayau ! répondit à quelque distance la voix grêle d'Alfonse VI.

— Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez, reprit dona Ximena ; — Je suis la comtesse de Castelmelhor.

— Oh! oh! s'écria le roi, ce bambin de comte ne nous avait pas dit qu'il fût marié. C'est trahison! Tayau! tayau!

Et le combat continua, animé par les cris du roi et du chef de la patrouille.

Plusieurs des champions de la comtesse étaient morts; les bras des autres commençaient à se lasser, lorsqu'un homme de taille presque gigantesque et portant le costume des Fanfarons du roi, rompit leur ligne et faisant sauter l'épée de l'un des laquais qui défendait encore le flanc du carrosse, secoua violemment la portière et l'ouvrit. Il avança la tète dans l'intérieur.

Dona Inès se rejeta en arrière avec horreur. La comtesse elle-même no put s'empêcher de trembler.

— Laquelle de vous est la fiancée de Simon de Vasconcellos ? demaada le nouveau venu.

56 LES cnEVALiEns

— Prétcndriez-vous enlever riiéritière de Caiaval ? s écria la comtesse.

— Pourquoi pas? prononça froidement le Fanfaron du roi.

Dona Ximona se souvint (favoirent* ndu celle voix et ces mots quelque part ; m.Ti> dans ce moment de trouble et de terreur, elle n'essaya pas de rassembler ses souvenirs et se mit en avant, pour faire à sa pupille un rempart de son corps.

— Pourquoi pas, répéta Ballazar, s'il n'y a que ce moyen de la sauver?... llàions-nous , senora, le temps presse et je ne puis sauver que la fiancée de Simon de Vasconcellos.

— Qui èles-vous ?

— Vous ne savez pas mon nom, car je vous ai envoyé un billet qui contenait un avis, cl cet avis, vous Tavez méprisé, puisque vous voilà... Au noim de votre fils, hàtez-vous!

La V cioirc- était enfin restée aux chasseurs nocturnes, et l'autre portière fui brusquement ouverte.

— Où est notre très cher Vinlimillc? disait Alfonsc. Sonnez la mort, fanfares... C'est très plaisant!

— Ma fille ! ma pauvre enfant ! s'écria la comtesse navrée.

Un bras puissant la repoussa de côté. Quand elle se retourna, Inès n'était plus dans la voiture.

Les torches avaient été de nouveau allumées. Il se faisait un assourdissant fracas do juremens, de cris, de fanfares et de gémissemens. La comtesse se précipita à la portière de son carrosse , cherchant des yeux Inès de Cadaval. Voici ce qu'elle vit.

A vingt pas d'elle, un homme de grande taille, dont elle ne put découvrir le visage, tenait dona Inès d'une main et une longue épéo de l'autre. Il était entouré d'une foule compacte qui riait, trépignait et chercl)ait à lui arrncher sa proie.

— Piiié ! seigneurs, pitié! cria la comtesse défaillante; c'est Inès, c'est ma fille : tuez cet homme qui m'a volé mon enfant I

Mai^ sa voix se perdait dans le tumulte.

Baltazar , nous avons dit déji que c'était lui, repoussait tranquillcraenl les ofiorts de ses camarades. Il prenait son temps et guettait le moment où la foule allait s'éclaircir. La comtesse regardait avec un effroi mortel tous ces hommes qui, la face rougie par la lueur des torches, semblaient autant de démons conjurés contre la faible Inès : elle regardait loujours néanmoins et ne perdait pas tout espoir.

— Le mi, se disait elle, le roi va venir.

— Belle dame, dit à ce moment Alfonse, qui s'impatientait à l'autre poriière, — ne nous montrercz-vous point votre charmant visage?

Il voulut prendre sa main.

— Arrière ! dit dona Ximena retrouvant toute son énergie. — Qui cslu pour loucher la main do la veuve de Jean de Souza ?

— Seulement le fils de Jean IV, répondit Alfonse avec une ironique h\imilité.

— Le roi ! murmura la comtesse altérée.

— Lai-si'z passer le gibier du roi! cria on ce moment la voix tonnante de Baltazar, qui bondit en avant.

Dona Ximena tourna la tète et ne vit plus Inès.

— Enlevée! dit-elle, et c'est vous, vous, le roi! Ah !... maudit sois-tu ! Et, sa force l'abandonnant avec sa dernière espérance, elle tomba évanouie au fond de son carrosse.

Un grand tumulte se faisait à l'endroit où nous avons laissé Baltazar. Celui-ci, en effet, voyant que la foule, loin de diminuer, augmentait sans cesse autour do lui, prit son parti tout à coup et poussa le cri qu'avait entendu la comtf*sse.

En mCine temps, brandissant sa lourde époe, il s'élança au plus fort

de la foule, qu'il perça en ligne droite, comme un boulot de canon percerait les pousses jeunes et serrées d'un épais taillis.

De temps à autre, chaque fois qu'un homme essayait de lui faire obstalce, il repétait son cri :

— Laissez passer le gibier du roi 1

Et chaque fois son arme levée tombait; — l'obstaclo aussi. Bientôt il se trouva dans une rue sombre et déserte. Il n'y avait plu?, personne devant lui; mais un homme le suivait encore.

— Aitonds-moi donc, attends-moi donc, mon brave! criait celui-ci. Les preux de l'Arioste, mon divin compagnon , n'étaient que dosenfans ruprès de toi. Oh! la bonne comédie ! et comme tu les malmenais, mon excellent camarade!... Or ça, arrête un.peu que je puisse souffler et rire Il mon aise.

Baltazar faisait la sourde oreille et courait toujours.

— Arrête donc ! reprenait l'autre; ne reconnais tu point (on bon compagnon, Ascanio Macarone, qui t'a promis vingt pistoles neuves et qui a grande hâte de te les compter ?... arrête donc !

Baltazar ne s'arrêtait point. Ascanio commença à concevoir des soupçons, car sou' bon compagnon ne courait point dans la direction d'Alcanlara, mais bien dans celle de la ville basse. Il redoubla d'efforts. Quelle que fùl la vigueur de Baltazar, son fardeau retardait sa course et Tltalien l'eut bientôt atteint.

— As-tu perdu l'esprit, mon excellent camarade? dit-il en se plaçant devant lui de manière à lui barrer le passage; — je crois que le combat de géans que tu viens de soutenir t'aura donné le transport. Tourne br^de, coursier fougueux; nous avons une longue traite à faire avant d'arriver au palais.

— Vous allez au palais, vous ? demanda tranquillement Baltazar, qui déposa son fardeau sur un banc de pierre pour reprendre haleine.

— Sans doute, avec toi, mon brave, répondit le Padouan.

Inès avait perdu connaissance, mais la fraîcheur de la pieric où Baltazar l'avait déposée lui lit reprendre ses sens. v

— Ma mère... Simon !... sauvez-moi. nuirmura-t-elle.

— Tranquillisez-vous, senora, dit Baltazar; vous êtes désormais sous ma garde et je suis le plus fidèle serviteur de Vasconcellos.

— Merci! oh! merci! dit encore Inès, dont les yeux se refermèrent.

— Ce colosse est un trésor! pensa Macarone ; il frappe comme Hercule et ment presque aussi bien que moi... En route, mon brave, reprit-il tout haut.

— Seigneur Ascanio , répondit Baltazar, je ne suis pas le même chemin que vous.

— Je prendrai celui que tu voudras, mon camarade... En route.

— Je prendrai, moi, celui que vous ne prendrez pas, seigneur Ascanio.

— Plaisantes-tu? s'écria celui-ci dont les soupçons revinrent.

— Je plaisante rarement, et jamais avec les gens de votre sorte. Vous venez d'entendre ce que j'ai dit à cette jeune dame : c'est la vérité.

Ascanio regarda en dessous Baltazar et crut qu'il n'était point sur ses gardes. Faisant glisser subtilement son stylet jusque dans sa main, il visa et lança son arme droit au cœur du trompette. Par malheur pour Macarone, ce dernier, malgré son air d'indifférence, n'avait pas perdu un seul de ses mouvemens ; il lit un mouvement de côté; le stylet alla s'enfoncer profondément dans les battans de chêne du portail voisin. Avant que l'Italien eût pu prendre la fuite, Baltazar lui appliqua sur le crâne uu coup du plat de son épée et le renversa, étourdi, sur le pavé.

Cela fait, il reprit sa course.

Le roi, cependant, était resté à l'endroit où nous l'avons laissé, auprès du carrosse de la comtesse. Il avait avancé la tête h l'intérieur et reconnu que dona Xiraena était seule. Quelques secondes après, Conli "vint

58 l'ai:<cé de la famille.

pendant quinze jours. II y a plus, on assure que monseigneur lui avaii fail proposer sfcrèieinenl la survivance de mademoiselle Choin, et qu'elle a repoussé cette proposition,

— Peste ! Et monseigneur en a-t-il été malade aussi, lui ?

— X'on : seulement. Son Altesse royale voulait tout bonnoment la faire iiiettrp au For-lEvèque ; mais le roi. devant qui la Ilernandez a eu Thonneur de jouer plusieurs fois sur le théâtre de la cour, s"y est formellement opposé.

— Voilà qui est étrange.

— Mirepoix ne vous dit pas tout, mon cher comte, reprit Noailles. c'est que la petite est fort au dessus de son état, et quelle était née pour briller autre part que sur les planches de notre grand Opéra.

— De mieux en mieux. Vous verrez quMle va se trouver la fille de quelque empereur.

— Pas tout à tout fait, son père était hidalgo d'une assez bonne maison d'Espagne qui vint s'établir en France, au temps de la feue reine, croyant trouver dans sa protection le moyen de réparer sa fortune qu'il avait quelque peu compromise au brelan et au lansquenet. C'était un certain Juan Hernandez, marquis de Siete Vglesias y Herniosa y Andres. que sais-je? ces Espagnols ont toujours une douzaine de noms; le malheur voulut pour lui qu'il eût presque autant de tilles , et qu'il mourût avant d'en avoir établi une seule. Comme il laissait quelques dettes . il se trouva . le lise aidant . que sa succession fut réduiie à fort peu de chose. Ses lilles , qui n'avaient plus ni père ni mère, n'eurent donc d'autre ressource que d'entrer dans un cloître ; mais la petite Maria, la dernière de toutes, s'y refusa obstinément , prétendant qu'elle n'avait nulle vocation pour la vie contemplative, et qu'en vertu des édits du roi et des canons de l'Église, ce n'était ni dérogi'r dans cette vie, ni se damner dans l'autre, que d'entrer a l'Upéra. Elle avait une voix charmante , et dansait merveilleusement le fandango. Francino, le directeur de rc>péra. le gendre et le secrétaire de notre illustre Lulli, fut enchanté de cette bonne fortune, et la fil débuter dans le ballet-opéra de Psi/ché, où elle ravit tous les suflrages. Peu de tfmps après , l'un de nos trailans s'en est amouraché si bel et si bien, qu'il a mis à ses pieds son hôtel, deux terres superbes, et une fortune qu'on évalue à près d'un niilhon de livres . le tout accompagné de l'offre de sa main.

— El la petite a tout accepté, à l'exceplion de sa main.

— Errem-. mon cher, erreur, elle a tout refusé . car il faut que vous sachiez qu'elle est très lière de sa noblesse. Oh ! c'est une véritable Espagnole, allez !

— Et le traitant est devenu malade absolument comme les ducs et paiis ?

— Il a mieux fait, if est mort.

— Mort ! pauvre soi !

— Oui , mort , en laissant tout son bien à Maria Hernandez. On s'atlf>ndait alors ;i ce qu'elle quitterait l'Opéra pour épouser quelque jeune seigneur ruiné, dont elle eût ainsi réparé la fortune Mais qui peut sonder les abîmes profonds que recelé le co'ur d'une jeune oi joli- liHe? La Hernandez a mieuv aimé reprendre Armide oii elle a fail oublier madeiuoiseUe Le Kocliois. Ihef, à l'heure (ju'ilest. Maria Hernandez est la divinité de la ville et de la Cour. Simple lille d'( >p(''ra . elle est ce qu'on nous dit que fut , il y a vingt ans , la belle ducliesse de Fonlanges : c'est elle qui donne b-s modes. Maintenant qu'on ne rencontre plus que des visages ridés à Versailles et que les gais propos en sont exilés, c'est chez Maria Hernandez (|u'il faut aller pour retrouver le rire, le |)<>| esprit . les conversations joyeuses, et comme un parfum affaibli de riiètel Uamboiiillet. On y voit tous nos auteurs en renom (pii viennent pui^T des inspirations auprès d'elle et s'enivrer des douces langueurs qu'inspire le feu de

l'alsé de la famille. 59

ses beaux yeux. Quel dommage que la Hernandez soit aussi sage que belle ! Heureux celui qui , le premier , fera battre le cœur de la Hernandez !

Quand ce long panégyrique fut terminé, le jeune d'Anglars partit d'un grand éclat de rire.

— Mordieu ! messieurs, s'écria-t-il , excusez-moi ; mais, en vérité, je ne sais où j'en suis, et, depuis mon arrivée à Paris, je ne fais que marcher de surprise en surprise. Youlez-*ous que je vous dise tout franc ma façon de penser ? Vos ducs et pairs , vos chevaliers de l'ordre , vos traitafis et monseigneur lui-mOme. malgré tout mon respect pour une altesse royale, ont agi comme des niais, et ce n'est point ainsi que faisaient nos pères qui valaient mieux que nous , messiem-s , si j'en crois tout ce que je vois depuis quelques jours.

Cela dit , le jeune comte se fit verser une superbe rasade qu'il avala d'un trait.

Cette algarade de Philippe d'Anglars commença à ramener la gaîté dans son auditoire , et il n'est pas un de messieurs les gendarmes de la garde qui, en l'écoutant, n'échangeât un sourire avec ses voisins.

— Et que ferais-tu donc, toi, qui parles ? dit Mirepoix.

— Moi ! je me comporterais connue il convient à un homme de qualité vis-à-vis d'une comédienne' comme l'a fait Lauzun avec la Béjarl, Vardes avec la Debrie , Jiiles-César avec je ne sais plus qui , s'il faut en croh'e mon gouverneur. Venir , voir et vaincre , voilà quelle doit être la devise d'un gentilhomme avec ces péroimelles; et si vous voulez à toute force pousser des tendresses et des soupirs , corbleu ! réservez-les pour les duchesses : à la guerre comme à la guerre.

— Il est charmant , ma parole d'honneur , s'écria Mirepoix en éclatant de rire à son tour,

— Ma foi, dit Noailles, je serais curieux de voir comment M. le comte d'Anglars s'y prendrait pour mener à bien une entreprise où»tant d'autres ont échoué.

— C'est donc un défi ? reprit le comte avec un sourire plein de fierté.

— Comme il vous plaira» cher comte.

— Halte-là ! interrompit vivement Mirepoix , je m'oppose. Il faut d'abord que d'Anglars mène à bien, l'autre entreprise dont il nous a parlé. Car il n'y a rien de dangereux comme de courir deux lièvres à la fois.

— Oh ! de grâce , messieurs, répartit d'Anglars , ne confondons pas l'esprit et la matière , le feu qui brûle et l'eau qui éteint ; de ces deux femmes, l'une a mon cœur, l'autre n'aura jamais que mes sens. Je veux m'acharner à la poursuite de la première et mériter, un jour, le nom de son époux. Celle-là c'est pour la vie. L'autre sera ma maîtresse pour huit jours, si vous voulez. Rien ne nous retient plus ici , messieurs , partons donc ! Holà, laquais, nos cliapeaux, nos épées. et, vive Dieu ! je veux qu'il soit parlé avant peu, à la cour et dans la ville, des amours du comte d'Anglars et de la Hernandez.

Après cette belle tuade . une douzaine de messieurs les gendarmes de la garde sortit en tumulte et avec de grands éclats de rire sur les pas de Philippe d'Anglars. Le reste , soit paresse . soit préférence pour les vins déUcieux de l'amphitryon dont la dégustation avait été si malencontreusement interrompue, criil devoir demeurer au logis.

Il pouvait être environ onze heures et demie du soir, lorsque la folle escouade arriva, qui en carrosse, qui en chaise à porteurs, à Ihôtel de la senora Maria Hernandez.

C'était un splendide séjour élevé à grands frais par le célèbre architecte Mansard pour le défunt émule de Sanuiel Bernard, et qui présentait intérieurement toutes les magnificences des hôtels des plus grands seigneurs. Car on était à une époque où connnençait déjà à poindre dans le monde financier cette manie si bien épanouie do nos joui-s de rivaUser de luxe

60 LES CIIEVALIEHS

insulté voire luèrc en présence d'une foule de misérables amîîulés ; on a arrêté son carrosse, tué ou disperse ses gentilshommes, enlevé sa pupille.

— Inès I s'écria Simon; c'était donc vrai ... Qui a fait cela ? madame, qui a fait cela ?

— Mon nom que j'ai prononcé, — le glorieux nom de votre père, enfans, n"a excité que la risée cl le mépris...

— M;iis dites-moi donc qui a fait cela ? rugissait Simon dont la pâleur était effrayante.

— Tu me demandes qui a fait cela !., c'est Alfonse de Portugal I dit la comtesse avec un éclat de voix.

Elle se laissa tomber épuisée entre les bras de Castelmelhor. Au nom du roi, Simon se couvrit le visage do ses mains.

— Mon père! murmura-t-il avec un accent déchirant.

Puis, la fureur l'emportant sur le souvenir de son serment,' il s'élança vers la porte et sortit sans prononcer une parole.

La comtesse , à ce moment , regarda autour d'elle d'un air étonné, comme si elle se fût éveillée d'un profond sommeil.

— Où va Simon ? demanda-t-elle d'une voix brève. — Qu'ai- je dit? Que va-t-il faire? — Alors se levant tout à coup : — Je me souviens, j'ai parlé. Courez!... Ohl arrêtez-le, Castelmelhor; il va luer le roil

Don Louis essaya de la rassurer.

La comtesse regrettait amèrement déjà le mouvement de fiévreux délire qui l'avait portée à crier vengeance, — vengeance contre le roi ; mais elle songea au caractère loyal et dévoué de son fils cadet et prit espoir.

— Ce n'est point par la violence que se doivent venger de semblables outrages, dit-elle; ma vengeance est prête et ne fera point tache à l'écusson àiy Souza.

Lorsque Vasconcellos sortit de l'hôtel, sa tête était en feu ; il enfila au hasard une rue, courant comme an furieux. Des paroles sans suite s'échappaient de sa bouche : c'étaient tantôt des menaces contre le roi, tantôt des plaifiics sur le sort d'Inès. La ville était tranquille et déserte ; il était une heure du matin.

Il allait toujours, marchant droit devant soi, sans savoir, sans penser. Il arriva ainsi au bout du faubourg d'Alcantara et atteignit les dernières maisons de la ville. Comme il passait devant la taverne de Miguel Osorio, la porte s'ouvrit brusquement et une foule nombreuse bc précipita au dehors.

Simon s'arrêta et se pressa le front comme on fait pour ressaisir un souvenir fugitif et rebelle.

— Enfansjdit un ce ceux qui sortaient, retournons chez nous et pas de bruit.

— C'est cola, c'est cel-i, appuyèrent des voix sans nombre.

— Fj ! s'écrièrent quelques autres, plus hardis et plus jeunes, n'avez- Tous point de honte, maître Gaspard Ôrta Vaz, vous le vénéré doyen des tanneurs de Lisbonne! proposer la retraite quand on est à moitié chemin de l'ennemi !

Simon écoutait avidement: son regard s'éclairait peu à peu; il se souvenait.

Il se souvenait que, la veille, il avait remis à Daltazar des billets qui portaient ordre aux chefs de quartiers de convoquer les méconiens, en armes, à la taverne d'Alcantara ; sa vengeance lui apparaissait prompte, sûre et terrible.

— ÎSIes enfans, reprit le vieux Gaspard, je suis aussi brave qu'un autre — à l'occasion ; — mais à quoi bon aller se briser la tête contre les murs d'Alcantara?... Où est notre chef ?

— Le voici ! s'écria tout à coup Simon en s'élancant au milieu do la foule.

Dn FIRMAMENT. 61

Nous prenons sur nous d'affirmer que la vue du chef, qui était comme un signal de bataille, fit sur les trois quarts et demi de ces excellens bourgeois une impression éminemment désagréable ; mois les apprentis et ouvriers, jeunes et ardens, poussèrent un cri de joie. L'é- /an fut donné. Les marchands, chefs et doyens de métiers, durent suivre l'impulsion en apparence générale. Le vieux Gc:;Spard Orta Vaz lui-n)ême, qui avait, depuis le i" janvier jusqu'à la saint Sylvestre, cinq ducats à manger tous les jours, redressa sa courte taille et mit sur l'épaule sa hallebarde rouillée, d'une façon passablement militaire.

— A la grâce de Dieu! murmura-t-il; le moins que nous puissions attraper dans cette bagarre, c'est un bon rhume de cerveau.

— En avant! dit Simon.

La troupe se mit en marche.

— Te souviens-tu, Diego, dit un apprenti à un autre, de ce grand gaillard de boucher qui, l'autre jour, à la taverne, voulait qu'on UuU lo roi?

— Je m'en souviens, Martin, répondit Diego.

— L'idée n'était pas trop mauvaise.

— Moi, je la trouve bonne.

— N'avons-nous pas encore entendu ce soir les fanfares de cette chasse diabolique?...

— Et les cris des victimes.

— Et les insultes des bourreaux!... Le roi est fou, Diego.

— Fou et méchant, Martin.

— Je suis d'avis qu'il faut tuer le roi.

— Moi aussi.

— Moi aussi, répétèrent ceux qui avaient entendu cette conversation. Et cette résolution se propagea de rangs en rangs avec la rapidité do

l'éclair.

Simon n'avait pas perdu une parole, son cœur tressailUt d'une joie cruelle ; — il n'imposa point silence aux deux c^pprentis.

La troupe des insurgés arriva devant le palais d'Alcantara. Il n'y avait point de sentinelles aux portes, et l'on entendait à l'intérieur les cris joyeux de l'orgie. C'était fête au palais, comme toujours après les chasses royales.

Les bourgeois de Lisbonne entrèrent sans bruit.

— Où est la chambre du roi? demanda Simon à voix basse.

Le tapissier du palais s'avança et offrit de le guider. Arrivé devant la porte, Simon se tourna vers la ioule, et dit :

— A vous le favori et sa patrouille, mes maîtres ; — à moi le roi !

— Seigneur Simon, répondit résolument un apprenti, n'espérez pas lo sauver.

— Le sauver, moi ! s'écria Simon dont l'œil brillait d'un éclat étrange.

— Sa tête ou la tienne ! dit la foule en chœur.

Vasconcellos disparut, et la porte retomba sur lui. Il traversa le corpsde-garde vide et l'antichambre également déserte : gentilshommes et soldats étaient à faire orgie. 11 tira son épéeet entra dans la chambre du roi.

Alfonsé , fatigué, pris d'un ennui subit et inaccoutumé,;^ avait quitté la salle du banquet. Il dormait. Une lampe brûlait près de Tui. Vasconcellos s'avança, les sourcils froncés et l'épée à la main. Au mouvement qu'il fit, Alfonsé s'éveilla.

— C'est toi, petit comte, dit-il en souriant. — Je rêvais que j'étais un bon roi... je voudrais être un bon roi, petit comte.

La colère de Vasconcellos tomba comme par enchantement, à la vue de ce malheureux enfant qui n'avait ni la vigueur ni l'intelligence d'un homme, et qui était son roi. Il fut pris de pitié et de respect à la fois,

62 LES CUEVALIEnS

— Une épée? reprit Alfonse effrayé. Pourquoi celte épée, seigneur comte?

— Je ne suis pas Castelmelhor, dit lentement Vasconcellos.

— Le roi! la lète du roi! criait la foule au dehors.

Prompt comme la pensée, Vasconcellos se précipita vers la porte qu'il ferma solidement.

— Que diseni-ils ? s'écria Alfonse avec terreur. — Quelles sont ces voix?... Et lu n'es pas Castelmelhor!

— Je suis Simon de Vasconcellos, Sire, que vous avez exilé sans motif,— dont vous avez outrage la mère, — dont vous avez ravi, et peut-être déshonoré la fiancée!

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura le pauvre enfant, ai-je fait tout cela? Mais lu vas donc me tuer, Vasconcellos?

— Le roi ! la tête du mi ! criait la foule iinpalieniéc, qui commençait à heurter violemment la porte.

— Pitié! oh! pitié ! balbutia Alfonse en se cachant sous ses couvertures.

Vasconcellos leva les yeux au ciel, joignit les mains et prononça le nom de son père.

— Levez-vous, Sire, dit-il ; je vais mourir pour Votre Majesté. Alfonse obéit et se leva, tremblant ; Vasconcellos le conduisit vers la

porte cl se mit devant lui, Tépée nue à la main, prêt à soutenir le premier choc des assaillans.

La porte retentissait sans cesse des coups qu'on frappait au dehors, et commençait à s'ébranler. La foule trépignait d'impatience et de colère ; le bruit augmentait à chaque instant. Tout-à-coup une clameur s'éleva.

— Le voilà! disait-on, voilà notre Samson ! il va briser la porte et tuer le roi.

Puis il se fit un silence, et un dernier coup, furieux, irrésistible, jeta la porte en dedans.

— Vive Balfazar ! rugit la foule en se ruant à l'intérieur.

— A moi ! à moi ! cria Simon, auquel ce nom rendit quelque espoir.

En même temps il fit face à la foule, couvrant toujours le roi. Ce moment de péril suprême avait chauffé son enthousiasme jusqu'au délire ; il se sentait capable de combattre et de vaincre celte multitude. Les premiers qui voulurent l'attaquer tombèrent sous son épée, et leurs corps lui firent une sorte d? rempart, derrière lequel il demeura inébranlable.

La foule s'arrêta étonnée.

— Tue! tue ! criaient les derniers rangs.

Mais ceux qui se trouvaient en avant ne se pressaient point d'exécuter cet ordre. Cependant, honteux de se laisser arrêter par un seul homme, ils revinrent à la charge, et dix épees menacèrent a la fois la poitrine de Simon, qui. en un in>tanl, fut couvert de blessures.

— A moi ! Ballazar, à moi l répéta l'héroïque jeune homme.

L'assourdissant tumulte avait empêché le trompette d'entendre le premier appel de Vasconcellos. 11 s'était tranquillement assis dans un coin du corps-de-garde, et laissait faire ses compagnons. Mais cette fois il enlendit, et refoulant la presse de droite et de gauche, il arriva à temps pour empêcher Simon de recevoir le coup mortel.

— Arrière! dil-il.

Et joignant le geste à la parole, il repoussa les bourgeois jusqu'au delà du seuil.

Ceux-ci étaient trop irrités pour abandonner leur proie, mais la force herculéenne et bien connue de Ballazar les tint en respect.

— Il nous avait promis la tête du roi, disaient-ils de ce ton que prennent les écoliers mutins vis-à-vis de leur maître.

— El que voulez-vous faire de la tête du roi? dit Ballazar avec un gros rire ; — vous savez bien qu'il n'y a point do cervelle!

Cette plaisanterie, parfaitement appropriée h l'auditoire,^ dérida îos fronts des plus récalcilrons; et, comme personne n'avait sérieuseraeoî envie de se mesurer avec Baltazar, on saisit cette occasion de parlemerL;> ter avec empressement.

— Au moins, dit Gaspard Orta Vaz, qui s'était tenu prudemment à le* cart pendant le conflit, comme il convenait à un tanneur de son importance,— Au moins aurons-nous la tête du favori?

— Pas davantage, repondit Baltazar: je me sens en veine de clémenca et veux épargner ce pauvre diable de Coati, qui n'est plus à craindre, puisqu'un autre a la faveur du roi.

— Qu'aurons-nous donc?

— En fait de têtes?.:, ma foi, il y a cinq'à six cents chevaliers du Firmament qui boivent et chantent dans la grande salle; si vous vous sentez de force atlaquez-les, je vous les livre.

Les bourgeois hésitèrent.

— Cela ne vous sourit pas? reprit Baltazar; au fait, les Fanfarons du roi ont de longues épées et peuvent prendre l'alarme d'un instant à l'autre.

— Si nous nous en allions ? insinua l'honnête Gaspard Ort a Vaz. Baltazar avait déchiré le mouchoir de Simon, et, tout en parlant, il

étanchait le sang de ses blessures, qui se trouvèrent êlre sans gravité.

Les bourgeois se consultèrent un instant, et un apprenti prit enfin la parole :

— Si nous nous en allons, à quoi aura servi notre révolte ? demandat-il.

— C'est juste, dit Baltazar, il faut vous trouver yi résultat... Eh bien! vous emmènerez avec vous le seigneur Conti de Vintmiillt, (1), et l'un de ses valets, le cavalier Ascanio Macarone d'ell Acquamonda; je me charge de vous les trouver. Nous les mettrons à bord de ce vaisseau qui est en parlance pour le Brésil... Etes-vous contens?

— Vive Baltazar! cria la foule, pour paraître satisfaite ; — nous avons vaincu nos tyrans !

Le roi et Vasconcellos restèrent seuls. Alfonse était blotti derrièro son défenseur. Tant qu'avait duré le conflit, il n'avait osé ni bouger ni respirer. Quand le brait des pas de la foule eut cessé de se faire entendre, il se redressa tout à coup et prit une pose de matamore.

— Voilà une rude affaire, dit-il, et nous les avons chaudement menés! Je conterai tout cela à Menesès et à Castro. C'est très plaisant... Quant à Tavarès, qui était cette nuit de service et qui a délaissé son poste, je lo ferai pendre, et, si tu veux, jeune homme, je te donnerai sa place.

— Et c'est là notre roi ! pensa Vasconcellos avec douleur.

— Tune dis rien, reprit le roi; je crois que tu n'as pas autant d'esprit que ce bambin de comte, ton frère... Va, mon ami, va quérir mes gentilshommes... A propos, tu t'es bravement défendu, mais je crois que sans moi ces rustres t'auraient fait un fort mauvais parti. Qu'en dis-tu ?.. Pas de réponse !.. Décidément, tu n'auras pas la place de Tavarès.

— Sire, prononça lentement Vasconcellos, j'ai une requête à mbttro aux pieds de Votre Majesté.

— Quelle requête?

— Il est une jeune fille que j'aime et qui m'a donné sa foi...

— C'est joli ! interrompit le roi.

Simon rougit d'indignation.

— Sire, reprit-il, cette jeune fille me fut enlevée cette nuit,'

— Par qui?

(1) Conti fut en etfet arrêté et mis sur un navire qui partait pour le Brésil ; mais ce fut par le grand-prévôt et sur l'ordre du dona Louise de Guzman, régente.

C4. LES CUEVALIERS

— J'espérais que Votre Majesté allait me l'apprendre.

Le roi regarda un instant VasconccUos en face. 11 n'p.valt garde de comprendre. Au bout d'une seconde, illuilournalcdos en éclatant de rire.

— Voilà un pauvre diable, s écria-l-il, que l'amour a rendu fou... C'est très plaisant !

— Au nom de tout ce que vous avez de cher et de sacré en ce monde. Sire, reprit encore Simon, répondez-moi : n'avcz-vous pas fait enlever cette nuit Inès de Cada\ al ?

— Du tout! dit vivement Alfonse; — c'est la fiancée de ce bambin de comte, et je ne voudrais pas le chagriner quand il s'agirait d'un taureau d'Espagne !

Simon restait perdu dans ses réflexions. Il ne savait que croire. Qui donc avait enlevé Inès et où la retrouver? Alfonse s'approcha de lui :

— Mon ami, dit- il, lu m'ennuies; — vas quérir mes gentilshommes. Vasconcellos s'inclina respectueusement et sortit. Sur le seuil, il entendit Alfonse murmurer en se frottant les mains :

— Ces mamans vont me débarrasicr de Conii; je leur pardonne, en faveur de ce bon office!

Baltazar tint sa promesse. Il conduisit les insurgés dans la partie du palais où Alfonse avait donné un logement à Conti. On s'empara du favori, maison ne put trouver le beau cavalier de Padoue. La foule reprit le chemin de Lisbonne, portant en triomphe le malheureux prisonnier, qui devait se livrer, chemin faisant, à de tristes réflexions, touchant la faveur des rois et l'instabilité des choses huniaines. 11 regrettait surtout son duché de Cadaval, et maudissait ce peuple qui faisait avorter le plus beau projet qui eût germé jamais dans la cervelle d'un parvenu

Le vaisseau, sur lequel on l'embarqua, mit à la voile le soir même.

Quant aux bourgeois de Lisbonne, ils raconteront à leurs femmes et à leurs enfans la terrible attaque du château d'Alcantara, où six cents che- Ivalicrs du Firmament tenaient garnison. Tout avait dû céder à leur courage, et s'ils avaient épargné la vie du roi, c'e?t que ce prince leur avait solennellement promis de se mieux comporter à l'avenir.

Reine et Mère.

Une fois que Baltazar se fut débarrassé de la poursuite d'Ascanio .Macarone. à l'aide d'un coup de plat de son épée sur le crâne, il se demanda ce qu'il allait faire de donalnès, et resta fort indécis. Ne pouvant savoir combien la pu'ssance de Conti était près de sa fin, il n'osa ramener Inès à l'hôtel de Cadaval, où elle serait pius exposée que partout ailleurs aux

Î)Oursuites du favori. D'un autre côté, sa propre demeure, à part même a présence de Simon, n'était point une retraite convenable pour l'héritière de Cadaval. H interrogea dona Inès, mais cell.;-ci n'avait pas la forco de lui répondre; elle prononça seulement d'une voix faible, et à plusieurs reprises, le nom de la comtesse. Enfin Baltazar, à icrcc de réfléchir, se souvint que Vasconcellos, en lui racontant, la veille, sa mésaventure de la porte d'Alcantara, lui avait dit que c'était le marquis de Saldanha qui devait le préscnler à la cour. Il prit siir-le-champ la route de l'hôtel de ce seigneur, et remit Inès entre les mains de dona Eléonorede Mendoça, marquise de Saldanlia, sa leniine.

Cela fait, il se hâta de gagner sa demeure, où il avait laissé Simon : — Tiiais Simon n'y élail plus. 11 se rendit à l'Iiôtel de Souza. Là, au lieu de répondre à ses questions, on lui demanda des nouvelles d'Inès. Baltazar ne voulut point ouvrir la b:>uche sur ce sujet en présence de Castelmellior. Ce qu il ap[jrit du départ subit et de la colère de Simon , lui indi<jua où il devait le chercher désormais , ci il urnya ûu palais d'Alcan-

tara au nioinenl où la foule uiiiee ossa>aU en raiii (Je briser los forto!» clôlures de l'appartement royal. Nous avons vu ce qui s'eu suivit.

Ce fut seulement lorsque Simon se trouva seul avec Baltazar qu'il apprit la retraite d'Inès et l'heureux dénouement des traverses de la nuit. Transporté de joie et plein de reconnaissance pour cet ami d'un jour qui semblait chercher sans cesse les occasions de se dévouer pour lui, Simon le serra dans ses bras et lui demanda quelle récompense pourrait payer tant de services.

Baltazar avait reçu l'accolade de son jeune maître sans trop s'émouvoir , du moins en apparence; mais quand Simon parla de paiement, 1© sourcil du géant se fronça.

— C'est un mot semblable , dit-il, qm me fit reconnaître l'autre jour que j'avais affaire à Castelmelhor, et non pas à Vasconcellos... Don Simon , pour toute récompense , je vous demande de ne jamais parler do paiement; mais cette récompense, je ne l'implore pas, je l'exige!

Il y avait dans ces paroles et dans le ton dont elles furent prononcées une dignité simple et sans emphase qui alla droit au cœur de Simon.

— Baltazar, dit -il, tu n'es pas en effet de ceux qu'on paie , mais do ceux qu'on aime et qu'on honore, — Il lui prit la main. — Touche là , continua-t-il; je te tiens pour un gentilhomme de cœur; — que Vasconcellos soit heureux ou malheureux, tu seras son frère et son ami.

L'ancien trompette redressa sa haute taille et fît des efforts désespérés

fiour garder son impassibilité habituelle; il n'y put réussir; deux grosses armes jaillirent de ses yeux et roulèrent lentement sur sa joue. Il se pencha sur la main de Simon , qu'il baisa.

— Votre ami! murmura-t-il, votre frère! non, ohl non, seigneur, c'est trop... mais votre serviteur, par exemple! continua-t-il en se redressant tout à coup et avec une sorte d'exaltation; mais votre garde du corps , le bouclier que la mort trouvera toujours entre sa main et votre poitrine... Oh ! oui , Vasconcellos, je veux être celai

— Quelques heures après , lorsque la cloche du palais de Xabregas sonna midi , les huissiers de la chambre du conseil ouvrirent les deux battaiis de la grande porte, et ceux qui avaient droit d'entrer furent introduits.

Au fond de la salle, sous un dais aux armes de Bragance, était le trône royal, que dominait, dans sa niche tapissée de velours, un colossal crucifix d'argent massif. A côté du trône, et aussi sous le dais, était le fauteuil d'Alfonse; à droite, en dehors du dais, le siège de l'infant don Pedro, et le banc destiné aux seigneurs du sang royal ; à gauche, sur la même ligne que le siège de l'infant, le siège du principal ministre d'état (c'était alors don César de Menesès), et au dessous le banc de ses collègues. Des deux côtés delà salle, et formant angle droit avec les sièges et bancs que nous venons de nommer, s'élevait à droite l'estrade ecclésiastique, où siégeaient les prélats, inquisiteurs, chefs d'ordres, titulaires, etc. ; à gauche, le banc noble, rempli par les seigneurs de terre, gouverneurs de chàteauxet titulaires séculiers; enfin, au milieu,les bancs de la bourgeoisie attendaient les prévôts et les élus du commerce de Lisbonne.

Tous ces sièges et bancs se remplirent successivement ; bientôt on n'attendit plus que les personnes royales.

Les huissiers frappèrent bruyamment leurs masses contre les dalles de marbre et annoncèrent le roi. Dona Louise de Guzman fit son entrée , appuyée sur son fils aîné; elle avait la couronne en tête. Derrière elle , le ï^ecrétaire d'état, Melchior do Rogo de Andrade, portant les grand et petit sceaux dans une bourse, sur un coussin de velours. L'infant don Pedro venait ensuite.

Allonse était pâle encore des fatigues de la nuit, mais son visar* ?i-

ijp, LES C.IIEVALIEKS

prunaii liasouciance la plus piolouae. Il ne se souvenait point du blancseing qu'il avait donné la veille à Conti, et ignorait le but de celle solennelle assemblée.

Seigneurs, dit dona Louise après avoir pris place au trOne, — nous

vous avons convoqués en conseil général sur le d<?sir manifesté par très haut et très puissant prince Alfonso de Portugal, le roi noire bien-aimé fils.

Alfonse, gui s'était arrangé pour dormir, dressa Toreille et regarda la reine avec eionncmcnt;

Ayant reconnu, poursuivit dona Louise, le bon droit de sa demande, et considérant qu'il a dépassé l'âge auquel notre loi fixe la majorité des héritiers du trône, nous allons remettre l'autorité entre ses mains.

— C'est 1res plaisant! murmura le roi.

Miguel de Mello de Torrès, confesseur de la reine et grand-chanlre de la cathédrale , qui siégeait au banc ecclésiastique , se leva et salua profondément les personnes royales.

— Parlez, seigneur prêtre , dit la reine.

— S'il plaît à Votre Majesté, dit don Miguel, le moment n'est peutêtre pas favorable pour cet acte décisif. Le peuple n'est pas tranquille; cette nuit même une attaque séditieuse a été dirigée contre le palais d'Alcantara, résidence de S. M. le roi.

— Je le sais; cette révolte est une des raisons qui me déterminent; il faut la main d'un homme pour tenir le sceptre dans ces conjonctures difficiles.

— La main d'un homme! murmura Mello de Torrès en soupirant. , Mais il n'osa poursuivre , et se rassit.

— Seigneur, reprit la reine , quelqu'un de vous a-t-il des représentations à faire?

Tout le monde se tut sur les bancs de la noblesse et du clergé.

— Et vous? demanda encore la reine, en s'adressont aux bourgeois.

— Que Dieu et la Vierge bénissent Votre Majesté, répondit une voix soumise, — le roi notre maître, et l'infant don Pedro! Les bourgeois de Lisbonne ont-ils d'autre volonté que celle de leurs souverains ?

Celui qui parlait ainsi était le vieux Gaspard Orta Vaz, doyen des tanneurs, corroyeurs, apprêteurs et mégissiers de Lisbonne.

— Je connais cette voix-la! dit brusquement Alfonse.

Gaspard se crut perdu ; il songea à l'échauffourée de la nuit et vit une accusation de haute trahison suspendue sur sa tête chauve ; mais le roi reprit aussitôt :

— Pardon, madame et Irès-honoréc mère ; mais quand ce vilain a parlé, j'ai cru entendre la voix du vieux Martui Ciuz, qui est chargé d'affamer mes dogues pour les combats d'ours.

Et Alfonse se renversa sur son siège avec un parfait contentement de soi-même.

Une légère rougeur monta au visage de la reine, dont le regard parcourut furtivement l'assemblée, pour voir l'effet produit par cette indécente sortie. Toulesces figures de courtisans restèrent impassibles. La reine se leva , et prit des mains du secrétaire la bourse qui contenait les sceaux.

— Voilh, dit-elle, en se tournant vers son fils, — voilà les sceaux dont j'ai été chargée parles états du royaume, en vertu du testament du roi , mon seigneur, qui est devant Dieu. Je les remets entre les mains de Votre Majesté, et en même temps le gouvernement que j'ai reçu avec eux dos mêmes états. Dieu veuille que toute chose prospère sous votre conduite, comme je le souhaite.

Dona I^uise prononça ces mots d'un ton ferme et grave. L'assemblée entière fut émue, cl iln'y eut personne qui ne regret liil de voir le sceptre passer des mains de celle noble fennne dans celle d'un enfant privé d'intelligence et entouré de conseillers pervers. Le vieux Gaspard Orta Vaz

croyant devoir enchérir sur la tristesse générale, poussa un sourd gémissement, et essuya ses yeux secs à plusieurs reprises.

Alfonse avait écouté le discours de sa mère d'un air indécis et confus. D'ordinaire, dans toute occasion où il devait parler en public, Conti lui faisait sa leçon d'avance ; mais celte fois il fut pris au dépourvu.

— Je veux mourir, madame, dit-il enfin, s'il était besoin ai me faire venir d'Alcantara et de déranger tous ces honnêtes seigneurs pour me donner cette bourse de velours cramoisi elles joujoux qu'elle semble contenir. Nonobstant cela, je vous rends grâces et me déclare votre respectueux fils.

— Dieu protège le Portugal ! murmura Miguel de Mello de Torres. La reine crut devoir passer outre. Elle ôta de son front la couronne

royale et la tint suspendue sur la tête de son fils. C'était là le dernier acte de la cérémonie. Une fois la couronne mise sur la tête d'Alfonse, il était roi, et dona Louise perdait en même temps ses droits -de tutrice et de régente.

Mais au moment où sa main levée s'abaissait, un bruit subit se fit entendre à la porte, et une voix de f2mme, une voix bien connue, parvint aux oreilles de la reine.

— Je veux voir sa majesté sur-le-champ, disait-elle. Les gardes de la porte refusaient de livrer passage.

— Au nom de Dieu et du salut de votre peuple, reine, reprit la voix^ qui arriva vibrante et sonore jusqu'au fond de la salie, je vous adjure de me donner entrée 1

Dona Louise, inquiète, étonnée, fit un signe de la main, et la porte s'ouvrit.

Une femme vêtue -de deuil, et la tête couverte d'un voile noir, traversa la salle d'un pas lent et ferme , et vint mettre un genou en terre sur la première marche du trône. Elle souleva son voile et le rejeta sur ses épaules. Le nom de la comtesse de Castelmelhor passa de bouche eu bouche ; chacun fît silence dans l'attente de quelque événement extraordi-. naire.

— Relevez- vous, Ximena, dit la reine ; parlez vite si vous avez besoin d'implorer notre aide , car la dernière minute de notre puissance est venue, et voici la couronne qui va ceindre le front du roi noire fils.

La comtesse ne se releva point.

— Je n'ai pas besoin d'aide, madame, prononça-t-elle si bas que la reine eut peine à l'entendre. Je ne viens pas implorer, mais accuser.. ► Heprends ta couronne, dona Louise de Guzman, car ton fils a forfait à tous ses devoirs de prince el de gentilhomme ; reprends ta couronne, car, après avoir louché ton noble front, elle ne doit pas ceindre celui d'un lâche ravisseur et d'un assassin 1

Un tumulte inexprimable suivi ces paroles. Les uns tremblaient en voyant le trône ainsi ébranlé jusqu'en ses fondemens, les autres prononçaient le mot de trahison. Tous parlaient à voix basse et gesticulaient avec feu. Alfonse seul, comme s'il n'eût point entendu, dardait ses yeux au plafond et bâillait à se démettre la mâchoire.

La reine était d'abord restée altérée, mais bientôt le courroux lui rendit son énergie accoutumée. Elle imposa silence à tous d'un geste.

— Femme, dit-elle en prononçant chaque mot rvec effort, — ceux qui accusent le roi risquent leur vie ; — tu prouveras ce que tu avances, ici, sur l'heure, ou par la croix de Bragance, lu mourrasl

— Je le prouverai, ici, sur l'heure... Celui-là n'est-il pas un lâche, madame, qui insulte une femme sans défense? — Celui-là n'est-il pas un ravisseur qui enlève à main armée une enfant aux bras de sa mère ? — Celui-là n'est-il pas un assassin qui aposte ses émissaires dans l'ombre et qui met à mort d'innoffensifs serviteurs coupables seulement de défendre leurs maîtres ? — Alfonse de Portugal a fait tout cela I

— Qui le l'a dit?

— Si on me rcùt dit, je ne l'aurais pas cru — Mais ces serviteurs assassinés , ce sont les miens, dona Louise ; celte fille enlevée, c'est ma fille ; celle femme lâchement outragée, c'est moi !

Une pâleur livide avait couvert le front de la reine; ses lèvres remuaient sans produire aucun son ; chacun de ses membres tremblait.

— Madame et très honorée mère , demanda le roi en bâillant, je vais , s'il vous plaît, prendre congé, afin de me rendre * mon palais d'Alcantara.

— Malheureux enfant, dit la reine, qui se pencha jusqu'à son oreille, n'as-tu pas entendu?... ne te défendras-tu point ?

— C'eït la mère du petit comte, répondit Alfonse sans s'émouvoir : ses gentilshommes se sont bien défendus , et nous avons eu là un fort bel hallali.

— C'est donc vrai ! c'est donc vrai 1 cria la reine hors d'elle-même ; — l'héritier de Bragance est donc un... !

Elle n'acheva pas. Faisant sur elle-même un violent effort, elle parvint à reprendre sa contenance digne et hautaine.

— Seigneurs, dit-elle en remettant sur sa tête la couronne royale, — nous sommes reine encore et justice sera faite 1

— Nous supplions Votre Majesté, s'écrièrent en même temps plusieur--^ gentilshommes, d'avoir égard...

— Silence sur voire vie! interrompit dona Louise avec violence... Toi. Ximena, relève-voi, — à moins que tu n'aies encore, ajouta-t-elle amèrement, quelque accusation à porter contre le sang de Bragance.

Lacomtesse se releva en silence.

— El maintenant, don Alfonse, reprit la reine, qu'avez-vous fait de cette jeune fille ?

— Quelle jeune fille? demanda le roi.

D'un regard, dona Louise renvoya cette question à la comtesse.

— Inès de Cadaval, répondit celle-ci.

— La fiancée de ce bambin de comte, ajouta Alfonse froidement.

A ce mot, un irrévérencieux éclat de rire se fit entendre à l'autre bout de la chambre.

Ecclésiastiques, gentilhommes et bourgeois tressaillirent ; car, dans les rares occasions où dona Louise se laissait emporter par son courroux, sa nature se transformait pour un instant : elle poussait la violence jusqu'à la cruauté. Tout le monde tourna les yeux vers le point de la salle d'où était parti le bruit. Il y avait près de la porte deux hommes portant le costume de la garde d'Alfonse. Le coupable était l'un d'eux, et, loin d'êire effrayé par la faute qu'il venait de commettre, il continuait de rire à la barbe de l'assemblée.

Contre l'attenlc générale, la reine ne s'emporta point ; son cœur était trop profondément blessé pour qu'elle pût accorder la moindre attention à ce misérable incident.

— Faites sortir cet homme, dit-elle seulement.

Le garde, au lieu de permettre aux huissiers d'exécuter cet ordre, s'échappa do leurs mains, et, traversant lestement la salie, il ne s'arrêta

• qu'au pied du trône, devant lequel il s'inclina do celte galante façon que tout lo monde, voire les laquais, possédait à la cour de France, mais

j f;u*on ne savait point ailleurs.

— S'il m'était permis, dit-il avec cmphas-î, d'élever la voix en présence de celle auguste assemblée, qu'on ne peut comparer qu'au conseil tics dieux du paganisme, réuni sur le mont Olympe, et présidé, pendant l'absence du piiissant Jupiter, par Junon, sa noble dame; — s'il était permis, dis-je, à un pauvre gentilhomme d'élever la voix...

— Ecoulez ce bon garçon ! s'écria joyeusement Alfonse ; je le reconnais; il a une hisloire très plaisante sur' ses glorieux ascendans... Parle,

mon compagnon ; tu peux te vanter d'être le moins ennuyeux do nous tous, y compris la mère du petit comte, qui est pourtant, je parie, une respectable dame.

Par un instinct semblable à celui de l'homme qui se noie et qui s'accroche à des herbages capables à peine de supporter la centième partie de son poids, la reine se prit à espérer en ce mystérieux inconnu, et, au lieu de réitérer son premier ordre, elle dit avec douceur :

— Nos momens sont précieux; parlez, si vous avez quelque chose à nous apprendre, mais soyez bref.

— Je lâcherai de me conformer aux volontés révérées de votre très illustre majesté, répondit le beau cavalier de Padouo, qui salua de nouveau avec tout plein de grâces. — Je n'ai qu'une chose à dire, mais elle est importante. — La noble comtesse deCastelmelhor se trompe; ce n'est point S. M. le roi don Alfonse qui a enlevé la jeune héritière de Cadaval.

— Dis-tu vrai? s'écria la renie.

— Dieu m'est témoin que mon cœur est pur et sans artifices.

— Mais, dit Ximena, j'ai vu, j'ai entendu.

— Voilà justement le plaisant !.. c'est-à-dire,— le ciel me préserve de prononcer en ce lieu que je vénère à l'égal d'une basilique, des paroles inconsidérées ! — c'esi-à-dire le surprenant ! Vous avez vu, noble comtesse, un homme portant la livrée royale enlever votre pupille ; vous l'avezentendu prononcer le nom du roi : c'était une ruse de cet infernal scélérat, de ce monstre vomi par la bouche la plus fétide du noir Tartare, d'Antoine Conti, en un mot.

— Ne me parlez plus de Conti ! dit le roi qui commençait à sommeiller.

— Antoine Conti, reprit lePadouan, avait enlevé dona Inès pour luimême, et j'en puis parler, puisqu'il avait voulu me contraindre, — moi

qui parle à Vos Excellences, — à le seconder dans son infâme projet

Que mes glorieux ascendans lui pardonnent de m'avoir fait cette injure !

— Qu'on aille chercher ce Cotiti, dit la reine.

— S'il plaît à Votre Majesté très illustre, cet ordre ne sera point aisé à exécuter. Voici un honnête marchand; — il montrait Gaspard OrtaVaz qui s'est chargé, en bon citoyen qu'il est, d'embarquer Conti pour le Brésil, lui donnant, en guise de baiser d'adieu, un fort grand coup de sa vieille hallebarde sur les épaules.

Gaspard aurait voulu être à cent pieds sous terre; il n'osait lever les yeux, se croyant l'objet de l'attention générale. Par le fait, personne ne songeait à lui.

La comtesse s'était agenouillée de nouveau."

— Je supplie Votre Majesté de me pardonner, dit-elle. C'est pour Inès que je suis venue. Mon insulte personnelle n'est rien, et la vie de mes serviteurs appartenait au roi de Portugal. Je retracte, s'il est besom...

— Pas un mot de plus, comtesse ! dit la reine.

— De cette façon, s'écria le Padouan ravi, tout s'arrange, et je remercie la fortune de*m'avoir mis à même de rendre a mes souverains ce signalé service.

La reine avait froncé les sourcils et semblait plongée dans ses réflexions. Alfonse dormait tout de bon.

Dona Louise , dans toute l'assemblée , était peut-être la seule qu'eût surprise l'accusation de la comtesse. On lui avait soigneusement caché , comme nous l'avons dit, les extravagances de son fils , et elle-même avait prolongé son erreur , en refusant d'ajouter foi aux avis secrets qui lui arrivaient de toutes parts. Aussi celte révélation la frappa au cœur. Les paroles de Macarone , qui d'abord avaient été une sorte de baume pour sa blessure, ne furent qu'un soulagement passager. Qu'importait , en effet, qu'Alfonse eût ou non enlevé Inès de Cadaval? Pour être innocent de ce rapt, en était-il plus capable d'être roi? La question était de

savoir si les rapports secrets qu'elle avait regardés jusque-là comme les

Îiroduits de la malveillance ou de la trahison, étaient vrais ou faux , et e témoignage de donaXimena , en qui elle avait une entière confiance , lui prouvait surabondamment leur vérité. La reine aimait passionnément son 111s ; peut-être, par ce mystérieux et sublime instinct des mères, l'airaa-t-elle davantage à ce moment où elle le découvrait plus misérable; mais c'était une âme véritablement royale que la sienne , et la pensée de placer sur le trône de Jeau IV un maniaque , tour à tour imbécile et furieux, la révolta. Elle jeta sur Alfonse endormi un regard d'amer désespoir, et reprit la parole.

— Seigneurs, dit-elle, nous vous avions appelés pour assister au couronnement de notre fils. Dieu n'a pas voulu que nous vissions aujourd'hui le sceptre de notre époux et seigneur entre les mains d'un digne héritier... Nous vous donnons licence de vous séparer en vous ajournant à l'époque où nous convoquerons les états-généraux du royaume.

Personne n'osa répliquer, et l'assemblée se sépara dans un morne silence.

— Saldanha, dit encore la reine avant de sortir, vous nous répondez de la personne de don Alfonse de Bragance. Qu'il ne puisse point quitter le palais de Xabrégas.

Dona Louise reprit, appuyée sur le bras de l'infant, le chemin du couvent de la Mère-de-Dieu. Sur son ordre, Miguel de Mello de Torres et la comtesse de Castelmelhor la suivirent.

On doit penser que l'intention de la reine était , en ce moment , de soumettre la question de succession aux états-généraux assemblés ; peutêtre cette mesure eût-elle épargné au Portugal le règne d'Alfonse VI ; la Providence en avait décidé autrement.

A peine dona Louise fut-elle rentrée dans les appartemens du couvent de la Mère-de-Dieu, que sa force factice, résultat d'une volonté puissante, l'abandonna tout h coup. Tant qu'elle avait été en présence de l'assemblée, son orgueil de reine et de mère l'avait soutenue; mais alors, seule avec son confesseur et celle que, depuis bien long-temps, elle nommait sa fille, elle laissa voir à nu la mortelle profondeur de sa blessure.

Elle s'était assise en entrant, et, l'œil fixe, les dents serrées, elle ne faisait pas un mouvement. Dona Ximena, debout auprès d'elle, eût voulu calmer, au prix de sa vie, ce désespoir dont elle était la cause. De temps à autre, Miguel de Mello tâlait le pouls de la reine et secouait la tête en silence.

Au bout d'une heure, l'ail de Louise de Guzman perdit un instant sa fixité et se tourna vers la comtesse. Un triste sourire parut alors '-^ur sa lèvre.

— Ximena, dit-elle d'une voix si changée que le prêtre ne put retenir un geste d'clfroi : — te souviens-tu, ma tille? Je t'avais dit : un Jour... si jamais il manque à ses devoirs de roi et de gentilhomme...

— Pitié, pitié, murmura la comtesse navrée.

— Si jamais il forfait à l'honneur, poursuivit la reine, dont la voix faiblissait de plus en plus; — ne me le dis pas, Ximena... car je te croirais... et je mourrais!

La comtesse se tordait les mains et embrassait les genoux de la reine.

— Tu me l'as dit, pourtant, reprit encore celle-ci... Oui! lu me l'as dit... j'ai cruellement souffert... Adieu, ma tille!

Le prêtre et la comtesse s'agenouillèrent en pleurant, dona Louise de Guzman n'était plus.

lira Jumeaux de Souza.

Le lendemain , Alfonse de Bragance fut solennellement couronné en la salle du palais do Xabrogas, devant celte mémo assemblée qui avait

assisté à sa honte de la veille. A ses côtés, et si près du trône que les franges du dais caressaient son front, était don Louis de Souza, comte de Castelmellior.

Alfonse ne semblait ni joyeux ni chagrin. II bâilla bien des fois durant la cérémonie, et se dispensa d'assister au service funèbre de la reine sa mère, alléguant pour prétexte qu'il y avait deux jours que ses taureaus d'Espagne ne l'avaient vu.

La plupart des grands seigneurs, à demi satisfaits par la disparitioa de CoHti, suivirent le roi au palais d'Alcantara. Castelmelhor était bien, lui aussi, un favori, mais son illustre naissance faisait, en bonne jurisprudence courtisanesque, qu'on pouvait sans honte accepter ses caprices et se courber devant sa volonté. Le roi l^ nomma, le jour même de soa couronnement, ministre d'état et gouverneur de Lisbonne.

Quelques jours après la mort de la reine, tous les membres de la maison de Souza se trouvaient rassemblés dans cette salle de l'hôtel du même nom. où se sont passées plusieurs scènes de ce récit. La comtesse, dona Inès et Vasconcellos étaient en costume de voyage. Castelmelhor portait un magnifique habit de cour. Dans la cour, plusieurs carrosses attelés attendaient.

— Adieu donc, madame, dit Castelmelhor en baisant la main de sa mère; — adieu, mon frère : soyez heureux.

— Don Louis, répondit la comtesse, je vous ai pardonné. Maintenant que vous voilà puissant, soyez fidèle.

— Don Louis, dit à son tour Vasconcellos, je ne vous ai point pardonné, moi, car jamais il n'y eut contre vous de colère dans mon cœur. — Mais je vous ai jugé : si vous me cédez maintenant la main de dona Inès, c'est que vous vous croyez trop haut placé pour avoir encore besoin de sa fortune.

— Vasconcellos!... voulut dire don Louis.

— Je vous connais, reprit celui-ci — Et, s'approchant tout à coup, il ajouta à voix basse : — Adieu, don Louis; je vais loin d'ici, bien loin, pour n'entendre point parler de vous. Mais si la voix du peuple de Lisbonne se faisait quelque jour assez forte pour arriver jusqu'à moi, et venait me dire que Souza suit les traces de Vintimille, je reviendrais, seigneur comte; — car j'ai fait un serment au lit de mort de mon père.

Castelmelhor s'inchna froidement et baisa la main d'Inès de Cadaval en la nommant sa sœur. Puis il sortit pour se rendre auprès du roi.

Les autres membres de la maison de Souza prirent place dans un carrosse, et le cocher fouetta les chevaux.

-«- Y a-t-il bien loin d'ici le château de Vasconcellos ? dit un étranger à l'un des valets de la comtesse.

— Six jours de marche.

— Pas davantage ?... Je vais aller avec vous.

— A pied? demanda le valet étonné.

— Pourquoi pas ? répondit froidement l'étranger.

A ce moment, le carrosse qui portait les deux dames et Simon s'ébranla et passa près des deux interlocuteurs. Simon jeta par hasard un coup d'œil de leur côté. Il reconnut Baltazar.

— Que Dieu me pardonne mon ingratitude I s'écria-t-il, j'allais oublier l'homme qui deux fois m'a sauvé la vie... et qui a fait plus que cela pour moi ! ajouta-t-il en regardant Inès avec tendresse.

Le carrosse s'arrêta. Quand il s'ébranla de nouveau , Baltazar, joyeux et confus à la fois, était assis entre Simon et la comtesse, au grand élonnement de la livrée de Souza.

DELîXSÈME PAISTIE.

li'antichaïubre.

Sept années s'étaient écoulées.On était à la fin de l'hiver de l'an 166.. Dans l'aniichambre de sa grâce, lord Richard Fanshowe, représentant à Lisbonne S. M. Charles II d'Angleterre, nous retrouvons deux de nos anciennes connaissances, Baltazar et le beau Padouan, Ascanio Macarone deir Acquamonda.

Baltazar n'avait point changé. C'était toujours le même visage, simple, îranc, un peu naïf, supporté par un torse herculéen, et des jambes qui ne déparaient point le torse. Il portait une livrée de drap rouge à rbvers d'azur, ce qui indiquait à niilord l'ambassadeur.

Ascanio, au contraire, avait sensiblement vieilli. Les boucles nompareilles de ses magnifiques cheveux avaient passé du noir au gris pommelé ; ses longues mains blanches s'étaient .ridées ; un vermillon coupé de veines blanchâtres, à l'instar du marbre des Pyrénées, remplaçait la fraîcheur veloutée de ses joues. En revanche, il avait gardé son "séduisant sourire el l'incomparable agrément do sa tournure. De plus, son costume avait gagné presque autant que son physique avait perdu. Il portait toujours le galant uniforme de la patrouille royale ; mais son pourpoint était de velours, ses culottes et son écharpe de la soie la plus fine, et ses bottes molles, à éperons d'argent, disparaissaient presque sous un flot écumeux de dentelles. A sa toque brillait l'étoile blanche, signe distinclif des chevaliers du Firmament ; mais, au lieu d'être en oripeaux, comme jadis, elle jetait des feux ni plus ni moins qu'une étoile véritable, parce qu'elle était formée de cinq pointes de diamans, dont chacune valait bien raille réaux.

C'est ce que le beau cavalier de Padoue avait monté en grade. II n'était maintenant rien moins que capitaine des Fanfarons du roi, et se vantait à tout venant de posséder l'entière confiance de son illustre patron, Louis de Souza, comte de Caltelmelhor, favori du roi don Alfonse.

Ce prince tenait le sceptre d'une main tremblante, et laissait Lisbonne Uvrée à une effrayante anarchie. La plupart des charges qui, en Portugal, sont triennales, étaient remplies par des créatures de Castelmelhor, mais le peuple était contre lui, et la patrouille royale elle-même, dont il avait considérablement diminué l'importance, le voyait de fort mauvais œil. Macarone, dont le lecteur connaît l'excellent caractère, flattait Castelmelhor, et criait volontiers avec ses camarades : A bas le favori !

Baltazar et lui s'étaient donc rencontré dans l'antichambre de lord Richard Fanshowe, et Ascanio attendait, en se promenantde long en large, qu'il plût à sa grâce de le recevoir.

— Ami Baltazar, dit-il, j'ai un confus souvenir d'un tour damnable que tu me jouas autrefois... du temps de la feue reine, que Dieu bénisse au ciel, où je la souhaite!... Ce fut, mon camarade, une fort mauvais© plaisanterie. Mais je n'ai point de rancune... Touche là, mon ami Baltazar!

Baltazar tendit sa lourde main et la referma sur les doigts effilés du Padouan.

— A la bonne heure ! s'écria ce dernier; — point de fiel entre nous!... Dis-moi, est-ce une bonne condition que lu as là chez niilord?

— Pas mauvaise.

— Tant mieux I... Je t'ai toujours porté un vif intérêt... Sa grâce est généreuse?

— Assez.

— Bravo i Je suis ravi de te voir content... Ah ça! qui donc est avec lui en ce moment?

DU BinMAMENT. 73

— Le moine.

— Le moine! s'écria Macarone. 11 vient aussi chez l'Anglais?

— Oui.

— Et... connais-tu ce moine, ami Baltazar ?

— Non.

— C'est étonnant!... Tu n'es pas plus bavard qu'autrefois... Pas mal, assez , oui , non... Ce n'est pas là une conversation , mon camarade !... Que diable ! après sept ans de séparation, deux bons amis qui se retrouvent !... Voyons ! assieds-toi là, près de moi, et causons.

Baltazar se laissa entraîner vers un siège et s'assit d'un air proiondément indifférent.

— Pendant ces sept années , reprit le Padouan , tu as dû avoir des aventures. Conte-moi ton histoire.

— J'ai suivi don Simon au château de Vasconcellos, dit Baltazar. Après cela je suis revenu à Lisbonne.

— Ton histoire est fort intéressante, mon camarade, et ne contient point de longueurs... Ainsi tu t'es séparé de don Simon?

Baltazar fit un geste équivoque.

— Je ne sais s'il vit ou s'il est mort, répondit-il.

— En vérité !

— Quand il eut perdu sa jeune épouse, dona Inès de Cadaval, qui mour ut il y a trois ans, la même année que la comtesse douairière, le pauvre seigneur pensa devenir foti... Et il y avait de quoi, car dona Inès était nn ange î... Il partit pour la France... je le suivis, mais je revins seul.

— Pourquoi ?

— Peu importe... je revins seul.

— Toujours discret ! s'écria Macarone ; mais la discrétion est inutile avec moi : je devine... Don Simon resta en France, aux genoux de la belle Isabelle de Nemours-Savoie, qui est maintenant reine de Portugal.

— Je n'entendis jamais parler de cela.

— A d'autres, mon compère!... Vasconcellos était amoureux de la reine : s'il vit, il l'est encore.

L'observateur le plus attentif n'eût pas vu s'animer un seul muscle sur le large visage de Baltazar, qui se borna à répondre :

— Dieu veuille qu'il vive encore ! seigneur Ascanio.

— Amen! dit celui-ci; je n'y mets point d'empêchement... mais parlons de nous. Nous vivons dans un temps, ami Baltazar, où un bon garçon comme toi peut faire rapidement son chemin. Moi qui te parle, j'ai fait le mien, comme tu vois.

Ce disant, le Padouan fit ondoyer les plumes de sa toque, et joua négligemment avec la frange d'argent de sa ceinture.

— Oui , continua-t-il; maintenant je mène un train en rapport avec ma nob e naissance. Je suis un homme de cour , et le cher comte me tient enl grande amitié.

— Quel comte ? demanda Baltazar.

— Le grand comte... Louis de Souza!... Il n'y a qu'un comte à Lisbonne, de même qu'il n'y a qu'un moine. Eh bien! mon enfant, il faut suivre mon exemple. Avant qu'il soit un an, tu porteras rapière à garde dorée, et pourpoint de velours comme moi.

— Et qu'avez-vous fait pour gagner tout cela?

— J'ai servi l'un, puis l'autre, souvent tout le monde à la fois. Tu ne comprends pas? Je vais m'expliquer : A Lisbonne, maintenant, tout le mcnde conspire ; bourgeois, prêtres et gentilshommes se donnent cet innocent plaisir... Compte sur tes doigts : il y a le parti de l'infant, celui de la reine, celui du comte, celui de l'Angleterre et celui de l'Espagne.

— Cela fait cinq partis, dit Baltazar, et vous en oubliez un sixième, seigneur.

— Lequel ; demanda le Padouon étonné.

— Celui de don AUonse de Bragance, roi de Portugal. Macarone éclata de rire.

— On voit bien, s'écria-t-il, que tu reviens de loin, mon camarade f Le parti du roi! En conscience, l'idée est bouffonne, et je réjouirai le cher comte on lui racontant cela demain, à son petit lever... Poursuivons ; le parti de la reine est nombreux ; il se compose de la majeure portion de la noblesse, parce que la reine est belle et que la noblesse est folle... Le parti du prince est faible, mais certains disent qu'il pourrait bien se confondre avec celui de la reine, et alors, il faudrait en tenir compte... Le parti de Castelmelhor est composé de moi et de tous les fonctionnaires ; c'est un parti estimable : il dispose des revenus de l'état..» Le parti de l'Angleterre se compose de moi et du peuple ; c'est un joli parti : lord Richard ne ménage pas trop les guinées... Enfin, le parti de l'Espagne se compose de moi et de la patrouille royale. Ce parti n'est point à dédaigner, à cause des pistolesde Madrid, qui sont larges, lourdes, et d'un titre parfait.

— Ainsi, dit Baltazar, vous servez trois maîtres à la fois.

— C'est peu, j'en conviens, répliqua Macarone; mais la reine et l'infant n'ont pas un doublon dans leur cassette.

— Et si,— par hasard, — il me prenait envie de rapporter cette conversation à mylord ?

— Tu ne ferais que me prévenir, mon excellent ami, dit Ascanio sans se troubler. Je viens iei pour vendre à milord les deux autres partis qui ont l'honneur de me posséder dans leur sein...

— Je n'ai garde, répondit Baltazar ; je plaisantais.

— Tes plaisanteries sont lugubres, ami; c'est égal; j'ai besoin de toi... Veux- tu me prêter tes services?

— Non.

— Veux-tu me les vendre ?

— Oui.... sauf le cas où Vasconcellos reviendrait et réclamerait mon aide, et en tant que ces services ne contrarieront point mes devoirs enyers milord.

— Soit. Quant à Vasconcellos, je dépose mon estime sur sa tombe; quant à mylord, loin de lui nuire, je prétends faire entrer sous son toit la joie et le bonheur.

Ici Ascanio frisa sa moustache, arrondit ses bras, se dandina sur un pied et prit un air sentimental.

— 0 toi, dit-il, heureux Baltazar, qui respires le même air qu'elle, ne me comprends- tu point?

— Non, dit encore Baltazar.

— Arrière les froids calculs de la politique ! s'écria Macarone s'échauffant ; lâchons pour un moment le timon de l'état et parlons do ce suave sentiment qui est la joie des immortels dans leurs palais du mont Olympe...

— J'y suis 1 interrompit Baltazar, vous êtes amoureux de la caraériste de miss Fanshowe.

— Fi donc ! épris d'une camérisle... moi ! les illustres Macarone , qui sont morts en Palestine, au chevaleresque temps des Croisades, en frémiraient dans leurs tombeaux!... Mais il va, dans ce que tu dis, quelque chose de vrai, cependant... Je suis amoureux... entends-tu? amoureux.

— J'entends.

— Moi, rinvinciblc Ascanio , moi dont le cœur semblait cuirassé d'un triple airain, j'ai senti la puissance du carquois de ce jeune espiègle qui... En im mol, mon camarade, continua Macarone en se calmant comme par magie , je songe à m'éiablir.

— C'est une idée louable, seigneur Ascanio.

— Kt j'ai jeté l'.-s yeux sur miss ArabcUa Fanshowe..»

DU FIRBIAMENT. 75

— La fille de milord?...

— La ravissante fille de milord 1 Baltazar ne put s'empêcher de sourire.

— Ce serait, pensa-t-il, un couple bien assorti !

— Eh bien ? fît Ascanio.

— Eh bien ! répéta Baltazar.

— Qu'en dis-tu?

— Rien.

— Ta réserve est éloquente... Tu m'approuves et tu consens à me servir?

— Que faut-il faire ?

— Chut ! s'écria le Padouan, qui se leva et fit le tour de l'antichambre sur la pointe des pieds, pour s'assurer que les portes étaient bien closes et que nulle oreille indiscrète ne se tenait aux écoutes.

Ce devoir d'un amant délicat étant accompli, il revint vers Baltazar, et tira de la poche de son pourpoint un billet délicatement plié, et attaché par un fil de soie rose. Avant de le remettre à Baltazar, Ù le baisa sur les deux côtés.

— Ami, dit-il, je te confie le bonheur de ma vie.

— Il est en bonnes mains, seigneur Ascanio, dit Baltazar.

Il prit la missive amoureuse et la serra. Puis, se ravisant, il ajouta :

— Peut-être vous plairait-il qu'elle fût remise sur-le-champ ?

— Tout de suite I... Voilà une pensée qui t'honore, Baltazar, et, sois tranquille, tu n'auras pas obligé un ingrat.

Baltazar sortit pour s'acquitter de son galant message.

A peine avait-il tourné les talons que Macarone se précipita vers la porte du cabinet de lord Fanshowe. 11 colla d'abord son oreille à la serrure, mais il n'entendit rien. Changeant alors de tactique, il mit son œil à la place de son oreille.

— Le moine ! murmura-t-il;— c'est bien le moine!... Et toujours son capuchon sur les yeux. Pas possible de voir son visage... Cet homme doit avoir un grand intérêt à se cacher.

n se releva et croisa ses bras sur sa poitrine. Son front était plissé ; ses sourcils se rapprochaient de plus en plus. Tous ses traits exprimaient le travail intérieur d'un homme qui tend son esprit afin de deviner une énigme.

— Sous un secret, reprit-il, il y a toujours de l'argent... de l'argent pour celui qui découvre... 11 y a parfois aussi des coups de poignard; mais bah I il faudra que je découvre le secret de ce révérend père.

11 remit l'œil à la serrure.

— C'est étrange ! il garde son capuchon même en présence de milord / Ce personnage m'intrigue au dernier point. Je donnerais dix pistolespour lui arracher ce masque qui le couvre sans cesse... partout je le rencontre : chez le roi, chez l'infant... chez le comte lui-même 1... et chez milord aussi! cela passe les bornes I... Pour avoir ainsi des rapports avec des hommes de partis si hostiles, il faut qu'il ait un intérêt... Me feraitil concurrence ?

Comme il se relirait, il entendit un bruit argentin de l'autre côté de la porte, et se hâta de coller une troisième fois son œil curieux au trou de la serrure.

— De l'or ! s'écria-t-il en serrant ses deux mains l'une contre l'autre.

L'Anglais avait ouvert un coffre, placé en face de la porte. Il y plongea la main à plusieurs reprises et la relira, chaque fois, pleine de larges pièces d'or. Le moine restait immobile. Quand Richard Fanshowe eut puisé une somme suffisante, il piit la peine de compter lui-même, et, l'enfermant dans une riche et large bourse, il la remit au moine en s'inchnant.

— il le salue pardessus le marché! grommela Macarone; qui saitt il

va pcut-Clre lui dire : — Votre révérence est bien bonne de me débarrasser de mes guinécs, et je la remercie du fond de ràmc...

Lord Richord et le moine s'a\ oncèrent en ce moment vers la porle. Le Padoiian n'eut que le temps de .se jeter vivement de côié.

La porte s'ouvril.

— .le suis fort obligé à votre révérence , dit Richard Fanshowe , ci je la prie d'agréer mes sincères remerciemens.

— A demain, dit le moine.

— Quand il plaira à voire révérence... je suis à ses ordres.

Le moine sortit. Ricliard Fanshowe se Irotla les mains d'un air satisfait. Quant au beau cavalier de Padoue, il demeura ébahi. — 11 7 avait au moins cinq cents guinées, pensa-t-il... et il le remercie !

lie Cabinet.

Lord Richard Fanshowe rentra dans son cabinet sans apercevoir le Padouan, qui se faisait petit dans un coin.

— Il a l'air bien joyeux, se dit Macarone: il est clair qu'il y a ici uneintrigue dont je n'ai point le fil... Est-ce un sixième parti qui se forme?

En ce moment, Boltazar apparut.

— Eh bien ! s'écria vivement le Padouan.

— J'ai remis la lettre.

— A-t-on daigné?...

— Sans doute.

— Quoi I la charmante Arabelle a lu ces caractères traces par la main du plus humble de ses esclaves?

— Elle a fait mieux.

— Qu'entends-je ! s'écria Macarone en se découvrant, dois-jo espérer tant de bonheur ?.. Aurait-elle condescendu à faire une réponse ?

— Mieux que cela, dit encore Baltazar.

Le beau cavalier de Padoue prit une attitude théâtrale.

— Baltazar, soupira-t-il, parle vile ou mon pauvre cœur va se briser.

— Miss Arabella vous accorde un rendez-vous, seigneur Ascanio.

— Un rendez-vous ! !.. Délices du paradis terrestre! félicités du ciel ! Où ? quand ? réponds donc ?

— Demain soir, dans les jardins de l'hi^tel, et voici la clé de la grille.

— N'est-ce pas un songe ! Il paraît vraiment certain que je vais m'établir ! s'écria Macarone on saisissant la clé.

— De la discrétion, dit Baltazar.

— Mtiet comme la tombe, répondit Ascanio en posant la main s:ir son cœur.

Puis il ajouta très froidement :

— Baltazar , mon digne camarade , je n'ai pas de fonds, mais je me proclame ton débiteur pour la somme de cinquante rcaux (1). Maintenant un mot sur un autre sujet : Le moine est parti.

— C'est bien; je vais annoncer votre seigneurie.

— Attends donc... Ce moine m'intrigue, Baltazar. Ne pourrais-tu point ^■avoir qui il est?

— Peut-être.

— El ce qu'il vient faire chez ralord? continua Macarone.

— Cela n'est pas impossible.

— Je te récompenserai royalement, Baltazar. Songe à cela et introduismoi.

Lord Richard Fanshowe était un petit vieillard à physionomie pâle, in-

(!) Nous employons dans tout le cours de ce récit les monnaies espagnoles, qui cnt eu cours en Portugal long-temps après la restauration.

DU Fir.MAMENT. 77

signifiante et comme effacée- Ses cheveux rares et presque blancs étaient plantés sur le derrière de la tête et laissaient découvert un front démesurément haut, mais étroit et fuyant. Sa barbe seigr.eusement taillée en pointe, suivant la mode de l'époque, avait, ainsi que sa moustache tordue, conservé sa couleur naturelle, qui était d'un blond ardent et tirant sur le roux. Il avait un menton pointu, des lèvres minces et pâles ; la distance de son nez à sa bouche était hors de toute proportion avec le cadre de son visage. De petits yeux gris, à vue courte et sans cesse demi-clos, lançaient de cauteleux regards du fond de leur orbite profondément cave et dont la saillie était dépourvnie de sourcils.

Cet ensemble de traits était complété par un nez planté droit et se relevant perpendiculairement au plan de la lèvre supérieure. Ce nez, britannique au premier chef, était un véritable nez de diplomate. Que l'œil sourît, que la bouche se fronçât, que la pâleur blafarde des joues se changeât en vermillon par l'effet de la joie ou de la colère, le nez restait immobile et blanc, comme un membre mort, mais parfaitement conservé. On a vu des nez indiscrets, osciller ou s'épanouir, de manière à trahir la pensée secrète de leur maître, mais le nez de lord Richard n'avait garde ; vous l'eussiez pincé sans l'émouvoir ; vous l'eussiez broyé avant de le faire rougir.

Aussi lord Richard y tenait-il beaucoup, ce que le lecteur comprendra, s'il veui faire réflexion que ledit lord l'avait acheté trois guinées chez un chirurgien d'York, sa \\\\e natale. Le nez était en carton doublé d'argent, et si merveilleusement conditionné que Fanshowe s'applaudissait tous les jours d'avoir égaré celui que la nature lui avait primitivement imposé.

Le reste de la personne de lord Richard était à l'avenant. Il n'était Lossu qu'aux yeux des gens qui ne l'aimaient point, et pour voir qu'il boitait, il fallait d'abord ne pas être ébloui par le cordon de l'ordre de la Jarretière qui entourait son microscopique gras de jambe.

Les Anglais sont beaux d'ordinaire, bien faits et irréprochables au point de vue de la forme. Pourtant, ils ne sont point agréables à voir. 11 y a toujours dans leur physionomie une manière de repoussoir qui déplaît et chagrine; sous leur teint frais, sous le duvet incolore de leur fine barbe, perce l'égoisme sympathique et brutal qui est au fond de leur nature. Don Juan ne songea jamais à introduire son âme éternellement renaissante dans un fourreau britannique ; il lui faut, pour séduire, un masque allemand rêveur et fatal, un visage italien, vif et passionné, le regard ardent qui brûle sous le front basané de l'Espagnol, ou tout au moins le franc et spirituel sourire du Français de bonne race. Sous la peau d'un Anglais, — d'un deces beaux Anglais qui semblent modelés en cire et portent la tête d'une poupée sur le corps de l'Apollon du Belvédère, — don Juan parlerait du nez en disant : je t'aime, et mourrait de la jaunisse ou du spleen avant d'avoir fléchi les rigueurs d'une douairière.

N'étant pas séduisant quand il est beau, l'Anglais est odieux quand il est laid, ce qui forme compensation. Sa raideur devient alors grotesque ; à chacun de ses mouvemens se révèle un ridicule nouveau , si bien que, de nos jours, sur les boulevarts, quand les enfans du peuple avisent une tournure bouffonne, surmontée d'un masque blafard ou d'une figure apoplectique, ils battent des mains et crient, dans leur naïveté impitoyable :

— C'est un milord I

Lord Fanshowe n'échappait point k ce privilège de sa nation. Son aspect inspirait l'aversion et la défiance. On devinait, derrière son disgracieux sourire, le mensonge et la dissimulation, passés à fétat chronique. Pour s'habituer à l'expression cauteleuse de son regard, il fallait du temps à l'esprit le plus candide. Bien pénétré p urtant de la maxime fondamentale, unique, éternelle de la politique englaise, il faisait un passa-

78 LES CnEVALIEBS

ble diplomate et possédait la confiance de Buckingham, qui lui-même tenait l'oreille de Stuart.

C'est que, pour être bon diplomate, dans le sens anglais du mot, il n'est pas même besoin de sauver les apparences. A quoi bon prendre un masque honnête, quand on est taré depuis des siècles ! Envahir à tout prix> par tous moyens et quand même! avec ce principe dans la tête, et de nombreux souverains d'or dans ses coffres on se passe du reste-

Au moment où le beau cavalier de Padoue fut introduit, Fanshowe s'occupait à écrire une lettre. Il fit signe au nouveau-vonu de prendre patience et continua son travail.

Macarone répondit à ce geste par une inclination comme lui seul en savait foire, et se laissa tomber dans un fauteuil, avec toute l'aisance d"un élève de M. de Beaufort.

— Faites, milord, faites ! dit-il. Pardieu I point de gêne entre nous. Je serais mortifié si vous faisiez des cérémonies avec moi.

Fanshowe leva sur lui son œil gris, demi-ouvci t, et arrêta un instant sa plume. Son front se plissa légèrement. Une ride de dédain se creusa derrière sa moustache. Macarone se prit à jouer avec les dentelles de sa manchette, et adressa à sa grâce un sourire plein de condescendance et qui semblait dire :

— Entre amis il n'est pas besoin de façons.

— Ce drôle est fort curieux! pensa Fanshowe. Puis il se remit à écrire. En écrivant, il oublia bientôt la présence du Padouan, cl commença,

comme c'est la coutume d'une foule de penseurs, à se dicter sa lettre à haute voix. Î^Iacarone était tout oreilles, mais il ne put saisir que quelques bribes de phrases, dont le sens lui échappait eniièrcmcnt. il comprit seulement que milord s'applaudissait vivement de la tournure que prenaient les affaires, et comptait en arriver sous peu à ses fins. Quand Fanshowe eut achevé sa lettre, il sonna et Baltazar parut.

— Porte cet écrit à sir William, mon secrétaire, dit-il. Quand il l'aura mis au net, tu le rapporteras... Que puis-je faire pour votre seigneurie? ajouta-t-il en s'adressant à Macarone.

— Vous pouvez faire beaucoup, milord , répondit le Padouan, qui poussa son siège et s'approcha de Fanshowe; — nous pouvons , vous et moi, faire beaucoup l'un pour l'autre.

Lord Richard tira sa montre.

— Je suis pressé, dit-il.

— C'est comme .iioi... Mais il ne s'agit pas ici do bagatelles; veuillez me prêter attention. Je me nomme...

— Je vous connais, — passons.

— Ce m'est un inappréciable bonheur que d'avoir attiré l'altentiou de votre grâce. J'ose croire que vous connaissez également don Louis de Vasconccllos y Souza, comte de Castelraelhor ?

Fanshowe s'inclina.

— C'est un noble seigneur I reprit Ascanio; il est puissant et pourrait le devenir davantage, car il a de grands projets.

— Que m'importe?

— Il vous importe de les déjouer, milord... Je sais par cœur, voyezvous, votre politique et celle de mon illustre ami et patron. Vous avez tous deux un ennemi commun : la reine ; mais votre but ne peut être le même. Il vous faut, à vous, mylord, sur le trône do Portugal, un fantôme de roi, un mannequin : Alfonse VI, par exemple... A Louis do Souza, il faut...

— Que lui faut-il? demanda vivement Fanshowe.

— Pour le savoir, mylord, il vous en coulera mille guinéc^.

— C'est fort cher, seigneur capitaine, pour un secret de comédie.

— Vous le saviez?

— Avant vous.., avant Castclmelhor lui-môme peut-être.

Macarone jeta sur le lord un regard incrédule, puis son œil se tourna, plein de désespoir, vers le coffre-forl où Fanshowe avait puisé les guinées du moine.

— N'avez-vous point autre chose à me dire? demanda l'Anglais.

— Comme confident du noble comte, je suis réduit au silence, milord, dit tristement Ascanio; — mais comme capitaine des chevaliers du Firmament...

Fanshowe lui imposa silence d'un geste. Il sonna de nouveau, et Baltazar montra son large visage à la porte entre baillée. En même temps, l'Anglais fit jouer la serrure de son coffre, qui s'ouvrit et laissa voir, aux yeux éblouis d'Ascanio,un énorme monceau de piècesd'or de toute taille.

— Appelez sir William, dit Fanshowe à Baltazar.

Baltazar sortit : le lord compta cent guinées sur un coin de la table. Ascanio, muet de surprise, le regardait faire. Par un mouvement instinctif, sa main s'ouvrait et se refermait, comme pour palper cet or dont la yue lui montait la tête.

A ce moment, le secrétaire parut sur le seuil d'une porte qui communiquait avec les appartemens privés de milord. Ascanio tourna les yeux de son côté, et demeura stupéfait à sa vue. Il allait pousser un cri de surprise, lorsque le secrétaire mit un doigt sur sa bouche.

— Milord m'a fait appeler ? dit-il en s'avançant lentement vers Fanshowe-

— Asseyez-vous, sir WiUiam, et écrivez, au bas de ma missive, en forme de post-scriptum : « Ce soir, Isabelle de Savoie-Nemours disparaîtra, enlevée par des soldats de la patrouille du roi. Cette troupe est aux gages de l'Espagne. Aucun soupçon ne planera sur le gouvernement de S. M. le roi Charles, que Dieu tienne en joie et santé. »

Sir VVilham obéit.

— Seigneur capitaine, reprit le lord d'une voix grave, l'Angleterre est une nation généreuse parce qu'elle est puissante. Loin de profiter de la fâcheuse situation du royaume de Portugal pour établir sa domination, elle fait tous ses efforts pour diminuer les embarras de ce malheureux pays. La reine était une pierre d'achoppement au milieu des factions soulevées ; la reine retournera en France... à moins que, sur la route, quelque déplorable accident n'advienne... Nous aviserons ensuite aux moyens de parfaire notre œuvre en rendant le calme et le bonheur à ce pauvre pays, pour lequel l'Angleterre a une affection maternelle.

— Et qui enlèvera la reine? demanda Macarone.

— Ce sera, seigneur capitaine.

— Milord a l'air bien certain de cela ?

Fanshowe ne répondit point sur-le-champ. Il relut attentivement la lettre et le post-seriplum, puis il signa le tout et appela Baltazar, auquel il remit le paquet soigneusement scellé en disant :

— Monte à cheval et porte ceci en toute hâte au capitaine Smith dont le navire est en partance. Qu'il mette à la voile aussitôt, si le vent et la mer le permettent.

Cela dit, il se tourna vers Ascanio.

— Vous voyez, dit-il.

— Je vois que vous annoncez comme faite une chose qui reste à faire, milord.

Fanshowe caressa la barbe jaune et rigide qui décorait son menton.

— Vous m'avez demandé mille guinées, reprit-il d'un ton bref et impérieux; en voilà cent... Ne les prenez pas encore... Je vous connais, capitaine, et n'ai point en votre bonne foi une confiance illimitée.

— Qu'est-ce a dire? voulut s'écrier Ascanio, qui frisa sa moustache d'un geste belliqueux.

SO tES CHEVALIERS

— Silence! l'Angleterre est une nation généreuse,— mais qui n'aime pas à paver en vain... Comment se nomme votre lieutenant?

— Manuel Anlunez.

Fanshowe prit la plume, la trempa dans Técritoire et la tendit au r.idouan.

— Ecrivez! dit-il.

— Mais, milord...!

— Ecrivez !

Macarone se mit en posture. Fanshowe dicta : « Le seigneur Antunez flioisira vingt hommes résolus qu'il conduira ce soir, à huit heures, sur Li place du palais de Xobregas. Un honmie se présentera, dont il recevra el'cxécuiera les volontés comme si j'ordonnais moi-même. Cet homme répondra au nom de sir William.... »

— Quel est ce sir William? interrompit Macarone.

— C'est moi, dit le secrétaire.

— Vous !... s'écria involontairement le Padouan.

Un signe rapide et péremptoire du secrétaire lui coupa la parole.

— Sir William soit ! grommela-t-il ; — après?

— « Il y aura une forte récompense, » dicta Fanshowe; — maintenant votre signature.

— J'aurai les cent guinées? demanda le Padouan avant de signer,

— Prenez-les; elles sont à vous.

Macarone prit et signa.

— Maintenant, dit Fanshowe, vous êtes notro hôte jusqu'à demain malin.... Quant à vous, William, courez à l'hôtel des chevaliers du Firmament.

— William, murmura Macarone, le diable plutôt !

Le secrétaire s'enveloppa d'un long manteau, qui cachait la moitié de ^on visage et disparut.

Sur le seuil de la porte extérieure, il rencontra Baltazar qui enfouiclinil son cheval.

Baltazar piqua des deux et partit au grand galop : mais au lieu de descendre vers le port, il enflla les rues tortueuses de la ville haute et s'arrêta au seuU d'un sombre et vaste bâtiment, à la porte duquel il frappa.

Cet édifice était le couvent des Bénédictins de Lisbonne. Le frère portier vint ouvrir le guichet.

— Le Moine ? dit Baltazar.

La porte du couvent s'ouvrit aussitôt.

lU. IJa Cellule.

L'homme que jusqu'ici nous avons appelé le moine, et qui n'était point connu à Lisbonne sous un auire nom, se trouvait seul dans une pièce do moyenne grandeur et presque nuo qui dépendait de l'appartement de Ruy de Souza de Macedo, abbé majeur des Bénédictins de Lisbonne. Par faveur spéciale du seigneur abbé, il ne menait point la vie des autres religieux. Il n'y avait point à la chapelle de confessionnal qui portât son nom écrit en lettres gothiques sur le chêne noirci de son étroit frontispice. Jamais on ne l'avait vu célébrer le saint sacrifice de la messe, et quand sonnaient vêpres ou matines, sa place au chœur restait vide bien souvent.

Il se promenait lentement et de long en large dans sa cellule. Sa boiiclic murmurait de temps à autre des mots inarticulés. Etait-ce uns prière à Dieu ? était-ce le résultat d'une préoccupation mondaine ?

Bien que le moine fût un bon chrétien et servit Dieu comme il faut, nous penchons pour la seconde hypothèse, et lo lecteur sera de notre

avis quand il saura que le révérend père, depuis sa visite à Fanshowe, avait rendu ses devoirs au roi, entretenu l'infant et passé une heure en secrète conférence avec le comte de Castclmelhor. Chez ces trois personnages, si hdat placés, quoique diversement, il avait été accueilli avec uu égal respect. Le pauvre AUonse lui-même avait fait trêve à ses imbéciles passe-temps pour lui demander sa bénédiction.

En quelque lieu que ce fût , on présence du roi lui-même , le moine gardait Ténorme capuchon qui couvrait entièrement son visage. Nul ne pouvait se vanter d'avoir jauiais distingué ses traits. On apercevait seulement, au fond du sombre entonnoir, formé par sa cagoule, l'éclair ardent et dominateur de son œil noir et les mèches ondées de -sa barbe blanche. Quand il passait dans les rues, les gentilshommes s'inclinaient, les bourgeois portaient la main à leur feutre, et le peuple baisait le bas de son froc ; les gentilshommes le craignaient; il intriguait le bourgeois; sur un geste de sa main, le peuple eût mis le feu à Lisbonne.

Or, le peuple avait singulièrement crû en force et en audace pendant les sept années qui venaient de s'écouler. Il était arrivé à Lisbonne ce qui arrive en toute cité aux jours de misère. La noblesse était restée debout ou s'était retirée dans ses domaines ; mais la bourgeoisie, décimée par la détresse, avait grandi la mnsse du peuple. Tel qui naguère faisait l'aumône, vivait à présent de bienfaits. La cour, dont les finances étaient au pillage, ne pouvait venir en aide au malheur public. Les innombrables couvons quêtaient beaucoup et donnaient peu. Les grandes familles avaient peine à soutenir leur rang, et d'ailleurs, la plupart d'entre elles, froissées par le favori et mal en cour qu'elles étaient, avaient intérêt à précipiter le moment de la crise.

Aussi c'était pitié de voir l'état de dénùment absolu où languissaient non seulement les gens sans aveu, mais les petits marchands et les corps de métiers. Chacun, parmi ce qui restait de riches bourgeois, avait condamné la serrure de son coffre-fort. Les plus égoïstes, qui se proclamaient les plusprudens, avaient fermé la porte de leur boutique et congédié leurs ouvriers. De ce nombre était, bien entendu, l'honnête Gaspard Orta Voz, doyen de la corporation des tanneurs, apprêteurs, corroyeurs, peaussiers et mégis;iers de Lisbonne. Ses ouvriers, réunis à ceux d'une foule de ses confrères, formaient d'innombrables bandes do vagabonds qui étaient de fait les maîtres de la ville. Leur maître, à eus, c'était le moine.

Le moine était le roi de tout ce peuple, parce que tout ce peuple vivait par lui, —par lui seul. — Il l'avait acheté. Ses bienfaits de tous les jours remplaçaient la prospérité passée. Ses émissaires, qui étaient nombreux et infatigables, avaient des consolations pour toutes les infortunes, des soulagemeus pour toutes les misères.

Et, quand ils avaient changé les larmes en joie, ils disaient :

— Cet or, qui apaise votre faim, qui guérit vos blessures, qui sèclie les pleurs de vos femmes, qui couvre la nudité de vosenfans, cet or appartient à notre seigneur, qui eslle moine. Soyez reconnaissans et a itendez l'heure où il aura besoin de vous.

Et cette populace , sans cesse désespérée et sans cesse rendue à la vie, se prenait d'un fougueux amour pour la main, — toujours la même,— qui s'ouvrait, bienfaisante, entre elle et le précipice. Elle aimait d'autant plus ici qu'elle haïssait davantage ailleurs, et ne pouvait trouver, si loin quo pu sent se porter ses regards, aucun objet à respecter ou à chérir. Le roi était fou et cruel dans sa folie ; l'infant, retiré dans son palais, passait pour un noble jeune homme, mais n'avait point su s'entourer de ce prestige que donne d'ordinaire une infortune fièrement supportée. Il gardait un Hlence chagrin, opposait une froide apathie aux insultes continuelles du favori, et semblait absorbé dans son amour pour la jeune reine. Cette malheureuse princesse elle-même, si charmante, si accomplie,

32 tES CHEVALIERS

était pou C'^nnnrî do la m'-.ltitu1e. On imudis?ait Alfons? pour les indigne? iniiteincns qu'il lui f;usail subir; mois, après tout, elle s'était pourvue en ronr de Rome pour faire déclarer nul son mariage, et les respects de la noblesse avaient de quoi la consoler. Enfin, Castelmelhor, le favori, était odieux au peuple comme l'est tout tyran sulaltorne. On avait oublié sa magnifique naissance ; on ne lui tenait point c impte de ses brillantes qu.iltcs ; on ne voyait en lui que le favori, et c'est à peine si Vin- (imille lui-même, au temps de sa puissance, avait été plus universellement délesté.

Aussi le peuple attendait: il alfenJait impatiemment que l'heure fût venue. Et alors, quf-l que pût être l'ordre émané de la bouche du moine, le ])cuple comptait l'exécuter.

Cet é! range et absolu pouvoir s'angmentait encore de tout le mystère qui entourait le moine. Nul n'avait vu son visage. Quand il répandait ses bienfaits par lui-mtme, il entrait, consolait et dis[;arais?ait ; on connaissait st ulemenl la forme de son froc ; on se souvenait des sons grares et pénétrans de sa voix ; on gravait ses paroles au find du cœur et on resserrait le pacte mystérieux par un serment nouveau.

On comprendra que les divers partis , qui divisaient le Portugal, devaient redouter singulièrement un pareil homme. Cependant, aucun de ces partis ne lui était précisément hostile. Quelques uns même servaient, sans s'en douter, son influence. Nous avons vu FanshoNve lui ouvrir bénévolement ses coffres, et nous pouvons dire tout de suite que l'or de l'Angleterre formait la meilleure pari de la somme presque incroyable qu'il falloit réaliser chaque mois pour nourrir ainsi tout un peuple. Fanshowe avait, comme nous pourrons le voir, une entière confiance dans le moine qu'il croyait intéressé au succès de l'Angleterre.

Castelmelhor, au contraire, qui, reprochable en plusieurs points, avait du moins ce mérite do vouloir , à tout prix , affranchir le Portugal de la domination anglaise, avait ses raisons pour penser que le moine haïssait, autant que lui , les Anglais. Celte aversion commune les rapprochait. Quant à l'Espagne, le moine avait do nombreux alfidés parmi les chevaliers du Firmament, et don César de Odiz, marquis de Ronda, ambassadeur de la cour de Madrid, le tenait, disait-on, en suprême estime.

D'ailleurs, on ne connaissait pas plus sa pensée que son visage. C'était un homme de paix, prêchant la concorde sans reldche , mais prévoyant la guerre rt s'y préparant de longue main. Une fois la guerre allumée enirc ces factions rivales . à qui porterai'-il son secours? Chacun espérait pour soi, mais, en définitive, nul ne savait.

Un seul n'espérait point en lui : c'était Alfonse de Bragance, qui n'espérait en personne, parce qu'il n'avait garde de se croire menacé. Ce malheureux prince avait considérablement fléchi depuis quelques années. Sa folie avait pris un caractère de tristesse profonde. S'il se réveillait parfois, c'était pour accomplir quelque extravagance perfidement conseillée. Ses chevaliers du Firmament étaient devetms une sorte de garde prétorienne qui joignait l'insolence à la trahison. Dans l'opinion de tous, il était notoire qu'Alfonee n'avait pas un seul sujet fidèle, disposé à le défendre au jour du péril.

L'opinion se trompait. Alfonse avait un adhérent, un seul, mais celuilà en valait mille et dos meilleurs : c'était le moine.

Ceux qui auraient été à même d'observer de près ce mystérieux personnage cu<isent vu qu« le lien qui rattachait au roi ne partait point du cœur et avoit toute l'inHexibilité d'un rigoureux devoir, ils auraient découvert en môme temps que ce devo.r éiuii sans cesse combattu dans son acco;iipiis>emeni par un sentiment dillicile à vaincre , inipossible peutêtre. La vie du niciine était en cfiet un long conibai, ^ans trêve ni relâche. Son cœur, d'accmd avec sa raison , hati.ut en brècho sa conscience. Il luttait fianchemenl cl de tout son pouvoir, mais désirait à peine rempor-

ter la victoire. C'était un dévoûment imposé, fatal. On eût dit que, contre son gré. par excès d'honneur, il accomplissait la lettre insensée d'un serment qu'il ne pouvait point mettre en oubli.

Car, servir le roi, ce n'était point, à celte triste époque, servir le Portugal. Alfonse avait encouru tous les genres de déchéance; il était lou , et le ciel ne lui avait pas même laissé ce banal piivilége de revivre dans un héritier de sa chair. Incapable de régner par soi-même, incapable de donner un successeur au trône, nul et stérile pour l'avenir connue pour le présent, Alfonse était un tronc mort, dont le poids inutile écrasait son peuple.

Le mnine savait cela; mais il demeurait ferme dans son silencieux et obstiné dévoûment. 11 espérait encore pçut-être qu'Alfonso se redresserait quelque jour, et, s'appuyant sur lui, chasserait de Lisbonne et du Portugal fous ces factieux qu'encourageait la faiblesse royale. Alors il eût appelé le peuple, son peuple à lui, le peuple qu'il s'était inféodé par ses bienfaits. Il lui eût montré l'ennemi comme on montre au dogue le sanglier qu'il doit terrasser. 11 lui eût dit : — L'heure est venue, marchez î

Mais à une proposition semblable, Alfonse, le valétudinaire enfant, eût irémi de tous ses membres. Il n'avait de courage que contre les femmes, et depuis cinq ans, il n'avait parlé haut qu'à la reine. Le moine savait encore cela ; il le savait mieux que toute autre chose, car, lorsqu'il venait à songer aux outrages qu'Isabelle de Savoie-Nemours avait reçus, un éclair d'indignation scintillait sous son froc, et il maudissait, en' frémissant, le frein qui le retenait.

Deux choses pouvaient sauver le Portugal : l'avènement au trône de l'infant ou la dictature reconnue de Castelmelhor. Le moine avait songé souvent à réaliser la première hypothèse. Il voyait alors la reine, débarrassée par la cour de Rome des liens qui l'unissaient à Alfonse, s'asseoir, reine par un nouveau choix, aux côtés de don Pierre de Portugal. Celte pensée remplisait son cœur de joie mais aussi de tristesse, et si la joie l'emportait enfin, c'est qu'il se disait :

— Elle serait heureuse I

C'étaient là ses réflexions de toutes les heures. Elles l'occupaient encore au moment où nous le retrouvons , parcourant à grands pas sa cellule.

Seul, et ne craignant pas les regards indiscrets, il avait jeté en arrière son capuchon.

C'était un jeune homme. La barbe blanche qui couvrait sa lèvre supérieure et son menton, contrastait étrangement avec sa chevelure noire qui tombait en boucles larges et lustrées sur ses épaules. Il y avait à son front quelques rides, mais ce n'étaient pas celles que creuse l'âge, et le l'eu tout juvénile de son regard disait assez qu'elles n'avaient pour cause que les soucis ou le malheur.

— L'Espagne d'un côté, murmurait-il en précipitant sa promenade, — l'Angleterre de l'autre... Au dedans, la guerre civile imminente ; un roi qui dort; la trahison qui veille!... Et la reine! la noble Isabelle jetée hors du trône 1...

Cette dernière pensée lui fit brusquement froncer le sourcil. Il ajouta néanmoins, comme pour écraser par un nouvel argument un adversaire imaginaire.

— Qui sait si la France ne voudra point venger un pareil outrage?... Il allait conclure, lorsque plusieurs voix se firent entendre à la porte

de sa cellule. On frappa. Le moine rejeta vivement son capuchon sur son visage et ouvrit. Une douzaine d'hommes de costumes divers, parmi lesquels se trouvaient quelques uniformes ot des livrées aux couleurs de plusieurs nobles maisons, entrèrent.

Tous, en passant le seuil, se découvrirent respectueusement et restèrent rangés près de la porte; le moine les salua de la main. Le premier

84 LES CIIEVALIEnS

arrivé s'avança vers lui et lui parla à voix basse. II portait la livrée de Caslelmelhor.

— Le seigneur comie, dit-il, a appris la présence à Lisbonne de son frère, don Simon. Il paraît s'inquiéitr beaucoup de ce retour.

— C'est bien, répondit le moine ; — après?

— Voilà tout.

Le valet de Castelmelhor passa et fut remplacé par un chevalier du Firmament.

— Seigneur, dit-il, le capitaine Macarunc veut se vendre, lui et la pairouillf royale, h l'Angleterre.

— Que disent vos camarades?

— Ils demandent combien on les paiera.

— Rendez-vous de ce pas chez Castelmelhor, dit le moine et dénoncez-lui ce complot.

— Que me veut Votre Révérence? dit un autre qui portait le costume des paysans de l'Alentéjo.

Le moine tira la bourse de Fanshowe et glissa deux guinéos dans la main du rustre.

— Va au Liraoeïro, lui dit-il, j'ai demandé et obtenu pour toi la place; de concierge.

— Mais Votre Révérence-...

— Tu seras là en pays de connaissance. Le geôlier et tous les porteclés sont de Souza.... Va.

— Le paysan s'inchna et passa. Après lui vinrent un a un, des valets, des soldats'ct des bourgeois. Les uns étaient des espions chargés de savoir ce qui se passait à la cour et dans la ville ; les autres des émissaires, chargés de distribuer des secours au peuple. Le moine eut plus d'une fois recours à la bourse de Fanshowe. Quand le dernier de ces agens se fût retiré, la bourse était presque vide.

— Il faudra se décider et agir, pensa-t-il en pesant la bourse désenflée dans le creux de sa moin. Mes propres ressources sont épuisées et l'Anglais peut tout découvrir d'un jour à l'autre... AccompUrai-je mon serment ou sauverai-je le Portugal 1

On frappa de nouveau à la porte. Cette fois, ce fut Baltazar qui entra.

— Quelles nouvelles ? demanda le moine, qui ne prit point la peine do se cacher la figure.

Pour toute réponse, Baltazar lui remit la lettre, scellée aux armes de Fanshowe et adressée à lord Georges Villiers, duc de Buckingham, à Londres.

Le moine saisit la lettre et fit sauter le cachet.

lia liCttre.

La lettre de Fanshowe était ainsi conçue : « Mon cher lord,

» J'ai reçu avec une satisfaction que je renonce à vous décrire la missive qu'il vous a plu de m'expédier par le patron Smith. C'est œuvre charitable que de songer ainsi aux pauvres exilés. Je vous remercie.

Y) D'après ce que vous me dites, sa très gracieuse majesté le roi Charles est satisfait do mes services en ce pays reculé. J'en suis content et chagrin à la fois. Content, parce que ma seule passion en ce monde est de mériter los bonnes grAces de notre aimé souverain ; chagrin, parce que cette disposition prolonge mon séjour ici, '-t que je soupire et me •icssèche de regrets, mon cher lord, loin de ce paradis qu'on appelle Londres, — ciel brillant dont vous êtes la plu» brillanto éioile , et dont sa très gracieuse majesté le roi Charles est le soleil.

» Butkingham. ne vous est-il point venu parfois désir d'être le pre-

nîier quelque part, après avoir été le second h Londres? En l'absence du roi des astres, l'éioile se fait sok'il. Lisbonne aussi est une ville souveraine. Le trône va devenir vac.int ; vous seriez bien sur un trône, Buckingham. — Mais peut-être vous ne daigneriez pas. Que feriez-vous eu effet, privé des chants de notre cher Wilmot et des enchanteraens de îs^elle, notre reine à tous.

)) Moi, si vous ne vouliez pas quitter Londres, et si un plus digne oe se présentait pas, je me dévouerais, mon cher lord. Je renoncerais en pleurant à l'espoir de revoir notre joyeuse Angleterre. Je m'enterrerais tout vif au palais d'Alcantara, au palais de Xabrégas, ou dans toute autre masure décorée d'un nom interminable, regrettant Saint-James, regrettant Windsor, et nie contentant du litre de vice-roi.

— Cet homme est fou, murmura le moine en interrompant sa lecture. Baliazar qui se tenait devant lui, debout et découvert, ne se permit

point de répondre.

Le moine reprit la lettre.

« Voici ce qui se passe, continuait Fanshowe : le roi don Alfonse est assis sur son trône en équilibre pour ainsi dire entre les partis qui l'entourent. Le premier qui soufflera dessus le renversera. Je u'ai pas besoin de vous dire, mon cher lord, que celui-là ne sera point votre ami et serviteur, Richard Franshowe. Fi donc, à quoi bon? Sa Seigneurie le comte de Castelmelhor, bilieux Portugais qui a le mauvais goût de haïr la noble Angleterre, se chargera de tirer les marrons du feu. Ce comte, parce qu'il a, dit-il un atome de sang royal dans les veines, se croit destiné au trône, à l'exclusion du frère d'Alfonse. — un jeune troubadour qui se meurt d'amour pour la Française... »

— La reine, sans doute? dit le moine en regardant Baltazar. Baltazar s'inclina.

« Ce petit don Pedro, reprit le moine en continuant sa lecture, est un chevalier des anciens jours. Son frère le maltraite, mais il ne veut pas détrôner son frère. Je l'approuve ; — et vous, cher lord?

» Reste la Française. Celle-ci a pour elle la noblesse, et derrière elle la France, cette nation odieuse et sans cesse rivale... »

— Anglais ! dit ici le moine du ton dont on prononce une injure. — Il a déjà oublié que la France a fait l'aumône naguère à son très gracieux souverain le roi Charles !

« Mais, continuait la lettre, la Française est femme et n'a point de conseillers ; nous trouverons moyen de la renvoyer à monsieur son frère.

» Suivez bien, milord: le comte jettera bas le roi. Tous les autres partis se rueront sur le comte, qui tombera; c'est alors que votre humble ami et serviteur se mettra de la partie. — J"ai, de par Lisbonne, un ténébreux auxiliaire qui me coûte fort cher à entretenir, mais qu'on ne saurait trop payer. 11 n'a point de nom et se fait appeler le Moine. Je soupçonne que c'est quelque haut dignitaire de l'éghse, qui veut se venger du mépris où Alfonse laisse la religion. En tout cas, il est à moi, — à nous, milord, parce qu'il se croit sûr d'obtenir la suprématie ecclésiastique en Portugal, le jour où le Portugal sera anglais. A l'aide de cet homme, je tiens le peuple. Un geste de sa main peut révolutionner Lisbonne. Une fois Alfonse terrassé, que la lutte s'engage, et.j'anéantirai le vainqueur... Alors: God save the King ï »

— J'en sais assez ! s'écria le moine en froissant le papier, — et je bénis Dieu de m'avoir inspiré la pensée de combattre cet homme avec ses propres armes!... Les Anglais maîtres du Portugal!... Ohl non, tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines I

Il prouonça ces derniers mots avec énergie, mais bientôt sa tête s'affaissa sur sa" poitrine.

— God save the King ! murmura-t-il. Fatale devise, qui est aussi la mienne depuis sept années. Sauver le roi! oui, quand un roi juste lutte

gg LES CHEVALIEBS

Taillammcnt contre la trahison, c'est là un noble rôlel... Entre Stuart mourant et Cmmwell vainqueur, j'aurais jeté avec joie mon cœur et mon épôe. Mais, avant le roi, n'y a-t-il pas la pairie ? Est-ce démence ou héroïsme que de laisser périr son pays pour soutenir un enfant maudit et déshérité du ciel?...

11 pressa son front brûlant entre ses mains et tomba a genoux devant un crucifix pendu au mur de sa cellule.

— Mon Dieu, dit-il avec passion, éclairez-moi ou donnez-moi la force d'assister, sans devenir parjure, à la ruine du Portugal!

Baliazar était resté immobile à la même place. Il contemplait le moino avec uri respect mêlé de tristesse.

Le moine demeura long-iemps prosterné devant le crucifix, il se passait sans doute en lui une lutte cruelle et acharnée, car tout son corps frémissait parfois, tandis que sa joue pâle se colorait d'une subite et fugitive rougeur.

Quand il se releva, un long soupir de soulagement ou de regret souleva sa poitrine. Son visage avait repris son calme ordinaire. Il joignit les mains, leva les yeux au ciel, et du d'une voix lente et grave :

— Dieu sauve le Portugal !... Moi, j'ai fait un serment, et ma vie est au roi.

Baltazar avait espéré un autre résultat, sans doute, car il laissa échapper un geste de désappointement,

— Seignenr, dit-il, vous n'avez pas tout lu.

Et, ramassant la lettre que le moine avait jetée à terre, il l'ouvrit et la tendit à ce dernier.

Le moine jeta son regard distrait sur le post-scriptum, mais, à peine eut-il parcouru les premiers mots, que ses sourcils se froncèrent violemment.

— Madame Isabelle I s'écria-t-il ; — de par Dieu ! cela ne sera pas.

Il se prit à parcourir la cellule à grands pas. Toute son incertitude semblait revenue. Mais celle lois la lutte fut courte. Un autre sentiment Tenait en aide au patriotisme et lui donnait la victoire.

— Cela ne sera pas ! répéta-t il avec indignation. La guerre va commencer... seul contre tous, il me faut un drapeau Braganceet Portugal ! 0'>'""Por'6 un homme quand il s'agit d'une nation î

11 s'arrêta devant Baltazar.

— Qui doit enlever la reine? demanda-l-il.

— Les chevaliers du Firmament.

— Je devine. J'ai cru reconnaître ce bouffon de Padoue dans l'antichambre de Fanshowe...

— Le Padouau est resté eu otage chez milord... Un autre guidera la patrouille.

— Quel est cet autre?

— Le secrétaire de mylord.

Uu sourire amer plissa la lèvre du moine.

— Sir William, dit-il. Et tu es bien sûr que c'est un nom d'emprunt sous lequel se cache?...

— J'en suis sûr.

Le moine s'assit, et prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit :

« Je requiers les ministres de S. M. le roi d'Angleterre d'opérer le rappel de lord Richard Fanshowe , lequel s'est rendu coupable do trahison envers le roi son maître, en donnant asile et cachant dans sa demeure un criminel, banni du royaume par sentence royale.

» Fait au palais d'Alcantara, etc.

» Le premier ministre de don Pierre, roi. »

Le moine plia le papier et l'enferma dans l'enveloppe qui contenait naguère la missive de Fanshowe. Ensuite il examina 1 adresse qu'il ne trouva point opportun de changer et scella l'enveloppe de son sceau.

Pendant celte expédition, Ballazar était resté impassible.

— Tu peux porter cela au capitaine Smith, lui dit le moine. Ballazar s'inclina et sortit avec l'obéissance muette et absolue d'un es-J

clave du sérail.

Une lois seul, le moine relut la lettre et la serra; puis il se dirigea vers la port3 de sa cellule. Avant de sortir, il se ravi?a, et ouvrant de nouveau la lettre, il déchira le posl-scriplum qui avait rapport à Isabelle.

— O'ci est entre milord, sire Villiam et moi, murmura-t-il en souriant sous son épaisse barbe blanche ; le comte de Caslelmelhor n'a pas besoin de connaître nos secrets.

Il prit à son chevet un court poignard castillan, noir, aigu comme ua dard d'abeille, et portant à ses trois faces, tiois profondes rainures. Il cacha cette arme sous son froc et sortit.

Lnuis deSouza, comte de Caâtelmelhor, était alors à l'apogée de sa puissance, Alfonse s'était littéralement fait son esclave et n'agissait que par sa volonté. Depuis s^pt ans il en était ainsi. Castelmelhor avait brusqué celle conquête royale. Dès le premier jour, pour ainsi dire, il lui avait imposé un sacrifice honteux et cruel : la ratification par lettres-patentes du bannissement de Conti Vintimille, chassé de Lisbonne par le peup'e- Cette épreuve pouvait le tuer, mais une fois faite, elle fondait d'uT' seul coup son pouvoir. Alfonse, qui n'aimait rien, signa sans sourciller la sentence d'exil de son ancien favori, tout en jurant que ce bambin (Je comte avait de bizarres fantaisies. Ce point emporté, le comte se sentit furi et ne craignit point d'abuser de sa force : il régna.

S'in hôtel , ou pluiôt son palais , ancienne demeure royale qu'il avait fait restaurer à grands frais , s'élevait sur la place de Campo-Grande. L'intérieur dépassait de beauf^oup en magnificence le palais d'Alfonse , et c'était Id coutume à Lisbonne de dire que Castelmelhor avait voulu surpasser les splendeurs de Paris et donner à sa demeure une renommée qui fît oublier celle du fameux palais Cardinal.

Une foule de cour.isans se pressait à toute heure dans ce somptueux édifice. Alionse était le premier et le plus assidu de ces courtisans. I! avait ses apparlemens à l'hôtel Castelmelhor, et une chambre : — la plus belle après celle du comte, — portait le nom de Chambre du roi.

Le même jour où se passaient les événemens que nous avons racontés» et à l'heure où le moine quittait son couvent, le roi donnait audience à l'hôtel Caslelmelhor. La cour tout entière y était rassemblée.

On voyait là Richard Fanshowe et don César de Odiz, marquis de Ronda, E.-pagnol ; les Alarcaon, Sébastien de Meneszes et quelques gentilshommes qui s'étaient ralliés à Castelmelhor. Puis venaient des roturiers tenant charges nobles, car, en cela, le comte, malgré son orgueil, avait été obligé de suivre les traces de Conti. Parmi tous ces seigneurs et gens en place, quelques uns à peine osaient porter à leur toque, demi-cachée et réduite à une petitesse microscopique, l'étoile des chevaliers du Firmament. Cet ordre n'avait point les bonnes grâces du comte; ses beaux jours semblaient passés.

Alfonse, au contraire, demeurait héroïquement fidèle à cette marotte. Il regrettait dolemment ei à tous propos ces belles chasses à courre qu'il menait nuitamment jadis dans sa bonne ville de Lisbonne, et tourmentait continuellement son favori afin qu'il lui donnât ce plaisir. Castelmelhor éludait cette prière sous différons prétextes. Il savait, d'une part, que la patrouille du roi lui gardait rancune, et il ne voulait point faire revivre son influence. D'autre part, il n'ignorait pas l'effervescence sourde et menaçante qui régnait parmi le peuple. Une étincelle pouvait mettre le feu à cet incendie, qui couvait dans l'ombre. Qui sait si, dans l'état actuel des choses, les hurlemens de la révolte, d'une révolte générale, invincible, n'eussent point répondu aux joyeux cris de la meute royale?

Alfonse n'avait point gagné à prendre de l'âge. Loin de là, sa santé

s'était affaiblie, en même temps que sa pauvre intelligence se voilait de plus en plus. Il pouvait à peine faire un pas, en boitant, hors de son carrosse, et c'était grande compassion que de voir cet être misérable se présenter seul pour champion de la patrie, en face d'une multitude de factions égoïstes ou perfidement dévouées à l'étranger.

On rencontre parfois, dit-on. dans les gorges desCévennes,de pauvres cnlans, lils d'une caste courbée sous la main de Dieu. Ils sont chétifs, ils sont lépreux, leur nom, jeté à la face d'un homme, devient une sanglante injure. Par un dernier coup de cette mystérieuse vengeance qui souffle le malheur sur leur berceau et éloigne le voyageur de leur tombe solitaire, ils naissent souvent aveugles et, plus tard, le vent des montagnes leur ravit le sens de l'ouie. Vous les voyez alors errer par les sentiers déserts; la bise soulève les lambeaux qui les couvrent et montre leur effrayante maigreur; leurs pieds saignans, déchirés par les cailloux du chemin; leur main tâtonne et saisit avidement les feuilles des arbres, pour satisfaire une faim qui n'a point de trêve. Ils n'ont m toit ni fjmille. Leur père est mort; ses ossemens blanchissent au fond de quelque ravin. Leurs frères ne les connaissent plus. —Eh bien! ces victimes de la création, portent en elles un b?.ume consolateur : l'insouciance. Elles ne regrettent point le soleil qu'elles n'ont jamais vu; leur ouïe ne leur servait qu'à entendre le rugissement du vent dans la jnontagne; elles aiment mieux ne point entendre. On les voit descendre, en chantant un refrain monotone, la rampe rocheuse de quelque pic; s'ils s'arrêtent, c'est pour tourner sur eux-mêmes et danser une danse incroyable et sans nom. Ils tournent, ils tournent, jusqu'à ce que le souffle leur manque ou que leur pied, guidé par la clémence divine, trouve, au lieu du sol, le vide d'un précipice sans fond, où finit leur martyre.

Ainsi était Alfonse. Sa folie lui sauvait le malheur. Il chantait et dansait sur le bord du précipice.

Ce jour-là surtout , il était de fort joyeuse humeur. Ses souffrances physiques lui donnaient un peu de repos, et il lâchait d'utiliser de son mieux ce bien-être. Castelmelhor , qui se montrait parfois bon prince , avait consenti à se prêter au caprice royal, qui était de faire grande réception à l'hôtel. Tout ce qui avait entrée à la cour avait donc été convc'qué.

Alfonse était assis sur une manière de trône, ayant à ses pieds deux dogues, peiiis-fils de ce fameux Rodrigo, qui a joué un rôle dans la première partie de notre histoire. Auprès de lui, Castelmelhor était nonchalamment étendu dans un fauteuil.

Chacun vint à son tour fairosa cour au roi. L'Espagnol fut accueilli par un gracieux sourire.

— Don César, lui dit Alfonse, je donnerais l'Estramadure, voire les Algarves, pour votre domaine d'Andalousie. Quels taureaux, don César, quels taureaux!

— Il m'en reste encore, répondit l'Espagnol, et tous, jusqu'au dernier, sont au service de Votre Majesté.

— (>'est bien, dit le roi , — en récompense, je vous ferai, moi, chevalier du Firmament.

Don César fil la grimace et se retira. Ce fut Fanshowe qui vint après lui.

— Je vous dispense du baise-mains, miloid, s'écria de loin Alfonse; — Mai do Doos ! ajoula-t-il à demi- voix, ce dogue d'Anglais boite h fair^ frémir! Je me pendrais si je boitais ainsi... Milord, comment se porte notre sœur Catherine?

— Sa majesté la reine d'Angleterre est en bonne santé, sire.

— Et ce pendard d(! Cliarles, notre beau-frère ?

— Sa majesté le roi, — si c'est lui que Votre Majesté désigne par ces paroles, — se porte comme il faut pour le bonheur de l'Angleterre.

Du FIRMAMENT. 89

— Oui-dàl dit Alfonse : eh bien I niilord, cela m'est égal... Ditesmoi, y a-t-il en Angleterre beaucoup de bossus aussi laids que vous?

La face de l'Anglais devint livide.

Votre Majesté, dit-il en essayant de sourire, me fait honneur en

me traitant avec cette précieuse familiarité... J'ai peur de faire ici des

jaloux.

AUonse bâilla et fit un geste de fatigue.

Au moment où l'Anglais se retournait pour regagner son siège, il so trouva face à face avec le moine, qui venait d'entrer.

Quelles nouvelles ? dit Fanshowe à voix basse.

— Chut! fit le moine; je vous répondrai demain, milord ambassadeur... Et qui sait quel titre il faudra vou^ donner demain ?

Le front de Fanshowe se dérida; son sourire narquois et cauteleux reparut sous les poils hérissés de sa moustache.

Arme de Moine.

Le moine s'avança lentement, tête haute, mais le capuchon soigneuseanent rabattu sur son visage , et traversa le flot des courtisans, qui s'écartaient avec un respect mêlé de crainte, pour lui livrer passage.

Arrivé devant le roi, il s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine:

— Que Dieu bénisse Votre Majesté ! dit-iL

— Merci, seigneur moine, répondit Alforse. Je vous rends votre souhait de bon cœur : que Dieu bénisse Votre Révérence !

Pour la centième fois peut-être, les courtisans s'interrogèrent du regard et se demandèrent :

— Quel est cet homme ?

Tous firent la question; aucun ne sut y répondre.

— Ami, dit Alfonse, en se penchant vers Castelmelhor, n'aimerais-tu point à savoir quel visage se cache sous le capuchon du révérend père?

L'œil de Castelmelhor brilla de désir. Il se contint pourtant, et répondit avec une apparente froideur :

— Les secrets du révérend père ne m'importent point. Mais, pourpeu que cela plaise à votre majesté, je lui ordonnerai de se découvrir.

— Ce palais est à vous, seigneur, répondit le moine; mais cette salle porte le nom du roi; je suis ici sous sa protection... Si vous ordonniez, je n'obérais pas.

— Et si le roi lui-même vous ordonnait? commença fièrement le favori.

Le moine darda son regard sur Alfonse, qni tressaillit et perdit conte- Lance comme un enfant sous l'œil sévère d'un mentor.

— Sa Majesté n'ordonnera pas, dit-il d'une voix basse et pénétrante. Castelmelhor se mordit la lèvre ; le moine salua et fut s'asseoir sur un

banc écarté, derrière le favori.

— Messieurs, s'écria le roi qui se sentait mal à l'aise sous l'impression récente du regard du moine, — on ne respire pas ici. Parcourons les jardins de l'hôtel.... Donne-moi ton bras, Mello, et partons !

Le roi descendit en boitant les degrés qui conduisaient à son fauteuil, et traversa la salle.

— Milord, dit-il en passant devant Fanshowe, — nous vous avons parlé de votre bosse avec une légèreté blâmable... Ce qui nous console, c'est que nous n'avons rien dit de vos jambes. Vous nous tiendrez compte de no- Ire retenue, j'espère, milord.

— Pardieu, milord ! s'écria don César de Odiz, en caressant d'un regard moqueur les tibias de Fanshowe. — Sa Majesté vous en veut !

— Votre excellence, répondit Fanshowe, entendit -elle parler jamais 3'un malotru de l'antiquité qui se nommait Esope?

90 LES ClIEVALIEUS

— Non, niilord.

— Voire exc' llcnce ne me surprend pas... Cet Esope était un bossu de Thrace, qui vivait à la cour du roi Crésus, où il y avait do fort beaux garciiHs, dont quelques uns étaient aniba-sadeurs.

— Que m'importe cela? demanda don César.

— C'est une histoire que je vous conte, seigneur... Esope était très laid. Les beaux garçons, dont quelques uns étaient ambassadeurs, se moquaient de lui.

— En vérité?...

— Oui, seigneur... Pour se venger, il leur faisait entendre, à l'aide de fables très ingénieuses, qu'ils étaient des sots.... Je parle des beaux garçons de la cour de Crésus, dont quelques uns étaient ambassadeurs.

— Qu'est-ce à dire? s'écria don César qui devina la conclusion de l'histoire,

En même temps, il loucha sa longue épéo de Tolède; maisFanshowe lui envoya de loin un sourire railleur et disparut.

Tout le monde était sorti de la salle sur les pas du roi. Castelmelhor seul n'avait point bougé. Il était resté assis à la même place, et involontairement sa tête s'était penchée sur sa poitrine.

Il demeura ainsi long-temps, absorbé dans une méditation profonde et chagrine.

Tout à coup il releva le front ; son œil était brillant de colère.

— Je ne vousobéirai pas! murmura-t-ilen frappant violemment son pied contre terre ; qui donc ose me parler ainsi dans ma propre maison... en présence du roi... devant toute la cour assemblée?... Quel est cet homme?... J'ai vu quelque part l'éclair qui jaillit do son œil... j'ai souvenir, — un souvenir confus, — d'avoir entendu sa voix autrefois.

A ces mots, Castelmelhor tressaillit et se retourna. Une main s'appuyait sur son épaule : c'était la main du moine.

— Vos souvenirs ne vous trompent pas, seigneur comte, dit-il. Vous m'avez vu, vous m'avez entendu autrefois.

— Qui êtes-vous? s'écria Castelmelhor.

— C'est mou secret, seigneur.

— Etes-vous mon ami? êtes-vous mon ennemi?

— Ni l'un ni l'autre.

Le moine se lut. Castelmelhor, de son côté, garda le silence. Ils restèrent ainsi, face à face, immobiles, comme deux lutteurs qui se mesurent de l'œil avant de recommencer le combat.

La jeunesse de Castelmelhor tenait tout ce qu'avait promis son adolescence. 11 était beau, et le splcndide costume qui recouvrait ses formes irréprochables, empruntait une magnificence nouvelle de la fière façon dont il était porté : son aspect imposait ; son sourire séduisait, son regard, hautain ou caressant, inspirait la crainte ou la tendresse. C'était un courtisan, l'idéal du courtisan, mais c'était plus encore ; c'était un grand seigneur.

Pourtant, si on le regardait de près, on trouvait en lui quelque chose d'équivoque et d'indéfinissable qui faisait naître une mystérieuse répulsion. Son sourire était franc, son front ouvert; toute sa physionomie respirait la noblesse, mais il y avait derrière celte physionomie, pour ainsi dire, un second visage qui grimaçait et mentait. Sous sa franchise, on découvrait la fatigue d'un rôle appris et péniblement joué; sous sa noble aisance perçait le calcul. Il y avait de l'astuce dans son sourire.

Enfans, nous nous sommes approchés une fois d'une belle touffe de roses qui jetaient à la brise des soirs leurs délicieux parfums. C'était merveille de les voir se balancer sur leur lige nuusseuse ; elles oscil-' laienl gracieusement, présentant tour à tour aux quatre points du cieS leur corolle doucement veloatéo. Nous restions devant elles, les narines

gonflées, l'œil avide, mais nous n'osions point les cueillir. Enfin, nous avançâmes la main.

Mais, du sein de la touffe de roses, entre les deux plus belles, une tête Terdâire s'élança, dardant une langue aiguë et bifurquée. Il y avait un serpent sous ces fleurs.

Il y avait, sous le masque brillant du favori, régoïsme odieux et glacial.

De loin, ce n'étaient que charmes, grâces, parfums; de près, entredeux sourires, on voyait apparaître la pointe empoisonnée du daid.

Le visage du moine disparaissait entièrement sous son froc, mais on pouvait lire, dans son attitude, une fierté pour le moins égale à celle de Castelmelhor, et un calme de beaucoup supérieur. Tous deux étaient de taille au dessous de la moyenne, comme la plupart des Portugais, mais toute la personne de Castelmelhor eût pu servir de modèle à un peintre d'académie, et l'allure ferme du moine donnait à penser que son froc recouvrait agilité et vigueur.

De sorte que, si un combat corps à corps eût été chose possible entre un serviteur de l'Église et un gentilhomme, les forces n'auraient point serablé trop inégales.

Ce fut le moine qui rompit le premier le silence.

— Seigneur, dit-il, j'ai vu dans vos paroles au roi un défi, j'y ai répondu; mais, en entrant dans ce palais, mes intentions étaient pacifiques. Je venais réclamer de vous un instant d'audience... Vous plaîi-il de m'écouler?

Le comte avait fait sur lui-même un subit effort, et recouvré son aisance accoutumée.

— Que Votre Révérence me pardonne, dit-il en souriant ; j'ai agi comme un enfant boudeur, qui se fâche lorsqu'on lui refuse l'objet de son caprice. J'ai eu tort, je le confesse, et j'espère que Votre Révérence voudra bien m'excuser.

Le moine s'inclina.

— On dit, reprit Castelmelhor, dont la voix se fit douce et légèrement railleuse, que mon respectable oncle, Ruy de Souza de Macedo, abbé majeur des Bénédictins de Lisbonne, vous donne asile à bon escient, — que vous soyez moine ou non, — et connaît le mystère de voire vie. Cela me suffit, et je ne veux voir dans Votre Révérence qu'un homme ami de son pays, qui m'a donné parfois de précieux rensoignemens sur les traîtres qui complotent sourdement la ruine du Portugal.

Le moine s'idclina de nouveau.

— De quelle manière vous vous procurez ces renseignemens, reprit encore le favori, je l'ignore, mais que m'importe?... Parlez, seigneur moine, je vous écoute.

Castelmelhor avança deux sièges, offrit l'un au moine d'un geste plein d'élégance, et s'assit lui-même sur lauire. Le moine resta debout.

— Seigneur, dii-il, mes instans sont comptés, et je n'ai point le loisir de ra'asscoir.

En même temps, il tira de son sein la lettre de l'Anglais el la tendit au favori.

Castelmelhor la prit et la déplia lentement, en affectant une parfaite indifférence.

— Votre Révérence désire que je lise cet écrit? dit-il; je suis à ses ordres.

Il jeta un nonchalant coup d'oeil sur la missive. En dépit de tous ses efforts pour garder une contenance tranquille, son sourcil se fronça dès les premières lignes.

— Milordj murmura-t-il, se croit sûr de son coup.

92 tES CHEVA-LtERS

Quand il arriva au passage qui le concernait, un éclair de fureur jaillit de son œil.

— Par le sang de Souza ! misérable marchand de Londres, s'écria-t-il, je te prouverai sous peu que tu n'as point menti en disant que je hais ta cupide nation... Le premier acte de ma puissance sera de te chasser comme un lépreux !...

— Vous comptez donc vous faire encore plus puissant que vous n'êtes, seigneur comte? interrompit la voix grave du moine.

Castolnielhor se mordit la lèvre.

— J'aurais cru, poursuivit le moine, qu'à moins de vous heurter au trône vous, ne pouviez plus monter désormais.

— Vous vous trompiez, seigneur moine, dit sèchement Castelmelhor. L'Anglais et tous ceux qui m'accusent de con\oiler l'héritage de Bragance mentent par la gorge! Je suis prêt h le prouver l'épée au poing.

— A quoi bon l'épée? demanda le moine avec simplicité. Pour prouver qu'on ne veut point monter, seigneur comte, il suffit de restera sa place.

— Votre Révérence est de bon conseil, répliqua Castelmelhor, dont l'embarras était visible. Souffrez que je poursuive ma lecture.

Le portrait de l'infant, celui de la reine, attirèrent un sourire sur la lèvre du favori ; mais ce sourire disparut lorsque vint le passage relatif au moine.

Castelmelhor le lut fort attentivement et à plusieurs reprises.^

— Je pense, dit-il enfin, que c'est de Votre Révérence que prétend parler lord Fanshowe?

— Vous ne vous trompez pas, seigneur.

— C'est étrange!... Et, puis-je savoir par quel hasard ce message est tombé entre vos mains?

— Ce n'est point par hasard.

— Trêve de vaines discussions, seigneur moine ! prononça durement Castelmelhor^ A mon tour, je vous dirai : Je n'ai pas de lo'isir... Voulez-vous m'apprendra par quel moyen vous vous êtes emparé de celte lettre ?

— Non , répondit le moine.

— A votre aise... Je vous dois un avis en échange de celui que vous m'avez donné tout à l'heure. Le voici : nous vivons dans un temps où. le froc est une pitoyable armure, seigneur moine.

— Je le sais.

— Le capuchon peut cacher un visage, mais pour protéger une vie menacée...

— Contre un homme, interrompit le moine, il faut un bras fort et une arme bien trempée ; j'ai l'un et l'autre. Coure un parti... Priez Dieu, seigneur comte, de n'avoir jamais à lutter contre moi !

Castelmelhor s'était levé. Involontairement dominé par le calme du moine, il voulut cacher son trouble sous une affectation do raillerie.

— Pardieu! dit-il, je n'aurais garde d'attaquer Votre Révérence. La missive de milord me donne la mesure de voire mystérieux pouvoir.... Révolutionner Lisbonne !

— Le temps marche, répliqua le moine, et j'ai aujourd'hui plus d'un devoir à remplir... Je vous ai averti, seigneur, parce que dans votre âme, dévastée par l'ambition, un sentiment est resté debout, qui ressemblo au patriotisme. Vous êtes Souza! vous mentiriez à voire sang si vous n» détestiez pas l'Angleterre. S'il s'était agi d'ailleurs du Portugal seulement, je n'aurais rien dit, sûr de n'être point écouté. Mais il s agit aussi de vous, et, en vous défendant, vous défendrez le Portugal. J'ai compté sur votre égoïsme, non pas sur votre générosisé...

Le moine, à ces mois, se dirigea vers la porte.

Caslulmelhor était resté d'abord stupéfait de celle rude sortie; mais à

au moment où le moine touchait le seuil, il s'élança et le retint violemment par le bras.

— Que Votre Révérence me donne une minute encore, dit-il avec une fureur concentrée, je puis recevoir les conseils, même quand je ne les ai point demandés; mais l'insullel... Vrai Dieu! seigneur moine, vous vous introduisez dans ma maison arec une lettre de l'Anglais, «ne letlre où l'Anglais lui-même vous dénonce comme son complice et son affidé; une lettre où vous êtes désigné comme un stipendié de l'Angielerre, et, loin de courber le front, vousparlez haut; loin de vous disculper, Yous outragez !... Avez-vous donc oublié que je suis le premier dignitaire du royaume, et qu'un geste de ma main suffirait pour vous écraser?

—Je n'ai rien oublié, répondit le moine avec une froideur méprisante. — Vous êtes le fils de Souza, qui était un vaillant cœur et un fidèle sujet; mais Jean de Souza, du haut du ciel, vous renie, Casteiraelhor, car vous êtes parjure, — car vous êtes traître, — car vous serez peut-être assassin !

Le visage du comte était d'une effrayante pâleur; l'écume blanchissait ses lèvres, convulsivement serrées.

— Tu mensl s'écria-t-il en tirant son épée.

Le moine s'appuya contre la porte, derrière la quelle on entendait les éclats de rire des courtisans épars dans la galerie.

— Défends-toi ! défends-toi I reprit Castelmelhor, en proie à un véritable délire ; — tu m'as parlé d'une arme; tu as une arme! Défends-toi I

Les éclats de rire et les voix des courtisans retentissaient, de plus en plus distincts, dans la galerie.

— Vous voulez voir mon arme, seigneur comte? demanda le morne d'un ton plein de raillerie ; j'en ai plusieurs.

— Dépêche, ou, par le diable, je te cloue aux battans de cette porte ! Par un geste rapide comme l'éclair, le moine, se faisant un gant do

la manche épaisse et flottante de son froc, saisit l'épée par la lame, et la brisa. De l'autre main il terrassa le comte.

— Voici une de mes armes! dit-il en appuyant sur la gorge de Castelmelhor le petit poignard castillan que nous l'avons vu prendre à son chevet ; — c'est la plus mauvaise.

Au lieu de frapper, il se releva et ouvrit les deux batlans de la porte. Castelmelhor, un genou en terre, se trouva ainsi tout à coup en face d'une vingtaine de gentilshommes, riant et devisant dans la galerie.

— Qu'est-ce cela? s'écrièrent-ils en redoublant leurs éclats de rire.

Le moine se retourna vers Castelmelhor, et figura par trois fois au dessus de sa tête le signe de la croix.

— Voici mon autre arme, seigneur comte, murmura-t-il ; — c'est la meilleure.

Puis il prononça d'une voix grave les paroles latines delà bénédiction.

Castelmelhor, frémissant de rage, restait prosterné et comme cloué au sol. Avant qu'il trouvât la force de dire un mot, de faire un geste , le moine sortit comme il était venu, lentement et la têie haute.

vr.

liift Cour de France.

Isabelle de Savoie-Nemours était de la maison souveraine de Savoie et tenait aux Bourbons par ses deux oncles, MM. de Vendôme et de Beaufort.

Elle avait dix-huit ans à l'époque où sa main fut demandée pour lo roi don Alfonse de Portugal, par l'enlremisedu marquis de Sande.

C'était alors, en France, l'époque la plus brillante du grand règne de Louis XIV. La cour de Versailles, modèle d'élégante et fastueuse grau-

94 LES CIIEVAUEKS

deur, étalait aux yeux de l'Europe jalouse ses gloires sans rivales , ses femmes d'historique beauté , ses fabuleuses magnificences. Tout était grand, pompeux , incomparable ; les guerriers se nommaient Turcnne ou Condé; les poètes Racine ou Molière ; les peintres , Lesueur , Mignard, Lebrun; les magistrats, Horlay, d'Aguesscai» ; les femmes, Sévigné. La Vallière. Celait la voix de Bossuet qui faisait retcniir, en chaire, les hautes voûtes de Noire- Dame ; c'était la suave poésie de Quinault que Lulli mettait en musique; c'était la main de Lenôtre qui dessinait les féeriques parterres de Versailles. Et tout cela , guerriers , poètes , femmes, artistes, magistrats, formait comme un lumineux et resplendissant faisceau autour d'un centre commun qui était le roi. Le roi était l'âme ; il rayonnait la vie et la lumière ; toutes ces grandeurs dérivaieut de sa grandeur ; toutes ces gloires ét;iient des reflets de sa gloire.

Piès de lui, l'admiration se changeait en culte. Ou le peignait en demidieu; il fallait des poètes pour écrire son histnire.

Son amour brûlait comme celui de Jupiter, La femme qu'il avait aimée un jour se murait dans une cellule pour vivre des années avec son sou- Tcnir.

Son siècle tout entier murmurait à son oreille des chants adulateurs, et le monde tressaillit d'éionneraent quand un prêtre lui envoya ces mots du haut de la tribune sacrée :

— Dieu seul est grand !

El ce mot pourtant, tout écrasant qu'il parût , était encore un hommage, puisqu'il impliquait une comparaison.

Il était si grand, le roi, qu'après tant d'années écoulées, sa mémoire a trouvé des calomniateurs. Il s'est rencontré quelqu'un de ces vulgaires spadassins qui plongent leur épée jusqu'à la garde dans la poussière des tombes, quelqu'un de ces chakals qui ont appéiit de cadavres et s'en vont, fourrant leur museau flétrisseur, tantôt sous les dalles de Saini-Denis, tantôt sous la pierre du Panthéon ; il s'est rencontré enfin une voix pour apprendre à l'univers que Louis XIV était un pygmée. Quelle gloire que celle qui peut offusquer ainsi à un siècle et demi de distance I

La France était tranquille. La Fronde s'était évanouie un jour sous un regard de Louis, comme la brume épaisse des matinées s'enfuit devant un rayon de soleil. Le souvenir de cette guerre civile héroï-comique, ne vivait plus qu'au fond du cœur de quelques vieux mécontens, qui ensevehssaient leurs chagrines bouderies, derrière les murailles grises dô leurs manoirs. A la cour, toute rancune s'était effacée, parce que le maître avait pardonné.

Ce n'étaient à Versailles que chants de fêtes et récits héroïques: puis, à la fin d'un bal, quand les violons du roi s'endormaient sur le final du dernier menuet, une joyeuse nouvelle courait de salle en salle. Les gentilshommes se parlaient à l'oreille, et se serraient la main. Les dames chuchottaient derrière leurs éventails aux miroitans reflets. Des sourires venaient à toutes les bouches, des éclairs à tous les regards.

Le murmure allait grandissaut, et bientôt, autant que le permettaient le heu et les personnages, il se fait clameur.

— La guerre 1 disait-on de toutes parLs.

C'est que la guerre alors, c'était la victoire. L'Angleterre, l'Espagne, la Hollande, l'Autriche fléchissaient tour à tour le genou.

Après la victoire, l'ovation ; et, comme la victoire avait été éclatante, on faisait le triomphe splendide, et on élevait, à l'aide du butin conquis, un arc monumental ou une gigantesque statue. L'histoire s'écrit aussi avec le granit et le bronze.

Isabelle avait passé sa première jeunesse au milieu de toutes ces grandeurs. Son [ihiv. leriait éiai de prince du sang; sa mère, Diane de Che- Treuse, de la maison de Lorraiiie.avaii eu les bonnes grâces d'Anne d'Autriche. Belle au point de briller dans celte cour uù la beauté n'était qu'un

titre vulgaire, avant la dot d'un reine et pouvant, par éventualité, devenir hériiière de la couronne de Savoie, Isobelle éiait entourée d'adorations et d'hommages. De nombreux prélendans sollicitaient sa main ; et quand le marquis de Sande arriva de Poilugal, chargé de la demande d'Alfonse, il reçut dès l'iibord une réponse tellcmf m froide, qu'il dut croire ea mission terminée. D'un autre côté, Louis XIV se prononça, et dit que son bon plaisir était que Mlle de Savoie prît pour époux uîi des seigneurs suivant la cour.

Isabelle ne donna point son avis. Rieuse, légère, amante du plaisir et raffolant des pompes où se passait sa vie, elle confondait dans une égale indifférence les courtisans qu'elle connaissait et le i oi Alfonse qu'elle ne connaissait point. Elle avait bien le temps de songer à ces bagatelles, vraiment! Ne fallait-il pas qu'elle présidât chaque jour aux travaux des cinq ou six femmes qui s'occupaient de sa toilette du soir? Ne fallait-il pas qu'elle apprît le nsenuet nouveau et la révérence en vogue ? Ne fallait-il pas surtout qu'elle songeât un peu à ce bel étranger qui, un soir de danse, avait ramassé son gant de la plus galante façon du monde, et le lui avait rendu sans lever les yeux sur elle.

Il avait de beaux yeux, pourlanl, de beaux yeux noirs, qui semblaient ne point savoir soutire. Son noble visage n'avait d'autre expression qu'une tristesse profonde et morne. Il passait , au travers de toutes ces joies qui enivraient la foule dorée des appartenions royaux, il passait indifférent et froid. Son front pâle ne se rougissait point au souifle brillant de la fête. Beauté, parfums , harmonie s'épandaienl autour de lui à flots, mais n'effleuraient ni ses sens, ni son âme. Ses sens étaient morts, et son âme était ailleurs.

C'est qu'une douleur imprévue , immense , l'avait frappé naguère au sein d'un bonheur sans mélange. Cet étranger était Portugais et se nommait don Simon de Vasconcellos et Souza. Inès de Cadaval, sa femme, était morte.

Or, Simon avait mis en elle fous ses espoirs et tout son amour. Cette mort l'anéantit; il perdit force et courage ; U perdit jusqu'au souvenir du serment fait à son père mourant , et partit pour la France , indifférent désormais sur le sort d'Alfonse et du Portugal.

Il erra quelque temps dans les provinces, puis il vint à Paris ; il vit la cour; ce fut le terme de son voyage. Certains se complaisent en leur douleur ; ils aiment les souvenirs et trouvent de douces larmes en songeant è ceux qui ne sont plus. D'autres fuient les lieux témoins d'ua bonheur passé ; ils luttent violemment contre leurs regrets ; ils mettent le bruit de la foule entre eux et leur conscience; ils repoussent avec effroi le souvenir, parce que le souvenir les navre et les tue. Ceuxlà seuls sont à plaindre, car les premiers sont de lunatiques rêveurs pour qui le désespoir n'est qu'une matière à élégies. Leur mélancolie a des extases ; s'ils s'assoient sur une tombe, c'est pour rimer d'interminables strophes comme Young ou comme Hervey.

La douleur qu'on fuit et qui se cramponne à voire âme comme lewoir souci d'Horace, voilà la seule et vraie douleur. Celle de Simon était ainsi. Le malheureux se sentait faible conire son martyre et voulait y faire trêve. 11 voulait, pour employer un mot banal, se distraire, sinon oublier. Au premier coup d'œil jeté sur la cour de France, il sentit d'instinct que là était le remède , si le remède existait. Il se flt présenter ; il fut de toutes les fêtes, et se jeta à corps perdu dans le tourbillon.

Mais il avait trop présumé; le remède fut inefficace. Il n'y avait point de fracas qui pût dominer la voix de ses regrets , point de tourbillon qui pût éiourdir sa douleur. Elle restait là comme un poids écrasant qu'on ne peut soulever ni secouer.

Isabelle; rinsoucieusc enfant , n'avait jusqu'alors jeté les yeux sur un homme que pour constater la couleur de ses rubans ou le prix de ses den-

telles. Elle ne pouvait, d'ailleurs: les regards languissans de ses soupirans clouaient au sol ses regards; elle aimait mieux suivre les capricieuses arabesques des tapis, ou les lignes tremblantes des mosaïques, que d'affronter l'artillerie d'oeillades qui croisait au passage chacun de ses coups d'œil. Simon , au contraire, le bel étranger, avait ramassé son gant sans la regarder. Les rôles changèrent ; voyant qu'il baissait les yeux, elle leva les siens. Simon était beau, malgré sa tristesse; pent être que sa tristesse était un charme de plus. Isabelle ne vit point ses dentelles; la couleur de ses rubans lui échappa compléiement; mais, le lendemain, à son réveil, elle eût pu faire un minutieux portrait de l'étranger.

En le revoyant, elle se sentit rougir ; puis, un malin, sans qu'elle sîit pourquoi, des larmes vinrent à ses yeux qui n'avaient jamais pleuré que de dépit, de compassion ou de joie. Elle examina sa conscience et ne put découvrir autour autour d'elle aucun sujet de chagrin ; néanmoins, elle cessa de s'interroger tout à coup, et devint rêveuse. Depuis lors, elle ne regarda plus le bel étranger qu'à la dérobée.

L'aspect des fêtes de la cour se changea pour elle. Dans ces immenses salons où s'agitait une foule éblouissante d'or, de soie et de velours, ello ne voyait plus qu'un homme. Bien qu'elle fît tous ses efforts pour ne le point regarder, elle sentait son approche; elle le devinait à travers sa paupière baissée. Quand il passait près d'elle, un tressaillement magnétique faisait trembler tous ses membres; quand il n'était plus là, une sorte d'affaissement s'emparait d'elle et la plongeait dans une somnolente apathie.

A la longue, son caractère se transforma sous l'effort d'une passion ; elle ne donnait qu'un soin distrait à sa parure , et le reste du temps cll'j rêvait, elle pensait à lui.

Lui ne pensait point à elle. Sa douleur n'avait pas fléchi. Etranger à ces joies au milieu desquelles se passait sa vie, il ne voyait rieu. Il n'avait pas même vu le visage d'Isabelle , qui l'aimait. Il ne se souvenait plus d'avoir ramassé son gant. Il ne savait pas qu'elle existât.

Cependant l'amour prenait sur le cœur d'Isabelle un irrrésisible empire. Inexpériente et ne sachant point l'art de dissimuler, elle ne put cache r long-temps sa préoccupation. Tant de regards intéressés étaient fixés sur elle !

Un soir, Simon parcourait lentement les salons et luttait, comme d'habitude, contre de cruelles pensées. Isabelle causait avec un jeune gentilhomme, M. de Carnavalet. Dès qu'elle aperçut Simon, son cœur vola vers lui; elle no parla plus; elle n'écoula plus. Son œil cherchait Simon dans les groupes, et se voilait d'une vague inquiétude quand il perdait momentanément sa trace. M. de Carnavalet aimait Isabelle depuis îong-iemps; il se croyait des droits. Surpris de son trouble soudain, il suivit son regard Gt trouva au bout don Simon de Vasconcellos.

Quelques minutes après, celui-ci se sentit heurter rudement. Une prit pas garde et poursuivit son chemin. C'était Carnavalet qui remplissait son rôle de jaloux. Voyant que sa première tentative était restée sans résultat, il recommença et n'eut point un meilleur succès. Simon , distrait et ne supposant point qu'on voulût l'insulter, passa encore sans lever les yeux. Alors, Carnavalet, en désespoir de cause, mit son talon rouge sur l'orteil de Simon, et appuya de son mieux.

— Maladroit ! s'écria Vasconcellos avec impatience.

— Chut! fit Carnavalet en touchant sa rapière.

C'est là un langage généralement compris par tous pays. Vasconcellos ne répliqua point et suivit Carnavalet, qui traversa rapidement la foule, descendit le perron et ne s'arrêta qu'en dehors de la grille du parc.

— Dégainons, dit- il.

Vasconcellos dégaina.

— Pardieu, monsieur! dit Carnovalct en le voyant de si bonne corn-

DU FinMAMENT. 97

position, — je suis fâché d'être obligé de tuer un galant homme corama •vous paraissez l'être. Auparavant , je veux vous dire au moins pourvoi... J'aime mademoiselle do Savoie-Nemours.

— Cela m'est égal, répondit Simon; — il fait froid ici, dépêchons I

— Comment ! s'écria Carnavalet, cela vous est égal !... mais vous l'aimez, vous aussi, monsieur !

— Je ne la connais pas, dit froidement Simon.

— Vous ne connaissez pas Mlle de Savoie... ! Voilà qui est étrange! Vasconcellos rengaina et se dirigea vers le palais. Carnavalet courut

^près lui.

— Monsieur, dit-il, je suis incapable, il faut que vous le sachiez , de vous avoir ainsi dérangé pour rien... D'ailleurs, si vous ne l'aimez pas, elle vous aime... Je m'y connais... et c'est tout un. En garde I s'il vous plaît.

Vasconcellos prit posture. A la troisième passe, il mit sa rapière dans la poitrine de M. de Carnavalet.

11 ne fallait rien moins que cela pour le faire lever les yeux sur une femme; mais on aime à savoir pour qui l'on s'est battu, et le lendemain il chercha Isabelle. Leurs regards se croisèrent. Celui de la jeune fille se baissa aussitôt pour ne plus se relever, mais une vive rougeur couvrit sa joue. Simon se sentit venir une angoisse au cœur. Ses yeux le brûlèrent, comme il arrive aux enfans qui souffrent et ne veulent point pleurer.

— Inès! murmura-t-il, en portant la main à sa poitrine. ^ Et il s'enfuit, loin, bien loin, jusqu'à ce que le grand air et le froid de

la nuit eussent glacé la sueur de son front.

— Inès! répétait-il de temps en temps, avec deconvulsif sanglots; — Inès!

Soit qu'il existât entre ces deux femmes une ressemblance réelle, soit que soa oeil retrouvât partout l'image qui tyrannisait son âme, Isabelle lui était apparue comme l'ombre d'Inès de Cadaval. Il l'avait reconnue, non point telle que l'avait faite la suprême souffrance, mais brillante et jeune, comme elle était aux premiers jours de leur union. Il avait reconnu les molles ondulations de ses cheveux noirs, son front de reine, et l'azur foncé de ses grands yeux.

Le regard d'Isabelle lui demeurait comme un poids sur le cœur. 11 y avait de l'amour dans ce regard; c'était un regard d'Inès.

De telle sorte que, par une mystérieuse substitution, entre lui et Inès mourante, se dressait une autre Inès, belle, forte, passionnée. Et. cette femme, qui était Isabelle de Savoie, lui dérobait ses souvenirs. Inès fuyait dans le lointain; son pâle visage , demi-voilé par sa chevelure dénouée, apparaissait vaguement; sa bouche s'ouvrait, comme pour murmurer un dernier adieu. Isabelle, au contraire, était là, tout près ; elle semblait jouir de sa victoire, et mettait son charmant proûl devant le regard de Vasconcellos , qui cherchait Inès.

Vasconcellos se débattait de toute sa force contre ce déhre , mais sa fièvre redoublait ; son front ruisselait de sueur ; l'obscurité des nuits s'illuminait bizarrement autour de lui; le vent glacial lui semblait être l'atmosphère ardente de la fête, et l'harmonie du bal renaissait pour lui dans le bruissement de la bise à travers les branches dépouillées.

Il s'assit sur le gazon tout blanc de givre , et cessa de lutter contre le songe qui l'obsédait.

Alors ce fut un enivrement plein de lassitude et de remords. Sa bouche rencontra la bouche d'Isabelle. L'ombre d'Inès se voila.

Au milieu de la nuit, Vasconcellos revint à son hôtel. Le rêve avait pris fin; la fièvre s'était éteinte, mais l'impression restait. Son valet, Baltazar, reçut l'ordre de tout préparer pour le départ. Avant le jour, Vasconcellos reprenait la route de Portugal. Il était venu en France afin de ohercher le repos, U emportait un surcroît de tortures.

9B LES CHEVA Liens

Après son départ, lowl prit autour d'Isabelle un aspect morne et désolé. La cour étalait vainement, à ses yeux, ses magnificences. Elle ne voyait plus. Le sourire avait déserté sa lèvre, et si parfois encore son œil brillait d'un fugitif éclat, c'était lorsqu'on prononçait par hasard, devant elle, le mot de Portugal.

Sur ces entrefaites, le marquis de Saude, repoussé une fois déjà, risqua une seconde tentative, ei fut de nouveau évincé; mais Mlle de Savoie appela de celte décision à la clémence du roi. Elle se jeta à ses genoux.

— Vous voulez donc être reine? lui demanda en souriant Louis XIV.

— Sire, répondit Isabelle, je veux aller en Portugal.

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