‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 9 sur 17 · LA DERNIÈRE HYMNE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE HYMNE

pistoles. doni le? trois quarts ont servi à désintéresser les créanciers. Restent vingt pistoles; mais, avjtnl qu'elles soient dépensées, notre malheureux père sera mort de chagrin ; car, est-ce qu'il pourrait vivre sans son fils, sans l'enfant de ses vieu\ jours?

— Mon pauvre Pierre, tout cela est très fâcheux, mais qu'attcnds-tu de moi?

— Ah! monsieur, vous qui êtes si bon, ne pourriez-vous pas m'avancer sur mes gages les soixante pistoles qui ont été dépensées ? car il faut que j'aille trouver le racoleur et que je puisse lui rendre son argent, afin qu'il nous rende mon frère et que le pauvre vieux ne meure pas de douleur sur son grabat. C'est bien de l'argent que soixante pistoles, je le sais, mais si je m'engage à vous servir gratis le reste de mes jours, ne consent irez-vous pas h ce que je vous demande?

— .le le voudrais de grand co'ur, mon bon Pierre, mais moi aussi je n'ai ni argent ni crédit. Les revenus de mon canonicat sont engagés ainsi que ma pension sur la cassette du roi, et ma bourse est vide.

— Ainsi plus d'espoir pour mon vieux père, il faut qu'il meure ; plus d'espoir pour mon frère , il faut qu'il soit soldat. Quel malheur ! quel malheur! Ah! je sens que j'en mourrai aussi, moi, monsieur, et tout cela faute de soixante ou quatre-vingts pistoles!

— Hélas ! mon cher Pierre, c'est justement la dernière somme que j'ai perdue au lansquenet, chez M. le Prince, et je la dois encore. Je suis gueux connue un rat d'éghse. Comment faire?

— Oui. monsieur, comment faire?

Et Santeuil se mit à marcher devant lui en se frappant le front, pendant que son valet consterné le suivait, en interrogeant de temps à autre d'un ail inquiet le visage de son maître qui exprimait toujours la même incertitude. Tout-à-coup, le bon chanoine s'arrêta, comme frappé d'une idée subite. Dans ce moment, les prières du soir étaient terminées, et la communauté sortait en masse de l'église. Santeuil s'en aperçut, et saisissant vivement le bras de son valet :

— Viens, suis-moi, dit-il, qu'on ne s'aperçoive pas ^ue tu m'as fait manquer Vangelus, pour le premier jour de ma rentrée a l'abbaye. Montons dans ma cellule. Je pourrai peut-être encore vous rendre ton frère.

Une heure environ après cette entrevue, l'abbaye de Saint -Victor était plongée dans un profond sommeil , et l'on n'entendait plus le long des airridors que le bruit des pas du frère veilleiu*, qui allait psalmodiant son éternelle formule : « Il est onze heures, mes frères, dormez ou priez! » Cependant, à l'extérieur, les passans attardés qui longeaient le quai Saint-Victor auraient pu distinguer, à travers cette noire masse d'ombre projetée par les bâtimens du monastère, une cellule encore éclairée : c'était celle du chanoine Santeuil. 11 veillait encore, lui, et il venait d'achever une lettre qu'il remit à son valet.

— Demain matin , s'écria-t-il en poussant un profond soupir, tu porteras ce message le plus secrètement possible à son adresse. C'est pour monseigneur l'archevêque. Ah ! si tu savais ce qu'il m'en a coûté de l'écrire I Pour toi, Pierre, je viole ma promesse ; que dis-je? je fais plus, je ruine peut-être ma réputation... mais enfin, c'est le seul moyen de racheter ton frère. Va-t'en, sauve-toi vile avec ce papier, pour que je ne sois pas tenté de te le reprendre et de le brûler.

Pour toute réponse, Pierre baisa avec effusion les deux mains de son maître et sortit. Peu après, la cellule de Santeuil rentra dans les ténèbres comme toutes les autres. Je ne sais s'il y pria, mais à coup sûr, tourmenté comme il l'était par l'idée du sacrifice que la bonté de son coeur venait de lui dicter, il no dormit guère cette nuit-là.

La lettre qu'il avait écrite à l'archevêque était ainsi conçue : « Monseigneur, ime circonstance imprévue me met dans le cas d'accepter l'offre que votre éminencea bien voulu me faire. J'ai besoin d'une

somme de huit cents livres environ; si vous daigniez me l'envoyer par le porteur du présent, je m'engage h vous fournir en échange, pour la fête de l'Assomption, l'hymne que vous m'avez demandée. »

Caiiclteniai*.

Le jour commençait déjà à paraître, lorsque Santeuil parvint enfin à s'endormir. Pendant son sommeil , il fut en proie à toutes les bizarres visions du plus cruel cauchemar. Apolloii lui apparut avec les Muses au sommet du mont Parnasse , lui faisant signe de la main de venir les joindre; mais chaque fois qu'il essayait de gravir les flancs escarpés de la montagne, il lui semblait qu'au bout de quelques pas une puissance surhumaine paralysait l'effort de ses bras et de ses jambes, et le faisait rouler épuisé jusqu'au bas du Parnasse. Alors de grands éclats de rire retentissaient de tous côtés, ei mille voix bourdonnaient à ses oreilles de sanglantes railleries. Plus d'une fois, honteux de sa déconvenue, il voulait fuir, mais, dans ce moment même, le voile de brume qui enveloppait tous les objets environnans venant à se dissiper, lui laissait apercevoir des milliers de tètes, les yeux fixés sur lui avec une expression de sauvage moquerie et lui barrant le passage. A la fin, toutes ces tètes se mirent en mouvement comme mêlées dans une ronde immense, et tournoyèrent devant lui avec une effrayante rapidité. Parmi elles , il crut reconnaître ses parons, ses amis, tous les chanoines de Saint-Victor, tout le clergé de la métropole et l'archevêque lui-même.

C'était, pendant qu'elles passaient, un effroyable concert de huées et de sifflets auquel venait se marier comme une basse continue le nuigissement du gros bourdon de Notre-Dame : si ce cauchemar eût duré plus long-temps , Santeuil risquait fort de se réveiller sourd pour le reste de sa vie.

Heureusement pour lui, son valet entrant dans sa cellule le réveilla en sursaut. Il venait lui rendre compte du résultat du message qu'il avait porté à monseigneur l'archevêque de Paris.

— Hélas ! monsieur, s'écria cet homme, il y a quelque démon qui s'acharne après moi, c'est bien sûr.

— Est-ce que monseigneur refuse ? balbutia Santeuil, avec un sentiment de satisfaction dont il ne put se rendre maître et qu'il se reprocha ensuite.

— Non pas, monsieur, c'est une affaire conclue avec M. le grandvicaire. Vous aurez non seulement les huit cents livres que vous demandez, mais vous en aurez encore quatre cents de plus.

— Que souhaites-tu donc de mieux ?

— Ah! monsieur, nous ne les tenons pas encore les douze cents livres. Apprenez que monseigneur l'archevêque a donné l'ordre de ne vous les compter que quand vous aurez donné votre hymne.

— N'est-ce que cela? mon pauvre Pierre, ftranquillise-toi. Donne-moi une plume et de l'encre, tout ce qu'il faut pour écrire. Toi, va-t'en trouver le racoleur, demande-lui un peu de patience. Au lieu de huit cents livres, nous lui en donnerons mille, s'il le veut; et quant à mon hymne, j'espère bien l'avoir terminée ce soir. Je ne sais, mais j'ai quelque chose-la qui me dit que malgré mes soixante-six ans, ce ne sera pas le plus mauvais de mes ouvrages.

— Soyez béni, ô le meiUem- des maîtres ! Vous permettez que mon bon vieux père vienne avec mon frère vous remercier ce soir, n'est-ce

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pas? (»h! comme nous allons être heureux tous trois, et par vous encore ! Tenez, monsieur de Santeuil, vous êtes aussi grand que le roi et aussi bon que Dieu.

Après avoir ainsi parlé, Pierre sortit transporté de joie.

Il y avait à peine un quart d'heure qu'il avait quitte l'abbaye, lorsqu'on :?onn'a vivement à la porte exlérieiu-e du monastère. Santeuil tressaillit comme si. dans les vibrations de la cloche, il eût reconnu quelque ciiose qui devait influer fatalement sur sa destinée, et il attendait avec une vive anxiété le moment de savoir si c'était bien à lui en effet qu'était destinée la visite annoncée par cette cloche. 11 ne s'était point trompé à cet égard, el un frère laine larda pas à venir lui annoncer qu'un gentilhomme de la maison de M. le duc de Bourbon demandait h l'entretenir au palais. II s'habilla à lahùte. el descendit le caur rempli d'un trouble mortel.

— Monsieur, lui dit en l'apeicevant ce gentilhomme. Son Allesse désire vivement vous voir ce matin mènîe. et m'a chargé d'avoir Thonneur de vous amener au palais.

— Je suis désolé, monsieur, reprit Santeuil avec plus de calme, de ne pouvoir me rendre aux vaux de monseigneur le duc: mais Son Altesse n'ignore pas que j'ai pris une résolution à laquelle je désire ne point manquer, celle de ne plus sortir de mon abbaye sans les plus graves motifs.

— Aussi, monsieur, est-ce un grave motif qui m'amène vers vous; monseigneur est sérieusement malade.

Cette nouvelle inattendue, l'air de solennité et même de tristesse empreint sur les traits du messager, l'influence involontaire d'un sombre presseiitiment. toutes ces causes réunies affectèrent vraiment Santeuil, qui s'empressa d'annoncer au gentilhomme qu'il était prêt à le suivre, îousdeu.v montèrent en canosse à la porte de l'abbaye.

Chemin faisant, le chanoine crut devoa- s'enquérir de la maladie de M- le duc. Il l'avait laissé si bien portant huit jours auparavant, qu'il ne pouvait se rendre compte d'un mal si subit. M. le duc, qui comptait à peine vingl-neuf ans alors. n'a\ait jamais, d'ailleurs, éprouvé dans sa vie la moindre indisposition. Le gonlilhomme doima quelques détails, mais il avait l'air assez embarrassé, et ces détails étaient souvent conlradicloires. C'est une remarque qui n'échappa pas à Santeuil. quoiqu'il fut, ainsi que la pluj art des grands génies qui imt brillé dans la carrière des lettres , l'homme du monde le plus facile à tromper.

Voyage îiiiproiuptvE.

Arrivé au palais, il fut introduit dans une salle au rez-de-chaussée , pendant que le getitilhomme allait rendre compte de sa mission à monseigneur le duc de Hourbiin. et s'informer si loul était en état de le recevoir. Cette salle di)nnait sur les cours du palais, et Santeuil n'eut pas plus tôt jeté les yeux en dehors, (ju'il aperrut à travers les fenèlns un grand mouvement de gens qui allaient et vt naient. portant des paquets, recevant ou transmellant des ordres, et paraissant tous en proie à la plus vive préoccupation. Uu'fst-ce que ci'Ia signilie? se dit-il en lui-même. Ce sont à coup sur la dès préparatifs de départ. C.ommenl se fail-il que la maladie de M. le duc ne soit pas un obstacle? Puis, se rappelant les réponses embarrassées du gentilhomme qui l'avait amené, l'espèce de solennité avec laquelle il venait d'être reçu, lui naguère l'un des familiers du palais, ks chuchotemensdes bas ofliciers à sa vue, il se demanda si tout cela ne cachait pas quelque funeste mystère. Pcut-êlre le duc de Bourbon était plus

malade qu'on avait osé le lui dire, peut-être se disposait-on déjà a quitter le palais dès qu'il aurait rendu l'àme. Frappé de cette pensée, le bon chanoine sentit une larme glisser au bord de sa paupière, et s'agenouilla involontairement pour prier Dieu de détourner un pareil malheur.

Cependant, en prêtant encore une oreille attentive, il eût pu distinguer dans la salle voisine un bruit différent de ceux qu'on recueille habituellement dans une maison mortuaire. C'étaient de joyeux éclats de voix se mêlant au cliquetis des verres et au bruit des fourchettes. Bientôt une porte latérale s'étant ouverte, le bruit prit une telle intensité. que Sanleuil leva involontairement la tète, et alors il put voir distinctement devant lui un homme jeune encore, au teint olivâtre et de petite taille comme presque tous les Condés. Ce personnage, qui était en costume de voyage , portait en sautoir le grand cordon du Saint-Esprit, caché aux trois quarts sous une ample serviette de table tachée de vin. et tenait à la main un rougebord qu'il avala tout d'un trait. C'était Te petit-iils du vainqueur de Rocroy, monseigneur le duc de Bourbon, prhice de Condé, sixième du nom, gouverneur de Bourgogne et de Bresse, pair et grand-maître de France. Le chanoine et le prince se regardèrent quelque temps d'un air stupéfait; puis ce dernier, partant d'un violent éclat de rire, s'écria :

— Que faites-vous donc là, mon pauvre Santeuil?

— Vous le voyez , monseigneur, je prie pour vous. Vous n'êtes donc pas malade ?

— Pas plus que vous, mon ami. Pardonnez-moi une supercherie à laquelle je dois de vous posséder ici, et venez prendre votre place au festin où nous faisions de notre mieux en vous attendant.

Santeuil, un peu déconcerté, suivit le prince dans la salle à manger où il fut accueilli par de si vives acclamations , qu'il ne tarda pas à oublier, le verre en main, le tour qu'on lui avait joué.

Après les premièreshbations, le prince, qui l'avaitfait placer à côté delui, lui apprit le motif des apprêts dont il avait été témoin. .Alonseigneur partait ce jour même pour aller tenir les Etats de Bourgogne, et n'avait pas voulu quitter Paris sans embrasser son vieil ami le chanoine Santeuil, et faire avec lui un dernier repas.

— Comme je vais m'ennuyer à Dijon! ajouta le prince, avec cesgentillàtres et ces robins de haute et basse Bourgogne! Ah! je serais si heureux, mon bon Santeuil, si vous vimliez m'accompagner !

— Votre Altesse sait bien que c'est impossible, reprit Sanleuil ; et en quelle qualité, bon Dieu, voudriez-vous me faire figurer aux Etats ?

— Qu'à cela ne tienne ; je vous fais mon aumônier.

— Vous oubliez, monseigneur, que je n'ai jamais dit une seule messe de ma vie. En conscience, ce serait connnencer un peu tard, à soixantesix ans! Et puis, d'ailleurs, je ne suis plus de ce monde maintenant, je ne m'appartiens plus à moi-même, j'appartiens à l'abbaye de Saint-Victor, et, ajouta-t-il en rencontrant dans une des glaces de la salle son visage empourpré, je m'aperçois qu'il est temps que j'y rentre.

En disant ces derniers mots, il se leva en chancelant ; mais le prince et tous les convives se récrièrent à la fois :

— Déjà? Eh ' non, non, monsieur de Santeuil, vous ne nous quitterez pas ainsi; vous n"avez rien de si pressé qui vous rappelle à votre comnnmauté.

A cet instant, une grande horloge placée à l'un des angles de la salle sonna trois heures. Santeuil secoua la tête comme s'il eût voulu ainsi chasser les fumées du vin qui connuencaient à troubler son cerveau, et le souvenir de l'hymne qu'il avait promise lui revint tout à coup.

— Déjà trois heures ! s'écria-t-il avec une douloureuse surprise ; ah ! je suis un misérable! Laissez-moi, messieurs , laissez-moi, de grâce; il faut que je retourne sur-le-champ à l'abbaye, c'est le plus sacré des de-

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Toirs qui m'y appcUo. Adiou. monseigneur, adieu, messieurs, adieu tous; je ne dois pas rester ici un quart d'heure de plus.

— Vous le voulez absolument, répartit le prince , après avoir fait un signe à son maîlre-d' hôtel, eh bien! je ne vous retiens plus; mais vous ne nous refuserez pas, j'espère, avant de nous séparer, de boire une dernière fois h mon voyage.

Santeuil fit un geste d'assentiment et lendit son verre a un valet qui se trouva placé derrière lui. Lorsqu'il eut bu, il reçut son chapeau des mains de ce uïème valet, ei se disposa à sortir.

— Vous trouverez en bas mon carrosse, lui dit le duc, après l'avoir embrassé.

— Il n'en est pas besoin, répondit le chanoine ; la chaleur commence à tomber h cette heure, et il vaut mieux que je retourne à pied à l'abbaye. Le grand air me fera du bien, car je me sens tout endormi.

A cette dernière parole, il y eut un regard rapidement échangé entre plusieurs des convives.

— Je ne souffrirai pas que vous fassiez la route à pied, répartit vivement le duc. Qu'on fasse avancer mon carrosse au bas du perron !

— Puisque vous le voulez absolument, monseigneur, je me rends à votre désir, et adieu de rechef! Pensez quelquefois au chanoine Santeuil.

Après avoir dit ces mots, il sortit appuyé sur le bras d'un laquais, et bientôt les cours du palais retentirent sous le galop des chevaux emportant uu carrosse avec rapidité.

Dans la soirée de ce même jour, un honmie prde, les cheveux en désor dre, se présenta au palais du duc de Bourbon, et demanda, avec le plus grand trouble, a parler à M. de Santeuil.

— Il n'y a plus personne au palais, répondit le suisse. Tenez , voilà qu'on charge le dernier fourgon. M. de Santeuil est parti avec monseigneur.

— Parti! parti !... Où donc est-il allé?

— A Dijon.

— Ah!... Et mon hymne? s'écria d'une voix perçante l'homme, qui tomba évanoui.

Dijou.

Lorsque le bon chanoine sortit du sommeil oii l'ivresse, et peut-être bien aussi une légère dose d'opium, l'avaient retenu plongé pendant plus de vingt-quatre heures, il se trouva £ivec la plus grande surprise molh»ment étendu dans une chaise longue an milieu d'une chambre qu'il ne connaissait pas, et où un faible jour pénétrait à travers les fentes des volets intérieurs. Une porte était devant lui, il s'y traîna et chercha à l'ouvrir, mais s'aperccvant qu'elle était fermée, il se mit à l'ébranler en criant de toutes ses forces. Vn valet accourut.

— Que vois-je? s'écria Santeuil avec effroi, en reconnaissant la livrée du duc de Bourbon, je ne suis donc pas ù l'abbaye?

— Non. monsieur, vous êtes chez monseigneur.

— Va pourquoi cela, bon Dieu?

— Connnent. monsieur, répondit le valet auquel on avait f<.rt bien fait sa leçon, vous ne vous souvenez pas qu'au mnnieni de monter en carrosse vous avez été pris d'un mal subit, et (pie nous avons été obligés de vous transporter ici? Monseigneur était fort inquiet ; heureusement

VOUS vous êtes endormi presque incontinent , et le médecin de S. A. a déclaré qu'il suffirait d'un peu de repos pour vous remettre tout à fait.

— Ah I je suis un grand misérable , murmura tout bas le chanoine ; c'est que j'aurai encore trop bu : j'avais pourtant bien promis... Puis il réfléchit un instant et s'écria : — Mais enfin il me semble bien avoir entendu distinctement pendant fort long-temps le bruit des roues du carrosse sur le pavé, et de temps à autre des claquemens de fouet.

— C'est que vous avez rêvé cela dans votre sommeil.

— C'est possible. Ai-je dormi long-temps ?

— Mais pas trop : deux ou trois heures au plus.

— Ah ! Dieu soit loué ! ainsi il n'est pas tard encore ?

— Certainement non. Il est à peine sept heures.

— C'est bien hemeux. Je retourne bifen vite à. l'abbaye. Ce pauvre Pierre ! je suis sûr qu'il m'attend déjà et qu'il croit que son hymne est faite. Oh ! pour peu que je sois inspiré , j'ai peut-être encore le temps. Allons !

En parlant ainsi, Santeuil s'était dirigé vers la porte entr'ouverte et en atteignait déjà le seuil. Le valet s'élança au devant de lui pour le retenir. M. de Brissac, l'un des écuyers'de M. le duc de Bourbon, parut à cet instant.

— Où courez-vous donc, mon chermonsieur de Santeuil ? s'écria le jeune gentilhomme. Je venais m'informer des nouvelles de votre santé de la part de S. A. Nous ne vous laisserons pas partir ainsi après vous avoir vu si malade.

— Malade ! moi ! répartit Santeuil ; c'est trop de politesse de votre part,monsieur de Brissac, d'employer un tel mot, j'en sais un autre qui conviendrait mieux. Au surplus il n'y a pas grand mal à ce qu'un chanoine cultive la vigne du Seigneur. C'est même son devoir, n'est-ce pas? Mais je suis fort pressé , je vous laisse, adieu. Je vous croyais parti avec monseigneur.

Brissac, fort embarrassé jusque-là pour retenir son homme, se raccrocha à ces derniers mots comme à une branche de salut.

— Il n'y a personne de parti, dit-il vivement, en saisissant le chanoine par son manteau, monseigneur est encore ici , nous y sommes tous. Pensez-vous que S. A. eût voulu s'éloigner quand elle vous savait malade dans son palais, mon cher monsieur de Santeml ? Non, mille fois non, apprenez que monseigneur a contremandé son départ.

— Contremandé!.... Pom- moi!.... Ah! je suis confus; veuillez dire à

monseigneur que je suis beaucoup mieux, que ce ne sera rien Le jour

baisse, je vous quitte à regret.

— Entre nous, monsieur de Santeuil, je crois qu'il serait bon que vous vissiez vous-même monseigneur Vous comprenez

— Fort bien. Marchez devant, je vous suis.

M. de Brissac ne bougea pas, 11 était sous le coup d'une cruelle appréhension. Si Santeuil venait a sortir de la chambre où il se trouvait pendant qu'il faisait encore jour, il était impossible qu'il se crût encore au Palais-Bourbon. C'est un laborieux métier que celui de trompeur, alors même qu'on a affaire aux gens les plus crédules.

— Impossible maintenant, mon cher chanoine, reprit le jeune seigneur, de l'air le plus dégagé. Le roi vient d'arriver de Versailles, et a fait mander M. le duc. Ainsi, il faut vous résoudre à l'attendre.

— Alors, je m'en vais ; car j'ai promis une hymne pour ce jour, et je n'en ai pas fait le premier vers.

— N'est-ce que cela? Qui vous empêche de travailler à votre hymne en attendant monseigneur? D'ailleurs, vous nous restez à souper, c'est chose convenue. Son Altesse compte sur vous : vous sentez que ce serait manquer de reconnaissance envers elle que d'agir autrement. Ainsi donc,

ipk LA DERNIÈRE HYMNE

plus d'obsiacle, et qu'Apollon vous soit en aide ! Celle chambre où vous •Hes va devenir précieuse maintenant. Je suis sûr qu'il en sortira un chef-d'œuvre. Je vous salue, grand poète !

Après avoir débité celte tirade avec une excessive volubilité, M. de Brissac, profitant de l'espèce d'ébahissement avec lequel son interlocuteur l'avait écouté, s'enfuit et ferma la porte à double tour. Cette action rendit à Santeuil Tusage de ses facultés.

— Monsieur de Ikissac! monsieur de Brissac! ouvrez-moi donc! s'écria-l-il en seprécipitant à la porte. Pourquoi m'enfcrmer ainsi?

Et le dialogue suivant s'établit à travers le trou de la serrure.

— C'est pour que personne ne vienne vous déranger.

— A la bonne heure! Je reste ; mais faites-moi l'amitié d'envoyer quérir mon valet à l'abbaye.

— C'est déjà fait.

— Et promettez-moi de ne pas chercher à me griser au souper? Cette lois, il n'y eut point de réponse. M. de Brissac était déjà bien

loin.

Dernier BaiiqiBet.

Voilà dix heures du soir qui sonnent à la cathédrale de Dijon. Le dénouement de cette comédie approche, triste et cruel dénouement que celui-là pour une comédie commencée si gaîment, la veille, au milieu des libations et des éclats de rire d'un festin? El pourtant, ni les libations, ni les éclats de rire ne devaient lui manquer jusqu'à la lin.

Autour d'une table chargée d'une profusion de mets et de fleurs et étincelante de bougies, sont assis, comme la veille, de joyeux convives, au nombre desquels il en est trois que vous reconnaîtrez aisément ; c'est monseigneur le duc de Bourbon. M. de Brissac et le chanoine Santeuil; ce dernier se trouve placé entre les deux autres. Bien que la même bonhomie soit toujoms empreinte sur son front, il est aisé de voir qu'un sentiment pénible, le doute ou un remords peut-être, y a tracé un pli qui, aux veux d'un observateur peu expérimenté, pourrait se confondre avec les rides. De temps à autre, il promène autour de lui des regards étonnés en voyant tous les convives s'abandonner à une hilarité telle que ses meilleures saillies n'en ont jamais excitée, et il se penche vers son voisin M. de Brissac, pour lui faire part de ses observations. Ce dernier est le seul qui garde quelque sang-froid et qui soit en état de lui répondre, car l'ivresse propagée par le rire conunence à s'emparer de toutes les têtes, et il est à craindre que bientôt quelque bouche indiscrète ne révèle au pauvre chanoine la supercherie dont il a été victime. Déjà, lorsque Santeuil a exprimé sa surprise? à l'aspect inusité pour lui de la salle du festin, le duc de Bourbon n'a pu retenir un éclat de rire, en lui répondant :

— Je \o crois bien, c'est une salle nouvelle que j'ai fait faire dans mon palais tout exprès pour vous recevoir.

Vn instant après, Santeuil s'étant retourné avec inquiétude pour deriiandfr à un laquais si son valet était arrivé, le jeune duc s est écrié (Mourdiment.

— Oui. certes, il est arrivé, et savez-vous ce qu'on m'apprend? c'est qu'il a déjà bu dixbouieilles de vin à l'oflice, oii j'a\ais reconunandé de le traiter avec les plus grands égards connue ayant l'honneur do vous appartenir.

Et là-dessus, chacun de rire à gorge déployée, eu admirant l'esprit inventif de monseigneur.

Pendant ce temps-là, Santeuil tout interdit ose à peine boire et manger. Cet homme d'un esprit si vif et si gai est devenu presque taciturne, et pourtant tous les jeunes seigneurs lui répètent à l'envi :

— Sur mon honneur, monsieur de Santeuil, vous n'avez jamais été si amusant que ce soir!

Vers la lin du souper, Brissac se lève, et après avoir réclamé le silence :

— Monseigneur et messieurs, dit-il, je vous propose de demander à M. de Santeuil de nous réciter certaine hymne qu'il vient de composer.

— Une nouvelle hymne de Santeuil! quel miracle! est-ce bien vrai ce que vous nous dites là, Brissac?

Et la motion est accueilhe par des cris unanimes d'assentiment.

— Oui î oui ! s'écrient les jeunes fous, nous répéterons en chœur chaque strophe.

— Y songez-vous , messieurs ? reprend vivement le chanoine-poète, mêler des chants d'église aux refrains de l'orgie! D'ailleurs, c'est impossible, mon hymne n'est pas terminée; il me manque encore deux strophes.

— Raison de plus ! mon vieil ami, s'écrie à son tour le jeune duc, il faudra que vous les improvisiez, en tendez- vous? et pour cela, qu'on nous verse le Champagne! Allons, à votre santé, cher chanoine, et maintenant je veux que vous me récitiez votre hymne. Si c'est un péché, mordieu, je le prends sur mon coinpte.

— Et nous aussi. L'hymne ! l'hynme !

Tel est le cri qui retentit dans toute la salle : Santeuil n'a pas la force d'y .résister ; il se lève, ses yeux s'animent, son large front rayonne, et alors, d'une voix inspirée, il commence à réciter les vers pleins de pompe et d'harmonie oii il chante la miraculeuse assomption de la Vierge. Ses jeunes auditeurs, tous échappés depuis peu des bancs de l'Université, et encore sous le charme des doctes souvenirs du collège, receuillent avidemment ces belles strophes, échos si purs et si merveilleux de la lyre antique. Aux cris tumultueux qui tout à l'heureébranlaientles voûtes de la salle a succédé im religieux silence, tant est puissante la fascination qu'exerce le génie du poète. Santeuil s'était défié de sa vieillesse, et voilà que sa dernière hymne sera peut-être son chefd'œuvre.

Lorsqu'il retombe enfin épuisé sur son siège, des bravos ù'énétiques éclatent de tous côtés autour de lui. Le duc de Bourbon se précipite dans ses bras, tous les convives se lèvent, l'entourent, Tétouffent de leurs enthousiastes accolades. Alors le bon chanoine est comme saisi d'un vertige ; sa tète se perd dans l'enivrement de son triomphe ; il pleure et il rit tour à tour, il demande qu'on lui verse du Champagne, il chante, il extravague. Les rùles sont renversés maintenant, c'est lui qui est le fou, et les autres sont les sages.

— N'est-ce pas. messieurs, s'écrie-t-il, que les plus grands seigneiu-s de France se feraient honneur d'être mes porte-queue sur le Parnasse ? Que sera-ce donc quand vous allez entendre mes deux dernières strophes.

Un rire universel accueillit cette présomptueuse exclamation.

— Allons ! dit le jeune duc, encore un verre de Champagne à M. de Santeuil, et il sera Dieu le père.

Pour toute réponse, Santeuil , après avoir avalé son verre d'un trait , improvise une nouvelle strophe plus riche encore que les précédentes, et les bravos recommencent avec plus de ferveur que jamais. Pourtant, cette fois, il est aisé de voir que les fumées du vin commencent à effacer dans tous les cerveaux le sentiment de la poésie, et qu'on n'applaudit plus

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