DE CIRE
Par PAUL FÉVAL
En 1824, vers 1p commencement de l'été, un homme était couché sur son lit, dans une chambre de l'hôtel Meuiice, à Paris. Il dormait; sa respiration égale et tranquille témoignait de la parfaite quiétude de son sommeil. Ses traits . d'une régularité pleine de délicatesse , offraient le type de la beauté britannique , qui serait la perfection , si la perfection n'était inséparalile de la grâce. Sa chevelure blonde, où quelques poils gris paraissaient çà et là, se cintrait en rouleau pommadé au dessus de son front lisse et reluisant comme le marbre ; une barbe incolore encadrait de ses deus flocons symétriques l'ovale irréprochable de son visage. C'était, à coup sûr. lin Anglais ou la statue d'un Anglais : entre ces deux choses seulement le doute pouvait être permis.
Mais c'était bien un Anglais , en chair et en os , nommé Peter Lowter. Il était depuis un an à Paris, et passait, parmi ses connaissances, pour un fort drôle de corps, ce qui ne veut pas dire qu'il fut amusant le moins du monde. Voici quelle était sa vie : à onze heures il se levait , faisait une minutieuse toilette et déjeûnait; à deux heures, il se rendait à Frascati ; là, il jouait jusqu'à la fermeture des salons. Il jouait gros jeu et perdait sans relâche; personne ne se souvenait de l'avoir vu gagner jamais. De~ puis un an, il avait dû perdre ainsi une énorme somme. Aussi quelques uns disaient-ils que c'était un membre du haut parlement voyageant in-
cof^nilo ; d"anlrcs le soupçonnaient . ce qui élait bien autre chose ! dï-lre parent du célMire banquier de Londres porlaiU le même nom que lui. Les crotîpiers . moins curieux , laisoienl ràQc de ses guinées tans s'inquiéter de*«a position sociale.
Orize lieuivs sonnèrent. Un réveil adapté à la pendule fit entendre son disondani appeL M. Low 1er ouvrit les yeux et jela autour de ladiambre son ri'gard apathique et froid. Lu rayon de soleil se jouait dans les rayons de la croisée.
— Pas de brouillard ! murnnn-a-t-il avec desappomlement. Il se leva, mettant h tous ses mouvemens mie lenteur systématique, passa une robe de chamlire et vaqua aux détails de sa toilette. Cela fait, il prit une paire de pistolets , dans chacun desquels il força deux balles , et sonna son déjeCuier.
Après avoir niante beaucoup et bu davan'age, il repoussa son fauteuil loin de la table et allongea h? bras pour atteindre les pistolels. Son visage pei<^nait Limpassibilité la phis complète ; la diaphane blancheur de sa pea'u montrait ks chairs de sa joue fraîches, roi<ées, comme devaient l'ttre sous lefir épiderme de satin, les chairs des modèles de Doucher.
Les deux pistolets furent tranquillement armés. Peter Lowter en prit un dans chaque main, touina le dos au soleil, et appuya les deux canons contre son front. Au moment do presser les détentes, il parut se raviser.
Qc misérable Dick oublie toujours les cure-dents! grommela-t-il d'un
air chagrin. — Dick!
Un f^room de proportions choisies, et pouvant peser un peu moins qu un mouton . montra son visage de fouine à la porte entrebâillée. Peter Lowter lui ordonna d"abord d'aller au diable, et, incidemment, d'apporter un paquet de cure-dents. Tandis que le gioom exécutait la deuxième partie de cet ordre, son maître setait ren\ersé en arrière et dardait au plafond son œil porcelaine. Le sujet de ses réflexions était plein de mélancolique philosophie. U se disait qu'à tout prendre, les quatre balles de ses pistolets eussent "renqilacé les cure-dt-nts avec avantage ; que ce retard , apporté vobmtairement à raccomplissemeiit d'un acte sérieux et louable, était indic'ne d'un gentleman. Néanmoins, il attendait ; pour un Anglais, le suicid(> p<'rd les trois quarts de son eharme quand le baromètre est au beau. Ceux (lui disaient que M. Lowter était parent du célèbre banquier do londres se trompaient; M. Lowter élait le banquier lui-même. Unique artisan de sa fcriune, il avait acquis, en quinze ans. un crédit sans bornes- en 18:23. il faisait à lui seul autant d'affaires que dix de ses collègues et des plus connus. Un lui supposait, en caisse ou placé quelque part, un fabuleux trésor, et ses rivaux, qui n'étaient que huit ou dix lois millionnaires, séchaient d'envie et de dépit.
Nonobstant, Peter Lowter était loin d'èire heureux. U avait atteint l'opulence après avoir connu la misère ; sa fenune était bonne et douce ; sa liile. ravissante eiéatnre. eût fait l'orgueil de tous les pères : tout enliii lui souriait. Ce Lonhctu' couilanl renn(i>a ; il piil le -pleen. et conçut pour son intérieur un invincible dégoût. La tentation lui vint d'abord d'exagérer ios folies des lions de; Londres; il le pouvait; sa caisse élait inépuisable"; mais il eût fallu se mouvoir, -vivre, et le banquier Lowter, nature apathique, que la soif de l'or avait seule pu galvaniser autrefois . recula devatil cette faligue. D'ailleurs, par une C(mlradiclion explicable, tout en dcHeslanl sa fou une , il l'estimait et tenait à son estime. Pendant de longues années on lavait cité comme le modèle des p<;res de famille; à quoi bon perdre celte renommée, qui ajoutait à s<»n cndil?
pointant , il fallait comliatlre l'odieux ennui qui le longeait. Il se fit joueur. Ibureux en affaires, la chance lui fut hostile au jeu. Il perdit, il perdit sivus cesse, c'est pourquoi sa fantaisie devint une passion. Au jeu, comme en amour, h', succès est ui» sur remède, et les cruautés de la forune n'ont pas moins d'irrésislibb' attrait que les savante^ rigueurs d'une
coquette ; si Peter Lowter eût gagné , notre histoire finirait au premier chapitre.
Sa passion grandit et ne connut bientôt phis de frein; il perdit d'abord tout ce qu'il avait en caisse, puis les sommes placées; enfin, réduit aux fonds de son commerce, il dut se borner et ne jeter au jeu que l'immense bénéfice de chaque jour. — Alors, il s'ennuya de nouveau.
Ce n'était point aux clubs fashionablcs, ce n'était pas même dans les maisons tolérées que Peter Lowter vidait son portefeuille tous les soirs. Il avait fait choix d'un obscur tripot oii nul ne pouvait le reconnaître. Sa passion, en effet, était un secret pour tous, même pour sa femme. Il passait la nuit entière et une partie des journées hors de chez lui ; mais, tandis qu'il jouait, on le croyait au travail; mistress Lowter avait l'assurance matérielle, positive, qu'il était paisiblement assis dans son cabinet. Elle le rayait. Nous expliquerons plusn^ard cette expression, qui pourrait sembler étrange au lecteur.
Un seul contident avait le secret du banquier. Toby, vieux domestique bavard de nature, mais discret comme un bloc de sapin du nord, dont il avait la couleur et la souplesse, dès qu'il s'agissait de son maître, favorisait les mystérieuses excursions de Peter Lowter. Hors lui, tout le monde devait croire le banquier un prodige d'assidue et laborieuse patience.
Il y a dans l'atmosphère de Londres une malaria de suicide que de lymphatiques gentlemen ont essayé d'importer en France, cela, malheureusement avec un certain succès. Peter Lowter, en rentrant chez lui chaque nuit, passait la Tamise. Une fois, il s'accouda sur la balustrade du pont, et regarda le fleuve avec envie. Il faisait froid ; le banquier frissonna et poursuivit son chemin ; mais, depuis lors, il ne pensait plus à la rivière sans éprouver im certain tressaillement voluptueux , comparable à cette saveur décevante, mais jolie, qui caresse le palais d'un gourmet au souvenir de tel pâté de Strasbourg convenablement arrosé. Trop paresseux pour avoir deux passions, il reprit au démon du jeu son cœur, et le donna au suicide ; non pas à ce suicide étourdi que brusque un caissier famélique , coupable de détournement , mais à ce tranquille et glorieux trépas médité à loisir , savouré en espoir , chaque jour , durant de longues semaines , puis accompli un matin à tête reposée , après une nuit de sommeil réparateur, quand les membres jouissent de ce surcroît de vie matérielle apporté par un confortable repas. Londres ne valait rien pour une partie de ce genre; il fallait conquérir liberté entière; le stratagème employé jusqu'alors avait succès pour tromper le monde et mistress Lowter ne suffisait plus.
Comme nous pourrons le voir, ce stratagème n'était pas sans mérite; a la rigueur, le banquier aurait pu trouver un autre expédient, mais il ne donnait carrière à son imagination qu'à bonnes enseignes. Que voulait-il? du temps et de la solitude pour boire à petites gorgées la coupe du suicide. Il jugea fort inutile de chercher un biais, et poussa droit au but : il quitta Londres, laissant à mistress Lowter un billet en forme de testament et commençant par ces mots sacramentels :
« Quand vous recevrez ces lignes, j'aurai cessé d'exister. Ne cherchez » point à connaître, etc., etc. »
Ceci, à bien le prendre, n'était point un mensonge, mais un simple anachronisme. Le banquier anticipait sur les événemens. Cette fois, n'ayant, plus besoin du vieux Toby, son complice ordinaire , il ne le mit point dans le secret, et partit, mort pour tout le monde.
Il débarqua en France. Rien n'est irréfléchi chez un Anglais : Peter Lowter avait pris le temps d amasser une très forte somme et arrivait, le portefeuille gonflé de bank-notes. Il joua pour occuper son ennui, et perdit suivant son habitude. Or, ici, la perte de chaque jour ne pouvait plus se balancer par de continuels emprunts faits à la caisse; M. Low^ter vit rapidement diminuer sou trésor; la mort se montra prochaine, non plus
ft LE BANQUIER DE CIRE.
volontaire , mais inévitable. Sous ce nouvel aspect , elle lui sembla médiocrement séduisante.
Il perdit néann)oins sans relâche, travaillant méthodiquement à sii ruine et ne permettant point à sa porte de dépasser une certaine limite. De cette façon, divisant le contenu do son porlofcuille par le montant de son enjeu quotidien, il pouvait arrêter chaque soir le compte de ses joui's. Cela dura un an.
La veille du jour où nous l'avons présenté au lecteur, il avait fait sa dernière division et trouvé zéro pour quotie^it.
Peter Lowter voulait bien mourir, d'autant mieux qu'il ne pouvait faire autrement ; mais il eût été charmé de trouver un prétexte pour vivre. Au moment fatal, le souvenir de sa femme lui revint : il voyait, comme dans un rêve, l'image de sa jolie Anna, sa fille aînée. Pourquoi les avaitil quittées? *
Dick. le groom, reparut bientôt avec les cure-dents. Derrière lui entra un grand jeune homme qui parcourut la chambre d'un air effaré. A la vue de M. Lowter, il laissa échapper un oh! modulé à la façon anglaise, sur trois notes également cacophoniques. Dick se retourna et fit chorus.
— Prodigieux ! murmura le nouvel arrivant.
— Monsieur, dit Lowter en montrant la porte, je ne vous connais pas. Le nouveau venu rougit, mais ne se retira point.
— Je me nomn)e Robert Stevenson, dit-il en saluant respectueusement, M. Lowter garda le silence.
— Ne connaissez-vous pas au moins mon nom? reprit Robert.
— Une méprise, je suppose, dit le banquier; finissons.
— Prodigieux ! répéta Robert avec tous les signes de la stupéfaction. N'ètes-vous donc pas monsieur Peler Lowter, banquier, 6, Oxford-Street, à Londres "^
Ce dernier fit signe à Dick de sortir.
— Pourquoi cette question? demanda-t-il en fermant la porte.
— Pourquoi? s'écria le jeiuie honune. Allons! je commence à croire en effet que c'est une méprise. Vous n'avez pas... Monsieur Lowter, veux-je dire, n'a pas l'habitiide, il est vrai, de conunmiiquer avec ses employés, mais il ne peut ignorer le nom de son principal commis.
— Ah ! fil le banquier, stupéfait h son tour, mais cachant son étonneinent sous la flegmatique hnpassibilité de son visage; — il n'est donc pas mort ?
Le commis éclata de rire.
— ^■ous avez raison de vous moquer de moi, monsieur Lowter, dit-il: mais je d( mande gnlce. Sérieusement, c'est vous, n'est-ce pas?
Le banquier secoua la tète.
— Non ?... Eh bien ! je veux mourir si jamais ressemblance plus extraordinaire s'est rencontrée sous le soleil Au fait, je suis fou ! Comment pourriez-vous être monsieur Lowler, mon patron? Je l'ai la «>é il y a trois jours à Londres, et je suis certain qu'il n'était pas sur le pôCjuel.wt qui m'a conduit en France. Par quel cliemin m'auriez-vous devance?
Peter Lowter se perdait en conjectures et parcourait la chambre grands pas. Le commis, profitant d'un inslant favmable, vouhu effectuer sa retraite.
— Monsiein- Robert Stevenson , dit tout à coup le banquier, j'ai beaucoup connu dans le temps ce digne M. Lowter d'Uxford-Streel dont je porte le nom ; je suis ravi qu'il ne soit point mort , et... Avez-vous déjeuné, monsieur Stevenson ?
Quelques minutes après, nos deux Anglais étaient attablés vis-à-vis l'un de l'autre. Grilce à la précieuse faculté d'extension propre aux estomacs d'outre-Manche, le banquier put décenoueiit tenir lèle à son hèle. Celui-ci était jeune , simple d'esprit et naturellemeiU comnumicatif. Une fois la glace rompue, il ne se fit point prier pour dire qu'il était fils de M, Ste-
venson , l)a]iquier à Edimbourg et correspondant de la maison Lowter. Premier commis dans celte dernière maison depuis six mois , il était devenu amoureux de miss Anna , la lille aînée de son patron. Mistress Lowter voj-ait cet amour d'un œil bienveillant; miss Anna de même, du moins Robert Tespérait ; mais il y avait ce diable de Thomas Bage!... Quant au banquier lui-même, Robert ne savait, en vérité, à quoi s'en tenir. C'était un si singulier personnage ! Chargé d'opérer en France divers recouvremens . Robert était arrivé le matin à Paris. En descendant à l'hôtel, il avait entendu prononcer le nom de son patron, et s'était fait, dépeindre l'individu qui le portait.
— Rien ne manquait à la ressemblance, dit-il en Unissant; même àgc, mèuie tournure... Et , sur mou honneur, plus je vous regarde !... Mais laissons cela. L'idée ne m'est pas venue d'abord que la rencontre fût impossible, et j'étais d'autant plus empressé de me trouver face à face avtc mon patron, que je n'ai point encore eu cet avantage.
— Comment ! s'écria Peter Lowter, depuis six mois"?...
On était à la troisième bouteille de porto. Stevenson , de plus en plus expansif, s'accouda sur la table et prit un air mystérieux.
— Vous comprenez, dit-il en clignant de l'œiL'qu'il y a là-dessous quelque chose d'étrange. A Londres, il court certains bruits...
— Je savais bien que mes souvenirs ne me trompaient pas, interrompit le banquier : on a dit autrefois que M. Lowter était mort.
— Mort '? je ne sais. Maintenant, on dit qu'il est fou. Peter Lowter fit un geste d'incrédulité.
— Positivement, reprit Stevenson; et cela n'augmente pas le crédit de la maison.
— Mais pourquoi dit-on cela ?"
— Je vous fais juge. Depuis un an. M. Lowter s'est fait mettre sous verre.
— Ah bah !
— Je m'explique : il a fait adaplei- à son cabinet, du coté des bureaux, une clôture à vitrage, fortement grillée. Derrière cette clôture, on le voit assis, le dos tourné au public, vêtu, été comme hiver, d'une robe de chambre fourrée.
— Et que fait-il ainsi?
— Dieu et Thomas Bage le savent. Parfois , un épais rideau de sergo empêche de l'apercevoir; mais tout fait conjecturer qu'il reste, les journées entières, dans cette position. (Juand vient la nuit, Thomas Bage (lui seul a la clé du sanctuaire) entre avec des flambeaux et le diner du patron.
— Ce Bage n'est donc plus premier commis? demanda M. Lowter.
— Il a monté en grade; il est associé ou quelque chose d'approchant*
— J'entends; il a la signature...
— Non pas. M. Lowter seul...
— Par le ciel! interrompit le banquier avec une chaleur inaccoutumée, je donnerais beaucoup pour voir un effet souscrit par ce Peter Lowter!
Stevenson avait fait grand honneur au déjeuner; il ne prit point garde au feu subit qui brilla dans l'œil de son partner.
— Rien de plus facile, dit-il.
Et il tira de son portefeuille une lettre de crédit datée de Londres , quatre jours auparavant. M. Lowter se saisit avidement du papier et le retourna dans tous les sens. Tandis qu'il l'examinait, ses sourcils se fronçaient, ses lèvres remuaient comme s'il se lut parlé à lui-même.
— A la bonne heure ! muruiurait-il , viMci ma signature miraculeusement contrefaite; je conçois cela. Mais moi... moi, qui donc peut me doubler à Londres, et jouer mon rôle de manière à tromper jusqu'aux employés de la maison?... Mon cher monsieur Stevenson, continua-t-il en faisant sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne, tous ces détails me réjouissent infiniment ; poursuivez, je vous prie.
g LE BANQUE» DE CIRE.
Où on étais-je? demanda Robert. Je vous disais, je pense, que miss
Anna ost la plus délicieuse fille qui soil au monde. Figurez-vous...
Vous parliez de son père. Que faii-il, une fois le soir venu?
Le cerveau de Robert commençait à se troubler.
— Le soir venu, on lui sert à dîner, voila tout.
— Dine-t-il?
— C"esl vreiseniblable.
— L'avez- vous vu ?
— Jamais. Bage lire le rideau... Alin que vous le sachiez, ce Bagc est un misérable que je soupçonne fortement d'être mon rival. Mais il faudra que je meure... que je meure , mon cher monsieur, avant qu'il épouse miss Lowier !
Le banquier n'écoutait plus. 11 se frottait les mains ; un demi-sourire relevait les coins de sa lèvre.
— t7est cela ! se disait-il , ce ne peut être autre chose... Dussé-je ne pas me tuer avant six inois. je saurai si j'ai deviné juste !
Le prétexte était trouvé. En conscience, il était excellent. Quel homme eût songé èi mourir avant de démasquer le hardi coquin qui se faisait son Sosie?
Stevenson, pendant cela, demeuré seul à table, buvait et se livrait à une élégiaque description de miss Aima Lowter ; sa langue s'épaississait de plus en plus. Bientôt il s'affaissa lourdement et prit sommeil.
M. Lowter sonna Dick; Stevenson fut porté sur le lit, où il continua en paix son somme. Le soir, en s'éveillant , il se trouva seul. La chaïubre avait changé de physionomie : le secrétaire était grand ouvert et vide ; les meubles présentaient cet aspect de désordre qui suit un départ précipité. Sur la table où avait eu lieu le déjeùjier. un billet cacheté portait l'adresse de M. Stevenson; le commis l'ouvrit précipitamment. Voici quel était son contenu :
« Reçu de M. R. Stevenson 300 liv. steil. en une lettre de crédit de pareille somme, et deux bank-noles de 200 liv. sterl. chacune; ensemble 700 liv. sterl.
» P. LowTKn. 6. Oxfoid-Street, London. »
Robert sauta sur son portefcuille.quil trouva vide. Il revint alors vers la table, relut la quittance, et se frotta les yeux jusqu'à les rendre très rouges.
— (?était lui ! s'écria-t-il enfin ; impossible de méconnaître sa signature ! Il aura voulu me donner une leçon... Mais conunent diable a-t-il pu me devancer?
Un domestique de l'hôtel entra.
— A quelle heure est arrivé ce gentleman qui occupait cette chambre ? lui demanda Stevenson.
Le domestique le regarda étonné; Stevenson renouvela sa question.
— Si vous voulez parler de M. Lowter , répondit enfin le garçon , il y a un an et quelques jours qu'il occupe cet appartement.
Robert resta connue abasourdi.
— Ce n'est pas lui ! murnnna-t-il après un long silence... Cest donc le diable !
Un peu soulagé par cet ingénic^ix syllogisme. Stevenson vida le contenu de sa bourse sur la table : il lui restait juste ce qu'il fallait pour retourner en Angleterre.
La maison de Peler Lowter. h Londres, était un véritable palAis. Le rez-de-cliausséc entier était occupé |)ar de vastes bureaux décorée* aveun luxe sévère, et peuplés d'une armée d'employés de tous âges. Au prcc mier étage se Inuivait le cabinet de M. i.owler. dont Stevenson nous a fait lu description. Ce cabinet donnait d'un coté sur les bureaux des chefs j
de l'autre . il touchait l'ancien appartement de inislress Lowter, occupé maintenant par M. Thomas Bage. Mistress Lowter s'était retirée au second étage avec sa famille.
Quelques jours après la scène que nous venons do raconter. la femme du banquier, malade, était à demi couchée sur une chaise longue ; près d'elle, Anna feuilletait distraitement un keepsake. L'ameublement du petit salon où elles se trouvaient outrepassait les limites les plus extrêmes de la magnificence privée : c'était royal, prestigieux ; volontiers aurions-nous dit extravagant, si miss Lowter n'eût montré là son pur et charmant visage, pour lequel aucun cadre ne pouvait être trop somptueux.
Mistress Lowter était une femme de quarante ans. aux traits fatigués, presque flétris ; la souffrance se lisait en caractères distincts sur son front. De temps en temps, à la dérobée, elle jetait un regard vers sa fllle ; ime larme venait alors à ses yeux.
— 11 me semble , dit Anna en fermant tout à coup le keepsake , que M. Stevenson tarde bien à nous donner de ses nouvelles?
— Il y a huit jours seulement qu'il est parti . fit observer mistress Lowter.
— Huit jours, répéta la jeune fille, c'est bien long !
Comme si elle eût regretté cette parole , Anna rougit et cacha son vi-« sage derrière l'album, quelle ouvrit de nouveau.
— Elle l'aime, murmura mistress Lowter ; pauvre enfant !
Un domestique entr'ouvrit la porte et annonça M. Bage. Ce nom parut produire sur les deux dames un effet analogue : mistress Lowter fronça le sourcil, et Anna laissa échapper une exclamation peu flatteuse pour îe nouvel arrivant. M. Bage était remarquablement laid. Sa physionomie exprimait l'avidité ; ses manières avaient celle brutale aisance qui n'est qii'une variante de la bassesse. Il entra d'un air cavalier, salua légère- Tuent, et jeta un vaste portefeuille sur la table.
— Que Dieu me punisse , s'écria-t-il , si miss Lowter ne devient pas plus belle chaque jour ! •
Ce compliment, tout parfumé de galanterie britannique, demeura sans réponse. Bage renfrogna sa laide figure et se retourna vers la mère.
— A l'ouvrage ! dii-il avec brusquerie.
Anna comprit, et se retira aussitôt. Bage omTit le portefeuille, qui contenait des effets, lettres et bordereaux sans signature. Mistress Lowter prit une plume et, sans lire, signa le tout.
— Cet étourdi de Stevenson n'écrit pas, dit Bage ; la dernière ressource uous échappe.
Mistress Lowter tressaillit.
— N'y a-t-il donc plus d'espoir? demanda-t-elle.
— Je n'en vois pas, répondit Bage avec une glaciale indifférence.
— Quoi ! cet immense crédit ?...
— Tout s'use... excepté mon amour. Décidément, ma chère dame, je crois que miss Anna m'a ensorcelé.
Ce disant , Bage se frotta les mains d'im air satisfait. Mistress Lowter réprima un geste d'indignation.
— Mais, reprit-elle, Robert est un honnête jeune homme ; il aura sans doute effectué les recouvremens dont il s'est chargé : nous allons recevoir sous peu...
— Quoi ? quelques milliers de livres. C'est trois jours de vie pour la maison... Avez -vous réfléchi à ma proposition ?
— Ainsi donc , s'écria mistress Lowter, nous voilà réduits à la mei>dicité !
— C'est le mot. ma bonne dame.
Mistress Lowter se leva ; une rougeur subite et fugite empourpra sa joue; dans son regard éclatait une haine méprisante et sans bornes.
— Et vous venez me demander ma fille! dii-elié d'une voix tremblante.
Notre fortune étoit grande, si grande qu'elle excitait l'envie de tous; vous étiez, vous, un cliétif coniniis. .Maintenant vous êtes millionnaire, et nous n'avons plus rien ! Fort contre une femme sur laquelle pesait la crainte de la justice humauie, vous, son complice, son tentateur, vous lui avez dit : Je vais te voler ton opulence, je vais m'enrichir de ta détresse ; pas un mot de plainte! il faut choisir sans bruit entre la misère et l'infamie. Je me suis tue, car je vous savais lâche !... Mais maintenant, vous venez me demander ma fille... vous !...
Elle s'arrêta, comme si elle n'avait pu trouver d'expression assez dédaigneuse pour formuler l'amertume de son refus. Thomas Bage attendit une seconde, puis, se forçant à ricaner :
— Sur ma parole , dit-il . je pense qu'il y a du vrai dans tout ceci. Je vous ai pris votre fortune; d'où il résulte, ma chère dame, que je la possède : c'est un point à considérer. Quant à la main de miss Anna, je vous la demande en effet positivement.
— Jamais! Je suis faible; je fus coupable, mais je le fus pour mon enfant, et Dieu me pardonnera. Si je la donnais à un homme tel que vous...
— Elle jouirait d'un joli revenu . ma bonne dame , et je serais capable de vous assurer à vous-même une pension décente...
— Jamais ! répéta mistrcss Lowter avec force.
— Ma chère dame , dit Thomas Bage dont la voix prit Jine inflexion doucereuse, vous me mettez sans cesse dans la nécessité de vous rappeler certaines choses... Ce que j'ai fait pour votre fortune , ne pourrai-je le faire pour miss Anna?
— Non ! oh ! ce serait trop infâme ! murnmra mistress Lowter en joignant les mains.
— Infâme ou non, je le puis.
— Vous ne le ferez pas !
Je penche à croire , ma bonne; dame , que je le ferai. J'aime votre
fille ; réellement je l'aime plus qu'il n'est raisonnable. Vous me la refusez; d'un mot je puis vous perdre : bien fou serais-je si je ne disais pas ce mol qui, tout naturellement , jettera la jolie miss entre les bras de qui voudra la prendre.
Mistress Lowter était altérée. Avant que son émotion lui eût permis de U'ouver une parole pour répondre, Bage reprit son portefeuille et se leva.
— Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir. Puis, saluant cavalièrement, il se retira.
Comme nous l'avons dit déjà, le crédit de Peter Lowter était énorme, mais exclusivement personnel. Ce crédit n'avait pour fondement que la grande habileté du banquier, sa probité connue, et le remarquable bonheur qui l'avait accompagné dans toutes ses entreprises.il était considéré à Londres comme un modèle dont il fallait désespérer d'atteindre la perfection. Sa femme, qui partageait la croyance commune, voyait en lui un être infaillible, une providence.
La lettre par laquelle le banquier annonçait son prétendu suicide frappa donc, dans le temps, mistress I.owter d'un coup doublement terrible , elle perdait à la fois son mari et sa fortune. Mistress Lowter avait en ce monde un sentiment exclusif et passionné : sa fille Anna était tout pour elle. La mort du banquier jetait bas brusquement tous les rêves dorés qu'elle avait faits touchant l'avenir de cette enfant. Elle respectait son mari, sa mort l'affligeait; elle avait connu le besoin autrefois, la pensée de redevenir pauvre l'eût navrée; la pensée de voir sa fille partager sa chuielabrisa.
Elle était seule dans l'appartement qu'elle occupait alors au prenjier étage de la maison d'Oxford-Slreet, lorsque le vieux Toby lui apporta le message mortuaire. Toby servait le banquier depuis quinze ans ; mistress Lowter était douce et bonne; il l'aimait, et se reprochait souvent d'aider à la tromper. A peine la pauvre femme eui-elle parcouru les preniières lignes de la lettre qu'elle se trouva mal. Toby, tout en lui portant secours,
jeta un coup d'oeil sur le papier, qui était tombé ouvert à ses pieds, illut.
— Dieu nous aide! munnura-t-il ; que va devenir la maison?
La position de la maison Lowter était eu effet chose universellement connue. Son chef était pour elle ce que l'âme est au corps. Avec lui la puissance, la durée, l'essor indéfini ; sans lui, la mort.
Mistress Lowter resta long-temps évanouie. Toby lui faisait respirer des sels, et se creusait la tête pour trouver un moyen de salut. Au moment où la dame reprenait ses sens, le vieux domestique se toucha le front et fit un soubresaut de plaisir.
— Elle sera sauvée! s'écria-t-il.
Il n'entendait point parler de sa maîtresse, mais de la maison, chose bien autrement intéressante pour un valet de commerce. Et. comme mistress Lowter le regardait étonnée , il ajouta en forme d'explication :
— Son Honneur M. Lowter est mort, c'est vrai, mais je le ressusciterai, moi... moi, Toby!
Il prit la main de la veuve, qui, faible encore, le laissa faire, et l'entraîna vers le cabinet du banquier. Thomas Bage entrait au moment où ils sortaient. Il vit à terre la lettre ouverte, la ramassa et ne se fit point scrupule de la lire.
Toby ouvrit une armoire, et tira un long rideau qui en voilait exacment ie contenu. Mistress Lowter poussa un grand cri; Thomas Bage tendit le cou par l'ouverture de la parte entrebâillée, et regarda.
— C'est lui, n'est-ce pas? dit Toby triomphant. Oh ! c'est travaillé de main de maître. Son honneur a payé cent guinées au mouleur pour que rien n'y manquât.
Ce n'était pas trop cher. L'armoire contenait un mannequin de cire représentant le banquier. L'artiste avait d'autant mieux réussi que le visage inanimé du modèle se prêtait merveilleusement a cette minutieuse reproduction. Un seul reproche était à faire au mouleur : il avait donné trop de vie à son œuvre ; Peter Lowter était plus mannequin que cela.
A cette vue, les yeux de la veuve se remplirent de larmes. Le vieux domestique prit une attitude humble et repentante.
— Madame aura pitié d'un pauvre homme et lui accordera son pardon, dit-il. J'ai honte de l'avouer, ce morceau de cire servait à la tromper, et j'étais de moitié dans la feinte ; mais Son Honneur était mon maître, et je devais lui obéir. Tous les soirs il sortait par cette porte, que vous ne voyez pas, tant elle est habilement masquée; il se rendait aux maisons de jeu. jNloi , j'établissais ce mannequin dans la bergère et j'allumais la lampe. De votre fenêtre , vous regardiez souvent ; vous admiriez la patiente activité de Son Honneur.
— Assez ! interrompit mistress Lowter. Pourquoi me dire cela mainte»nant?
— Pourquoi? Xe me comprenez-vous donc pas ? Ce qui vous a trompée, Vous, sa femme, ne peut-il tromper le monde?
La veuve pencha sa tête sur sa main ; une foule de pensées douleureuses se pressait dans son cerveau. Elle souffrait cruellement du présent? l'avenir était là, devant elle, plus funeste encore et dépourvu d'espoir. Anna, sa fille bien-aimée, allait connaître le malheur. Néanmoins, quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour prononcer un refus.
— Ce serait un mensonge aussi coupable qu'inutile, dit-elle avec découragement.
— Coupable peut-être ; inutile, non.
Ceci fut dit par Thomas Bage, qui se présenta tout-à-coup. Mistress Lowter recula effrayée.
— Ne craignez rien ; je sais ce dont il s'agit, reprit Bage en montrant la lettre ouverte ; vous pouvez compter sur moi.
Il braqua son binocle sur le mannequin, et l'examina duraiit quelques secondes avec une scrupuleuse attention.
— Sur mon honneur! s'écria-l-il enfin, j'y serais pris tout le premier. Ce diable de patron! qui l'aurait cru capable?... Toby, mon ami, vous avez eu là une lumineuse idée, et vous êtes la perle des serviteurs... Laissez-nous.
M. Bage possédait le talent de se faire haïr de tous. Toby éprouva une forte tenialion de lui rétorquer l'ordre qu'il venait de recevoir; mais quinze ans de domesticité doniploraienl le plus énergique naturel : il n'osa, et sortit. Mistress Lowter. distraite par son chagrin, ne prit pas même garde à l'entrée inconvenante de Bage, non plus qu'à l'insolence de cet employé qui donnait des ordres dans sa maison, en sa présence.
Bage avait son dessein. Une fois débarrassé du vieux valet, il se mit en frais d'éloquence pour persuader mislress Lowter ; plus l'idée semblait, extravagante au premier aspect, plus il serait difficile d'en soupçonnée l'exécution ; on était sur de la discrétion de Toby ; lui, Bage, prendrait connaissance de la comptabilité secrète du banquier cl dirigerait la maison ; niistress Lowter se chargerait de la signature. — Il fallait bien qu'elle fît qui.'lque cliose! — Et, à tout prendre, en contrefaisant l'écriture de son mari, elle ne commettait point un faux : elle serait parfaitement certaine de remplir les engagemens pris sous ce nom, qui était le sion d'ailleurs. En définitive, œ n'était là qu'élargir un peu, à soji profit, le sens du mot succession.
Bage dit cela, et beaucoup d'autres choses incomparablement plus concluantes; il avait si grand désir d'arriver à ses fins qu'il se surprit, cette fois, à parler couramment. Mistress Lo\\ ter refusait toujours. Enfin, en désespoir de cause , le commis prononça le nom d'Anna : — la pauvre mère ne résista plus.
De cette façon, les trois ingrédiens qui enlrentdansla constitution d'un banquier se trouvaient créés : son corps, ses livres et sa signature. Impossible d'imaginer une résurrection çlus complète.
Dès le lendemain, en effet, la mystérieuse armoire fut vidée ; on affubla le mannequin d'une robe de chambre, et on l'assit dans une bergère. Connue on ne pouvait le faire voir au dehors, on abattit la cloison qui séparait le cabinet des bureaux, et celte cloison, remplacée par un vitrage à peine diaphane, permit d'apercevoir le profil perdu de M. Lowter. qui semblait méditer profondément.
Bage avait deviné juste : l'absurdité de la ruse éloigna tout soupçon. J.orqu'on vint à trouver étrange la retraite indéfiniment prolongée du biujquier, on ne supposa point sa mort ; ou le crut fou. Ce fut pour la maison une première cause de discrédit.
Une autre, plus désastreuse encore, prit naissance dans les énormes et continuels délourneniens opérés par Thomas Bage. Misfress Lowter fut sévèrement et vite punie de la faiblesse qu'elle avait mise à suivre les conseils de cet homme. Chef suprême do la maison, il recevait tout, employait une misérable part des receltes aux besoins d'urgence, et s'attrijbuait le reste, reculant les paiemens, et détruisant à plaisir le plus puissant crédit que jamais homn)e d'argent eùl fondé par sa probité réeÙcou prétendue, l'eter LowitT avait disirait lui-même autrefois de fortes somna.'îi; mais il s'était toujours arrêté là où commençait le danger ; Bago, lui, s'était dit : En six mois, je veux être miUi'Muiaire. il agissait en ouuséquence. Le banquier avait traité sa maison conu))c on fait d'une forêt ; il la grevait de coupes excessives, mais réglées; de telle sorte que, les recettes comblant le vide sans cesse, devaient lytarder indéfiniment sa ruine. L'ancien premier commis, devenu maître irson tour, et n'ayant rien à ménager, introduisit aveuglément la hache dans les lieux réservés» mit bas taillis C(nnme futaies, et fil sauter justjn'aux souches. Ce fut une véritable et stupide dévitstation. L'esprit de Bage étroit, njên)e dans U «moeplion du mal, avait rêvé un million : peu lui importait, pour lo conquérir, de jeter au vent le centuple de cette somme.
Puis, le million conquis, Bagc désira un autre million : il devint insatiable; il s'attacha comme un polype au cœur de la maison mourante, et ■ résolut de ne lâcher prise qu'au dernier jour.
Mistress Lowter put suivre pas à pas cette œuvre de carnage pécuniaii'e. Outre que l'ancien commis ne prenait point la peine de se cacher, la veuve était forcée de sanctionner par sa signature chacun de ses brigandages. Elle souscrivait les effets, Bage encaissait leur montant. Si quelquefois , stimulée par la pensée de ses enfans, elle hasardait une timide résistance, l'ancien couunis, insolent, impitoyable, lui énumérait complaisammen t les peines portées par le code anglais con très les faussaires
— Ma chère dame, de quoi vous plaignez-vous ? disait-il ensuite : vous voyez bien que je vous épargne.
Six mois après la mort du banquier. .Bage poussa l'impudence jusqu'à chasser mistress Lowter de son appartement pour s'y établir lui-même. Cet appartement, comme on sait, cominmiiquait avec le cabinet de Peter Lowter : ceci détermina le choix de Bage. 11 voulut veiller par lui-même à la conservation du gage de son pouvoir usurpé. En outre, il trouva une perverse et misérable joie à entasser le fruit de ses déprédations dans la caisse de son ancien maître.
Celte caisse, magnifique comme tout le reste de l'ameublement, avait une serrure à combinaisons , ce qui était peu commun à cette époque. Lors de la disparition de M. Lowter, on n'avait point retrouvé la clé non plus que celle de la porte masquée qui lui servait à rentrer chez lui, au retour de ses excursions nocturnes. Cette dernière porte, désormais inutile, demeura oubliée; mais la caisse fut ouverte, et le mécanicien qui l'avait construite fournit une nouvelle clé. Elle demeura affectée à l'usage exclusif de Bage. Par le fait, la maison Lowter pouvait s'en passer.
Bien que l'ancien commis poursuivît son œuvre sans pitié, il nourrissait depuis long-temps pour miss Lowter un sentiment qui avait taule la fougue de l'amour, sinon ses autres caractères. Cette passi{m , loin de plaider en faveur des victimes de sa cupidité , l'excitait à redoubler de zèle. Il se rendait justice, et, désespérant d'être aimé pour lui-même, il pensait, chaque fois qu'il arrachait à mistress Lowter un lambeau de fortune, détruire une possibilité de refus. Quand il eut son million, U aborda la question, et fut péremptoirement repoussé.
— Elles ont trop encore, se dit-il, et je n'ai pas assez.
Et sa caisse s'encombra d'or et de billets; la maison Lowter se prit à chanceler sous le poids d'un discrédit naissant- Bage renouvela sa demande, et n'eut point un meilleur succès. Il tenait en caisse sa vengeance et sa consolation.
Cependant, comme si la maison n'eût pas porté en soi assez d'élémens de ruine, le bruit se répandit que M. Lowter était fou. Ce fut le coup mortel ; un retrait général de fonds força de suspendre les paiemens. Pour ne rien négliger, on envoya des cormmis à l'étranger, avec charge de recouvrer des créances oubliées aux temps de prospérité : c'était une ressource illusoire.
Bage choisit ce moment suprême pour offrir encore sa main. Cfette fois, il croyait l'emporter de vive force. Nous avons assisté à la scène où mistress Lowter fit justice de ses prétentions. Ce résultat imprévu le transporta de fureur. Pour un si sanglant outrage, la mendicité ne lui sembla plus une vengeance suffisante; il menaça la pauvre femme qui osait défendre contre lui l'avenir de son enfant. Par malheur, si odieuse que fût la menace, Bage était homme à la tenir.
— J'ai trois millions, se disait-il en quittant mistress Lowter; j'aida^ vanîage sans doute. Que Dieu me damne si je permets a personne de dk'e non à un homme tel qvte moi !
Comme il rentrait dans sa chambre, il crut entendre un bruit inusité dans le cabinet de son ancien patron. Il se précipita : le cabinet était vide.
Mais, lorsqu'il voulut, suivant son habitude de chaque jour, donner un coup d'œil à sa caisse, il eut beau tourner et retourner la clé dans la serrure, la caisse ne s'ouvrit point.
— Que veut diie ceci? niurniura-t-il on pâlissant. Quelqu'un aurait-il pénétré?... Mais non. c'est impossible. J'aurai nioi-nitjne dérangé la semire. Demain il sera temps de s'occuper de cela.
Le lendemain, Thomas Bago avait oublié la serrure. Toute la nuit, il avait roulé dans sa lèio des projets de vengeance. En s'éveillanl, sa première idée fut de se rendre chez mistress Lowter pour lui faire une dernière sonnnation.
— Si elle s'obstine, pens;i-t-il,le coroner aura son rôle au dénouement de la comédie. Une fois la chère dame en prison, nous verrons si sa fille se fera prier pour devenir mistress Bage.
Avant de sortir, il jeta un coup d'ail dans le cabhiet de M. Lowter. Le mannequin était là. terrible témoignage contre la veuve si Bage en venait à la dernière extrémité. Il ferma la porte à double tour pour s'assurer de cette pièce importante, et monta l'escalier.
Presqueau même instant, la boiserie du cabinet craqua légèrement; la porte masquée cria sur ses gonds hors d'usage, et deux hon)mcs entrèrent.
— C'est à peine si j'en crois mes pauvres yeux, dit l'un d'eux d'une voix basse et tremblante; se peut-il que Votre Honneur soit ressuscité!
M. Lowter, — c'était lui-même . — mit un doigt sur sa bouche, et le vieux Toby dut faire trêve aux prolixes manifestations de son étonnement. Après s'être assuré que la chambre de Bage était vide, le banquier revint vers Toby.
— Je comprends ceci, dit-il en iuontrant le mannequin ; explique-moi le reste :
Toby savait, à peu de chose près, tout ce qui se passait dans la maison. Il raconta les manœuvres de Bage et leur déplorable résultat. Le banquier ne put retenir une exclamation de rage en appreuaut la suspension des paiemens.
— Il y a ici de quoi les reprendre! dit Toby en frappant sur la caisse. Lowter secoua la tète.
— Trois millions, dit-il. Sans la confiance, que sont trois millions pour la maison Lowter?
Il tira de sa poche une clé et voulut ouvrir la caisse. La clé de Bage, tordue et brisée, était restée dans la serrure. Un imperceptible sourire dérida le front du banquier.
— Le drôle est venu, murmura-t-il ; j'ai bien fait de prendre mes précautions.
Puis, s'adressant au vieillard, il ajouta :
— Ce Bage est un audacieux coquin; il sera puni... Par qui faisail-il imiter ma signature?
Toby prononça bien bas le nom de mistress Lowter, Si la physionomie du banquier n'eiàt été une sorte de masque inunobile et muet, en cet instant elle aurait à coup sûr exprimé le plus vif dés;vppointement. Après quelques secondes de silence, il fil signe a Toby de sortir.
C'était la seconde visite que Peter Lowter faisait à son ancienne retraite. Lors de sa fuite, il avait conservé, par hasard et sans dessein prémédité, la clé de la porte masquée et celle de sa caisse. La veille, il était arrivé à Londres, et, à peine descendu de voiture, il s'était introduit dans son cabinet. Sur la roule de Douvres h Londres, il avait pu se convaincre, par les conversations des voyageurs , que Stevenson ne l'avait point trompé : le crédit de la maison" était ébranlé, lui-même passait pour fou. Néanmoins, A prit espérance en trouvant la caisse pleine. A tout événe-
ment, il changea la combinaison de la serrure, ce qui empêcha Bage de pouvoir ouvrir.
Dans cette situation critique, l'esprit du banquier s'était brusquement réveillé en lui; il avait résolu de soutenir, si ruiné qu'il fût, l'édifice de son crédit. Ce sentiment lui rendit son ancienne énergie. L'homme du spleen et du suicide disparut tout à coup pour faire place au hardi spéculateur, dont l'audace habilement calculée, avait autrefois dompté la forlune. Mais le récit de Toby dut changer son espoir en découragement. Il ne s'agissait plus d'étayer un crédit chancelant, c'était une maison tombée ^u'il fallait relever; plus cette maison avait été puissante, plus sa chute était lourde, plus sa résurrection impossible. Lowter, seul dans son cabinet, se promenait à grands pas ; la sueur découlait de son front ; pour la première fois, la terrible agitation de son âme mettait du feu dans son sang et faisait éiinceler son regard.
— Et le faussaire n'est pas Thomas Bage ! disait-il. La vengeance même, tout m'échappe à la fois ; le misérable est à l'abri des lois humaines !
— Un bruit soudain se fit dans la chambre voisine. Le banquier saisit ses pistolets et s'élança vers la porte. En ce moment d'exaltation , seul avec Bage, il n'eût reculé devant aucune extrémité. Il levait le pied pour briser la clôture lorsque la voix de mistress Lowter se fit entendre.
— Pitié ! disaitfelle. suppliante ; au nom de Dieu, je vous demande pitié I
— Moi, reprenait Mage avec un calme méprisant, je vous demande la main do miss Anna.
Peter Lowter colla son oreille à la serrure; l'effervescence était passée; son flegmatique visage avait repris son immobilité.
— Ecoutez, ma bonne dame, disait encore Bage. La question est simple; mon dessein est irrévocablement fixé. Faites ce que je vous demande, sinon je vous dénonce à l'instant même comme faussaire. Or, dieu merci, j'ai là une preuve que le magistrat ne peut récuser.
— Le mannequin, murmura Lowter dont le front s'éclaircit tout à coup. Mistress Lowter s'attachait à Bage et disait avec larmes :
— Je ne puis... Oh ! entendez-moi, Thomas, je ne puis. Fortune, crédit, quand il s'est agi seulement de ces choses, je vous ai laissé faire ; mais mon Anna, ma pauvre enfant ! sacrifier son bonheur !.-. je ne puis.
— Alors, veuillez lâcher mes vêtemens ma chère danie; je vais me rendre de ce pas chez le magistrat.
Le bruit cessa ; Bage était parti. Peter Lowter se releva; il avait peine à contenir sa joie.
— Décidément, dit-il, je ne suis malheureux qu'au jeu.
Le vieux Toby, toujours aux aguets, se trouva là pour secourir mistress Lowter, qui succombait à son épouvante. Quand il l'eut reportée dans son appartement, il voulut rejoindre le banquier. La porte secrète était fermée en dedans. Désespéré, Toby regagna précipitamment la chambre de Bage. A travers la serrure, il put s'assurer que le cabinet était vide; le mannequin seul était à sa place.
— Dieu ait pitié de nous! murmura le vieux serviteur. Le seul homme qui pût nous venir en aide nous abandonne !
Mistress Lowter, à l'aide de)Toby, avait péniblement remonté les marches de l'escalier. Elle était chez elle, entourée de ses jeunes enfans, d'Anna et de Stevenson, qui venait d'arriver. La pauvre femme, suffoquée par ses pleurs , ne pouvait prononcer une parole. Anna ignorait tout ; elle n'osait interroger sa mère. Pour Stevenson, il essaya de gauches, mais franches consolations ; et, comprenant vaguement que Bage était la cause de cette douleur, il offrait de le tuer en duel, ou de tout autre façon qui agréerait à mistress Lowter. Le vieux Toby contemplait tristement cette scène, et répétait à part lui sans se lasser :
— Dieu ait pitié de nous!... Si seulement Son Honneur avait voulu.. Ce fut, dans Oxfort-Street, un étrange scandale, lorsqu'on vit un offi-
IZj LE BAXQIIEII DE Cl HE.
cier de la couronne, oscorté de trois consfables, francliir le seuil de la maison I.nwfoi-. Kn Angleterre, ofi les synipatliies coninicrciale? sont développéi^onlre mesure, la chute d'une grande maison est toujours vivement ressentie: mais, si cette chute est aco-on)pagnéede symptômes violons, l'émoi devient général : on s'ameute au devant du seuil; on s'attend presque a voir sortir, cloué dans une bicre. connue un mort de la veille, le cadavre de cet être fantastique mais respectable, le crédit.
Ici le dénouement prenait une tournure dramatique. La maison déclinait depuis long-lJ'Mips : mais son chef, pour rtre fon. n'en restait pas moins un lionnOt<; homme aux yeux du public. Que venaient faire ces néfastes visages de magistrat et de constables? NVùl-il pas mieux valu laisser le niorilxmd exhaler en paixs(»n dernier souffle?
Telles étaient les charitables pensées d'une centaine de badauds de toutes les classes attroupés devant la porle extérieure. Pendant cela, Bagc avait introduit h^ g<'ns de la justice ; il atteignit le premier étage et lit s<irtir les employés, qui s'empress('rent de grossir la foule au dehors.
— Monsieur. votre accusation est grave, dit le magistrat; je vous laisse le temps de la réflexion : persistez-vous à la soutenir?
Au lieti de répondre. Bage essaya d'ouvrir la porte du cabinet qui donnait sur les bureaux. La trouvant fermée, il brisa une vitre et souleva le rideau.
— Voyez! dit-il.
Le mannequin apparut. Le magistral et les constabies connaissaient personnellement Peter Lo\vl<'r : la copie était si merveilleusement exacte qu'ils demeurèrent indécis. Il fallut l'immobilité du bloc de cire pour les convaincre que le banquier lui-même n'était point devant leurs yeux.
— Voyez! répéta Bage. Depuis un an. voilà ce que recouvre la signature de là maison Lowter. (le stratagème coupable, inventé par la veuve...
— L'apparence est en effet contre elle, interrompit l'oflicier de la couronne; mais la justice A'eut l'évidence. Faites que nous puissions entrer.
Le vieux Toby n'avait pu modérer son impiièle curiosité: il était descendu a pas de loup. Bage aperçut sa tète chauve à la porle des bureaux.
— Une hache! dit-il.
Toby ol.éil àcontre-co'ur. Bage se saisit de la hache; un des supports de la cb'ison vilree lomlia. L'oflicier de la couronne entra aussitôt par celle brèche, suivi de Bage et des constabies. Toby s'appuya, défaillant, contre la muraille : une larme vint à sa paupière.
— Si seulement Son Honneur avait voulu!... nuirmxira-l-il d'une voir désolée.
— Et maintenanl, dit Bage, la justice est-elle satisfaite? Ce témoignage laisse-t-il après soi quelque doute?
Pour donner plus de force a ses paroles, il frappa un coup violent sur l'épaule du mannequin, qui se dressa lentement sur ses pieds.
Bage bondit en arrière et vint tomber, demi-mort de frayeur, auprès du vieux Toby.
— Longue vie h Sun Honneur! s'écria celui-ci avec enthousiasme.
— Que me voulez-vous? demanda fraidement Peter Lowter au magistrat ébahi.
C.e dernier, dans son trouble, se tourna vers les constabies ; les constabies se tournèrent les uns vers les autres. Tous les quatre toussèrent en chaur.
îilo ferez-vous la gnkc de me dire ce qui vous amène ? répéta le
banquier.
— liiin cher monsieur... commençai le magistrat avec embarras.
— J'ai nom Lowter, et n'aime point la familiarité , interrompit celui-ci.
— Monsieur Lowter donc, c'es' à la requtte de cet homme...
— Cet homme est un scélérat ou un fou. Je m'en doutais; ses paroles viennent de m'en donner la certitude... Est-ce tout?
— C'est tout.
L'oftîcier de la couronne salua profondément et fit mine de se retirer; Bage, pétrifié, était incapable de prononcer un mot ;Toby exhalait sa joie en un rire homérique; le banquier réfléchissait. La scène qu'il venait do jouer n'était point une puérile comédie; en se mettant à la place du mannequin, il avait agi d'après une plan rapidement mais ingénieusement combiné. Les circonstances aidant, il allait, en quelques minutes, relover son crédit abattu et mettre à néant le désastreux résultat d'une année d'absence.
— Monsieur, dit-il h l'officier delà couronne qui sortait, veuillez mVînitendre à mon tour.
— On n'entre pas! crièrent à ce moment plusieurs voix dans la rue. Peter Lowter ouvrit la fenêtre et vit ses domestiques occupés à contenir la fmile sans cesse croissante des ciu'ieux.
— Laissez entrer tout le monde! dit-i! en se penchant au dehors. La foule se précipita aussitôt dans l'escalier.
— Vous ne pouvez penser, reprit Lowter en s'adressant au magistraft, que , sans dessein . je vous aie lai^isé violer mon domicile et prendre d'assaut ma retraite. En venant , vous m'avez fait plaisir, monsieur ; j'avais besoin de votre présence.
Les bureaux se remplissaient peu 'a peu; quelques têtes dépassaient la brèche, attentives, avides de voir et d'écouter.
— J'avais besoin de la présence do tous, continua le banquier en élevant la voix. Plus grand sera le scadalc, plus il nie sera profitable. Un homme, un ingrat que j'ai long-temps comblé de mes bienfaits... Je parle de vous, Thomas Bage. ..Un scélérat avait médité la ruine de ma maison- J'ai vu avec douleur diminuer une confiance acquise par quinze années de probité; je m'étonnais, ignorant que j'avais sous mon toit un ennemi actif, acharné, infatigable. Il m"a fait passer pour fou. puis... en vérité, ce dernier acte désarme ma colère, tant il prouve clairement la démence la plus complète... il m'a fait passer pour mort ! Qu'espérait-il de ce grossier mensonge? Je ne sais, et, pour ma part, je vois là un indice d'incu- ■ rable folie... A cause de cela, monsieur le magistrat, tout en vous le livrant, j'appelle sur lui les miséricordes de la loi
L'auditoire était considérablement grossi. Chaque visage exprima l'admiration la plus prononcée pour cette généreuse mansuétude.
— Voila une parole qui vous fait honneur, monsieur, dit le magistrat.
— J'accepte ce témoignage, reprit Lowter avec dignité ; je crois le mériter, monsieur, car je n'ai pas tout dit encore. La calomnie n'eût point suffi à renverser l'édifice de mon crédit ; cet homme a employé la fraudei Il a osé, à mon insu, retarder, suspendre les paiemens, lorsque ma caisse était pleine, il a osé !...
Un murmure d'indignation interrompit le banquier. Impatient de frapper le coup décisif, il feignit de se méprendre et de voir là une marque d'incréduHté.
— Vous ne me croyez pas ! dit-il d'une voix pleine d'amertume. De la calomnie , je le vois , il reste toujours quelque chose . et cet homme n'a pas travaillé en vain...
Tout en parlant il s'était avancé vers la caisse, qu'il ouvrit. L'asseniblée resta comme éblouie à la vue de son cotitenu.
— C'est à moi! c'est mon bien! s'écria Bage, retrouvant quelque force dans son désespoir.
Il voulut parler, mais la clameiu- générale lui imposa rudement silence. Une expression de conuuisération profonde vint à la physionomie de Lowter.
— A lui! murnuira-t-il de façon à être entendu. Sa folie ne peut plus
?tre mise en doute! Si le malheureux disait vrai, ce serait contre lui une foudroyante accusation : comment les économies d'un simple employé pourraient-elles atteindre le chiffre de 130.000 liv. sterl.?
— Trois millions! exclama l'officier de la couronne.
— Trois millions ! répétèrent les constahles et la foule.
— La caisse ne contient pas heaucoup davantage, dit Lowler avec modestie; mais c'est le courant; en vingt-quatre heures je puis tripler cette somme; en huit jours je puis...
Une acclamation enthousiaste, universelle lui coupa la parole ; le magistrat lui-même se surprit à crier hravo. Les constahles furent obligés de protéger Bage, que la foule proposait d'étrangler, séance tenante.
Nous dirons tout de suite que Uage, traduit devant le jury , essaya de soutenir sa cause. 11 parla de faux, de suicide, de maisons de jeu. Le banquier Lowler dans une maison de jeu ! C)n n'eut garde de le croire. II f)arla aussi du mannequin de cire. (]ette idée parut à tout le monde prodigiousement bouffonne, — et Bage fut enfermé dans une maison de fous.
Londres entier sut l'histoire. Les journaux la racontèrent avec des variantes plus ou moins heureuses, sous la rubrique qui fait le titre de ce véridique récit. A la Bourse, ce fut un sujet inépuisable de conversations. Le crédit de la maison regagna et franchit de beaucoup ses anciennes limites. Il n'y eut pas jusqu'à cette retraite sévère à laquelle s'était condamné le banquier qui ne vînt ajouter à sa popularité dans la ville. Non seulement Peter Lowter était désormais pour tous un homme fabuleusement riche, il était aussi un eccenlric man, ce qui est avantageux plus qoe nous ne saurions dire :
Robert demanda et obtint la main de miss Anna. Les débats du procès de Bage lui démontrèrent jusqu'à l'évidence que le diable en personne s'était joué de lui à Paris. De peur de raillerie, il tut soigneusement son aventure.
Peter Lovster était le plus heureux dos hommes. La vue de sa famille, qu'il avait sauvée d'un affreux malheur, était pour lui la source de vives et pures jouissances. Il mena pendant un mois la vie d'un patriarche.
Le trente-unième jour, en s'éveillant , il vit un magnifique rideau de brouillard suspendu derrière sa croisée. Il bâilla longuement et se leva. Tout, dans sa maison, lui sembla insipide et fastidieux : le vieux Toby parlait tntp. misircss Lowter pas assez; Anna devenait pédante ; Steven- *>on seul gardait son esprit de la veille : c'était donnnage. Tant que dura la journée, le banquier bâilla assidûment ; le soir, il se coucha de bonne heure et s'endormit en bâillant. Il rêva qu'il bâillait.
Ce que voyant, il reconnut le spleen, et prit son parti en gentleman. Le lendemain , luislress Lowter reçut, par les mains de Toby, une seconde édition du billet mortuaire que "nous avons transcrit plus haut.
Huit jours après, les échos de l'hôtel Mcurice furent éveillés par une double détonation. Dans la chambre que nous ctmnaissons, on trouva Peter Lov/ter étendu sur le planciier. Près de lui était une table supportant les restes d'un copieux déjeuner et un paquet de cure-dents. — 11 faisait du brouillard.
Mistress Lowter ne désespéra point trop à la lecture de la lettre cidessus; le vieux Toby cligna de l'œil cl dit :
— 11 reviendra.
En attendant, mistress Anna Stevenson a pris du corps; elle possède six enfans, dont l'aîni-e, blanche et blonde fille, est nubile. La maison V. Lowter, U. Stevenson et compagnie prospère, et n'a point sa pareille dans l'univers entier.
FIN