LA DERNIÈRE HYMNE
déjà que de confiance. Au sein du tumulte , une voix, toujours la même voix, s'écrie :
— Encore un verre de champage à M. Santeuil!
— Et voilà, ajoute une autre voix, de quoi lui faire trouver sa dernière strophe !
Quelle était cette voix? Nul ne l'a su ; mais, en même temps, les valets virent circuler do main en main autour de la table une tabatière d'or, ouverte et remplie de tabac d'Espagne. Quand celte tabatière, qui portait sur son couvercle l'empreinte des'armoiries do la maison de Bourbon, revint à son maître, elle était vide, bien qu'aucun des convives n'y eût porté ses doigts; et, au milieu de tous les verres à long col, où pétillaient les mille globules transparentes du vin d'Aï, on en distinguait un plus'terne que les autres, et connue rempli d'une poussière jaunâtre : c'était celui du chanoine Santeuil.
Ce dernier portail déjà ce verre à ses lèvres, au milieu des rires de toute l'assemblée, l'orsqu'une des portes de la salle s'ouvrit avec fracas, et donna passage à un hôte fort inattendu. C'était Pierre, t'.ot homme, les cheveux hérissés, les yeux hagards, et le front baigné d'une sueur froide, vint se placor innnol)iie comme \\n spectre devant son maître. Ses lèvres tremblaient, et c'est avec beaucoup de peine qu'il pût, mettant à profil la stupéfaction générale, articuler ces mots :
— Mon hynnie ! Votre promesse... Ali ! monsieur, vous m'avez donc oublié! J'arrive de Pans pour chercher mon hymne, entendez-vous? Mon père et mon frère attendent...
Santeuil. fort surpris de cette brusque incartade, se tourna vers le duc. pour le prier d'excuser son valet. Puis il s'écria avec sa bonhomie habituollc :
— Mais , mon pauvre Pierre, ce n'est pas ici le lieu , en présence de monseigneur .. Va-l'on . retire-toi, l'hymne est faite, moins la dernière stropJKî . il n'y a plus qu'à l'écrire ; c'est la moindre des choses.
— Vous me l'aviez promise hier, répondit Pierre en sanglotant , hier à Paris , et je vous retrouve à Dijon.
A peine il avait prononcé cette parole que déjà, sur un signe du prince, les laquais s'étaient précipités sur lui en lui fermant la bouche , et qu(^ tous les convives s'écriaient :
— A la porli! ! à la porte ! Cet homme est ivre.
Le malhoureux fut ainsi, non sans poino, jeté hors de la sallo, et l'on étoilffa sa voix. Après son départ , Snnlouil, profondément ému de cette scène de violence , dit au duc do Bourbon :
— J'esporo. monseigneur, quo vous daignerez'pardonner à cet homme ! le vin a Udublé-^a raison. Vous le voyez... il me croit à Dijon, et ajoulat-il avec inquiétude, nous sommes bien à Paris, n'est-ce pas monseigneur? Ah! ce n'i'st pas vous qui auriez voulu vous moquer d'un pauvio vieillard qui vous a toujours aimé et respecté, et que votro famille honore de quelquo amitié !
En parlant ainsi , lo bon chanoine avait les larmes aux yeux. Le jeune duc , dont l'ivrossc commonrail à se dissiper sous rinfluenco de l'événenienl qui vouait de se passer, lui tondit la main sans mot dire , puis so penchant vers un de ses cnurlisims :
— 11 mo semble , lui dit-il , qu'il est temps do mettre fin à toute cette comédie.
Pendant ce temps-là il ne s'aperçut pas que Santeuil avait ressaisi son verre, <'t qu'après l'avoir élevé au dessus de sa tète , en s'écriant : « Je ijois une dernière fois à monseigneur, )» il en avait rapidement avalé le contenu.
A poino l'infortuné eut-il bu le fatal breuvage , qu'il poussa un cri horrible qui glaoa le rire sur toutes les lèvres, et qu'il se roula sur le plancher, dans d'atroces convulsions. A cet aspect, tous les convives se
levèrent dans le plus grand trouble , et s'empressèrent autour de la victime. Le prince parcourait la salle en se déchirant la poitrine et en se frappant la tète contre les murs , pendant que les laquais couraient de tous C(jlés chercher les médecins. Il en vint un enfin qui prescrivit d'emporter le malade et de le coucher immédiatement pour qu'on pût lui administrer les secours nécessaires , secours dont il crut devoir déclarer que le résultat était fort douteux.
A cet instant , Sanleuil eut la force de s'écrier, malgré ses intolérables tortures :
— Pas ici! pas ici! je veux mourir dans mon abbaye.
A ces mots le jeune duc ne put maîtriser plus long-temps sa douleur. Il fondit en larmes , et , se jetant aux genoux du moribond :
— Hélas ! lui dit-il , mon pauvre vieux maître , maudissez - moi , je Vous ai trompé , vous êtes à Dijon!...
Santeuil leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir, puis il les referma , sans pouvoir articulei' une parole. On l'emporta dans la chambre où il avait composé sa dernière hymne....
Le 10 août 1697 un carrosse de chasse , aux armes de la maison de Bourbon , s'arrêta dans la soirée devant le beau porche gothique de l'abbaye de St-Victor. Pierre en descendit le premier et franchit en silence le seuil du monastère. Il se trouva alors face à face avec un des vicaires de Notre-Dame, qui , l'ayant reconnu, l'arrêta et lui dit :
— Vous arrivez de Dijon : eh bien! nous rapportez-vous enfin l'hymne que nous a promise M. de Santeuil ?
— Non , répondit tristement le valet , mais je vous rapporte M. de Santeuil lui-même.
Eu même temps , quatre porteurs s'avancèrent sous le pon^he , soutenant un coffre dans lequel se trouvaient les restes du malheureux chanoine, que , selon ses dernières intentions , on rapportait dans son abbaye. Toute la communauté était en ce moment à Vangelus. Les porteurs entrèrent dans le cloître ; et après l'avoir traversé , ils déposèrent leur précieux fardeau aux portes de l'église. L'orgue éclatait alors , et les voix des enfans de choeur chantaient, comme celles des anges dans le ciel , ces deux vers de l'hymne du soir :
Sic vita supremam cito Festinal ad metam gradu.
Huit jours auparavant , Santeuil s'était arrêté à cette même place où gisait aujourd'hui son cadavre, pour écouter ces mêmes paroles. Il y a donc des pressentimens !
La dépouille mortelle du chanoine-poète fut inhumée dans le cloître de l'abbaye , non loin de celle de Guillaume de Champeaux. On pouvait y voir encore sa tombe avant la révolution.
Le père de Pierre était mort de douleur en apprenant que Santeuil était parti ;pour Dijon sans avoir accompli sa promesse. Quant à son jeune frère , forcé de rejoindre immédiatement son régiment en Hollande, il y fut lue dans la première escarmouche.
Ainsi , pour amuser monseigneur le duc de Bourbon , il en avait coûté la vie à trois personnes.
FIN
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