‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 2 sur 17 · VN · texte numérisé non relu

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lia cour de PorliEgal*

Mademoiselle de Savoie partit donc pour le Portugal où le marquis de Sande la ramena en triomphe.

Lorsqu'elle débarqua à Lisbonne, il y avait sur la jetée, pour la rece- Toir, un nombreux et brillant cortège. Ce fut le prince infant don Pierre qui lui donna la main. Linfant était à peine sorti de l'adolescence. Ea voyant la jeune reine si belle, il envia le sort de son frère. Sa bouche brûlait lorsqu'il baisa la main d'Isabelle, au seuil du palais royal.

Mlle de Savoie ne s'apercevait point de ce trouble. Son regard perçait avidement la foule des courtisans; elle semblait chercher un visage connu sur cette terre étrangère; mais, si loin que pussent voir ses yeux, ellô ne découvrait point ce qu'elle cherchait.

Il y eut à Lisbonne de grandes fêtes pour l'entrée de la reine, mais la reine était bien triste. En venant à Lisbonne, elle avait suivi un de ces impérieux caprices qui traversent les jeunes amours. Elle ne s'était point rendu cortpiedeson but, mais un vague espoir de revoir Vasconcellos lui montrait de loin le Portugal sous des couleurs enchantées ; et maintenant qu'elle étiiit en Portugal, elle ne voyait point Vasconcellos. De tous côtés, autour d'elle, des visages inconnus, à ses oreilles un murmure de voix étrangères. Plus d'amies pour la consoler, et, quand elle se sentait trembler au milieu de cetie vie nouvelle, plus de protection, plus de serviteurs aux livrées paternelles, plus de patrie!

C'est à peine si, au départ, elle avait songé aux motifs sérieux de son voyage. Un romanesque espoir l'avait électrisée; Vasconcellos saurait biea se mettre pntre elle et son royal fiancé. Mais à présent cette folle idée avait fui. Isabelle était venue chercher un époux, un maître; ce maître, quand elle le vit. lui fit horreur et dégoût ; mais il était trop tard. La pompe nuptiale était préparée; les tapisseries pendaient aux murailles de la cathédrale ; des guirlandes de fleurs émaillaient la voûte, cl les cierges étaient allumés sur l'autel.

Un instant elle voulut se révolter contre une nécessité odieuse. Elle se vit seule et courba la tète.

Oh ! comme elle regretta dès lors tous ces vaillans gentilshommes qui se pressaient naguère autour d'elle, mendiant un regard de ses yeux, et ne demandant pas mieux qu'à donner leur vie pour l'amour d'elle. Plus lard, elle devait les regretter davantage.

Alfonse parut enchante d'abord. A la vue de mademoiselle de Savoie, il fit éclater des transports de joie tels, qu'on eût dit qu'il s'agissait pour le moins d'une douzaine de taureaux d'Espagne ou d'un dogue de race. 11 oublia sa chasse royale pendant trois j'Uirs, cl nienaça Castelmelhor de le faire pendre, parce que ce dernier avait parlé à Isabelle sans mettre un genou en terre.. Caslclnielhor se prosierna, mais il jura une haine mortelle à la jfune reine.

Le troisième jour, eut lieu la cérémonie du mariage. Isabelle, pâle presque mourante, traversa d'un pas cliaiîcclant la grande nef de la ca-

thédrale. Elle s'appuyait sur le bras de l'infant don Pierre, qui, pâle aussi, semblait également courbé sous le poids d'une cruelle souffrance morale. Arrivée au milieu de la cathédrale, Isabelle poussa un cri étouffé et sentit ses genoux fléchir. Elle venait d'apercevoir, dans l'ombre d'un pilier, le sombre et pâle visage de Vasconcellos. Elle n)it la main sur son cœur pour retenir sa force défaillante, et îon regard s'élança de nouveau, perçant et plein d'un indicible espoir. — Vasconcellos avait disparu.

Alors le coeur d'Isabelle se brisa. Son bras s'appuya, inerte et lourd, sur le bras de l'infant. Quand elle arriva devant l'autel, ses genoux plièrent machinalement; elle tomba accoudée sur la tablette du prie-dieu. Le reste de la cérémonie fut pour elle comme un songe pénible et plein d'angoisse. Elle désirait le réveil ; — elle se réveilla reine et femme d'un être misérable, qui tenait le sceptre d'une.main capable à peine déjouer avec un hochet d'enfant.

L'infant s'était mis à l'écart, et dévorait des yeux Isabelle. C'était un noble jeune homme, auquel les conseils ambitieux et perfides n'avaient point fait faute, mais qui avait toujours rejeté loin de lui toute idée de rébellion. En cet instant, pour la première lois, il fut jaloux de son frère; pour la première fois, il désira une couronne, car, se dit-il, si j'étais roi, jaserais, à cette heure agenouillé près d'Isabelle; ce serait ma main qui loucherait sa main ; ce serait à moi qu'elle donnerait sa vie et son amour.

Près de l'infant, un autre homme, enveloppé dans un vaste manteau,, et cachant soigneusement son visage, contemplait lui aussi la jeune reine.

C'était Vasconcellos qui avait voulu, une fois encore, voir celle dont l'aspect avait naguère contrebalancé les souvenirs d'Inès. Il avait aimé Inès d'un ardent, et profond amour, c'était encore elle qu'il avait un instant adorée dans la personne de mademoiselle de Savoie. Maintenant il craignait celle-ci doublement, car elle était la reine, car nous savons quel chevaleresque dévoùment il professait pour le roi; il la craignait parce qu'il avait deriné son amour, et que, remplir ce cœur qiii appartenait à son souverain, lui semblait félonie ; il la craignait encore, parce qu'il se sentait faible contre elle, et que son âme, loyale outre mesure, se révoltait à l'idée de trahir la mémoire d'Inès.

Mais l'amour est adroit à combattre les scrupules. Il se transforme et vient , sous un autre nom , prendre d'assaut la place qui lui fut vertueusement refusée. Tout en rejetant loin de lui toute pensée de tendresse , Vasconcellos se prit de pitié pour celte pauvre femme qu'il voyait affaissée par la douleur. Il se souvint de l'avoir vue si brillante l il la retrouvait si malheureuse ! Mieux que personne il prévoyait le sort qui attendait la reine, au milieu de celte cour, inféodée au favori, lequel était l'ennemi naturel de tous ceux qui avaient à l'affection du roi des droits naturels et légitimes. Il savait de quels outrages avait été abreuvé l'infant , auquel on refusait (tJ'us les avantages inhérens à sa royale naissance ; il devinait les humiliations et les mépris qui menaçaient Isabelle, et qui devaient l'accabler dès que serait passé l'éphémère caprice d'Aifonse. l'rotéger n'est point aimer ; don Simon pensa qu'il avait le droit de protéger, puis il raisonna mieux et se dit que cette protection était un rigoureux devoir.

Pour concilier ce devoir avec ses scrupules, il résolut d'éviter la présence de la reine et de veiller sur elle de loin. Ce rôle de mystérieux prolecteur n'avait point de dangers ; la reine ne le voyant plus l'oublierait, et si quelqu'un avait à souffrir, ce serait lui tout seul.

Le mariage accompli, la reine sortit, tête baissée de l'église. Son regard ne cherchait plus Vasconcellos. A quoi bon ? C'en était fait ; il n'y avait plus d'espoir.

Elle monta dans le carrosse royal au milieu des acclamations de la multitude, qui la trouvait belle et qi/' l'applaudissait ; là, elle se trouva en lêle-à-iêie avec son époux.

ITH) LtS CHEVALIERS

— Madame Isabelle, lui dit le roi avec tendresse, lequel préférez-vous, je vous prie, d'une danse d'ours ou d'un combat de taureaux sauvages de Lennox?

Isabelle ne répondit point, parce qu'elle n'avait pas entendu.

— Vous aimez bien les deux, n'est-ce pas, madame ma reine? reprit le pauvre Alfonsc; par la sainte croix ! vous allez êire ici une heureuse friiime ! Nous avons des bouffons d'Italie qui avalent des sabres empoisonnés et dansent un menuet sur un fil de laiton, à quinze (oises du sol... .le vous donne ma foi royale qu'il en est ainsi que je vous le dis, madame.

Isabelle mit sa tète entre ses mains.

— Ne vous cachez point pour sourire, ma souveraine, reprit encore Alfonse; vos sourires seront ma joie... Mai de Deos! nous avons bien d'autres choses, allez! Des baladins de France qni marchent sur leurs mains et se courbent en arrière de façon qu'ils baisent leurs talons... Je ne vous mens, point, Isabelle! — Des histrions qui chantent comme ces poissons de la fable qu'on nommait, je pense... qu'importe leur nom? Ils avaient, je m'en souviens, des visages de femme... Entendîies-vous parler de cela, Isabelle?

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre femme."

— Je conçois cela, ma reine : s'écria Alfonse ; vous avez grande hâte de voir toutes nos merveilles. Patience ! nous ne vous refuserons point ce plaisir. D'ailleurs, vos volontés seront notre loi, madame... Mais je ne vous ai pas tout dit encore : nous avons un singe africain qui gambade comme jamais créature de Dieu n'a su le faire, et dont chaque grimace vaut dix' mille réaux... C'est ce bambin de comte qui a fait l'eslimalion... Comment trouvez- vous le comte ?

Isabelle pensait à la cour de France, à sa mère, à Vasconcellos ; elle se sentait mourir.

— Mai de Deos ! s'écria Alfonse en éclatant de rire, nous avons des gladiateurs gallois qui vous feront rire aux larmes. lisse battent avec leurs tOies, comme des béliers, madame, et quand leurs têtes se rencontrent, l'une d'elles, — parfois toutes les deux, — éclatent comme deux pots de terre... c'est très plaisant!... Mais vous souriez en tapinois, ma souveraine, et ne voulez point me montrer vos beaux yeux... Voyons? regardez-moi : on dit que je ressemble à monsieur mon cousin de France...

Ce disant, il usa d'une douce violence pour écarter les mams de la reine, et découvrit ses yeux en pleurs.

— Qu'est cela? demanda-t-il, des pleurs?... les pleurs m'ennuient. Et il s'étendit en bâillant au fond du carrosse.

Co fut le premier et le dernier tèie-à-iète d' Alfonse avec la reine. II la rejeta comme un jouet brisé, ou, pour employer son expression favoriiQ on pareille circonstance, comme un taureau malade.

Le soir même, la jeune reine eut un apparternent séparé.

Casielmelhor ne comptait pas sur tant de bonheur. Il vit qu'il n'aurait m?me pas besoin d'user de son influence acquise pour anéantir celle de la jeune femme : il était vainqueur sans avoir combattu. Néanmoins, il garda sa haine contre Isabelle, cause innocente de l'outrage public qu'il avait reçu, et ne perdit jamais aucune occasion de lui nuire et de l'humilier.

Le roi avait repris son premier train de vie. Le peuple de Lisbonne n'était point alors poussé à bout et les chasses royales avaient lieu do nuit fort souvent. Le jour, c'étaient des luttes, des assauts d'armes, des tours de baladins et des combats d'animaux. Nous ne pouvons ftous empêcher de remarquer en passant, que ce malheureux Alfonse avait tous les goûts de notre populace parisienne, ce qui donnerait à penser que ladite populace ferait un triste souverain, si jamais l'âge d'or K've par les prédicateurs humanitaires se réalisait par hasard. Encore peut-on dire «i la décharge d'Alfonst>, qu'il était fou à peu de chose près,

DU FIRJIAMKNT. iOf

tandis que nos bndauds parisiens jouissent dn plein exercice de leurs facultés inlellf'ctuelles, et composent une notable partie du peuple ie plus spirituel de l'univers.

Outre ces passe -ten)ps que nous venons d'énumérer, Alfonsc en avait; d'autres quMl nous convient de passer sous silence, ne croyant point qu'il soit nécessaire de pousser la passion du vrai jusqu'à salir les yeux et la pensée du lecteur. Plongé jusqu'au cou dans celle vie brutale et souillée, il se souvenait rarement qu'il avait une compagne. Quand il s'en souvenait, c'était une terrible épreuve pour la pauvre Isabelle. Alfonse, comme tous les esprits viciés, était impitoyable. Il forçait ïsabelîe à trôner près de lui au cirque ; il la traînait aux théâtres de pugilat; plus d'une fois même, il la contraignit à présider ses orgies. Et, connue les sourlisans se modèlent sur le maître, et qu'il y avait deux maîtres à la cour de Lisbonne, Alfonse et Castelmelhor, dont l'un traitait la reine en esclave et l'autre la haïssait profondément, toute cette tourbe plébéienne, en habits nobles, qui entourait le roi, se croyait obligée de mépriser Isabelle et de le lui laisser voir. Elle n'avait à la cour d'autre rôle que celui de servir de plastron aux grossiers sarcasmes des compagnons d'Alfonse.

Elle dépérissait lentement. Autour de ses grands yeux, un cercle azuré gardait la '.race de ses larmes. Ses joues s'étaient amaigries , et les nombreux rivaux qui se disputaient autrefois ses bonnes grâces n'eussent certes point reconnu la reine de beauté des salons de Versailles.

Mais ce n'était point dans ces mépris grossiers , dans ces humiliations de chaque jour qu'on. eût trouvé la cause de la douleur qui empoisonnait sa vie. Isabelle aimait et le temps n'avait point miné sa passion. Deux ans s'étaient écoulés depuis le jour de son mariage, et pendant ces deux ans, elle n'avait pas vu une seule fois Vasconcellos. Qu'était-il devenu ? Elle ne savait. Vasconcellos était sa pensée unique, incessante; elle ne vivait qu'en lui. Sa vue seule eût éié un baume souverain pour sa détresse.

Il y avait bien à la cour un homme dont la tendresse respectueuse et dévouée s'efforçait d'apporter à Isabelle consolations et repos. L'infant la protégeait de tout son pouvoir, mais son pouvou- était si faible! Castelmelhor prolongeait au delà de toutes bornes la prétendue adolescence de don Pierre, qui restait soumis à une sorte de tutelle. La reine, d'ailleurs, habitait alors le palais d'Alfonsc,etil n'était permis à l'infant de s'y introduire qu'en de rares occasions. Pourtant le dévoûment du jeune prince était pour Isabelle un précieux soulagement. Elle se prit à l'aimer comme un frère; lui, l'aimait d'une autre manière, mais, tuuide et retenu par le lien qui l'unissait à la femme présumée de son frère, il n'avait point osé lui avouer son amour.

Sur ces entrefaites, une catastrophe advint qui changea subitement la position d'Isabelle.

Un jour de Noël, il prit fantaisie à Alfonse de faire une grande débauche dans l'intérieur de son palais. Pour quelle fût complète, il ordonna à la reine de vêtir ses plus beaux habits et de présider au banquet. La reine obéit. Vers le milieu du repas, au moment où les tètes éclataient au feu de l'ivresse, Castelmelhor se leva :

— Il manque quelque chose au fesiin I dit-il. Une clameur universelle accueillit cette hérésie.

— 11 manque quelque chose, vous dis-je ! répéta Castelmelhor d'une Toix de tonnerre.

— Comte, tu es ivre, dit le roi.

— Je ne fais en cela, répartit Castelmelhor, que mon devoir de sujet fidèle : j'imite le bon exemple que nous donne Votre Majesté... Mais il manque ici quelque chose !

— Encore! s'écria le roi, dont la colère s'allumait;— que nianque-l-ii?

— Il manque au vin d'être versé par une main de femme.

— Bien dit 1 hurla l'assemblée en chœur ; le comte a raison.

— A cela ne tienne! reprit Alfonset — comte, tu vas être satisfait... Madame, poursuivit-il en s'adressant à la reine, qui semblait une blanche statue de marbre de Paros au milieu de tous ces visages enluminés par l'orgie; — madame, il vous faut prendre ce flacon et verser à boire à ces bons seigneurs qui ont soif.

Isabelle prit le flacon sans mot dire et commença le tour de la table.

Si, par hasard, il se fut trouvé à la table du roi ce jour-là un homme qui eût conservé une étincelle d'honneur au fond de l'àme, il se fût certes pris d'une commisération pour cette femme au cœur de reine, fière encore, et digne, admirable, sous l'humiliation que lui infligeait son époux. Mais lu hasard, si puissant qu'il soit, ne peut créer l'impossible. Chaque fois qu'Isabelle remplissait une coupe, un éclat de rire s'élevait.

Castelmelhor tendit son gobelet le dernier. Au moment où la reine approchait le flacon, il se leva subitement et mitses lèvres sur sa joue.

Alfonse poussa un rugissement de joie.

La reine devint si pâle que ses veines parurent' comme un réseau bleuâtre, sur son front. Elle était douce, faible même, mais il y avait en elle un peu de ce fougueux sang de frondeur, qui mit Mazarin si près du précipice.

Elle fit un pas en arrière, et, redressant son front tout à coup :

— Seigneur, dit-elle, vous êtes un lâche. Si Dieu m'eût donné un homme pour époux, je ne lui demanderais point votre vie, mais, — afin que vous fussiez traité suivant vos mérites, — le bourreau vous fouetterait par les rues de Lisbonne!

A ces mots, elle se retira lentement.

— Comte, dit le roi, tu es louche !

— Et Votre Majesté est publiquement outragée! répondit Castelmelhor. qui cachait, sous un air enjoué, l'ardeur de son ressentiment.

— Toi.-, fouetté... par le bourreau!... c'est très plaisant!

— Si Dieu lui eût donné un homme pour époux !... murmura Castelmelhor.

— Mai de Deos ! c'est vrai ! elle a dit cel.i ! s'écria le roi ; — je suis un homme!... Par le sang! par la mort! je suis un homnae, et... malheur à elle!... Qu'on me lamène!

mademoiselle de SaToie-Xenionrs.

Et comme tout la monde restait immobile , le roi répéta avec un redoublement de fureur :

— Qu'on me l'amène, vous dis-je, qu'on la traîne ici à l'instant !

— Pourquoi faire ? demanda froidement Casmelmehor.

— Pour que je lui prouve que je suis un homme ! s'écria le roi, dont la prunelle nageait dans le sang.

En même temps, il tira son poignard en grinçant des dents et le ficha si rudement dans la table, que l'épaisse planché de chêne fut percée de part en part.

Mais cet effort le brisa et il tomba épuisé sur son fauteuil.

— Castelmelhor, dit-il d'une voix faible, va dans sa chambre, et tue-la 1

— Seigneurs, dit Castelmelhor au lieu d'obéir, veuillez nous laisser seuls; S. M. a désir de m'ent retenir en particulier.

L'assemblée jeta un regard de regret sur les coupes à moitié vides, mais ce n'était pas le roi qui avait parlé; c'était Castelmelhor; il fallait obéir.

— Sire, reprit le comte, dès que la foule se fut écoulée, — Votre Ma-

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jesté va trop loin, s'il m'est permis de le dire... Le marquis do Sande est à Lisbonne, et, avec lui, est venu un Français, qui sans doute est chargé des pouvoirs de son souverain. Le Port;Ugai n'est point de taille à se mesurer avec b France.

— Il y avait long-temps que tu ne m'avais autant ennuyé! s'écria le roi en bâillant.

— Sire, mon devoir...

— Petit comte, va chercher les serviteurs de mes bassets rojaux, et... ne reviens pas. Tu n'es pas en veine aujourd'hui.

— Encore un mot, Sire...

— Pouh I fil le roi avec ennui.

— Me donnez-vous carte blanche ?

— Sans doute; à quel sujet?

— La reine...

— La reine ! interrompit le roi qui avait déjà oublié la scène dudlncr; que me parles-tu de la reine ?

— Elle a insulté Votre Majeslç-

— Vraiment? Au fait... c'est possible. Eh bien! pends-la, fais-en o^ que tu voudras... et va-t'en.

Castelmelhor sortit aussitôt.

Depuis qu'il élait maître de l'oreille du roi, il avait déjà considérableineni affaibli la puissance des chevaliers du Firmament, qu'il avait mémo éloignés du palais et casernes dans un hôtel ; mais il se croyait néan- Hioins sûr de leurs services , h cause d'Ascunio ÎMocarone , qu'il avait fait capitaine des Fanfarons ou cavaliers , et qui affectait pour sa seigneurie un dévoùment sans bornes. Ce fut près du beau Padouan qu'il se rendit en quittant le roi.

Macarone reçut ordre de choisir dix Fanfarons, parmi les moins scrupuleux, ce qui°était éiwrmemeni dire. Ces dix hommes devaient se poster à une heure après minuit dans la rue de la Conception, qui longe le couvent de ce nom, où la reine avait accoutumé d'accomplir ses devoirs religieux.

C'était, comme nous l'avons dit, la veille de Noël; la reine devait, suivant toute apparence, se rendre à la messe de miriiiit. Castelmelhor, qui avait un puissant intérêt à éloigner cette princesse de la cour, saisissait avec ardeur cette occasion de commencer l'exécution du plan qui devait l'élever au but de ses désirs.

Macarone était homme d'ordre; il se fit répéter par deux fois ses instructions, et se pénétra bien de son rôle. Son rôle consistait à la transporter au ehàteau-fort de Soure dans la province de Tras-os-Montès.

La reine, sans défiance, et ayant besoin ce jour-là plus que jamais des consolations de la religion, sortit du palais a minuit, et gagna en carrosse le couvent de la Conception. Vers une heure, la messe finit; la reine remonta en carrosse.

Au bruit des roues, une dizaine d'hommes, qui occupaient le milieu de la rue, se jetèrent dans l'ombre des maisons. Le carrosse avançait toujours.

— Tayaut, mes bellols! dit Macarone à demi-voix.

Les dix chevaliers du Firmament s'élancèrent à la tète des chevaux. Macarone avança la tête et regarda à l'intél-ieur.

— Très illuslre dame, dit-il en faisant ime exquise salutation, je suis chargé do vous conduire à votre maison des champs. Vous plaît-il partir seule ou désirez-vous conserver la compagnie de ces deux charmantes demoiselles qui sont là devant vous, et dont je me déclare le soumis serviteur?

La reine voulut demander à ses femmes ce que signifiait cet étrange discours, mais elle n'eut pas îe temps.

Quelqu'un veillait -sur elle, et ce quelqu'un avait sans doute des Intel-

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ligenccs h Thùtcl des chevaliers du Firmament. Au moment où Macaronc terminait sa harangue paf»un second salut, aussi suave que le premier, des pas de chevaux se firent entendre ù Vautre bout de la rue.

— lin route! cria le beau cavalier de Padoue, en changeant subitement de ton.

— Qui êtcs-vous? où me conduisez- vous? dit la reine.

Les chevaux s'étaient rapidement approchés. Il n'y avait que deux cavaliers, ce qui rassura Macaronc ; mais l'un de ces deux cavaliers, moniti Mir un puissant andaloux, ressemblait au géant Goliath sur sa colossale monture, — ce qui lit réfléchir !e mémo Macarone.

— Qu'est-ce à dire? demanda d'une voix brève et hautaine le plus petit des deux cavaliers, doni le rich(^ costume brillait à la lueur des torches des valets de la reine. — Pourquoi arrèiez-vous ce carrosse, drôles?

Le plus grand des deux cavahers, qui portait une livrée de couleur sombre, ne dit rien, tuais il dégaina une rapière qui avait bien quatre coudées de longueur.

A la voix du premier cavalier, la reine avait vivement trcssaiUi. Elle mit la tète h la portière, joignit les mains et demeura comme en extase.

— Passez votre chemin, soigneur, répondit le Padouan, et ne vous mêlez point des affaires d'autrui.

Le cavaher ne répondit pas, mais il porta la main à son flanc, son épée glissa hors du fourreau, et une gerbe de fugitifs éclairs passa devant les yeux du Padouan. En même temps il poussa son cheval, passa sur lo ventre d'Ascanio et attaqua le gros de l'embuscade. Le géant qui raccompagnait ne resta pas en arrière. Il leva cinq ou six fois sa lourde épée, après quoi il la remit au fourreau, parce qu'il n'y avait plus d'ennemis h combattre.

Le Padouan seul restait et faisait le mort, pour tâcher do savoir à qui il avait affaire; mais le géant ayant fait mine de vouloir le fouler aut pieds de son massif cheval, notre pauvre ami, ou ri-que de faire rougir dans leurs tombeaux ses glorieux ascendans, prit la fuite à toutes jambes.

Les deux cavaliers étant ainsi restés seuls sur le champ de bataille, le valet se tint h l'écart et le maître s'approcha de la portière.

— iladame, dit-il, vous ne pouvez retourner au palais du roi. Peutêtre ne vous fierez-vous point à un inconnu...

— Je vous connais, seigneur, interrompit la reine, dont la voix tremblait d'émotion.

Puis elle ajouta d'un ton si bas qu'il fallait le silence d'une nuit solitaire pour que ces paroles fussent entendues :

— Et je me fie à vous plus qu'à tout autre en ce monde , don Simon de Vasconcellos.

Le cavalier s'inclina en signe de reconnaissance.

— Alors, madame, dit-il, que Votre Majesté daigne me suivre. Je vous donnerai, pour cette nuit, l'hospitahté que peut offrir un pauvre genlilho.Time, et demain vous aurez une retraite au dessus de laquelle planera une puissante et terrible protection.

Le carrosse se remit en marche, escorté par Vasconcellos et Baltazar. Bientôt la reine put mettre pied à terre dans la cour d'honneur de l'hôtel de Souzîî.

— Il y a bien long-temps, dit Vasconcellos avec tristesse, que cet Mlel, qui porte le nom de mes pères, n'a été habité. Mon frère demeure dans un pnlais; moi, je me cache dans une humble demeure. — Entrez, madame; j'ai le droit de dire que celte maison est un asile de loyauté, car elle a vu quinze généraiions de Souza, et Castelmelhor n'y a poirH mis les pieds depuis qu'on le flétrit du nom de favori.

Isabelle descendit de son carrosse et traversa, appuyée sur le 1 ras de Vasainccllos, la cour, dont les larges pavés se cachaient sous l'herbe. Elle tremblait ; sa respiration était pénible et oppressée. Vasconcellos

marchait d'un pas ferme et grave. Arrivé sur la dernière n^.arche du perron, il s'arrêta :

— Madame, dit-il, si Votre Majesté daigne le permettre, je lui ferai les honneurs de l'hôtel ; sinon, je resterai au seuil, aûn de veiller jusqu'au jour.

— Venez ! murmura la reine.

Ils passèrent le seuil et traversèrent une longue enfilade de pièces avant d'arriver au salon où jadis nous avons vu la famille de Souza rassemblée. Rien n'avait changé; tout était comme autrefois : les portraits d'ancêtres, le fauteuil armorié où s'asseyait feu la eomtesse, et la chaise à long dossier d'ébène,où s'appuyait la blanche épaule d'Inès deCadaval.

Vasconcellos passa la main sur son front , comme pour chasser d'accablans souvenirs.

Il poussa le bouton d'une porte, et montra une chambre aux meubles antiques et d'une richesse extrême, où se trouvait un lit carré, à baldaquin, dont les rideaux de velours rouge portaient, brodée en or, la croix de Bragance.

— Au temps où l'écusson de Souza était pur de toute tache, dit-il, des rois ont dormi dans cette retraite. Ce sera, pour cette nuit, la chambre de Yotre Majesté... Dormez^ madame, je veillerai sur votre sommeil.

11 s'inclina, et fit un pas vers la porte pour quitter le salon.

— Restez ! dit la reine.

Vasconcellos devint pfde; mais il s'arrêta aussitôt.

— Senoras, reprit la reine en s'adressant à ses femmes, qui l'avaieDt suivie, laissez-nous.

Les deux Portugaises se retirèrent. La reine et Vasconcellos demeurèrent seuls.

Il n'y avait qu'une lampe allumée dans le salon. Sa faible lumière rendait à peine les ténèbres visibles, et laissait dans l'obscurité les portraits pendus aux lambris et les sombres sculptures de lointains panneaux. On voyait seulement çà et là briller dans l'ombre un mivoiràcompartimens, les cristaux biseautés d'une girandole ou l'or poli d'un écusson. La reine était debout auprès de la porte de la chambre à coucher ; Vasconcellos, profondément incliné et les yeux à terre, restait au milieu du salon.

La reine demeura un instant indécise et combattue; son sein se soulevait par bonds précipités; sa joue, tour à tour blanche ou empourprée, changeait rapidement de couleur. Mais elle se remit tout à coup, redressa son front et regarda en face Vasconcellos.

— Seigneur, dit-elle, veuillez m'avancer un siège... Approchez-vous, écoutez-moi... Vous souvient-il de votre séjour à la cour du roi Louis de France?

— Il m'en souvient, répondit Vasconcellos.

— Vous étiez malheureux, seigneur; moi... ohl j'étais bien heureuse!.-. Je vous vis ; ma première souffrance vint de vous, car je vous aimai... Ne m'interrompez pas, seigneur... Ce fut pour vous revoir que je vins en Portugal. Que m'importait un trâne ? — Je croyais, — j'étais folle I — je croyais avoir lu votre amour dans un seul de vos regards ; j'espérais... seigneur, c'est moi qui ai brise ma vie, mais je l'ai brisée pour vous!

Vasconcellos s'agenouilla et se couvrit le visage de ses mains. La reine avait parlé d'une voix ferme, mais basse et comme suffoquée. Son visage exprimait le calme du désespoir.

— Je suis venue, reprit-elle; — au lieu des hommages promis, j'ai trouvé l'insulie et le dédain ; moi, dont la vie n'avait été qu'une longue fête, je me suis habituée îiyx larmes ; j'ai désiré la solitude, alin de pouvoir prier Dieu, mais on m'a traînée, moi, femme et reine, au milieu des

repoussante? orgies qu'un fou mène avec ses valets: — et personne pour me consoler! personne pour me défendre !

— Madame, s'écria Vasconcellos. ayez pitié de moi !

— Pitié de vous, seigneur! répéta la reine dont l'œil, grand ouvert, renvoyait, terne et rougeâtre, la lointaine lueur de la lampe. — Parfois, en effet , j'ai eu pitié de vous, car vous m'aimez : il y a long-temps que je le sais.

— Madame!... voulut interrompre Vasconcellos.

— Oh ! je puis vous parler ainsi, dit Isabelle avec un triste sourire ; vous m"nimc7, je le sais, mais je sois aussi qu'un insurmontable obstable est devant vous, un obstacle mystérieux pour moi. mais invincible, que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas franchir peut-être... Vasconcellos, vous croyiez être bien caché, n'est-ce pas, quand vous veilliez sur moi, de loin, dans l'ombre, quand vous preniez, pour remplir un devoir, les mèmstî précautions qu'on prend pour commettre un crime ? Mais je vous voyais, moi, je vous devinais , et si je ne suis pas morte au milieu de cette cour honteuse, c'est que je vous sentais près de moi, c'est que je voulais vivre pour vous remercier un jour, et pour vous dire, — avant de quitter pour jamais le monde: — Je vous ai aimé, don Simon, je vous aime, et, après vous, je n'aimerai que Dieu.

Vasconcellos mit sa main sur son cœur, et poussa un sourd gémissement.

Isabelle ne s'était point trompée, il l'aimait de toute la violence d'une passion sans cesse combattue : c'était un amour sans but, une adoration sans espoir, — un culte.

En ce moment, il eût donné sa vie en ce monde et dansTéternitépour la faire heureuse; mais les paroles lui brûlaient le cœur; il souffrait et aurait voulu fuir.

— Madame, murmura-l-il en joignant les mains; merci! merci, mais pitiél Vous ne savez pas la chaîne qui me lie. Je suis au roi, madame, corps et âme... et vous êtes la reine.

Isabelle se leva.

— Je ne suis pas la femme du roi, dit-elle avec siniplicité.

Elle ne rougit point en prononçant ces mots ; elle ne baissa point les )"eux. Mais il y avait dans son geste et dans sa voix cetto dignité calme et noble , qui vaut bien la disgracieuse grimace , hiéroglyphe bizarre , à l'aide duquel peintres et poètes ont pris la coutume de représenter la pudeur.

Vasconcellos. à son tour, se leva, et ne prit point souci de cacher son profond éionnemont.

— Je suis, continua Isabelle, ici comme à Versailles, aujourd'hui comme jadis, mademoiscUe. de Savoie-Nemours.

— Est-il possible ! s'écria Vasconcellos.

Isabelle lui tendit sa main, qu'il baisa avec transport,

— Et maintenant, reprit-elle encore, éloignez-vous don Simon ; ma raain est ii moi, mon cœur est à vous, — mais ma vie est à Dieu; c'est dans le silence d'un cloître que je veux prier pour vous qui avez été mon bon ange et mon mauvais génie.

Elle retrouva son maintien de reine et montra la porte d'un geste.

Vasconcellos, éperdu, demeura un instant immobile au lieu d'obéir. Il tcnilii les bras cl fléchit à demi le geuou, comme s'il allait se prosterner.

Mais h ce moment, la lampe, près do s'éteindre, jeta une dernière et rougo lueur. I,o regard di; Vasconcellos tomba sur li chaise à long dossier d'élx'ne où, tant de fois, il avait vu Inès attentive et rougissant à sa voix.

11 se redressa et sortit, tf'te baissée, sans prononcer une parole.

La reine le suivit du regard jusqu'au seuil.

— Mon Dieu ! murraura-t-elle, donnez-moi la force de ne plus l'aimer.

li'orsatolre.

Le lendemain, la promesse de Vasconcellos s'accomplit. Isabelle de Savoie eut une terrible et puissante proieclion.

Dès le matin, le carrosse du marquis de Sande stationna à la porte de l'hôtel de Souza. Un homme en descendit qui portait le cordon des ordres du roi de France. C'était M. le vicomte de Fosseuse, chargé de dépêches du roi Louis XIV pour la cour de Portugal, et nanti de pouvoirs afin de représenter le roi à Lisbonne. Le vicomte eut une courte conférence avec la reine et se rendit aussitôt auprès d'Alfonse VI.

L'injure faite à la reine était flagrante ; on n'essaya point de la nier. Les demandes du Français furent justes, et sa façon de les poser péremptoire, on ne tenta pas de les repousser.

A midi, la reine quitta l'hôtel de Souza, et se rendit, escortée du marquis de Sande et de M. de Fosseuse, au palais de Xabrégas, qu'on avait disposé pour la recevoir. Au dessus de la principale porte du palais, un drapeau blanc, au centre duquel tranchait l'écusson d'azur aux trais fleurs de lys d'or, livrait ses plis flotlans à la brise.

— Voici désormais votre égide, madame, dit M. de Fosseuse; vous êtes sous la protection de la France.

Isabelle eut un mouvement d'orgueil et de joie en voyant ce blanc étendard que suivait partout la victoire. Elle se sentit à l'abri derrière le grand nom de sa pairie.

Mais ses pensées reprirent bientôt leur cours. Depuis le matin elle cherchait Vasconcellos, qui ne se montrait point. La veille, elle avait voulu l'entretenir, pour lui dire un dernier adieu; maintenant elle eût voulu le voir encore afin de lui rendre grâce , car elle devinait que ce soulagement inespéré était son ouvrage. Vasconcellos n'avait garde de paraître. Dans un moment d'entraînement , il s'était réjoui de voir la reine libre et exempte de tous liens ; il s'était réjoui de retrouver en elle mademoiselle de Savoie, pensant, dans son enthousiasme irréOéchi, que entre eux désormais le principal obstacle avait disparu. Mais la réflexion l'avait détrompé. Il avait reconnu qu'en définitive sa position n'était point changée. Pour tout autre, Isabelle pouvait être libre; pour lui, elle était toujours la lemme qui avait pris place sur le trône d'Alfonse.

Vascoacellos était au roi ; il n'avait pas oublié un seul instant le serment fait au lit de mort de son pèrO; et il exécutait sa promesse avec d'autant plus de rigueur que son frère l'avait méconnue. Aimer la reine, c'était vouloir unir son sort au sien, car l'idée ne lui pouvait venir d'en faire sa maîtresse. Or, épouser la reine, n'était-ce pas reconnaître implicitement les torts du roi, son incapacité et sa misère? n'était-ce pas se proclamer hautement son ennemi? Isabelle l'aimait, elle le lui avait dit. Maintenant que tout danger était passé pour elle, cette idée de finir ses jours dans un cloître devait tomber de soi-même. Vasconcellos était homme. La scène de la veille avait épuisé ses forces. Il ne se sentait point, capable de résister souvent à un pareil danger. Redoutant sa faiblesse, il préféra fuir et résolut de ne plus voir la reine.

Pendant la nuit, il alla prévenir M. de Fosseuse elle marquis de Sande, qu'il savait être particulièrement dévoués à Isabelle; ensuite il ue reparut point à l'hôtel.

. M. de Fosseuse installa la reine au palais de Xabrégas. A la suite d'une entrevue où furent appelés le marquis de Sande, quelques grands de Portugal, ennemis de la cour, et plusieurs prélats, un exprès partit, chargé de dépêches pour sa sainteté le pape Clément IX. Ce messager

i08 LES CHEVALIERS

devait être suivi de près par le P. Vieira da Silva, confesseur de la reine, Louis de Souza , député de l'inquisition, et Emmanuel de Magalhaens de Menesses, archidiacre de l'église métroprilitaine de la Porto. cliar;;cs des pleins-pouvoirs d'Isabelle de Savoie, à cette fin do requérir la déclaration apostolique de la nullité du mariage de celte princesse avec le roi Alfonse VI.

Dès lors, la position d'Isabelle s'améliora sensiblement. Elle eut un parti dan§ l'état. La haute noblesse mécontente et le clergé se firent un drapeau de son nom : mais elle ne voulut point se mêler d'intrigues politiques, et resta confinée dans son palais, heureuse de n'avoir plus ù subir les honteuses fantaisies d'Alfonse.

En quittant Lisbonne, M. de Fosseuse lui promit de lui envoyer deux demoiselles d'honneur franrai>es. Bientôt, en effet, elle vit arriver doux charmantes sœurs. Marie et Gabrielle de Sauines, filles d'un vieux gentilhomme de l'Orléanais. Ces deuv jeunes filles lui tinrent fidèle compagnie. Elles l'aimèrent parce qu'elle était malheureuse ctb^nne. Leur naïf entretien lui fil souvent passer de douces heures de repos.

L'infant don Pierre lui faisait maintenant de fréquentes visites. C'était un beau et loyal jeune homme, dont le caractère doux et trop mnléable peut-être gardait les traces de la longue tutelle qu'il avait sul.ie. Il était timide auprès d'une femme et intrépide au danger. Les mauvais trailcrnens de tuute sorte qu'il subissait à la cour n'avaient pu altérer son affection pour son frère, mais il haïssait profondément Castelmelhor qui, une fois, avait osé lire tirer l'épée contre lui. Comme tous les esprits réservés, il était enclin h la jalousie, ombrageux et capable d'une longue rancune; mais tous ces défauts, rachetés par de nombreuses qualit-és, échappaient à la reine, qui le traitait en frère et le faisait son confident. Isabelle ne pouvait ignorer l'amour de l'infant, dont l'aveu s'échappait pour ainsi dire par tous ses pores : mais, ne pouvant y répondre, elle teignait de ne le point apercevoir. C'était un amour naïf et respectueux, amour de page pour sa suzeraine, soumis, délicat et pur. Une boucle de cheveux eût mis don Pierre en extase ; aux temps de la chevalerie, il se fût contenté de la licence de porter les couleurs de sa dame.

.Mais c'était un amour jaloux outre mesure. La jalousie est perspicace et va droit au but. Don Pierre avait reconnu dès long-temps que le cœur d'Isabelle n'était point libre, et ses soufrons s'étaient dirigés de primeabord en bon lieu. Le nom de Vasconcellos le faisait tressaillir ; il détestait presque autant Vasconcellos que Castelmelhor.

Simon ne faisait rien pourtant pour justifier cette jalousie. Pendant un an qu'Isabelle resta au palais de Xabrégas. il ne !a vit que deux fois, en présence de ses femmes. Encore fallait-il d'importantes et solennelles occasions pour l'amènera la résidence de la reine. La première fois, il vint afin de la prévenir qu'un misérable, qui était son serviteur, avait proposé de l'empoisonner, ce que le favori avait refusé, par un reste d'honneur ; la seconde fois, il lui apporta des nouvelles de la cour de Rome où son affaire était en instance; il lui remit en même tomps une dispense provisoire, expédiée par Louis, cardinal de Vendôme (oncle d'Isabelle), •ga à lalere du Saint-Père. H semblait que Vasconcellos eût des moyens d'être instruit avant tous les autres de ce qui concernait Isabelle.

Cependant, il n'habitait point Lisbonne ; du moins, nul ne l'y rencontrait jamais, et son valet, Baltasar, s'était mis au service de lord Richard Fanshowe.

L'infant se dépitait de celle complète et profonde connaissance que Vasconcellos semblait avoir des affaires de la reme; il se désespérait surtout en voyant l'impression produite sur Isabelle par les raros visites de cet homme. Elle en parlait tans cesse; tantôt avec des réticences étranges ol une sorte de mystérieuse frayeur, tantôt avec un enlhouMasme imprudent, tantôt avec une mélancolique icndrcsse. Aussi don Picrro

DU Fia.MAMENT. 109

voyait en lui un rival; s'il déguisait sa haine, c'est qu'il craignait do déplaire a Isabelle.

Pendant que nous jetons ce coup d'œil rétrospectif et nécessaire sur des évéuGmens passés, notre histoire n'a point marché ; le temps s'est arrêté pour nous laisser du loisir, et, si nous n'avons point littéralement renouvelé le tour de force de Josué , c'est que le soleil était couché à l'heure où le moine sortit en vainqueur du palais de Castelmolhor.

Il était sept heures du soir environ, la reine était assise sur une haute bergère, dans une chambre du palais de Xabrégasdont elle avait fait sou oratoire. Près d'elle, agenouillées sur des coussins de soie, Marie et Gabrielle de Saulnes passaient négligemment leurs aiguilles dans de délicates broderies. L'infant don Pierre, assis sur un tabouret à quelque distance, tirait d'une grande guitare portugaise d'assez chétifs sons , dont il accompagnait un refrain de France qu'il avait appris sans doute pour plaire à Isabelle. En l'écoulant, elle avait appuyé sa tête sur sa main, elle rêvait.

— Ne reconnais-tu point cet air ? dit tout bas Gabrielle de Saulnes S sa sœur Marie.

Marie avait des larmes dans les yeux.

— Qu'est-ce? demanda la reine.

— C'est un souvenir, répondit la rieuse Gabrielle , — s'il plaît à Votre Majesté. Le refrain que chante si bien S. A. le prince infant est familier aux oreilles de Marie.

Marie devint rose comme une cerise.

— Oui-dà ! dit la reine en souiiaut; — d'où connaît-elle cet air, ma mignonne ?

— De notre cousin Roger de Luces , madame , qui est cornette des chevau-légers du roi, s'il plaît à Votre Majesté.

Celé nie plaît , ma fille , dit la reine en soupirant ; — ne pleure pas , Maiie, nous te rendrons la Fraiîce et ton cousin quelque jour... D'autres, ma mie, n'ont point ce doux espoir de revoir les gens qu'ils aiment.... Cessez de chanter, je vous prie, monsieur mon frère.

C'était ainsi que la reine appelait l'infant. Il déposa aussitôt sa guitare et se rapprocha de la reine.

— Auriez-vous reçu de mauvaises nouvelles de Rome, madame, demanda-t-il; vous senîblez plus triste encore que de coutume.

Isabelle ne répondit point.

— Elle songe à lui, pensa le prince ; toujours, toujours à luil

— Vous ne dites rien, monsieur mon frère! s'écria tout à coup la reine avec un enjouement affecté; ne savez -vous donc point quelque belld histoire qui puisse récréer un peu trois pauvres recluses ?

Les deux demoiselles de Saulnes approchèrent instinctivement leurs coussins pour écouter mieux. Le prince, de son côté, fit un appel désespéré à sa mémoire, mais il ne trouva rien. C'est toujours en ces momens où il faudrait savoir ou se rappeler que le souvenir des gens timides se montre rebelle.

— Prêtez attention, mes chères belles, reprit la reine ; monsieur mon frère va nous faire un récit.

Cette recommandation était parfaitement inutile. Les deux sœurs attachaient déjà sur le visage du prince des regards impatiens et curieux,

— Hélas ! madame, dit l'infant , dont les trwits exprimaient une véritable détresse, — je ne sais rien, car j'ignore l'art de composer des histoires.

Ce disant, il baissa la tête et se prit à rouler son feutre entre ses doigts, ni plus ni moins qu'un galant de village à bout d'éloquence. La doue» Marie le regarda et eut pitié de lui, mais Gabrielle ne put retenir un sourire. La reine était retombée dans sa rêverie.

—Et pourtant, reprit l'infant, en se redressant sous le sourire railleu

^fO LES CIIEVALIEnS

de Gabrielle comme un coursier de race sous l'éperon, il se passe au milieu de nous des choses qui, racontées, passeraient pour des fables inventées à plaisir... Enlendîtes-vous jamais parler du moine, madame?

. — Le moine? répéta Isabelle d'un air distrait.

Le moine! dirent les deux sœurs en frissonnant.

— Le moine, reprit l'infant ; — l'homme qu'on désigne et reconnaît sous le seul nom du moine, dans une cité où il y a cinquante monastères ; riiomme dont nul n'a vu le visage ; Ihomme dont 1 aspect arrête la folie de S. M. mon frère, dont la voix fa't tressaillir le traître Caslelmelhor. et dont la main répand assez de bienfaits pour retenir la colère du ciel, suspendue sur le royaume de Portugal?

— C'est la première fois que vous nous parlez de cet homme, monsieur mon frère.

— C'est la première fois en effet, madame. Pourquoi cela? je ne saurais le dire, car il a droit à mon affection et h mon respect.

— Quoi ! s'écria élourdiment Gabrielle de Saulnes, vous le connaissez donc ; vous lui avez parlé ?

— Poinquoi cette question, ma fille? dit la reine étonnée.

— C'est que le moine est un homme si mystérieux et si redoutable ! J'ai entendu parfois les officiers de Votre Majesté s'entretenir de lui. Ils tremblaient en prononçant son nom.

Il se fit un silence. L'mfant semblait rêver à son tour.

— Une fois, reprit la jeune fille... mais je ne sais si je dois dire cela à Votre Majesté.

— Dis toujours, mignonne; je suis femme et curieuse.

— Une fois, — c'était au couvent de l'Espérance, où Votre Majesté, malade, m'avait envoyée entendre la messe, tandis que ma sœur veillait près de sa personne royale. Au milieu du saint sacrifice, je me sentis toucher le bras, et je faillis mourir de frayeur en voyant près de moi ua religieux dont les traits disparaissaient sous un capuchon de taille démesurée. Je me rappelai les discours de vos officiers, et je reconnus le moine...

— Il t'avait touché le bras par mégarde?

— Il m'avait touché le bras pour attirer mon attention : — Enfant, mo dit-il, le ciel t'a donné à remplir une noble tûche. Veiller sur elle, la consoler, l'aimer!.. Tu seras bénie là haut comme ici bas, enfant, si tu accomplis ce saint devoir...

— U t'a dit cela, murmure la reine.

— Puis, j'entendis un profond soupir. — Quand je me retournai, il n'y avait plus personne auprès de moi.

— Voila qui est étrange, dirent en même temps Isabelle et l'infant.

— Etrange en effet! s'écria Marie de Saulnes. Le lendemain, jna sœur Gabrielle resta près de Votre Majesté; ce fut moi qui me rendis, afin d'entendre la messe, au couvent de l'Espérance...

— Eh bien ? fit la reine.

— Md sœur s'est chargée de conter mon histoire : pareille avenluro m'a r ri va.

— Mais je ne connais point cet homme, dit la reine ; d'où vient cette singulière sollicitude ?

— Vous êtes bien sûre de ne le point connaître madame? demanda l'infant d'un ton grave.

— Sur ma parole, monsieur mon frère, je ne l'ai jamais vu 1

— C'e?t que, à moi aussi, le moine a parlé de Votre Majesté. Il m'a dit de veiller sur vous, de vous... il m'a dit de vous aimer, madame, pour tous les outrag.-s dont vous avait abreuvée le roi mon frère...

La reine cacha son trouble sous un sourire.

— Oui, reprit l'infant d'une voix lonic et ponctuée, comme s'il se fût parlé à lui-môme ; — ses conseils furent toujours ceux d'un esprit gravo

DU FIRMAMENT. Ht

et d'un cœur loyal... Après chaque insulte que j'ai reçue démon frère il est venu me consoler et fortifier mon âme contre les tentations de la Tengeance... qnel qu'il soit, je l'ai dit, je lui dois reconnaissance... mais le mystère qui l'entoure m'oppresse... je ne puis aimer cet homme. Je crois en lui ; je le respecte... mais uue voix secrète me dit de ne le point chérir.

L'infant se tut. Peu à peu, sous l'impression de cette entretien mystérieux, la physionomie des quatre personnes qui étaient réunies dans l'oratoire de la reine avait pris une teinte solennelle et uniforme. La nuit était sombre : au dehors on entendait les sanglots du vent dans les arbres dépouillés des jardins ; au dedans, les antiques et hautes croisées gémissaient sous l'eftort de la bise; les deux jeunes filles, serrées l'une contre l'autre, avaient peine à dissimuler leur vague effroi.

A ce moment, la porte s'ouvrit, et chacun s'attendit presque à voir paraître le ténébreux personnage dont on avait évoqué le nom.

Mais l'huissier mit un terme à cette crainte^ en annonçant à haute voix :

—Le seigneur don Simon de Vasconcellos et Souzal

Ifuit Iseiires.

Ce nom de Vasconcellos fît, sur nos quatre personnages une impression fort dilférente.

La reine éprouva une émotion profonde qu'elle ne prit point la peine de cacher, et qui éclata aussitôt sur son visage. L'infant devint pâle. Il ressentit ce frisson de malaise qui glace le cœur à l'approche d'un ennemi. Quant aux demoiselles de Saulnes, ce nom les rassura tout à coup, et leur rendit leur charmant sourire.

Les cinq années qui avaient passé sur la tête de Vasconcellos n'avaient fait que remplacer par la mâle beauté de l'homme les grâces de l'adolescence. 11 ressemblait du reste trait pour trait à son frère Castelmelhor. C'était chez les deux jumeaux la même taille, parfaite dans son médiocre développement, la même délicatesse de formes, la même hauteur d© regard. Seulementla noble figure de Vasconcellos n'avait point cette arrière expression, douteuse, indéfinissable, qui déparait la figure de son frère. Sa franchise, à lui, était de bon aloi ; son œil où la passion semblait s'être éteinte dans la douleur, son front calme et résigné, disaient assez que ce n'étaient point d'ambitieuses et coupables aspirations qui avaient amené la pâleur à sa joue.

il était vêtu d'un brillant costume de courtisan, et portait, suivant la mode portugaise, les couleurs de sa maison. Ce costume augmentait tellement la ressemblance naturelle qui existait entre lui et son frère, que la reine ne put s'empêcher de rougir en songeant aux indignes outrages de ce dernier.

Quant à l'infant, il recula de plusieurs pas, afin de se tenir à l'écart.

— Ils se ressemblent, pensa-t-il, de cœur comme de visage, sans doute--, je le désire... cela doit être! Je ne sais lequel des deux je déteste le plus!

Vasconcellos traversa la chambre à pas lents et arriva jusqu'à la reine, devant laquelle il s'inclina profondément. L'inlant, qui ne la perdait pas de vue, remarqua avec un mouvement de colère que ce fut la reine qui présenta sa main d'elle-même. Vasconcellos l'eifleura de ses lèvres et se releva aussitôt.

— Quel heureux hasard vous amène, seigneur? dit la reine. Vous ne nous avez point habituée à jouir souvent du plaisir de votre présence.

— Madame, répondit Vasconcellos, qui laissa errer sur sa bouche un mélancolique sourire, — ma présence vous apporterait bien peu de joie.

112 LE 5 f.IIEVAUEaS

Ce ne sont point ceux qui souffrent qui peiivont consoler les affligés. Ma tâche est autre d'ailleurs : jo veille au salut de Voire Majesté; quand un danger la menace, je déserte un instant mon poste pour la prévenir ou la défendre. — Mon aspect est de sinistre augure, car il annonce le péril.

— Que voulez-vous dire? s'écria l'infant en s'approchant ; — madame la reine serait-elle menacée !

— Oh ! je suis en sûreté ! dit Isabelle. N'êtes-vous pas là, près de moi, Vasconcell-s, vous qui fûtes mon constant protecteur.

— J'ai faiu jusqu'ici de mou mieux, madame, répondit Vasconcellos. Puis, saluant Tiiifanl avec respect, il ajouta :

— Son Altesse royale pourra d'ailleurs vous prêter l'appui de son épée, car 1« danger qui vous menace ne vient point d'Alfonse de Portugal.

— Il y a donc réellement un danger, s'écria le prince; — parlez, seigneur, de quoi s'agil-il ?

L'horloge du palais sonna ce coup unique et précurseur qui, dans presque toutes les anciennes sonneries, annonçait, deux ou trois minutes à l'avance, que l'heure allait se faire entendre.

— Il était temps, murmura Vasconcellos; — seigneur, poursuivit-il en répondant à l'infant, il s'agit de sauver la reine, contre laquelle un infâme s tramé un complot qui va s'exécuter ce soir.

— Quel complot ?

— L'heure presse, seigneur, répondit Sipion, et le temps n'est point propice pour une explication... Rassurez- vous, madame, mes mesures sont prises : je réponds de Votre Majesté.

— Mais, dit l'infant, peut-être il vaudrait mieux fuir?

— Il est trop tard.

On frappa un coup violent à la porte extérieure du palais. Au même instant l'horloge sonna huit heures.

— Vous êtes ponctuellement obéi, luilord, pensa Vasconcellos, et c'est plaisir de faire la partie d'un joueur de votre force.

— Qu'est-ce cela î murmura la reine, dont les craintes s'étaient enfln éveillées.

— Ce sont vingt misérables qui viennent pour enlever Votre Majesté.

— Vingt! dites-vous, s'écria l'infant; ils sont vingt!... mais vous êtes donc un insensé ou un traître...

— Silence, monsieur mon frère! dit impérieusement la reine. Puis elle ajouta en regardant Vasconcellos en face :

— Seigneur, je mets en vous ma confiance. Quoi qu'il arrive, je vous proclame incapable de me trahir.

L'infant retuit une exclamation do colère , et se prit à parcourir la chambre à grands pas.

— Merci, madame, dit Vasconcellos.

— On entendit un bruit de pas dans l'escalier et la voix des valets qui refusaient le passage.

Les deux jeunes Françaises, accablées d'épouvante, s'étaient levées et se tenaient immobiles et pâles comme des statues de marbre. Le regard de la reine tomba sur elles.

— Retirez-vous, mes filles, dit-elle. Allez dans la chapelle du palais ; là, du moins, vous serez à l'abri.

Les deux sœurs se prirent par la main, et , au lieu d'obéir, elles vinrent se mettre à genoux aux pieds do la reine.

— A Dieu ne plaise , dit Marie de Saulnes , que nous abandonnions Votre Mijesté à l'heure du péril.

— Nous sommes filles de gentilhomme! ajouta Gabrielle en fronçant ses délicats sourcils ; nous avons le droit de mourir avec vous, madame.

La reine leur mit à toutes deux un baiser au front.

Les pas approchaient rapidement ; on les entendait déjà dans la salle

I IV FIRMAMENT. iiS

voisine. Vosconcellos fit signe à la reine de rester h sa place, et s'avnnra vers la porte. L'inl'ant voulut le suivre.

— Restez, seigneur, dit Vasconcdlos, le temps approche où Votre Altesse royale sera le seul espoir des Portugais. Ne coiupromeltez pas inulilenient une vie précieuse...

Avant qu'il eût achevé, la porte s'ouvrit. "Vasconcellos écarta d'un geste respectueux, mais ferme, l'inlant qui, Tépéenue, voulait défendre le passage de vive force, et se mit au devant de lui. Il laissa son épée au fourreau.

Les chevaliers du Firmament, jetont de côlé le dernier valet qui barrait encore l'entrée, se précipitèrent dans la chambre en tumulte, suivis de sir WiHiam, le secrétaire de lord Richard Fanshowe. Vasconcellos, les bras croisés sur sa poitrine, était placé entre eux et la lumière; ils ne l'aperçurent point d'abord, mais Manuel Antuncz, le lieutenant d'Ascanio, ayant voulu passer outre et s'avancer vefs la reine, le cadet de Souza Je saisit rudement par l'épaule, et le rejeta, meurtri, au milieu de ses compagnons.

— Que venez-vous faire en cette demeure , misérables! dit-il d'une voix éclatante.

Les chevaliers du Firmament s'étaient arrêtés stupéfaits. Les derniers arrivés, qui ne pouvaient voir ce qui se passait, avaient tiré leurs épées, mais les autres hésitaient et n'osaient avancer. Sir William lui-même se tenait à l'écart et couvrait du mieux qu'il pouvait sa figure à l'aide de son vaste manteau.

Enfin, un nom, prononcé à voix basse, circula de rang en rang.

— Le comte de Castelmelhor ! répétaient. l'un après l'autre les Fanfarons du roi.

Et telle était la terreur inspirée par le favori, que les plus rapprochés de la porte commencèrent à effectuer prudemment leur retraite. Nul ne savait, en effet, que Vasconcellos était à Lisbonne. Cet homme, portant les couleurs de Souza, ne pouvait être que Castelmelhor.

Vasconcellos n'avait point compté sur cette méprise. Averti du danger qui menaçait la reine, par des moyens que le lecteur ne pourra manquer de connaître plus lard, il avait pris ses mesures or conséquence, et c'était h coup sûr qu'il avait dit à la reine: « Je réponds de Votre Majesté. » Mais ce mouvement rétrograde des chevaliers du Firmament lui donna à réfléchir; le nom de Castelmelhor vint jusqu'à ses oreilles, et il deviua la cause de cette panique soudaine.

Son intérêt était d'en profiter , car sa tâche de ce jour n'était point achevée, et la" violence eût amené peut-être, autour du palais, des lémoins dont il n'avait que faire.

Il dégaina et fit un pas vers la patrouille du roi qui recula aussitôt.

— Qui vous a conduit ici? demanda- l-il.

C'est moi, seigneur comte , répondit piteusement Antunez, mais jo croyais agir d'après les insjructions de Votre Excellence , et n'ai fait que suivre les ordres de mon supérieur, le capitaine Ascanio Macarone.

— Vous serez punis, reprit Vasconcellos de cette voix sèche et brève qu'affectait ordinairement Castelmelhor; — votre capitaine sera cassé, })Our qu'on sache à l'avenir qu'il n'est point prudent de profaner l'asile de madame la reine 9t de braver le drapeau de France qui flotte au seuil de ce palais... Retirez-vous!

Tous se hâtèrent d'obéir.

— Arrêtez, reprit Vasconcellos en se ravisant ; — quel est cet homme qui ne porte point l'uniforme des chevaliers du Firmament?

Il désignait sir William.

— C'est un Anglais, répondit Antunez.

— Qui ramone ?

Antiinrz hésita un instant.

— C'est, balbutia-t-ii enfin, le secrétairo de milord ambas=;adour.

— Alless?, dit Vasconcellos, on se tournant vers l'infant, j'avuis raison de vous dire que cette attaque infâme ne venait point du roi votre frère... Sortez! ajouia-l-il, en b'adrcssant à Aniunez... Vous, seigneur Anglais, restez.

. Malgré cet ordre, sir ^Yillianl voulut faire retraite ; mais les Fanfarons du roi, sur un signe du prétendu Caslelmelhor, le saisiront et l'amenèrent de force au milieu de la chambre, après quoi ils se retirèrent.

La reiuo et l'infant étaient restés spectateurs muets de cette scène. La reine admirait Vasconcellos et ne cherchait point à se rendre compte du motif de sa puissance. Elle lui rendait grâces au fond du cœur. L'infaut, au contraire, humilié du rôle passif qu'il venait de jouer, irrité par la supériorité de son rival, roulait dans sa tête des pensées hostiles. Il se demandait quel Uen unissait Vasconcellos aux Fanfarons du roi ; il se demandait comment cet homme avait pu prévoir l'attaque et la repousser, par la seule force de sa volonté pour ainsi dire, lui qui n'éiail rien dans l'état, lui qui depui^ cinq ans n'avait paru à Lisbonne qu'en fugitif et en proscrit.

Tandis qu'il réfléchissait ainsi, une autre scène se préparait, qui devait porter au con.blo son étonnemcnf.

Vasconcellos, au lieu de revenir vers la reine, était reslé au milieu delà salle en face de sir Williani, qui se tenait debout ol enveloppé dans son manteau. Le cadet de Souza fut quelques secondes avant de reprendre la parole ; enfin, lorsqu'on eut entendu les lourds batians du portail extérieur se refermer sur les Fanfarons du roi, il lova lentement le bras, et, saisissant le manteau de l'Anglais, il l'arracha vivement de soa visage.

— Altesse, dit-il à l'infant, qu'ordonnez-A'Ous de ce traître, chassé du royaume par sentence royale et qui a rompu son ban?

— Je ne connais point cet homme-., dit l'infant.

Mais Vasconcellos ayant traîné William sous la haute lampe suspendue au dessus du foyer, le prince ajouta en tressaillant :

— Antoine Cônti de Vintitnille!

La reine leva sur l'ancien favori, dont elle avait entendu raconter souvent la puissance et les hardis mé.ails, un regard curieux et surpris. Les deux demoiselles de Saulnes, qui s'étaient réfugiées derrière leur maîtresse, avance rent avidement leurs tctcs blondes et gracieuses des deux côtés du visage de la reine.

— Antoine Conli de Vintmille, répéta Vasconcellos avec une amertume profonds, l'homme qui engagea le Portugal dans celle voie funeste qui amène à un abîme ; le di-mon qui s'est assis autrefois au chevet do son maître, notre seigneur; l'impur empoisonneur qui a flétri l'esprit et le cœur de son roi; l'assassin moral de S. M. lenù Alfonse , — votre frère, seigneur.

— Est-ce bien 'a toi de parler ainsi, dercanda Conli en relevant la tête, Caslelmelhor, toi qui m'as succédé?

— Regardez mieux, seigneur Conti, lépondit le cadet de Souza; je ne suis point Casteîmelhor!...

— Est-il possible? interrompit Vintimill'\ en jetant autour de la chambre ses cauteleux regards, comme s'il cherchait ses acolytes absens.

— Je suis, jjoursuivil Vascoiicvlios, celui qui, au temps de votre puissance, vous frappa un jour au visage au miinu de vos iiifùiuos gaidi.-.du-corps ; — je suis celui qui ameuta le peuple pour vous chasser de IJ-bonu!'...

— Vasconcellos! murmura Conli en courbant le front.

— Vascencellos, qui vous avait dit : Nous nous reverrous , seigneur Coati !

DU Fir.JîAMF.>'T. 115

L'nncien favori fit unp:ison orriôrn, otalla tomber, éperdu, aux' pieds de l'infant. L'inl'ant ?e recula avec dégoût. Alors Conii, alMo par la (erreur, ?c traîna jusqu'aux genoux d'Isabelle :

— Grâce! madame, grâce ! murmura-l-il.

— Epargnez -le, seigneur, dit ki reine.

Les deux sœurs joigaaienl leurs mains et imploraient Vasconcellos du regard.

— Relève-loi! dit ce dernier, je t'avais oublié. Pour que je me souvins?e de toi, il ne fallait rien moins que le salut de la rei;ie... Ne regrette pas trop amèrement de m'avoir pris pour Castelmeihor. Sans celle erreur, tu aurais payé cher ton audacieuse trahison... regarde!

Il avait poussé Conti vers une fenêtre. Celui-ci put voir briller aux rayons de la lune, derrière un mur en ruines qui longeait une aile du palais, les mousquets d'une trentaine de gens de guerre.

L'infant, à son tour, s'approcha de la fenêtre ; il aperçut les soldats ; son étonnement et son dépit redoublèrent.

— Va-t'en ! valet d'Anglais, reprit Vasconcellos ; retourne vers ton maître. Dis-lui de continuer dans l'ombre ses ténébreuses machinations, jusqu'à ce que soit venue l'heure du châtiment... Mais qu'il ne touche pas à la reine ! quelqu'un de plus fort que lui veille sur elle !

Vasconcellos montra la porte. Conti traversa la chambre d'un pas rapide et disparut.

— Merci, seigneur! dit la l'eine d'une voix émue. C'est Dieu, dans sa clémence, qui vous a placé près de moi.

— Recevez aussi mes remerciemens, seigneuB, dit à son tour l'infant d'une voix où l'amertume et le dépit le disputaient à une cérémonieuse courtoisie; — mais, voici en un moment bien des merveilles ! Je comprends qu'on ait cru voir en vous Louis de Souza, votre Irère... je m'y suis souvent trompé moi-même autrefois... mais d'où vous vient, je vous prie, cette mystérieuse connaissance des intrigues de l'Angleterre? depuis quand avez-vous le droit d'entretenir des gens de guerre à votre service? que veut dire?...

— Que Votre Altess daigne nie pardonner, interrompit Vascoucellos; l'explication serait longue peut-être : je la juge inutile...

— Moi, je l'exige, seigneur.

Vasconcellos s'inclina avec respect.

— Auparavant, dit-il, je voudrais parler à la reine.

— Seigneur, reprii l'infant, mes soupêons s'augmentent de votre répugnance, et je veux

— Veuillez nous laisser, monsieur mon frère, dit la reine avec fermeté.

Mais l'infant avait franchi les bornes de sa timidité ordinaire.

— Madame, s'écria-t-il, je souffre à ne vous point obéir, mais cet homme a des -soldats ici près. Il vient de vous sauver, vous le croyez, je veux le croire; mais quand il s'agit d'une personne aussi précieuse...

— Enfant ombrageux et obstiné, murmura Vasconcellos avec tristesse; — est-ce bien là le roi qu'il faut au Portugal?

— Répondez, seigneur, reprit le prince ; deux mots suffisent... Vasconcellos prit dans ses tablettes un papier qu'if reniii à l'infant.

— J'avais prévu cela, dit-il ; veuillez hie ce billet. Le billet contenait ces mots :

« Votre bonheur dépend de Vasconcellos ; fiez vous à lui.

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