H. DE LATOUCHE
lia Diligence de Bordeaux.
— Tout ce que vous voudrez, disait, à l'avocat Dumeyril, le plus intime de ses amis; je ferai tout ce que vous voudrez. Je me résigne même à être ambitieux pour votre compte. Mais avant que nous parlions des élections qui vous occupent, et des travaux de l'Assemblée constituante, laissez-moi vous confier certains détails de ma vie depuis un mois. Il y a un mois que nous sommes séparés, et j'ai tellement Thabitude de m'ouvrir à vous , Dumeyril , vous êtes si complètement ma conscience , qu'il me semble, quand vous ignorez mes petits secrets, que je me cache quelque chose à moi-même.
Dumeyril tisonna , en souriant , le feu demi-étcint de son grave et solitaire cabinet, et il approcha sa chaise par un mouvement d'intérêt, ou de curiosité attentive.
— Et puis, reprit l'interlocuteur, bien que ce que j'ai à dire n'ait peutêtre pas grande importance, je suis bien aise de l'éventer auprès de vous, ne fût-ce que pour lui ôter la solennité d'un mystère. Vous me reprochez d'être solennel, de traiter gravement les événemens de cette vie: je sens que je me corrigerai. Quand on a dissipé par la parole la vivacité d'une impression ; quand on a fait partager le parfum de sa fleur, ou montré le sang de sa chélivc blessure , il semble que la valeur des choses soit à moitié évanouie. Si j'étais poète, je ne coniierais mes créations à personne;
2 GaANCÏSEtVC.
je me ganierais d'épancher d"a\ cincr» et de dépoospr muo âme. J'éviterais de parler mon gciïk>. Il nu' seiuLle que si j'avais dil une fois mon sujet , je ne le irailerais plus. Crovez-vuus qu'il y eût des témoins dans l'atelier du sculplour, quand la Galathée devint vivante?
— Je crois . malgré vos dénégations . et peut-être à votre insu , que voas êtes poète, dit Dumeyril. Il vous manque le rhythme, et quelque savoir-faire dans l'arrangement des mots; mais c'est comme si on soutenait que Mozart n'a pas le génie du musicien, parce qu'il joue assez mal du violon, il ce que j'entends dire.
— Je ne suis , répondit l'accusé , qu'un homme fort ordinaire : seulement, je n'ai pas tous les jours la résignation de mon éiat. Je rêve parfois mieux que ma destinée n'a promis d'accomplir. Je comprends le talent sans le pouvoir atteindre. Je ressemble h l'homme qui aurait entrevu le ciel un jour, et qui consumerait le reste de sa vie dans la vaine attente de le revoir. Je ne représente qu'une médiocrité manquée. en ce sens que je n'ai pas l'intrépidité d'orgueil qui accompagne ordinairement cette vocation. Je resterai toute ma vie immobile en présence d'une œuvre que je voudrais faire, en adoration devant l'incréé.
— Les délicats sont malheureux, mon bon ami : rien, dit La Fontaine, ne saurait les satisfaire. Aussi, vous voilà près à loucher votre trentième année, sans que vous ayez pu choisir une carrière, ou voulu accepter un emploi que vos talens, votre probité, votre caractère, auraient pu rendre utile au pays. Vous l'èvez un monde qui n'est pas; des amitiés exallées, des femmes pures et immédiatement tombées du ciel. Hors notre Uaison. conmiencée des l'enfance et presque instinctivement formée, vous n'avez rien aimé depuis l'âge de raison. Voire réserve sur le point de la galanterie est même si bizarre, permettez-moi de le dire, si empreinte de timidité, et. comme disent les autres, de bégueulerie, que je suis quelquefois ennuyé quand on me demande le nom de vos maîtresses. \'olre sagesse m'embarrasse , votre pudeur m'expose à rougir. Un croit , Dieu me pardonne, que tous vos manteaux se sont usés au métier de Joseph ; et il y a de nos amis qui offrent de parier que vous possédez, Henry, ce ridicule trésor que Newton emporla au tombeau.
Un franc éclat de rire interrompit ces reproches, et le futur député se hâta de répartir : — Gî qu'il y a d'impayable dans la mercuriale et l'àpropos des soupçons dont on m'honore . c'est la confidence même que je viens vous fjiire et le sujet de mes préoccupations d'aujourd'hui. Rassurez-vous, mon pauvre confident ; je suis aussi mauvais sujet que nos camarades. \'ous pouvez me réhabiliter près d'eux. Mais je ne vois pas , connue eux, le bon goût d'afficher ses faiblesses et de s'en vanler. Ils se croient des jouissances imparfaites, tant que le monde n'y est pas initié, si on ne niédil pas de leurs plaisirs , si on ne prévoit pas d'avance jusqu'à l'heure des félicités qu'ils colportent. Moi, je blâme l'inioléiance de leur cynisme. En toutes choses, le myslèrc me semble une grâce. (Jue voulez-vous , si la fleur que je préfère n'est pas celle qui s'étale le long des sentiers , el si un fruit perd de sa saveur , parce qu'il a été touché , effleuré par un autre regard que le mien?
— Hélas ! ce sont là des trésors de misères cl de déceptions. Guérisse/, toutes ces susceptibilités, mon ami. I là lez- vous, je vous l'ai dit quelquefois . d'occuper des loisirs qui vous dévorent , d'arracher voire ^ ie à ces conteniplalifms maladives, el de vous vouer à l'ulih;. — 11 faut, par exemple , vous laisser nonimer député de la Gironde à notre Assemblée législative.
— Kh ! mon Dieu , si vous y tenez fort , dit le rêveur, qui se numlraii plus jeune que son âge. nous en cuiserons dans un moment; mais n'oiii)liez pas que je viens demander conseil.
Il s'agit d'une circonstance assez misérable, j'en convions; mais encore
faut-il que j'en sorte avec cet air dégagé , ces convenances d'homme du monde . et un certain sang-froid dont la fatuité me manque.
— Bien obligé , dit Dumeyril. Je ne refuse mes consultations à personne; et surtout, dans la juridiction de cette bonne ville de Bordeaux- Parlez , mon client. Mais la soirée avance , les premiers froids de novembre sont déjà piquans; laissez-moi permettre à Marie de ranimer le feu , de rajuster la lampe , et même de déposer là , si vous voulez bien le partager, le souper modeste d'un véritable habitant de port de mer r du vin de Sauterne et des huîtres fraîches.
Marie entra. Elle parut regarder d'abord l'ami de son maître, comme si elle avait quoique oftîcieiix renseignement à lui transmettre ; mais Henry n'ayant pas eu l'occasion de tourner les yeux vers elle, Marie, soit incertitude ou timidité, se retira comme elle était venue. C'était une fille encore jeune et de fort bonne grâce. Bonnet artistement plissé, tablier coquet, cliaussure irréprochable; elle laissait voir dans tout son air une assurance modeste, qui n'est jamais étrangère à la gouvepiante d'un garçon. La médisance veut quelquefois sui-prendre dans l'accent protecteur du maître un peu de cette philosophie à la Diderot, de ce patriarcal abandon que voulaient alors remettre en honneur certains encyclopédistes., à l'exemple sacré d'Abraham et d'Agar ; mais Henry avait démêlé là , depuis long-temps, le choix purement éclairé de l'homme de goût qui ne peut avoir qu'un seul domestique , un besoin de soins plus délicats, l'espoir d'imposer une dépendance moins désaffec tueuse, et enfin, peut-être, quelque recherche des habitudes orientales, qui veut l'élégance des esclaves , et le plus possible de gracieux objets sous les yeux.
— Avant d'en venir à moi , poursuivit Henry, vous souvenez-vous . dites-moi , de notre pauvre condisciple Alphonse Durante! ? Vous savez quelles impérieuses raisons le décidèrent , il y a plus d'un an , à s'expatrier pour Saint-Domingue, afin d'y tenter la fortune , lui qui en était si peu avide ?
— N'était-ce pas, d-ii Dumeyri^, une histoire d'amour? On m'a conté qu'il était devenu foÂ4 d'une certgdoe A4'?lin'3 , dangereuse beauté assez célèbre dans ce pays, et laquelle , par exception , jie j. 'avilit pas sans doute accablé de ses rigueurs.
— Je crois qu'x\deline , ou madame Gravier, comme elle se fait appeler, du nom d'un médecin dont elle se prétend veuve, était maintenue dans son luxe par le vieux général de Blossac. Alphonse , épris d'abord uniquement de peinture, avait été assez sottement attiré à la campagne , et dans le château même où le vieillard passait la saison d'été ; le général, fort avare, désirait avoh" le portrait de sa belle, et n'imagina rien de mieux que de confier cette tâche au jemie homme. Le peintre devin i amoureux du modèle.
— On dit qu'au milieu de son délire , il se frappa de deux coups (jie couteau. Mais vous devez savoir ces détails mieux qu'un autre , vous. Henry ; je crois me rappeler que ce sont vos bons soins qui ont prolongé ses jours.
— Je l'aurais voulU: Un matin que nous nous étions promis d'allei' chasser ensemble, je me rendis chez lui . sans soupçons des cliagrins qui le tourmentaient. J'avais bien démêlé qu'il était sombre et bizarre depuis quelques semaines ; mais on ne devine guère, à ce qu'il paraît, les peines de l'amour, que quand on les a subies. J'avais inutilement frappé, à plusieurs reprises, à la porte de son deuxième étage, et j'allais me retirer sans expliquer ce manque de parole et cette absence à cinq heures du matin , lorsqu'on descendant l'escalier obscur, j'eus l'inspiration de regarder par dessous la porte de cette chambre muette. Je crus voir le carreau humide. L'hôtesse de cette maison m'ayant assuré que le jeune homme était rentré la veille et d'assez bonne heure, je ne sais quollc terreur me saisit ; mais elle devint croissante en peu de momens ; j'appelai du
& CRANGENEUVË.
secour? oi je nie mis en devoir de pénétrer de force dans l'apparte- Tnent. Personne ne répondit : mais la porte céda à mes efforts, et c'était bien en effet du sang que j'avais vu ruissek-r. Alphonse gisait au pied d'un fauteuil. La perte de ses forces le tenait dans une léthargie profonde . et le médecin venu . nous eûmes mille craintes de ne pouvoir lui rendre ni la connaissance ni la parole. Je vous épargne les détails d'une maladie bien longue . et qui n'eut de terme que l'éloignement que s'imposa la victime; mais je ne saurais dire quelle impression m'ont laissée ses souffrances pendant les longues nuits que je l'ai veillé. Des rêves frénétiques, des cris, tantôt plaintifs et tantôt furieux, le nom d'Adeline répété avec horreur, amour et supplications. Ces tortures de l'insonmie . ces subites rougeurs de la fièvre, puis la morne pâleur d'un front caché dans des mains amaigries et humides : tous ces efforts d'une lutte effroyable m'ont laissé des images qui ne s'effaceront" jamais. .lamais je n'oublierai l'ardeur des vœux qu'il adressait à Dieu pour mourir. Je crois bien , et par les aveux mêmes du martyr aux jours de la résignation . et par les plaintes si éloquentes de son "délire , qu'Adeline n'avait jamais écouté favorablement ses transports, car elle avait dû être effrayée plutôt qu'attirée par l'impétuosité d'un tel amour; mais je ne saurais répondre que la ccxjuetterie ne fût pour autant que la beauté dans la complicité de ce malheur. Je me composai de cette ienime un portrait odieux ; j'aurais détourné vingt fois mes pas pour "ne point la rencontrer . si je n'eusse su qu'avant l'embarquement d'Alphonse , elle avait abandonné pour Paris cette ville de Bordeaux où trop de personnes la coimaissent.
— On assure qu'elle y est revenue , interrompit Dumeyril.
— Imaginez, poursuivit l'autre, qu'il y a trois semaines, quand je voulus quitter Lyon où j'ai séjourné un peu moins de temps que vous ne venez vous-même de passer à Bayonne , je manquai plusieurs fois la Toiture. J'aurais cru à quelque fatalité pour me retenir, si je n'avais très bien expliqué ces mécomptes par les intrigues qui commençaient déjà sur tant de points de la France, à propos des élections qui vous occupent. Ces intrigues emplissaient déjà tous les coches et toutes les malles de dépêches. Chaque chaise de négociant ou d'oisif emportait même régulièrement plus de compagnons de route qu'elle n'en pouvait humainement entasser. Je fus obligé de me faire inscrire à l'avance pour flre une fois sûr de mon départ, et on ne put me le garantir que pour le 28 octobre. J'attendis impatiemment cette échéance.
Je suis parti le 28 octobre. Le temps était déjà brumeux comme aux jours de l'équinoxe , et je me rappelle très bien qu'en traversant, à quatre heures du matin . cette silencieuse ville du Rhône et de la Saône, je fus accueilli par mille impressions fckheuses.
— Oh! vous, vous croyez aux pressentiniens , et surtout s'ils sont sinistres.
— J'avais tort cette fois; mais je prêtais l'oreille malgré moi aux gémissemens des deux fleuves, enflés et jaunis par les neiges des montagnes; ils semblaient menacer de couvrir leurs quais déserts. Sous mes pieds, les pavés blancs de pluie auraient, sans leur singulière petitesse , ressemblé rà et là à des pierres tunuilaires ; et des réverbères un peu rares balançaient leur ombre en criant sur leurs chaînes , comme des oiseaux de mauvais augure.
Il était temps d'arriver : on attelait la voiture sous la voûte d'un hangar, qui avait été unf niicieime église. Les voyageurs . plies dai..~ leurs manteaux, s'agitaiint d<'jà pour être en mi'sure de prendre t>xactement leurs places; et mal éciairés par les rayons d'une seule lanterne, il." ne^ ressemblaient pas mal aux âmes en peine de nos vieilles supei-slilions.
On appela tous ces vciyagcurs. J'entendis déliler on/e noms plus bourgeois, plus baroques k& uns que les autres ; et je me félicitais de la pro-
GRA.NGENEVVE. 0
ïonde solitude où j'allais me trouver au milieu de tant d'inconnus, quand la liste se termina par le nom de madame Gravier.
— Ahl ah! interrompit Dumeyril. Et vous ne manquâtes point de penser que c'était justement là votre héroïne , comme si ce nom n'était pas le plus ordinaire du monde , et si on ne rencontrait pas cela sur tous les chemins où l'on passe.
— C'est la réflexion que je fis ; mais sans calemboug , ajouta gravement le conteur.
— Vous auriez bien mérité , dit Dumeyril , que pour vous guérir du luxe de vos illusions ordinaires, la voyageuse se trouvât vieille et laide.
— Quoi qu'il en soit , j'avais été frappé à l'audition des deux syllabes de ce nom. Enm par un sentiment de curiosité autant que de politesse, j'offris ma place à la dame qui le portait. Ma place était bonne : c'était un des angles du carrosse ; la sienne se trouvait être la dernière. Cette civilité était gratuite. Je ne pouvais , dans l'obscurité , distinguer les traits de notre compagne : elle accepta. Je voulus franchir le banc du milieu pour aller la remplacer sur ce maudit siège qui traîne à reculons les voyageurs, mais : — Au moins , dit-elle, restez ici, monsieur. J'obéis, je m'assis auprès d'elle ; et personne ne fit de réclamations contre un cavalier qui venait de se montrer si Français.
Cependant l'odeur interne d'une voilure doublée de cuirs, et peut-être aussi le méphytisme de tant de chrétiens entassés , ne tarda pas à importuner ma voisine. Elle essaya de baisser l'étroit vasistas qui se trouvait à sa gauche ; la pluie, que le vent chassait, l'obligea à se retirer avec un petit cri de frayeur. Elle était jeune 1 sa voix venait de le promettre. Pourtant, un parfum de citron mêlé d'ambre émana d'elle tout-à-coup, et me fit redouter la petite-maîtresse déjà surannée. — Donnez votre main, dit-elle. Et dans les ténèbres où nous étions, elle avança la sienne timidement pour parfumer mon mouchoir. Mes doigts rencontrèrent une manche soyeuse de manteau : être frileuse est un pronostic équivoque I Puis je touchai involontairement la place d'un bracelet : j'espérai sur la perfection du bras. Enfin une main gantée s'appuya sur la mienne pour la soutenir; on pencha l'orifice d'un flacon, et je sentis la douceur tiède et veloutée de l'autre main qui était nue. C'était une main comme il n'en est donné qu'aux sultanes! — Pourquoi faut-il qu'une main n'ai point d'âge? •
Toutefois, cette mise en rapport, si chastement et si voluptueusement magnétique, éveillait mon imagination assombrie. Je résolus d'entamer avec 1 inconnue une de ces conversations à demi-voix que n'entendent pas même les indifférons les plus proches. Je cherchai long-temps, avec impatience et ardeur, un sujet d'entretien qui pût captiver son intérêt, et je crus l'avoir trouvé, quand le bruit presque insensible d'une respiration régulière m'annonça que ma voisine dormait. Je fus humilié de ce sommeil. Je me pris cependant à sourire en moi-même de la mobilité de nos Impressions et de l'inanité de ces fantômes que compose et décompose en un seul moment la plus dangereuse de nos facultés. Et puis le magnétisme du sommeil est si contagieux, que je finis par m'abandonner moimême, non pas au repos, mais à cette fixité de recueillement qui n'est déjà plus la veille , et participe des hallucinations du somnambule. Cet état ne fut ni profond, ni tranquille : le passé, que des analogies éloignées venaient de réédifier dans ma mémoire, se retraça comme matériellement à mes yeux, avec les couleurs que rendrait à un vieux tableau l'éclat transparent d'un vernis d'hier. Je retrouvais, dans sa chambre d'étudiant, Alphonse : je le voyais arracher encore l'appareil de ses blessures. En entendant retentir un nom connu , je crus assister à un de ces réveils de l'infortuné, toujours annoncé par un cri de détresse. Je re- ^nnus cette voix si touchante et si chère, et je rentrai par un frissonnement involontaire dans la plénitude de ma froide existence.
Quand je relevai les yeux sur rétrangère, elle sommeillait toujours; mais une lueur douteuse, le malin aux yeux gris, comme dit Shakspeare, (Titrait déjà dans la voiture ; et sous une large capote de soie pareille à la couleur du manteau , j'entrevis la figure calme et recueillie d un ange. Celte femme a vingt ans, des cheveux bruns, les sourcils admirablement dessinés, le nez un peu long, le front pAlo et candide, des Icatcs séparées purement par l'éclat à pemc visible des dents les plus belles ; et dans toute sa personne domine une expression de fierté pudique et de candeur.
A cette vue, je no me demandai plus rien : je n'interrogeai plus mes prévisions ni mes souvenirs , c'était elle. C'était la femme fatale par qui j'avais vu souffrir et mourir Alphonse. Car le pauvre insensé a trouvé la mort, des qu'il a eu touché ce qu'il appelait son exil, l'Amérique déserte.
L'émotion que j'avais sentie et qu'apparenunent je ne sus pas dissimuler assez tôt. ]irévint en ma faveur ma voisine, au lieu de la troubler. La politesse continua d'être notre sympathie, et, en peu d'heures, il s'établit entre nous une de ces fraternités si promptes à naître et si fugitives entre les voyageurs. Si vous avez surtout monté ensemble et à pied quelques longues collines, vous êtes amis intimes : au dernier roiai, vous ne vous connaissez plus. Madame Gravier m'interrogea sur Bordeaux , qu'elle me dit connaître à peine : je déclarai que je n'aurais pas l'honnem- de faire avec elle toute la route , et que je devais m'arrèter à Tulle, où m'attendaient de vieux païens : elle laissa voir naïvement quelqae déplaisir. .Moi. je tenais à confirmer son identité par une certitude de plus, et par exemple par celle que son nom de baptême était bien celui que j'avais tant de fois entendu implorer avec désespoir. J'usai d'une innocente supercherie. Elle m'avait prié de jeter au premier village que nous traverserions , une lettre oubliée par elle à la poste de Lyon ; je feignis d'étudier sur l'adresse la forme capricieuse de son écriture longue et Une , et je lui proposai de lui dévoiler son caractère sin* la simple inspection de ce symptôme. Je rencontrai . sans la blesser , des indications qui étaient trop justes pour ne pas la surprendre, et puis j'ajoutai que la figure et le maintien d'une personne ne révélaient pas moins clairement le nom qui lui avait été imposé à sa naissance. Monsieur, par exemple , dis-je on regardant mon vis-à-ATs, un honmie simple et assez suffisant, s'appelle infailliblement Théodore. Il en convint : j'avais rencontré Juste par grand hasard , et ma voisine de s'écrier :
— Et moi . habile prophète ?
— Vous, madame? à la couleur presque changeante de vos yeux, à la délicate finesse des maius que voilà, vous ne pouvez vous appeler autrement que... Adeline. ajoutai-je à voix basse.
— Vous vous trompez, dit-elle ! mais elle le dit très vite et en baissant ses longues paupières sur des joues devenues écarlates.
— Mon art. madame, n'est point infaillible ; mais avec des personnes indulgentes, j'aurais demandé pour rt-vanche une deuxième épreuves
— Voyons ! dit -elle.
Je déchirai un feuillet d'album et j'écrivis rapidement un seul mot. Je ne le présentai qu'à elle seule: je le lis avec une respectueuse déférence, et elle lut : « Menteuse. »
— Vous avez dit vrai, monsieiu', répondit-elle, et elle porta à ses dents le papi<-r iustli-nl. Mais pourquoi n'avoir pas dit tout de suite où nous nous étions reiiciintrés'?
— Je vous vois ce matin pour la première fois de ma vie, madame. On m'adressa un regard dv vengt-ance; mais il y avait aussi l'avçu
d'une séduction exercée. C'était uieoace ou caivsse, faiblesse ou nialioe, tourtcrellf ou wrpent. Je ne pus lui lépcmdre. même par un sourire, car l'image d'Alpluuise était revenue oppresser mu luémoire. Adeline f»t inlerdile Inug-leiups.
Que vous dirai-je, mon cher ? Je ne nie défendis pas iHflexibleiTïen.t du charme de sa présence et de son doux parler. Elle vit qu'elle allait faire une conquête, elle devint ravissante. Toujours poli, maiS' imensiWement familier, je devins son protecteur de voyage. Il y a dans cette conditien d'être assidûment aux côtés d'une femme, de respirer son air, de partager ses intérêts les plus positifs et ses pensées les plus vagabondes-;, iï y a dans ce contact incessant de l'àme et du corps, une électricité hâtive, qui ne saurait mesurer le temps conmie il s'appiécie dans les calculs ordinaires du monde. Vous nommeriez des personnes que vous cultivez depuis longues années , anciennes et très parfaites connaissances , avec qui vous n'avez pas échangé la moitié des épanchemcns et tiouvé, pour approfondir leur caractère, la moitié des occasions que m'offrait un voyage de trente heures. Ajoutez, si vous voulez, les unes aux autres, les entrevues successives que vous avez eues avec vos plus iniimes amis, et vous trouverez à peine que tous ces momens tomposent deux jours entiers. Et encore vos entretiens sont-ils séparés, refroidis par leurs propres intervalles, tandis qu'ici tout s'enchaîne, se prête la vie et se confond. Enfin, je devins amoureux le soir du deuxième jour. A la vérité, j'étais peut-être un peu descendu de mes nuages, un peu tombé de mon empirée ordinaire, et peut-être ce que j'admirais le plus dans ma compagne n'était-il que la jolie femme et le désirable trésor ; mais quand nous découvrîmes, à travers la brume de ce deuxième soir, les vieux clochers de Tulle, qui indiquaient le terme de mon pèlerinage , je résolus de le poursuivre, et de ne pas rompre le charme commencé. Quels aspects variés, quel riant univers m'avait suivi, en effet, le long de ces chemins monotones, entre les files étroites de ces arbres égaux qui semaient partout da terre de débris et de feuilles mortes.
Je dis à Adeline d'une voix émue , comme un homme qui craint à la fois de cacher et de trahir un secret : — J'irai maintenant jusqu'à Bordeaux.
Elle garda le silence.
Je déclarai cette intention au conducteur. — Impossible, répondit-il; vous n'êtes inscrit que jusqu'à Tulle , nous avons là une correspondance, et les places sont retenues par privilège; mais, demain, monsieur trouvera des occasions excellentes.
Madame Gravier ne parut pas prendre à ce mécompte un intérêt biien vif ; elle me laissa maudire mon sort, et affecta d'attribuer ma contrariété à la politesse; mais je crus démêler dans son maintien un sangfroid qui semblait dire : Observons; s'il se laisse arrêter par un premier obstacle et un si misérable inconvénient je saurai quels regrets je dbis attacher à la perte de cet admirateur. Une telle disposition de son humeur exalta singulièrement mon désir de la suivre. Enfin, plutôt que de rester innocemment à Tulle, et de voir s'éloigner le carrosse qui portait Adeline et ma fortune, je décidai le conducteur à me vendre, à prix d'or, sa place dans le cabriolet. Il le partageait avec un vieillard. Lui se réfugia sur l'impériale ; et nous reprîmes notre route au milieu d'une nuit plus noire que la première.
Qu'avais-je gagné cependant à m' associer au mouvement de cette diligence qui me séparait de ma compagne ? Nous étions étrangers comme les iintipodes, ou mieux, les habitans de deux maisons qui se touchent au centre de Paris. Si près et si loin d'elle, dans l'abandon oii j'allais cheminant, je me figurais quelquefois qu'elle pouvait bien sourire de l'exclusion que je subissais et aussi des intempéries d'un ciel qui n'épargnait guère son chevalier errant. Enfin, au milieu de l'obscurité e; de la tempête, au moment où vers minuit nous changions de chevaux pour la deuxième fois, une voix s'adressa à mon compagnon :
— Prendriez-vous pitié , monsieur, d'unj personne que le voyage, in-
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commode ? et voudriez-vous lui céder votre place au grand air pour la sienne qui est dans l'intérieur du carrosse ?
Le voyageur me renvoya cette prière , et me proposa d'obliger moimême la dame; j'eus, malgré mon trouble, assez de présence d'esprit pour alléguer un refus qui n'avait rien de trop absurde. Adeline , souriante et confuse, monta donc près moi.
Il faut avoir senti ce retour imprévu du sort . avoir passé par cette situation romanesque, avoir profité de cette péripétie, pour comprendre mon triomphe. Elle était là . seule à mes côtés, dans cet étroit et mobile refuge assiégé des vents, protégée à peine par les rideaux d'ime toile grossière, les mains déposées dans la mienne, le corps frissonnant contre moi, et sa seule volonté l'y avait conduite ! Aussi, l'air de novembre devint balsamique , il y eut des étoiles au lirmament noir. Nulle félicité n'avait approché pour moi de ce bonheur furiif : je ne m'étais jamais senti si loin de cette misérable terre où nous vieillirons.
— Ah ça ! mais, dit Dunieyril , vous êtes pris, mon pauvre philosophe ; vous parlez en véritable vassal.
— Un peu de patience, dit son ami : je fus initié, dans ceite nuit de confidena's, h des détails purement d'intérêt ; je sus, par exemple que la veuve allait à Bordeaux recueillir un faible héritage, et je crus comprendre que celait un dernier don de Blossac Mais je ne voulus pas me montrer plus informé de cette histoire qu'il ne me convenait de l'être. Il fallut bien dire qui j'étais; avouer que j'avais entendu prononcer son nom par Alphonse ; elle le nia, ou elle parut avoir oublié complètement l'irifluencc qu'elle avait exercée sur une malheureuse destinée.
Maintenant, mon ami, cette femme a placé en moi, depuis notre arrivée , une confiance étourdie qui me touche et qui m'embarrasee à la fois : elle m'a parlé de son sort ; elle m'a écrit sur les intérêts de son avenir. Je la crois désireuse de me plaire, avide peut-être d'une satisfaction inconnue pour elle : celle de se faire un ami ; de placer en quelqu'un sa confiance, ou. si vous voulez même et sans fausse modestie, de m'inspirer un sentiment plus tendre ; car la malheureuse doit être bien lasse de sa condition : désirée , jamais aimée ! Mais vous comprenez aussi combien le hasard l'a mal adressée, et si je suis la personne en qui son cœur flétri peut espérer. Eh ! bien , en attendant , je jouis égoistement de sa déception. Lui dire qu'elle se trompe, et que je ne puis avoir d'estime pour elle, ce serait de la franchise hors de propos, n'est-ce pas? Elle doit ignorer à peu près ce que c'est que la franchise. Et puis ce serait du déplaisir pour de la bienveillance , de la brutalité pour de la grâce. Pourtant j'ai certain remords de l'abuser ainsi, ou de la laisser s'abuser à moi. Je la rencontre fréquemment dans mes promenades et au théâtre; elle semble se multiplier sur mes pas. Dites-moi ce que je dois faire en cette occurrence toute singulière ? Je suis venu plusieurs fois chez vous avant votre retour pour vous exposer ce cas de conscience ; il me semble qu'il y a, dans votre expérience éprouvée, et dans la connaissance que vous avez de ma niaiserie, quelque ressource pour m'aider à sortir sans fausse honte de cette situation , qui n'est pas sans délicatesse.
— Vous a-t-elle invité à lui rendre quelques visites? dit DumejTil.
— Jamais. Et j'avoue que j'en ai été quelquefois surpris : mais, ce qui est peut-être plus bizarre, elle m'a demandé à porter chez moi, ellemême, quelques papiers, et des lettres sur lesquelles elle paraît désirer mon avis.
— Et qu'avez- vous répondu, chasiç jeune homme?
— J'ai répondu que. vivant en famille, et au milieu des exigences d'une petite ville, il me faudrait, pour la recevoir, consulter ma mère cl ma su'ur. — Vous avez une saur ! a-t-elle dit en rougissant : une mère! No consultez personne, monsieur, je renonce à l'avaniage que
GRANGENEIVE. »
je voulais obtenir. Une mère ! a-t-elle répété : et ses yeux se sont un moment humectés de larmes.
— Ah ! pleurer, voyez-vous, dit Dumeyril, c'est un des premiers talens de ces dames.
— Voyons! point d'ironie, et un peu de chaiùté chrétienne, Dumeyril; dites-moi bonnement ce que vous feriez à ma place, et mettez un peu de sérieux à conclure , puiqu'une de mes infirmités est d'être sérieux.
— Eh bien ! dit l'avocat , en prenant affectueusement la main de son client, voici sincèrement et fraternellement ce que je pense : Si vous racontiez à un autre ce que je viens d'entendre , il se moquerait de vous ; et, en hypothèse générale, il aurait complètement raison. Pourquoi diable, vous dirait-il, venez-vous me consulter quand vous n'avez rien à dire ? Si vous vous méprenez à ce point sur le manque d'intérêt qu'il y a dans tout ceci , c'est évidemment à cause de l'intérêt secret que vous y prenez vous-même, et peut-être à votre insu. Je ne vois, dans ces détails , d'autre importance que celle qiie vous y supposez. Sans ce plaisir inconnu de vous occuper d'un tel objet , vous garderiez le silence. C'est pour obéir à cet attrait occulte, que vous venez me faire un bavardage que vous donnez pour une confidence. Il n'y a dans votre voyage et ses suites, rien qui vaille la peine d'être seulement mis en drame ou en consultations. Pas de voleurs, pas de duel, pas même un rapt de la princesse. Mon ami . attendez que vous ayez un malheur à dévoiler , pour solliciter les conseils ou la pitié de vos camarades. Voilà ce qu'il vous dirait.
Eh bien ! moi , mon cher Henry , je ne vous tiendrai point un si dur langage; mais je vous avertirai franchement du péril. Cette femme a fait sur votre esprit, mais j'espère surtout sur vos sens, plus d'impression que vous ne le croyez. Il faut que l'ime de vos facultés vienne au secours de l'autre. Il faut éviter tout combat, pour ne pas être vaincu; ne pas lutter de peur d'accroître démesurément les forces de votre adversaire ; ne pas céder à l'attrait d'une vertu dangereuse , c'est-à-dire la tentation d'une abstinence friande. Gardez enfin de vous exposer à l'absence ; cédez à l'ennemi pour le vaincre, faites-vous son sujet pour en triompher; en un mot, craignez Adeline. Je démêle, mieux que vous ne pouvez le faire vousmême , quel poison elle a glissé dans votre cœur. Ne riez pas ! Croyez plutôt à la vieille expérience que vous inAoquez. La fable des Syrènes est peut-être devenue une histoire; il ne faut pas repousser votre penchant : il faut l'user. Il ne faut pas fuir l'enchanteresse : il faut la posséder.
— Diable ! dit Henry, si le conseil a ses périls , il a aussi ses avantages.
Son air était moitié piqué, moitié railleur.
— Je ne vous dirai point, ajouta-t-il, comme Orgon à Cléante : « Mon frère, ce discours sent le libertinage, » je dirai seulement que vous punissez durement mon ingénuité , et que vous prenez trop d'avantage sur le défaut que j'ai d'être im peu sentimental.
— Je ne raille nullement ; et je vous engage de nouveau à réfléchir, termina Dumeyril, en se levant pour accompagner son ami : car celui-ci avait déjà saisi le bouton doré de la porte , dans un mouvement assez précipité. Du reste, je ne suis pas plus surpris d'avoir un peu heurté vos susceptibilités, que je ne le serais si la nuit, qui porte conseil, ne vous ramenait à mes avis; et si vous persistiez à méconnaître mon dévoûment, même sous des formes qui vous blessent. Adieu. Demain nous dînerons ensemble , vous le savez : il s'agit d'une réunion politique ; et bien que nous n'ayons pas échangé un seul mot de l'objet spécial qui vous regarde, et nous intéresse tous, je compte sur votre exactitude. Je suis, comme vous savez, votre parrain devant les électeurs.
— J'irai! dit le fugitif, encore honteux d'avoir rompu la conversation brusquement, quand elle pouvait devenir importante. Il aurait bien voulu ne pas prendre congé si vite et revenir sur l'impression que sa vivacité
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avait pu produire ; mais ses pas descendaient instinctivement et involonlairenu'nl ro>calier. Diuuoyril . reslé sur le pallier supérieur . échangea avec lui un dernier adieu, plein de cordialité.
— .Monsieur, dit Marie en éclairant le visiteur sous la porte cochère , TOUS aurez société pour rentrer chez vous.
lies Électiuiis»
Le compagnon de voyage d'Adeline ressentait déjà ce que lui-mèrae avait prévu, c'est-à-dire riniportance affaiblie de ses énioiions révélées. Le genre de c^^nseil qu'il avait subi déconsidéra à ses propres yeux robjet d'une idolâtrie passagère. U était, d'ailleurs, d'autant moins empresse à s'engager dans des liens d'une nature tendre, qu'il en avait fait une triste épreuve. Ce qu'il savait des rapports ordinaires de la galanterie ne lui conseillait pas de tenter une seconde fois le sort. S'il n'avait pas toujours été étranger au sentiment qui dispose parfois de notre avenir , il ne le connaissait du moins que par ses ennuis. Il n'avait pas senti, mais inspiré l'amour. Il avait joué le rôle fâcheux de patient. Il existai! de par le monde une femme, dont le nom seul prononcé devant lui faisait naître la crainte, et presque la répulsion. Il est si cruel d'être le bui d'une prédilection qu'on ne partage pas , le tyran involontaire d'un esclave qu'on ne peut accepter ni plaindre ! On se débat ; on accuse la victime : elle met de la mauvaise volonté à ne pas se guérir, et de renlèiement h rester fidèle. Le mal qu'on souffre le plus impatienunent est celui qu'on cause. Le bout de la chaîne que porte le captif n'est pas le plus lourd des deux à soutenir ; enfin le rôle de victime est mohis insupportable que celui de bourreau.
Notre voyageur avait , dès sa première jeunesse , estimé beaucoup et cultivé l'amitié d'un honmie dont l'instruction profonde et les conseils avaient formé son caractère et perfectionné ses études : c'était M. Duvillars, pers«jnnage grave, et l'une des lumières du parlement de Bordeaux. Il allait souvent le voir ; et pendant les heures de conférences et de méditations, la femme du conseiller, qui se trouvait toujours là, s'était éprise du disciple. Un peu trop souvent, pendant que le mari parlait, elle rencontrait les yeux du jeune hoiiime , et elle avait fini par le distraire des leçons. L'étudiant en droit se rappelait que c'était ordinairement au moyen d'un miroir, porté devant elle par un meuble destiné à contenir son ouvrage, et qu'on appelait alors « bonheur du jour, » qu'elle opérait la fascination. Hctranchée derrière ce frèU' rempart , h l'abri de toute observation d'un tiers , elle avait si bien combine les lignes de rétleciion du cristal , que les regards furlifs se rencontraient là obliquement. J'en demande excuse à la gravité du héros politique que nous suivrons bientôt sur un autre théâtre , m;iis ce piège ne ressemblait pas mal à celui qui éblouit dans les champs tant de folles et imprudentes alouettes.
Excité par un point d'honneur toujours ridicule, quoique assez général, le jeune homme n'avait pas voulu rester au dessous des avaiici^ qui lui avaient été faites : il s'était cru obligé de n'être ni insensible ni chaste, et il s'était jeté , par élourderie et bravade , dans une suite de mauTais pas inextricables. C'était à donner vingt fois par jour s<in bonheur à tous les diables. Une pareille liaison , flétrie dans son germe et morte avant d'avoir été couronnée, n'avait pas produit une heure, un seul moment de félicité. Un s'était quitté avec remords et colère, et sans se pardonner
GfeAXGENË«VÉ. If
d'atoir été si malheureux ensemble. Malgré la discrétion intéressée du vainqueur, ce secret n'avait pas été si bien gardé que toute la petite ville n'en eut été informée, à peu près; et quand les amis du martyr voulaient plaisamment lui faire peur, ils venaient tout à coup, au milieu d'une promenade ou d'un bal , lui dire à l'oreille : — Sauve-toi , voilà madame Duvillars !
Ce qu'on ne savait pas , car on lui aurait épaigné cette odieuse raillerie, c'était que le vénérable juge avait découvert ce secret , et que, dans une explication provoquée malgré son grand âge, il s'était jeté et embarrassé lui-même sm- le fer de l'offenseur : on avait explique sa mort pat une chute de cheval.
Toutefois , devenue veuve depuis un an , la douairière avait repris un affreux courage, et espérait ramener l'insensible par l'appât d'un mariage splendide. Us étaient cependant , en matière d'opinions , placés aux deux extrémités de la chaîne politique. La baronne Duvillars était ai'istocrate ; mais, dans sa présomption incurable, elle se flattait quelquefois encore de modifier l'indifférent en toutes choses. Elle l'avait devancé à Paris ; mais ses amis et partisans dans la ville de Bordeaux, où elle gardait beaucoup d'influence, avaient été faits confidens de sa pensée secrète. Ils s'apprêtaient en cette circonstance à contribuer, à l'insu même du candidat, à le faire nommer député. Il s'agissait de l'attirer dans la capitale et de le convertir.
Le lendemain de sa conversation avec Dumeyril, il se rendit au comité de l'élection , sans rancune contre le philosophique donneur d'avis . et assez flatté au fond du cœur d'avoir été choisi par lui, au nom de tant d'honorables citoyens, pour être le dépositaire de leur grave mandat. La France était tout entière occupée alors de la régéuératiou qu'elle se flattait d'obtenir. Nous touchions à la fm de l'aimée 1791 ; et l'assemblée qu'avait illustrée Mirabeau, allait être remplacée par celle qui prit le nom de législative.
L'ami de Dumeyril était à peine connu des électeurs : la confiance improvisée qu'il inspirait tenait en grande partie à la considération de son parrain dans le collège. L'avocat n'avait pas voulu a])andonner sa clientèle et sa fortune pour les chances d'une carrière périlleuse; mais, consulté par un grand nombre de notables , il lui avait été facile de transmettre à un autre les suffrages qui lui étaient primitivement dédiés. Henry , bien que le compatriote aussi de tous ces citoyens convoqués, n'avait presque point vécu parmi eux : c'était , sans raideur de caractère et sans bilieuse misanthropie , un honuue de mœurs naturellement simples, mais sauvages.
Privé de son père dès l'âge tendre, il s'était voué à sa mère, à sa sœitr, à l'étude. Cet intérieur solitaire avait été le centre de sa double ne, intellectuelle et positive. Il était sincère et cordial si on venait à lui, mais il n'allait au devant de personne ; quelque fierté , mêlée de beaucoup de réserve . l'aurait empêché de chercher à plaire à ses égaux , et de briguer immodestement leurs suffrages. Il savait répondre aux affections qu'il ne sollicitait point ; les soins de l'amitié lui étaient agréables, mais rarement utiles , et nécessaires , jamais. A le voir affable et poli , on l'eût dit fait pour les succès du monde : il n'estimait que la solitude. Ce n'était pas aux nommes qu'était adressée la secrète tendresse de cette âme . c'était à la nature. Contemplatif plutôt qu'expansif, il y avait toujours un trésor préférable pour lui à l'intimité la plus douce : c'était l'isolement. Il lui avait été donné d'aimer le silence des bois , le spectacle du ciel ; Dieu avait fait de Ces choses ses compagnons et ses consolateurs : c'était là son refuge , c'était la patrie de sa pensée. Le sentiment le plus antipathique pour lui était cette bienveillance universelle et banale, la fausse monnaie des gens de probité. Quelqu'un avait-il envers lui des torts? il ne s'en étonnait guère, il ne s'en irritait point ; mais tous les liens étaient désormais brisés.
12 GBA.NG£r(EUV£.
Ce n'était pas l'effet d'un ressentiment , mais le regret d'une illusion perdue. 11 souffrait qu'on s'amoindrît, qu'on se désenchantât. Inconsolable et non pas inflexible , il excusait sans peine , mais il ne pouvait effacer. Son cœur était indulgent, mais sa mémoire impitoyable. L'oubli, enfin, était une faculté précieuse qui lui manquait. Avec les dispositions de cet esprit, avec ce genre de caractère et cette prédilection pour le studieux silence, ce candidat devait être un homme de perfectibilité et d'avenir ; et c'était en effet, en 1791, le contemporain du siècle où nous voilà.
Une assemblée nombreuse était déjà réunie quand ce postulant d'espèce nouvelle entra à l'hôtel-de-ville.
— Messieurs, dit Dumeyril , en prenant son ami par la main avec une gravité douce et sereine, je vous propose, pour votre mandataire, le plus sage de nos condisciples : Henry Grangeneuve.
On s'empressa autour du couple attendu impatiemment; on fit un accueil flatteur au candidat, et des questions se croisèrent, des explications subitement demandées se heurtèrent dans des sens les plus contradictoires.
— Mes collègues , disait un gentilhomme que la nuit du 4 août avait dépossédé de tous les intérêts de sa vie , ses titres, il faut faire rapporter au plus vite les décrets de l'Assemblée constituante : l'aristocratie est la base des états. En conservant une monarchie à la France, que le roi soit constitutionnel , je le veux bien ; il y a peu de mal à abaisser le pouvoir de la couronne. Mais fortifions les intermédiaires entre ce pouvoir et le peuple ! Le protecteur du peuple, c'est la noblesse indépendante.
— Eh! certainement, répondait un armateur, voyez-la, cette noblesse, éviter déjà le péril et émigrer avec émulation. Comment prouve-t-elle son dévoùment au pays? en s'en éloignant le plus possible. N'est-ce pas celui qui fuira le plus vite qui aura été le plus fidèle ? II faut retenir ces tètes poudrées, accaparer un peu tous ces frimas, ou confisquer provisoirement leurs biens.
— Empêchez donc plutôt, dit un vieillard, les belles dames de la cour de recruter des déserteurs ; car si elles envoient à Coblentz tous leurs amoureux, ce sera dépeupler la France.
— En effet, dit Dumeyril, on n'est plus écoulé d'elles que sur la promesse de s'exiler. Elles n'ont qu'une seule réponse à qui veut leur faire la cour : — Faites vite, mon gentilhomme, et partez.
— Et puis, ajouta lui autre, on expédie des quenouilles aux traîneurs.
— Il serait bien temps, reprit le marin, d'établir une ordre nouveau.
— Ce sera, répliqua son adversaire, un désordre qui vous attirera sur les bras toute l'Europe et vingt-cinq ans do guerre.
On porta jusqu'au candidat lui-même des questions devenues si directes, et on l'invita à exposer ses vues avec tant d'instances, qu'il comprit qu'il était de sou devoir de ne mettre aucune réticence dans cette sorte de profession. Sans emphase donc, comme sans timidité hors de propos, il expliqua en ce peu de paroles sa pensée.
Mais il faut dire, avant toute chose, que si l'homme de la retraite imposait par son caractère et sa fermeté une confiance entière, il était loin d'être un orateur exercé. Il parla sans habiles liaisons d'idées, et ne montra guère de supériorité que celle de la raison.
— Si j'avais, dit-il, l'honneur de siéger dans le sénat, j'irais m'asseoir au pied de la statue de la liberté, les yeux tournés vers l'Orient. Je pense qu'il faut gouverner pour l'avenir et non pour le passé : le présent n'est pas la suite du passé, c'est le commencement de 1 avenir. — La royauté nie paraît une institution finie. Je ne médis point de la nécessité qui a pu l'instituer jadis ; elle a dû être utile ; mais je la crois usée. C'est la jument du paladin qui n'avait qu'un seul défaut, celui d'être morte. En France, un roi ne peut plus que le mal : il a perdu tout prestige. Déjà renversé du trône de ses pères, c'est sans sincérité qu'il s'appuie sur la base couslitu-
tionnelle : aucun effort humain ne pourrait lui rendre en même temps l'honneur et la puissance. Votre roi le sait ; il sait qu'il ne peut exécuter le pacte juré, et qu'il a tout à redouter des conséquences de son mensonge. La royauté ne peut reparaître en France que pour être combattue et odieuse, c'est un pouvoir fondé sur l'avilissement des hommes. Que lui reste-t-il? La volonté d'entraver les affaires par un ridicule veto, et la liste civile pour corrompre. Par respect pour son ancienne grandeur, achevez la royauté qui n'a plus chance de vivre.
Espérez-vous qu'un prince né absolu chérisse et défende jamais vos jeunes libertés? Ce serait aspirer à l'absurde. Un roi ne se modifie pas ; une cour n'est pas conigible. De la paît de votre monarque ébranlé, chaque faute sera désormais irréparable. C'est une situation qui, selon l'expression de Hume, ne peut convenir à la fragile nature de l'homme. Cet
plus qu'un moyen de le garantir : c'est de le détrôner. S'il reste roi, il devient traître ; et si vous êtes humains, craignez l'avenir.
Pour la guerre, ajouta-t-il. si j'avais l'honneur d'être député, je voterais la guerre : unique moyen de placer tous les partis dans une situation franche. Qui n'est pas pour vous est contre vous. Les champs de bataille absorberont les hommes turbulens et stériles, les caractères sans but, les âmes cupides de désordres et d'argent. Il faut aux idées de la la France le baptême de la victoire ; il faut, sous peine de tomber au dernier rang, qu'elle devienne la première nation du monde. — Pour vos transfuges titrés, de quoi vous informez-vous ? n'ayez pas peur de ces ûls ingrats : ils iront former des cadres d'armées, spéculer sur quelques grades, mais aucun marquis ne se fera soldat. Si leur fuite désorganise aujourd'hui le paiti royaliste, pourquoi nous en plaindre? Un jour ces étrangers de l'intérieur reviendi'ont chercher la pitié dans une patrie dont la gloire se sera faite sans eux. Ils auront abandonné leur maître et seront responsables de son sort. Laissons pariir tout ce qui ne peut s'accUmater à l'égaUté, tout ce qui craint le jour où la vertu et le talent seront aussi des privilèges. Ils demandent protection pour la France ? à qui ? aux étrangers qui ont partagé la Pologne. La France accomplira sans eux plus de grandes choses en dix ans , qu'elle n'a pu le faire en trente règnes. Il ne faut qu'unir sa force matérielle et sa pensée, l'âme et le corps de ce siècle ; et son âme, c'est l'opinion répubUcaine.
Cette courte et brutale harangue excita des mouvemens fort divers dans l'assemblée. Mais le plus grand nombre des auditeurs en fut ému dans un sens assez favorable, et l'élection de Grangeneuve parut décidée dès ce moment. Deux hommes, toutefois, s'y opposèrent : l'un se nommait Lacombe, instituteur sans élèves, homme de médiocrité et de sang. Il reparaîtra plus d'mie fois dans cette histoire. L'autre était un dessinateur avorté, pessimiste en toutes choses, ne voyant dans un chef-d'œuvre que ses défauts, dans un frère que ses faiblesses, dans le soleil que ses taches. Lacombe voulait faire élire un ancien banquier, Sébastien Delcroz, homme de connaissances profondes et de ressources en matières de ûnances. C'était une sorte de talent dont la France avait grand besoin à cette époque , mais ce négociant était obéré par ses prodigalités envers des femmes. Lacombe avait partagé son luxe : il voulait rétabhr une fortune, ou du moins un crédit, dont il espérait abuser encore.
Pour le dessinateur, toute la portée de sa vocation était de calomnier et de nuire. Irritable et bavard comme un portier, à quelle hauteur dans les arts pouvait s'élever un si piètre élève de David? Il avait le front diauve, le nez énorme et le masque étroit : cette figure ne présentait qu'un profil sur toutes les faces. Il n'avait de sa vie approché de femm:s que celles qu'on achète, et sa fatuité consistait à se vanter de ces faveurs-là. Quelquefois même, rebuté par les moins abjectes, il était ré-
fil GRANGENEt'VE.
duit à imaginer ses bonnes fortunes. On l'appelait le Narbonnais. Il était le plastron habituel de toutes le? moqueries d'atelier. Il s'était fait peintre celui-là. comme on s'établit mercier. Il avait pris pour vocation son opiniâtreté de pierre lithographique et sa patience de mannequin. Toujours prêt, selon lui. a enfanter quelque merveille et n'accoucliajit jamais, le téuesuie ridicule de son esprit fossile rappelait un peu la ridicule maladie de ces paiiens qui attendent incessamment de M. Purgon un service dont Poiuceaugnac est si effrayé.
Le Narbonnais fit du député qu'il fallait élire un portrait absolument opposé aux qualités qui distinguaient Grangeneuvp. Il voulait un légiste, docteur profondément versé dans les langues, afin qu'il appréciât, disait-il, la constitution de tous les peuplos et pût ét\idier les coutumes dans chaqiie idiome original. C'était toujours, et selon sa coutume, un juge à ne vanter que les qualités absentes, et à ne saisir que les infirmités.
— Il y a des individus ainsi faits, disait Dumeyril en l'écoutant parler: s'ils passaient dans im sentier bordé d'un côté par des roses, ils n'auraient de faculté «lu'à respirer de l'autre quelque fétide odeur. Abordez quelque réputation que ce soit devant ce pauvre diable, il voudra la salir en harpie. Son érudition est exclusivoment déprisante, et son admiration négative. Ce qu'il sait de ^'irgile par exemple (s'il sait quelque chose de Virgile), c'est qu'il a emprunté des imagos à Théocrite et à Homère ; de Raphaël: c'est qu'il connut, avant de composer les loges, quelques dessins tirés d'Herculanum ; de La Fontaine: qu'il imitait Boccace; et de Molière, qu'il avait lu C}Tano de Bergerac.
Mais le moment de procéder au scrutin ariivé, le candidat modeste se retira. 11 alla errer le long des rivages de la rade et s'abîmer dans ses habituelles rêveries. Il sentait bien qu'il avait manqué jusqu'ici un but à son existence, une occupation virile à sa pensée : mais l'idée de renoncer à son obscurité et de s'éloigner de sa famille se peignit à son imagination tout à coup comme un rigoureux exil. Il se repentit d'avoir cédé aux avances qui lui avaient été faites, et se prit à espérer que sa nomination échouerait. Ainsi la vie est t issue d'inconséquences et do contradictions. Si nous étions consultés sur notre avenir, nous l'éioufferions avant qu'il pût naître. Le seul charme du voyage est-il de ce qu'on ne sait pas le chemin ?
Mais l'incertitude a aussi sa fatigue ; Grangoneuve voulut sortir de la sienne, et se rappiocha à pas lents du lieu des séances électorales. Tout était devenu silenci".>\ autour de cette enceinte. Déjà étaient éteints ces flambeaux qui avaient embrasé tant de fenêtres ; l'obscurité et l'abandon avaient reconquis ce vieil édifice. Étonné et plus inquiet, il regagna le quartier reculé de sa demeure ; mais il saisit bientôt de loin les accensd'uuf musique triomphale : elle partait du seuil même de s;i maison si tranquille, (^en était fait : la sérénade saluait le nouveau député.
— Ainsi, lui dit une voix triste qui l'arrêta à quelque distance, vous aile/ partir l>ientôt. monsieur, encouragé par les acclamations de ces novateurs. Puissiez-vous un jour, et quand votre mission sera remplie, itvenir dans la ville natale sous des auspices aussi favorables !
Grangoneuve reconnut le vieux gentilhomme qui avait élevé ses prétentions pendant la séance ; il s'approcha de lui. moitié par déférence nmers un citoyen dont le vo'U avait été trahi en sa faveur, et moitié afin de se dérolier, à ses côtés et dans renfoncement d'un portail, à l'empress<Mnenl que sa présence n'aurait pas manqué de soulever.
— Vous voilà donc, poursuivit le manpiis de G***, mêlé aux adversaires de l'ordn^ public ! vous voilii du parti de ceux qui n'ont rien contre eeiix qui pos^èdeul! Vous, qui faites nombre dans les honnêtes gens, allez-vous déserter leur cause?
— Monsieur le marquis, dit Grangeneuve, adoucissant le son de sa
voix pour déguiser quelque amertume, et séparer son interlocuteur d'ime catégorie tout ironique : les honnêtes gens, dans l'acception politique du mot, ne sont bien souvent que des lâches. Ils se trouvent de la supériorité parce qu'ils sont égoïstes. Leur vertu consiste à étayer tout abus encore debout, à courir au secours du plus fort, et à se faire partisans du vainqueur. Ils appellent ordre l'injustice appuyée sur la force. Le plus jnéprisable citoyen me paraît celui qui sacrifie l'honneur à la tranquillité, notre avenir à son bien-être, la prospérité de ses enfans à la paix où il veut croupir. Honnêtes gens, dites-vous ? si vous faites consister la probité dans le hasard qui vous a donné un père, et dans le soin que vous avez de ne jamais prendre la tabatière du voisin dans sa poche. Moi, je la mets ailleurs, la probité ; je la vois dans le zèle à faire participer aux mêmes destinées toutes les créatures de Dieu, et à ne pas plus retenir à son frère sa part d'intelligence et d'avenir que sa part de pain.
— Vous vous flattez, dit le marquis, de changer la science politique, et de rendre toutes les conditions sociales meilleures : vous tomberez dans un abîme.
— Il se peut, répondit Grangeneuve, que l'avenir soit pénible, et la transition mauvaise : je n'en sais rien ; mais ce que je sais trop, c'est que la monarchie, telle qu'elle est devenue, est infâme ; c'est qu'elle est, pour ce pays, un régime d'abjection. Faut-il, parce qu'on peut tomber dans les ronces, ne tenter jamais de sortir de la fange ? Voilà iquatorze siècles que vous gouvernez pour nous; quatorze siècles que le noble exploite le vilain ; quatorze siècles que vous vous nourrissez des sueurs et du travail d'autrui : essayons d'un autre régime. A nous, s'il vous plaît, de tenir un moment les cartes ; vous avez usé le tapis politique jusqu'à la corde.
— Je vous laisse, dit le marquis ; je craindrais que la passion démocratique ne vous emportât : vous me traitez comme si nous étions ennemis personnels.
— Nous devrions l'être, répondit Grangeneuve. Je rougis quelquefois de celte mollesse de cœur qui permet tout commerce facile entre les adorateurs de divinités si rivales. Les partis se méprisent donc bien, qu'ils se tutoient ! Les haines politiques sont les seules qui soient généreuses. Faut-il se haïr pour un tort matériel, un procès de mur mitoyen, un mot qui aura blessé quelque susceptibilité vaniteuse ? Pitié ! Mais si je méprisais ce qui pour vous est raison, justice et droit ; et si vous combattez ce qui fait l'objet de mes espérances et de mon culte, comment serions-nous assez lâches pour nous toucher la main ?
— Il y a peut-être quelques beaux rêves au fond de votre folie, dit le geutilhonmie ; mais vous voudrez étouffer les factions, et vous en deviendrez les victimes. Adieu !
— Cela se peut, termina Grangeneuve prêt à s'éloigner : im orateur, dont je vais être le collègue, a déjà dit que nous n'avions pas fait entrer dans nos calculs l'avantage de vivre long-temps. « Ce n'est pas pour vieillir que Ton déclare la guerre aux rois. Nul homme n'a jan^ais, sur la terre, défendu les droits de l'homme inpunément. »
A la Crâee «le llieii.
Rentré seul, et presque furtivement dans sa maison, Grangeneuve alla trouver sa mère et sa so:'ur. Il en reçut de silencieuses élréinles: elles n'osaient ni se plaindre de l'honneur qui investissait le chef de la famille, ni s'applaudir d'un événement qui allait le séparer d'elles. Sou-
pirer et le prossci dans ses bras, était toute réloquence du cnmbat maternel. La même convicti(m politique était loin, du reste, d'occuper ces (rois cuurs ; mais chaque personne respectait dans l'autre l'autorité de la conscience. Henry dormit mal, et s'enferma tout le jour suivant pour échapper à la preniière imporiimité des visites, h des curiosités puériles, et peut-être h l'mdiscrétion des conseils. Pnis une crainte de plus en plus dominante de remplir mal son mandat s'empara d'^ sa modestie. 11 comparait souvent dans son hésitation l'existence paisible qu'il abandonnait pour la vie tunuiltueuse de Paris : un monde où il serait inconnu, une arène de passions, un désert d'affections lidèles. Au lever du jour suivant, il sentit le besoin de mettre quelques objets extérieurs entre lui et la fixité de ses réflexions.
Dans cette disposition d'humeur, il monta à cheval et prit son chemin par les rues les plus détournées, afin de gagner la déserte promenade qui s'étend vers la route de Rayonne. Quand il fut hors des murs et devant un horizon plus vaste, loin d'augmenter, sa confiance en lui-même diminua. Il eut plus sincèrement que jamais le regret d'avoir accepté un poste émiuent : il se trouvait si peu de chose en présence du ciel et du monde !
11 voyait, à une distance fort grande, marcher devant lui deux cavaliers qui s'éloignaient d'un pas rapide. Étonné de ne pas les reconnaître à la première vue, car tout le monde se connaît dans une ville de province, et surtout les gens qui sont en rapport de fortune, il résolut de les rejoindre pour se distraire, et il piqua vivement son cheval. Rapproché de cin] cents toises, il distinguait déjà les vêtemens d'une amazone, il voyait flotter un voile vert, et il reconnut, par la distance où se tenait son compagnon, le second cavalier, que celui-ci était simplement un domestique.
L'amazone était Adeline, Grangeneuve pensa à prendre un sentier qui donnerait à sa com-se une direction différente ; mais il pouvait avoir été signalé à son tour et cette première pensée de fuir, cette conscience d'ime appréhension sans objet , l'irrita contre lui-même au point de lui faire continuer sa route avec une assurance qu'il s'exagérait. 11 se traita comme il en agissait quelquefois avec son cheval favori. Quand un objet vague, le tronc couché d'un saule, l'ombre d'un oiseau qui passe, le reflet du soleil dans un ruisseau agitait le noble animal, quand, les oreilles en avant et les naseaux ouverts, il faisait \m écart pour passer, Grangeneuve domptait sa nature ombrageuse et rebelle ; et le ramenant devant le fantôme de sa peur, il le lui faisait flairer, reconnaître et braver.
— Monsieur, dit Adeline à Henry, dès qu'ils furent à la portée de la voix, il était écrit que je devais aujourd'hui vous voir. J'ai pensé à vous toute cette matinée ; je vous ai adressé un billet pour avoir vos conseils sur une petite acquisition, importante pour moi : et vous seriez certainement a cette heure occupé à lire chez vous mon griffonnage, escorté de contrats et de titres, si je n'avais pas été destinée à une meilleure chance encore.
— Disposez de moi, madame, dit avec réserve le nouveau député.
Ht toutefois, il n'avaU pu se défendre de jeter sur Adeline un long ngard. en l'abordant. H demeura frappé de la séduction nouvelle que lui prètuit l'exercice animé de l'équitation. Ses joues étaient plus vermeilles et ses yeux plus brillans : l'intrépidité et la grAcc inspiraient tous les mouvemens de ce corps souple et léger. Il obéissait harmonieusement aux ondulations de la course ; et Adeline semblait plutôt un oiseau rapide planant au dessus de son cheval, qu'une faible femme emportée au hasard.
Au bout de quelques instans. apparemment satisfaite d'avoir donné les preuves de son adresse, elle modéra d'elo-mème l'allure du coursier, le flatta de sa main charmante, et le mit au pas en le rapprochant fratcrnelement de celui que montait Grangeneuve. ■■
— Vous me voyez, dit-elle, la plus heureuse personne du monde! Depuis hier, monsieur, j'ai un cheval, un cheval à moi ! il est jeune et presque indompté encore : il est beau, n'est-ce pas? Mon Dieu! que j'ai de joie à vous le faire voir ! Je ne me flattais guère d'une si prompte rencontre. Je sais que vous aussi, vous aimez les chevaux. Toute la vie, j'avais rêvé un andalous comme le voilà, la robe miroitée, les crins abandonnés au vent ! Le premier profit de mon héritage a été employé à me procurer ce trésor. Regardez-le donc, mon bel espagnol : il s'appelle Hernandès. Il ne me coûte que dix mille francs ; et vous savez si les assignats commencent déjà à perdre de leur valeur.
— Dix mille francs ! dit Grangeneuve.
— Oh ! ne me grondez pas : je vais visiter, aujourd'hui même, un petit bien de campagne afm de placer le peu que je possède et ne plus rien dépenser follement. J'ai été élevée en enfant gâté, monsieur; et si je ne me hâtais de prendre un parti sage, je serais Capable de dissiper en six mois ce qui peut suffire à toute une vie heureuse et tranquille.
Henry s'informa avec détails de projets si bien conçus, et apprit en effet qu'il se trouvait à quelques heues de Bordeaux une" ferme, des vignes, un manoir à peu près philosophique, et dont le prix pouvait tenter un modeste acquéreur.
— Savez-vous ce que vous devriez faire ? ajouta la jeune veuve, les yeux vivement ouverts et tout le regard caressant : venir avec moi jusqu'à ce petit domaine, l'examiner pour moi. Ce n'est pas tout que les titres soient en règle et qu'on ne m'ait point trompée sur le prix des baux ; il faut encore que le site me plaise, et que vous me donniez vos plans pour des réparations intérieures. Je vous devrai mon bien-être ; venez : vous aurez été mon architecte, et je me souviendrai de vous quand je serai bien vieille.
Il y avait, dans cette proposition si impromptue, quelque chose de sincère, et, si nous osions le dire, de si bon enfant, que nul n'aurait pu se défendre de l'accueillir.
— A vos ordres , dit Grangeneuve. Et à l'expression de son sourire, Adeline lui tendit la main.
Les voilà cheminant, côte à côte, en étourdis camarades; et, pour être revenus de bonne heure à la ville, ils allongèrent doucement le pas de leurs chevaux. Si vous avez jamais voyagé ainsi près d'une femme, je ne dis pas dans les allées poudreuses du bois de Boulogne, où les dandys qui vous croisent, et les calèches qui se heurtent, vous obligent sans cesse à des préoccupations de sûreté et de vanité, mais dans des chemins verts et creux, sous la voûte des buissons chargés de prunelles, vous savez qu'il n'est rien de plus amical et de plus doux. Tantôt il faut éclairer la route de votre compagne, couper devant elle avec la cravache les fils de la Vierge, puis la laisser passer la première, à -son tour, afin qu'elle choisisse le moins périlleux sentier , et éviter les branches qu'elle menace gaîment de vous renvoyer. Cette marche est une succession d'incidens qui ressemble parfois aux capricieuses évolutions de nos danses. Et puis, que la conversation est libre et aisée du haut de ce piédoslal mouvant qui livre à vos regards le paysage agrandi ! Placé à la gauclio de l'amazone, sa position même à cheval la tourne coquettement vers vous : un pied furtif, un genoux témérairement avancé, tout est péril, grâce et at- U-ait autour d'elle. Les chevaux même se sont animés à se suivre, ou ils s'agacent en marchant Tun près de l'autre : tout s'associe dans ce groupe aventureux : et si le sol uni vient à solliciter un temps de galop, ne diraiton pas \m seul être disparaissant dans le poudreux nuage, ou sous les profondes allées d'une forêt? l'our moi, je ne voudrais pas plus confier celle que j'aime à un adroit cavalier, qu'à la profane élreinte d'un valseur.
Mais Adeline et son compagnon s'occupaient d'intérieur.
^8 GRANGENEIVE.
— Vou> allez partir, disait la jeune feuinie : je sui\Tai vos succès du fond de ma retraite oubliée. Pour vos plaisirs, je ne pourrai m'en faire une bien juste nuage : je n'ai jamais vu ce Paris où vous allez perdre vos souvenirs anciens e^ nouveaux.
— Ouoi ! vous n'avez pas vu Paris ? s'écria Grangeneuve étonné. On m'avait dit... Je croyais savoir...
— Je n'en ai même jamais eu le désir, dit Adeiine d'un ton simple et détaché. Je suis si accoutumée a savoir que l'idée qu'on se fait d'une chose est au dessus de toute realité, que je me résigne désormais k fermer l'àme et les yeux, à ne lire que les Mille et une ^uils, à n'habiter que le pays des chimères.
— Mais, cependant, je croyais que. pour échapper aux chagrins... pardon... causés à ses parens par la maladie d'.Uphonse, on vous aurait conduite... -
Adeiine parut fort occupée à rajuster la gourmette de sa bride ; et. penchée ainsi en avant, elle mit assez long-temps l'encolure de son cheval entre elle et le regard attentif de Henry.
Quand elle se releva avec grùce : — Vous douliez-vous. monsieur, ditelle, de tous les amis qui étaient présens h votre élection ? Il y en avait de bien cachés dans la foule, et les plus obscurs n'étaient pas les moins heureux... peut-être les moins attristés aussi, ajouta-t-elle. d'un triomphe qui vous exilera.
— Comment! vous étiez à l'assemblée?
— Je vous remercie de me reconnaître dans ce portrait de vos amis. Oui, monsieur, j'étais à l'assemblée ; j'ai vu se croiser les intrigues, les jueneurs agir, et vous devez une partie des meilleurs sufi'rages qui vous ont été doimés à vos propres collègues, nommés dans la séance de la veille ou du lendemain. J'étais fière pour vous de l'amitié de Ducos, de Fonfrède, de Brissot, de Guadet, de Vergniaud..-
Lk. il fallut mettre les chevaux au petit pas pour franchir un village. Les voyageurs firent la remarque que, quel que soit le mauvais état de nos roules de France, le lieu le plus inconunode et le plus périlleux k passer est infailliblement celui où les honimos ont établi leur demeure. Là, il y a émulation d'immondices, assaut d'incurie, mépris comme affecté de toute apparence hospitalière. Du reste, la première maison que vous rencontrez est k peu près l'échantillon fidèle de toutes celles qui se suivent. Un village, comme un seul homme, est tout malpropre ou tout rangé ; l'exemple de l'habitant le plus considéré suffit pour dérider de ses mauis. — Je me rappelle k ce sujet, disait Grangeneuve. que, dans un voyage autrefois fait en Suisse ktrès petites journées, je me décidais toujours k suspendre ou k continuer ma route sur l'aspect extérieur du liameau qui se présentait k moi vers le coucher du soleil. Seulement, en ce pays où les croyances reUgieuses sont diverses, si, de loin, j'apercevais un groupe de maisons sur un terrain favorable k l'epanchement des eaux, des murs blancs, quelques arbustes fleuris et le linge voltigeant des nombreuses lessives, j'étais sûr d'aborder chez des prolestans. Si le hameau était assis dans un fond humide, entre des lacs de canards et des obélisques de fumier: si j'entendais déjà de loin des accens de querelles ou de musique barbare, j'entrais avec componction en pays catholique.
— Ce hameau, dit Adehne, est catholique ; voyez plutôt l'enseigne de la seule auberge qu'il renferme. Quelle promesse de mi>ère, l'i quel outrage aux arts ! Voudriez-vous vous conlier à la Grâce de Dieu ?
ils passèrent.
Mais on aperçut bientôt, k mi-côte, les modestes bâtimens de la petite ferme à vendre" Adeiine s'arrêta sptmtanément ; et bien qu'elle ne fût jamais venue en ce heu, elle dit, comme par inspiration : Ce doit être 1.1 : — Bonne femme, ajoula-t-elle en s'adressant k une aïeule qui ramns-
GRANGEXEUVE. 19
sait quelques fruits au pied d"un cormier : comment appelez-vous ce château que voilà sur la droite ? — La Roche-aux-Belles, madame.
— J étais sûre de mou instinct divmatoire ! reprit Adeline avec toute la satisfaction d'une pensionnaire.
On descendit bientôt dans une cour ombragée tout entière par un seul pommier, mais si riche de ses fruits, que les branches courbées les présentaient à la hauteur d'une main d'enfant. Petite antichambre saine et bien close ; petit salon tendu en étoife simplement plissée ; salle à manger pour trois convives ; trois chambres à feu à 1 "étage supérieur ; et, au dessus de tout cela, un belvédère dominant un horizon sans riva-^es : telle était la demeure en miniature oii prétendait s'enfermer Adeîine. Mais les distributions, à la vérité, avaient toutes été faites sous l'int^énieuse inspiration de cette économie d'espace qui préside à l'arrangement d'un navu-e américain : il y régnait cet a-propos et ce bon goût qui n'abandonnent jamais un artiste.
— Quelque peintre a passé par là ? observa Grangeneuve.
— Oui, confirma sa compagne. Voyez ! avec un autre prédécesseur, ceci n'eût été qu'un misérable bouge, la muse en a composé la commode maison de Socrate. Qu'est-ce qui manque ici, je vous prie? Dans cet ermitage de trente pieds de long, tout est calculé et prévu. Il y a, voyezvous, entre entendre et n'entendre pas la vie, la différence d'un palais à une auberge, d'un parterre à un champ d'orties.
On parcourut l'enclos : il était vaste et fertile. La fermière vint offrir de la crème. Adeline, dans le petit ruisseau du moulin, entrevit des écrevisses; il y avait des violettes et des résédas entre toutes les marches du perron qui descendait au jardin : eu fallait-il davantage pom- la décider? Et je vous demande si on peut jamais acheter trop cher une maison qui produit des violettes ?
Henry recueillit, presque à Finsu de sa folâtre compagne, des renseignemens positifs ; il fit signer au fermier une promesse de bail ; et la riante voyageuse, arrivée une heure auparavant sans asile et sans projets bien fixes, remonta gaîment sur son cheval espagnol, châtelaine de la Roche-aux-Belles.
Il s'assemblait toutefois , du côté du couchant , des nuages qui avaient plusieurs fois attiré Tattention de Grangeneuve : ils avaient la couleur du soufre, il les montra du regard à Adeline, qui ne comprit pas même sa sollicitude.
— Je sais bien, achevo-t-il, que le tonnerre est chose rare dans cette saison ; mais toujours est-il que nous ferons sagement de doubler le pas.
— Comment! dit Adeline, vous nous croyez menacés du tonnerre? Oh! quel bonheur si nous pouvions avoir un orage !
Il ne tarda pas à éclater. Adeline , enchantée , précipitait la course de son cheval . au risque d'attirer la foudre dans la masse d'air qu'elle déplaçait : une pluie large et obstinée se mêla bientôt aux éclairs. Les arbres criaient sous l'effort du vent. Toute cette crise de la nature parut être pour Adeline un sympa tiiique élément. Pâle de plaisir et demi-échevelée, (die courait, en mêlant ses rires et ses chants à la voix de la tempête. Elle allait tantôt perdue dans une obscurité opaque, et tantôt elle reparaissait illuminée dune auréole de feux ; on eût dit , à la voir, un page égaré à la chasse , si ses vêtemens que pressait la rafale n'eussent accusé à son insu rélégante richesse des formes féminines. Enfin , Hernandès s'abattit : il heurta contre le talus d'un fossé plein déjoues, et sa maîtresse, légère comme ki plume d"un cygne, alla s'asseou- plutôt (jue tomber sur le talus opposé.
.Mais l'audalous était blessé. Ici finirent toutes les gaîiés de l'amazone, et force fut aux deux pèlerins de chercher à gagner un gîte. On retrouva le mauvais village aperçu en passant , et on s'y rendit comme on put , trnînant à la bride Hernandès boiteux.
20 GRANGE:(ErVE.
Dix fagots ! s'écria Adeline , en entrant.
Et en un moment elle se fut rendue souveraine de ce triste et fumeux asile. Qui expliquera les bizorres caprices et les phases inattendues d'un cai-acièrc de femme? Celte petite-maîtresse, tout à l'heure si malheureuse de l'accident survenu à son cheval , si décontenancée de sa présence dans une hôtellerie de village , la voilà, depuis que le sarment pétille , depuis qu'elle a caché ses petits pieds au fond des sabots de la tille de la maison , depuis que, seule avec le voyageur qui s'est dévoué pour elle , elle se sent l'unique providence qui veillera à ses besoins , la voilà devenue un autre être. Son regard s'empreint de recueillement et d'espérance. C'est ime reine tombée du trône avec résignation, ou c'est une sœur de charité coquette. Le temps continuait d'être hostile, et la nuit devint affreuse et plus menacantf' que l'enfer. L'appétit cependant s'était éveillé chez les voyageurs, et* il fut décidé qu'on se résignerait à attendre le jour sous ce chétif abri.
Henry, empressé de faire panser Hernandès , accompagna , pour le retenii" danss<in zèle, un officieux vétérinaire ; et les soins que, sous ses yeux, il fit prendre du malade, le retinrent hors de la maison une demi-heure. En une demi-heure tout était transformé dans l'auberge. Adeline en avait fait un lieu méconnaissable. Elle s'empara exclusivement de tout l'étage supérieur ; le feu brillait dans l'àtre de deux chambres séparées par l'escalier rustique, et la table fut dressée dans la pièce qu'elle avait réservée pour son usage. Devant les croisées, assez mal fermées par un vitrage de plomb, descendaient de longs draps blancs , honneur d'une lessive toute récente. Le sol humide avait été si adroitement recouvert d'un léger tapis de foin . qu'on eût dit marcher sur ces tissus de sparterio imitant le gazon. Elle avait obtenu , malgré la foudre et la nuit, qu'on allât dépouiller le verger et le pauvre parterre à la lueur des lanternes. Sur la cheminée, sur le haut des armoires, sur la table surtout qui portait le frugal souper . étaient amoncelés des (leurs et des fruits. Il y avait des fleurs jusque sur l'inévitable salade. Elle était cachée tout entière sous des corolles de capucines, de balsamines, et ces petites étoiles bleues qui tombent du buglossus. Le vin généreux du pays brillait dans une carafe en reflets de grenat. Mais le dessert surtout avait occupé l'ingénieux maître d'hôtel. Les poires, les figues, les chasselas reposaient sur les feuilles détachées d'un pampre déjà nuancé par l'automne. Comme Henry rentrait , la grave hôtesse déposait au milieu de ce dessert un énorme bocal de pèches à l'eau-de-vie. Adeline ne put retenir un éclat de gaîlé qui déconcerta la bonne femme; mais s'avançanl pour prendre le vase :
— Que je vous remercie , dit-elle , je ne savais où placer mon plus riche bouquet. Elle ouvrit la fenêtre, vida le bocal , substitua de l'eau fraîche à la liqueur, et y plaça symétriquement un buisson de roses, à la stupéfaction de la matrone.
Quand les voyageurs furent enfin seuls , à l'issue de leur modeste repas :
— Savez-vous, dit Adeline, avec l'accent d'une voix pénétrante, savezvous bien que si quelques uns de nos amis de Bordeaux se doutaient que nous sommes réunis à celte heure dans une hôiellerie d<^ campagne, séparés du monde par trois lieues de distance et un orage impossible à affronter; savez-vous qu'il leur viendrait peut-être des idées singulières? Croiraient-ils à la puissance du hasard? A quoi tient cependant la réputation d'une pauvre femme !
— Nos amis auraient tort, dit Grangeneuve un peu embarrassé : je ne vous proposerai pas de me sacrifier aux apparences : vous n'accepteriez pas le dévoûment de mon départ pour n'éviter que de lointaines et incertaines suppositions ; mais toute innocence est en nous. On peut toujour»
avec succès opposer à beaucoup de choses le témoignage de sa conscience-
— Cest ce que je ferai , dit Adeline moqueuse. Mais vous aurais-je blessé par l'aveu indiscret de mes appréhensions? On le dirait à votre réponse.
— Blessé ! reprit Grangeneuve. N'abusez pas de votre avantage mnlve un caractère grave , madame , et de votre supériorité d'enfant léger sur un espèce de misanthrope. Non, je ne puis jamais être que flatté de toute idée qui me rapproche de vous.
— Vous me rassurez ! Je suis bien aise de savoir que vous ne vous croyez pas trop... compromis. C'est que, voyez-vous , monsieur, on ne m'uterait jamais do l'idée que vous redoutez singulièrement les femmes! Vous éviteriez, n'est-ce pas? de cultiver leur atfection par la crainte de tomber sous leur dépendance.
— Il serait permis d'avoir cette défiance à vos côtés.
— Ah! ceci est de la politesse, ou peut-être, comme vous dites dans le beau monde, du persiftlage. Tenez, moi, je n'entends pas finesse, et j'ai peu l'habitude des belles phrases. J'ai lu à peine dix romans en ma vie, et mon éducation a été fort abrégée. Je ne suis pas de force à jouer à la conversation avec vous. Mais je démêle que vous êtes un poltron en fait de sentiment, et que vous savez mieux fuir que combattre. C'est déjà un grand aveu de votre faiblesse !
— Vous me connaissez mal , madame, ou plutôt bien peu encore ; je n'estiuie au monde qu'une seule vertu, et c"est la force de se dominer soi-même. Je sacrifierais la plus grande félicité de la terre à la satisfaction de rester mon maître ; et au lieu de les appréhender, je serais capable de chercher les occasiolis d'augmenter cette confiance en moi , dont je suis fier.
— A présent, dit Adeline , ceci devient de la fanfaronnade.
— Voudriez-vous vous convaincre de la vérité sur ce point-là, madame?
— Comment? Moi! non, non, sans doute. Je ne serais pas la caution d'un esprit fort. J'aurais toujours peur que mon philosophe ne cédât à la plus vulgaire des tentations.
— Je résisterais , dit Grangeneuve , à la plus enivrante ! Tenez , Adeline , ajouta-t-il en se rapprochant d'elle , je vous trouve adorable : il est bien inutile de le dissimuler ici ; vous êtes sans contredit la plus ravissante femme que j'aie rencontrée en ma vie : tout en vous est perfection, amour et grâce. Je donnerais tout mon sang pour les faveurs dont vous disposez. Eh bien! si j'avais intéressé une fois mon honneur à braver votre puissance, je saurais me défendre contre vos séductions les plus infaillibles ; je saurais fermer l'oreille et le cœur à l'aveu même de votre tendresse. Je saurais étouffer jusqu'aux mouvemens involontaires du désir. Savez-vous l'histoire de Lais et de Xénocrate ?
— Ma foi non , dit encore la jeune femme avec étonnement.
— Eh bien ! c'était un défi entre un des sept sages et la plus rare des beautés de la Grèce. Xénocrate s'engagea à passer auprès d elle, et dans la même couche, une nuit tout entière, sans s'émouvoir plus qu'une statue.
— Ah ! par exemple! dit Adeline , et gagna-t-il la gageure? Elle prononça ces mots avec l'assurance et la fierté d'un regard qui aurait pu appartenir à la femme chargée de venger fout son sexe.
— Je ne m'en souviens plus , dit Grangeneuve ; mais je tiens avec vous le même pari , quand vous voudrez.
Adeline fut étonnée d'abord , puis choquée de la déclaration.
Elle passa ensuite, et en une minute, du sentiment de l'orgueil blessé à une assez folle envie de rire. Et enfin , après avoir toisé le téméraire d'un regard dont la traduction exacte était : Pauvre fou, qui t'exagères
2t GRANGENEUVE.
tes forces ! pIIp répondit avec le ton d'une modestie qui n'avait rien de trop prude : — ^lonsieur oserait donc parier à coup sur?
— Rendez-vous plus de justice , interrompit Grangeneuve avec enthousiasme .'
— Je ne veux voir ici. dit-elle, ni piège ni impertinence. Mais, monsieur permettra bien que je ne m'expose ni a ma honte... ni à la sienne. n faudrait le haïr ou le mésestimer : l'imbroglio est trop compliqué pour mes forces. Je ne suis pas un sujet digne de vos expériences.
Le grave député, craignant d"avoii- blessé la belle veuve, s'efforça, avec un empressement assez gauche . d'entrer en réparation à coups de flatteries; mais loin de paraître conserver l'apparence d'une rancune, Adeline reporta toute l'application de sa pensée vers l'admiration des caractères stoïques.
— Que vous ôtes donc heureux , vous autres hommes , dit-elle , de savoir ainsi choisir vos pensées , diriger vos impressions , et commander à vos sensi Nous, chétives créatures, nous sommes remplies d'erreurs et de faiblesses. Un sourii-e nous gagne : l'apparence d'une affection vraie dispose de nos résolutions. Ah! c'est bien a tort que l'on croyait autrefois que Dieu nous avait faites vos compagnes. Quel rapport y a-t-il entre ces deux prétendues moitiés, dont Tune, celle que vous représentez, attire à soi toute la vertu et toute la force? El l'on raconte que nous sortons de votre côte: que nous sommes la chair de votre ciiair : erreur! Vous êtes avec raison nos maîtres sublimes. Notre mission est de vous amuser, comme un songe : nous sonmies les rêves de vos yeux ouverts. Seulement, pourquoi manquez-vous quelquefois d'indulgence envers des êtres si secondaires, et si loin de pouvoir lutter avec vous?
El en disant ces paroles, elle déroulait ses beaux cheveux. Rentrée, par le déli même quelle avait rem. dans la sécurité ki plus parfaite, affranchie de toute crainte d'être accusée de coquetterie et d'abuser de ses charmes, elle s'occupa de quelque^ soins de sa personne, comme elle eût agi en présence de son frère. Elle sépara en deux masses égales cette brune chevelure, dont l'extrémité bouclée retomba sur vm cou blanc et mobile, derrière les mignonnes oreilles d'un enfant. Cette ligne de chair, formée et suivie jusqu'au sommet de la tête, semblait nn sentier facile qu'elle ouvrait elle-même pour quelque idée nouA^elle. FJu léger mouchoir des Indes, qui avait été sa cravate d'amazonne. elle se fit un turban à la manière des créoles. Puis un bâillement insensible et involontaire , qui montra cependant toutes les perles de sa bouche, appela en même temps autour d'elle je ne sais quelles idées de langueur et de sommeil.
— ^lon Dieu! dit-elle, que ces vêtemens d'homme et ces grossiers tissus de laine sont pesans sur nos épaules! Il faudrait toujours un chevil pour les portor. Elle détacha l'agrafe d'or avec un giand soupir de bien-('tre. et, débarrassée par son poids lui-même de sa première enveloppe , elle se trouva voilée encore par une moitié de costume féminin. .Mais la robe était fine et serrée, et la jupe un peu courte trahit les formes d'une jambe échappée au moule de la Diane antique. A la voir tout-ii-coup si blanche de mousseline et de dentelles, elle parut une fois plus femme a son présomptueux afiYonteur. Et puis, par une inclinaison de tête un peu boudeuse et douillette, elle regarda le sommet de son épaule droite, et baissa les yeux en rencontrant le regard de Grangeneuve. Otte (épaule était rougit' par l'étreinte de l'habit : on aurait cru voir luie chaîne de corail sur un tissu de satin tiède et veiné.
— Vous êif's blessée! s'écria Grangeneuve qui se leva de son siéfçp avec un empressement un peu profane.
— Je vous remercie de tant de charité, dil Adeline en remontant le? pli'J de sa guiinp*' avec empressement. Mai'^ l'épaule opposée s*» découvrit par ce geste, et le stoïcien fut plu-^ troublé encore ii l'aspect d'un
GRANGETVEUVE. 3S-
bras dont la naissance, admirablement attachée, se perdait en des ombres Toluptueuses.
— Adieu, monsieur, dit-elle, en remettant dans les mains de Henry nn flambeau pour rinvi(er à passer dans la chambre prochaine. Puissent des songes heureux et tranquilles caresser votre sagesse, et vos nuils rester calmes comme vos jours !
— Si vous priez quelquefois, Adeline, dit Grangeneuve , priez pour moi : j'en ai besoin ce soir; la philosophie m'abandonne.
Il s'approcha de l'alcôve où elle devait reposer. Il éleva son flambeau pour saisir l'aspect de ce lieu qui lui paraissait consacré. Il s'arrêta évidemment à en contempler les détails. Le lit carré était comme un appartement dans un autre appartement. Selon toute apparence, il provenait d'une vente récemment faite en quelque château voisin, patrimoine d'un émigré, et son ciel de damas tourterelle, ses rideaux, ses courtes-pointes de même couleur, offraient le contraste d'un luxe bizarre au milieu d'un cabaret désolé.
— Que voulez-vous donc ici?' dit Adeline. Est-ce un de ces oiseaux bleus dont la moitié s'est déjà envolée de la tenture de mon papier? Prenez : il en manque déjà presque un aussi grand nombre que dans la liste de vos illusions.
— Je voulais n] 'assurer, répliqua Grangeneuve, un peu confus et tremblant, qu'on n'avait rien négligé...
— Pour me faire oublier diu-ant quelques heures qu'il faudra revivre demain? Non, monsieur, rassurez-vous : je l'oublierai. Et puis, si je me résigne ensuite à vieillir d'mi jour, ce sera pour songer à ma jolie ferme, et à l'obligeance de mon conseiller. — Adieu, monsieur.
Grangeneuve, de plus en plus entraîné, déposa un baiser de flamme sur rôreiller où devait reposer Adeline. Elle feignit de n'avoir pas vu cette action toute passionnée et tout inconséquente. Mais, quand il prit une dernière fois sa main pour la baiser, Adeline laissa tomber dans les siennes un bouquet de violettes qu'elle avait porté tout le j^ur.
Soisveitirs*
Lorsque Grangeneuve eut pénétré dans la chambre énorme, et à quatre lits vides, qui devait lui servir de retraite, sa première impression fut toute physiquement douloureuse. Un froid nerveux s'était glissé dans sa personne ; son corps frissonna presque convulsivement, et il lui fallut quelqiies efforts pour empêcher ses dents de se heurter. Il poussa une Haute chaise de paille sous le manteau de la cheminée encore tiède. Le yent s'y engouffrait de temps à autre, et au bruit sourd de cette espèce d'orgue sinistre, devant les charbons demi-éteints, il se mit à réfléchi? sur l'étrange position où le plaçait son aventure. L'effet de la beauté d'Adehne s'effaça peu à peu de ses sens; son imagination se calma ; il se représenta sa compagne sous son air habituellement digne et froid qui excluait auprès d'elle toute idée d'une témérité possible. Et cependant la réflexion le confirma résolument dans le plan de conduite qu'il venait de s'imposer depuis une heure: celui d'obtenir un dénouement qui lui rendît sa hberté.
— Au fhit, se dit- il, je joue ici un absurde personnage ! Dumeyril m'en a prévenu. Qui me saura gré de ma délicatesse? Pas même moi qui me parle. Cette fille si charmante me prendra pour un fou ; quelques railleries échappées de sa bouche peuvent me couvrir d'un ridicule ineffaçable.
24 GRlNGENErVE.
et il ne faut pas douter que son amour-propre ne cherche à se venger tôt ou tard. J'aime mieux braver sa colère que son dédain. Je me souviens qu'un de mes vieux grands-oncles m'a plus d'une fois répété : « Mon an)i. si lu veux parvenir dans le monde, souviens-toi de ne jamais rester seul un quart d'heure avec une jolie femme, sans en obtenir un soufflet. » A la vérité, je ne suis pas ambitieux ; mais pourquoi me livrer presque volontairement h la risée des autres? Le sexe pardonne, dit-on, une insolence, même inutile; mais jamais l'affront d'une humiUante froideur» Et puis Dumeyril ne m'a-l-il pas tracé ma conduite? Je sens à chaque instant que ses prévisions étaient justes. Adeline impose de jour en jour davantage à toutes les facultés de mon être; il faut chercher à guérir cette maladie qui commence : il est temps de rentrer dans l'entière possessioa de mon indépendance, à qucbjue prix que ce puisse être.
Il ne put s'empêcher de sourire en se surprenant lui-niême cette dernière pensée : à quelque prix que ce puisse être! Mais toujoui-s est-il qu'il se prépara à aller la reconquérir, cette liberté, avec l'angoisse et les hésitations qui accompagnent quelquefois les plus périlleuses entreprises. Il fut obligé, pour revenir sur ses pas jusqu'à la chambre d'Adeline, de se faire ce qu'on appelle une raison; et le point d'honneur le poussa au pied du lit de damas, connue un généreux soldat vers l'ennemi.
— Ma mère... disait plaintivement Adeline dans les premiers songes de son doux sommeil.
Son amant s'arrêta. Il fut touché d'une préoccupation si naïve et si chaste; il pensa aussi qu'il y aurait surprise et violence dans sa conduite. Puis le coupal)le soupçon lui vint que ce sommeil pouvait être une feinte, line condescendance pour ses timidités. Il toucha un bras voluptueusement abandonné sur le bord de la couche, et posant un genou sur la terre, il dit doucement, à travers les baisers dont il couvrait ce bras tout entier •
— Je viens abjurer mes présomptions , Adeline ; je viens perdre Toflensante gageure.
Adeline ne*répondit pas.
Le lendemain, quand l*^ couple aventureux fut aux portes de Bordeaux, Adeline arrêta brusquement son cheval, encore souffrant, et dit à Grangeneuve, avec un impérieux sourire :
— Ici, il faut nous séparer.
Le député, qui. depuis vingt minutes, agitait cette nécessité dans son esprit et cherchait le moyen de faire la même proposition, fut ciioquéde J'initiative qu'on prenait.' Que lui, investi d'une marque récente de confiance populaire, L'ùt craint de se faire juger sur une démarche de galanterie, de se montrer publiquement occupé d'une belle daine, h la veille d'aller stipuler de graves intérêts politiques, c'était une déférence explicable à la pudeur publique. Mais que la peur de se compromettre vînt d'elle, il y avait donc quelques raisons secrètes et de ténébreux ménagcmensà garder? Gnmgeneuve voulut d'abord opposer quelque résistance, objecter la nécessité de sa présence pour veiller à la guérison d'Hernandès : il fut rétorqué par un seul et décisif : — Je le veux.
— Tant mieux! se dit-il en s'éloignant. Elle n'eut pas voulu régner par la faiblesse, sou règne eût été court et son joug moins pesant.
Il se sentait orgueilleux et libre: sa poitrine se dilatait sans efforts an souvenir d'une victoire nu peu tardive; mais, sans ingratitude dans ses souvtmirs. il s'avouait qu'aucune impression ancienne ne pouvait entrer en rivalité avec sa félicité présente. Beauté, enivrement, transports, illui semblait n'avoir rien goùié avant de rencontrer Adeline. Elle avait toutes les perfections, tontes les ardeurs, toutes les grâces. Le paradis de Maiioniei n'enfermait pas de houri plus séduisante; et il se disait de cette
mobile créature, ce que le voyageur répète de la brune signorila qu'il a courtisée à Valence ou à Séville : « Qui n'a pas été aimé d'elle, n'a jamais connu l'amour! »
Le même soir, et avant de se rendre chez Dumenil, où les plus influens citoyens qui avaient contribué à son élection s'étaient donné rendezvous pour lui renouveler leurs recommandations politiques, Gi'angeneuve voulut faire visite à sa tyrannique conquête. Il voulut surprendre chez elle, et au milieu de ses habitudes instinctives, celle qui semblait aspirer deux fois au nom de sa maîtresse. Etait-ce inquiétude vague et jalousie? désir de braver une défense, comme pour prendre possession de toute l'existence d'Adeline? ou était-il simplement de ces esprits curieux en qui tout est observation et déduction? Croyait-il. comme beaucoup d'autres, démêler les goûts et tous les penclians d'une personne sur l'arrangement de son réduit, sur l'aspecl des objets qu'elle aime à placer habituellement sous ses yeux?
Il vit un singe et deux perroquets dans l'antichambre. Une camériste assez effrontée cessa a peine de fredonner sa romance pour annoncer le nouveau venu, et un désordre, moitié pittoresque, et moitié étranger à tout soin, régnait dans l'appartement éclairé d'un demi-jour. Des étoffes en pièces pendaient çà et là, dépliées sur des fauteuils ; le plateau du déjeûner était sur un canapé ; une jardinière contenait quelques fleurs mortes, et un chat de la plus riche espèce dormait sur la musique du piano entrouvert. Des glaces immenses décoraient les panneaux de la chambre à coucher : l'alcôve entière en était resplendissante, et elles répétaient quelques gravures d'un choix bizarre et inattendu dans un pareil boudoir. Ce n'était en effet ni molles et gracieuses images, ni paysages rêveurs, ni épisodes de mythologie ou de roman : c'était d'énergiques peintures et des scènes sauvages. Ici, des brigands à l'affût d'un voyageur ; là, une lutte de chevaux et de tigres qui se hérissent de crainte et de fureur sous les mâles crayons de Dixonn ; et enfin un dessin qui représentait, avec une vérité triviale, la sanglante issue d'un duel. On y voyait la victime gisante, le spadassin indifférent essuyer minutieusement son épée ; et son complice épier, derrière les murs d'un vieux rempart, si la police accourait prévenir ou venger un meurtre. Grangeneuve expliqua malgré lui la cause de cette mort si éloquemment retracée ; il supposa qu'elle avait dû être une querelle survenue à propos d'une fille. A peine si le député resta le temps d'échanger quelques paroles, et de faire la stricte visite d'un homme délicat et poli.
— Je suis forcé, dil-il, d'abréger aujom-d'hui mon plaisir, à cause de quelques devoirs envers nos commettans.
Il demanda l'heure : la pendule était cassée. Il sembla achever de remplir pour lui-même un acte de convenance, et se retira, laissant sur le front d'Adeline, qu'il avait surprise, un air un peu contrarié et boudeur. Il est vrai que cette expression la rendait cent fois plus jolie.
Il alla chez Dumeyril. On parla beaucoup, dans cette espèce de club, des députés élus, et des projets qu'il fallait exécuter dans le cours de la session prochaine.
— Nous ne pouvions pas, dit un électeur des plus considérables, choisir mieux que nous n'avons fait, et vous donner, monsieur Grangeneuve, des collègues plus dignes de votre éauilation. Gensonné est le plus savant de nos jurisconsultes, un logicien redoutable et caustique ; Guadet un in)provisateur intrépide ; et enfin Vergniaud est le plus éloquent des hommes, comme il en est le plus paresseux. Il n'y a peut-être que Ducos, dont la jeunesse encore inexpérimentée aurait pu être remplacée avec avantage par Delcroz : les connaissances financières de Delcroz auraient parfaitement complété les qualités que rassemblera notre députation ; mais on dit que le pauvre négociant n'a plus l'esprit à lui.
26 GRANGENBmE.
— H n'y faut plus penser, dit l'avocat Murairc : il n'i>5t occupé que de sa dans«Mi>e.
Dès ce imnuent. la conv>^rsation cessa d'être grave. Peu à peu elle inclina aux divagations, et descendit enfin aux plus familières causeries.
— N"v pensons donc plus ! dit Dunievril ; mais il ne faut jamais se moquer d'im sentiment tendre et vrai, messieurs: il faut le plaindre.
— Oh 1 loi, dit un notaire empressé de seconder le tour nouveau que prenait l'enivetien. tu es toujours prêt à te faire le champion des feiblesses. et le défenseur des céladons.
— Si vous saviez quelle terrible puissance est celle dont vous vous juoquez! reprit Dunieyril. On parle d'à tfeci ions mal assorties et de liaisons imp(»ssibles? Il n'y en a pas. Tout est explicable par la fatalité de ces préférences, de ces attachemens que les anciens expliqmùeot par un philtre et nos aïeux par un sort. On méprise Rousseau de sa passion pour Thérèse : moi je n'ai janjais pu que pleurer sur lui. .'"apprendrais que quelqu'un de vous aime sa vieille ptjrtière, ou la feiimie du bourreau . j'en aiirais encore pitié.
i)n se mil à rire. Dumeyril ne se troubla pas.
— Il y a là-dessus de si singuliers exemples? poursuivit-il. L'abaissement eu ce sentiment peut conduire ne préjuge rien contre la force de celui qui le subit. Au contraire, la faiblesse de l'amour n'atteint que les âmes fortes : c'est l'avis du Dante (1). Pour moi, messieurs, je suis si effrayé de ce que j'ai pu voir en ce genre, que si je me sentais saisi par l'asceiidJanl d'une femme, le souvenir tendu vers elle et le cœiu' amolli d'aniour. je demanderais à Dieu la maladie humaine la plus grave, plutôt que cette dangereuse émodon. Je fuirais, je mettrais les mers entre nous. J'aimerais mieux me faire le compagnon de Lapeyrouse que celui de la beauté qui l'ie doniinerait.
— La maladie que lu peux toujours te donner contre l'amour, dit H«rbelot. c'est le mariage, mon ami : un conire-poisou infaillible.
— Quels exemples nombreux savez-vous donc de la fatalité dont vous parlez? interrompit (jrangencuve.
— Je n'en ai vu qu'un. Vous n'en croiriez pas les détails si je vous les conllais ; et pourlant je puis assuier. foi d'honune d'iïonneur, qu'ils se sont passés sous mes yeux. — Parlons d'anlre chose.
— Non pas. non pas! reprit .Muraire, nous croirons : j'en prends l'engagement pour tout le monde.
— Eh bien! dii l'avocat, comme je n'ai donné à personne le droit de djjuter de ma véracité, je vais vous avouer une histoire. Tant mieux pour qui n'y croira pas, même après ma déckualiou de sincérité. Il prouvera, loin de me blesser, que son cœur est incapable de tomber si bas.
J'ai servi, messieurs, dans le régiment de Navarre avant de m^ iàiio avocat. J'ai passé un hiver en garnison à Poitiers : j'y avais fait coimaissance avec une belle dame dont personne ne savait très exaclement l'origme, mais qui. fixée dans celle ville depuis deux ans, y menait, dans le luxe et l'oisiveté, une de ces existences que les épiciers appellen! honorable. J'élais peu amoureux, par conséquent point jaloux ; mais je in'apercusbientnl. néanmoins, et malgré moi. que ma conqtiètp élail sujette a des distractions. L'officier qui régnait avant sur ce cœur exubérani chérissait de toutes les facultés de son ilme noire comnnine enchanteresse, erl je n'ai pas rencontré, en ma vie, d'honnue plus fait que lui pour mériter une tendresse exclusive. Je déclare en passant, messieurs, que si j'ai pris quelquefois une défavorable idée du sex(\ ji' la dois plu> à la modoslie qu'il la rancune. Ce ne sont pas les mauvais tours que m'ont souvent joués ce^ dames que j'ai peine à leur pardonner, ce sont les sacrifices que jk) lourai vu faire indignement pour moi, moi. qui ne le méritais guère, et
(1; Ainor cli'n nuU' iimato ainar pcrdonno.
Ma
GRAIfGErfEtVE. 27
qui ne les aimais pas! Il semble quelquefois, ma parole d'honneur, que ridée de mal faire soit le seul attrait qui les lente. Mais Edouard, mon concurrent, ne voyait au inonde qu'un seul ttre. Il était loin de ce point de lucidité où une' femme peut dire à son esclave : « Du moment que tu crois ce que tu vois plutôt que ce que je dis. tu ne m'aimes plus. ))
Il m'inspira à moi un sentiment de commisération noble. Il était beau, d'un caractère élevé et franc, et destiné, comme on le verra tout à l'heure, à une glorieuse carrière. Je me sentais en vérité plus d'attrait pour lui, de dévoûmenl et d'amitié que je n'avais éprouré de séduction pour sa maîtresse.
Un soir, je le rencontrai tout seul au bord de la petite rivière du Gain. J'allai à lui par l'inspiration subite que donne l'honnêteté rendue témoin d'une déception cruelle . et je lui dis : — JMonsieui", vous êtes l'amant de madame de Rochelines ?
— De quel droit me faites-vous cette question?
— Du droit que vous auriez de me la l'aire. Nos positions sont égales, nos désavantages pareils, et c'est cette parité déloyale qui me décide à ne pas souffrir plus long-temps que deux hommes d'honneur soient la dupe d'une courtisane.
Le capitaine pâlit comme mi mort, à celte parole: il pressa involontairement la poignée de son épée ; puis s( remettant avec effort . ainsi qu'il convenait à un défenseur de la réputa ion des dames : — Monsieur, je ne suis rien pour la personne dont vous parlez. Il y a toujours auprès d'une jolie femme grand nombre d'admirateurs en énuilation de lui plaire ; je me passerai de votre permission pour continuer à la voir. Mais si j'étais aussi heureux que vous le supposez , je ne serais pas assez fat pour en convenir.
— Je verrais , si je voulais . répondis-je . une injure et un combat dans celte expression de votre colère . monsieur ; mais réfléchissez que je ne me suis pas décidé à venir vous ouvrir les yeux sans savoir que je m'exposais à l'encourir. Point de fausse générosité . capitaine ; l'objet n'en est pas digne. Nous sommes seuls , et il s'agit de notre délicatesse à tous deux. Dites-moi quelle raison humaine aurait pu me conduire à cette démarche, si ce n'était l'assurance positive de notre double déception?
— Eh bien ! cria Edouard les dents serrées . me pressant la main avec violence et laissant monter à son front tout le sang qui étouffait son cœur, tu me prou\'eras la vérité de ce que tu avances, misérable, ou je te tuerai comme un chien.
— Je me li^Te à vos ressentimens , repris-je froidement ; j'accepte un duel à mort, si j'ai menti. Mais promettez-moi voire amitié si je vous rends un service, quelque amer qu'il puisse être.
Il fit un geste d'horreur, et se recula. Je lui proposai d'indiquer l'épreuve qu'il croirait décisive pour se convaincre. Il hésita; il ne put en trouver aucune à sa convenance.
— C'est impossible, répétait-il.
Quelquefois il me regardait comme pour implorer une dénégation. II aurait voulu me prendre pour une vision horrible : il touchait ses yeux pour s'assurer qu'il veillait. Il fut obligé, pour regagner la \ille, d'attendre que la nuit fût tombée.
Le lendemain matin il était chez moi à sept heures. Il avait été convenu que si madame de Rochelines s'y présentait dans la matinée, montait ainsi en secret à la chambre d'un officier , et s'y établissait famihèrement , il serait convaincu, sans explication connue sans esclandre; et que nous renoncerions l'un et l'autre à de si indignes amours. Il s'enferma dans un cabinet qui touchait à l'alcôve : un court rideau de soie vert le défendait contre tout regard; et lui. il pouvait, en soulevant l'un des angles, apercevoir les personnes qui me feraient visite.
Bientôt la leste et ponctuelle visiteuse s'annonça par d^ux coups de
28 GRANGENEUTE.
doigt frappés légorcmcnl à la porte. Je fus troublé presque autant qu'Édituard. cl. au lieu d'aller ouvrir tout d'abord, je tendis la main h mon compagnon en détresse.
— Tenez, lui dis-je. ne nous exposons pas à une entrevue qui va blesser trois personnes. Il y a ici piège ^l perfidie de notre part; et j'aimerais mieux, je crois, à la souffrance que je lis dans vos traits, recevoir de vous dix blessures, que de vous faire le mal atroce que vous allez sentir.
— Vous êtes trop bon ! dii-il avec l'amertume de l'enfer.
Puis son front s'illununa d'espoir; il crut que je redoutais d'être démenti par l'événement , et il m'adressa un regard qui semblait porter un défi. Je refermai sur lui la porte secrète , et je me résignai à ouvrir l'autre.
La belle dame s'avança rieuse et folâtre. Elle fit voler son cbapeau rose sur le sommet d'un secrétaire, où il alla coiffer le buste de Démoslhènes, et elle vint à moi les bras ouverts. J'eus dégoût de sa présence. J'esquivai ses caresses par l'action d'ouvrir spcintanémcnt la fenêtre ; et ne pensant qu'à mon pauvre complice , je présentai presque respectueusement un fauteuil à cette femme.
— Voulez-vous bien, madame, vous reposer un moment.
— Sur ce fauteuil? dit<'lle avec une malicieuse ironie. Il faut condescendre à vos capricieuses exigences. Ab ça! me direz-vous. mon tendre ami, quel est, à propos de caprices, celui qui vous a passé par la tète en me priant, en m'ordonnant , je crois , de me rendre ici ce matin? Je n'ai vu qu'une fois ce vilain réduit, et j'ai toujours peur qu'on ne me surprenne dans ce quartier perdu. Comme si nous n'étions pas cent fois mieux dans cette jolie chaumière de la vigne, où nous nous sommes rencontrés déjà I
Je m'attendais à voir paraître Edouaid ; il ne bougea pas.
— Je vous dirai mes raisons un peu plus tard, madame ; la patience est une vertu qui vous pèse... à moi aussi!
Même silence.
— Eh! mais, monsieur le sournois. poursuivit-elle, pourquoi ces grands airs de politesse et cette mine préoccupée, s'il vous plaît ? Tourne-t-il encore de votre jalousie pour l'homme aux soupirs et au grave maintien , monsieur Caton le capitaine?
Elle désignait Edouard, et je me hâtai de l'interrompre.
— Non, dis-je, il ne s'agit point de jalousie et autres frivolités. Je veux me marier, Euphrosine; et je désire vous consulter. Écoutez-moi un moment.
— Il vous faut d'abord mon consentement, dit-elle, et vous ne l'aurez point. Est-il bête do vouloir prendre ce parti ! Eh ! tu te maries quand tu veux mon cher : n'es-tu pas plus heureux de la liberté militaire? D'ailleurs, je me sacrifie à vous, monsieur; je vous aime uniquemenl. et vous avez deux pensées : c'est bien mal ! Il veut une fenune quand il a un(> maîtresse, et une maîtresse dévouée : quelle horreur! Ces monstres d'hommes, on ne sait avec eux sur qui compter.
Je crus Edouard trop humilié pour paraître : puis il me vint la crainte qu'il ne se fût évanoui dans sa ri'lrailc : il me fallut en appiocher pour saisir sa respiration vive. Je ne concevais plus, je l'avoue, ce qui pouvait le faire différer : j'eus la violente envie de congédier ujadame de Uochelines; mais il pouvait se nier son malheur à force d'aveu^lfuii'iii. Ju n'étais pas tenu, d'ailleurs, d'avoir plus de réserve que lui-même, et puis Eupnrosine s'était nonchalannncnt assise pn-s du lit de camp en désordre, et me parlait de là du sourire et des yeux.
— Venez, dit-elle; il sera peut-être piquant de me détailler ici vos projets.
Je ne pus déguiser un mouvement de pudeur réelle sut le comprendre; et se levant avec langueur : — Tu as raixiu. il fait bien jour dans cet appartement ! Elle alla tirer doucement les doubles rideaux sur la persienne ;
puis, comme honteuse du sens de sa démarche, elle revint s'envelopper tout entière et se cacher dans les blanches courtines de l'alcôve.
Edouard ne fil aucun mouvement.
Pour cette fois , je changeai de sentimens : au lieu de l'embarras et de la confusion qui m'étouffaient , la colère bouillonna dans ma poitrine , et je devins aussi féroce que j'avais été repentant et attendri.
— Écoute ! dis-je, Euphrosine, si tu veux bien connaître sur moi toute l'étendue de ton pouvoir ; si tu veux devenir irrésistible et me faire abjurer mes projets, montre-toi à mes yeux parée de toutes tes séductions et de tes armes. Au lieu de te voiler sous ces draperies, laisse tomber à tes pieds ces ornemens dont je suis jaloux. Je ne t'ai jamais vue ainsi : c'est une faveur de plus que j'implore de toi. Nous sommes seuls ; et si tu m'appartiens uniquement, j'en veux cette adorable preuve.
Elle hésita quelque temps : j'insistai avec la persistance et les cajoleries de la rage. Enfin , quand le dernier vêtement tomba , le cabinet retentit aussi d'une chute : c'était celle d'Edouard. Euphrosine fut épouvantée : elle se douta qu'elle était trahie ; et, par un instinct subit , elle se glissa sous le lit comme une couleuvre, dans l'obscurité la plus profonde.
Edouard, la main blessée par un éclat de la vitre du cabinet, qu'il avait cassée en tombant, s'avança comme un homme qui viendrait d'entendre sa sentence infamante. 11 était calme comme on Test la veille de son suicide.
— Je vous remercie, me dit-il. Et il resta au milieu de la chambre sans ajouter une parole, ni ifaire un seul mouvement pour sortir.
A quel parti me résoudre? Je ne savais d'où nous viendrait un moyen d'en finir avec cette horrible situation. Le malheureux regardait d'un œil hébété les vêtemens épars de celle qu'il aimait . comme pour douter, s'il eût encore été possible, de l'impitoyable réalité. Il reconnut un bracelet à son chiffre ; il le prit pour le" briser et n'en eut pas la force. Je saisis mon chapeau et le sien, et je lui offris le bras pour sortir : il hésita.
— Cette malheureuse ! dit-il d'une voix sourde : laisserons-nous là cette malheureuse ?
Je cherchai à lui faire entendre du geste que nous n'avions pas de plus convenable parti a suivre, mais il évitait de me regarder ; et se baissant vers la terre par im mouvement qui devait être abject ou sublime , il tendit sa main à Euphrosine pour l'aider à sortir péniblement de son ignoble réduit.
Les cheveux déliés sur une épaule, et demi couverte d'un châle qu'elle avait ressaisi en fuyant , Euphrosine se leva. Elle était souillée de poussière, de plumes, et de ce fol duvet qui se retranche dans les coins inaccessibles dune chambre de garçon. Elle se leva dans l'attitude d'une fille qui a tué son enfant sans père, et que l'on conduit au supplice.
Quand la main d'Edouard avait touché celle d'Euphrosine et que , remontant le long du bras pour la soutenir, il avait retrouvé le contact de cette chah- si connue, de cette fennne si despotiquement maîtresse de ses sens, je l'avais vu tressaillir. Toute son âme se fondit en pitié misérable ; ses jambes chancelèrent ; des larmes lui vinrent aux yeux ; et avec un accent indéfinissable de honte, de pitié, de regrets et de tendresse, il lui échappa de prononcer à voix basse : — Oh ! ma chère amie !
Euphrosine osa lever alors ses regards. Elle vit cette pâleur et cette faiblesse. Elle reconnut la fascination qu'elle exerçait encore, et dans la rapidité d'un clin d'œil toute sa personne fut transfigurée. L'indécence de sa nudité fut effacée par l'expression de sa colère. La dignité de la faiblesse outragée fit place à l'abattement du coupable ; et elle nous toisa l'un et l'autre avec un regard de fierté qui faillit m'en imposer à moi-même.
— Vous êtes deux misérables , dit-elle , deux lâches ! Vous avez abusé de la conliance aveugle d'une femme, et voulu en fairejjun jouet. Vous n'avez donc ni mère, ni sœur, ni probité, ni^àme ? — Sortez !
30 GRA>GE>EtVE.
Sa parole nous arrivait comme un glaive , ses yeux étaient des armes éliDcelantes.
— .Madame, lui répondis-je avec quelque ménagement, notre légitime vengeance restera encore bien loin de l'outrage.
— C'est la mort, dit Edouard, que vous m'avez donnée!
— Vous . interrompit-elle , je vous défends de parler, monsieur. Vo«s saurez de quel infâme complot je suis la victime: ce n'est pas à vous de vous plaindre. De quel droit osez-vous me soupçonner? Ce serait à vous plutôt de vous charger de ma vengeance.
— Mais... dit-il.
Et il lui aida, sur un geste qu'elle fit, à retrouver une de ses chaussures égai-ées.
— Ne riez pas, mes amis ! il ne me vint pas à moi l'idée de rire. Je compris jusqu'à quel degré d'abaissement pouvait descendre la raison humaine , quand la passion l'égaré. Je rougis pour le capilainc , je roogis pour tous tant que nous sommes ici. Je prévis que la prostiiuée reprendrait son empire sur un Ccuractére jusque-là noble et pur. et je laissai seuls ces deux êtres, qui soup<"onnaient encore la possibilité d'une explication. L'un était peut-être plus ardent à croire que l'autre à tromper.
Je sortis, j'avais besoin de respirer l'air et le bon sens. Au bout de trois quarts d'heure, le couple descendit de mon logement. Ils éiaienî ensemble et se donnaient en sortant le bras. Edouard évita depuis ce jour toute occasion de me rencontrer; mais quand j'ai quitté Poitiers, six mois plus lai'd, ils étaient encore amans.
— O égarement î avilissement I abrutissement ! s'écria d'Herbelot. Ajoutez donc au moins, mon cher, que votre capitaine n'était qu'uo homme sans talent . sans vertu et sans courage.
— Vous en jugerez, dit Dumeyril : il a succombé à la bataille de Flcurns. On ne doit que la vérité aux moils. et son nom de famille était...
1! y eut un frémissement dans l'assemblée.
Il le prononça ce nom : c'était un des plus admirés et des plus révérés de notre histoire militaire. Nous le tairons, nous, par un sentiment de respect tout national.
— Eh bien ! dit Grangeneuve. s'il s'est fait tuer à Fleurus. ce fut oerlamement de honte et de remords.
Personne ne répondit ; mais on demanda du punch à grands cris, après celte tragique histoire.
— Dumeyril est toujours grave et sévère, dit le vieux médecin Perrier; il ne sait que des contes, lui, à faire envie à l'abbé Prévôt et à not> dramaturges ; mais le fond de sa morale est sahi , messieurs. 11 est trop vrai qu'on n'est pas toujours le maître de soi; et qu'on place souvent bien héiéroclilement ses affections. Il faut se délier de son cctur, choisir, et combntUe. Un de mes amis...
— Allons! tu veux parler de toi, interrompit son voisin.
— Eh bien! oui, je l'avouerai. La femme que j'ai le plus aimée était une pauvre petite blanchisseuse. Je lui avais appris à lire, étant encore carabin, et à écrire un peu, jusqu'à l'orthographe c:.clusivement . rnitinir vous allez voir...
— Nous ne voulons rien voir !
— Elle habitait Saint-Ouen, poursuivit le docteur sans se déconcerter: c'est lin riche village au bord de la Seine; et je passais ma vie à la désirer, à rattcndre. ou h aller ati dt^vant d'elle. In mardi, Its mardis étaient le jour où les parens renvoyaient, escortée de son frère ou d*' l'une de s<'S eœnrs, prendre et rendre à la fois ce qui lui était confié par ics pratiques, je l'attindis on vain toute la journée. Elle m'avait promi.v une demi-heure entière; et «junnd la nuit toniba. je m'alunidonnai au plus violent désespoir. Le lenci'Uiain. d<'s le point du jour, je vole sur la mut',' de Saint-C'uen. Je vais, je cours, je nde. car je n'osais trop appro-
cher de sa maison. Je rentre enfin accablé de fatigue et de noires pensées. Je la croyais infidèle, je la croyais morte ; j'avais voulu me jeter moimême dans la rivière par dessus le pont de Neuilly, qui n'était pas si beau iUors qu'il est devenu à cette heure. Je remontai péniblemenl jusqu'à ma mansarde. Hélas! la jolie paysanne s'était présentée pendant mou absence. Nous avions joué aux barres, et j'avais sous les yeux la preuve écrite de sa visite retardée seulement d'un jour, par accident. Sa présence était attestée à la craie blanche sur le panneau de ma porte fermée. C'était bien la main tremblante et ingénue que je ne pouvais méconnaître. A la vue de ces caractères inagiques, je fus saisi d"unc mélancolie amèi*e ; je m'abîmai dans mi dédale de regrets et de soupirs. Je u'ai jamais été si malheureux de mes jours. Savez-vous ce qu'elle avait écrit sur cette porte ? « Je suis iwnus aveque le linges. »
— Et moi! dit un grave professeur de philosophie, combien n'ai-je pas pleuré sur la dernière lettre que m'a ^écrite l'unique femme que j'aie adorée. C'était une grisette aussi, que je trahissais pour deux marquises. Je crois que je me souviendrai d'elle à mon dernier jour et que je la regretterai dans l'autre monde. Cette lettre , que je conserve tendrement, se terminait ainsi : « Adieu, mousiem"; vous êtes un cochon! » Et il y avait en posl-scripltim :
« Ah ! Gustave, je te croyais le cœur plus sensible. »
Paris.
On s'était séparé en riant.
— Mais tout cela, disait le Narbonnais s'adressant à Grangeneuve qu'il avait accompagné dans la rue, et qu'il ne semblait suivre que par le hasard d'une même direction, tout cela coûte des larmes et des insomnies: bien des momens perdus pour le travail et pour la gloire. Ne pourrait-on pas dire de l'amour comme de la guerre : C'est une belle chose quand on en est revenu ?
— Nous aurons le droit de le dire aussi de la vie... pour peu qu'il y en ait une autre, soupira le député.
— Pour vous, monsieur, ajouta le prétendu artiste, vous êtes plus prudent que la moitié des hommes de notre âge. Vous n'adresseriez pas vos affections où il y a péril; vous leur donnez peu de portée grave, et vous avez bien raison. Il faut écarter les pointes du rosier, glisser sans appuyer siu- la glace ; e< je serais disposé à toujours suivre votre exemple. Cinquante plaisirs sont plus faciles à rencontrer qu'un amour.
— Je ne comprends pas l'à-propos de ce discours, dit Grangeneuve.
Il n'avait cru démêler dans les avances que lui faisait son adversaire, que l'envie d'effacer le souvenir d'une opposition récente, et de faire cette espèce de corn- qu'une lâcheté assez ordinaire a coutume d'adresser au succès.
— Dites plutôt, reprit l'autre, que vous poussez jusqu'à l'excès La discrétion, monsieur. Je suis comme vous, moi: j'aimerais mieux respecter une femme galante, que m'exposer à compromettre une vertu. D'ailleurs, je traite toutes ces dames avec déférence et retenue; si ce n'est pour elles, c'est pour moi. Je ne veux pas déprécier l'idole qui se flétrira assez vile, et brutaliser mon bonheur. Mais vous me regardez comme si vous ne soupçonniez pas oii j'en veux venir à vous faixe mon compliment sur votre" dernière conquête. Oui, oui, ne faites point l'étonné : ne vous a-t-on pas rencontré avec Adeline plusieurs fois ? Vous l'escortiez à clie-
82 GRANGENELVE.
val ; on dit même que c'est vous qui nous l'avez ramenée de Paris ; et la préférence qu'elle ne cache plus en votre faveur n'est un secret pour personne. Allons, monsieur, je vous en félicite: elle est charmante cette jeune femme ; et comme je le disais tout à l'heure, elle ne peut pas, colle-là, avoir les prétentions de vous arrêter bien long-lemps.
— Mais vos suppositions, monsieur, sont fausses, dit sèchement Grangeneuve.
— Nier, c'est l'usage. Je n'insisterai donc pas si cela vous désoblige ; mais de vous à moi. ce serait tant pis pour vous, si je me trompais. C'est un dénouement à poursuivre, s'il n'est pas obtenu. Voulez-vous dire que vous n'êtes pas arrivé tout à fait au pciint d'intimité où les envieux vous supposent? Vous y viendrez. Créature ravissante, ma parole d'honneur! Nous autres artistes, voyez- vous, nous savons apprécier mieux que personne ; et il nous est permis d'étudier, dans un intérêt fort élevé. Des épaules d'un contour parfait ! le torse respecté admirablement malgré leur sot usage des baleines...
Grangeneuve éprouva un mouvement de dégoût.
— El puis, ajouta le Narbonnais, vous verriez ses beaux yeux chercher le ciel comme pour le remercier d'un moment d'ivresse; et vousenti'ndriez ses dents charmantes se contracter de voluptueuses conv-ulsions.
— Ah 1 vous me faites mal au cœur, dit en s' éloignant Grangeneuve. Son étonnement avait été amer, et sa délicatesse horriblement blessée. A quelque distance, il faillit revenir impétueusement sur ses pas; mais
il s'arrêta de confusion.
Alors, et dans le silence de ces longues allées d'Albret dont il venait de sortir, il entendit de loin le ricanement chevrette du lâche et impudique profanateur.
Rentré chez lui, glacé, Grangeneuve y trouva un billet. Il était placé sur la table studieuse, au milieu de la bibliothèque et au pied même de sa lampe. A une légère odeur de la poudre de mousseline, il reconnut le correspondant. Il prit sans hésiter et ouvrit cette lettre:
a Ami, vous m'avez fait tantôt une visite bien imprévue et bien courte. Etait-ce pour braver ma défense? cela n'est pas beau ! Je suis en vérité si mal logée, que je redoutais de vous recevoir; maintenant que j'ai eu cette petite mortification, j'en réclame les avantages. Vous serez attendu ce soir. Athénaïs se tiendra vers minuit derrière la petite porte de la rue de Fégèrcs : frappez-y quatre coups. Demain , mo» ange, vous emporterez une petite clé, que je fais faire ; je ne veux phis qu'il y ail d'obstacle entre nous. »
Grangeneuve prit la plume avec un sang-froid imperturbable, et répondit sur-le-champ à ce billet. Seulement la réponse n'arriva à son adresse que vingt-quatre ou trente heures plus tard.
« Chère petite, je serai sur la roule de Paris quand vous recevrez mes adieux. Vous savez que j'ai là-bas quelques affaires. Si vous voulez un chàle de l'Inde, pareil à celui qui vous plaisait dans la parure de madame Cabarrus, faites-nous savoir la couleur de votre choix chez mademoiselle Guydal, marchand parfumeur de cette ville, établi à Paris, ruo des Trois-Frères, 4. »
Je ne sais si vous avez quelquefois obtenu une faveur que vous n'aviez point désirée, et saisi un bien dont le prix vous était indifférent, ou inconnu? Le premier incident qui souvent vous révèle ce prix, c'est Li possession troublée. Souvent nous ne sonunes avertis de l'existence que par la perte. Enfant ! vous n'aimez pas le hochet qu'on vous arrache, mais voilà que vous délestez le ravisseur. Aucun lien ne vous attachait à CD trésor; il est perdu, et vous lui appartenez désormais par le regret. Et puis qui est-ce qui veut apprendre que le fruit vermeil et doré, qu'il carcssail du regard cl pressait dans sa main, ne conlienl que la cendre ?
GUANGENEUVE. 35
Qui est-ce qui pardonne qu'on l'avertisse quand ii a respiré la fleur, que Timpure limace en a pu toucher la corolle?
Telle fut la situation d'esprit où se trouvait notre voyageur. Grangeneuve n'avait pour Adeline ni estime, ni passion; et cependant il abhorrait son déiracteur. A force d'irritation et de mépris pour l'artiste, il douta même de la véracité de sa parole; et il en doutait sans pouvoir, toutefois, s'expliquer une telle in discrétion autrement que par l'intimité profane. G raugeneuve n'avait jamais senti l'amour. Doit-il im jour rencontrer celle qu'il aimera? 11 est des êtres qui rendent à Dieu une vie calme et inessayée, une àme dmit ils Oiit ignoré la richesse. Jusqu'ici, à cette existence réfléchie et profonde il avait toujours manqué un complément. Pour avoir vécu, il lui restait un tourment à connaître, et pour être heureux une horrible peine à sentir.
Adeline n'occupait donc aucune place dïms les regrets qui suivaient, le long de la route de Paris, notre député de Bordeaux, mais elle en avait une dans ses souvenirs. Quelque temps peut-être il eût été partagé enlîore entre le sentiment du déplaisir qui lui avait été causé à propos d'elle, et l'impression encore brûlante d'une seule nuit de délire, si la multiplicité des objets nouveaux ne l'eût arraché en peu de jours à toute préoccupation du passé. L'avenir! c'était vers l'avenir que s'élançaient toutes ses facultés.
Adeline était moins distraite.
f/aspect de Paris causa à Grangeneuve ce grand eniuii qui saisit toute âme affectueuse : il n'y soupçonna rien à admirer au premier moment. Choqué de la fange des rues et de l'indifférence des passans, il ne se présentait à ses pas qu'un dédale, et à son cœur qu'un désert. Sa pensée retomba sur elle-même, avec un découragement profond; mais entin on le décida à faire quelques visites ; et son collègue Vergniaud fut. son premier introducteur dans un monde à peu près nouveau pour tous deux. Il le conduisit un soir dans une maison assez simple de la rue des Maçons-Sorbonne. Là, il allait lui faire connaître plusieurs personnages qu'aimerait l'avenir et de qui allaient dépendre toutes les destinées de la France. Us montèrent au quatrième étage.
entrés par une allée propre, mais étroite, ils prirent un escalier raide et obscur. Sur le pallier ou ils s'arrêtèrent, un seul quinquct prêtait sa clarlé assez douteuse au ruban tricolore qu'il fallait tirer k soi pour faire mouvoir une petite sonnette. Ils entrèrent. Une jeune bonne, avec l'a coiffe et le tablier picards, leur proposa de déposer leurs surtouts à côté de quelques parapluies et houppelandes déjà entassées les unes sur les autres. Le buffet de cette antichambre assez vaste et servant évidemment de salle à manger, était couvert par une grande théière, des tasses nombreuses et deux corbeilles symétriques, dont l'une était remplie d'échaudés et l'autre de pommes d'apis. C'était partout un air de propreté et une bonne petite odeur appétissante.
— Ils sont mariés depuis un mois à peine, dit Vergniaud. Nous arriverons sûrement au miUeu d'une réunion de famille et à travers quelque collation. N'importe : ils sont si bonnes gens, que les bonnes gens ne les importunent jamais. Venez.
les portes du salon s'ouvrirent, mais sans que le seul domestique de la maison annonçât les nouveau-venus. Le maître, un jeune homme coiffé assez négligemment du bonnet phrygien, vint à leur rencontre, pressa la main de Vergniaud, fit à son compagnon un salut cordial, el puis chercha des yeux sa femme, p mr lui présenter les deux compa- 'riotes. — Elle sera sortie, dit-il. un moment, pour aller au devant d'un vieux goutteux qui demeure à l'étage inférieur, Guillaume-Thomas Raynal, m;u3 nous al ons la voir dans l'instant.
Grangeneuve, en attendant, jela les yeux sur les peKonnes déjà réu-
nies : il n'en connaissait aucune. S«in aKeniion se tourna sur le lieu mcnie où il ^c iromait.
C'était uno vasle pH'eeà quatre croisées; les mursélaient tapissés d'un papier à faisceaux romains, des carreaux exactement cirés, point de tapis: un meuble en bois peint et en velours d"Ulrecht, dont les deux bergères se tenaient cérénioniousement vid(;s à chacun des coins du foyer. Une table de noyer, ronde et polie, por'.ait au milieu grand numbro de jcurnaui, de. livres, do oarùatures ; et vis-à-vis la cheminée, ornée d'une pendille çn simple marbre noir, était allaciiée, par quatre épingle, la magnifique gravure d'après Tinnibull. qui représente la signature du paci<' fé'lérai au mUictidu congrès américain. A cCiié du bureau du maître, et bien près du fauteuil où il so plaçait pour écrire, était un frêle métief à broder; il supportait en ce moment un carré de satin noir, qui, dé;ik «iitouré de feuillages veris et de guirlandes, était destiné à contenir les assignats du jeune ménage. Le portefeuille était très petit. Plu>ieurs femmes, assi.'^cs çà et la, causaient peu entre elles d'intérêts de toilette, uiaisfwnaient une vivo part à la conversation des hommes. Elles se distinguaient toutes par la décence naturelle du maintien et la flamme intelligente du regard. La plus grande exposait, avc^c une certaine chaleur prophétique, l'issue vraisemblable delà session qui allait s'ouvrir. Certes, si l\)n eût, sans voir le tribun, entendu son discours qui n'était pas exempt d'un peu de pédantisme, on eut hésité à croire qu'il sortait d'un tel orakuur. Elle était belle et simple : la taille de sa robe était haute et un peu (ropcourie; elle avait les bras demi-nus et des manchettes au coude. Ses longs cheveux ëtàienl relevés en chignon sans poudre ; elle agitait un éventail où la prise de la Bastille était enluminée; et toute la noblesse de ce corps, digne d'un piédestal antique, reposait sur les petits talons de deux soulier-' couleur de rose.
Son mari, honime vêtu de noir, et grave comme tout un })arlement de province, é;ail debout contre la cheminée, examinant tour à tour un disque do buis poli, espèce de jeu d'oisif qu'on appelait un émiyrant, et une boîte de car'ton d'où s'élançait, par un mécanisme assez naïf, une îignrc eccléslastii^nC que les un s'appelaient le diable, et les auires l'altbé
Maaiv. ■ i
La'hiaîtlrssé dé la maison rentra. C'était une tête blonde a peine échappée à renfonce. Sa robe d'étamine était serrée par une ceinture de laine pourpre, et au bas serpentait une broderie de la même couleur : vfHis eussiez dit la tunique d'ime jeune Romaine. Tout le monde se leva à :^n aspwt ; mais elle, ^ans voir les daines qui se disputaient son premier ««w-rire et Thomnie noir qui voulait lui baiser gravement la main, t'ile tourna lus yeux de toutes parts, ne cherchant et ne désirant qu'un objet.
--'ÎVW^i'nir.Rtiland, dit-elle au galant chevalier, où est donc Camille?
— LOAVnlîi,. mndnme, qtii cause avec ma femme, répondit le députe du llhùne : ne voulez-ynus pas nous h' céder quelques minutes?
■£'ntrîleK'*'Î.Hi4fr T^"? son heureux époux, frappa comme un enfant dans la main chérie' q^ii lui était tendue, et courut h l'autre bout du salon faire 1*6 boHUCUTS des petites corbeilles, qui passaient déjà derant les conviés em;iressés.
lyi f.rf'-fprc (ic'r;ibbë Raynnl avait cependant ranimé la conversa tion. pr»'., ;iS(î que politique. On recommença à discuter:
ci. ji do ses opinion-% qui, toutes en faveur de la
L'uenu, é:a éuL <i ml* nues chaleureusement par Camille Pesraoulins , fj4-an£î('r;rri"i" remarqua un homme de ( m!|o onlinairp. qni. le niasque inaj'' ' ' 'larines
n.|. . té. du
GRANGKNEUVB. Zh
allaient manquer de mesure et de convenance envers le vénérable au- Ifuir de V Histoire des deux Indes, il s'en prit directement à l'amphitryon, qu'il impatienta de ses sophisnies.
Lucile, parmi les faiblesses que lui inspirait l'amom- enfantin qu'elle éprouvait pour son mari, avait surtout celle de ne pouvoir souffrir qu'il fiit contrarié. Elle ne pardonnait à personne de causer un moment d'humeur à son cher Camille ; si bien que, pour rompre ici lui entretien qiu dégénérait en dispute, elle imagina de se jeter entre les, cçmbattans avec sa réserve de petites pommes et ses pâtisseries. On se prit h rire de la diversion : chaque ennemi tendii lu main ; le nuiître delà uiaispn lui-même mordit gaîmeut dans sa proie ; mais, quand l'avocat pincé voulut saisir à son tour sa pai't, Lucile, par une évolution vindicative, relira les fayeurs (|u'elle s'euipressait de distribuer a tout le moiide.
— Eh bien ! dit ("amillo, tu veux frustrer do s^ légitime part notre frère de Picardie, mon vieux camarade cle collège?
Lucile fit la sourde oreille, et s'éloigna. Mais ce qu'il y eut de surprenant peut-être, fut que son fçoid compatriote daigna s'apercevoir de l'espiéglerie. Il cessa l^icjitût.laconversatipj;^, gugna, à pas de renard le côté du. salon où s'ouvrait la porte,, saiai,t soi; chaptçiaii comme s'il l'eût volé, et s'esquiva.
Grangeneuve ne fut pcs tout à fait seul à s'apercevoir de cette action. Madame Roland avait aussi, du coin de l'œil, suivi ce singulier départ, etquaiid le nnuvecui député de la Gironde, encouragé par un regard d'in-
telligence, s'approcha d'elle pour demander le nom de ce personnage pierre !
h! mais, dit-elle avec un léger ' sourire, ' c'est Maximilien Robes-
Les deux collègues, en se retirant ensemble vers la place Vendôme, où ils habitaient le même hôtel garni, parlèrent de cet homme qu'ils avaient au même degré l'instinct de haïr ; puis ils ne purent s'empêcher de comparer les maurs des révolulionnîires avec les habitudes de la cour.
— Ftupprochez à cette heure, disait Vergniaud, les Tuileries et la Sorbonne, par exemple : ici, la bonne foi et la simplicité; là bas, le luxe et le§ sinislres projets. D'un côté, trente millions de liste civile et les ténébreux profits de tous les vices autorisés ; de l'autre, la frugalité Spartiate et le désintéressement. Chez nous, on vient de parler ouvertement de l'avenir de la Franco et des moyens de cimenter sa grardéur : aux Tuileries, on s'entretient peut-être des moyens d'ouvrir la Champagne à lîrunswick et d'aller chercher une patrie à Coblentz.
Kn passant devant le vieux château, ils aperçurent fuir dans les ténèbres deux carrosses, dont Fun emportait Galonné déguisé, et l'autre le cauteleux ministre Bertrand de Molleville.
Ils se retracèrent alors plus vivement encore les conseils de Brissot, qu'ils venaient d'entendre, les hautes idées de madame Roland, et tant de généreuses utopies élancées du cœur de Louvet.
— Ça, reprit Vergniaud, c'est après-demain l'ouverture de l'Assemblée législative : ne manquons pas de nous trouver au même banc.
— Laisserons-nous, dit Grangeneuve. élever encore le dais du royal eunuque au dessus du siège du président, et ^'asseoir sur nos tètes le fugitif de Varennes? ' : .
— Nous verrons, reprit Vergniaud, comme aussi ce que nous avons à faire des titres désire et de majesté. Jlajeslé! un liomme qui subit toutes les ififirmités de noire nature, et dévore trente millions de francs, quand lu moitié de ses sujels meurt de faim !
Le jour suivant, Grangeneuve se dirigea vers la rue des Trois-Frères.
— Avez-vous, dit-il au riche parfuuiour, reçu de Bordeaux quelque commande? Nevousa-t-on point chargé de commission pour moi?
— Il n'est parvenu ici, répondit madt'moiselle Guydalelle-mêine, sortant avec empressement de son magasin le plus reculé, qu'une lettre d«
36 GRANGENEUTE.
madame Gravier. Elle demandait le plus riche cachemire qu'on pourrait trouver à Paris. Il est déjà expédié.
— Eli biLM» ! dit Grangeneuve,^ ne suis-je pas chargé ?...
De rien, monsiinir. Il a coûté neuf mille francs : ils étaient joints à-
la lettre de commande.
Le député dissirmila son étonnenient, et bientôt laissa sa pensée s'arrêter sur d'autres objets.
Un de ceux qui lui inspirait la plus vive curiosité était, depuis longtemps, une société fameuse. 11 résolut d'en aller visiter l'enceinte et observer les orateurs. Il s'y rendit un soir : ce fut le 30 septembre, la veille même de l'ouverture de l'Assemblée législative.
Toute cette journée avait été pluvieuse et froide. Il lui fallut traverser une place embarrassée de hangars, d'holels de ministres où s'adossaient des masures, et toute sillonnée de petites rues étroites et noires, (rétait le Carrousel, avant que le génie de Bonaparte en eût fait ce que vous vovez. Le portail d'entrée qui conduisait aux Tuileries ne ressemblait qu'à la porte cochcre d'un hôtel abandonné du faubourg Saint -Germain. Quelques graminées et le capillaire à feuilles dentelées, croissaient entre les jointures humides des pierres. Le suisse tenait là un restaurant public assez mal servi. Une taverne occupait la place où s'élève maintenant l'arc de triomphe.
Arrivé vers le milieu de la rue Saint-Honoré, non loin de Saint-Roch. à la hauteur à peu près de cette voie nouvelle qui rappelle seule aujoirrd'hui le nom du 29 Juillel. on montra à Grangeneuve une large porte à entablement, surmontée d'une -croix récemment brisée. C'était l'entrée du cloître des .lacobins. A droite, une église basse et sombre ; derrière, des jardins en désordre enfermant quelques établissemens suspects de baigneurs.
Les abords du club étaient annoncés d'assez loin ; mais non par l'éclat des lumières et le concours des équipages. Deux lanternes huileuses se suspendaient à un de ces poteaux qui servirent plus tard de hideux instrument de vengeance. Personne, sans excepter Couthon ni Saint-Just, n'eût osé aborder, même en fiacre, cet asile de l'égalité furieuse C'était ce tetiiple où. sur le même fronton, le nom de la fraternité devait être écrit et mêlé avec celui de la mort. Un attroupement de populace errait continuellement autour de l'enceinte ; entrait, sortait, surveillait les arrivans ; et quelquefois, du haut d'une borne, \\n orateur improvisé venait reiidre compte aux externes des opérations de l'intériem". Trente ou quarante portefaix, armés de bâtons énormes, s'étaient constitués les gardes-du-corps des plus renommés Jacobins. Parmi eux commandait un porteur d'eau à ceinture de cuir, bonnet de laine rouge, barbe tressée en deux nattes avec galons de même couleur; et un fort de la halle, doiii la tête noire et crépue dominait toute cette insurrection. Ce dernier, c'était Maillard, guide, aux 5 et 6 octobre: de l'émeute parisienne à Versailles. L'autre se préparait à aller à Avignon mériter le surnom infàm« de Jourdan Coupe-tête.
Le cri des marchands de marrons et le frémissement des fritures de toute espèce se mêlaient aux ahoiemens de quelques colporteurs. On proposait aux passans soit le dernier numéro du journal VAmi du l'nqile. -oit une récente brochure d'Hébert, soit Vllisloire des Papes par Prudhomme, soit le liviv de Lavicomterie sur les crimes des rois et des reines de France. S'il survenait quelques rixes, elles s'élevaient toujours enlr<^ ces mégères sans cour, s;uis âge et sans sexe, qui se firent nommei -^i justemt^nt, plus tard, des furi(;s de guillotine. Celles qui ne pouvaient a leur jour pénétrer dans le club, hurlaient de colère, et déchiraient sauf pitii' les vêtemens de tout ce qui voulait les précéder dans la foule.
A voir ce tunuilte autour d'une église de Paris, Grangeneuve se rappela malgré lui le spectacle qui l'avait si souvent louché, lorsque, Iravi r-
sant un village des Alpes ou quelque vallée de la Liniagne, il avait surpris la moite d'une population rustique agenouillée en dehors de la pauvre chapelle où elle ne pouvait toute entrer. Jeunes et vieux sont là, sur la terre émaillée de pâquerettes. Ils prêtent l'oreille aux accens du prêtre ; ils couvrent ce tertre oii la croix du baptême et le cercueil du mort viennent quelquefois s'arrêter ensemble pour recevoir, à la face du soleil levant, la première et la dernière consécration religieuse. Ils écoutent tous avec recueillenîent ces paroles de l'espérance; et leur ame s'exhale aux cieux avec la famée de l'encens bleu et les senteurs de l'épine fleurie.
Entré dans l'intérieur des tribunes, Grangeneuve fut frappé de l'aspect dégoûtant du peuple et de la grossièreté morale et physique des sectaires. Il n'y avait pas Ih moins de trois mille personnes. On se voyait à peine. Deux quinquets fumaient à dfoite et à gauche du président, et une lampe de fer à plusieurs branches, attachée au plafond, rappelait mieux la caverne de Gil Blas que la majesté des comices. Des femmes en grand nombre, et peut-être en majorité dans les tribunes, poursui\aient leur tâche et achevaient là effrontément leurs bas tricotés. Le nouveau venu remarqua le désordre des vêtemens et la trivialité du geste, affectés même par ceux en qui se trahissaient les habitudes d'une éducation plus élevée. Serait-ce donc, se disait-il, en haine de l'élégance efféminée des cours, par mépris des habits d'or et des minuties de la toilette, que cet extérieur est adopté des démocrates, comme si, pour avoir la perfidie sous des paillettes et la corruption en robe de velours, la probité ne pouvait marcher qu'accoutrée de haillons? Quelle puérile réaction de mœurs! N'y a-t-il pas autant de petitesse de part que d'autre ? Par quel travers d'esprit est arrivée à ces réformatem-s l'idée de repousser au lieu de séduire, de choquer à la fois les préjugés et les sens pour s'acquérir des prosélytes ? Faut-il rendre, par ses formes, le désintéressement haïssable, et mettre le patriotisme en si mauvaise odeur? Quoi! ne pourra-t-on plus être un honnête homme et se vêtir complètement ? avoir à la fois les mains propres, et pures de toutes rapines ? Clavières a bien spirituellement répondu à une injure des courtisans, qui appelaient sans-culottes les partisans un peu débraillés de son ministère, en disant : « Eh bien I si nous sommes ce que vous dites, tant mieux : on en verra mieux que nous sommes des hommes. » Mais n'était-ce pas assez de la métaphore, et fallait-il réaliser l'expression dans sa crudité la plus exacte ?
— Laissez filer l'aristocrate aux escarpins, dit une vieille harangère qui avait coudoyé Grangeneuve ; il fera renchérir la peau de chèvre.
— Cela ne vaut-il pas mieux, répondit le député, que d'accaparer le hêtre? Si vous portez, vous autres, des sabots toute l'année, vous mettrez bientôt hors de prix le bois du pauvre.
Et il passa, à travers le rire des tricoteuses.
La séance s'était ouverte par des chants graves et patriotiques. Après ces hymnes sincères pour la prospérité publique, mais entonnés à l'unisson par les voix les plus fausses du monde, on passa à des airs gais et moqueurs. Le fameux Ça ira fut répété ; puis on se prit les mains en formant de tumultueuses farandoles autour de la statue en plâtre d'une Liberté colossale, et enfin le président Antonelle donna successivement la parole à quelques orateurs.
Un homme se présenta le premier à la tribune. Il venait répondre aux interpellations qui pourraient lui être faites au sujet de ses prétentions à être agrégé au club des Jacobins. Maral avait présenté pour lui cette demande la veille, et la réception dorait être appuyée par Manuel et Danton. Le postulant avait cinquante ans, un chapeau gris, une badine à la main, la face bourgeonnée et le front singulièrement rétréci. Ses mœurs étaient écrites sur sa figure.
— Qui es-tu ? lui dit un des membres les plus influens de l'assem-
3S CBASCESEUïE.
blée, connu snus les noms de François-Noël Babeuf, dit Camille, dit Gracrlius. di( le tribun du peuple.
— Vous le savez, répondit le néophite un peu décontenancé : un exmembre de la Onslituanle, dépuîé aux étals-généraux par les électeurs de l'ex-noblesse de Crespy.
— ion nom
— Louis-Philippe-Joseph d'Orléans.
— Les décrets de l'Assemblée dont tu parles, dit Colloi d'Heibois, ont interdit les nouis de terre et do fief, pai" suite de l'aliolition de la léodalilé. Le nom d'Orléans provenait d'un duché : il n'existe plus.
— Mais la famille dont j'ai le désaviuilage de sortir, dit le prince en essayant de sourire...
— Na poin*. laissé de nom liérédilaire. Chacun de ses membres n'eut qu'une appellation personnelle.
— Et la plupart, ajouta Babeuf, n'est guère même désignée que par un cliiiïre. Les rois de ta race sont numérotés comme des fiacres.
— Et toutefois, insista le nouveau jacobin, je m'appelle...
— Tu ne l'aj.pelles pas. Les patrons de ton baptême, choisis par la marraine, ne constituent pas une désignation précise. Betire-loi auprès de ta municipalité, conmie il est d'usage en pareil cas pour tout orphelin de père et de mère, et fais-toi faire ia c'.uirité d'un nom de citoyen.
— Kh bien I je demanderai Ii êirc nommé Lgautjî, dit le triste Loiûs- Philif pe-Joseph. en descendant avec une promp;e obéissance.
Et il fut roconduil jusqu'à sa place, avec des rires inextinguibles.
Un peu plus laid, et dari une autre assemblée, sou venez- vous de cet homme : c'est l'hoiTCur qu'il excitera.
Pour Grangeneuve, il sentit, à l'aspect de cette cohue politique, qu'il ïi'en ferait jamais partie. Et il empoi-ta une idée, devenue phis amère aujourd'hui que jamais : c'est qu'il peut y avoir dans une même cause des alliés plus dangereux que des adversaires, plus haïssables que nos ennemis.
Cependant l'Assemblée législative avait ouvert sa session. Le nouvel élu ne put voir, sans une émotion profonde, cette solennité des sermens réitérés, par une cour qui devait si têjt les trahir.ll admira Timposanl spectacle de sept cent cinquante citoyens qui, partis de toutes les régions de la Franco et des horizons les plus opposés, descendus des montagnes, ai'rachésaux plaines feitiles ci">mme anx grèves turbulentes des deux mers, venaient concourir à im même but, avec des opinions si différentes.
Ce n'est pas que l'eiiceini'^ elle-même des séances eût un aspect "bien grandies».'. C'était un ancien manège, adossé à la terrasse des Feuiilans. Depuis le paviJlon Marsiin. un terrain en pente, qui suivait la direction du couchant, conduisiiit aux anciennes écuries royales. Oiuis la troisième des cours qu'il fallait traverser, s«.^ présentail l'entrée du cirjut' inéme, autrefois destiné aux exercices des (xuAers de la cour. Là. pi'és do deux canons braqués à la porte, deux tentes dt; coutil sei-vaienl .symétriquement à abriter les sentinelles. Le vaisseau architectural éliiiî «m carré long, assez richement éclairé par d»- hautes feiièti-es ; et b?s murs, sans autre décoration qu'un drapiviu, él;dent comme bronzés de cette couleur sévère que David avait fait copier sur les parois grecques de son aleliier. Le siège du président et la tribune de l'orateur formaient l'opposile des ("hamps-Élysées. De chaque cêjté, deux passages tapissés eucojo de coutil conduisaient aux tribunes, D.'rrière la tribune de droite était pratiqué un couloir obscur, appelé couloir des Feuilkuis. C'était par la que > introduisait LivuisXVI i.'n xurivanl du chàl^'au. avant qu'il uc fût réduit à descendre dans ce sénat par le vomiloire célèbre qui fut appelé la Barre.
Durant les premiers mois de son stage politique. (Jrangeneuve n'eut pas la fatuité d'aborder la triiiune. Mais il ne se ré<usa devant aucune part à prendre à toutes les acluiu» éiuanéos de la pensée répubhcainc.
Aiasi, quand ce chef d'une roagistraiiiro eséouUvç^i quples Français appelèrent si long-temps et si bassement : le rni, ,iU!>p «^aiUe. l'ut contraint a venir se placer devant les députés du peup'<^ auiimicnt 'iu"un fétiche doré sur un autel, il avait contrii)u? à faire rendro, ce .décret. 11 avait appuyé de son vo:e énergique la triple imposilion, t'rpppéaisur les biens de ces fugitifs qui livraient Louis XVI à sys eiHieai;*, powr nous susciter 1<^ fléau de la guerre étrangère. Il estimaitque la gtuernç cwile^ eût été moins désastreuse et moins dégradante; car elle peut rttxèmper, les esprits; et les étrangers qui méprisaient les transfuges, eussent craint de pénétrer au milieu de nous, entre deux camps rivaux. Quand le roi fut forcé à prendre pour ministres Narbonne et Roland. Grangeneuve avait participé à cet acte d'une généreuse violence : et ce fut sur sa proposition spéciale que l'assemblée déclara plus lard, au jour du renvoi des ministres, qu'ils emportaient l'estime et le^r^reîs public. 11 fut un des esprits sur qui agit le plus puissamment l'indignation, lorsque appu-ut ce manifeste de Brunswick, insolence do prince et provocation d'imbécile, qui décida l'opposition à s'emparer du gouvernement pour diriger les moyens de défense. C'est Brunswick, c'est ce Don Quichotte prussien, qui exaspéra le point d'honneur national, et inspira à tout un grand peuple les sacrifices et les actions héroïques qu'il a prodigués pendant vingt-trois ans d'une lutte sanglante.
Au jour où, du haut de son siégea le président laissa tomber dans un religieux silence les simples et terribles paroles qui avertissaient les citoyens du danger de la patrie, Gi^>»geneuve avait rédigé le rapport qui motivait cet imposant aveu. C'est lui qui. dans le projet du manifeste adressé aux rois de l'Europe, avait écrit ces mots : « Si vous nous envoyez la guerre, nous vous renverrons lalifoertêi »
Enfin, pour n'avoir plus à exposer son caractère et ses sentimens que par les actions mrmes où nous aurons désormais aie suivre, c'est sur sa
()roclamation. adoptée par l'assemblée unanime, que furent ouvert^, d*ns es quatre-vingt-trois départemeas. ces registres oii s'inscrivaient, pour voler aux frontières, les jeunes soldats que devaient commander Lafayette et Luckner. Alors la mollesse publique et le découragement n'avaient point flétri toutes les âmes ; alors la France n'était pas empoisonnée de ces principes favorables à l'égoisme, qui plus tard nous sont tombés .d'un trône avili. Et sur les places s'élevaient des amphithéâtres où des défenseurs volontaires venaient signer sur un tambour l'engagement de mourir ou de vaincre. Le canon rai>pe-lait d? niomant eu moment les périls delà France; et le^ nombre de ces défenseurs, où se cachaient, aloi's Marceau, Kléber, Junot, firène ci Masséaa, s'éleva jusqu'à quinze mille dans im seul jour. •<.'
Mais le député de Bordeaux^t^t ses amis ne croyaient en rien à la sincérité royale. Les léconciliations d'un jour no calmaient aucune déliajjce, elles n'amenaient que l'irfitation des espérimces trompées et la rancune des continuelles déceptions. Aujnurd'liui on recueillait des renseigneînens sur le ténébreux conciliabule que présidait la reine, sous le nom de comité autrichien ; demain on découvrait le projet d'enlever le roi et de le conduire en Normandie, dans le formidable château de Gaillon, à vingt lieues de la iner. Puis on s'exagérait le nombre des anciens serviteurs qui, partagés entre le ciiateau et le club voisin de la rue Saint-Nicaise, s'étaient voués, comme des prétoriens, à la défense personnelle d'un maître. On les appelait chevaliers du poignard- On repétait en même teanps que Marie-Antoinette avait préparé, de ses mains . un plastron mystérieux afin de préserver son époux, et qu'il pût paraître avec sécurité au milieu des députés delà France, aux fèlci^ prochaines de la fédération. Tant d'outrages et de soupçons échauffaient dans beaucoup de têtes les idées de déchéance liardiment indiquées dans un discours de Vèrgniaud. Sans faire la pari de celte position, o,ù, roi sma ascen4?nt
60 GRANGENEUfE.
et possesseur d'un trône dépouillé de respect, Louis n'était qu'un chef investi du droit de commander sans moyen de se faire obéir, on s'irritait du double embarras du monarque et de ses adversaires. Il était venu ce moment d'angoisse où, do part et d'autre, on s'accuse de manquer d'énergio. d'ensemble et d'habileté. Les agitateurs du dehors reprochaient aux députés la timidité de leurs discours, propres à enchaîner l'énergie du peuple; et les députés accusaient les clubs de susciter des niouvemens sans but. des agressions sans résultais.
Au milieu de ce découragement si absolument général. Grangeneuve sentit mieux que d'autres combien pèse l'immobiliié de l'esprit, et. pour ainsi parler, la végétation de la pensée. Sa vie. qui n'avait point de but inmiédiat, intime ou politique, le conduisait à une sorte de langueur et d'ennui pire cent fois que la douleur. Il s'engourdissait soi.'s un spleen, espèce de mort anticipée, qu'en essaie à expliquer ailleurs par l'abscence du soleil et la pesanteur des brouillards. 11 recourut quelque temps à la violence des exercices, aux courses réitérées, aux longues fatigues du cheval. Peines perdues! Ce ne fut pas sans une satislaciion secrète et bizarre qu'obligé enfin de s'aliter après des luttes obstinées, il sentit venir l'emportement de la fièvre. Elle fournissait au moins quelque ressort à ses n^rls et d'ardentes images à son cerveau.
Attendre la mort, disait-il, c'est encore espérer quelque chose.
lia Tribune.
— Entrez, ma belle, disait madame Imbert k une jeune veuve toute timide et vêtue de noir.
Madame Imbert était la meilleure femme de quarante-cinq ans qui ait jamais tenu à Paris un hôtel meublé. La surveillance tout hospitalière qu'elle exerçait dons sa maison ne s'arrêtait pas au bien-être de ses locataires et à l'échange rigoureux de quelques bons soins pour le prix qui lui était payé ; elle savait si personne autour d'elle ne manquait d'un médecin dans sa souffrance et de consolation dans sa peine. Mariée autrefois à un brigadier des mousquetaires de Luxembourg, elle n'avait vu le monde que dans son âge mûr. Durant sa jeunesse, elle avait partagé avec son mari la vie aventureuse et frugale des garnisons. De là, sa pitié sans faste, le sans-façon de ses manières franches et l'habitude de traiter lin peu en camarad( s les voyageurs qui avaient été ses hôtes durant quelques mois. Combien de dettes importunes n'avait pas payées madame Imbert pour d'honnêtes étudians qui ne pouvaient arracher l'argent de leurs familles qu'avec patience et longueur de temps! Que d'exilés n'avait-elle pas renvoyés au pays, oubliant ses propres créances contre eux, et prêtant encore l'argent de la route ! Sa bonté n'avait pas été dupe jusqu'à ce jour ; et, par exception, elle n'avait pas a se plaindre jusqu'ici des hommes ni du sort.
Pour la jeune femme, modestement vêtue, la tête baissée et les yeux un peu rouges, elle paraissait se faire un pénible effort pour monter jusqu'à la chambre ou la précédait la maîtresse de l'hôtel.
— Allons, mon enfant, un honnête honune qui souffre.. Je répondrais de sa délicatesse, fût-il en santé comme vous et moi. Venez; votre mauvaise fortune et la ( harité vous le conseillent.
La chambre où pénétraient les deux femmes était éclairée à peine, bien qu'il fût déjà dix heures du malin. Les longs rideaux dérobaient l'aspect delà place Vendôme, silencieuse et triste. Une veilleuse brûlait, une odeur d'éther emplissait l'appartement.
GRAXGENEUVE, ^ll
— Que me veut-on? dit une voix affaiblie.
— C'est moi, répondit madame Imbert. Je désirerais bien...
Elle fit signe à la femme de petite taille de s'arrêter un moment, de manière qu'abritée par les draperies même du lit presque fermé, elle ne fût point aperçue encore du malade.
— Je désirerais que vous ne fussiez pas si seul que vous l'êtes, monsieur, Il vous faut quelqu'un qui vous veille; et j'avais envie de vous donner, de ma main, ime bonne garde. Qu'en dites-vous?
— Je suis touché de vos soins, répondit presque avec un sourire le pâle palienl. Mais je ne veux pas d'un mercenaire à mes cotés. J'ai été gâté, voyez-vous, par le& attentions d'une mère et d'une sœur ; et ce serait augmenter mon mal que de me forcer à en rendre témoin un être indifférent et ennuyé.
— Cependant...
— Cependant je souffre beaucoup, ajouta-t-il ; mais je ne veux pas, je le répète, d'une créature dont la patience serait un métier et la durée du mal une spéculation.
La pauvre jeune femme fit un mouvement qui exprimait à la fois la peine et la honte, et voulut sortir immédiatement.
Grangeneuve ne se fût nullement aperçu de la présence d'im tiers, sans la promptitude de madame Imbert à se partager en deux actions rapides : la première fut de poser son doigt sur sa bouche en regardant le malade, la seconde d'étendre le bras gauche pour retenir la fugitive.
— Tenez, dit-elle en ramenant Louise devant le lit d'ime manière affectueuse et brusque , regardez un peu ma protégée , et dites si elle ressemble en rien au vilain portrait que vous venez de faire.
— Mais, madame, dit la pauvre Louise...
Ces deux seuls mois prononcés firent retourner Grangeneuve , (^ui , dans la contrariété qu'on lui causait, avait déjà incliné sa tête du côte de la muraille. Le son de cette voix avait singulièrement plu à son oreille.
— Madame , dit-il , je parlais d'un cœur endurci , non d'une sœur de charité , timide comme im ange. Rassurez-vous , et veuillez rester près de moi : j'ai véritablement grand besoin de secours.
— Hélas ! monsieur, dit la jeune femme , touchée à son tour de l'air de bonté répandu sur ce front que plissait la douleur ; je n'ai nulle expérience. C'est la première fois que je suis conduite à remplir un tel devoir ; je vois bien que je ne pourrais vous être utile.
— Pardonnez-moi. Nous voilà présentés l'un à l'autre , et nous serons contens désormais. Madame Imbert , priez en ma faveur et ne laissez pas votre bonne intention sans réussite.
— Venez, dit l'hôtesse -à Louise , j'ai pour le malade une potion qui doit procurer un peu de sommeil; je vais vous prouver à l'instant que votre surveillance est indispensable.
Dès que les deux femmes furent sorties , Grangeneuve essaya à se rendre compte de l'impression qu'avait produite en lui le son de voix de cette inconnue. Il se confirma dans la certitude qu'il n'avait jamais rencontré cette personne ; et il s'arrêta enfin à ne saisir qu'une simple mais frappante similitude entre ces inflexions et un organe doux et voilé dont il n'avait pu perdre le souvenir. On sait que, pour avoir vécu long-temps ensemble , deux personnes confondent quelquefois la musique du langage, adoptent les mêmes finales ; et que si l'une surtout a été sous le charme de l'autre , les voix comme les âmes arrivent à de fraternels accords.
Dès le lendemain , après une nuit de calme et un sommeil de près d'une heure , le malade et sa douce infirmière ne se regardaient plus comme étrangers. Grangeneuve la questionnait souvent , non pas pour entendre ses réponses, mais la voix qui les lui faisait. Ces rapports d'intonations si frappantes étaient-ils l'effet du hasard ou celui des causes que nous avons indiquées? Le malade n'osait s'en enquérir directement;
42 «RANGENEUVE.
et copc-idant il en cul la pensée, un jour que Louise lui avoua par hasard, en un inomeiU où il revenait lui-ni( nie à excuser sa première brusquerie, que si elle s'était décidée à venir lui offrir ses soins, c'était sur ce qu'on lui avait dit qu'il s'agis-ait d'un monsieur de Bord aux.
— J'ai déjà , dit-elle , connu quelqu'un decetle ville , ou qui du moins l'a habitée long-icnips, l'habile peut-être encore, et je me suis sentie toute disposée sur ce ooin-là.
— Mon enfant , lui dit Grangoncuve un soir , au nioiucnt où le jour loiubail , où toutes précautions prises pour que rien ne manquât autour d'eux pt^ndanl la nuit, Louise venait de s'établir dans un fauteuil, assez près du iiuilade pour obéir à son moindre geste , viHiIez-vous uie rendre un bon oflicc"? Parlez, pariez-moi. Iîaa)ntez-nioi l'histoire de vos peines. Je voudrais mériter votre confiance, el . s'il se peut , vous être utile. Mon mal rst l'insi^nnie, voyez-vous ; ma plus vive douleur est de n'être distrait ni occupé. Je sais qui vous regrette/, quel appui vous avez perdu. Eh bien! si vous pensiez quelque jour à vous établir à Bordeaux, il n'est penM'tre pas indifférent que je puisse attester de l'honnêteté de de voire conduite. Parlez.
— Je n'ai point d'histoire à raconter, monsieur, dit Louise dont le coHir débordait d'émotions, et ne demandait pas mieux que d'épancher ses regrets du passé et les inquiétudes de son avenir. Mais je vous dirai volontiers tiui je suis : je ne crains ni les informations ni les reproches.
J'ai été élevée dans la maison dt; M. de Fond ville, ce fermier-général si riche, qui a fùii d'une manière si malheureuse. Ma mère aviiil été à son service : elle y est niorle que je n'avais que dix ans. Mon père vit encore; mais ]e ne sais où il demeure. On in "a fail entendre qu'il supposait que je n'étais pas sa fille. Après la mort de ma pauvre mère (une femme charnxante, monsieur, si blauciie el si délicate! ), une vieille femme de charge, qui l'avait beaucoup connue el aimée , et qui eut après elle toute la confiance de la maison, prit soin de niui. Elle ra'afait donner un peu d'éducation. M. de Fondville s'informait quelquefois de Louise : il ne voulait pas qu'on me laissât manquer de rien. Il s'est anèté plus d'une fois à me considérer ; il descendait de cheval pour me toucher doucement la joue, s'il me rencontrait bien seule dansle parc. Mais il est mort Siins donner lieu de penser que tout ce qu'on disait sur mon compte fût vrai.
Dans la dernièi-e année de sa vie , il eut une singuhère idée : il avait pris dans sa nuiison une pupille. Il avait un neveu, enfant gâté, son nérilier unique ; el moitié par ton . idées du temps de la régence , àtce que j'enleiidais dire , et moitié pour préserver les mœurs du jeune homme , il avait voulu lui donner une maîtresse. C'était , monsieur , une jeune fille fort vive et fort étourdie : elle n'aimait . je crois, MM. de Fondville ni oncle ni neveu, mais bien les parties de chasse «l les beaux carrosses. Monsieur, je ne dis pas de bien de cette femme-là: je sais qu'il est affreux d'èlro sur ce pied auprès d'un étranger, jeune homme ou vieillard ; je ne l'excuse pas, quoiqu'elle eût été bien mal. à ce qu'il paraît, d;ixis un couvent où sa famille voulait la laisser languir. Elle m'a confié cela à moi-même. Mais si vous saviez combien elle a été bonne pour nioi,el quel service elle m'a rendu I vous m'excuseriez, monsieur, de ne pouvoir y penser sans avoir les larmes aux ye^ix. Hélas I où est-elle a présent , la pauvre fille ! Mais cela ne vous inAéresse point. Voici, monsieur, ce qu'elle a fait pour moi.
Il y avait dans le château un régisseur qui s'était aperçu que j'avais beaucoup d'amiti('' jK)ur lui. Tantùl il se rencontrait sur me> pas au fond du parc , et tantôt je le trouvais à Pads si j'avais la moindre comiftission à remplir. Il me recendut-ait ; il m<^ di.-^ait mille choses, le soir,
E)ur me l'.iire perdre la raison . et je l'aimais au point que je n'aurais pu contrarier long-t<.'mps. Mademoiselle m'en avertit eu riant. Elle avait
CRANGEÎÎEDYE. Û3
la bonté de me donner quelques leçons , de m'apprendre a chanter, de me faire venir auprès d'elle quand 'la plupart de ses maîtres étaient là : car elle passait pour la par>.-nte de monsieur, qui la faisait app^r Utujours mademoiselle de Rancé, sa pupille. Un jour où j'avais trouvé dans ma volièn; un billet où Ton me doimail rendez-vous, mademoiselle le lut, je ne sais conmient, et arriva presque eu même temps que moi dans un kiosque abandonné, derrière la ferme anglaise.
— Monsiem- Tessier, dit-elle au jeune homme, qui se trouva arec moi par hasard , voulez-vous séduire et perdre de réputation ma pauvro Ôii^^iiotle? ( elle m'appelait Quenotte, monsieur, parce qu'elle disait que j'avais des dents d'enlant. ) Eli bien! je ne le souffrirai pas. J'aimerais, mieux la voir morte que déshonorée. Si vous lui tendez de nouveau un piège, si vous lui adressez eucore , en secret , la parole, j'aurai le crédit 06 vous faire èter votre place dans cetîe mliison.
Je ne sais quelle réponse de dépit , et quelle allusion impertinente se permit 'fessier, mais les yeux de mademoiselle de Rancé s'animèrent de fierté et de colère.
— C'est pour cela, dit-elle, que je la défendrai ! C'est parce que je sais mieux qu'une autre ce qu'il en coûte de vivre sans sa propre estime.
Tessier lui demanda pardon, et s'éloigna. J'avoue que je regrettai quelquefois le service qu'on m'avait rei:du. Je ne pouvais plus regarder en face le séducteur : je ne voyais plus en lui qu'un ennemi , un monstre , un malhonnête hommes mais quand je ne le voyais plus, je pleurais. Le pauvre garçon, qui m'aimait réellement, se repentit de sa première pensée. Il me lit demander en mariage, et mademoiselle aplanit tous les obstacles. C'est elle, uionsieur, qui fit augmenter les appointemens du régisseur ; c'est elle qui me donna un trousseau et une dot; et elle eut encore la délicatesse de ne vouloir pas même attacher sm' mes cheveux la couronne blanche de la mariée.
— Mais depuis , dit Grangeneuve , avec intérêt , cette femme, qu'estelle devenue ?
— Hélas! monsieur, 51. de Fondville fit de mauvaises affaires : l'association de ses deux enl'ans ne prospérait pas. La petite avait seize ans et l'amoureux dix-sept. Il n'était, ce beau Narcisse, occupé que de sa chétive personne; il n'avait que le temps de penser à lui. La petite était un meuble, un tableau, une inutilité de plus dans les appartemens. Le jeune hn.umc vous eût paru de chair et d'os beaucoup moins que de papier niàché. Il n'aimait que l'argent, après lui. Si vous l'aviez vu, monsieur, dans son habit étroitement sanglé, avec son teint gris de lait d'ânesse, et ses cheveux infailliblement disposés de côté, selon le désordre pétrifié d'un coup de vent , c'était drôle. Il me fait , disait quelquefois eu secret la protégée du bon vieux oncle , l'effet d'être de cristal . ma chère; j'ai peur de le casser. Elle était bien folle à me parler de lui ! S'il me baise la main , ajoutait-elle, il va vite voir h la glace s'il n'a pas rougi ou pâU. U craint l'apoplexie et la jaunisse. Toute éuiotion qui peut le sortir de son contentement de lui-nK'ine, il l'évite. L'amour lui c;mse la migraine. Je ne puis élever la "\oix pour ordonner seulement de fermer la porte , qu'il ne me dise : — Ah ! ma chère , pas de scène! la paix avant tout.
Ce qu'il aimait le mieux de sa compagne, monsieur, ce valétudinaire, c'était de la produire. Sa plus grande jouissance d'amour était que les autres la trouvassent belle. Je n'ai pas de meilleure cour à lui faire disait encore notre espiègle , que d'être coquette et parée. Quand nous allons ensemble au bois di; Boulogne, si la crinière de ses clievaux est tressée de rubans lilas, si son cocher est armé d'un bouquet massif, et moi d'un chapeau à haute forme et à grandes plumes , sorti tout frais des doigts de mademoiselle Bertin , il 0:^1 heureux de mon amour ! il^ae demande au ciel rien de plus.
hll CnàNGENEUVE.
Le vieux Fondville occupait volontiers ses loisirs à raccommoder ce ménage de poupées , ce véritable nid de serins. Mais j'ai dit qu'il faisait de mauvaises affaires. On allait le poursuivre pour des opérations de finances qu'on disait être frauduleuses, il fut trouvé mort dans son lit. Un testament attribuait un legs considérable à sa prétendue pupille. L'ingrat petit neveu lui intenta un procès sur-le-champ , et osa même se porter partie civile. On répandit le bruit sourd que le défunt avait été empoisonné, et ma jeune protectrice fut conduite en prison. J'étais là, monsieur, quand on vint lui signifier qu'il fallait monter en voiture avec deux officiers de la maréchaussée. Cette moitié d'homme sans âme, qui lui intenta le procès, était là aussi; et j'entendis qu'il lui disait à l'oreille, dans un moment oîi il croyait tout le monde distrait : — Renoncez à la succession de mon oncle, on se désistera de la plainte.
J'offris à l'accusée de déposer en sa faveur, sur les paroles que j'avais saisies : elle refusa. Elle parut devant les juges avec calme et dignité, sans avoir toutefois une complète assurance; mais on voyait bien que si sa conscience lui reprochait quelque chose , ce n'était pas la captation d'une fortune, ni l'assassinat d'un vieillard. Elle excita dans l'auditoire une curiosité vive et un intérêt général. On sut alors son vrai nom, qu'elle avait caché jusqu'au procès. Elle fut absoute, monsieur, non seulement par les juges, mais encore par tous les auditeurs. On lui rendit alors le testament qui avait été en litige, et elle ne dit qu'une parole, en le déchirant : Je lui dois mes ennemis, j'en ai triomphé; maintenant je renonce à cette fortune.
— Et son vrai nom ? demanda Grangeneuve avec anxiété.
— Ce qu'il y eut de bon , monsieur , répondit Louise , c'est que ce ne fut point ce neveu qui avait fait le procès qui profita de ce désintéressement. On avait cru morte une sœur de M. de Fondville, qui s'était mariée en Espagne, Mme Doviedo, puis devenue veuve , pauvre, et qui s'était vouée à l'éducation d'une demoiselle de grande famille. Elle se retrouva par le bruit qu'avait fait le procès, et ce fut elle qui hérita. La succession échappa à César de Fondville ; seulement, il était enrichi d'une parente qu'il ne connaissait pas.
— Mais le vrai nom de l'accusée ? répéta encore une fois Grangeneuve.
— Pourquoi me le faire dire ? Ceci est une curiosité inutile. Elle a été ma bienfaitrice.
— Mais les tribunaux en ont retenti...
— On l'oubliera.
— Et si je m'engageais à ne le point répéter...
— Adèle de Meslier, dit Louise.
Grangeneuve retomba dans toute l'incertitude contre laquelle il avait lutté pendant la durée de ce récit.
Louise s'engagea ensuite dans les longs détails de sa propre histoire, et conta la mort de son mari. On ne l'éooutait plus. Elle retraça en vain l'ardeur des opinions de la victime, dit comment il avait péri dans une émeute, fit le tableau de la fameuse journée du 20 juin, auquel était resté étranger le malade. C'était là un événement qui , dans toute autre occasion, lui eût inspiré une curiosité avide; il resta plongé dans la réflexion. Son recueillement était si immobile, que Louise le prit enfin pour le snmmcil. Elle crut au premier mouvenieiU qu'il fit, dès qu'elle cessa de parler, que le silence seul le réveillait.
Elle approcha pour lui offrir tous ses soins.
— O'Jf'T^ll'N dit-il, cette Adèle n'étail-elle pas une personne d'une taille élevée , et les cheveux bruns?
— Oui.
— A quelle époque eut heu son procès?
— Il y a quatre ans.
— N\a-t-ell'?' pas été mariée à un médecin?
— Non.
Mais le malade, encore jeune cl d'une complexion nerveuse et forte , entra bientôt en convalescence. Il y fit de rapides progrès, grâce à l'exercice repris avec modération et aux espérances que, dans son parti politique , il croyait voir grandir de jour en jour.
Il trouva, quelques jours après, ce? paroles dinisle post-scriplum d'une lettre que lui écrivait Duminril.
« Vous ne m'avez jamais dit ce qu'était devenu votre commencement d'aventure avec madame Gravier. Je méritais plus de confiance; vous êtes sournois en ces sortes d'affaires. Je vous apprendrai, moi , que l'oiseau de passage vient de quitter Bordeaux , au ^rand déplaisir de Lacombe , qui était, je crois, fort épris d'elle et assez mal traité. »
Si quelqu'un voulait savoir ce qui s'est passé depuis six mois dans l'esprit de cette périlleuse beauté , il serait exactenient dans les sentimens qui nous préoccupent nous-mêmes. Mais comment pénétrer de pareils secrets, analyser, traduire au jour une telle âme ? énigme sans mot , fontaine qui n'a point de fond. Si jamais fenmie de cette mobile nature avait su elle-même ce qu'elle pense, on le saurait après elle. Elle l'aurait dit sans le vouloir en un moment d'indiscrétion ou d'effronterie, ne fûtce qu'à un amant devenu son ami, ou à sa femme de chambre favorite, dans un de ces jours rares où elle est contente de son teint, de sa coiffure et de la blancheur de ^es dents. Croyez . si on ignore de pareils mystères, qu'elle-même les a toujours ignoiés. La fleur ne sait pas le parfum qu'elle exhale; le nuage, les couleurs dont il est paré.
Pour nous en tenir donc aux conjectures. Grangeneuve et Adeline s'étaient connus et quittés sans s'aimer ni l'un ni l'autre. Adeline fui étonnée plutôt que mécontente de son départ ; choquée , non affligée. Si le fugitif vécut dans son souvenir, ce ne fut peut-être ni par la distinction de sa personne ni par celle de son esprit, mais à cause de la bizarrerie de sa conduite, et pour la nouveauté d'un tel dénouement. Amant , il eût passé comme un rêve; il resta comme original. Elle s'en occupa malgré elle, parce qu'il lui rendit l'assiduité des autres plus insupportable. Elle n'eût voulu le retenir que parce qu'il s'éloignait ; mais elle eut cette fantaisie pour le faire souffrir. Il éveilla, anmsa ensuite, et puis il impatienta sa pensée. C'était beaucoup à lui d'avoir rompu la monotonie des impressions journalières. Elle se fatigua toutefois d'une image obstinée, se mit à en haïr l'objet ; puis , quand elle croyait commencer à l'oublier, l'amour-propre la ramenait tout à coup à son souvenir. Humiliée quelquefois, elle s'avouait qu'elle avait mérité cette légèreté. Dans le secret de sa conscience , elle ne se jugeait pas digne des affections d'unéiomme si élevé ; elle allait même jusqu'à se féliciter de l'avoir vu échapper à ses chaînes. Mais quand cette dernière idée venait apaiser son trouble, ce n'était jamais sans avoir surpris le long de ses joues quelques larmes qu'elle n'avait pas senti couler.
Un ennemi assez nouveau vint fondre sur son existence : l'ennui. Ses couleurs s'effacèrent; elle sentit maigrir ce corps si artistement modelé, et c'est dans une telle disposition d'esprit et de santé qu'elle quitta Bordeaux un beau jour.
Nous arrivions à l'une de ces époques de transition , d'hésitation fatigante en politique, où la victoire éphémère d'un parti vient lui redonner l'apparence d'une vie qu'il n'a pas, et rattacher à lui, pourquelques jf urs. toutes les lâchetés flottantes qui appartiennent infailliblement au plus fort. I.c n'jauvais succès des Jacobins à la journée du 20 juin avait exhume «lu fond des provinces , et même de rAïsemblée, je ne sais quel enthou-
4$ GRAMGEMKtjVK.
siasme engourdi on faveur de la constitution. Le roi aussi était vhjuu la jurer do nouveau perfidement , comme si deux sermons pouvaient s'annuler r«n par l'aulre. Tout semblait se rejeter avec amour vers la monareliie; et encore un peu de temps, un souffle, elle allait disparaître.
Grangencuvo jugea que l'heure était venue pour lui de donner un gage public do sa foi , et do remplir les vu-ux de ses conunetians. Triomphaui de sa modestie, il résoUii i.-nfin d'aberder la tribune.
Ce doit être un grand jour que celui où 1(^ modeste ami d'une cause glorieuse va Irancliir son obscurité. Il fera peut-être pour toujours le sacrifice d'un amour-propre qui ne di mandait point a grandir. A l'amhilieux orateur, à l'homme ([ui v(nit une récompense personnelle, le i)ut de la course peut voiler les dangers de celte carrière; mais quand le désintéressé patriote n'ambitionne que le triomphe de sa religion politique, et tient à cetlo vicluire plutôt qu'à l'honneur d'y participer, ce n'est pas sans une émotion maladive qu'il va se faire inscrire à travers les noms qui seront aujourd'hui même appelés k la tribune. Aussi Granf;eneuve était-il inquiet di' cette démarche qu'il venait d'accomplir. Il ne pouvait prévoir à qu ■! rang d'insciiplion airivi^ail son tour. Le c(eur lui battait à chaque appel nouveau ; et il sentit une i.ppression vive sillonner tout son corps, comme si r.ii éclair l'avait frappe, quand la voiv du président, si Cidnie et si indifférente, laissa tomber ces mois :
— La parole est au député Grangeneuve.
11 se leva. La Chambre ( comme nous disons mesquuiement aujourd'hui ) lui sembla une enceinte nouvelle. 11 jeta les yeux vers la tribune pour bien s'assurer de la direction, et il marcha lentement vers ce formidable piédestal. Dès qu'il y fut placé, l'aspect des lieux changea encore. Heureusement pour lui l'émotion assez bruyante et les mécoulenlemens qu'avait excités le discours de son prédécesseur, M. Ramond, lui donna le temps de se remettre. Il eut quelques minutes pour considérer, à ses pied^, les flots mouvans de cette mer circulaire, et les yeux innombrables de ce monstre qui , comme un seul être, s'agitait et le regardait. 11 baisaa son propre regard pour se recueillir; chercha sur les fleurs du lapis étendu devant lui la première des idées qu'il s'était proiuis d'émettre; puis, quand il sentit le moment opportun do commencer, il relova lesyeuK au pbfond de las aile, comme pour y fixer son inspiration.
En r-ce* de l'iji-ateur était la loge diplomatique. 11 y effleura du regard un objet qui le fit pillir ; quelqu. \ igue qu'eût été sa première perception, il n'osa la vérifier par un secoue ;■ i.ixî'œil.
Mais il rendit grâce à un incident iiuuveau, qui susp»"ridil encore une minute la repris^; du silence légishilif. Alors, et les regards fixement, celte fois, attacliés sur le banc des ministres, U commenea.
Son discouis était de*tiiié à reprocher , non pas aux ministres . mais au loi lui-mèioc, ses négligences inexplicables dans les apprêts d'une guerre %i l'Eiuope allait déployer contre nous quatorze aimées. 11 rappela que la France avait accepté cette guerre avec joie et la voulait suivre o^mmc un moyen de cimejiler sa liberté. Il prédit que si l'énergie qui fernienlail de toutes parts n'était pas dirigée contre les étrangers, la patrie se déchirerait elle-même. U demanda quelles forces on avait à opposer à quarante mille Prussiens marchant déjà sur (ksblentz , et à autant d'Autrichiens el l?ardcs : quel système d'agicssion ou seulement de défense était adopté. S'il était vrai que la cour appelai de tous ses vaux nos ennemis; que la reine posséd.M l'itinéraire de Brunswick par journées de marche cl n'espérât plus que dans l'énmlation de nos adversaires. Nos armées, dit-il. sont désorganisé. ^ ou incomplètes; \ eut-on s'unir à l'émigration pour livrer la France mix <ippiesi^'urs de ^ilrsovie? Ceux qui appellent les barbares disciplinés du Nord nousebli- ;-( rr;nl-ils à chercher au milieu de nous ces uulr( s bai Lan s indiscipLinejiUi croupi^senl uu dessous do la civilisation? U n'y aurait Iji qu'égaliie
GBANGENEUTE. 47
et justice: engager la lie du peuple contre la lie des soldats royaux. Mais est-ce nous défendre que d'opposer aux bataillons de Léopold des forces dont l'infériorité ne laisse pas même dincenitudc sur leur défaite? Estce nous défendre que d'écarter tous les projets tendant à fortiiier Tintérieur? Est-ce nous défendre que de ne pas réprimer tel général qui a violé la constitution, et d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Cette constitution vous fit-elle clief de l'armée pour notre gloire ou notre honte' Vous donna-t-elle le droit de sanction, une liste civile, et tant de prérogatives pour perdre la constitution même ei l'empire? Non, non, hommes que la générosité des Français n'a pu rendre sensibles, que le seul amour du despotisme a pu toucher , vous n'êtes plus rien pHjur ce peuple que vous avez indignement trahi!
Quelques applaudissemens interrompirent Grangeneuve : mais loin d'y êtee sensible, il en fut troublé. Cet incident^ le déconcerta plutôt que de le satisfaire; et il dit avec une intonation de voix moitié brusque et moitié suppliante :
— Respectez mon enthousiasme ; c'est celui de la liberté.
Puis, après avoir repris la parole et proposé d'interpell?r directement le roi pour l'obliger à déclarer, par oui ou par non, s'il pouvait répondre de la sûreté et de l'inviolabilité du territoii-e , il demanda un décret qui statuât que l'Assemblée, comme la première des autorités, se mettrait en permanence et siégerait sans interruption; que tout homme jeune ou vieux serait enrôlé; et enfin que la nation tout entière serait en surveillance et en armes.
Bazire et Guadet s'approchèrent en même temps pour lui serrer la main.
En regagnant sa place , il reporta involontairement les yeux, vers la loge diplomatique. Il avait cru voir, aux derniers mots de soji discours, s'agiter là deux mains pour applaudir. Il avait cru reconnaîu-e ces bras demi-nus, protégés par d'amples gants à l'amadis ; mais il u'y rencontra que deux personnages déjà levés et se disposant à se retirer, car la séance allait finir. L'un était une femme âgée, et l'autre Vicenziô Cabrera, le vénérable ambassadeur d'Espagne.
Grangeneuve sortit lui-même avant la foule par un sentiment d'agitation vague ou de modestie. Il lui fallait , pour traverser le péristyle , passer près d'un carrosse doré dont la portière était tenue enir'ouverte par un laquais en livrée écarlate. 11 entendit son nom prononcé dans une interpellation vive et gaie. Ce nom n'était pas toutefois celui qu'il venait d'Iionorer à la tribune, mais cette douce et, familière appellation que votre mère ou vos amis nous donnent.
— Henry! dit la personne inconnue, connue e^. retenant tout à coup une exclamation qui lui serait échappée.
Heniy s'approcha; et dissimulant quelque émotion sous un grand air de surprise qui n'était pas tout à fait jouée:
— Vous ici, madame! j'étais loin de supposer un si heureux hasard. Voyager, vous sied à merveille ! Je vous félicite de tout ce que je vois , ajo"uta-t-il , en regardant à la fois le visage rose cl le beau carrosse.
— Il y a moins de hasard au monde qu'on ne croit , répondit Adeline. Et son front était déjà devenu grave en devinoui la pensée de Grangeneuve. Mais elle avança la tête au devant de deux personnes qui se hâtaient de la rejoindre. Grangeneuve s'effaça pour laisser mon.ler près d'elle ces deux compagnons, que le laquais soutenait officieusement, et avant qu'jii eût pu saluer et prendre congé : ; <
— Monseigneur, dit Adeline à l'une des deux pgrsûnnes qui cachait des (iidres en diamant sous les plis d'une douillelte-de ^oie , je vous présente l'orateur qui vient de produira un si vif .enthousiasme sur l'as-; semblée,
— Etourdie! dit le duc de Cabrcn.. A raoi? A'ieux serviteur de prince, présenter un adversaire du toute mouarciàe ? Ce n'est pas , monsieur, à
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raon suffrage que VOUS prétendiez tout à l'heure, n'est-co pas? jt? ne sais qui de nous doux on amipromet le plus, en nous présentant l'un à l'autre; mais partout où je vois le talent, je ne saurais lui refuser mon hommage : ainsi je vous prie de vouloir bien lagréer.
Le républicain s'inclina avec un semblant de respect, comme pour n'être pas vaincu en fausseté par le courtisan espagnol.
— Monsiclir. ajouta vivement Adeline. j'ai app^irté de Bordeaux des papiers dont on m"a chargée; ce sonl des pétitions, je crois, quelques pièces importantes pour vous : permettez fjue je ne trahisse pas la coutianco dont on m'a honorée, et dites-moi, s'il vousplait, à quelle adresse il faut vous envoyer tout cela.
— Place Vend«5me, n" 15, répondit Grangeneuve, en saluant sur-lechamp avec une obligeante et grave politesse.
Et le carrosse, lancé rapidemement , alla se perdre sous It^s grands ormes qui bordaient déjà nos Champs-Elysées.
Grangeneuve resta un moment frappé de l'apparition inattendue, il lui sembla qu'Adeline avait pris un caractère do beauté plus calme. Le premirr instant d'émotion passé, elle avait montré un visage pcile ; l'ovale en était un pou allongé . ses yeux avaient grandi. 11 y avait dans tous les mouvemens de sa personne qu(?lque lenteur, quelque mollesse inaccoutumée. C'était bien décidément la plus gracieuse femme qu'il connût. Mais à l'image assez grotesque du protecteur castillan, il leva doucement les épaules et avança la lèvre inférieure , sans s'apercevoir de son propre geste.
— A qui en as-tu , avec cette moue? lit un député qui vint le rejoindre et qui avait familièrement passe son bras sous le sien : ce n'est pas , je pense, à notre Assemblée; ton début a été chaudement accueilli.
— Brissot , répondit son collègue de la Gironde . tout ceci ne sont que des paroles . mon cher ; et il faut autre chose pour décider la question.
— Eh bien ! dit l'autre, il nous arrive cinq cents .Marseillais que Barbaroux doit commander. Plusieurs départeuiens imiteront l'exemple des Bouches-du-Rhone; et malgré le fameux veto contre le camp sous Paris, nous aurons effectivement ici des soutiens.
— Allez-vous recommencer le 20 juin, vous autres? Mieux que cela.
Tant pis. Vous ferez tuer le roi , et il aura après des partisans. Il m faut pas tuer ses ennemis, il faut les avilir. Si vous faisiez du pauvre homme un cadavre, ce serait quelque chose; et vivant, ce n'est qu'un serrurier. Laissez-le donc s'en aller, s'il en a tant d'envie! Détruisons la monarchie , je le veux ; mais épargnons du moins le monarque . si nous ne pouvons pas le respecter. Je n'ai trouvé de bon dans votre journée de juin que l'envie de boire qui lui est ignoblement venue, et ce bonnet <|u'il a romplaisamment posé sur sa tète, en guise de couronna. Ma fni. si la laini; rouge remplace les diaiiians à la cour, on pourra espérer que le pain Unira par entrer dans les chaumières.
— Trouve donc, toi, dit Brissot , le moyen de faire décréter la d»'"chéance. ou de forcer ce monsieur à l'abdication-.
— .le donnerais ma vie pour ce résultat . mon cher.
— Il n'y en a pas beaucoup comme toi. Nous retombons, ainsi qu'il y a quelques mois, dans une crise d abattement. Partout prostration de forces politiques: les partis s'accusent justement d'inc^ipacité réciproque, et nous re semblons tous à peu près à ce Louis X\ l lui-même, qui semble dormir depuis six semaines. Il n'aurait pas, dit-on, prononc»* d'aulns motsque deux ou trois termes de trictrac quand il joue le soir avec sii su.ur. Le triste adversaire qu'un soliveau!
— Bien plus, dit Granqeneuve, le voila qui se fait matelas; au lieu <l«" les renvoyer, il al.sorbe les coups : le moyen de le frapper au caur! Mais toi, qui lais l'impitoyable, on dit qu'envové aux Tuileries pour pro-
léger la famille royale centre vos propres excès de juin , tu t'es laissé aller à l'attendrir, à p!eurer, quand la reine l'a fait voir ses meubles en pièces el ses portes brisées. Elle s'en est donc aperçue ?
— Je pleure sur les malheurs d'une femme belle," sensible, et mère de famille, lui ai-je dit, madame. Mais ne vous y méprenez point; il n'y a pas une de mes larmes pour le roi , ni pour la reine : je hais les rois et les reines.
— C'est la cour, ajouta Grangeneuve . qui forme la plus détestable de toutes les choses que Dieu ait permises. Il faudrait faire partager au peuple ce sentiment-là.
— Encore un peu de temps, dit Brissol, et vous ne la verrez plus. Les deux collègues entrèrent pour dîner chez le restaurateur Legacque.
Si Bertrand de MoUeville. intendant du trésor royal, eût été chargé de payer leur carte, il aurait désespéré de les corrompre.
Le lendemain, Grangeneuve. levé de très bonne heure, car il avait peu dormi, se mit à écrire à Dumeyril, et sa pensée s'était reportée avec complaisance aux souvenirs de Bordeaux, ^'ers dix heures, le seul domestique qu'il eût apporta le déjeuner : ce chocolat presque indigène au:: i.{.rds de la Garonne, tant la colonie espagnole qui a fixé là ses comptoirs, y a naturalisé les goûts de Valence et de Cadix. En se retournant vers le guéridon de marbre blanc , pour en finir au plus vite avec cette obligation inévitable :
— Qu'est-ce , Victor? dit-il. Pourquoi ces deux tasses el ce double déjeûner?
— Monsieur, dit Victor, il est venu dès ce matin un domestique avertir le portier qu'un de vos amis vous faisait demander à dix heures précises une tasse de chocolat et quelques minutes d'entretien. On vient de me le dire à l'instant seulement, et- comme je traversais l'office.
— Qui diable cela peut-il être? dit tout haut Grangeneuve. Il fallait donc laisser tout ceci auprès du feu. Si c'était... si c'était madame Duvillars ! Victor, descends chez le portier, on ne la connaît que trop ! et si je ne me trompais pas, qu'on dise que je suis sorti, malade, mort.
— Monsieur, je croirais plutôt, dit Victor, que c'est cet homme grosel court , un député de Rodez . qui vient depuis quelques semaines ici assez souvent. Hier, il a guetté dans la rue pour vous attendre. Vous savez bien, monsieur, ce M. Talbol ou Chabot, celui qui a été capucin.
Pendant ces dernières paroles, le convive qui s'était invité lui-même poussait la porte entr'ouverle d'une antichambre à laquelle tournaient le dos les deux interlocuteurs , et il avait pu entendre la partie finale de l'explication.
Cette personne était évidemment d'humeur vive et folâtre, car elle ne put retenir une intonation de gaîté : puis elle dit , avec un accent de voix contenue :
— Ce n'est pas tout à fait un capucin.
En deux mouvemens gracieux , elle eut dénoué un chapeau de paille , jeté sur l'espagnolette d'une croisé':' le plus magnifique des châles alors connus . et Grangeneuve prit en hâte la main d'Adeline , qu'il conduisit vers le seul fauteuil de sa chambre de garçon.
— Monsieur, dit-elle, dès qu'ils furent seuls et placés devant la petite table, il ne s'agit pas précisément de vos obligations de député, ni des intérêts généraux do vos commettans ; mais je ne vous ai point menti en invoquant votre protection. Il s'agit d'une personne qui n'est pas tout à l'ail étrangère au département : de moi. par exemple, et c'est un bon conseil que je réclame.
— Je suis touché, dit Grangeneuve sans amertume, de vous voir user, madame, de la plus humble des protections dont vous soyez la maîtresse de disposer.
— Vous savez bien? poursuivit la jfune femme, sans s'arrêter an «en?
équivoque du compliment, vous savez bien cette petite, ferme de la Rocheaux-Belles que j'avais aclietée sous vos auspices, et pour laquelle vous m'aviez donné de si bonnes idées d'embeUissemens?... eh bien ! je l'ai vendue.
— Déjà ! dit Grangeneuve.
— L'acquéreur me retient moiii() de la somme pour manque de formalités dans mon propre contrat. Il (onrne de je ne sais quelle iiypothèquc : je n'y comprends rien. Je n'ai pas, à ce qu'il dit. « la main-levée... » Il m'est venu Va tentation de lui prouver le contraire.
— J'examinerai la difliculté ce soir même, dit Grangeneuve. Mais savez-vous, madame, (jue je vous trouve hardie de venir me voir et de passer ainsi d'un camp dans un autre. Nous sommes en guerre à peu près déclarée avec l'Espagne, et si l'ambassadeur...
— Je ne le connais guère plus qne vous . le digne Cabrera y Badajoz , interrompit vivement Adeline. Seulement, il m'a amenée de Bordeaux en compagnie cliarmantc. et d'un vrai train d'ambassadeur. Je lui ert saurai gré toute ma vie; car je m'ennuyais complètement là-bas.
— Je ne vous demande point, Adeline. qui vous avait mis en rapport avec son excellence? Vous voir, explique (out.
— Le duc de Cabrera, dit-elle en dissimulant l'intérêt qu'elle prenait à cette explication, possède une fille unique : il vient de la marier à Madrid, et il ramenait en France, en y revenant lui-même, l'institutrice qui a perfectionné l'éducation de cette fille. La digne dame est d'origine française : je la connais depuis quelques années. Elle m'a retrouvée à Bordeaux , et sa compagnie m'a décidée à faire le voyage dans la dormeuse du bon Castillan.
— Et l'étranger vous emportera bienuM à Madrid, vous, madame? Nous ne nous doutions guère, mes amis et moi, en agissant de façon à robhgér à redemander ses passeports, que nous allions exiler une de nos belles compatriotes.
— C'est-à-dire , reprit Adeline , que vous ne croyez pas un mot de oe que j'ai l'honneur de vous diie. Cependant vous avez vu hier l'institutrice, (-1 il ne tiendrait qu'à vous, si cela en valait la peine, de vérifier le fait.
— Vous appelez cette dame?... dit comme sans intention Grangeneuve.
— Madame Doviedo, monsieur.
(jrangeneuve fit un mouvement de surprise, ou d'émotion, qu'il ne sut pas déguiser entièrement ; mais sa compagne était loin d'en pouvoir expliquer la cause.
— Et vous n'étiez jamais venue à Paris, petite? lui demàhda-t-il, en la regardant fixement.
— Jamais.
Il fit un tour dans l'appartement pour se remettre de l'agitation passagère que cette découverte d'un mensonge venait de produire en lui. Il fut tenté d'abord de commencer une explication. Mais pendant ce temps, Adeline avait ouvert une croisée. Évidemment elle n'était pas dans toute la tranquillité d'esprit que le ton de sa conversation pouvait faire supposer.
— Quels projets avez-vous pour ce matin, madame? dît le député, revenu au ton de la politesse, ou de la galanterie.
— Aucun. Mais je sens qu'il faut respecter vos momens. Je me relire.
— Si vous étiez libre, dit (Jrangeneuve avec une intention de malice, j'insérais vous offrir la main.
— Très volontiers, dit la jeune femme. Et si vous croyez jamais me dtîvoir une visite, venez quand il vous plaira : j'en serai fort reconnaissante.
Henry, qui croyait l'embarrasser un piu. fut surpris, et peut-iVre saii>fait de la ré.ponse. Mais il pensa bi"ut^^l qu'une personne si intrépide à
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déguiser la vérité, n'élait jaiiwis décontenancée quand elle avait surtout ime demi-heure devant elle.
— Victor ! cria-t-il. fais avancer une voilure,
— Je demeure bien loin , dit Adeliiie, presque au faubourg Saint-Honoré; mais si cela ne vous fatiguait pas trop, je demanderais cependant à marcher. La matinée est si belle, et je connais si peu celte grande ville!
Ils partirent. Ils marcliaient sans aucune réserve affectée, sans plus d'empressement que de gêne; et eussent-ils été suivis et épiés par un de ces observateurs habiles qui devinent à cinquante pas de distance à quel point d'intimité peuvent en être deux personnes qui se donnent le bras, on ne les eût pris que pniu- le frère e( la saur. Grangeneuve, du moins, avait toute la sérénité d'un protecteur. Si quelque indice opposé devait se trahir dans l'autre démarche, ce ne pouvait être que par la pose d'une main qui, venant se joindre à l'autre pal' les doigts enchahiés, semblait, dans un cercle gracieux, caresser le bras du cavalier; et puis par l'action! peut-être involontaire, de devancer un peu son pas, de façon que tournée vers lui. comme pour suivre la conversation, Adeline présentait plutôt la face que le profil de sa jolie figure.
Quand ils eurent, au bout du Carrousel, traversé ce guichet sombre qui termine la serre où l'on abrite, chaque hiver, les orangers des Tuileries, et qu'ils commencèrent à marcher le long de ce quai du vieux Louvre où s'ouvrait la croisée de Charles IX, et où fleurissait le jardin de l'Infante :
— Mais, dit Adeline, n'est-ce pas là un singulier chemin pour gagner les hauteurs de Mousseaux? Ou je m'oriente mal, ou nous tournons les épaules à mon quartier. Voila que nous remontons la Seine!
— J'ignorais, dit son compagnon , que vous fussiez obligée à vous retrouver chez vous 'a certaine. heure. Nous allons, si vous voulez, revenir sur nos pas.
— Moi, monsieur? je suis libre autant que l'air des montagnes, et je ne m'inquiète pas plus, quand je me plais au voyage, du lieu où je vais, que cette rivière n'est occupée du but de sa course.
— Au fait, dit Grangeneuve, à la mer, à la mort... c'est folie que se débattre contre un terme infaillible. Le tout est de glisser, s'il se peut, sous de frais ombrages, et de refléter quelquefois le ciel.
— Toute ma philosophie est là, reprit Adeline.
— Voyez donc, poursuivit son compagnon, le piquant effet de la lumièrp sur ces deux bras du fleuve qui serrent la Cite. Cette vieille île qui'fut toute l'ancienne Lutèce, est immobile ei noire au milieu de l'eau comme un tortue endormie.
— Souvenez-vous des larges flots de la Gironde , dit AdeKne , et des douces campagnes de Saint-Emilion!
— Là-bas, reprit le Bordelais, la terre est plus riche en trésors naturels; ici elle est plus féconde en souvenirs. Chacun des murs que voilà enferme une tradition; l'histoire ruisselle entre toutes ces rues étroites. Vous voyez bien, de l'autre côté de l'eau, ce petit passage noir et resserré qui débouche sur le quai ? on dirait à peine , d'ici, une ornière boueuse : eh bien ! celte rue est consacrée par un souvenir tendre. Elle ne fut point, comme on l'a dit, l'habitation d'un frère de Jacques Cœur, argentier de Charles VU. que ce doux maître fit exiler pour çrix de ses services, counneil avait laissé brûler Jeanne d'Arc son autre libérateur; mais ce fut là que s'est élevé le premier et le modeste hôtel de Gabrielled'Esfrées. Henri IV y venait souvent; et les Parisiens, qui s'enlendent à flatter un prince aiissi bien qu'a le laisser assassiner, avaient coutume de dire que c'était dans cette rue...
— Ahl fit Adeline, que gisait le coeur du roi ? — Rue Gît-le-Coeur. Ils cheminaient. Us passèrent devant la Samaritaine et suivirent le
quai des Orfèvres, où ne se montraient en ce temps-là qu'avec timidité de rares é(;hantillons de vaisselle d'or. A droite, ils évitèrent le pont Saint-
Michel, obstrué d'une double ligne de maisons qui faisaient courber ses arches. Ils cherclièrent un peu d'ombre derrière le poudreux palais de l'Arsenal, et pour aller enfin s'asseoir sous les tulipiers du Jeu-din du Roi. ils traversèrent la Seine sur un chétif bateau, non loin des ruines de la Bastille, et, à l'endroit même où s'élance aujourd'hui, sous un nom de victoire, le plus hardi des ponts de la capitale.
Adeline écoutait bien les remarques critiques et les observations que suggéraient à son compagnon les lieux célèbres où ils erraient; mais le charme de la promenade et l'intérêt de sa vie n'étaient point là. Ils étaient à respirer un air plus libre et plus embaumé; à trouver le ciel plus bleu, le vent plus doux, à sentir léger le poids de son corps, à ne siivoir plus s'il y avait un passé dans ie monde, à éprouver pour tous les êtres et tous les objets une bienveillance indélinie. Elle était là, elle marchait, soutenue par des ailes invisibles, et le premier enchantement de son état surnaturel était surtout sa nouveauté.
Le couple, errant sans fatigue comme sans soUicitude, oisif et occupé, vivant d'une même pensée comme deux intimes camarades, laissa passer le jour sans mesurer les heures. Ils allaient d'une plante rare à une fontaine, admiraient le port majestueux dun palmier, après l'éclatant plumage du bengali; et vers sept heures du soir, ils virent, à leur grand étonnement, tomber le soleil derrière le dôme embrasé des Invalides. Ils ne s'étaient pas même aperçus que midi eût passé sur leurs tètes,
— t)ù dînerons-nous? demanda Grangeneuve.
— Là, répondit son oublieuse compagne, sur le penchant de cette eoUine, sous le cèdre du labyrinthe, à la clarté du jour qui meurt sur ce panorama sans limites. El pour vous punir de votre imprévoyance, vous n'aurez que les œufs frais que viennent chercher ici les plus matineux promeneurs.
— Il sera singulier, dit en se résignant Grangeneuve, qu'on dîne plus philosophiquement au milieu des ressources de tout Paris, que dans le plus pauvre village de la route de Bayonne...
Adeline ne laissa voir par aucun signe qu'elle eût compris celte allusion, et elle reprit bientôt avec sécurité le bras de son protecteur. Dans le demi-jour qui les environnait alors, leur conversation fut pleine d'un abandon plus anmié; leur solitude devint plus grande au milieu de la foule pressée des quartiers vivans; l'ombre d(>s murs et les clartés successives donnaient à leurs propos l'aliernativc du mystère et du grand jour. Arrivés à la rue de Courcelles. Adeline s'arrêta devant une maison à peu près solitaire, et au premier coup du marteau soulevé doucement. Grangeneuve vit, par une fenêtre supérieure de l'escalier, descendre une femme de chambre avec empressement. Le flambeau vacillant qu'elle portait ne lui laissa voir que la petitesse de sa taille, et comme le concierge allait ouvrir, Grangeneuve salua en disant :
— Je viendrai demain soir apporter ma consultation.
— .le n'attendais pas moins de votre obligeance, répondit Adeline. Elle avait rin>idieux sourire qui dut décider le premier homn)e entre Eden et Eve, entre la protection de Dieu et les lèvres d'une femme.
Il partit.
Le lendemain , exact au rendez-vous promis , ce n'était plus le même lutmme que la veille.
— Ma chère amie, dit-il en entrant . et avec le ton d'une familiarité un peu affectée, on vous fait une chicane ridicule.
Adeline. étonnée, rougit. Grangeneuve se retourna : il n'avait pas vu un personnage assis un peu à l'écart , et qui paraissait timide et pensif. Il le sjilua, en s'excusant. Ce pouvait être, selon son premier coup d'ail, un homme de vingt-cinq ans, un étranger de distinction et attaché assez, vraisemblablement h une ambas;-ade. Grangeneuve remarqua dans Iw vi.iintien de l'inconnu de la réserve et de la politesse, mais un en^pressi»-
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ment vif. Adeline était belle et parée comme une maîtresse de maison qui s'attend à recevoir. Grangeneuve n'eût peut-être pas été frappé de la présence du diplomate supposé, si Adeline n'eût paru assez visiblement contrariée de la rencontre de ses deux visiteurs. L'étranger se leva avec déférence, prit congé, et fut à demi reconduit avec des manières qui semblaient l'engager à revenir. Grangeneuve entendit enfin par hasard, mais distinctement, ces paroles dans les dernières politesses échangées :
— C'est nous faire injure, monsieur le comte, que de supposer qu'on vous oublie.
Eùt-il trouvé quelque déplaisance à cette rencontre, eût-il formé là dessus quelques vagues conjectures, le député ne jugea pas à propos de le dire, ni d'interroger indirectement Adeline. Aussi, dès que la maîtresse de la maison reparut :
— Je disais donc, reprit-il, qu'il est évident que votre acquéreur sait aussi bien que moi qu'il n'est pas fondé en raison. Mais il aura cherché à gagner du temps. Peut-être manquait-il de fonds pour quelques semaines. Ce doit être un négociant. 11 aura mieux aimé intenter une action absurde et perdre un chétif procès, que de compromettre un seul jour son crédit. Mais j'ai déjà ce matin écrit à l'avoué : vous aurez sstisfaction sans délais.
— Je l'ai déjà , dit Adeline. en faisant asseoir son conseiller sur une causeuse qu'elle lui céda tout entière.
— Si, en attendant, ajouta-t-il, vous aviez à donner à un ami un témoignage de confiance...
— J'userais de votre bourse, acheva Adeline. Mais elle dit ce peu de paroles de manière à lui faire penser qu'elle n'aurait jamais recours à ce moyen.
Grangeneuve se leva. Il examina tout le petit appartement féminin avec un peu de l'assurance et do la fatuité d'un demi-propriétaire. Adeline, d'abord charmée de lui voir approuver son goût, remarquer, ou plutôt deviner à cette heure la beauté des points de vue ouverts sur des jardins, puis l'harmonie des étoffes suspendues en rideaux, la forme des sièges, la bizarre richesse des tapis, finit par être blessée des minutieux détails de l'inventaire. Enfin lorsque, élevant un bougeoir, Grangeneuve passa du salon dans une pièce étroite et charmante, qui servait de chambre à coucher à la jeune femme, elle ne fit point d'objection parlée, mais elle s'abstint de le suivre. Elle revint s'accouder sur le balcon qui dominait un perron chargé de fleurs, et là, elle se mit à rêver assez péniblement, au milieu de la senteur enivrante des tubéreuses.
Lorsque Grangeneuve repassa de la petite pièce dans le salon, il était
{)lein d'images voluptueuses. Le flambeau se trouva éteint sans qu'Adeitie s'en aperçût, car elle était penchée en dehors et la tête demi-éclairée par un rayon de la lune. Puis il s'arrêta silencieusement à contempler cette forme ravissante et courbée ; il admira ces cheveux noirs, cette taille si riche qu'elle empêchait un peu de descendre dans toute sa longueur le chàle qui l'enveloppait négligemment. Il se plut à voir ondoyer la mousseline blanche et légère autour de deux jambes embrassées par un cothurne élégant : on eût dit un caressant nuage, quelque vapeur intelligente.
Il approcha encore ; il s'arrêta encore ; il eût voulu saisir l'indéfinissable parfum dont il était enlacé. Enfin il rejoignit à la fenêtre l'immobile et rêveuse Adeline, et il effleura sa taille d'un bras souple et léger.
Adeline, sans paraître offensée de celle action, se retira comme pour céder plus de place à son compagnon, et ainsi qu'aurait pu faire une obligeante politesse. Mais son mouvement contraignit Grangeneuve à poser les deux mains sur la rampe du balcon. Puis, elle, appuyée sur un coude sous lequel glissa moelleusement un bout de son écharpe, elle se
trouva devant lui, placée en profil, el reprit ainsi renlretien, dans l'intention de le distraire.
— Dites-moi. monsienr? depuis quelque temps je me trouve singulièrement seule. J'ai fait quelques réflexions sur l'oisiveté et sur l'ignorance : ce sont deux grands ennemis, .l'ai essayé d'apprendre, et j'ai peu réussi encore. Userais-je vous avouer que 1 étude m'ennuie, et que les livres d'histoire et de grammaire n'ont endormie souvent ?
— Vous n'en avez pas 1p privilège exclusif, dit Grangeneuve.
— Je sais à peine l'orthographe, poursuivit-elle : car vous vous souvenez que si j'ignorais autrefois la valeur des mots, je n'élais pas bien sûre non plus de leur longueur... Eh bien! malgré mon ignorance, j'ai eu quelquefois une folle idée de désa uvrée, l'idée d'écrire, monsieur ; l'idée de faire une espèce de roman pour tuer le temps, de fixer mes souvenirs sous la plume et de griffonner mes Mémoires.
— Tout le monde a passé par là, mon enfant. Cette maladie n'a pas élé inventée pour vous. Auriez-vous, ajouta-l-il gaîment . besoin d'un collaborateur?
— Non ; mais d'un bon conseil. Croyez-vous que cette occupation-là puisse s'emparer de nous assez pour écarter toute autre pensée importune? Est-ce un symptôme de vocation que l'envie de noircir du papier? El un pareil emploi du temps, si l'on réussissait, pourrait-il placer, ou replacer convenablement une l'enune dans le monde?
— Vous me faites, dit Grangeneuve contrai'ié de ce sujet de conversation, des questions bien imprévues et d'mi ton étrangement grave. Est-ce que vous voulez mettre ma sincérité à l'épreuve ?
— Oui; mais sérieusement.
— Eh bien ! sérieusement , dit Grangeneuve , nous reviendrons une autre fois sur cette thèse-là. Laissez-moi aujourd'hui m'occuper de vous seule, et m'enivrer de l'espoir de rajeunir des souvenirs divins...
— Vous voyez bien, dit Adeline sans entendre ou sans répondre à sa pensée! je porte déjà la peine de mon insuffisance. Vous me traitez comme un enfant ignare ; vous ne voulez pas même échanger avec moi deux paioles de sens et de réflexion.
Il y avait dans l'accent de celte femme je ne sais quelle tristesse mystérieuse, formant un conii.sle si fort avec les dispositions de son inierlocuteur. qu'il en fut frappé malgré lui. Il sentit tomber les chaleurs de sa tête, comme se dissipent tout à coup les fiévreuses fumées du vin de Champagne ; et revenu à un sentiment de bonté indulgente qui composait le fond de S(m caractère, il lui dit :
— Eh bien ! non, je ne crois pas qu'il faille vous arrêter à ces projets. Certainement il n'y a point en eux de ridicule ni de mal. Si l'on posait devant moi, comme on l'a fait en pleine académie, rimpertinente question de savoir si une femme qui fait un livre peut être une hciméte femme, je serais pour l'affirmative. Mais d'où vient que la meilleure, ou la plus belle, mon enfant, perd infailliblement de son charme si elle se voue au métier d'auteur? ()n a coutume de croire qu'il y a là une vengeance de nos vanités jalouses, une réaction des amours-propres masculins. Ne serait-ce pas plutôt un hommage rendu encore à là l.ute-puissance de la grâce? hommage cruel, mais sincère. Une femme qui consent h peindre au lieu d'inspirer, abdique un empire; c'est descendre un degré du Irônc ; c'est devenir le prêtre quand on était le di'ni ; c'est tomber an rang de poète, quand on était la poésie.
— Je vous entends, égoïstes! dit Adeline.
— Ht puis, voyez-vous , reprit le député, dans la préocCTipation des travaux de ce genre, il y a quelque chose de sérieux et de pénible qui fait grimacer une douce ligure, el qui semble jurer avec la vocation qiie voas connaissez à la compagne de toutes nos heures heureuses. La publicilé, c'est un triomphe obtenu sur In pudeur : il effarouche ramitié
GRANGEXEL'VE, §5
même. L'amour s'accoutume mal aux yeux rougis par les veilles et aux doigts tacliés d'eucre. Ensuiie, les tortures de la vanité viennent assaillir la plus modeste, dès qu'elle est accessible aux succès matériels et aux éloges des journaux. 11 n'est pas sans exemple qu'on la voie se résigner à n'inspirer que de l'admiration. L'indifférence et l'admiration sont deux sentimcns qui sympathisent pour elle. L'indifférence, c'est l'épine du laurier des femmes. La i"euon)mée vend quelquefois à ces dames ses faveurs à un tel prix, qu'on en a vu de bien spirituelles et de bien jolies passer sur celte terre sans avoir été aimées. Que voulez-vous ? Quand un co ur de femme s'est traduit sur le papier, quand il n'est plus de mystère en lui dont vous puissiez espérer d'être le possesseur miique, où est le prix de sa conquête?
Il s'assit sur le rebord de la fenêtre, aux pieds d'Adeline, et il continua :
— Voyez Sapho : les philosophes comprennent très bien le rôle de Phaon. Ce pauvre Phaon ! cet objet involontaire d'une passion exubérante, cette victime d'une de ces prédilections si éloignées des pures idées de Platon, son compatriote, il passe de siècle en siècle pour un modèle de froideur, pour un monstre d'ingratitude; et qui sait si, en s'occup^ml de recherches biographiques sur son con^pte. quelqu'un ne découvrirait pas qu'il n'était rien moins qu'insensible ? Qui sait si, pendant qu'il était sourd aux publiques déclarations de la dixième muse, il n'aimait pas en secret, et très passionnément, quelque grisettedeMilylène ou de Samos?
La postérité est quelquefois bien injuste et bien exigeante ; car l'ignorance a beaucoup d'attraits ; et ajuès Phaon, on a permis, sans scandale, a une infinité de bourgeois de préférer à mille prêtresses de Phœbus une jeune fdle qui n'aurait pas su distinguer, plus que M. Jourdain . la prose et les vers. Rivarol n'aime-t-il pas une couturière dont il dit : Elle a du goût comme un bon fruit et de l'esprit comme ime rose ?
Tenez, ajouta Gnmgeneuve en touchant le bras d'Adeline, si vous aperceviez là-bas, dans ce jardin, une espèce d'ombre errante enveloppée d'un manteau; si vous soupçonniez là une jeune mère ou une fiancée , combien n'attacIierie?;-vous pas d'intérêt à une marche de temps en temps suspendue, à des yeux rêveurs levés quelquefois au ciel, à un mouvement de lèvres qui. agitées sans bruit , sembleraient demander un objet d'amour ? JNlais si vous veniez à savoir que ce n'est que le plan d'un livre qu'on médite ainsi. \me rime que cette beauté demande aux nuages ou à la lune, un hémistiche qu'elle dit et redit pour le faire entrer, de gré ou de force, à l'extrémité d'un vers alexandrin? quel désenchantement! On passe. Adeline, beaucoup de capricieuses humeurs à une femme et surtout quand on n'en sait pas la raison ; mais si la disposition de son caractère mobile était, par exemple, l'impuissance d'avoir pu vaincre le matin ime difficulté de son art , trouver un prétendu synonyme ou la coupe plus harmonieuse d'une période, l'irritation ou la pitié vous saisirait. A-t-elle, vous demanderiez-vous, le droit d'être dure avec ses enfans ou avec ses amis, inhospitalière et maussade à tous, pour un puéril mécompte de son espi-il ?
Toutefois, termina-t-il, il y aurait grave injustice, ma chère, à ne pas distinguer les femmes qu'une disposition invincible emporte à cultiver la pensée, de celb'S que la vanité fait auteurs. Il est utile peut-être de décourager un peu les unes de la carrière des lettres par une innocente raillerie, et il faut environner les autres d'honunages. Si beaucoup prennent leur esprit naturel pour du talent, et la soif de petits éloges pour l'aumur de la gloire, quelques mies subissent un véritable instinct, et donnent involontairement l'essor à leur génie. Ainsi madame de Sévigné traçait, à -8on insu, des pages immortelles; tandis que madame Deshoulières néchafôudail des tragédies que pour les seuls applaudissemens du parterre.
Grangeneuveavait, en fmissant, saisi les mains d'Adehne, obéissant à }a fois à l'attrait qui l'emportait vers elle, et à l'empressement d'adoucir
ce qu'il pouvait y avoir dans ses paroles d'allusion un peu franche contre son projet ; mais il ne s'était pas aperçu que ia jeune lemme avait pàli à ce contact inattendu. Il n'avait pas vu avec quelle contrainte elle avait retiré ses mains devenues froides, et puis par quel mouvement de pudeur elle s'était doucement éloignée de lui.
— Ainsi, vous condamnez mon ambition, dit-elle avec effort, mais pour ne pas tomber dans l'embarras d'un dangereux silence. Vous me rejetez sans pitié au nombre des médiocrités jugées avant l'épreuve. Je n'appellerai pas de la condamnation.
— Je vous place au premier rang des êtres adorables, dit Grangeneuve; je vous mets seule au dessus de tous. Mais restez dans la spécialité de votre puissance. N'allez pas risquer de faire un pédant d'un ange , et de la reine de mon cœur une femme de lettres. Vous êtes bien, ma foi, cent fois plus gentille que tous les bas-bleus que je connais !
II chercha à attirer près de lui sa compagne sur le même siège. L'obscurité qui s'était épaissie autour d'eux enhardissait sa pensée, et il s'était dit : — Otte fenunc a été en ma possession , l'heure et l'occasion me favorisent : ne soyons ni ridiculement rigoureux pour moi-même, ni offensant et ingrat pour elle.
— Où allez-vous donc? dit-il, quand elle se dressa convulsivement à son approche, et qu'elle se disposa à sortir.
Elle n'avait pas articulé une plainte, elle n'avait pas fait un geste qui trahît l'effroi qui la dominait.
— Demander des flambeaux, monsieur.
Ses lèvres étaient tremblantes et ses genoux chancelaient.
— Pourquoi d'inutiles et indiscrètes clartés? di>, Grangeneuve ; n'esta» pas vous? n'est-ce pas moi ? Le bonheur et l'imagination préfèrent le demi-jour : restez , je vous en prie !
— Je ne puis, murmura-t-elle.
— Avez-vous donc effacé entièrement de votre cœur, ma belle Adeline, tous les souvenirs du passé ?
— Je n'ai rien oublié, monsieur.
— Eh bien ! pourquoi si capricieuse et si rebelle ?
— Voulez-vous me voir mourir ?
— Non, pas trop sérieusement, dit-il. Mais vous tremblez? Quel changement bizarre s'est donc opéré dans U;)Ut votre être ?
— Si je n'étais pas... si je n'étais plus celle que vous croyez ?
— Tans pis! dit-il. Et y a-t-il à mes projets des obstacles insurmontables ?
— Oui.
— Ne puis-je espérer de meilleures chances pour l'avenir, et me promettre, madame, de renouer quelque jour des nœuds brisés trop tôt ?
— Jamais !
— Pourquoi?... demanda-t-il avec un sourire presque insolent et la voix traînante.
— Parce que j'aime, dit Adeline.
Et en se sauvant, elle laissa refernier la porte derrière elle.
— La place est prise! dit Grangeneuve eji cherchant son chapeau dans l'obscurité. Il faut me résigner. Cela n'est que juste, après six mois d'intervalle et d'absence. A vous , monsieur le comte !
Il ne songea point à analyser l'impression qu'il ressentit en ce moment; mais comme il allait sortir, un rayon de la lune lui lit apercevoir à ses pieds un objet blanc. Il se baissa : "c'était le mouchoir d'Adeline. Il le sentit baigné de larmes, et. par un mouvement inexplicable, il le serra dans son ie\n et disparut.
GBANGEJ^EDVK. 57
li'Évauouissenient*
Qui n'a senti ce mal, difficile à peindre autant qu'à dompter? celle souffrance qui ne mène qu'à la souffrance, cette torture qui avilit Tàme au lieu de l'épurer? la jalousie. Elle est la seule douleur dont ne profite point la sagesse humaine ; de qui le courage et la raison n'ont rien à attendre. C'est l'ennemi qui se déchire lui-même ; c'est le monstre qui boit son sang. Et il y a des âmes qui l'ont endurée sans amour, qui n'ont connu qu'elle du sentiment qui la traîne à sa suite 1 Plaignez, si vous l'osez, ces êtres assez disgraciés pour Taccueillir ainsi pendant plus d'un jour, et se laisser vaincre par un instinct si mauvais de noire capricieuse enfance.
Grangeneuve ne fut atteint de cet ennui rongeur et honteux, que durant la nuit qui s'écoula après sa visite à la rue de Courcelles. Dès le lendemain matin, il écrivit à Adeline un billet d'excuses et d'amitié.
« Ne vous reprochez point , la confidence que vous m'avez faite hier. Au lieu de vous en vouloir et de vous accuser . je vous félicite. Celui qui vous inspire un sentiment vrai, puisse-t-il vous le rendre! Si l'on choisit sagement, si l'on peut choisir, mon enfant, l'objet de son affection, tout le secret du bonheur est là. Aimez. C'est l'unique épreuve dont vous puissiez sortir pure;. c'est le seul feu qui retrempe une âme. Cette direction peut vous mener au bien, au juste, à toutes les choses bonnes et honnêtes. L'amour vrai conseille la vertu ; et je ne désespère plus de votre avenir, si l'attachement que vous sentez devient en vous durable et sincère. Oubliez donc, je vous en prie, les discours que j'ai pu tenir. Que vous veniez désonnais à moi, si vous avez besoin d'un conseil et de quelque appui, ou que vous m'appeliez à vous, n'ayez plus d'effroi de ma présence. Vous me paraissez désormais sacrée 1 Je me vouerais au malheur de n'inspirer moi-même et de ne sentir jamais le sentiment que vous avez dans le cœur, si je ne savais le respecter partout où il se rencontre. »
Le reste de la journée s'écoula pour lui avec lenteur ; il n'attendait point de réponse, et il en espérait une. Il sortit. Il était dans l'expectative d'im événement hors des prévisions ordinaires, dans une de ces dispositions d'ennui où nous serions charmés que quelque action prît la place de la réflexion , et qu'il s'accomplît un fait autour de nous pour occuper et varier nos pensées. Enfin, il se décida à aller passer la soirée chez madame Duvillars. Il y était invité par un billet exprès; et il savait qu'elle réunirait ce jour-là une société assez nouibreuse. Il aima mieux accomplir cette espèce de devoir dans une occasion d'apparat, que de s'exposer à tomber dans un petit comilé, et qui sait ? dans un difficile tête-à-tête. D'ailleurs, cet acte de politesse était pressé. Il savait qu'elle allait partir pour sa campagne de Mauvières, à quelques lieues de Versailles.
La grande dame trouva moyen de se ménager avec lui quelques paroles dî'a-parlé, dans l'embrasure d'une fenêtre, et après l'avoir grondé sur le mauvais goût de son discours, ses sentimens factieux, et ce qu'elle appelait sa démagogie, elle lui dit qu'elle voulait lui ménager un entretien avec une personne fort estimée de la cour, et qui faisait un cas particulier de son éloquence.
— Vous connaissez, je crois, ajoula-t-elle. le personnage ; mais il a considérablement grandi depuis l'ouverture de l'assemblée dont il aurait dû être membre. Il est mu par les sentimens les plus purs, les plus pro-
58 GRANGENEl'VE.
"près à conjurer nos (roubles civils ; et, en particulier, il a les meilleures dispositions pour vous.
Grangeneuve sourit avec un mépris déguisé, et se prépara à ôter à l'émissaire, quel qu'il fût, l'envie de reoominencar jamais avec lui l'épreuve de son talent de séduction.
Ce corrupteur, c'était cet ancien maître d'école dans un des faubourgs de Bordeaux dont nous avoas comiueuce de parler. Le député, son compatriote, resta stupéfait de l'emplcn d'un paivil homme par les agonsdu parti royaliste. La pitié le prit au lieu de l'irritation, quand il mesura par ceseiU exemple l'impuissance des expédiwns où en était réduit le miaislèfc. et dojus quelle disi tle d'iiotmues était déjà tombé un parti qui voulait xésisler aux lumières de dix-liuit siècles. Lacombe avait promis a la poliee du cliàloau la conqujjte de Graiigerjcuve, sur ce qu'il était soii compatriote. Celait d'après cette seule uniucliou qut Ui police l'avait espéré. 11 y a loug-ti^mps qiK- la question de siivoir si nos emieniis tout plus Iwkes que uiechaos. ou plus niécluin< que stupides. s'agite aux déj^^iens de nos propres lumières et de notre sécm ilé. Sera-t/-eileélerneilement bidéciso?
— Que me dirtz-vous. dit en souriant presque de home wi l'abordiuit riiomnie du côté gauclie, que me direz-vuus pour ébranlei ma foi politique et me faire déseiier nos convictions? Car je suppose que vous m'épargnerez au moins l'aifionl des prémisses et l'eanui préparatoire du prologue?
— Je vous dirai, dit Lacombe sans se déconcerter, que Guadet. GensowBé et Vergniaud communiquent directement avec Sa Majesté.Voyez làbas le peintre Boze : il a été l'intermédiaire de celte correspoudaiice, et je puis vous le faire attester.
— A quoi bon? Je sais, comme vous, ce détail de certaines séances du mannequin royal; je connais cet effort désespéré de trois bons citoyens, qui ont prétendu parler à des yeux qui ne savejit point voir et à des «treilles de ministres qui ne manquent pourtant d'aucane proportion pour wUeiidi-e.
— Mais ils ne voleront plus contre nous.
— Demain, stuloment ; si vous persistez à marcher du côlé desabîaies.
— Pour vous. Henry, dit subitement l'émissaire, sans ménager davantage ni les trausition> ni ce qu'un autre aurait a;)r elé la délicatesse, nous offrons à votre sour. qui a des idées religieuses, laœmnmnauté de Fontévraull. Elle en sera abbesse. Vous épouserez, avec notre parti, luadaiw Duvillars. qui e?i inmiensément riche, et le roi signera votre contrat.
— V dansera-t-il ? demanda Grangeneuve. El si je n'aimais ni l'argent ni le mariage?
— Alors des honneurs, une place de premier président. Mais prenez la fortune, croyez-moi : c'est le plus sur. Les dynasties passt^nt. les éciis restent. Tout le problème de la vie est de la traverser joyeusement. L'humanité entière ne vaut piis la peine que vous voulez prendnu vous «.utres, à l'enseigner et à la rendre plus heureuse. J'aurais les mains pleines des vérités et des perfections qui doive*it faire le pmlit de ces gueux qite nous appelons modestement nos semblables, que je ne les ouvrirais piis.
— Inflexible philosophe, dit le député , ne vous ai-je pas vu autrefiùs dans des rêveries différentes? et n'étiez-vous pas d'humeur populaire, il y a peu de temps?
— L'annw dernière : à la fin de la Constituante. J'avais cru au System*' nouviuui qm-biues chances; mais le peuple ne comprend pas. La marche des idées sembarrassp ; il y a lutte p«>ui un siècle encore ; el d'ici la. U-s habits gaUmnés retiendront les places et la liste civile. Je crws ma spéculation bonne.
— ht siirlout héroïque, mon professeur. Mais si vos prévisions étaient trompée^, où iraient vos calculs? Que deviendrez -vous enlin si nous triomphc>ns?
— Je deviendrai votre allié, dit froidement Lacombe.
— Et il sera peut-être, dit en s'éloignant Grangeneuve qui se parlait à lui-même, le plus ardent zélateur de nous deux.
— J'y ferai mon possible, répondit l'autre qui l'avait entendu.
Peu de jours après, un concert, ou plutôt une réunion modeste d'amateurs, eut lieu dans le petit hôtel de madame Imbert, C'était dans Tappai'tement de Vergniaud que le piano était ouvert, et Grangeneuve, invité le premier , jouissait mélancoliquement de cette double existence que donne la musique. La chaleur du soir fit ouvrir une fenêtre, et là, il réfléchissait, appuyé sur le balcon, savourant a la fois ses pensées et l'harmonie, mêlées et confondues. Il écoutait avec ravissement surtout la voix d'un amateur inconnu, un de ses compatriotes , M. Garât. Puis il avait mêlé ses encouragemens à ceux de tout le monde pour un jeune homme qui l'accompagnait. Celui-ci essayait là sa pj-emière romance. Le motif, très mélancolique et très passionné, en parut destiné à devenir populaire; il donnait la vie à ces médiocres paroles : « S'il est vrai que d'être deux fut) toujours le bien suprême... » aujourd'hui assez connues; mais le jeune homme n'était encore appelé qu'Adrien. Grangeneuve vit par hasard sur la couverture d'un album que son nom de famille était Boïeldieu. Il ne Foublia plus.
Cependant son regard, tombé sur la place, s'attacha sans intention à une voiture arrêtée à peu de distance de l'hôtel, et de laquelle partit et revint à plusieurs reprises un commissionnaire évidemment chargé de quelque intervention pressée. N'est-ce pas un objet bizarre à considérer, dahaut d'un troisième étage, que la machine compliquée d'un carrosse?' On dirait dans toutes ses parties organisées un seul animal ; on croirait voir agir les membres d'un mille-pattes. Les rayons des roues, grandes et petites, n'en paraissent pas l'organe le moins actif et la partie la moins' vivante ; vous les diriez plus sensibles et quelquefois plus intelligentes que les chevaux. Si, au dessus de la carapace vernissée de cette mouvante tortue, vous voyez dépasser une chose inutile, quelque superfétation inerte comme les barbes d'un phoque ou les cornes d'un buffle, c'est le cocher. Il est endormi ; le plus souvent il reçoit là le mouvement, au lieu de le donner. Le mécanisme agit sans cesse", et FinteUigence végète
Quelques allées et venues dans les corridors de l'hôtel, un coup de sonnette, et des voix qui se répondirent, parurent à Grangeneuve correspondre avec le manège du carrosse. Il devina qu'on y faisait demander un des locataires et bientôt, par ce pressentiment des choses qui nous concement, il distingua le nom de Victor, son domestique, mêlé aux interrogations qui se succédaient dans l'escalier. Il éprouvait comme une inquiétude vague, efcil sortit pour s'informer de tout ce que ceci pouvait être.
— On ne veut, monsieur, confier qu'à votre domestique lui-même, dit madame In)bert, un message anonyme à ce qu'il parait, et on le faitcherdier. Il est, je crois, au cabaret prochain, le pauvre garçon; ne vous, dérangez pas. je vais aller moi-même au devant de la mystérieuse personne.
— (^est trop de bontés, dit Grangeneuve. Je descends.
Et, en un seul instant, il se trouva au pied du carrosse. La personna qui s'y trouvait ne le \it point venir, occupée qu'elle était à l'autre portière à recevoir les traînantes excuses de son imbécile envoyé ; mais lui la reconnut aux seules couleurs d'un ruban de chapeau qui, partout où il les retrouvait depuis trois jours, lui faisaient battre le cœur.
Adeline se retourna et poussa un cri de saisissement. Quelque observateur moins modeste aurait pu y démêler une inflexion de joie. Si, au lieu d'un intérêt vif, mais simple, et du charme attirant de sa personne, Grangeneuve avait senti déjà quelque émotion différente, il eût été averti dfer bien d'autres secrets. Mais il n'y a qu'une fièvre seule qui ait de ces inspirations subites et ces révélations.
— • Je viens prendre vos ordres, dit-il.
60 GRANGENEliVE.
— Je voula's, monsieur, répondit Adeline. faire arriver dans vos main>< un... dépùl qui m'inléresse, sans courir le risque qu'il s'égarât , j'avais... en passant par ce quartier... imaginé de m'adresser moi-même à un homme à vous... J"ai mille regrets qu'on vous ait dérangé seulement pour moi.
— Et moi, dit Grangeneuve avec abandon, je suis bien heureux de vous voir! Donnez. Vous paraissez souffrante?
— Il est vrai : mais voilà que je n'ose plus m'espliquer.
— Manquez-vous déjà de confiance en moi? .le la mérite tout entière. Donnez. Désirez-vous une réponse immédiate?
— Il n'y a pas de réponse !
Et l'accent de la douce voix devint triste en prononçant ce dernier mot.
— Quelle que soit cette conlidence. ajouta Henry, comptez, madame, sur mon zèle, mon dévoùment et l'abnégalion de tout moi-même.
Adeline soupira. Il étendit la main pour recevoir un papier qu'elle froissait depuis vm moment dans les siennes: mais elle le porta lentement à la hauteur de sa ceinture; et puis enlin. distraite ou mécontente, elle le cacha sous les triples rangs de sa pèlerine.
Grangeneuve vit que l'inspiration de la confiance allait s'éteindre ; que déjà la jeune femme cherchait de l'œil son cocher comme pour se préparer péniblement à la retraite ; il combaliit ce mouvement par une plus vive et plus amicale instance.
— Eh bien! dit-il, en quittant les marches de la portière où il s'était tenu jusque alors avec déférence, dites-moi vous-même ce que vous voulez que je sache. Un mot de vous sera plus éloquent que toutes les écritures ; j'en apprendrai plus avec vous qu'avec toutes les confidences calculées. Ce n'est pas ici le lieu d'interroger et de répondre : laissez-moi vous accompagner jusqu'à votre demeure. Je le répète, vous paraissez oppressée, et vous êtes pâle.
Il avait évidemment prononcé ces dernières paroles sans regarder autre chose que les mains qu'il avait prises doucement; car s'il eût levé les yeux, il aurait vu se ranimer ce beau front au premier mouvement qu'il avait fait pour s'approcher d'elle.
Adeline ne répondit pas. rangea timidement les plis de sa robe, comme pour laisser toute libre la moitié du siège qu'elle occupait ; et Grangeneuve s'en empara en donnant au cocher l'ordre empressé de regagner la rue de Courcelles.
— Je vous ai dit le secret de mon iîrne et le seul intérêt de ma vie, reprit Adeline, non sans beaucoup dhésitation nouvelle, dès qu'ils furent dans la solitude et le recueillement de sa demeure ; mais le plus difficile à exposer, c'est ce conseil qu'il me reste à implorer de vous.
— Parlez sans appréhension, dit-il.
— Vous croyez, monsieur, qu'il y a des espérances pour moi au fond de ma pensée nouvelle ? Et si ce n'était que des misères de plus? si je ne m'étais jamais trouvée plus malheureuse que depuis que je me connais : hélas ! et je ne me connais que depuis que je me regarde par les yeux d'un autre.
— Mais lui, dit Grangeneuve, quel sentiment vous témoigne-t-il ?
— Il ne sait pas mon secret.
— Sf! pourrait-il ?
— Et l'unique et effroyable question que j'aie à vous faire est celle-ci : Faut-il le lui découvrir?
- En doutez-vous? N'hésitez pas. Est-ce donc un méchant homme? Vous ne l'aimeriez [»as s'il était sans pitié.
— C'est le plus noble co'ur que Dieu ait jamais fait battre, dit-elle. Je ne doute ni de sa grandeur d'ihne ni de sa clémence; mais, monsieur, je le respecte aussi. Je l'honore autant qu'il m'est L'iier ; et je ne veux pas porter atteinte à la considération 4ui l'environne. Quel présent à faire à
GRAKGENEUVE. 61
un homme d'honneur que l'amour d'une femme comme moi! Quelle dot à apporter à celui qu'on respecte ! Et ne voyez-vous pas que s'il devait répondre un jour à ma faiblesse, que s'il laissait deviner au monde quelque sérieux attachement pour moi, la déconsidération qui me suit s'attacherait peut-être à ce généreux caractère? Aux yeux de l'envie elle-m(me, il est pur, désintéressé, hrave et probe : le monde ne lui reproche rien, ni fausseté, ni ambition ; aucun antécédent ne l'entache. Et vous voulez que la séduction d'un jour, la pitié qui le saisira peut-être à l'aveu de mon malheur et à l'aspect de mes larmes, l'entraîne dans les périls d'une liaison dont la délicatesse et l'honneur pourraient lui demander compte ? Non, monsieur. J'aurais voulu élever celui que j'aime au dessus de la divinité même, par le sacrifice de ma vie dans cet univers et dans l'autre... et si je ne puis que le faire rougir, j'aime mieux me taire ; j'aime mieux mourir; j'aime mieux lui laisser croire que J'en aime un autre, que lui avouer qu'il est l'idole d'une femme quil a droit de mépriser. Ma conduite m'a fermé le monde et l'amour ; je n'ai pas regretté le premier; je me résignerai à perdre encore le second, a ne trouver que l'enfer sur la terre et le néant dans l'autre vie.
En poussant ce cri du désespoir, Adeline tomba sur ime chaise et laissa porter sa tête contre un meuble anguleux. Elle ne s'en aperçut pas; mais son compagnon, effrayé, s'approcha d'elle avec toute la sollicitude d'un père pour son pauvre enfant.
Jamais elle ne lui avait paru si belle que dans ce naïf abandon ! Y a-t-il dans les larmes d'une femme un attrait irrésistible? Pourquoi la souffrance et les images de la volupté s'allient-elles? Est-ce une inconséquence de notre nature, une perversité secrète qui nous fait trouver la douleur séduisante, et irrite nos désirs au lieu de les éteindre? ou plutôt n'est-ce pas une réaction de la bonté du caur qui demande à intervenir ? ("es pleurs, ces cheveux dénoués, tout ce désordre si étranger aux calculs de la coquetterie agirent sur l'imagination de Grangeneuve, et firent tomber aux pieds de la victin)0 sonconsolateur.il eût, en cet instant, acheté au prix de son sang le bonheur d'être l'objet de ce délire ; il se sentit traverser le cœur par un mouvement de jalousie ardente; et il dit, avec plus d'amertume que de charité, avec plus de dépit que de zèle à épargner l'embarras d'rm aveu :
— Confiez-le-moi, ce nom qu'il faut que je sache, si voirs voulez que j'essaie à vous être utile. Est-ce celui de l'homme que j'ai rencontré ici l'autre jour? N'est-ce pas sa carte de visite qire j'aperçois là, si récemment posée dans la coupe qui contient vos bagues? Un comte Alvarde Montébert, n'est-ce pas ! Un Espagnol sans doute? ajouta-t-il avec un léger accent de dédain.
A cette méprise, qui établissait pour Adeline la certitude de toute sympathie absente, la malheureuse si ntit se gonfler son sein, le sang monta rapidement à ses tempes, y dessina plusieurs lignes bleuâtres, et toute connaissance l'abandonna.
Grangeneuve ne put retenir un gémissement prolongé. Il regretta d'être seul dans l'appartement, tira sans succès plusieurs cordons de sonnettes, et comme le corps inanimé d'Adeline menaçait de glisser sur le parquet, il le prit dans ses bras avec anxiété et le porta sur le siège voisin. Il alluma en hâte des flambeaux, s'empressa de laisser respirer plus librement la malade en brisant un lacet, en déchirant une riche ceinture. Adeline parut revenir lentement à la vie ; mais ses yeux baissés restaient gonflés et obstrués par des larmes. Grangeneuve, la main placée sur l'artère, la uouvait faible et presque arrêtée. Il eut le dangereux loisir de contempler, eu l'effleurant presque de son souffle, cette adorable créature. Tout à coup il aperçut, demi-cachée sous le bras gauche, une lettre échappée sans douto de son sein, ce papier qu'elle avait dérobé tantôt à ses regards e< ijvd pouvait éclaircir à lui seul tous les mystères dont l'explication s'en-
62 GtVANCENEWE.
veloppait. îl prit la lettre par un instinct de curiositë qui n'était pas exempt do défiance jalouse ; mais le premier mot qui le frappa sur l'adresse fut s<in propre nom. Il lui sembla qu'il avait droit d'ouvrir, et d'aller ainsi au devant des confidences qu'on avait commencées. Il avança doucement un pan du rideau voisin, il le plaça entre Ips yeux d'Adelrne et une lampe de cristal dépoli qui rejiosaii sur lesomno; et là. sans quitter le bras de la souffrante jeune femme pour y interroger le retour de la vie. il se déroba sous la draperie, et lut toute cette lettre qui lui était destinée.
Adelinc y laissait voir les mômes défiances, et répétait une partie des craintes qu'elle venait d'exposer de vive voix. Mais que devint le lecteur en décou\Tant que c'était à lui que remontait l'aveu de ses remords-; qu'il était à la fois l'objet et le conflden'. d'un tel amour! Adeline enfin, résolue à quitter la France, avait le matin même tracé pour lui seul de déchirans adieux.
Il approcha vingt fois la lettre de son cœur avec des étreintes convulsives. pressa ardemment les mains d' Adeline, puis les couvrit de caresses-; il s'éf^ara jusqu'à baiser sa robe, jusqu'à rencontrer son haleine, et enfin il arracha à la victime un cri profond lorsqu'il nnirmura sur ses lèvres :
— Et moi aussi je t'adore, ô ma bien aimée Adeline !
Vous savez qu'entre les plaisirs et l'amour, entre la volupté de l'âme et celle des sens, entre la conquête do la beauté la plus rare et la possession de la femme qu'on aime, il n'y a pas d'analogie possible ; il n'y a pas de rapports à saisir. Vous avez senti que l'immensité sépare ces deux épreuves. C'est la différence des ténèbres à l'aurore, la distance du gazon au firmament. L'amour redonne une pudeur et une Ame à l'être qu'il a touché. C'est passer de l'athéisme à la grâce; et pour le feu divin Inimême, c'est quitter les instincts de l'argile.
Grangeneuve écrivait le lendemain à Dume^Til :
« Elle est h moi! j'ai triomphé d'elle. Elle iti'a résisté long-temps relie était vierge, elle était morte! Je l'ai violée peut-être; mais elle m'aime! elle est remontée au rang des femmes, et son amour sera la vertu. »
Une lïéeotivevte.
Cependant Grangeneuve n'osa point envoyer la lettre.
Mais que de beaux jour? se levèrerit pouf lui. i»our tous deux! Quelle succession de félicité, quelle existence nouvelle de loisirs, d'oubli, d'égoisme et d'cnchantemens! 11 n'y avait plus an monde que deux êtres ; le soleil n'éclairait qu'eux ; tout" se rapportait à loiirs seuls projets d'avenir; et sans la part qu'ils daignaient y prendre, tout n'était rien. Leur folie, comme dit le poète, leur avait mis au front une couronne, à l'épaule une pourpre, et devant eux marchaient la flilte et les flambeaux romains.
I)p quels pays estdonc sortie poiir nous la définition de ce premier temps du bonheur, caractérisé par les fades images de la lune et du miel ? On vous reconnflîl. brouillards de la Tamise, où se vendent cher apparement les tn*sor> du itiotiI Hynieile. et où le soleil ne descend guère que deux fois l'^n. par un piu- "caprice de sa curiosité.
Un soir qu'il voyageait à l'a>"T'nture. le couple se trouva à dix lieues de Paris, dans une vallée étroite, sans se douter du lieu où il pouvait f>lre. sans avoir reconnu les chimins par où avait volé le léger wiski rpie les amans guidateui »>ux-mênH's-: -«ans soupçonner seulement la direc-
tion qui pourrait, à la nuit, les reconduire à la ville. Fis descendirent à la grille d'un parc dont l'aspect était enchanté. Futaie ombreuse, gazons de velours, rameaux fleuris, eaux transparentes.
— Je voudrais savoir, dit Grangeneuve, à quel possesseur indolent, absent peut-être, peut appartenir cet élysée qui se garde tout seul ? Point d'officieux concierges, pas même ime irace d'honune qui soit venue sur ces allées déranger la symétrie des dents du râteau. Mais les véritables possesseurs ne sont-ils pas ceux qui jouissent ? La nature est à nous : ne demandons rien de mieux que la solitude.
— J'avais, dit Adeline qui achevait de fredonner un air de l'opéra nouveau de Zémire cl Azor^ j'avais envie do cueillir une rose; mais j'ai eu peur de voir sortir un monstre de ces bosquets.
— Vous êtes trop la belle pour ne pas le craindre.
— Oh! dit-elle, il est bien plus sur que 'le nouveau venu serait... Mais ne trouvez-vous pas qu'il est doux de ne savoir ainsi où l'on est?
— Oui! reprit son ami, de vivre hors du temps; peut-être sur la terre, mais sans s'informer de la contrée, ni du jour, ni du mois qui passe ; sans se rendre de la vie un compte plus exact que ce cygne qui trace devant vous les cercles dans les fleurs reflétées par ce lac si clair. Cependant, ajouta-t-il, j'ai senti je ne sais quelle curiosité, tout à l'heure, quand nous avons laissé derrière nous des ruines monastiques, ce haut manoir qui domine des étangs; toute cette nature si grêle de prés et de bois sauvages. Si c'était là un lieu célèbre ! Étrange différence que de savoir ou ne savoir pas quels objets, même inanimés, quelle nature morte, comme ils disent, nous circonviennent! Voyez tel pauvre ruisseau qui se traîne à l'Adriaticpie à travers ses graviers rouges et les cressons qui embarrassent son cours : il fait à peine tourner un moulin ; les troupeaux qui reviennent du marché de Sinigaglia ont épuisé la moitié de ses eaux, et ont troublé le reste. Eh bien! si c'était le Rubicon? Vous voilà subitement arrêté par le spectre de César. Savez-vous que la maison de Corneille est encore debout dans la rue d'Argenteuil ? La voilà ! C'est ce pignon gothique qui surplombe sur la voie. Cet escalier austère n'a-t-il pas quelque analogie avec la physionomie du tragique rêveur? Ne diriez-vous pas entrevoir son ombre qui rentre en manteau brun et regagne son troisième étage, dont les croisées laissées en arceaux attestent encore le respect qu'on garde pour tout ce qui appartient au grand homme? Eh bien! votre cicérone s'est trompé de numéro; l'asile dii vieil Horace est sur le côté opposé de la rue, et la demeure qui a tant fasciné vos premiers regards appartient de père en fils à l'honnête famille qui en exploite, au rez-de-chaussée, les magasins d'épiceries depuis cent soixante ans.
Adeline écoutait ces divagations sans y prendre un intérêt bien suivi, et Grangeneuve avait le tort d'oubher un peu trop l'éducation légère et le manque de contention d'esprit de sa jolie compagne. Enfin, en approchant d'un pa\'illon écarté, un garde-chasse sortit au devant des pi'omeneurs, et à son aspect Adeline rougit; elle rougit comme si le bienêtre qu'ils venaient de goûter dans cette promenade eîit été coupable; comme si la plénitude d'une telle jouissance avait dérobé au possesseur de ces beaux lieux quelque chose de sa fortune.
— Je ne dois peut-être aucune excuse, dit Grangeneuve, pour avoir passé des barrières ouvertes, mais bien un témoignage de reconnaissance pour l'agrément de cette promenade. Il donna au gardien un assignat de cinq livres, appelé corset, du nom facétieux de certain commis du trésor qui contresignait alors cette monnaie; puis il ajouta :
— Ces remparts flanqués de tovu's ouvertes, monsieur, et qui semblent menacer tout le vallon de s'abattre comme un gigantesque oiseau de proie, à quelle fortification appartiennent-ils?
— Ce vieux château, au levant, dit le serviteur empressé, est-ce qu'il
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ne semble pasplanlé la tout exprès comme pour faire perspective dans notre parc? 11 n'est plus bon qu'à cela, je vous l'asîure: c'est l'anciennr' df nipure dos Milon. des Ansel. Est-ce que vous ne vous orientez pas; (^t-co que vous ne reconnaissez pas la citadelle de Chevreuse?
— Chevreuse î dit le député étonné, est-ce que nous sommes près de Chevreuse?
— Et où donc ? dit le paysan goguenard.
Henry s'éloigna de quelques pas, comme pour examiiior mieux le paysage ; mais effectivement pour dissimuler un peu l'étonnement qu'il avait trop laissé voir.
— Il est distrait, votre mari, reprit le gardien : c'est quelque ci-devant, n'est-ce pas? Il avait par là des amis qui sont aujourd'hui émigrés?
— Au contraire, dit élourdiment Adeline, c'est un député du côté gauche : c'est M. Henry Grangen uve.
— De sorte donc, continua Henry, en se rapprochant et reprenant ses questions, quo ce vaste enclos désolé, situé h une Ueue au couchant et dans la direrlion de Versailles, ne peut être que l'ancien ermitage du Port-Koyal-des-Champs ?
— Vous l'avez dit, mon maître !
Le questionneur regarda Adeline, en élevant les sourcils, ouvrant largement les yeux, et marquant à la fois l'expression de l'intérêt, de la siu-prise et de l'admiration au souvenir d'Arnaud et de Pascal.
Mais Adeline ne le comprit pas. L'\^ducation de l'histoire et la magiu d-:- tels souvenirs n'entraient pas dans Texistence de cette fllle, aussi inculte et aussi belle qu'une sultane enlevée à la Géorgie.
— Mais, reprit Grangeneuve s'adressanl au garde, ce n'est pas loin d'ici, je crois, qu'est située une propriété qu'on dit fort belle, et qui s'appelli- Mauvières?
— Eh! eh! fit le gardien.
— De quel côté est-elle, s'il vous plaît?
— Devant, derrière, à droite et à gaucho, monsieur. Vous y êtes, à Mauviores; et dans le plus beau milieu du parc, encore!
Grangeneuve prit le bras d'Adeline un peu plus vivement qu'il n'aurail voulu marquer cette intention, et l'entraîna du côté de la barrière où leur voiture était restée.
— Si vous vouliez voir madame la baronne , dit le garde . elle est au château, monsieur; elle sera enchan'.ée de recevoir votre épouse. C'esi une bonne personne, allez, que madame Duvillars! un peu fière si vous voulez , et de près regardante , mais qui aime beaucoup la compagnie , d'abord.
— Nous reviendrons, dit le fugitif en donnant un vigoureux coup d'' fouet au seul coursier de son équipage.
Le garde-chasse regagna le château.
Mais il fallut s'arrêter à Chevreuse: car le pauvre cheval, qui n"avaii été distrait par aucune préoccupation, laissait trop apercevoir qu'il n'avaii pas dîné.
Vers la fin de leur halte chez madame Barneron . une bonne et grasse hôtesse de la Croix-Blanche, qui n'a que le défaut de servir un peu lentement ses hôtes, ils virent entrer dans la salle basse un piqueur éperonné et botté jusqu'au menton. Cet homme élail allé plusieurs fois, et tout en vidant une bouteille de Màcon, de la cuisine à l'écurie. Il disparut un momenl avant que le cabriolet de Grangeneuve ne fùl attelé.
— Quel caprice. Henry, disait Afieline, de nous ramener celte nuil m''meà Paris! Comme si'demaiii. au leviu du jour, O' lieu ur dev.TJl pj, f^lrc admirable, enveloppe (^.o-- vapeurs blanches qui de^ineinnl le cour.» de l'ilivelte! Elles s'enlèveront, je suis sûre, à travers les arbres noirs de la colline, comme le rideau d'un thcàtie. N'.us aiuions vu les grands chàt «tux, \(!s grands prés, les meules de foin, et puis les beaux ramiers qui
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se croisent dans leur voi , en raversant toute cette vallée. La vallée de Chevreuse est si renommée
— J'ai promis d'être à l'Assemblée demain , au commencement de la séance.
— Et moi, j'ai peur, dit la capricieuse jeune femme qui mentait, en s'enfonçant comme pour bouder sous l'ombre frileuse de la capote.
A la montée de la Belle-Image, au tournant de cette route si hardie qui domine Gif et les campagnes d'Orsay, ils distinguèrent un cavalier immobile sur la route. Il ne se doutait peut-être pas lui-même que , malgré l'obscurité assez profonde, sa silhouette se dessinait parfaitement sur l'horizon de Saclé.
— Si c'était du moins là un voleur ! dit la voyageuse.
— Vous le voudriez , enfant? Il vous faut des périls et des aventures, A la paix, je vous conduirai en Calabre. *
— Eh bien! faites-moi, dit-elle, en attendant, quelques récit de brigands.
— Les brigands ont passé de mode, dit Grangeneuve. MM. Pixérécourt et Lamartelière en ont déjà fait une consommation effrayante. Mais si je vous disais un conte vrai, me promettriez-vous de dormir?
— Pourquoi voulez-vous donc me fermer les yeux? dit-elle. Avez-vous intérêt à me déguiser le but du voyage ?
— Non pas; mais, comme vous disiez, l'ennui de la route.
Il n'ajoutait pas qu'il eût été charmé de distraire l'attention d'Adeline de la présence de l'observateur à cheval , lequel , selon ses conjectures , ne devait pas les perdre de vue, même à leur rentrée à Paris.
— Voici, poursuivit-il, une impression de mes pèlerinages telle que je me propose de l'écrire quelque jour. Je vais essayer sur vous l'effet de ce récit : voulez-vous m'entendre?
— Tout éveillée, dit-elle.
— «C'était dans un pauvre village, sur le penchant des Alpes du Frioul. Je ne sais pas son nom. Si je le savais, ce serait à cause des efforts que j'ai faits pour l'oublier. Ne me le demandez pas ; je n'oserais me le dire à moi-même, car, écrites ou prononcées devant moi, les deux syllabes qui composent ce nom prendraient le caractère d'une sentence. Ses cinq lettres grandiraient pour moi comme des fantômes.
» J'étais un voyageur de vingt ans. Je venais de parcourir la Toscane à cheval, toujours à cheval ; et la solitude de cette vie errante, cet abandon parmi tant d'hommes, cet isolement au milieu de tant d'étrangers à tout mon passé et à tout mon avenir, avaient depuis plusieurs semaines jeté autour de moi une tristesse infinie. Au lieu de l'active curiosité excitée ordinairement par les villes, au lieu de l'émotion des chefs-d'oeuvre des arts, je n'avais trouvé jusque-là, dans cette vie nouvelle, que l'amer plaisir d'une liberté et d'une solitude sans limites. Les édifices et les beaux tableaux m'avaient fatigué vite. L'admiration pèse à l'homme. J'étais comme ce voyageur qui , averti qu'il venait de traverser, pendant la nuit, et endormi dans sa voiture, Vicence, une ville charmante de la Lombardie, s'écriait avec un sentiment de satisfaction : — Encore une de vue !
» Ce n'était pas à contempler les murs de Rome, à être reçu dans un docte salon de Florence , à entrer dans un musée , à aller m'asseoir au tJiéâtre, que je m'étais initié à l'enivrement du séjour d'Italie. Mon sauvage plaisir commençait au sortir de l'Osteria, lorsque déjà loin du gîte, au lever du çoleil , erî sentant mon beau cheval fier et dispos, je voyais s'allonger devant moi un horizon varié, des montagnes et des bois , la mer étincelante au loin, les moissons de riz coupées au bord de la roule. Alors les fraîches rivières n'ont point de nom ; les villes, les hameaux , passent à droite et à gauche comme des aquarelles attachées aux murs d'une galerie. Venu de loin, vous aimez à croiser votre pas avec celui du laboureur qui ne parcourra jamais que le même sentier. On échange vo-
gÇ Cr.ANGENEUVË.
lonliers un coup d'œil avec la jeune fille qui ne craint pas de répondre par un sourire au passager qu'elle ne reverra plus. Plus d'un regard vous a effleuré . qui laisse une longue trace ; telle femme aperçue au fond de la chambre mystérieuse, oii vous laisse plonger, en passant, la hauteur du cheval qui Vous porte.,. »
Derrif re nous, interrompit Adeline, je ne sais pas ce qu'observe un
homme de la hauteur du cheval qui le porte , mais décidémeut il paraît s'attacher à nos pas.
11 n'y a pas d'autre route que celle-ci pour gagner Paris! dit indifféremment Grangeneuve,
« Un jour qu'arrivé ii la nuit tombante dans le village dont j'ai parlé,
j'étais inquiet d'y trouver un misérable gîte, j'aperçus devant le porche désert de la seule église qui s'élevait au milieu de œs montagnes, un chartreux,.,
4nii . dit Adeline en élevant la voix , j'ai assez de cette histoire-là.
Je n'aime pas les moines, cl votre Chabot tout le premier. Quelque chose, s'il vous plaît, qui se rapporte h mes idées, à nos impressions ordinaires. Le ton de votre narraiiou ressemble à celui d'un ancien poème : descendez pour moi de ces hauteAirs-là, de grâce. Je l'avouerai à ma honte, si vous voulez, mais je préfère de beaucoup les anecdotes toutes simples, et j'aime assez les romans de cuisinières.
Vous n'êtes pas dégoûtée, dit le routeur. Vous en fera qui pourra ;
c'est le comble du mérite et de l'art. Eh bien ! changeons de style, j'y consens.
— « Il y avait une fois une jeune fille que l'indulgence de ses parens et le hasard de ses premières connaissances avaient jetée dans la vio dissipée et oisive. Elle inspira un intérêt fort tendre à un homme de sens , lequel se préoccupa do son avenir et de son bien-être. Il n'entrait point dans son affection pour elle de cet égoisme imprévoyant qu'ont la plupart des hommes ; il voulut se l'attacher par toutes les preuves d'intérêt et de dévoùment dont se composent les différentes amitiés. Il voulut, s'il devait mourir avant elle, comme il le souhaitait sincèrement, que son sort fût assuré, et qu'elle tînt de lui le plus sûr comme le plus riche des héritages : l'amour du travail et de l'ordie.
Adeline sourit,
« Adèle, c'est ainsi que nous appellerons l'héroine, avait confie ses modestes intérêts à son ami. Lorsque celui-ci eut recouvré les derniers fonds, les derniers mille francs qu'elle possédât au monde, il lui dit : — Vous vouloz bien, ma chère, que je ne jette pas cette précieuse ressource dans la circulation de vos autres capitaux, n'est-ce pas? Que je ne les laisse pas engloutir par une imprévoyante habitude de dépenses? Oîi les placeron-^-nous? Quelle rc^solulion avèz-vous prise, et qu'eutreprendronsnousd'un commun accord? ->
^h ! bien, dit Adeline. voilà à présent que vous devenez moral
comme un conte de JI, Berquin . l'atni dos enfans ! Tenez, nous approchons déjà de Paris : voilà les carriènîs de CbruiUon; et là bas. frappé par la lune, le haut du dôme des In\ alidos : on dirait un lustre doré, suspendu au ciel. Voyons, remuez, reniuez encore un peu le sac aux histoires; j'en voudrais encore une autre, si cela vous est égal,
— Non, j'achèverai celle-ci. Seulement je vous laisserai le choix des dénouemcns; il y en a deux. S<^lon l'un. Adi'le comprit le bon sens de cette nécessité : qlle était jeune encore, elle apprit avec ardeur et en fort peu de temps, une profession honorable; elle se posa bien dans le monde, et fut le reste de sa vie a.-^sez riche, considérée, et fort heureuse. Selon l'autre, Adèle dissipa, en six mois, ce qui lui restait; son ami perdit confiance en elle; elle rechercha alors le genre de connaissances qu avait déj.i perdu s-s plus beaux jours; et quand son priiUemps fut passé, trop fièrc pour s'abaisser à jamais servir les autres, elle mourut de désea-
poir dans un lieu de misère et d'abandon. Son ami n'en sut rien : il avait eu le bonheur de succomber un an avant elle.
— Décidément, dit Adeline sans témoigner trop de contrariété, vous f (es trop modeste sur votre importance politique. Ce cavalier qui ne nous a pas qiiittés, même quand nous avons laissé la roule pour prendre la chaussée du Maine, c'ast un curieux.
— Ah !... Nous allons voir, dit Grangeneuve en mettant pied à terre.
Quand l'inconnu s'aperçut qu'on était en défiance et qu'on allait résolument venir à lui. il jugea prudent de s'échapper par la rue de Varennés. Le couple traversa au pas de course, le nouveau pont Louis XVI etla place Beauveau, pour échapper aux explorations. Mais, soit prévention ou hasard, Grangeneuve crut retrouver encore, celte fois à pied, le même et inaudit chapeau galonné, au détour de la.rue de Courcelles, où il déposa sa compagne.
Un soir des jours suivans, au sortir de l'une des séances de l'Assemblée, les députés Bazire et Chabot accompagnèrent Grangeneuve jusqu'à son hôtel. Chabot ne lui épargnait point quelques reproches sur ce qu'il nommait le refroidissement de son civisme.
— Qu'est-ce , lui dit-il, frère? tu dors à ce qu'il me paraît? On ne te voit presque plus au milieu de nous ; tu as déserté le poste, le lendemain de ton triomphe ? Est-ce qu'on t'aurait déjà séduit... corrompu... payé?... Voyons, ne va pas faire ici le petit Miraijeau.
— Bouffon! dit l'homme de la Gironde, ne mesure personne à l'aune de ton moutier. Bon pour toi d'inspirer peu de confiance, capucin indigne ! « De quoi diable est-tu digne, si tu n'es pas digne d'être capucin!)»
— J'aime ce courroux, reprit le moine de l'Aveyron; il prouve en ta faveur ! Quand on pense que ce grand génie de Mirabeau s'est donné à la cour pour un nnllion!
— Oui! dit Bazire, naïvement; tandis qu'il en pouvait demander trois! Ses collègues sourirent de ce qu'ils prenaient pour une dérision : ils nt-
se doutaient guère que quinze mois plus tard une spéculation financière du même genre conduirait au carcan ce pauvre et insensé Bazire.
— Viens donc quelquefois, Henry, poursuivit (^lal :ot , passer la soirée chezPéthion. C'est un bon Jacobin celui-là! On traite nettement chez lui la question de la monarclne on ne s'y appelle plus déjà que, citoyen; on a supprimé pour tout individu isolé le ridicule pronom du pluriel. Fc>«« est un terme de mépris pour les seuls aristocrates.
— C'est donc pour m'honorer que la familiarité qui m'étonne s'est établie entre nous? dit Grangeneuve. Je ne m'en serais pas douté. J'étais prêt à te demander, disciple de saint Antoine, ce que nous avions gardé ensemble. Pour tes Jacobins, je ne les aimerai jamais.
— J'ai cependant en têie , dit Chabot . un projet de compromettrp ïa cour, que tu es. ..ou que vous êtes. digne d'entendre. Au revoir, mon frère
— Et si on venait quelque jour, ajouta-!-il en revenant sur ses pas, te dire selon la formule abolie des religieux : Frère, il faut mourir : entendraistu de cette oreille-là?
— C'est selon, dit Grangeneuve. Je repondrai quand vous et moi nous nous entendrons, mon cher.
— Qui est-ce qui a apporté cette lettre, Viclor?
— .Alonsieur, c'est un grand homme sec, qui était vêtu, par la chaleur qii'il fait, d'une lévite d'alpagas blanc, à longs poils. Il portait sii canne de jonc suspendue au deuxième bouton sur la poitrine par un petit cordon de cuir tressé.
— C'est un mouchard.
Voilà ce que se dit Grangeneuve; mais, pensait-il, h police sert aussi les particuliers. N'a-t-elle pas le monopole des infamies!
6g GRàNGENEUVE.
' Il avait déchiré la lettre, et il on fût fâché presque aussitôt; car une éci-iuiro poul sorvir tut on tard à cnnslaler quelque identité; et s'il est juste de mépriser toute dénonciation anonyme, il l'est aussi de ménager lo moyen de percer un jour quelque lâche mystère: d'ailleurs, tout secret se réduit le plus souvent à une question de temps : il n'y en a point d'éternels au monde.
Si Adeline. lorsque Grangeneuve entra chez elle, avait su quel sacrifice de soupçons il venait de lui faire, elle eut été touchée peut-être, t'i son accueil aurait pris quelque chose de reconnaissant et de tendre. Klle fut au contraire distraite et un peu dédaigneuse. La confiance d'être aimée commençait à s'établir en elle. Informée , comme le sont presque toutes les femmes, du sentiment qu'on leur porte, un peu avant celui qui l'éprouve, elle était arméf. et embellie peut-être, d'un certain air de fatuité. Il y avait dans le hasard de sis dispositions une injustice que Granficncuve ne se défendit pas de son côté d'imili'r. Il se sentait d'autant plus t'xigeant piès d'elle, qu'il en avait bien mérité à son insu. 11 chercha comme h réparer la magnanimité de sa confiance au loin, par la sévérité (ju'il montra devant elle-même. Voulait-il se venger de sa propre vertu, o\ faire payer cette confiance à celle qui en avait été l'objet? Le monstre (jui s'appelle cœur humain est fait ainsi.
Enfin Grangeneuve triompha de la disposition que lui avait laissée le billet sans signature; une proposition qui lui fut faite en souriant d'aller visiter un quartier inconnu, écarta le dépit passager, et le couple amouretix sortit par une fraîche matinée de nuages et de brises.
Aux yeux d'Adeline. Henry avait souvent l'attrait de la nouveauté pour principal mérite. 11 était devant elle un objet d'étonnement et de curiosité renaissante, une sorte d'exception, un être bi7arre. un spectacle. l'Ile écoutait l'expression exaltée de cette àme. tantôt pleine d'amour pour elle et tantôt d'enthousiasme pour la nature, avec un sourire vague, ces veux caressans et incertains qui ne savent pas toujours nettement comiprendre ni le sens ni la grâce des paroles du caur. Erraient-ils le long de ces quais de la Seine, où. à travers les jardins de l'Archevêché, la vieille Notre-Dame se dresse en perspective? Adeline ne s'émerveillait que du silence d'un tel quartier et du mallieur des femmes qui demeuraient la. si loin du boulevarl. Pour Henry, tout était enivrement dans ces promenades sans but . où ses yeux étaient ramenés de l'horizon à elle, où ses sensations finissaient toutes par une étreinte de son bras contre le bras de sa compagne. Vois, lui disait-il. cette verte et chétive rivière : elle refuse aujourd'hui un arpent d'eau au nageur parisien : qui dirait qu'à l'équinoxe d'automne, elle entrera houleuse et terrible par toutes les arches ébranlées de ces ponts? qu'elle déchirera, sur les éperons de Saint-Bernard . sa robe jaune à franges d'argent . et qu'elle ira effrayer les quais populeux et jusqu'à la demeure des rois?
Oli ! 1 ' bon refuge que ce vieux quartier de l'île Saint-Louis : voudraistu habiter l'une de ces chastes maisons qui ont pour perspective l'oratoire où Héloï<e pleurait? Vois comme elles sépanouissenl au doux soleil du quai Betliiine; le vent d'ouest semble les caresser. Là nous serions heureux et tranquilles, l-'xisti^-t-il en France un hameau sans nom. en Europe (me forêt, une solitude américaine . qui promette ;i deux amis pins de sécurité que celle île explorée, que cette terre finie, épuisée, abandonnée? Là, nul étranger n'aborde plus; nulle curiosité n'arrive. Vivons dans cette thébaide, comme si nous étions restés seuls au monde. Tiens, regarde là-bas cet hôtel au {)ignon cn'nelé . aux balcons moussus . aux croisées fermées et aveugles : console-je par ta présence: viens l'habiter roinme un temple élevé à la paix ; veux-tu?
Et heureux d'apercevoir tout fi coup, au Ixmt d'un cordon usé, les rester d'un écriteau illisible, ou sur la porte rongée de lichens, une inscripliitn mutilée connue autrefois la forme de ces chouettes écarlelées
sur la poterne féodale , Tenthousiaste s'élançait vers le gardien de cette demeure. Le vieux gardien, représenté par sa femme aveugle, ne pouvait pas, le plus souvent, monter l'escalier somptueux ; il prêtait les clés fouillées d'un appartement délaissé depuis l'édit de Nantes, et le couple allait à loisir admirer les tapisseries liongroises , les nids d'hirondelles sous les poutres dorées, les hauls miroirs ù facettes, les girandoles en fleurs de porcelaine. Grangeneuve, établi là dans ses rêveries . devenait le roi des souvenirs d'un autre âge, et le possesseur exclusif de la beauté qui s "étonnait de tout à côté de lui. Il sentait contraster la vétusté des images qui surgissaient à l'enlour de lui. soit le lierre mourant sur la muraille en face, soit le tranquille silence des corridors abandonnés, avec l'imprévoyance de sa maîtresse, la fraîcheur de ses sourires et l'éclat si gai de sa voix railleuse. Car Adeline. en effet, riait en relevant avec un léger dédain ses narines, avertie qu'il s'élevait autour d'elle une poussière humide ei séculaire. Henry ouvrait h gmnd'peine une fenêtre, pour lui indiquer les points principaux de l'horizon historique ; mais elle essayait, pendant ce temps-là, de se luirer dans une glace dépolie. Coiuprenant peu , n'écoutant rici) , elle folâtrait encore en franchissant par quatre les degrés de la montée , sans s'appuyer sur l'écuyer de velours ; et la légèreté de sa course, la souplesse aérienne de sa taille, toute la grâce de cette beauté d'un jour, occupaient son compagnon plus encore qu'un chef-d'œuvre du Primatice, et tous les monuraens et les Irésore qui ne mourront jamais.
En revenant vers la maison d'Adeline , ils aperçurent tous les deux , dans un cabriolet immobile et arrêté à quelque distance de la maison , le comte Alvar. Seulement Grangeneuve attacha sur lui un regard tixe, sans hésitation connue sans insolence ; et Adeline feignit de ne l'avoir pas vu. Son regard glissa vers la terre ; elle ralentit le pas comme si elle avait redouté d'arriver trop vite à sa porte, puis elle rougit imperceptiblement, et parla de projets confus pour les jours qui allaient suivre. Tout à coup le cabriolet partit avec la rapidité de l'éclair, et Adeline se trouva évidemment soulagée. Elle chercha alors, avec une assurance assez candide, à rencontrer les yeux de son compagnon. Celui-ci ne lui laissa nullement remarquer qu'il eiit très bien observé les diverses impressions qui l'avaient émue. .
Mais quand la jeune femme passa devant lui sous le vestibule, comme une personne qui ne doute pas qu'elle ne soit suivie. Grangeneuve prit congé d'une voix haute et cérémonieuse. Elle répondit avec un accent plein de mignardise et de chatterie :
— Quand vous verra-t-on ?
Et lui, avec le sourire d'une complaisance affectée et un empressement hypocrite :
— Ai-je besoin de protester, madame, que je suis à vous à toute heure?
Une heure après, il se repentit de s'être séparé d'elle dans cette disposition d'esprit ; et il se dit à lui-même qu'il pouvait lui devoir une réparation pour la mauvaise humeur dont il s'était laissé atteindre. Sans s'avouer, sans savoir peut -être qu'il était surtout impatient d'être instruit de ce qui pouvait occuper Adeline en ce moment, il reprit le chemin de la rue de Courcelles.
— Madame est sortie.
Un renseignement si simple, si précis, une réponse de portier donnée avec tant d'indifférence, trois mots si courts, peuvent-ils causer le trouble oîi ils ont si souvent jeté un malheureux ?
Grangeneuve n'en témoigna aucun étonnement ; il n'eut la pensée ni de revenir encore, ni d'explorer les traces d'Adeline, ni d'envoyer dans la maison de madame Doviedo, où elle pouvait être allée sans trop d'invraisemblance. II rentra chez lui sérieux et triste. Il prit un livre et ne lut pas ; il oublia l'heure d'aller chez un arui oii il s'était invité. Enfin ,
70 GRA>GENEUVE.
quand la nuit, qui commençait à Aenir, eut donné à ses méditations tout h? recueillenient (jn'il n'avait cherché ni à d'Straire ni à vaincre, il se dit avec une profonde douleur, et de Taccent d'un homme qui aurait décoMverl en lui le genne imminent d'une maladie mortelle :
— Je l'aime! — J'ai pris pour le plaisir et pour un attrait passager, ce qui est l'occupation de ma vie et l'unique mobile de mon âme. Toute une raison d'homme, tout un avenir engagé dons une passion insensée ! — Je l'aime !
[1 faudiait fuir, nu vaincre cet ascendant ; il faudrait cautériser la plaie dont je viens d'éprouver la première atteinte, mais l'honneur et le devoir m'enchaînent: et cet amour, né de la possession, n"a plus de chance que pour grandir. Oh! Dumeyril! c'est vous qui m'avez précipité dans ses brasi
DéTOÙmeiit.
Ce n'est pas la pire des conditions pour combattre que de s'exagérer le péril. 11 y a parfois dans la confiance une mollesse dangereuse; mais dans l'action de grandir l'ennemi est l'obligation de rassembler plus de force et le calcul d'un plus haut triomphe. Grangeneuve. sans se rien dissinuilcr sur son état, résolut de lutter avec un persévérant courage. Il espéra que les intérêt du pays, qui déjà lui parlaient si haut, triompheraioTil bientôt dans sa pensée des souffrances cachées qui venaient l'as- ScHllir. Il se voua plus que jamais a la défense des intérêts de l'avenir, H< il essaya de remplir tous ses momens par la préoccupation des affaires pnbliqu?s. Mais il avait été bien distrait depuis six mois; il avait été bien snnvent an bal de l'ambassadeur d'Fspagne, et un jour qu'il entrait à la Convention, on s'écarta; la place autour de lui fut laissée vide.
.Vous approchions d'une jnumée historique. L'issue s'en préparait de- |niis long-temps à travers les doul)les préparatifs du peuple et du château. Il commençait, ce mois d'nertt 1792, dont le dixième jour est matériellement marqué encore par la trace des boulets, sur le pavillon de l'Horloge des Tuilerie-.
L'Ass"mblée législative n'était plus le centre des mouvemcns politi- (fofs et le foyer de l'aeiion. Il s'était formé en dehors un autre pouvoir, fHabli dans une autre encejnte. Nous l'avons vu. les députés de la Giruride avaient été accueillis par la malveillance des Jacobins, ou par leur propre dégoût en abordant le fameux club : ils devaient quelque jour i-essenlir une aversion plus profonde, et enfin mortelle pour eux;. Mais à l'époque où nous voila, les ctunplots de la cour et sa perfidie réuDi:^saient contre file les plus antipathiques alliés.
Grangeneuve, dans les premiers jours de solitnde où il se résigna , se trouva assez dépourvu de renseignemens sur l'objet . les heures. !o lieu même des réunions de son parti. Tantôt elles se tenaient à Ciiarcnton chez le brasseur Santerre, aspirant au commandement de la garde nationale de Paris, et tantôt, aux heures les plus avancées de la nuit, dans cette église même des Jacobins où nous avons pénétré une fois.
Grangeneuve, malgré sa répugnance, avait consenti encore à s'y rendre; mais c'était dans une salle reculée, dites des Conférences, où devaient se trouver seulement et après minuit quelques personnes connues, homme> de prudence et d'exéiution. C'était un soir ([u'il était combattu plus vivement que jamais par la tentation de se rendre chez Adeline. Il ne l'avait pas vue depuis jibi^ieurs jours. 11 en avait reçu deux billets pleins de gnlce et de coquelterii-; mais sans juger à propos d'y répondre autrement que par des compUmens transmis de vive voix au porteur des missives.
Jl est une heure difficile à remplir dans la vie : son approche seule pèse d'avance, el sa longueur est double de toutes les autres ; c'est TheujL'e qu'on avait coutume de passer près à'clle. Quand l'amertume de l'absence et les projets de la rupture sonl venus vous restituer des loisirs, que faire de cette liberté misérable ? A quoi user des instans 'dévorés autrefois si vite? Voyez !e nouvel affranchi : il est désœuvré et errant. S'il s'est juré de rester fidèle à ses résolutions, de ne plus reprendre les chemins connus, de n'approcher jamais du seuil qu'elle ha])ite. à son insu et quand la nuit toujbe, après une heure de détours, de contre-marches, de rêveries incohérentes, le voiîà devant cette maison fatale, au pied de ces fenêtres qu'il n'oserait affronter le jniu-. Là, que de craintes ou d'espérances il vient liie ! Ces fenêtres soiU-elles transparentes ou noires ? resplendissent-elles de l'éclat de plusieurs flambeaux? sont-elles voilées doucement par les doubles draperies? Ellfe a du monde... Elle est absente... N'est-ce pas une veilleuse qui perce cette nuit azurée des rideaux, comme une timide étoile? Elle dorl déjà... >7on! a la pâle lueur de cette lampe, elle attend le sommeil, un livre à la main... Elle pense... Elle écrit peut-être... Est-ce à lui, est-ce à un rival?
Grangeneuve , pour aller de la place Vetidôme à la rue Saint-Honoré , passa par la rue de Courcelles. Etrange chemin I Mais il s'était assui'é là qu'Âdeline était dons son appartement. Cette sécurité l'.'.i ôta l'idée de monter. La délicatesse défendait toute explication : il n'avait qu'un projet encore . c'était d'échapper à la dépendance oii il se sentait tomber. 11 s'éloigna donc, il s'éloigna vite ; et connue pour fortifier son courage, il résolut de se présenter chez madame Duvillars , dont l'hôtel se renconti-ait sur sa route. Mais ensuite il découvrit qu'il avait au fond du cceur bien plus d'antipathie pour cette femme depuis qu'il était brouillé avec l'autre. La volonté dé se forcer à la diversion le décida néanmoins à s'imposer cette demi-heure de violence- Il la prit sur la soirée qu'il avait destinée aux intérêts de son club.
11 monta. Il aurait pu lire dans les yeux de la prude baronne un air de triomphe assuré , s'il eût prêté à cette figure une. attention plus soutenue. Il ne le vit pas. Elle était presque seule , et l'entretient eut toute la liberté du coin du feu.
Madame Duvillars, après avoir fait à Henry quelques complmiens ironiques sur son assiduité aux séances législatives , et les sérieux travaux qui seuls la privaient sans doute de l'avantage de le recevoir plus souvent, finit par attirer un tiers dans cette conversation, et fit son complice, malgré lui, d'un hobereau de sa province qui se cachait à Paris pour se donner en Gascogne les homieurs de l'émigration. Un moment auparavant il faisait chorus avec la baronne sur la perversité des mœurs et le mauvais ton de la jeunesse.
— Prenez exemple sur votre représentant, monsieur le baron, dit-elle. Voilà un homme encore jeune, qui n'est occupé que d'iutérêts publics, qui ne connaît d'amour que celui de la France, et ne fera de sottise t;ue pour les beaux yeux de la patrie ; tandis que vous , pécheur obstiné , vous courez encore les beautés mondaines , et vous vous laissez piper par des déesses d'Opéra.
— Moi ! dit le parasite stupéfait.
— Vous-même. L'étonnement que vous feignez est un hommage rendu à la bienséance : je suis chai'mée de vous voir hypocrite ; autrefois, vous vous seriez vanté de ces choses-là ; mais le fond n'en est pas nioius impardonnable.
Le gentilhomme pris pour compère voulut par un double geste se justifier, en montrant à la fois sa jambe goutteuse et son gousset vide ; mais la baronne lui adressa certain coup d'ail que Ileiuy dédaigna d'apercevoir ; et le commensal fut flatté d'entrer pour quelque ciiose dans cette hostilité contre un homme du nouveau régime. Il se prêta donc aux
allusions de la baronne le moins gauchement qu'il lui fut possible.
— Eh bien! c'est vrai, dit-il : la petite me paraît charmante ; je ne me défends plus de lui être fort attaché, puisque vous savez mon secret.
— N'avez- vous pas de honte ! reprit madame Duvillars , vous qui pourriez faire agréer votre hommage a d'iionorables femmes , d'aller colporter vos adulations aux pieds d"un autel si banal?
— J'assurerais au moins, dit Grangencuve, qui ne voulait pas se montrer tout à fait neutre au milieu d'une discussion dont il devinait la portée, que monsieur le baron a du moins bien choisi sa maîtresse. Il me fait l'effet d'être un connaisseur, et un très fin!
— Oh! vous, dit madame Duvillars, vous devez être indulgent : vous n'avez point de ces sortes de faiblesses. C'est singulier combien les hommes à idées qu'on appelle progressives , sont supérieurs , sous ce rapport, à leurs devanciers. Mais moi, monsieur, mon devoir est d'avertir ■un ami du guet-apens où il est tombé. Imaginez que monsieur ( nous sommes seuls et je puis parler) est assez fou pour se montrer en public avec une de ces fenunes qu'on se donne à vingt ans , comme tel autre objet d'un luxe capricieux : soit un cheval de race ou une meute anglaise. Celte beauté là a du subir plus d'une rivalité avec des porcelaines du Japon et des magots de la Chine. Ma foi , mode pour mode, et payer pour payer, j'aimerais mieux à sa place les magots : je serais du moins sur qu'ils sont à moi tout seul.
— Vous êtes sévère , madame ! dit le baron , dans l'intention de lui adresser un compliment.
— Mais , mon cher, c'est vous exposer , continua-1-elle , à avoir pour rival son tapissier, le maître de son hùtel ; à recevoir des billets dont son coiffeur aura corrigé les fautes d'orthographe. Ne savez-vous point comment s'écrit amoureux dans ce monde là? T, r, o, m, p, é. Votre déité mourra portière. Et puis, so vie passée , la connaissez-vous bien ? ses mœurs n'en sont-elles pas la partie la plus honorable? et déjà, avant de vous connaître , qui sait si sa probité ne lui a pas valu un procès criminel.
Grangeneuve pâlil.
— Eh! mon Dieu! madame, dit-il, en se remettant néanmoins un peu plus vite qu'il n'aurait o>é l'espénT. M. le baron est p(.'ut-être plus excusable , après tout , que vous et moi ne le croyons. Sa prédilection est peut-être fondée. Toute passion, madame, suppose un mérite: n'en inspire pas qui veut ! Il y a des charmes qui ne se révèlent qu'à un seul ftre , des grâces qu'un seul peut apt'rcevoir, et des vertus qu'une âme unique saura développer. Pourquoi ne serait-il pas celui à qui Dieu a destiné cette fragile créature? Elle peut le tromper, dites-vous? mais c'est suivre sa nature. Un philosophe doit-il s'irriter que le feu brûle, que la pluie mouille, que la femme trahisse? il y a donc, madame, dans d'autres conditions que la sienne , des femmes de qui la vertu est infaillible? Je l'ignorais; et , hors vous, je supposais qu'on pourrait rencontrer aussi dans le monde des déceptions et des bassesses. Cette jeune fille , à ce qu'il me paraît , n'est ni épouse ni mère; elle n'a du moins trahi aucun devoir bien sacré ; elle n'a corrompu la foi d'aucun honmie peut-être... Si elle n'a pu résister à toutes les séductions qui ont environné ses premiers ans, elle n'a porte elle-même la corruption dans aucune âme encore chaste. Ceux qu'elle a délaissés ne lui avaient confié ni leur honneur, ni leur nom à porter. Kt puis, voyez-vous, il faut pardonner quelques fautes à la beauté que tant de pièges environnent ; car il y a dans l'aisance de la fortune, et au milieu des positions sociales, où la vertu serait pourtant facile, plus d'une figure à qui, en vérité , la chasteté ni' doit pas couler beaucoup de combats !
— Mais je ne veux pas, dit la baronne avec des lèvres devenues violettes, je ne veux pas qu'un ancien ami, un liomme encore de ma société.
soit si gi'ossièrement la dupe du premier beau-fils un peu plus jeune et peut-être mieux fait que lui. Je montrerai ce soir même à monsieur son heureux vainqueur : j'attends la visite du comte espagnol Alvar de Monlébert.
— Vous ne le connaissez encore que de nom, madame, dit avec sangfroid Grangeneuve. Le zèle vous emporte à faire ici une promesse anticipée. On prend quelquefois pour un fait accompli, d'officieux rapports. Tout me porte à penser que j'aurai, moi qui vous parle, une occasion plus prochaine de lier quelque relation avec lui. Je vous l'amènerai , si vous voulez. — Adieu, inonsieur le baron ; puisqu'on m'a mis malgré moi dans la confidence de vos élourderies , recevez-en mes complimens de condoléance, et les autres ; car les dupes, voyez-vous, ne sont pas toujours les plus malheureuses. Il y a encore, avant elles, les envieux et les espions. N'exigeons qu'une chose, croyez-moi, c'est .qu'on nous trompe bien; c'est qu'on fasse durer long-temps l'erreur. Après cela , entre craindre toujoui's et être abusé une fois , j'aimerais mieux, pour moi , voir ma confiance hasai'dée, que mes amours éclairées par un piqueur, et la fidélité qu'on me doit protégée par la police. — Madame Duvillars, agréez mon respect éternel.
Et il se retira.
— Ah! ah! dit Brissot, en voyant entrer Grangeneuve dans la salle obscure des conférences , si celui-là ne vient pas ici souvent , il s'y présente aujourd'hui par un temps et à vme heure assez propre à ne pas fahe douter de son zèle !
— Que voulez-vous dire? demanda le nouveau venu.
— Il ne s'aperçoit pas, dit Chabot, que ses habits ruissèlent sous une pluie d'orage. Mais il fait un temps , mon cher, à ne pas mettre un roi dehors.
Grangeneuve s'assit devant la table où la discussion se poursuivait.
— Messieurs, continua Merlin de Thionville , tout est mou . indécis, désespéré. Vous avez vu le 14 juillet de cette année : quel pauvre anniversaire ! Plus de cet autel magnifique desservi par trois cents prêtres ; plus de ces soixante mille gardes nationaux que l'égoïsme fait aujourd'hui cacher. Où était-elle , cette population que nous avons vue étagée au champ de la Fédération siu* les talus que des femmes elles-mêmes , que des mains de comtesse avaient élevés? J'en ai vu conduire la brouette, et revêtir la terre de gazon. Où sont-elles? On se hait aujourd'hui couime après une réconciliation feinte; mais chacun dissimule ou hésite. Péthion désarme les faubourgs; il arrête toute agitation partielle aux dépens d'une insurrection générale qui ne viendra pas. Il contrarie les mouvemens de chaque jom', il enchaîne et ne domine point ; il est maître et n'est jamais chef; il faut une direction, un mouvement, un honune capable de le produire. Qui de vous est cet honnne ? Qui est-ce qui a ici le génie de l'entraînement ?
— Louvet et Camille Desmoulins, dit Bazire, préparent des brochures.
— Oui, écrire ! continua Merlin; comme si c'était avec les armes d'une oie qu'il faut ici se défendre. N'en doutez pas, nous serons attaqués, messieurs ; le vieux maréchal de Mailly organise déjà, dans les Tuileries même , une troupe dite de gentilshommes , et il sera secondé par d"Hervilly et Viomesnil.
— Et que donneront-ils à leurs soldats pour armes? interrompit Ducos, avec dérision; des pelles, des pincettes?
— Ils ont, dit l'abbé Grégoire, les canons de Courbevoie, les restes mal licenciés de la garde royale, et les'Suisses counnandés par d'Affry.
— Eloignez, s'il se peut , les Suisses, observa Grangeneuve ; ils se feront massacrer tous. Il faut organiser nos forces et désorganiser celles
Tft GBA?(GE!TECTE.
de la cour, faire éloigner de Paris par un décret tous les rôgimens , mettre à la solde nos fédérés, et réunir en un corps de gendarmerie les gardes-£rajiçaises, premiers vainqueurs de la Bastille.
— Faiics agir les faubourgs . répéta encore une fois Chabot ; instituez un comité insurrectionnel, et qu'on se pnrt^ au cmiteau avec un peu plus de bonne volonté qu'au mois de juin. Mirabeau a frappé la royauté au co'ur; mais le monstre niorl est demeuré delx>ut. Pour le faire tomber, il suflira peut-être d<; le frapper cette fois au visage.
— A'ous allez loin , hasarda tiniideu)ent Goi-sas. t)n pourrait ramener encore la royauté à s'occuper du borihiur des pi'uples.
— Mon bien bon ami, dit Brissoî. il ne suffit pas de rompie une fois sa eliaîne. vois-tu; il faut encore ne pas rester chien. Ah! lu espères, toi, dans ks repentirs de la monarciùe? el tu crois à sa généreuse nature? As-tu vu le gui du chêne chercher à vivre sur lui? Sans racine et sans fruit, il tire sa végétation de la sulistancede son soutien ; il pompe dans ses flancs sa liste civile : voilà la m()narclïie. As-tu jamais planté un peuplier, sans que la cheniiK' en soit vt-nue dévorer les feuilles? 'N'oilà la monarchie. Sais-tu quelque voleuse servante . sais-tu quelque Pénélopti stupide qui défasse dans la nuit la toile que le peuple a tissue aux clartés du soleil? qui mette un siècle d'hypocrisie à décnmp(>ser nos œuvres de quelques jours? Voilà la monarcJ+ie. Ri deviendrons-nous un peuple, ou resterons-nous un troupeau? Prendroîi.— nous des ailes, ou demeureronsnous ijisectes à écraser sous les pieds ? Voilà la question , avec la monaj'chie.
— El ce peuple, dit Merlin , qui demande encore quelquefois un prétexte pour l'insurrection î il manque d'enthousiasme; il ne soupçonne pas tout ce que peut enfermer une cour d'égoisme. de perfidie et dé projets de vengeance inlérnale. Nos volontaires, du moins, n'iront pas combattre les Prussiens que les ennecds qui appellent rétnuiger nu milieu de nous ne soient anéantis.
— Mais l'étincelle qui mettra le feu aux poudres. contiTina Brissot, où esl-eile, encore une lois? Ah 1 si cette cour, qui ne rtvo qi>e projets de sang. ét<tit assez bien conseillée poui" mettre la mam sur un àv nousl si elle attentait aux jours de quelque député de la France ! ce serait là un signal de crise salutaire. Kn un moment, le peuple serait debout pour venger s<^)n représentant ; le corps sanglant serait poiîé dans tous les lieux piU)lics. et avant la lin de la jouinée le château MMait abattu.
— L'occasion serait sûre, et l'événement décisif! approuva Gorsas.
— Ainsi s'éclairerait la France, dit rai)bé Grégoire . et l'on pourrait appliquer à la victime cette inscription de la bibliothèque de Wurcie : « Ici les morts ouvrent les yeux aux vivans. »
— Mais la cour , objecta Brissot , est trop habile pour vous fournir im tel ressort.
— Ne pourrait-on pas y suppléer? répondit Grangeneuye.
— Comment? demanda Merlin.
— Où la difliculté te pnraîl-elle. à toi? dit Cliabot.
— A trouver, reprit Henry, cinq ou six liommes qni se dévouent à frapper et a faire le coup la nuit, entre l'assemblée et le château, alin d'accréditer la certitude que nos ennenib> ont payé les assassins.
— Oui! dit une voix découragée; mais où la trouver cette victime?
— Ce serait moi, reprit modestement (irangmeuve.
Un silence de surprise retint les esprits. Celte abnégation héroïque vouait de se produire sans eflet. Noble el grande comme une chose antique, il fallut rélléchir pour apprécier, tant la forme avait été simple et l'action de l'orateur siins faste.
Enlin. un cri d'adnnration s'éleva de tous les cœurs. " — Ami! lu ne seras pas seul, s'écria, d'un air inspiré, le moine aveyronnais; je veux partager celte gloire avec toi.
GRANGEKEUVE. 75
— Quelle gloke ? dit Henry ; il faut , au contraire , cacher à tout le monde cette action.
— Un seul de nous pourrait suffire , reprit Ducos ; mais que le sort décide et choisisse entre trois. Messieurs, je vais réunir- trois billets : l'un sera blanc, l'autre noir, et l'autre rouge. Kt poiu' ne mettre personne que nous dans cette confidence , convenons , en les tirant nous-mêmes dans mi chapeau, que le billet noir désignera la mort, et le billet rouge le sacrificateur. V consentez-vous?
On s'étonna. Sur neuf témoins, quatre restèrent comme à part de l'action, par des sentimens assez divers. Merlin se réservait pour une bataille ; Buzot pensii à ses enfans ; Bazire eut peur ; Grégoire œndamna le sacrifice selon la loi religieuse ; et Gorsas ne parut pas même comprendre une abnégation si magnanitne.
— Convenons du jour, de Theure. des armes, poursuivit Ducos.
— Demain, dit Grangeneuve : à dix heures et demie du soir; à l'angle des rues de la Sourdière et Saint-Hyacinthe. Un coup de fusil à bout portant.
On n'opposa que le silence à cette rapide décision ; et Ducos acheva les préparatifs ou milieu de l'émotion assez profonde de tous les spectateurs. Il teignit par quelques gouttes de son sang l'un des triangles de papier, puis il les enferma chacun dans une enveloppe semblable , et présenta enfin avec respect celte urne à l'auteur du patriotique projet.
— Choisissez^ dit Grangeneuve. J'accepte le sort dont vous ne voudrez pas.
Cliabot plongea avec précipitation sa main dans le chapeau ; mais son billet retiré, il le tint serré sans l'ouvrir.
Ducos approcha sans empressement et sans hésitation . et il laissa immédiatenîent lire dans son regard un regret candide en déployant le second billet dans toute sa blancheur.
Le moine alors fit étinceler son oeil roux. Il découvrit par un sourire long , immobile et forcé , toutes ses dents blanches et acéi'ées ; puis il regarda obliquement Grangeneuve en dessous , comme pour le décider à en finir.
— Peine inutile ! dit Henri ; votre billet décide de nos deux sorts. Ouvrez la main.
Le mouiîj ouvrit : le billet était noir. C'était le billet de mort.
Devant l'image de l'office qu'il avait à remplir alors . Orangeneure ne pul réprimer un frémisseyiient. C'était à lui de frapper son collègue. Chabci , dans des expressions bruyantes d'enthousiasme . embrassa tous les conjurés; puis reconnaissant , disait-il . du rùle qui lui était réservé, il se uiit à bénir Dieu avec des termes emphatiques.
Tout étant ainsi réglé, on se sépara. Le jour allait paraître, et Henry, rendu k ses réflexions solitaires , regretta sincèreuieut que le sort ne Teût pas désigné pour mourir. Il était si peu content de l'emploi de sa vie! Il eût été fier d'en honorer le terme. Il trouvait b?au de succomber jeime. Il avait dit tant de fois, dans sa confiance en une autre destinée, le soir, quand ses amis le quittaient pour aller doimh, et faisant abus d'une expression plus religieuse au fond qu'elle ne semblait d'abord absurde, il avait dit tant de fois: — Si demain ne venait jamais! Si je pouvais me réveiller mort !
Le lendemain. Chabot lui écrivit pour l'avertir que l'exécution serait remise à deux heures après minuit. H avait des affaires, que-ques amis à voir, son testament à régler. Henry soupçonna le voluptueux capucin de vouloir mettre à profit son dernier jour ; il en eut à la fois de confuses hontes et une vague espérance. Il voulut lui parler, et se rendit lui-même à son logement du Marais, vers le milieu de la journée. . C'était uii mélange singulier de raison, de folie, de désintéressement, d'audace et de faiblesse que ce personnage de Chabot. Il était mixte.
Sorti avec des qualités rares des rangs de la populace , fils d'un pauvre cuisinier du collège de Rodez . il avait fait de très précieuses études. Les facultés de son esprit lui avaient acquis des protecteurs des l'enfance ; mais l'exaltation d'uneiniagination torride l'empoila dès la première sève au delà de toute extravagance connue, A dix-liuit ans. il avait voulu entrer dans les ordres, et s'étail fait capucin par enthousiasme. Il édiiîa toute la province par l'austérité de ses moeurs , jusqu'au moment où , devenu directeur des consciences dans son monasière , il su crut obligé de connaître, afin de les combattre, les écrits du pliiiosophisme et toutes les productions immorales de son siècle. Cette lecture transfigura le moine. Des conversions qu'il brûlait d'opérer, la sienne fut la première. Elle se fit en sens inverse. Il devint contempteur do toute mesure, et libertin aussi hardi qu'il avait été résigné dans l'abandon de ses prérogatives d'homme. Au premier cri d'affranchissement catholique, il avait jeté auï orties de l'Aveyron son froc; puis il adopta la constitution du clergé ; et placé grand-vicaire près de révè(jue de Blois , il vint , lui Chabot, ivre et impur, s'asseoir aux côtés de l'évangéhque Grégoire. Chabot, de sa double existence, de ses deux Ames mélangées et frelatées l'une par l'autre, avait gardé le plus hétéroclite extérieur. Il était dans ses paroles réservé comme un Pandour . et dans son extérieur, petit-maître comme un capucin. Voyez-vous cette tète à moitié cliauve comme celle des vieillards , à moitié hérissée comme celle des boucs? Voyez-vous ce col nu, cette poitrine ouverte . ces lambeaux de vêtement . tout ce cynisme qui passe, escorté de quelques repoussans disciples? Voilà Chabot ! voilà le prolétaire qui , d'un mot lancé par lui contre la propreté des autres, avait fait un arrêt de proscription et de mort. Ce terme, c'était 3iuscadin; c'était lui qui l'avait inventé.
Grangeneuve , arrivé à la porte du moine vers deux heures après midi, la trouva fermée.
— On n'entre plus, cria un ancien bedeau qui lui servait de valet de chambre, et peut-t-tre de plus complaisant serviteur. Votre collègue, monsieur, vient de commencer ce qu'il appelle son repas libre ; il ne veut plus y admettre personne. Ils sont déjà cinq.
Grangeneuve insista.
— Hier, poursuivit le bedeau, il avait donné lui-même rendez-vous à son bijoutier pour solder les présens de noces : il l'a tout à l'heure congédié à travers la serrure , en lui déclarant qu'il n'avait plus de créanciers.
— Faites savoir que c'est moi qui arrive, dit Henry. Il sortira, j'espère , de sa retraite.
En effet , dès que le nom du député eût pénétré à travers le bruit des cristaux, des chansons et des rires, on entendit pousser, puis tomber une table, et un convive se lever pesamment. La porte à peine demiouverte :
— II est trop tôt! Que veux-tu donc, fantôme? dit l'amphitryon pâlissant. Est-ce que tu viens me faire croire qu'il est déjà minuit? deux heures? Regarde donc le soleil, ivrogne , et mets quelque ordre dans tes idées.
— J'ai des paroles à vous confier, répliqua Grangeneuve, non sans laisser voir le dégoût que lui inspirait l'orgie. Si nous passions dans la pièce voisine ?
— Si c'est par discrétion, dit le moine, inutile. Personne ici n'a d'oreilles. Entre.
11 voulut s'effacer pour céder le passage; il hésita. Grangeneuve s'avança pour le soutenir : il n'en avait pas besoin.
— Eux, dit-il en montrant ses compagnons, ils ont la tète faible; mais moi , je sortirai du monastère sans la satisfaction d'avoir pu me griser. C'est la seule satisfaction que je n'aurai pas connue. Tu vois bien
là-bas ma fiancée? C'est une Autrichienne, c'est ma fiancée autrichienne, Léopoldine. Je n'ai point de préjugés, nioi! Voici mon beau-frère: il dit qu'il s'appelle Ludwick Frey , ou Freytag. Et pour ceci , ce sont deux dames que j'ai passionnément et successivement estimées. Tu vois , mon cher: l'amour d'autrefois à côté de l'hymen futur! Ils sont venus au rendez-vous sans se douter du solennel. Nous nous conformons , sans qu'ils s'en doutent, à ce passage des saintes Ecritures : aEdamus et hibamus , cras enim moriemur;r> ce qui veut dire (si par hasard tu ne savais pas le latin) : Buvons et mangeons, car nous mourrons demain. Qu'est-ce que tu me veux?
Cette apparition inattendue de son partenaire avait toutefois éteint déjà les premières fumées du vin; et Grangeneuve, assis près du martyr désigné , à l'une des extrémités du salon vaste où ils se trouvaient, comprit qu'il pouvait y avoir en effet, entre les' discours bruyans de la table et le sang-froid un peu revenu à Chabot, une place pour des confidences décisives.
— Je te regarde ! lui disait le député-prêtre. Je ne soupçonne pas ce que tu peux me vouloir avant le temps; mais ton aspect me paraît de l'apocal>-pse. Es-tu bien le même homme qu'avant-hier ? Comment, c'est toi qui disposeras de ce qu'ils appellent ma vie ?... Toi , doux et humain camarade, tu serais mon bourreau? Toi! c'est toi qui me feras cadavre ? Mais tu me causes déjà quelque émotion, ou le diable m'emporte ! Comment ! tu me tueras, Henry ?
— Je crains, dit l'autre, de n'en avoir pas l'affreux courage,
— - Ah I poltron! crains les maladresses, dit Chabot. Si tu allais m'estropier ! bois un peu pour te raffermir.
— Je ne saurais.
— Ne me refuse pas... je t'en voudrais jusqu'à la mort. Parle, voyons. Est-ce que tu désirerais modifier quelques uns de nos petits arrangemens?
— Je suis venu pour cela, dit Grangeneuve.
— Un moment! c'est impossible, mon cher, et il est trop tard. C'est une médaille frappée dans l'iniagination de nos amis. C'est un drame qui sera immortel : ni plus ni moins !
— Je ne veux rien changer au drame , seulement dans la distribution des rôles.
— Comment ? objecta Chabot sans pouvoir dissimuler un peu de joie , tu prétends que j'aille abandonner la destinée qui m'est toute faite , ei l'immortaMté qui m'attend? — iMon brave , il est peut-être dur de ne se fiancer qu'avec un mousquet ; c'est une mariée un peu froide et sèche ; mais c'est du moins en patriote que je rendrai l'âme : ce que tant de gens ont perdu sans mourir.
— Si vous y tenez résolument, dit Grangeneuve...
— 'Voyons : qu'est-ce que tu me proposes ?
— Je demande à rentrer dans les conséquences du projet que j'ai exposé. Je demande à reprendre le poste qui m'appartient , et le droit d'être frappé ce soir.
— Bien ! dit Chabot. Mais on dirait que j'ai eu peur, moi; on croirait que cette concession est une lâcheté. Merci !
— Celui-là pourtant, dit Grangeneuve, celui.-là qui accomplit l'acte le plus courageux, est le plus honoré.
— Eh bien ?
— Eh bien ! n'y a-t-ilpas une force supérieure et un dévoùment plus viril à frapper sans résistance ?
— Tu crois?
— Qui donc eut, de Brulus ou de son fils, l'Ame la plus romaine ?
— C'est toi ! s'écria Chabot. Mais rinlérêt de notre parti n'en souffrirait-il pas ?
— En quoi? Le sacrifice d'un homme de votre mérite est plus impor-
78 GBAÎWEWETJVE.
tant cpie le ni>n. sans doute: lunis ce sont moins les qualités du citoycD qui succombe que sou caractère public qxii rend ici révénenient profitable. Ce caractère est le nuMue en nous deux. L'idée de l'agression contre l'ennemi couimun m'appartient : et des deux missions qui nous sont confiées, je vous laiss»' entin la seule héroïque à remplir.
Chabot se promena q\ielq\ies momens comme un hoimne qui vondtait paraître réfléchir et se décider avec beaucoup de peine. 11 n'avait à se débattre que contre la difficulté de croire à l'inexplicable ténacité de soTi complice- Enfin . bnisquement. et pareil à l'escompteur qui tremble de voir s'éloigner un billet à trois signatures :
— Signe-moi ta demande, dit-il ; et compte sur moi pour' dem heures après minuit.
— Poui-quoi si tard ?
— .le vais essayer de me griser. Il me faut le temps, mon cher ; reuîtu donc que la main me tremble ?
lli-nrv écrivit quelques lignes destinées à être pour son concessiorninire un acte de garantie, une espèce de testament politique. Puis ilséch.ingèrent quelques conversations de détail, un signal de reconnaissance, et le moine retourna boire. L'amant d^Adeline fit quelques dispositions nécessaires.
Adeline cependant était inquiète. Ilonrr n'avait point répondu à deux lettres. Elle se jugeait, blessée. Rlle ne crut pas. ou de sa vanité de femme, ou de la sécurité de sa conscience, de faire encore une démarche ; mai» toutefois elle souffrait très vivement de ne le pas voir.
Pour lui, dans l'émotion nouvelle de son sort, il voulut hû parler cHui consacrer quelques instans. C'est un aspect singulier des choses du monde que leur point de vue du haut dune condamnation à mort. Déjà le combat leur donne une physionnomie grave : l'idée de ce jeu de hasard où la vie, deux fois engagée, doit être perdue pour vous, ou arrachée à un autre honune. a le droit d'émouvoir: mais la perspective d'un dénouement infaillible, mai^^ ce duel qui n'a pas de chances, laisse à bien peu d'Ames généreuses la liberté de l'être encore.
Rue de la Sourdière*
Il était déjà trois heures de l'après-midi, lorsque Grangeneuve envova prier A(!el ne de le recevoir. On lui rapporta sa lettre comme iîen av'ail donné Tordre en cas d'absence II ne resta ainsi auprès d'elle aucune trace du dernier soin qu'il avait pris.
Il avait toutefois subordonné ime détermination à prendre h Tegard de quelques détails de sa fortune sm- l'issue de cet entretien; et deux fois désappointé par vm tel contre-temps, il hésita sur le parti qu'il allait sui"- \Te. Use rendit nonchalamment h l'Assemblée pour faire heure, comme on dit, el échapper, s'il le pouvait, à l'amertume de ses n-flexions. Etran^ examen que celui de sa con'^cience ! S'offrait-il en sacrifice e\clusiflio"!" le triomphe de sa cause? L'esprit de parti allait-il suf/ire pour le séparer violemment de sa mère el de sa so »u-? ou l)ien c(Mte résolution sinistre s'appuvait-elle. h son insu, sur un profond depit qu^ le temps ne pouvait user ni guérir? Il devait s'avouer que sa haine cnnlre la cour n'était pas l'uniqu,' mobile de celle action: mais il se seraïf calomnié à dire qu'il succombait devant uu(> laiblesse de son cu-ur. L'e\nrie causp do ce chagrin, tout à c<mp développé el saisi comme au piegc par l'occasion de Hgi.aler sa grandeur dïime, c'était l'ennui. Celait unr» lon«'ue et vainc faiigue de ratlenle de la vie. Il avait déjà quclqacfms
GRANGENEXIVE, 79
repoussé le vertige du suicide, et aujourd'hui il était heureux de Taccueillir sous un autre nom. Son mal, d'ailleurs, lui paraissait honteux à soutfrir, bien qu'il le sentît profond. Une voyait aucune utilité à le combattre. Le rOve d'aimer s'était résolu misérablement pour lui. Il ne voulait, par dignité, demander aucune explication; et après le malheur de n'oser fouiller dans sa propre conscience, il n'est pas de malheur plus grand que celui de ne pouvoir regarder dans le cœur de sa maîtresse.
Il traversa la salle des séances, sans jeter un regard ni sur les bancs de droite ou de gauche, ni même sur cette agglomération de quelques hommes à figures pâles, qui. déjà groupés sur les sièges les plus élevés, allaient prendre le formidable nom de la Montagne. Vergniaud était à la tribune : l'accent de sa voix n'arriva pas à l'oreille de Henry. Il passa; il alla comme s'enfermer dans une bibliothèque solitaire destinée aux secrétaires-rédacteurs; et là, il fut suivi patr un député qu'il connaissait à peine.
Cet homme était un de ces lourds provinciaux, comme les Chambres de tous les régimes en perpétuent le type. Nuls aux conseils, nuls à la tribune, nuls dans les délibérations publiques et dans les discussions de bureaux, ils sont incessamment employés à mille petits soins que j'appellerais domestiques. L'intérêt du pays s'agite et passe inaperçu sous leurs yeux; mais pendant ce temps-là ils se recomn)andent au souvenir de leurs commettans par une obligeance bourgeoise et le soin de faire dans la capitale toutes leurs petites commissions de province. Connus des femmes, comme des maris de leur arrondissement, ils savent placer les petits cousins et emballer des capotes. Us profiteraient d'une msurrection pour quêter une recette particulière, et de la prise de la Bastille pour avoir un bureau de tabac. Intrépides à rantichambre plus qu'aucun sous-lieutenant sur un champ "de bataille, ils passent sur le ventre de cent mille hommes pour arriver à une sinécure. Celui-là était magistrat et s'appelait Ferrières. Après ses travaux de courtage et de commissionnaire durant la session législative, il allait rentrer, plein d'importance, dans ses fonctions d'administrateur. Car cet homme qui ne serait propre aux spéculations industrielles, ni aux arls, ni aux sciences ; qui passerait pour mauvais écrivain, fiit-ce à l'Académie de Rennes, et qui n'aurait à ChcUenay que l'étoffe d'un piètre notaire , il gouverne, il administre, il est administrateur! C'était une de ces médiocrités paperassières, un de ces iHompheurs après l'événement, un de ces valets de la victoire qui ont toujours besoin d'être employés au service du plus fort. Il leur faut une place pour marquer le vide de leur existence. Us remplacent la vie intellectuelle qui leur manque par les mouvemens du corps, à la manière du singe ou de la mouche du coche. Us ont soif de fonctions et de charges; et assez semblables au balancier d'une pendule, le poids leur donne des forces. Ordinairement ils resteraient bêtes, si les dignités n'en faisaient quelque chose de plus : des sots.
— Voilà que vous écrivez là bien sérieusement? dit-il à Grangeneuve qui ne l'eutendit pas. On devine, citoyen, qu'il s"agit d'obtenir une faveur et de solliciter quelque ministre : ne pourrait-on vous aider, à charge de revanche ?
Henry, tout occupé de sa pensée de quitter le monde, leva la tête, et regarda fixement cet homme sans le voir. Il y a des gens qu'on regarde ainsi toujours, comme il y a des jours gris qui n'ont point d'heures, comme il y a des femmes venues au monde à quarante-six ans. Ce regard, comme sorti déjà du tombeau, devait être ou poignant ou plein d'insolence. Si vous avez rencontré en votre vie le regard d'un malheureux qui, vingt minutes après, devait se percer le cœur, vous n'en oublierez jamais la méprisante tristesse.
— Je ne veux pas vous offenser, monsieur ! dit l'homme aux déférences ministérielles.
80 CRANGEXEUVE.
Grancoiiouvo resta immobile.
Miiis me ppnnc'iirioz-vous de profiler de ce que je vous rencontre
si à propos, pour vous prier de nous rendre un bon office ? Ce serait de joindre ici voire signature à quelques unes des nôtres. Il s'agit d'apostiller un pauvre diable ; vous avez certainement du crédit auprès du ministre Montmorin.
Henrv fit un (nouvenient qui porta sa chaise en arrière.
— Hh! oui ! n"ètes-vous pas do l'opposition? On a plus de penchant à la cour à obliger ses adversaires que ses amis ; c'est fort naturel : ne faut-il pas conquérir? Nous vous rendrons la pareille une autre fois.
Et. sans attendre de réponse. Tindiscrel solliciteur plaça l'énorme pétition de l'une de ses créatures sur le papier même où Henry achevait de consigner sa volonté dernière.
Celui-ci releva le papier ; et, de l'air dont un homme disirait ferait signe a un mendiant qu'il no peut Tassistcr. il rendit sa requête au député rovaliste. La main ne fut pas apparemment assez rite avancée ; la pesante' pétition tomba sur le carreau.
Le quémandeur humilié prit son parti sans colère : il ramassa sa pancarte ; et. jugeant qu'il avait affaire sans doute à quelque sans-gêne bien déterminé, il renferma sa courte honle. et se disposa à sortir.
Ah!... je vous demande pardon, monsieur, dit, après un long intervalle, le républicain revenu à un instant de politesse lucide.
Ferrières. qui n'avait point d'abord supposé de hasard dans cette distraction assez démocratique, s'avisa d'en être blessé dès qu'il la crut involontaire. Il murmura donc quelques plaintes confuses contre le refus qu'il subissait.
L'offenseur, ne répliqua plus.
— Je trouve singulier, dit alors le désappointé protecleur, que vous ne preniez pas même la peine, monsieur, d'expliquer... d'excuser une désobligeance. Il me semble qu'entre collègues, on se doit...
Henry tourna lentemenl la tête, et regarda de nouveau le pétitionneur fixement.
L'autre baissa les yeux. Il tenait la porte entrouverte, et allait s éloigner, quand il crut démêler dans l'air sombre et un peu abattu de Grangeneuve un sentiment résigné et craintif. H se rapprocha, et, d'un ton demi-familier, demi-arrogant :
Allons, mon cher, il faut que vous me fassiez ce plaisir, que diable ! Quand le ministre verra que des députés aussi divisés d'opinions que nous le sommes, se réunissent pour protéger le même sujet, il ne doutera point de sa capacité.
— Que voulez-vous, monsieur? demanda Grangeneuve.
— Mais je vous le dis depuis un quart d'heure : une apostille. Henry se prit à sourire assez méloncoliquement.
— Excusez-moi. monsieur, dil-il, je suis tout à fait étranger aux intérêts de celte nature : j'ai quelques affaires que je crois pressées ; ayez un peu d'indulgence, et laissez-moi tranquille, si vous voulez bien.
Ces derniers mots ne renfermaient qu'une prière : ils parurent une menace à Ferrières, malgré rinllexion de civilité profonde avec laquelle ils furent prononcés. Il remit donc sa pétition dans sa poche, et il dit ;
— Je vous laisse. Je ne rentre pas dans la salle : ils m'ennuient tous avec leurs longs disc(»urs ; je vais me promener. Adieu.
— Allez vous promener, dit le rêveur.
Si le postulant avait cru pouvoir s(^ dispenser d'entendre cette dernière parole, ou s'il avait pu deviner par quel hasnrd inoffensif elle lui é'ail adressée, évidenniient il ne l'eût point relevée. Mais il se crut dans l'obligation d'en détourner le sens pour éviter qu'i^lle ne devînt injurieuse. Il s'arrêta, et feignant de bien prendre la chose, il dit :
GRANCHNEUTE. 81
— Mais savez-vous qu'il faut èlre en bonne humeur pour vous aborder aujourd'hui, mon collègue?
— Eh! pour Dieu, monsieur, la paix ! répéta encore une fois l'amant d"Ad«^line. exaspéré par l'impatience.
— Là, là, dit Ferrières ; il s'emporte ! On prend les choses comme elles sont, monsieur: on ne vous demandera pas satisfaction, on ne vous appellera pas en duel pour cola.
Henry leva les ('paules.
Son interlocuteur était do ces sortes de gens que leurs habitudes, leui-s préjugés, la dignité même qu'ils attachent à leur personne, éloignent de itnite action vive, et surtout violente. Il était en même temps taquin et craintif. 11 mettait ici à honneur de laisser traîner cette petite explication assez pour avoir ou le dernier mot, ou une parole de son adversaire qui mît au moins un peu à Taise sa susceptibilité, selon l'occasion, querelleuse ou pacifique.
Henry n'était pas, pour ce résultat, dans les dispositions qu'il fallait. Il suivait, au contraire, une de ces veines de jours malheureux, une de ces chances dans la vie, où, pendant un tenips donné, chaque événement tourne contre vous ; les cristaux que vous touchez se cassent, les lettres tpio vous attendez s'égarent, les paroles que vous dites blessent, les nuages attendent pour se crever que vous sortiez à pied sans manteau. La vie alors devient une lutte. Chaque incident est un ennemi. (7est alors qu'un Espagnol s'enferme pour fumer, et un Anglais pour se pendre.
Ferrières s'étonna que les mots de duel et de rendre raison n'eussent pas même éveillé l'attention d'une personne qui lui avait paru si brusque, fl en vint à suspecter son courage, et se sentit décidément offensé de la mauvaise volonté et de l'inattention même de ce personnage à deux faces.
— Monsieur, vous êtes un niai appris, dit-il; mais assez doucement encore et du ton d'un honnne qui veut moins se porter agresseur que s'emparer du droit qui lui semble acquis de se venger d'un mauvais procédé par une parole amère.
Grangeneuve avait repris la plume, et il écrivait tranquillement.
— Un digne sans-culotte ! ajouta de trois tons plus haut le député du côté droit.
— Insupportable ! dit Grangeneuve sans se retourner.
— Vous ne m'aurez pas manqué impunément, monsieur !
Henry jeta les yeux à droite, à gauche, et de bas en haut, sur toutes les parois de la bibliothèque dont il était entouré. Il inquiéta encore l'humeur fanfaronne de son adversaire. Puis il lui dit. à lui-même, en face et avec vivacité :
— Monsieur, savez-vous s'il y a ici des livres de droit ? On doit posséder un Domat, un Pothier : j'aurais besoin de consulter le titre des Donations.
Ferrières ne douta pas que celte question saugrenue ne fût une moquerie de sa partie adverse, une bravade, une impertinence calculée; et il recula de deux pas.
Henry découvrit en ce moment dans un angle une de ces échelles à rampes, toujours mal assurées, au haut desquelles se hissent et se balancent assez gauchement les bibliophiles. Il y monta pour interroger les rayons supérieurs. Son advereaire regarda cette action comme une demiliiite, et le poursuivit là-haut d'un nouveau défi.
Grangeneuve s'aperçut entin de cette colère, et comprit le sens des injures. Il laissa tomber, de son piédestal assez frêle, quelques paroles de pitié et de mépris.
— Ah ! tu refuses de te couper la gorge avec moi !
— Oui, certes, répondit le dévoué Girondin. Votre folie méfait honte, monsieur, j'ai quelque chose de mieux à faire que de jouer ce jeu ridi-
93 GBàVGENEUFE.
cule. A VOUS, ma vie! il faudrait pour la livrer au non sens d'une telle querelle, que la patrie la jugeât bien inutile.
Le solliciteur, colère et lâche, ébranla brutalement un des dîtes de l'escalier mobile, et prit la fuite en voyant Tc^calier lui-même et son adversaire tomber.
L'os frontal fut entamé sur la base d'un pilastre ; le sang se mêla dans les cheveux ; l'épaule et le bras gauche reçurent une contusion douloureuse.
— Mais voilà un assassinat ! dit Guadet en entrant au même moment par une des portes latérales. .le dénoncerai cet acte odieux à nos collègues: je ferai connaître ce miserai le!
— Gardez-vous-<'n : ce n'est rien , dit le blessé , qui fut néanmoins obligé de prendre la main de son compagnon pour se relever. Il y a toujours, voyez-vous, un petit ridicule à choir; et le seul moyen de faire pardonner une chute, ce serait de tomber de plus haut.
La nuit cependant s'étendait sur Paris, comme un voile de crêpe, brodé rà et là de quelques étoiles d'or. C'était une de ces nuits transparentes et tièdes, con.me il en descend si peu à l'horizon de ce pays dédaigné du soleil. 11 avait pesé des nuages sulfureux sur l'atmosphère de toute cette journée; on crut qu'ils étaient emportés par le vent du soir. Le dôme de l'Ecole Militaire et les bois de Meudon étincelaient de rayons rouges; on eût dit l'incendie à travers quelques vitraux de l'Ecole. L'essaim des Parisiens sortait : il bourdonnait , il s'éparpillait sous les ormes et les marronniers de ses promenades. Les calèches légères emportaient, deux à deux, certains promeneurs distraits ; les jeux de boules Unissaient . les marionnettes allumaient leur chandelle , et les petits enfans savouraient à mains plaines ces cassantes oublies à qui, si vous vous en souvenez, la poussière des Champs-Elysées donne un goût de vanille.
Grangeneuve avait voulu dîner seul , sous les ombrages d'un jardin . dans la liberté du plein air. et il s'était arrêté à l'extrémité de la place qui prit depuis l ' ■ om de la Révolution. Là. vers la partie du sud-odest . à l'entrée de ces vihamps-Elyséesdont nous parlions tout à l'heure, on a long-temps remarqué un restaurateur élégamment établi dans »m pavillon qui portait le nom de Peyronnet , l'architecte du Garde-Meuble. Dans un étroit enclos de fleurs et de vignes vierges qui attient à cette maison, vivait un tilleul à grappes odorantes. Le vieux tilleul existe encore. Il a reçu, dans un passé moins reculé, bien des confidences poétiques; c'est là qu'à certains soirs d'été, s'assemblaient les rimeurs de notre âge. Les beaux vers d'un poème de Jeanne d'Arc, esquissé vers 1825. avaient fait donner à cet arbre le nom de l'arbre des fées. 0 mes amis d'autrefois! pourquoi êtes-vous devenus académiciens, députés et ministres? Pourquoi avoir délaissé sur la route ceux qui n'avaient ni ambition ni c^irrosse? Pourquoi si infidèles à nos rêves? Pourquoi remplacer, par l'imique et immobile amour de soi. des amours jadis si généreux et si fugitifs? Plaignez ceux qui ont gardé les illusions d'un âge écoulé : mais si on ne peut guérir les passions que par d'autres, leur en donnerez- vous de nouvelles? Dépend-il d'eux d'aimer l'or et ce que vous appelez les honneui-s? Ne les connaisse/.-vous plus . parce qu'en dépit de leurs graves visages, et oubliant l'année de leur naissance, seuls ils sont restés jeunes des hommes de votre âge? jeunes de cœurs, adolescens de crédulité? Il s'&st formé, depuis, d'autres esprits parens de ceux-là; mais les nouveau-venus le savent-ils? osent-ils nous aborder? n'ont-ils pas le droit de se délier des quarante années qui nous accablent ? Ils n'ont remarqué, à cette période de la vie, à cette saison de la sagesse, qu'un lâche amour du repos, la peur, et l'ironie des vertus désintéressées. Hommes de 183â,
quels sentimens ignobles seront datés de notre millésime! Quelle génération que cette oligarchie d'épiciers janissaires, où l'égoïsrae commande en bonnets à poil ! Quelle maladie que celle où les intestins étoufferont le cœur! Le mal de la France est dans un seul mot : vieillards. La France a vingt ans, et son gouvernement soixante-dix. Otez le pouvoir à ces honteux Gérontes, la loi militaire vous réforme après quelques années de service , et les invalides civils sont plus funestes cent fois. Le cœur s'use plus lot que les bras; les jambes s'engourdissent moins vite que la probité des ministres. Faudra-t-il, dans dix ans, pour savoir ce qu'ont pu signifier des mots jadis français , désintéressement et enthousiasme, ouvrir les dictionnaires imprimés sous un autre siècle?
À huit heures du soir, Grangencuve s'était levé de son banc de gazon ; il traversa tous les jeux, toutes les conversations si animées et protégées par le demi-jour de la fraîche promenade. Distrait et rêveur, il tomba au milieu d'un de ces cercles d'enfons, à travers une de ces rondes joyeuses, où les petites mains enlacées se désunissent tout à coup par l'élan des courses rapides, et puis se reprennent avec le refiain des chansons accoutumées. A l'aspect d'un prisonnier si imprévu . la troupe éleva d'innocens rh-es ; on s'amusa de sa distraction ; puis la sympathie de sa figure douce et grave ut resserrer les rangs. On refusa de lui rendre la liberté; on tourna autour de lui à l'éblouir. Mais, par une opposition bizarre, ces jeux si gracieux ne lui retracèrent qu'une sinistre image : celles des fêtes américaines, où les sauvages tournent ainsi autour d'un condamné à mort. Grangeneuve se dirigea, connue toujours, vers la partie haute du faubourg Saint-Honoré, et il vit d'assez loin, à la porte d'Adeline, un carrosse. Elle y montait blanche et parée ; un homme lui donnait la main; c'était son admirateur assidu, son éternel chevalier. Henry n'en vit pas davantage. Oh! si la colère et la vengeance n'avaient pas été pour lui la honte ! Il s'arrêta. La main sur l'appui d'une croisée voisine, il parvint à retrouver sa force. Il ne se rendit pas même compte du souvenir que la forme de la voilure avait d'abord éveillé en lui ; elle avait disparu du côté de la barrière de l'Étoile : c'était le chemin du bois de Boulogne et de toutes les retraites où deux amans peuvent cacher leur bonheur. Il ne lui vint pas à l'idée que les fugitifs pouvaient n'être pas seuls ; il se jugea condamné : il s'avoua que cette femme était bien libre ; il ne comprit rien à sa conduite, et par conséquent il en tira la déduction qu'elle était ce que dénonçaient les apparences. 11 passa de l'emportement au mépris, du regret à l'indifférence, et alla errer sans projet, sans but, sans compagnon qu'une montre qu'il interrogeait de quart d'heure en quart d'heure. Il eut été bien en peine de dire quels lieux il avait pcU'courus, quelle action il avait accomplie, quand il se présenta après minuit chez madame Duvillars. Il pleuvait. Elle-même rentrait h peine : elle était éclatante de parure, et sa physionomie était enluminée d'une agitation pai'ticulière. Elle rayonna de contentement à la vue de Grangeneuve.
Pourquoi se présenter chez cette femme avec les idées qui le suivaient alors et la résolution qu'il allait accomplir? Il expliqua lui-même l'intérêt de cette démarche en peu de mots ; car la baronne le laissant parler le premier, semblait prendre le temps de se recueillir, afin d'user à son tour de la parole.
— Madame, voilà des papiers importans que j'ai intérêt à faire parvenir promptement à ma mère. Nous ne sommes pas sans inquiétude, nous autres députés en mauvaise recommandation à la cour, sur le secret des lettres et la fidélité de la poste. J'ai pensé que vous voudriez bien les faire passer à Bordeaux sous le couvert d'un de vos hommes d'affaires ; et je vous les apporte avec confiance.
— Si tard? dit la baronne avec coquetterie.
— Demain, dit Grangeneuve qui failht rougir, je pars pour un voyage. 11 était nécessaire que ces papiers fussent déposés ici ce soir.
8i GRANGENEUVE.
— Je suisflaltée de tant de confiance. Ce voyage sera-t-il long? Mais h propui:;, Honry, saviez-vous que voire saur est malade? Je l'ai appris (>e matin nirnie par l'une de nos annes d'enfance.
— On m'aurait fait savoir celle nouvollo. dit Grangeneuve confus. Mais dans le fond de l'àme. il s'accusa de rindifféronce et presque de
l'oubli où l'avait fait tomber Adelinc, sur tous les objets qui lui étaient auparavant si chers.
— Ingrat! reprit madame Duvillars, vous reconnaissez bien mall'intérèt qu'on vous porte, et vous décourageriez une autre que moi. de l'émulation de vcnis servir. Mais je vous suis dévouée, vous ne le savez que trop.
— Madame, il est bien lard, dit Grangeneuve. Je prendrais, si vous le permettiez, la liberté de me retirer.
— Un moment. Je ne croirai la mission de mon amitié remplie, que (piand je vous aurai tout à fait ouvert les yeux sur le compte d'une femme indigne de vous.
— Ah! de grâce, répondit avec autorité l'amant d'Adeline; je ne suis pas venu ici. madame, pour écouter des remontrances: c'est un service que je demande, cl non pas des conseils.
— Vous m'écoulerez malgré vous, dit-elle. Je vous ai aimé, ingrat, je vous aime encore peut-c-lre ; vous m'avez séduite, vous m'avez arrachée à mes devoirs, et j'ai bien le droit...
— De mentir ! dit Grangeneuve irrité. La victime n'est pas le séducteur. Vous avez le droit de parler sans qu'on vous réponde, sans qu'on vous écoute ; car je vous avertis que de ce moment je regarde vos paroles comme un vain bruit. J'y ferme complètement l'oreille; et je ne demeure ici que le temps qu'il faut pour ne pas donner a vos gens l'idée que vous autorisez quelqu'un à vous manquer de respect.
— Mais quand je vous disais, poursuivit la baronne exaspérée, que cette femme vous trahissait pour le comte! Elle n'en fait plus un mystère : savez-vous oii ils ont ensemble passé cette soirée qui vient de finir?
— Que m'importe! dit Henry, malgré la promesse qu'il avait faite de ne rien entendre.
— A l'Opéra, où j'étais moi-même. Depuis le commencenient jusqu'à la fin du spectacle, ils ont été dans la mémo loge. L'ambassadeur d'Espagne, rmi est le protecteur d'Alvar à ce qu'il paraît, et une madame Doviedo,'qui passe pour la duègne de sa fille, font là, en vérité, un joli métier ! Les deux bonnes gens semblaient exclusivement occupées du tiiéfUre; mais le secrétaire d'ambassade était derrière la chaise de votre belle, et tout entier aux soins de la galanterie la plus empressée.
— Oii est le mal? se dit pour lui-même et pour son interlocutrice, Henry, devenant plus attentif et plus calme.
— La coquette avait bien l'air de ne prêter à ses soupirs qu'une attention distraite; elle atfeclail bien certaine mine ennuyée? elle regardait bien sans cesse dans la salle, autour d'(>lle, comme si elle eût cherché quelqu'un, un esclave qui lui manquait; mais ce sont les ruses de ses pareilles, et ce n'est pas moi qui suis dupe de ces bohémiennes.
— Était-elle?... commença à demander timidement Grangeneuve.
— Fort laide, interrompit la baronne. Elle était pâle, elle était mal œiffée avec de longs cheveux derrière l'oreille, qu'on appelle, je c rois, des repentirs. Vers la lin du ballet, il est entré dans sa loge un homme que je ne connais pas, mais que j'ai vu souvent avec vous, un député de votre bord, à ce que je crois; il lui a dit quelques mois à roreill(\ et elle est sortie précipitamnicnl. cnlraînanl avec elle les deux ou trois niais qui lui servent partout d'escorte.
Grangeneuve respira.
— Vous m'avez rendu service, madame! dit-il en prenant la main de inadamo Duvillars qu'il porta jusqu'à ses lèvres. Oui, je reconnais vos lii'nru's inlenlions! vous avez justifié... mes prévisions. Je viendrais à
CRANGENEUVE. 85
mourir à l'heure même, que j'emporterais pour vous uue véritable reconnaissance.
— Je puis donc compter sur votre dévoûment, mon ami?
— Tant que je vivrai, dit Grangeneuve on se retirant. Mais, madame... n'oubliez pas les papiers.
Quand il fut dehors, sa poitrine se dilata : Elle est innocente! dit-il. Je suis injuste et insensé. Je ne veux pas que cette jeune et faible fille, élevée au milieu d'un monde inconséquent, accoutumée à l'encens des éloges, soit sensible à l'hommage d'un cavalier brillant. Je veux rayer la coquetterie des défauts de son âge; je veux refaire cette àme en un jom-, et l'enfermer, pour toute existence, dans l'occupation de m'adorer! Parce que je n'ai qu'une pensée, moi, il faut qu'elle n'en ait qu'une ! Donnonsleur donc à ces légers esprits la force que nous n'acquérons nous-mêmes que par la souffrance et le temps. Faisons donc que l'élément où le créateur les fait vivre, ne soit pas l'inconséquence. J'ai pris mes rêves pour le mal, et mes soupçons pour le crime. Et quelle preuve ai-je acquise qu'elle m'ait trompé ?'N'ai-]e pas, moi, de la bizarrerie et de l'humeur à me reprocher dans ma conduite ? Pourquoi la punir de ma défiance ? A l'Opéra! devant deux mille témoins, à l'éclat resplendissant des flambeaux! Ah! s'ils avaient un secret de bonheur, ils l'eussent caché. C'est la retraite, et non le monde qu'ils chercheraient. Qui rencontre-t-on à travers les fêtes, si ce n'est des malheureux qui se fuient, des cœurs désœuvrés, des esprits impuissans h vivre d'eux-mêmes? S'il est un couple enivré de lui et de son bonheur, il n'est pas à l'Opéra ; ni dans les groupes élégans d'un bal ; ni assis devant les merveilles de la scène. Il est à l'angle d'un bois silencieux; il est appuyé sur le même balcon qui domine des prés, des fleurs, une rivière ; ou, mieux encore, il est au fond d'un réduit impénétrable au jour. Elle m'aime ! J'en crois sa pâleur, sa distraction ; j'en crois siu-tout l'instinct de mon ame, et la voix qui me le crie : Je puis être heureux encore !
Deux heures du matin sonnèrent à l'église prochaine. Il était devant le Louvre ; il reconnut l'horloge de Saint-Germain-l'Auxerrois.
— Mon Dieu ! se dit-il, arriverai-je assez tôt pour ne m'être pas fait attendre au rendez-vous !
Il avança au pas de course, et se trouva, en peu de minutes, à l'angle des deux rues qu'il avait lui-même désigné.
Il n'y avait personne- Aucune lumière ne brillait aux fenêtres de ce quartier, si laborieux le jour. Le seul bruit qui se fit entendre était le monotone retentissement des larges gouttes de pluie qui achevaient de glisser sur les pavés blancs et luisans. Il plongea avidement son regard dans les ténèbres; il se tourna de tous les côtés : il ne vit rien, absolument rien: si ce n'est, au détour de la rue de la Corderie, l'extrémité d'une écharpe, un bout de draperie blanche qui disparaissait. Il prit cet objet indécis pour un reflet de la lumière du réverbère balancé sur le mur en face. Il croisa ses bras un moment, reprit fortement quelques aspirations pour soulager sa poitrine et apaiser le battement des ai'tères ; puis il se mit à penser que, peut-être arrivé avant lui au rendez-vous, Clhabot n'avait pas voulu s'exposer à être surpris là avec des armes, et qu'il s'était retranché sous l'abri de quelque auvent, dans l'enfoncement d'une porte cochère, au fond de quelque allée obscure. Il attendait peut-être là avec insouciance.
— S'il s'était endormi ! pensa Grangeneuve. Il toussa une première fois ; mais l'organe embarrassé ne porta pas bien loin sa voix : il se reprit, et fit retentir au milieu de ce silence un avertissement grave et sonore. Il prêta l'oreille ; rien ne pj^rut s'émouvoir. Mais après un assez long intervalle, il crut entendre de loin, et assez confusément, un cri prolongé de détresse qui répondait à ce signal.
Deux femmes s'élancèrent presque en même temps du coin de la rue
86 GRANGEîfEUTE.
de la Cordrrie, et s'avancèrent de son cAté. Il en fut aperçu à vingt pas de distance. L'une alors arrêta sa compagne impérieusement, parut la congédier malgré ses efforts pour résister, et s'approcha de Grangeneuve sans marquer un mouvement d'hé>itation.
Il avait reconnu Adeline.
— Qnc faites-vous là? dit-elle avec un accent de voix convulsif.
— Mais vous-n)êmo? répondit-il doucement.
Sa parole était tremblante, et sa main s'avanrapour saisir ou pour repousser la jeune femme.
— Moi, j"(^rrais, dit-elle ; je vous cherchais. Je suis déjà venue ici ; j'ai été à voire hôtel : j'y retournais; j'ai reconnu votre voix de bien loin... Que Dieu et les saints soient bénis! Allons-nous-en.
— Et moi, je vous ai cherchée aussi, Adeline. Il y a bien long-temps que je ne vous ai vue î J'ui cru q\ie vous m'aviez oublié ; j'ai cru que vous n'aviez jamais eu d'amitié pour moi. Je suis bien heureux de vous revoir !
— AUnns-nous-en , dit Adeline.
— Moi, j'ai quelques affaires dans une maison voisine, reprit Grangeneuve : donnez votre main , et laissez-moi baiser vos cheveux. Et puis à présent , retirez-vous : il est tard. Vous aurez bientôt de mes nouvelles. Adieu.
Adeline réprima un frisson qui parcourut tout son corps; et d'une voir qu'elle voulut rendre calme. îi qui elle essaya même de donner quelques inflexions caressantes et plaintives :
— Vous ne me laissn-ez pas me retirer seule , à l'heure qu'il est , Henry? Prétcz-moi votre bras; voyez: il pleut, je suis seule : qu'attendez-vous?
Henry les ouvrit . ses deux bras , comme pour recevoir et abriter son amie, il sentait ruisseler la pluie le long de ce corps souple et délicat : le salin de sa chaussure était souillé ; ni chàle . ni mantelet ne couvrait ses gracieuses épaulos ; à peine si son cou était protégé par un épais fichu d'indienne que lui avait noué sa compagne avant de s'en séparer.
— Oh! pauvre enfant, dit-il. prenez donc mon manteau. Tenez, retij-ez-vous; personne ne vous suivra à l'heure qu'il est; on ne soupçonnera jamais une femme sous cet accoutrement. Il n'y a pas une minute à perdre : allez-vous-en. ma ohi're amie, et pensez à moi toute la vie.
— Je reste. Je vous attendrai , dit Adeline , sans impatience et sans plainte nouvelle.
— Pourquoi, ma chère petite? je vous dis que j'ai un rendez-vous d'affaire important et presse.
En achevant ces mots, il regardait avec anxiété autour de lui.
— Ah! je vois ce que c'est, reprit-il avec un doux sourire. Vous avez quelques fausses idées sur mon compte; vous soupçonnez ma fidélité, n'est-ce pas? vous suppo-ez que j f î'iis ici pour des infénMs de galanterie, pour quelque rendez-vous mystérieux? Je viens faire ramant espagnol sous celte fenêtre? Il n'en est rien. Vous saurez plus tard la vérité. H faut partir : allons . laissez-moi!
— Non . non . dit Adehne ; la jalousie n'est point dans ma pensée . et pourtant que je vousainKï! Mais je vous sais le co-ur généreux; vous êtes un honuno d'honneur, vous briseriez dos chaînes avant de les déshonorer.
— Eh bien! il s'agit, dit Grangeneuve, de politique : c'est vrai. C'est une conférence qu'il faut avoir ici. hors des yeux de la police ; quelqu'un à rencontrer sans qu'on puisse le surprendre dans une maison. Vous voyez bien que si l'on arrivait pendant que vous êtes là. si on me surprenait avec tme femme . on croirait que j'ai commis quelque indisorélicm. que je puis compromettre nos amis, nos conjurés. Ayez delà condescendance pour la réputation de votre ami. Adeline: soyez jalouse de l'estime qu'il veut mériter. Quittez-moi, je vous en prie.
G»ANGEX£tVE. 87
Adeline savait le secret de Grangeneuve. Il n'a jamais été bien éclairci par quel moyen, par quel homme celte connaissance était arrivée si tardivement jusqu'à elle; mais sa situation dans cette heure était de partager toutes les angoisses d'un dernier moment , sans avoir même la liberté d'épancher son effroi.
Elle aussi, et pendant que soa amant essuyail ses bras mouillés, séchait quelques lai-m?s égai-ées le long de ses joues , elle regardait avec terreur si le meurtrier n'apparaissait point au détour de quelque nuiraille anguleuse; si l'éc'air d'un canon luisant ne trahirait pas sa venue dans les ténèbresw
— Rien ne peut donc vous décider à reculer pour moi cette entrevue? dit-elle. Vous ne voulez donc point quitter cet endroit si noir ? Eh bien! écoute-moi , mon ami !
— Je ne puis m'éloigner, dit Grangeneuve. Ecoutez-moi à votre tour. Je vous donne la positive assurance que je ne quitterai pas ce poste , que la personne que j'attends ne s'y soit rendue. J'engage mon honneiu- à cette persistance : c'est à vous de voir maintenant si vous voulez vous rendre importune et odieuse à la personne qui vous chérit le plus sur la terre, et qui mourra votre nom à la bouche et votre image dans le cœur.
— Restez donc ! répondit Adeline en laissant tomber ses bras de désespoir. Vous avez raison : votre honneur m'est aussi cher qu'à vousmême; je ne combats plus, je ne discute plus. Seulement, vous me croyez capable aussi de quelques senlimens élevés , n'est-ce pas? Vous ne redoutez pas une indiscrétion do ma part? Vous ne soupçonnez pas que votre secret puisse être mieux, gardé au fond de votre coeui" que dans le mien? Eh bien ! laissez- moi assister près de vous à cette conférence.
— Dieu m'en garde ! soupira Grangeneuve.
— Je serai inaperçue , cachée sous votre manteau. Je tiens si peu de place I On n'aura pas le soupçon de ma présence. Je ne ferai qu'im être avec vous. Je me boucherai, si vous voulez, les oreilles : je vous jure de ne rien entendre. Mais comme j'ai reçu votre serment, vous pouvez recevoir aussi ma promesse ; elle ne sera pas moins sacrée que la vôtre. Je nequitterai cette place qu'avec vous, jamais sans vous, vivante ou morte.
En disant ces mots, elle se glissa comme un oiseau ; elle entra sous les plis du manteau , comme l'hirondelle en son nid un moment délaissé. Henry osa se débattre sous son étreinte. Le chêne voulut échapper aux anneaux du lierre. Impossible !
— Je crierai, dit-elle, si tu emploies la force. Tu vois bien que je puis faire manquer ton projet ; tu vois bien que je puis empêcher, eu me montrant, ton compagnon d'approcher. Mais si tu me laisses là, près de toi, je me résigne ; et j'y demeurerai sans rien dire.
Elle porta, en parlant ainsi, les yeux vers la me Saint-Hyacinthe. L'épaule de Grangeneuve lui cachait la vue. Elle s'éleva sur la pointe fragile des pieds, et alors, à l'angle de la maison la plus avancée de ce côté, elle aperçut poindre une tête. Puis un homme fit un pas avec précaution ; et enfin l'extrémité d'un fusil dépassa cette tête hérissée.
Adeline ne poussa point de cri. Henry, tourné vers la droite , attendait le moine par la rue opposée. Il ne vit paraître personne. Adeline pressa seulement son ami avec convulsion, puis passa à la gauche avec la prestesse et la rapidité d'un serpent, afin d'aller se coller sur son cœur. Ainsi posé, son corps était comme un rempart au devant du meurtrier. Elle dit a voix basse et rapide :
— Que la volonté de Dieu se fasse !
Puis elle pressa encore une fois Grangeneuve; et, immobile, elle attendit les balles mortelles.
GRàNGENEU?E.
li' Automne «le 1999.
Un homme arrivé à trente ans sans être misantlirope, serait venu au monde sans cœur.
Cette vérité, déjà énoncée par nous-mêmes, va trouver une telle application dans ce récit, qu'il ne nous a pas semblé inutile de la rappeler avant de le poursuivre.
— Eh bien ! disait Brissot à Merlin de Thionville. le malin du deuxième jour après le complot tramé dans la salle dus Conférences , a-t-on des nouvelles de nos deux compagnons ?
— Je ne sais que penser, répondit Tautrc. (^Iiabot a été aperçu ce matin par Ducos : était-ce lui. élail-ci' son ombre? Dans tous les cas, son ombre serait légère et insaisissable, car Ducos n'a pu approciier du moine. Il a disparu au fond de la cour d'un hôtel, connue s'il eût désiré éviter toute rencontre.
— Grangeneuve, reprit .Merlin , aura manqué de résohilion. Sais-tu qu'il faut un courage bien rare pour ôter sans colèn; la vie à un lionuue?
• — Je connais Grangeneuve , dit Brissot ; il n'est pas iiomme à se départir d'un engagement pris. J'ai bien d'autres idées sur son compte ! Depuis liier, il n'a point reparu à son domicile ; personne ne peut dire ce qu'il est devenu : je conçois, à son sujet, des inquiétudes qui grandissent à tout moment.
— Allons voir un peu. dit Merlin, ce qui se passe dans le quartier de la rue de la Sourdière, aux enviion- du club et du château.
Les deux collègues s'acheminèrent avec précaution. Ils semblaient, dans le maintien des passans qu'ils croisaient sur leur route , cherchera lire le dénouement de cette mystérieuse histoire. Quand une chose vous intéresse fortement, ne senible-t-il pas que tout le monde en soit instruit?
Ils trouvèrent Gorsas au Palais-Royal; et loin d'éclairer leurs doutes, il les augmenta.
— Vous ne savez donc pas, leur dit-il, qu'il a été décidé, en un comité plus nombreux que le nôtre, que l'action serait déconseillée aux braves qui se sacrifiaient? On n'a point accepté leur dévoùment ; de plus mûres réflexions l'ont fait juger impoliiique . et on a mèiue été jusqu'à croire que la police, informée du complot , se garderait bien de l'empêcher, mais qu'elle se tenait prête à fournir les preuves d'un assassinat volontaire. Grégoire et Ducos se seraient particulièrement employés à arrêter l'exécution du projet.
La vérité, cherchée à travers toutes ces conjectures, était que le seul Chabot avait démenti ses promesses. Quand il fut à la portée de la victime, il s'arrêta tout court. Ht d'une voix ijeaucoup plus émue qu'heroique, il lui >ignilia qu'il le laisserait vivre, et plutôt cent ans, et qu'il donnerait plutôt ses jours pour ajouter aux siens, que de courber un seul cheveu de sa tête.
Adeline retrouva l'espérance aux accens de cette déclaration. Elle ne jjuitta pas son refuge encore ; mais elle se dit, en respirant avec un effort moins pénible :
— Dieu soit loué! ce n'est que Chabot.
— Entrons ici, poursuivit le moine en s'approcliant davantage; entrons dans ce passage que voilà en face II doîwie dans les dépendances d'uu jeu de paume , le hangar doit être désert à cette heure, et nous caus^
rons là, sans éveiller l'attention de qui que ce soit.
grangenetjVe. 89
Grangeneiive. en deux personnes, suivit silencieusement son pacifique meurtrier.
— D'ailleurs, reprit le moine dès qu'ils eurent quitté la voie publique, j'ai réfléchi , mon cher, sur le marché que tu m'as fait signer. Je suis lésé très évidemment ; et si tu persistes dans ta résolution prise, malgré toutes les oppositions de nos amis que je suis chargé de te signifier, c'est à toi de reprendre ce fusil que j'apporte , et à moi de me placer à vingt pas de distance.
— Vrai"? dit Grangeneuve. Est-ce que l'Aveyron ne tomberait pas un peu dans la Garonne? Qui diiait que de nous deux, monsieur, c'est vous qui n'êtes pas le Gascim?
— Que je suis donc bien aise de t'entendre plaisanter ! dit Chabot. Tiens, je n'aurais jamais pu fusiller un si .brave et si joyeux compagnon. Imagine-toi . mon ami. que je me suis endormi de fatigue vers la lin de la soirée d'hier, et l'imagination toute remplie de courage , j'ai rêvé de toi. Je te voyais protégé par les anges: je mêlais les images de mon ancienne et de ma nouvelle vocation ; religieux et patriote, il m'a semblé, quand je m'approcherais de toi, que je te verrais sous l'égide de la vierge Marie et de la déesse de la Liberté.
Adeline écarta le manteau qui la couvrait, et Chabot recula de trois pas.
— Monsieur Chabot, lui dit-elle, remettez-vous vite de votre émotion; car nous n'avons pas de temps à prodiguer. Il va être trois heures du matin . et j'ai bien froid ! Nous opérons peut-être des mu'acles , nous ; mais nous ne les expliquons pas. C'est vous que cela regarde : c'était là votre ancien métier. Si vous tenez à honneur d'être passé par les armes, voila votre collègue qui. non moins généreux que vous, bien qu'il soit un peu plus résolu , refusera certiiinement de vous ser\ ir à son tour de sacrificateur. Mais moi , je puis vous rendre ce bon office. Prêtez-moi ce gigantesque mousquet. Est-il seulement chargé convenablement? Mettez- Aous à présent à mes genoux; bandez-vous les yeux de vos deux mains épaisses, et laissez-moi faire le reste. Je vais vous fusiller.
Son amant sauvé , elle avait passé des larmes au rire , et du deuil à l'ivresse.
— La joie la rendra folle, dit Grangeneuve. La voilà bien : pluie et soleil!
Elle prit, en effet, l'arme pesante. Elle eut quelque peine à l'élever, à l'appuyer contre sa blanche épaule , et tirant le coup en l'air, elle alla réveiller tous les échos endormis et tons les vieux époux du quai'tier.
— Maintenant , dit-elle au capucin stupéfait . vous êtes mort, et mort en héros. Demain on vous donnera un certificat authentique ; vous aurez le plus régulier de tous les extraits-mortuaires ; mais aujourd'hui , voyez-vous, il faut nous sauver. Votre trépas vient de faire un peu trop debruit dans ce monde, et il pourrait survenir une patrouille qui essaierait de nous prouver, au fond d'ime prison , que vous êtes encore vivant. Vous n'avez pas une minute à perdre.
Chabot ne sut que penser, il ne sut que dire , il ne sut que répondre ; mais il sut très bien quel parti prendre. Il se mit à fuir le premier, sans même ramasser son fusil. Adeline voulut reprendre sa course au milieu des ruisseaux débordés, en s'appuyant seulement sur le bras de Henry : Henry saisit sa taille charmante, l'enleva comme une plume légère, et l'emporta à la manière gracieuse dont un peintre a depuis indiqué, dans les bras de Bélisaire, la pose de son jeune guide. Ils dispai'urent tous deux.
— Ohé! ohé ! les Brestois et les Marseillais en déroute! Voyez! quatre de leurs canons sur la place, un bon nouibre de ces messieurs, le ventre en l'air ; toutes les cours du château sont vides, et les rues balayées jusqu'au Pont-Neuf! Encore un coup de collier, et nous reconduisons cette canaille au fond de ses faubourgs.
90 GRAKGENEirVE.
— Regarde donc, vicomte , ce cheval coupé en deux par un boulet;
il n'est resté qu'une jambe de son cavalier.
— Laisse . mon cher; ces quarante-huit tocsins des sections de Paris m'assourdissent les oreilles : toute la population peut encore revenir nous tomber sur les bras , et le feu est déjà dans tous les bâtimens qui avoisinent le chdteau.
— Ma foi. c'est un beau spectacle ! Je parie qu'il n'y a pas moins de neuf cents toises d'incendie. 11 fait chaud. Dame! que veux- tu? c'est le 10 aoi\t aujourd'hui.
Ainsi commençait . par un avantage des Stiisses et des gentilshommes réfugiés aux Thuileries. cette jnurnée qui devait finir par la déchéance du roi. Aucun des défenseurs du trùne. membre de la noblesse, n'avaut voulu revêtir l'uniforme de la garde nationale . et se joindre aux bataillons dits constitutionnels , tant ils avaient horreur, les chevaliers du poignord. de ce pacte que leur maître avait solennellement juré . le 14 juillet 1790 et le 18 septembre 1791. (7était la place du Carrousel, ordinaire enceinte de cotte polémique, qui servait de théAtre au drame dont le premier acte avait été joué le 20 juin. La vengeance avait conuuencé
Ï)ar le ridicule . cl la tragédie par la parade. Les vainqueurs s'étaient ort amusés; on avait ri aux dépens delà majesté d'un homme. La langue des halles avait été parlée haut h la cour ; et plus familière que bnitale , la démocratie n'avait encore mis ce jour-là qu'un bonnet grotesque à la place de la couronne féodale. C'est toujours , remarqiiez-le bien , sur ce CàutouscI chevaleresque que viennent se mesurer deux champions qui portent rarement des armes courtoises et le fer émoulu : le despotisme et l'esclavage. Il a vn, ce terrain si célèbre, pour ne parler ici que d'événemens contemporains , le 31 mai , le 9 thermidor , le 13
vendémiaire, le 29 juillet 1830 et voilà qu'il s'entoure encore de
fossés comme s'il avait la prévision do quelques dissentimensdans l'avenir. La justice du peuple est grande, car sa patience est longue.
Un seul personnage , une femme , se montra homme au milieu de cette cour hypocrite. Là . les apparences de conciliation étaient trompeuses, l'espérance était dans la défaite des Français, dans l'alliance prussienne , dans la ptirte de plusieurs milliers de citoyens pour l'élévation de quelques courtisans. Cette femme, c'était la reine. Elle ne déguisait nullement sa pensée ; elle eût voulu combattre et mourir , plutôt qu'accepter un déshonneur. Pour les autres, combinant leurs mouvemens avec les étrangers, véritables factieux qui se couvraient du manteau de la loi pour en anéantir l'esprit , conspirateurs sans foi , sans génie . sans courage . ils méritaient ce que leur réserva cette journée. Quand leur mauvais sort viendra dépasser leurs fautes, nous reprendrons des sentimens de pitié noble; mais prtur aujourd'hui, disons-le. bien que le;. artisans de cette révolte ne fussent que Danton et Robespierre, la victoire se fixa du côté de la justice. Encore un jour, et l'ennemi arrivait à Paris : la terre de France était souillée, avant 1815, par la monstrueuse alliance
yu'ils ont appelée sainte ! Il fallait s'emparer du pouvoir pour résister à étranger: cette révolution était devenue nécessité politique. Louis XVI fut aussi coupable au 10 août que ses ennemis le devinrent au 21 janvier. Et ce roi déserta le poste, quand toutes les chances étaient pour lui I Marie-Antoinette, entourée de rui?ies et de victimes, déplorait moins sa perte que le malheur d'avoir succombé sans éclat.
Arrivé dans l'Assemblée au moment même où le combat incertain laissait croire à beaucoup de députés qu'il ne leur n^sfait plus qu'à mourir sur leurs liants. (Irangeneuve se souvint que l'éthion était alU^ aux Tuilerie.s. IJ essayait là déporter l'autorité conciliatrice du maire; mais sa présence était undévoùm<-ni inutile, l'éthion pouvait devenir un otage, et être sa»crilié à la peur ou à la vengeance des courtisans.
Grangeneuve proposa de lui faire ordonner, par un décret, de venir à l'Assemblée, rendre compte de la situation de Paris.
— Je vous dois la vie, messieurs! dit Péthion en entrant. Un cri mêlé d'horreur et de joie m'avait accueilli dans ce palais où j'ai refusé de me taire le 20 juin, quand je parlais au nom du peuple. On voulait me couvrir de chaînes; on ne m'a renvoyé que chargé d'imprécations.
Quand l'Assemblée eut donné refuge au monarque dans la loge étroite d'un journaliste; quand Westermann et ses canonniers eurent chassé du palais les étrangers placés enire le prince et le peuple, les députés sortirent de leur sénat, et Henry, un des premiei-s, parcourut ce jardin des Tuileries encore tout fumant de carnage. Là, des poutres enflammées, des débris, et la fumée épaisse traversant en colonnes sinistres ce royal enclos peuplé de tant d'orangers , de ramiers sauvages, et»de blanches statues. Les murs de la terrasse étaient inondés de sang, et les seuils encombrés. Ici, des baïonnettes tordues, des tessons de flacons d'eau-de-vie distribués aux Suisses. Plus loin, et parmi des étoffes déchirées et rouges, un pan de manteau fleurdelisé. Dans l'épaisseur des gazons, au pied des marbres, sous les arbustes en fleurs, partout des cadavres. Une caserne des troupes de d'Affry, élevée au Pont-Tournant, brûlait : à ses lueurs, on voyait charger , sur la place Louis XV, des tombereaux de mourans; et quelques satellites de d'Orléans, qui avaient fui à la première décharge, revenaient égorger des Suisses, après le combat.
Grangeneuve se retourna alors; il regarda cette salle du manège où se tenait l'Assemblée , et que l'incendie avait pu gagner il y avait moins d'une heure. Par les croisées entr'ouvertes de l'une des salles du comité des douze , il vit une table servie , et , auprès de sa famille , immobile et l'ail baissé, Timpassible Louis XVLIl faisait honneur à son repas accoutumé. Magnanime sérénité des rois !
§ins impatience de ses intérêts propres au milieu d'événemens si graves, et trop heureux peut-être pour se souvenir d'une offense, Grangeneuve, cependant , chercha, après quelques jours, à rencontrer l'homme qui s'était porté son agresseur dans un moment où il croyait, lui, avoir d'autres engagemens à remplir. Il ne l'aperçut nulle part. Un soir, cependant, il s'approcha d'un groupe où il venait d'entendre le nom de Ferrières mêlé au sien. 11 apprit là, et seulement alors, que Guadet avait donné suite au mouvement de la colère que lui avait inspirée une déloyale brutalité, et que, sur un décret, ses collègues avaient envoyé à TÀbboye le député royaliste.
Le temps marchait. Déjà s'assombrissaient les premiers jours de septembre : les prisons étaient menacées ; et Ferrières pouvait périr au milieu de quelques sanglans désordres. Apprendre ce danger, voler à son secours, fut une même fiction pour Grangeneuve; il savait son adversaire enfermé à l'Abbaye; c'a«tlà qu'il courut pour le réclamer et le défendre.
On ne s'attend pas que nous décrirons les événemens à qui ce mois de septembre a laissé son nom; assez long-temps a régné le mode littéraire de ne s'inspirer que de tortures, de ne se complaire qu'aux vapeurs du sang. Le rôle de la philosophie et de la justice est plutôt d'expliquer aujourd'hui, par le seul concours d'un petit nombre d'insensés, cette tache de meurtre dont la France a souillé sa robe. Disons que cette mission d'extermination fut accomplie par des êtres dégradés d'ignorance. La société est ainsi faite : le crime est exécuté par les victimes de l'égoïsme du riche. Celui qui conçoit, provoque ou inspire, est, avant tout, responsable : la t('le est toujours coupable, quand le bras ensanglanté pourrait être innocent.
Ils avaient dit à quelques mendians, privés de raison aussi bien que de pain, que des vieillards , des fenunes, des prêtres conspiraient au fond des cachots contre la république à peine décrétée. Et pour quelques deniers, ils avaient animé d'affreux courages, un désintéressement non équi-
92 GBAXGENEl'VE.
Toque et le patriotisme le plus aveuglé. Ce qui étonne, afflige et confond, c'est moins qu'il se soil trou\é des fanatiques pour concevoir une telle pensée, quelques instrumens hideux de ce projet hors de l'humanité, que de voir une population de huit cent mille âmes n'opposer aucune résistance à l'exécution du complot. Les auteurs de l'attentat étaient dix : on peut, et on doit les nommer. Ils s'appelaient Robespierre, Couthon, Sainl- Just, Danton, Billaud-Varennes, CoUot d'Ilerbois, Sergent. Panis et Marat. Les égorgeurs bien comptés, payés rigoureusement deux francs par jour, comme l'établissent les registres exacts de la commune, ne dépassaient pas cent quatre-vingts. Et ils lirent leur ofiice. non pas à la faveur d'une nuit, non pas durant un jour de stupéfaction et d'épouvante, mais pendant quatre nuits, mais à la clarté de quatre jours! Le massacre, commencé le 2, finissait à peine le 6. Où donc se cachait la garde nationale? elle se composait de cinquante mille hommes; el elle ne vint pas! Les Parisiens restèrent impassibles spectateurs de ces actes. Cinquante fusiliers auraient empêché ces assassinats : tout Paris laissa faire. « Je n'esfjérai plus, dit madame Roland, que la liberté s'établît parmi des lâches, insensibles aux derniers outrages qu'on puisse essayer contre la nature et l'humanité. » La garde nationale attendait-elle un ordre de son chef? Lui faut-il donc reconnaître son capilame, et marcher en compagnie réglée pour voler au secours de ceux qu'on égorge? Hélas! j'en demande pardon, ou plutôt explication à tant de braves qui composent le plus égoïste et le plus servile de tous les corps: Connnent cette garde que nous avons vue appuyer tant d"équivoques expéditions, tant d'autorités monstrueuses, faire la police pour Saacken, assommer de coups de crosse les passans distraits qui n'ôtaient pas assez vite leur chapeau devant les processions Quélen ; comment, dis- je, a-t-elleplus d'une fois manqué de zèle au profit des opprimés? Que faisait-elle la garde nationale aux assassinats de septembre? En ces jours-là. il n'y avait donc point d'intérêts matériels à protéger et point de boutiques à défendre? On n'égorgeait donc que des prêtres, des vieillards et des enfans?
Lorsque Grangeneuve se présenta aux portes de l'Abbaye, l'effervescence était dans sa première ivresse. Le bruit de la prise de Verdun s'était partout répandu ; on disait les Parisiens en marche sur Chàlons, il ne fallait jtlus que trois journées pour que la capitale fût envahie. Le danger de la France était proclamé solennellement, le canon d'alarme lirait de quart d'heure en quart d'heure, et le drapeau noir flottait sur l'ilôtel-de-Ville. Sept furieux, ils n'étaient que sept à l'.Xbbaye, avaient déjà prononcé sur le sort de soi.xante captifs, parmi lesquels ils n'avaient épargné que mesdames de Saint-Brice et de Tourzel . déclarées enceintes par un heureux mensonge, et puis l'instituteur des sourds-muets, l'abbé Sicard. Le livre des écrous à la main, quand les assassins croyaient trouver un innocent, ils le laissaient sortir en criant au peuple armé : Chapeau bas! Puis ils amoncelaient l'or, les bijoux , les portefeuilles, pour déposer le tout, sans distraction d'une ptu-celle, au greffe de la terrible commune.
Pour réclamer son collègue , lorsque Grangeneuve eut traversé une voûte de piques, de sabres, de massues, on alla dire aux forcenés, qu'un commissaire de rAssembléc demandait à intervenir dans l'action de ce qu'ils nommaient leur justice. Un homme sortit de la foule ; il portait a la main une lance de fer, laquelle était émoussée et rouge.
— Ce sang, déclara-t-il , est celui de Alontmorin le ministre et compagnie. Nous sommes à notre poste ; retournez au votre. Si tous ceux que nous avions chargés de la justice eusst^nt fait leur devoir, nous ne s(Tions pas ici. Nous faisons leur besogne, el nous sommes à leur tâche.
— Il n'est pas là. ton Kerrières ! dirent presque a la fois Chabot et Bazire, qui, envoyés pour apaiser la rage des meurtriers, semblaient les encourager et leur sourire.
— Il a obtenu, ajouta Bazire, d'être transféré à Bicètre, parce qu'il y connaît le médecin en chef ; il se réclamera de cette protection.
Henry, rassuré très imparfaitement, et voyant trop que l'autorité de sa magistrature était méconnue, offrit en secret'à l'un des satellites d'aller, à prix d'argent, s'informer, avec plus de détails et de certitude, sur l'objet de sa démarche.
— Prenez ce portefeuille, mon ami ; cherchez exactement dans toutes les parties de cette maison. Si votre représentant s'y trouve, amenez-le • il est inviolable. Il vous récompensera de son côté, et vous aurez fait une bonne action.
— On me paie pour tuer, dit l'autre, et non pour faire de bonnes actions. Il lui tourna le dos.
Grangeneuve, assuré pourtant que celui qu'il cherchait n'était point là, allait regagner sa demeure, le cœur soulevé et l'esprit éperdu. Il entendit les égorgeurs qui, indignés d'être oisifs depuis quelques minutes, parlaient de se rendre à Bicêtre.
— Là. disaient-ils, sont les principaux complices que les hommes de (lloblenlz devaient délivrer et employer contre nous. Marchons !
— Oui, criait l'homme à la pique de fer; car, à l'Abbaye, les cachots sont vides : les prisonniers ont été massacrés tous., à l'exception de quelques uns.
— Et pourquoi? demanda un Mai-seillais.
— Parce qu'on les a jetés par les fenêtres.
Avez-vous vu cette masse de bàtimens informes, un pandœmonium de constructions bizarres, qwi pèse, au sud de Paris, sur le sonunet d'un coteau stérile ? Cette fabrique domine et sépare les deux anciennes routes d'Italie et d'Espagne. Après le Mont-Valérien et les hauteurs de Sannois, c'est le point culminant du paysage. La colline a recelé dans son sein presque toutes les pierres dont la capitale est bâtie, et ses flancs se hérissent encore de roues, de grues à envergure énorme, qui poursuivent l'excavation- Nul rideau de verdure, nulle végétation un peu élevée ne dérobe à l'œil du voyageur l'enceinte des murailles tristes, et les mille croisées à barreaux de fer, et le chétif clocher de ce sinistre séjour. Est-ce un château, est-ce une citadelle, est-ce un hospice, est-ce une prison est-ce une ville? C'est tout cela ensemble : c'est Bicêtre, où le nombre des habitans ne s'élève guère à moins de six mille. La raison du siècle y a renfermé la folie, et, avec elle, trois autres infirmités de la nature humaine : le crime, l'indigence et la vieillesse.
Ce lieu, dont le nom est d'origine anglaise, vous ne le trouverez guère recommandé à l'histoire du moyen-âge que par des traditions de félonie, de vol, de meurtre et de superstition. Depuis l'ancien cimetière des Bomains jusqu'à la crête de la montagne, s était établi, vers 1540, le refuse des revenans et des loups-garoux. C'était au fond des carrières prochaines de Mont-Bouge, que les nécromanciens faisaient voir le diable à nos pères.
Aujourd'hui, il n'y a de poésie sur cet horizon désolé que quelques amas de pierres qui blanchissent d'espace en espace, assez semblables à d'immobiles troupeaux de mouton ; et puis ces roues grandissantes : soit qu'elles vous rappellent des idées de supplice , ou soit que l'une d'elles, venant tout à coup à s'émouvoir, vous la preniez de loin pour quelque intelligence souterraine, un mystérieux télégraphe, les signaux du berger fanatique à ses chiens de pierre et à ses innombrables brebis.
Toutefois, si vous parveniez, sur les sommités de cette colHne, où le silex et le calcaire marin se confondent, vous verriez s'étendre la perspective à de prodigieuses reculées. Là , les panoramas qui se découvrent
M GRA.nCE{<EL'VE.
ont un douMe caractère de splendeur et de rusticité. Parcourez-le, ce plateau, où le cabestan des carrières rivalise avec le soc du laboureur; où le terrain quelquefois bouleversé à sa surface, rappelle les fouilles de Pompeï; devant vous se creuseront les vallons secrets de la Bièvre. Les parcs d'Arcueil et de Cachant étaleront sous vos pieds la cin)e de leurs grands arbres, comme un tapis de velours nuancé. Au nord voilà Paris! avec son amphithéâtre de monumcns. toutes ses pointes gothiques, ses dômes variés; et le cours de la rivière plus onduleux qu'un serpent replié vingt fois sur lui-n)ême.
Le choc de tous les vents épure cette atmosphère, et produit la longévité. Quelques prisonniers ont passé là jusqu'à cinquante années dans les fers. On parle d'un voleur célèbre qui, vivace encore après quatre-vingts ans, dont il avait usé les deux tiers au fond d'un souterrain, contrefit jusqu'à deux fois le mort pour èlre rendu à l'air et à la chaleur. Lorsqu'on l'eût remonté, immobile et froid, dans les cours, il ouvrit les yeux et dit : — J'aurai vu mcoreune fois le soleil!
Mais au temps dont nous retraçons une si f\igitive esquisse, il y avait encore à Bicèlre , parmi quelques scélérats dignes de la chaîne et les meurtriers réservés à la mort, plus d'une victime du bon plaisir et des froides atrocités du code féodal. Ainsi dos fils de famille, qui avaient résisté à la vocation imposée par l'ambition de leurs parens; des frères ou des époux en révolte contre les amours effrontés de quelques courtisans, et surtout grand nombre de braconniers condamnés aux fers pour avoir essayé de tuer un lièvre, un jour que leur famille avait faim.
Les égorgeurs de septembre . confondant toutes les idées , ou mieux, incapabli s d'en concevoir une autre que celle de vider les prisons au profit des cimetières , gravirent avec sept canons la colline de Bicèlre. Ils avaient résolu d'occuper cette citadelle , gardée par un corps de vétérans, fallût-il en former le siège.
Ils montèrent. Un silence de mort régnait autour de l'enceinte, car le concierge, objet des haines de la commune pour avoir été soupçonné d'appartenir au parti de la cour, avait fait fermer les grilles et se préparait a b défense. Arrivée devant une porte principale dont le cintre élevé ne manque pas de quelque grandiose, et qui s'entoure d'allées symétriques et de bordures de buis à la manière des parterres de Versailles, l'armée des montagnards s'arrêta. Elle fit sommer la prison de se rendre, et avant toute chose obligea à desd-nrlre d'innocens couvreurs qui réparaient une aile avancée du bâtiment. Kllf les prenait pour im poste de tirailleurs. A la vue de l'artillerie, les vétérans passèrent du cùté des agresseurs ; le concierge fut couché en joue par les siens, les portes furent enfoncées, et un tribunal en plein air s'établit devant l'entrée même de la prison. On pt^ut voir encore l'escalier à rampes de fer où l'on appuya la table et les trois juges. Comme à l'Abbaye, comme à la prison des r*jrmcs et à la Salpéirière, les jugemens et les exécutions se suivirent tout un jour sur le livre des écrons, consulté comme unique accusateur. Nulle résistance ne fut opposée; les bourreaux eurent même des spectateurs .sans colère et sans autre passion que la curiosité. Ces indifférens si dé-
Eiravés n'étaient que les liabilansde la maison même; c'étaient ces vieilards accueillis là sous le nom de bons pauvres; car la sécurité sur les besoins physiques peut conduire à l'idiotisme, et la rieillesse à l'insensibilité. Cependant, il y av;iit dans une cour carrée réservée aux forçats, el dans un assez grand nombre de cabanons, des hommes de coups de main et de carnage, qui avaient été circonvenus peu de jours auparavant par dos émissaires du parti aristocratique et quelques guichetiers à la dévotion de leurs anciens maîtres. Quand, le soir, les premiers vainqueurs pénétrèrent dans leurs quartiers, les prisonniers se méprirent, lis crurer;! voir accourir ceux qui leur avaient fait promettre des récompenses et d'abord la liberté, pour seconder un mouvement contre-révolutionnaire.
GRAIUGENEUVE. 9$
—Vive Condé! crièrent-ils.— Vivent les Autrichiens!— A bas la nation!
Maillard, qui commandait , fit subitement refermer les portes; le jour allait tomber , on dissimula, on réserva, pour le soleil levant, la, vengeance. Mais dans la nuit le concierge , échappé miraculeusement aux recherches des sans-culottes, fit avertir les forçats, fournit quelques armes et lit ouvrir leurs cabanons. Les prisonniers y restèrent néanmoins comme en un retranchement, attendant l'occasion d'enfoncer les lignes extérieures et de profiter du tumulte pour échapper, aux premières lueurs de l'aube. On essaya d'appeler, un par un, les prisonniers, qu'attendaient les assorameurs. Aucun d'eux ne consentit à sortir. Alors il s'établit, entre les galériens et les montagnards, un de ces assauts, une de ces luttes de géans, un de ces combats dignes de l'enfer des' poètes. Adroits et protégés par les angles de leurs cachots , situés au rez-dechaussée, les chasseurs ne manquaient pas un coup d'espingole. Les assiégeans tiraient au hasard; le nombre perdait ses avantages. Ceux qui n'avaient point de fusils ou à qui manquait la poudre, se fabriquaient des armes de toute espèce. C'étaient des barreaux arrachés, c'étaient des pavés énormes entassés dans leur retraite. Malheur à qui approchait ! Pendant trois heures les prisoimiers soutinrent le siège : plus d'une de leurs sorties avaient fait reculer les montagnards. Enfin le chef des terroristes eut l'idée d'un moyen grotesque et terrible, dont l'emploi a été imité depuis par les suppôts d'un gouvernement ennemi de la France. Il lit venir des pompes, y réunit toutes les eaux gardées pour les douches des fous, ei ainsi il mouilla la poudre des combattanset en asphyxia quelques uns drns les tortures d'un abominable supplice.
Un vit des hommes, la bouche sanglante et les yeux crevés, se précipiter au hasard sur la pointe des sabres et des baïonnettes. On vit des^ cendre des toits de misérables insensés qui, échappés de leurs loges et déchaînés par une main inconnue, vinrent avec des cris et des rires se mêler aux saturnales du combat, regarder dans la bouche des canons, v plonger lem-s bras dévorés par la chaleur, et faire enfin disperser leurs membres sans qu'il en restât un vestige.
Un homme parut au milieu de ce désordre, qui n'était d'aucun des deux partis, et avait à redouter de doubles attaques. Il réclamait un prisonnier, il le cherchait à travers la fumée du combat, depuis le fond des plus secrètes cellules jusque sur les toits en plate-forme, qui, revêtus de plomb, sont éclairés la nuit par un triple rang de réverbères afin de prévenir d'audacieuses évasions. L'investigatem- , c'était Grangeneuve • l'objet de sa sollicitude, c'était Fenières. Le médecin en chef, protecteur du député aux arrêts, lui avait vu gagner les terrasses r mais' sur ce lieu élevé, un chien, ordinairement préposé à la sm-veillance des condamnés errait en nmltipliant ses détours et ses cris. Irrité par la fusillade, l'animal écumait et bondissait comme s'il eût été en proie à la ra^^e. Nul n'osait l'approcher. Le guichetier même, qui le nourrissait, en était méconnu Cependant Grangeneuve crut voir dans une guérite renversée, et dans la fureur même du boule-dogue quand il approchait de ce point, l'indice de la présence d'un homme caché. Il allait braver la lutte et les morsures de son adversaire, lorsqu'un coup d'espingole parti du haut de l'escalier en face abattit le terrible aninuil ; et l'un des massacreurs, animé aussi par l'espoir de retrouver là un fugitif, s'élança sur la terrasse et courut relever la guérite. Elle était abattue sur son ouverture. Un homme, demi-mort de frayeur, était protégé sous cette espèce de bière : il s'en était fait un abri. Le septembriseur, nommé Retou, releva l'inconnu d'un coup de crosse, et posant sur sa tête une main déjà sanglante : — Encore une pelotte à dévider, dit-il.
— Monsieur, dit Grangenecd, à qui le courage manqua pour l'appeler camarade, malgré son vif désir de le fléchir, cet homme n'est point ce que vous soupçonnez. Ses habits seuls vous l'indiquent.
96 GRANGENEXJVE.
Le vêtement des prisonniers de Bicêtre était on effet mi-paitic noir of gris.
— JHabit de pierre de taille, dit Relou. paronions d'ardoises et doublure de brique... Il voulait indiquer par là qu'il le croyait évadé de prison : voilà son uniforme ; s"il en a changé, il en changera encore !
— Respectez, dit Grangeneuve. un représentant du peuple, un membre de l'Assemblée nationale, que je viens réclamer, moi, son collègue. Vous connaissez le décret d'inviolabilité?
— Je connais Huguenin. Lesueur. Héron et Maillard : Maillard, notre chef, le chef des tappe-durs. dit Relou. Laiss(V-nioi envover celui-là à la piscine des carmagnoles : on le fera éternuer à la fenêtre, ou bien je vais l'élargir tout de suite moi-même (1).
Retou souleva une hache passée dans sa ceinture de cuir; Ferrières poussa un cri, et Grangeneuve avança paisiblement en di'pioyant, sous les yeux du bandit, le décret d'inviolabilité dont il s'était muni comme d'un préservatif en quittant l'Assemblée.
L'égorgeur fut frappé du sang-froid du député, et il se sentit flatté en même temps de la marque d'estime qu'on lui témoignait en mettant un papier sous ses yeux. Il le prit à l'envers, le parcourut dans le même sens, et le remettant avec déférence à Grangeneiive :
— C'est très bien, dit-il; je vois que tout est en règle; vous êtes de bons sans-culottes, et vive la nation !
Ferrières s'attacha sur la poitrine, avec plusieurs épingles, le décret d'inviolabilité, et il ne crut pas cette précaution superflue pour traverser les cours de la prison et les doubles lignes d'égorgeurs qui gardaient toutes les issues.
Quand il fut hors de danger et seul dans la campagne avec son libérateur, il lui baisa humblement les mains
— Que ne vous dois-je pas, dit-il; se peut-il, monsieur, que ce soit vous qui soyez devenu mon ange gardien ? vous qui pour me délivrer avez l)ravé tant de périls !
— Vous m'aviez offensé, dit Grangeneuve : j'avais le droit d'obtenir une vengeance.
lie Collier de perles.
— Ne me tourmentez plus, chère Adeline : je suis coupable, si j'ai pu vous causer de l'inquiétude et des ennuis ; rien ne ine distraira désormais du bonheur d'être près de vous, et avec vous. Avançons. Voyez ces trois pointes aiguës, ces tours noires, ces nuirs d'une élévation si menaçante et si triste, c'est le Temple. Ce lieu n'a-t-il rien à dire au cœur d'une femme ?
— 11 dit que les fautes et les malheurs peuveni faire hésiter la pitié, répondit Adeline; et cependant, je le sens, la pitié l'emporte. Mais je ne
f)uis rien changer à la fatalité, si c'est là le nom que vous donnez à la déoyaulé ou à la faiblesse. Permettez que. sans hypocrisie, je m'inléresse à moi avant de me préoccuper des autres. Je ne crois pas les malheurs des princes plus grands (\\ie ceux des bourgeois : perscumc n'a le monopole de l'innocence. Je hais les sentimens solennels et les vertus de ihéJtre.
'I) Élargir, dnns lo l.ing.ign do ces hommes, signifi.iit liior. Ln pisrino dos c.irmagnoles désignait le tribunal rovolntionniiirc : étcmiuT à la fenètn?, la guillotine.
GRANGENELVE. 97
Henry regarda Adelino comme im homme qui veut faire comprendre qu'il a saisi l'anierlume d'une allusion contre sa conduite.
— Eh bien ! oui, dit-elle, qu"alliez-vous faire pendant la journée d'hier si longue el si horrible, dans ces cabaiions de Bicèlre? à travers des fous de toute espèce, et la mitraille tirée sur des malades? sauver un homme que vous ne connaissez que par un outrage qu'il a voulu vous faire. Il y a du faste dans cette générosité. Et qui vous avait chargé de "-arde'r cet homme? Aviez-vous peur qu'on vous dît, s'il avait succom1)é : Gain qu'as-tu fait de ton frère? N'y a-t-il pas, je le répète, ostentation au fond de cette conduite? Et c'est votre vie, c'est la mieime, que vous alliez jouer encore dans cette hasardeuse expédition ! C'est pour ce misérable que vous risquiez le bonheur de deux existences ! Vous ne m'avez donc jamais aimée? vous aimeriez la vie; vous ne m'abandonneriez pas pour une affectation de valeur et de magnanimité.
— Enfant, répondit Grangeneuve, laissez-moi jouir un moment du spectacle que j'ai sous les yeux : j'en avais besoin pour oublier les actions d'hier, atrocités telles qu'on n'en a jamais reproché de semblables à des sauvages et à des cannibales! Regardez cette prison du Temple, respectée du moins par les vainqueurs ; voyez ce frêle ruban tricolore, appuyé d'espace en espace sur des rameaux de coudrier : il suffira pour arrêter ici toutes les colères, et former une barrière inviolable.
— Eh! que n'en mettait-on aussi ailleurs? dit Adeline avec amertume. N'y a-t-il de sacré que la prison des rois ?
— La colère vous rend injuste, ma bien-aimée; qui pouvait prévoir, et par conséquent prévenir ces malheurs? Il a fallu une affreuse expérience pour les repousser. Et quant à moi, je n'accueille pas davantage vos reproches; ils me supposent trop généreux ou trop simple; j • n'ai mérité ni cet honneur ni cette indignité. Le prisonnier de Bicêtre, puisqu'il en faut parler, m'avait offensé. L'injure, devenue publique, m'uiiljo-eait d'en tirer satisfaction, puisque l'opinion ne flétrissait pas complètement cet adversaire; et si je l'ai obtenue cette satisfaction, si j'ai repris l'avantao-e
permis. Il fallait, en un mot, pour triompher d'un homme, ouluiôter ou lui sauver la vie. N'avais-ji^ pas le droit de choisir? Je ne suis ni un héros de roman ni un grand philosophe. Je trouve insipides ces hommes parfaits, tels que vous voulez me dépeindre ; et je crains ])ien plufùt d'avoir à prouver, dans ma vie, que je ne suis pas sir Charles Grandisson. Vous aurez trop d'occasions de le voir !
Du reste, ajouta-t-il, le désintéressement de ces forcenés n'a pas moins éclaté que leur barbarie ; et s'il n'y a jamais eu au monde un év^énement plus hideux, si ce n'est pourtant la Saint-Barthélemi, il faut remarquer la disposition récente des esprits. Il y a progrès. L'humanité est moins dégradée dans la lièvre de la liberté, dans la réaction de l'esclavao-e contre la tyrannie, que sous le joug du fanatisme et au sortir de la mam des prêtres. Ainsi, nous apprenons que bien peu de communes en France ont imité l'exemple des Sergent, des Marat; peu ont suivi les ordres infâmes de la commune de Paris; tandis que pour l'assassinat des protestans, il y eut émulation du Rhin aux Pyrénées : et hormis D' Orthez, dont l'exception est devenue immortelle, tous les magistrats nommés par les cours, tous les chefs militaires ou civils suivirent et dépassèrent les ordres de Charles IX.
Cependant l'humeur inquiète d' Adeline tenait moins aux événemens passés qu'à ses cramles de l'avenir.
— Qu'avez-vous résolu? disait-elle. Votre silence sur vos projets ne peut rien me présager d'heureux. Voilà que la révolution d'août et la captivité de la famille royale amènent un gouvernement nouveau. On
parle de Omvontion nationale : voudrez-vous y être nommé? Faudra-t-il rotmiriier à Bordeaux ? M'emmènerez-vous ? Ces questions qui depuis vingt jours se pressent sur mes lèvres, laissez-les déborder toutes ensemble, et lirez-moi du plus insupportable des supplices connus: rincerlilude.
Pour première réponse dans le lieu où ils se trouvaient alors, c'est-àdire une des contre-allées do ces boulevarts interminables qui enveloppent Paris d'une dnuble ceinture. Henry pressa le bras d"Adeline. Puis il dit avec un accent de mélancolie plein de reproches contre lui-même :
— .l'aurais dû aller h Bordeaux; d'alxird pour ma mère, pour ma sœiu-. que je semble oublier pendant qu'elles redoublent envers moi de sollicitude et de tendresse : et puis alin de résigner dans les mains de mes compatriotes le premier mandai dont ils m'avaient chargé. Je ne prévois plus que dos malheurs pour la France. Us vont rendre la liberté effrayante et haïssable: elle ne peut exister sans la morale, l'ordre, les lois: et je découvre déjà que l'action du gouvernement futur se renfermera dans un seul moyen : la terreur. C'est l'opinion de Yergniaud, de Ducos, de Fonfrède, de presque tous nos Girondins. Reste à savoir si j'avais le droit de déserter un poste où leur fidélité demeure. Enfin l'événement a répondu pour nous ; ce dont vous vous inquiétez est accompli; vos questions d'aujourd'hui sont résolues par un lait déjà vieux d'une semaine, et sans que j'aie trouvé l'opportunité de vous le dire.
— Comment?
— Oui; on a pris mon séjour qui se prolongeait à Paris pour un éloignement des intrigues, pour une sollicitation de la modestie: et contens qu'ils étaient de la députation tout entière, les électeurs, guidés par Dumevril. n'ont pas fait ime exception, dirai-je pour ou contre moi, en reportant deux fois leurs suffrages sur les mêmes choix. Je suis donc, et à l'heure qu'il est, membre de la Convention nationale... à mes risques et périls.
La jeune femme ne put retenir un mouvement de joie. Ses yeux brillans allèrent chercher ceux de Henry, et elle lui rendit à son tour l'étreinte qu'elle venait de sentir.
— Bien ! dit (irangeneuve : on salue aussi de sourires et de vœux le navire qui ne reverra plus le port. Ce n'est pas la première fois qu'on pose uni^ branche de myrte sur un bouclier qui servira de lit de mort.
— 11 est au moins consolant, reprit Adeline, de penser qu'une seule existence en règle deux. Vous ne pouvez mourir, vous, que pour une noble cause, et moi je ne puis pas vivre après vous. Maintenant fermons les yeux et allons avec sécurité au devant de l'avenir, puisqu'il ne faut qu'iine seule flèche de cet ennemi-là pour abattre à la fois deux combatlans.
Ils étaient rentrés dans l'appartement de la rue de Ceurcelles. Adeline lisait dans le regard de son ami la plénitude de son bonheur, toute l'expression de cette joie tranquille et profonde qui fait mal à l'envie, qui seinble irriter le sort et qui ne peut durer tant elle est surhumaine. Elle avança du pied un moellvux tabouret devant le fauteuil où il était assis, puis" elle y pesa ses deux genoux, moitié comme un enfant joueur, moitié comme une dévote de vingt ans sur le prie-dieu qui va recevoir ses prenùers secrets. — Je voue ma vie à la votre, dit-elle; tu es îc créateur de mon àme; sans toi qu'aurais-je coniui de la condition d'exister? Tu m'as dévoilé l'énigme. Va! je te bénis, non pas seulement pour les douces heures que nous avons partagées; non pas seulement pour la félicite que tu m'as fait comprendre, mais aussi pour la puissance de souffrir, de vivre et de connaître. Sans toi que serais-je? un de ces êtres inachevés qui s'en vont sans soupçonner le piix de la vie, occupés seulement d'uti matériel bien-être, d'une végétation paresseuse, se plaçant au rang des êtres sensibles, parce que leur corps ne souffre
pas, parce que leurs besoins grossiers sont prévenus. Oh! que de facultés tu as éveillées dans un être si faible! Tu es ma mère que je n'ai pas connue ; tu es n)on Ditu, bien plus que celui qui avait usurpé avant toi ce nom. Eu le donnant mes jours, je ne te rends que ton bien; car mon âme est une partie de la tienne, et elle se réunit à Tautre comme va un ruisseau à la mer; parce que la rosée remonte au ciel.
On frappa assez familièrement à la porte.
Adeline était bien cliangée depuis qu'elle connaissait, ou plutôt depuis qu'elle aimait Grangeneuve. Son caractère avait un peu moins d'indécision, sou maintien avait plus de pudeur et par conséquent plus de grâce. Son esprit surtout s'était élevé et développé par la cultiu-e : car elle avait désiré vivre avec lui par l'intelligence, et conuuuniquer avec toutes les facultés de son être. Avez-vous, dit Simouide, passé quelque temps avec la rose ? vous retiendrez un peu de sort odeur. Mais pour toutes les traces d'une éducation commencée h l'enfance, comment les effacer? Vous appellerez seconde nature des habitudes qui sont la première et toute la nature même, s'il s'agit de légèreté et de coquetterie dans l'éducation d'une femme.
Adeline parut contrariée, puis embarrassée de la visite. Elle rougit, elle hésitait à se lever ; elle eût voulu s'être méprise sur le bruit d'un doigt qui avait heurté le panneau. Elle aurait voulu surtout que Henry ne l'eût point entendu, qu'il ne pût jamais l'entendre.
Peut-on, quand on est belle, et gâtée par la corruption des éloges, préférer un amant au reste de l'univers, et rester sensible encore k l'admiration des indifférons? Ceux qui nient que l'amom' et les distractions de l'esprit soient compatibles , ont-ils bien réfléchi , d'abord à l'impuissance d'une longue contention de cet esprit féminin, puis au besoin d'étendre incessammeni un empiré , et enlin à l'enivrante satisfaction que donne à un tyran la tyrannie? Il y a dans un luxe, même inutile , une grâce incontestable. Dieu aussi aime l'encens perdu ; Dieu et la femme peuvent se laisser adorer sans en tirer d'autre proht que la vanité des hommages. Il va, d'ailleurs, et cela ne m'a été confié que cet hiver même, au coin d'un feu paisible , par une amie qui m'a coûté autrefois quelques larmes, il y a dans l'empressement d'un homme épris, dans cette fièvre de son âme, dans f agitation de ses sens, dans sa pilleur, dans la vie ou la mort que peut lui donner un sourire, il y a une émotion contagieuse, un si vif attrait d'exercer le despotisme, un tel bonheur enfin de régner, que nulle vertu de femme ne peut abdiquer pour jamais cette puissance. — Pourquoi souriez-vous, ma brune et distraite lectrice? Ah! que je plains celui qui vous aime !
Le visiteur, quel est-il ? se demanda Grangeneuve. Il croyait être certain que les assiduités du comte Alvar avaient discontinué. Jamais il n'en avait parlé à Adeline ; jamais aucun indice, du moins volontaire, n'avait de sa part fait de cette absence une condition de son dévoûmcnt pour elle; et cependant il croyait qu'elle avait fait pour lui ce sacrifice. Et cependant ce fut vers lui seul que toutes ses pensées se reportèrent, surtout quand il vit la contenance inquiète de la jeune femme.
Adeline n'avait recherché aucune occupation; elle n'avait pris aucun parti sur son existence future. La paresse l'environnait toujours de ses pièges , malgré les premières instances et quelques amoureuses menaces, à propos des derniers fonds que lui avait remis Grangeneuve de la part de son créancier de Bordeaux. Grangeneuve s'en souvint au moment même; il la blâma dans son cciur avec amertume , et pourtant pouvait-il se cacher qu'il y pensait lui-même pour la première fois? Il avait été si malheureux et si heureux depuis ! Les réflexions de la sagesse ne se placent guère qu'entre ces deux extrêmes de la vie. El puis, le doux maintien de ne rien faire allait si bien à Adeline! Elle était si a'Oluptueusement née pour cette occupation italienne... Celle langueur du
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bain, ns lOvcrics de rotloinanc, toute celle existence horizontale, où la méditation se développe à la faveur du repos : c'éiail sa vie ! Pouvait-il les condanuiei- bien ligoureusenienl ces jours qu'il avait yailagés luiniènie, ces jours sans réflexion et sans projets, qu'on accueille comme un ciel bleu, où Ton se laisse vivre, où le caur, tn véritable lazzarone, se couche au soleil, végèlc avec l'herbe qui pousse et la fleur qui s"entr'ouvre"?
Un frappa une seconde fois. Adeline se leva comme malgré elle, et fut au devant de la personne qui insistait. Henry, déjà debout, avait pris son chapeau par un mouvement de dépil et malgré un bras étendu vers lui qui le conjurait de rester. Encore s'il avait pu douter du sexe et de l'intention présomptueuse du survenant ! Mais il avait saisi , dans l'intervalle des deux sommations le cri de ces boltis élégantes qui se sont séchées dans la garde-robe d'un petit-maître, ;i la faveur de leur grand nombre; et une certaine toux brève cl hautaine qui annonçait le contentement du fat. Il aurait parié, si le fait avait pu se vérifier à travers la serrure, que le peisonnage relevait sa cravate et décroisait son gilet à larges pattes, pour étaler le diamant de son jabot.
Adeline, troublée au moment d'ouvrir (ce qu'elie eût dû se dispenser de faire par le seul mot : Entrez ! , porta la main plus haut que cette action ne l'exigeait, et posa le doigt sur un verrou de cuivre doré, en regardant Grongeiieuve. Il répondit a ce coup d'ail d'intelhgence par l'invilation d'entrer faite lui-même ù l'inconnu , cl prononcée d'une voix haute et mesurée.
La porte s'ouvrit. Adeline se lro\iva naturellement cachée par le développement du battant de droite, et l'inconnu, un énorme bouquet à la main, s'avança jusqu'au milieu de la chambre. Quand il redressa la tète après avoir salué, et qu'il éleva le bras pour offru- ses fleurs, il ne trouva devant lui que le dos de Grangeneuve.
— Eh bien 1 dit-il d'une voix de tête assez insolente.
Adeline toucha poliment un fauteuil qui était près de lui. Henry se retourna après avoir vu runportun dans la glace, et l'importun dit sollement au député :
— Je ne vous aurais pas reconnu de ce côlé-lii.
— Ce n'est que vous. Lacombe? dit Grangeneuve : je ne m'attendais pas à l'avantage de vous rencontrer cliez madame. Madame doit être licre de dérober quelques uns de vos momeiis à la diplomatie!
Point d'épigranune, mon cher citoyen, dit Lacombe; madame n'estelle pas, comme vous, parée du beau litre de compatriole à mes yeux , sans comyiter tous ses autres charmes?
— Voulez-vous pcrmetlre, séduisante Liline, dit-il, que je remplace le bouquet d'avant-hicr ?
A ces mots, dont Adehnc parut interdite, l'ancien maître d'école, l ancien a'^ent ministériel, s'approcha d'une console , saisit par la tèle des ceillets et des héliotropes placés dans un vase de porcelaine du Japon. H les enleva, au risque de s'inonder par l'eau qu'eiiliaînaient ces fleurs avec elles, puis les lança par la fenêtre, au hasard des passans, mil son fagot de roses h h'ur place , et vint se rasseoir avec l'affectation d'un rire étourdi et tout h' contentement d'un sot.
— Avez-vous déjà , dit nonchalamment Grangeneuve, opéré quelques progrès sur la conversion de madame'.' Est-ce que vous préleiidez professer, à présent, des 0[)inioMS politiques à la portée d(;s dames?
— Nous prétendons à mieux (jue cela , dit avec fatuité Lacombe. Mais puisque je vous retrouve, permettez-moi de vous faire mon compliment. Ah ! qu;- vous aviez bien raison de tenir à vos principes, et de choisir i'npinidu qu(! vous défendez ! J'ai suivi votre exemple, moi; le temps m'a dosillé les yeux : ma foi, j'ai ai)andonné le parti de la cour.
— Depuis «lue le roi est au Teiuple?... dit onuigaieuvc.
GRANCENEUVE. 101
— Je suis revenu dans le bon sentier.
— Vous voulez dire nu parti qui triomphe ; mais vous me l'aviez franchement annoncé.
— Ces Bourbons sont de bien pauvres gens ! espèce abâtardie ! race épuisée! Il serait bien temps que la branche cadette vînt régénérer la famille.
— Ah ! ah ! dit Grangeneuve, c'est en faveur de la légitimité et du courage personnel que vous faites des veux aujourd'hui pour le bâtard du cocher Montfort et le déserteur du combat d'Oiiessant?
— Mais n'est-ce pas là, dit Laconjbe \m peu interdit, le plan de Dnntou? les vues secrètes de Maral ? N'ont-ils pas fait nommer le prince Égalité à la Convention? J'ai rendu h Maraf et à Hébert de tels services, je leur ai dévoilé, à propos, de telles intrigues, au moyen de mon ancienne intelligence avec les gens de jlontmncin, que ie suis au mieux, je crois, dans leur esprit. Est-ce qu'on ne vous a pas parlé de moi, comme d'une récente et précieuse recrue?
— Je n'entends jamais parler de vous, dit Grangeneuve ; et ne parlei'ai de ma vie ni à Hébert, ni à Mnrat.
— Vous n'aimez donc plus la révolution?
— Telle que vos patrons d'hier la comprennent.
— Mais vous étiez ami de Chabot ? Chabot m'a pris on affection : il m'a mené avec lui à l'Abbaye, à la ^alpètrière. Où donc eliez-vous pendant ce^ grands jours?
— Au milieu du péril! dit orgur-ilieusement Adeline.
— Ah! je vous reconnais là! J'y étais aussi avec Chabot. Nous avons chanté les matines de septembre; nous avons vu célébrer la messe ronge.
— Cela devait être! dit Henry qui ne savait plus comment dissimuler son horreur, son mépris pour cet honune, et qui craignait de regarder Adeline, de peur de lui laisser lire son accablant étonnement de le rencontrer chez elle. Il eût voulu s'éloigner, et il ne pouvait saisir la résolution de le faire.
— Comment trouvez-vous les bijoux que voilà, belle dame? dit Lacombe en s'approchaut alors d'Adeline.
Il tira grossièrement de son gousset, sans papier qui leur servît d'enveloppe, une agatlie d'un prix inestimable, qui devait avoir été montée en médaillon, plusieurs colliers de perles, où les brillans et les grenats confondaient leurs éclairs. Tout cela formait une confuse poignée qu'il aissa tomber brutalement sur une petite table à ouvrage.
— Je les trouverais beaux s'ils n'étaient pas dans vos mains, dit Adeline. Depuis quand vous ètes-vous chargé de confirmer cette vérité, qu'on peut semer des perles devant les...
— Vous avez de l'esprit couuue un diable! interrompit Lacombe; depuis qu'elles sont à bon marché, ma ciière amie. Je les destine à une
emme charmante que j'adore, et qui fait la cruelle. Ces babioles-là sont en baisse depuis le commencement de septembre, voyez-vous : elles abondent sur la place: il y a eu un coup de commerce superbe!
Grangeneuve s'approcha par ce mouvement de curiosité que peut inspirer l'horreur. Adeline s'était éloignée avec dégoût, et Lacombe profita du moment pour dire à l'oreille de Henry :
— Je ne sais pas si vous êtes heureux dans cotte maison-là; mais je crois savoir que la petite a un adorateur mystérieux qu'elle a la bêtise d'aimer plus que nous ; entendons-nous donc pour reconduire.
Henry n'écoutait pas. Les yeux fixés sur les boucles et les colliers, il croyait voir déchirées et sanglantes les oreilles, les poitrines où ils avaient brillé. L'image de la princesse de J-amballe se retraça à sa pent'v ; il vit du sang dans les reflets du grenat, et un assassin dans le stupidc Lacombe.
11 repoussa de la main toutes ces riclicsses. Lacombe décontenancé les
ramassa par (erre, fil une pirouette au fond de la chambre, ot vojaiU Adeline entourer do sollicitude et do soins le député, dont elle ne comprit pas non plus l'émotion subite, il jugea qu'il était diplomatiquement à propos de se retirer.
— Vous avez des spasmes nerveux, citoyen ? dit-il, il faut soigner cela ; cela peut dégénérer en névralgie chronique. Au reste, qui est-ce qui n'a pas ses infirmités? ^loi, je suis poursuivi par des migraines atroces : le cerveau est la partie dominante el sensible de mon organisation. J'éprouve en ce moment mémo une grave atteinte. C'est ce temps-là ! il fait lourd et chaud pour la saison.
— Vous feriez bien d'aller dormir, dit Adeline.
^ — Pour rêver de vous? ma charmante! J'ai vériiablomcnl un mal de tête affreux.
— Affreuse, vous voulez dire.
Et le nouveau Montagnard se retira.
Demeurés seuls, les deux amans tombèrent dans un silence glacé. Adeline eût peut-être dû justifier, si elle en avait un moyen, la présence de Lacombe ; mais, soitcjue sa conscience ne lui en inspirât pas la disposition, soit que la fierté mal entendue de son innocence lui conseillât de s'abstenir, elle laissa passer les cinq ou six minutes pendaiit lesquelles la spontanéité d'un mouvement de cœur peut faire croire à la franchise et à la sincérité.
— Vous êtes donc contrarié, dit-elle enfin, de cette visite? Les manières et le ton de cet honmie ne m'ont pas moins blessée que vous. Heureusement que sa fatuité n'est pas dangereuse ; toute sa personne n'est pas faite assmément pour me compromettre et pour donner de la jalousie.
— Moi! dit Grangoneuve en se levant, je n'ai été frappé que d'une chose, madame, c'est de la présence de ces dépouilles. Il m'a semblé reconnaître une parure autrefois admirée dans un bal de la cour. Si quelqu'un avait pu voir, comme moi. promener au bout d'une pique la tète encore si belle de l'amie de la reine...
— Ah! n'en croyez point de pareils soupçons ; Lacombe aurait-il eu le courage?...
— Non pas de la couper, mais de la porter, le misérable ! On ne sait pas de quoi sont capables ces honnnes qui passent d'un parti a un autre, souteneurs de tous les gouvernemens, éternels valets du plus fort.
— Vous vous emportez d'exagération, et lui faites trop d'injure, reprit Adeline.
— Il est naturel que vous le défendiez, madame; seulement, j'ai peutêtre le droit de m'étonner de la facilité de vos affections, de l'ampleur de vos amitiés, qui sait admettre des personnes si différentes et de tels contrastes; peut-être me deviez-vous de m'averlir, afin de ne pas m'exposer à rencontrer de pareilles gens dans vos intimités : tout le monde n'a pas l'àine aussi libérale que vous, et un si philosophique laisser-aller !
— Vous savez bien que nous connaissons Lacombe depuis Bordeaux.
— Vous savez bien ! vous savez bien ! Je ne sais rien, madame; et ma présence ici le prouve assez. Vous saviez bien aussi, vous qui parlez, que je ne veux nuire à personne ; que je ne gêne la liberté de qui que ce soit, tant je suis désireux delà mienne. Vous saviez bien que le rnle d'importun est le dernier que je veuille jouer. Vous ne me devez rien sans doute, et je ne demande pas compte de vos préférences ; mais encore une fois, pourquoi me témoigner des sentimens qui ressemblent à un piège? pourquoi me foire jouer un personnage de fâcheux? Savez-vous s'il me convient d'entrer en concurrence avec les projets , les cadeaux et les hommages de M. Lacojnbe?
— Ses cadeaux! dit Adeline; les ai-jc reçus, monsieur? Tai-je encourage dans cette impertinence?
■ — J'étais là! dit à awx basse Grangeueuve ? — Et qui vous a dit, veprit-cUe, que ces bijoux fussent seulement destinés pour moi?
— Ah ! vous devenez fausse ; vous le savez aussi bien que je le sais moimême.
— Dois-je deviner d'avance la sottise avantageuse d'un homme ? aller au devant d'une injure qu'on veut m'adresser ? Non, monsieur ! ajouta-t-elle en élevant beaucoup la voix , il est toujours trop tôt pour recevoir un affront, et jamais trop tard pour repousser des soupçons injustes.
— Mais si vous étiez irréprochable et pure, reprit Grangeneuve en lui touchant un bras dont il soulevait légèrement le coude , en la couvant de son regard, en attachant ses yeux sur le front qu'il faisait rougir et baisser, en donnant à son propre accent toute la douceur vibrante d'un reproche, hélas! et peut-être d'une plainte : si vous étiez irréprochable et piu-e, ce n'est pas la dispute qui vous animerait en iln pareil moment ; vous ne plaideriez pas; vous seriez plutôt confuse et humiliée, comme je le suis moimême, si le passé a pu donner lieu à cette conduite envers vous. Les prétentions de cet homuîe vous accableraient, vous huniilieraient, vous dis-je ! Vous vous demanderiez d'où vient qu'on pense à vous destiner de tels présens; où l'on a puisé le droit d'en agir ainsi envers vous; vous ne vous défendriez pas contre moi, vous nous plaindriez tous les deux en silence. Vous ne contesteriez pas , vous pleureriez.
Adeline fut émue. Son amanl le vit ; il lui adressa un regard où se peignait la pitié, et peut-être aussi le remords de l'accuser si vivement, sans preuve. Elle reprit quelque assurance, mais cette fois sans emportement et sans colère.
— Hommes impitoyables! dit-elle, rien ne peut donc vous conduire à pardonner! Vous êtes plus absurdes que le dieu des prêtres, qui punit les générations qui ne sont pas nées. Le passé, dites-vous! vous en voulez à un ennemi que vous n'avez pas connu? Et conunent aurais-je pu devenir coupable envers vous, quand vous ne soupçonniez pas même mon existence? Et ce sont des hommes, les complices, les artisans de nos fautes, qui nous les reprochent éternellement, nous ferment le retour à l'innocence et tout chemin au repentir! qui font revivre, pendant tonte une vie, l'erreur d'un jour, d'une heure peut-être ! Pourquoi ne me demandezvous pas compte aussi de la candeur de ma mère ? Des larmes ! ajouta-t-elle ; non, je n'en verserai pas; vous n'en verrez pas une sur mon visage.
Et son visage en était baigné.
Grangeneuve fut tenté de voler dans ses bras; puis une mauvaise honle, sa dignité d'honmie grave peut-être, et la difliculté qu'il avait à se pardonner à lui-même son emportement , le reliin-ent. Il voulut cacher son hésitation, son manque décontenance, par une prétendue distraction, une occupation futile. Il se mit à faire voler les feuilles d'un cahier de musique laissé au fond de l'appartement, sur un piano entr'ouvert; mais à peine fut-il arrivé à la dernière page, qu'il sentit qu'elle recouvrait quelque objet caché. Il la souleva : de l'or, des bijoux, les mêmes colliers, les mêmes diamans... Ils avaient été laissés par Lacombe.
— Adieu! dit Grangeneuve sans la regarder, et en saisissant la clé tremblante de la porte.
— Non! vous ne sortirez pas! dit Adeline en se précipitant sur. ses traces et hors d'elle-même. Vous ne sortirez pas ! Je suis innocente, et. vous in'écouterez. Je m'explique peut-être mal ; je vous ai peut-être ii'rité par des paroles mauvaises ; c'est ma faute si je ne persuade pas; mais je suis innocente ! Cet honnne, eh bien ! qu'a-t-il fait ? II a voulu m'offenser; j'ai repoussé l'offense. A-t-il insisté ? Aurait-il osé me laisser ses présens? est-il revenu h vouloir me les faire accepter? Non ! il s'est retiré avec sa honte, sa honle qui ne me regarde pas. Il en eût agi autrement s'il m'avait méprisée.
104 GnA>'GEnEl'VE,
Grangoncuve ont la pensée de saisirions les bijoux et de les briser aux pieds de l'effrontée. Un autre l'eut fait peut-èiro ; mais lui, homme digne et réservé, reteiui surtout dans les expressions extérieures :
— Oui. vous avez raison, dit-il : laissez-moi passer, je vous rends complètement justice.
— Voulez-vous abuser de mon désespoir?
— Nullement. Je veux aller à l'Opéra, où I.aïs chantera ce soir.
— Si vous me quittez, Henry, je meurs : je me jette par celte fenêtre ; tenez, je me précipite après vous; je serai plus tôt que vous sur ce pavé de la cour, que vous allez fouler sous vos pieds moins impassiblement que moi-même.
Henry haussa les épaules, et retint une parole moqueuse qui voulait dire : — Ce sont là des menaces de roman.
Adeline, en lui voyant franciiir la première marche de l'escalier, sentit changer toutes ses résolution^; : elle s'arrêta pâle de colère. Elle était, comme elle disait, innocente; du moins de fait ; et ainsi qu'il eût convenu peut-être aux susceptibilités d'un homme uniquement ému d'amourpropre et jaloux seulement de la possession exclusive des charmes de sa maîtresse. Cet avantage lui troubla la raison. Elle recueillait dans son cœur, qui débordait de courroux, plus de dépit et de rage que d'attendrissement et de chagrin. Ne pouvant se douter du témoignage accablant que renfermait sa propre chambre, et sûre enfin de faire revenir h elle tôt ou lard l'ingrat et TinflexiMe ami qui fuyait au risque de la faire mourir, elle voulut se venger; elle voulut le punir atrocement des soupçons qu'elle croyait si peu fondés.
Elle essuya toul(^ ses larmes, et elle accueillit en un clin d'ail une idée folle et odieuse: une idée qui n'était pas d'elle; une idée qui appartenait à la mauvaise compagnie qu'elle avait pu voir autrefois; une idée d'horreur e! de dérision, inventée par l'esprit de ces femmes qui se font un jeu des tourmens de l'àme, une joie des larmes, un passe-temps d'agir sur une faculté à elles inconnue : le cour. Elle exécuta un de ces complots qui, avant elle, avait rendue tièrc et heureuse une des furies qui triomphent do nos désastres, spéculent sur le scandale, fondent leur renommée sur un duel, dépouilUnil de sa considération un père de famille, et le jettent h la banqueroute et à la Morgue.
Pendant que Henry, pàl'' et los yeuxaiîachés vers la terre, descendait lenlement cet escalier qui s'enveloppait déjà des ténèbres du soir; pendant qu'il s'arrêtait sur le palier de l'entresol, hésitant encore, et sans force ;i s'éloigner de cette maison, Adeline avait arraché le traversin d'un lit. Elle y avait noué une longue jupe ; elle y avait fixé, en le croisant, le chàle de cachemire qu'elle portait, puis coiffant le tout d'un chapeau, et murmurant entre ses dents serrées : — Il parle de menaces ! — elle approcha dt^ la croisée. Au moment même où Grangeneuve dépassait le péristyle pour traverser la cour déserte, il vit passer une ombre; et devant lui, a ses pieds, le chàle et le chapeau dispersés de sa maîtresse.
Peignez-vous son effroi, son horreur, ses cris; puis son indignation et sa fuite.
Adeline l'avait vu chanceler nn moment, appuyer sa main contre la borne prochaine ; elle espéra le rejoindre l^lle descendit à peu près avec la même vitesse que son effrayante effigie; mais (juand elle arriva... personne! (".("lui qu'ellt' avait si odieusouK^it épouvanté avait disparu. C'est elle qui toml)a à son tour sur la pierre froide ; c'est elle qu'il fallait relever et pr)rler dans son lit, sans connaissance.
Dans la miit. elle quitta ce lit de douleurs; elle erra dans son appartement; elle voulait écrire ii Grangeneuve : elle chercha long-temps du papier, des plumes, qui échappaient à toutes ses recherches. Ses recherches étaient sans suite, abandoimées. reprises, distraites. o\ resseniblaient à un cauchemar. Elle ne savait plus ce qu'elle implorait. Enfin, à force
de dérangemcns, d'agitation et de désordre, elle fit tomber à ses pieds des diamans. des perles. Elle comprit aloi's les sentimens de Grangeneuve, et Timpossibilité de le désabuser jamais. Elle les considérait à la lueur de sa lampe, pàlo et les cheveux hérissés, ces trésors qui, venus du meurtre, s'en allaient à la corruption. Elle portait ses deux mains à. son front, tantôt comme une personne qui voudrait retirer un poignard de la plaie, et tantôt ressaisir un objet égaré. La raison Tabandonna ; le délire s'empara d'elle : il fallut la reporter encore une fois sur une couche brillante, et l'on désespéra long-temps de ses jours.
— Il y a long-temps que vous n'êtes sorti, monsieur, disait madame Imbert au plus ancien et au plus choyé de ses pensionnaires. 11 faut chercher quelques distractions. Le docteur a deviné que la cause unique de votre malaise était l'épaississement du sang, les fondions du foie devenues difficiles ; un peu d'exercice, et l'équilibre se rétablirait. Il me semble que vous n'allez plus à la Convention nationale.
— Madame, dit Grangeneuve qui n'avait rien entendu de ces pai'oles, je désirais savoir s'il n'elait pas arrivé quelque lettre pour moi.
La digne hôtesse, que rincohérence d'une réponse n'était pas capable de déconcerter si vite, et qui se mêlait de politique, parce qu'elle logeait des députés, poiirsui\'it :
— Ils ont donc proclamé la républiqne? Dieu veuill'^ que le pays soit déjà assez intelligent pom- comprendre la différence qu'il y a entre faire ses affaires, et payer des intendans royaux pour se ruiner et se déshonorer. Nous sommes assez vieux pour ne plus imiter les enfans de famille ; mais pourquoi cette proposition a-t-cUe donc passé par la bouche d'un Collet d'Herbois"? Il me semble que c'était à vous autres Girondins à prendre l'initiative : c'est à votre ami Vergniaud, par exemple, que j'aurais voulu entendre soutenir la thèse. C'est égal, ils ont voté à l'unanimité.
— J'y étais ! dit Grangeneuve.
Mais pour un moment tiré de sa rêverie, il revenait bien vite à la pensée qui battait comme la lièvre contre ses tempes. La malheureuse ! se disait-il à lui-même : celte action est exécrable et lâche. Elle a renoncé à tout charme et toute séduction à mes yeux. Je l'aimerais mieux perdue qu'odieuse. Je ne puis pas même la regretter. Que n'ai-je fini avant elle ? Que n'est-elle morte elle-même ! La mort enveloppe et purifie tout dans ses voiles : je pourrais du moins la pleurer.
Quand on s'est accoutumé au bonheur, et qu'il faut n'aimer plus tout à coup ce qu'on a tant aimé, quel désert que lo monde ! N'est-ce pas que la nature est triste, le ciel de plomb ; que les fleurs n'ont plus de parfum , que la rivière parle de suicide '? Et tout cela était beau parce qu'elle mentait. Elle a cessé de mentir, tout change. Une fausseté de moins dans l'univers, l'nnivers est désenchanté. Et s'il faut sentir à chaque instant qu'on a eu tort d'être heureux ; s'il faut rougir au lieu de regretter, s'il faut associer la mélancolie aux remords, quel supplice !
Toutefois, Grangeneuve n'avait pas enduré ce mal pendant les premiers jours : la colère l'avait soutenu. La fierté est un consolateur, et le mépris un contre-poison. Il était fort. Il se félicitait même d'avoir recouvré sa liberté, il errait avec complaisance dans les lieux publics, il se montrait avec orgueil à ses amis. Pourrait-on, se disait-il, aimer un être vil sans le devenir soi-même ? L'amour et le mépris sont-ils compatibles? Elle ne voulait la retraite ni le travail, où donc établir sa confiance en elle?
Placez donc voire bonheur sur les caprices d'un tel caractère I bâtissez donc sur des roseaux fragiles, sur les vapeurs impures d'un marais sans fonds ! L'amour créé pour élever ne peut pas avilir. Elle a fait spéculation de son cœur, et trophée de sa honte; elle eût bientôt calculé sur la mienne. Voyez : elle a tout empoisonné autour de moi. De qui sa fausseté ne nie fait-elle pas douter maintenant! Je ne vois que mensonge dans l'univers entier ; tout me devient suspect : les plus honnêtes gens, les renseignemens les plus sijnples. 11 me semble que chaque objet qui m'entoure conspire à m'abuser et à m'abaisser. Non , ce n'est pas parce qu'elle est inconstante que je ne lui pardonne point, c'est parce qu'elle a menti.
N'y a-t-il d'ailleurs au monde que celte femme que l'on puisse aimer? Mais pourquoi aimerais-je ? il ne se cachait que dangers . pleurs et honte au fond de celte impossible liaison. Que je suis heureux qu'elle soit brisée ! Si elle m'a trompé d'ailleurs, je n'en ai pas l'absolue certitude , et l'amour-propre est encore à couvert, il était temps.
Ah! pauvre fou, qui te crois guéri parce que tuas rencontré une heure de sonnueil , parce que tes amis t'ont entraîné à un dîner chez Yénua ; parce que tu t'es surpris à sourire, comme si on ne riait pas quelquefois pour ne point pleurer. L'idée de son innocence a passé par ta tète ! je viens de ('entendre, au milieu de tes plaintes même, prononcer le mot pardonner. Tu le disais, à la vérité, pour t'en défendre. Confie-moi combien de temps durera la colère; combien de jours, esclave échappé, tu te promèneras libre, loin du sol qu'il faut revenir arroser de tes pleurs. Quel longueur a ton vol, pauvre oiseau qui es rcteiui par un fil ?
Tantôt il se disait :'n faut rompre, dussé-je en mourir, et elle aussi. Mais qui m'assure qu'elle souffre, qu'elle s'aperçoit seulement de mon départ , si sa colère est maintenant passée ? Le silence qu'elle garde avec moi n*esl-il pas l'aveu de ses torts, la confirmation de l'infamie ? Je lui sais gré du moins de cette franchise; il y a de la pudeur dans la cruauté de son oubli. Mais s'il avait besoin de consolation, d'appui, cet êlre faible ! Non, il n'y a point de milieu avec elle : l'idolâtrer, ou la haïr. Sa destinée est d'être une fille ; nul ne peut résister à sa destinée; sa propre volonté et mon dévoûment n'y peuvent rien ; qu'elle s'accomplisse. Je n'y veux plus penser. Vue de loin, celle femme est odieuse ; le souvenir est impraticable avec elle; il esi une torture, il est ma condamnation infamante. .\h ! je ne souhaite pas à mon plus morlcl ennemi d'apprendre jamais ce qu'il y a d'affreux à se sentir épris d'une fenune qu'on méprise, qui dégrade au lieu d'anoblir, abrutit l'existence au lieu de la doubler : c'est le supplice de Alezence, c'est un vivant enchaîné à un mort î
Et puis tantôt il ajoutait : La pauvre créature! ils ne l'ont point aimée, ils l'onl corrompue ! Ses défauts sont des autres, et ses qualités sont d'elle. Il n'ont usé que de ses charmes, et il lui on laissé ignorer son âme. Ils ont touché à ce trésor, comme on joue un instant avec un enfant, un meuble futile, un oiseau rare et gracieux. Qui l'aimera comme je l'ai aimée? Où retrouvera-l-ellc ce bonheur ù jamais perdu, ce dévoûment inépuisable? Hélas! elle me l'a n^ndu quelquefois ce dévoûment; c'est une ingratitude, après tout, que de dénigrer le passé ; car plus l'on va dans la vie, et moins vaut le caur. Elle m'a aimé, celle-là ; elle m'a donc donné tous les trésors de la terre ! Se priver d'un jour de bonheur, mais c'est d'un fou : sont-iLs si communs ces jours-là? ei pour les ramasser, suffit-il qu'on daigne s'incliner sans effort ? Elle a fait un acte de folie ou de méchanceté, c'est vrai ; mais puis-je hésiter entre ces deux explications de sa conduite? Leur cerveau est si frêle, 'M leurs nerfe si mobiles! Qui serait pur dans la vie, si on coniiaissail toutes les actions? Qui passerait pour raisonnable, si tous les monvemens du cu'ur élaien<
Îénetrés ? Ilelas! s'observer soi-même, n'est-ce [)as apprendre à être icn indulgent pour les autres !
GRANGEKEUVE. 107
II reçut enfin une lellre dont la suscription le fil pâlir. Quelle puissance que la seule vue d'une écriture ! Qu'est-ce donc qui se cache d'impérieux ou de suppliant, d'espérance ou de deuil, à travers ces signes bizarres et presque imperceptibles? à travers cette banale façon de reproduire la même adresse, et de formuler le nieme nom? Une letiVe! ce serait le plus précieux trésor et lapins divine des invenlions de l'homme, si rinlirniité de sa nature ne s'attacliait encore à ce moyen de reproduire la pensée. Mais avez-vous bien calculé la chance des intervalles entre Taciion de l'écrire et celle de la décacheter? Cette expression de lame, elle est franche peutêtre, quand elle s'est traduite en caractères rapides : qui vous répond de l'emploi du temps écoulé? On vous aimait quand on a écrit; rien n'a-t-il pu changer quand vous venez h en apercevoir le témoignage? Celte lettre n'a-t-elle pas pu, dans sa route, en heurter une aulre qui a modifié, changé, bouleversé toutes les résolutions exprimées là ? Pendant que vous parcourez avec lenteur et amour l'expcfnsion des sentimens d'iiier , d"il y a huit jours peut-être, qui sait si la main qui l'a tracé n'enlr'oiivre pas à la même minute un papier par qui on vous oublie ? Qui dira qu'au moment où vous recueillez le sennenl d'être fidèle, on ne le rompt pas à cent lieues de vous? et quand on pense qu'il y a des âmes qui espèrent s'entendre et sympathiser sur les deux rivages de la mer, sous le double ciel des deux mondes : misérable crédulité du cœur !
« Venez : j'ai manqué mourir; et je ne dois peut-être le bonheur d'avoir échappé au danger, si c'est là un bonheur, qu'au désir que j'avais de vous revoir et de vous demander pardon. Je me suis retenue à la vie à cause de cela : ne refusez pas un mouvement de pitié à une personne, allez, bien malheureuse! Il ne s'agit plus du passé, il ne s'agit plus d'expliquer les apparences. Je suis coupable parce que vous l'avez cru. Que sont les faits? le cœur est tout ; vous m'avez refusé crédit dans le vôtre : vous avez eu raison; je n'avais d'innocence que votre amitié. »
Deux sentimens assaillirent à la fois Henry, à la lecture de ce billet. Sa seconde remarque fut qu'il était daté de la veille, déposé de la veille à son hôtel ; car il était allé passer un jour à Versailles pour tromper le temps et distraire sa pensée unique. Il en tira la conséquence qu'il fallait se rendre au plus vite chez Adeline, dont l'écriture était mal assurée. Et sa première impression avait été qu'elle ne se défendait pas môme d'avoir reçu les hommages de Lacombe.
— Tant mieux ! se dit-il ; elle ne sera plus maintenant dangereuse pour moi.
Il ne s'avouait pas cependant qu'il eût été inconsolable et furieux, s'il lie lui était pas resté une ressource d'en douter encore ; il ne s'avouait pas que le secret de l'espèce de quiétude qui venait de se glisser dans ses sens, était l'effet de l'assurance reçue qu'où pensait à lui et qu'on l'aimait toujours. Sa tendresse et sa vanité étaient à demi satisfaites. Il se sentit dilaté; et si la bonté naturelle de son cœur ne l'eût porté en hâte vers le lit d'un malade, il eût volontiers ajourné, maintenant, le moment de revoir Adeline. Et pourtant c'était là l'unique besoin qui animait toutes ses pensées , cinq minutes avant d'avoir reçu sa lettre ; c'était l'incessant désir qui palpitait dans toutes ses veines. Oli! que l'égoisme le plus délicat est encore dur ! et que la sécurité est ingrate !
Le cœur lui battait en remontant cet escalier dont chaque marche retraçait pour lui un souvenir, soit d'enchantement, soit de douleur. J'ai bien fait de céder , pensait-il ; jamais une femme qui a partagé une fois mes peines ne me sera indifférente à ce point, qu'elle puisse m'appeler en vain auprès du lit où elle souffre. Et puis elle se consolera plus vite. J'ai besoin de sa tranquillité d'esprit pour recouvrer la mienne. Il ne faut pas mettre à ces sortes de choses une solennité qu'elles n'ont pas. La solennité aggrave les chagrins; l'importance qu'on met à ses maux en fait toute l'intensité. Hélas ! quand je me serai défait de celte pensée, que restera-t-il donc dans
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la vie? qui m'aimera ensuite? Pour moi. je sens bien que je n'aimerai plus : mon cœur est épuisé; le rêve d'aimer est Uni pour moi. Il me restera la vieillcsso : je l'appellerai à mon secours. Il doit être heureux et sage ce temps de méditation et de paix profonde.
Et il sonna...
S'empêcher d'aimer. pau\Te aveugle ! Peut-on s'empêcher de vivre ? Ces deux maux-lii n'ont qu'un même remède.
La personne qui vint h sa rencontre, c'était Quenotte. Aux marques de l'étonnement de Henry à la retrouver, elle répondit par un gracieux sourire, mitigé par un salut respectueux; et, lui montrant la chambre d'Adeline :
— On vous attend, dit-elle. .le suis obligée de faire, pour les intérêts de madame Gravier, une longue et interminable course; je vous confie la malade ; vous pouvez lui rendre le repos.
Elle referma la porte sur ello-même en s'éloignnnt, bien sûre que le manque seul de tout avertissement sur cette visite, apprendrait à sa bienfaitrice quel était le visiteur.
Henry pénétra avec lenteur dans cet appartement témoin si souvent de ses félicités. Adeline n'élait point levée encore. Il y a aux lieux où l'on a souffert, une certaine amitié de l'air, une hospitalité des murs, une intelligence avec tous les objets qui vous entourent. Voyez si le regard de votre tristesse ne connaît pas de préférence le plafond de cette haute chambre, les ressauts de la corniche unifnrme. les reflets d'or de ces cadres à gravures noires; et si le contentemeiit histinclif ne s'en va pas jouer avec la mousseline brodée des rideaux pour laisser entrer le soleil, entrevoir les fleurs de la tenasîe et les moineaux effrontés qui jouent au jnilieu d'elles. 11 n'y a que ces demeures de transition , ces maisons que vous traitez en auberges, qui ne contractent avec vous aucune sympathie.
Henry posa son chapeau sur le piano fermé. Adeîine ne prononça pas plus que lui une seule parole; et il ne s'aperçut qu'elle était infonuéc de sa présence qu'à la fréquence un peu plus oppressée de sa respiration.
Au bout d'un certain temps, elle pleura. Sa tête s'était perdue à moitié sous la couverture légère qui l'enveloppait : un de ses bras reposait autour de sa tête comme une couronne, et les doigts blancs et effilés qui retombaient sur son front, étaient agités d'une convulsion imperceptible. Grangeneuve les touciia de sa main; il échappa à la pauvre femme un sanglot. Il posa sur son front ses lèvres, et tout le corps de la malade se raidit sous une contraction nerveuse.
— Allons, enfant, dit l'homme qui voulait paraître supérieur à son émotion, et déguiser, sous une protection généreuse, sa propre faiblesse; allons , ne pensons plus aux choses du passé ; nous avons tous quelque tribut d'erreur à payer, .le viens vous aider h guérir ; il faut prendre la vie pour ce qu'elle est. voyez-vous : une froide et assez maïuaise plaisanterie. Ne nous blessons pas l'un par l'autre, etcssayonsplutôtdenous servir d'appui et de consolateur.
Ce ton. tout à la fois grave et dégagé, déconcerta Adeline. Elle avait le cœur plein de remords : des mots de repentir , de tendresse et de pardon erraient sur ses lèvres; elle les renferma.
— Vous êtes toujours bon, dit-elle avec froideur, en se soulevant péniblement sur son coude , et laissant voir, sous ses yeux demi-baisses, un cercle bleu qui n'attestait pas moins la fièvre que les gerçures do S3S lèvres.
Grangeneuve avait fait le projet de changer tous ses rapports avec celle fenmie ; car il n'avait pas cessé de la croire indigne d'amour. Il venait avec deux motifs inconciliables : donner des paroles bienveillanles et recev(jir les impressions qui décident à la rupture : être cruel envers lui et bon avec Adeliue; la consoler et la haïr. Enfin, il venait braver
GBANGENEUVE. 109
l'objet de son culte, renverser l'idole, s'avilir s'il le fallait lui-même pour tuer à jamais ce qu'il appelait son ennemi : son cœur.
— Je ne mettrai, dit-il, qu'une condition h ce que vous demandez, Adeline. et ce qui est pour moi un si grand plaisir : vous rendre visite; c'est qu'il ne sera plus question ici désormais ni de récriminations ni de chagrins. Ce qui existe existe ; se battre contre l'irréparable, est fou comme d'attaquer les moulins à vent. Point de donquichotisme. Vous êtes née pour plaire et ponr cliarmer, pourquoi vous mêler d'autre chose? Pourqnoi essayer les affections qui peuve'nt obscurcir le teint pendant, quelques jours, et ébaucher des rides ? Je me souviens que vous me reprochiez un jour avec amertume de vous avoir fait maigrir. Je ne veux plus encourir ce reproche et commettre le crime de lèse-beauté.
Adeline le regarda sons répondre.
— Que faites-vous donc, poursuivit-il ; sur une table de nuit, de ces joujoux singuliers ?
Et il montrait de très petits pistolets, de l'espèce de ceux dont le canon se dévisse pour recevoir la charge, ei dont la détente, enfermée dans la batterie, est ainsi à l'abri de beaucoup d'imprudences et de maladresses.
— C'est un présent de vous, répondit Adeline.
— Je m'en souviens; je vous les offris, je crois, le lendemain d'un jour où vous vous croyiez un habile artilleur, pour avoir rencontré le but au premier coup ; mais je me s^xiviens aussi que vous en avez tiré plus de mille depuis, S;Uis retrouver le même bonheur.
— Je tirais de trop loin , apparemment , dit-elle.
— Mais je demande ce qu'ils font là près d'un malade?
— Ils me rappelaient votre souvenir.
Grangeneuve , qui avait reposé sur le marbre i'arme qu'il avait touchée, voulut la reprendre, alin de s'assurer qu'elle n'était point dangereuse. Déjà Adeline avait tout fait disparaître siu- un rayon d'armoire pratiquée dans son alcôve.
— Je no vous demande pas, dil-elle . voulant prendre à son four une contenance indifférente, quelles distractions ont occupé vos loisirs depuis que je ne vous ai vu. Quand on a. comme vous , des veuves à consoler, et de riches projets de mariage en tête...
— Ah î vous avez revu Lacombe , dit Henry avec un accent de gaîté dont il ne put déguiser la fausseté et l'amertume.
— Je ne l'ai pas revu, dit Adeline; je ne l'ai pas revu encore ; mais il m'a écrit. Je le verrai bientôt : j'ai le dessein de le faire venir ici même. car je lui dois compte de l'emploi de sesdiamans.
— C'est fort juste , dit Grangeneuve.
— Et pourquoi lui en voudriez-vous, monsieur, ajouta-t-elle, de m'avoir entretenue de vous , de vos intérêts les plus chers ? Je dois aux renseignemens qu'il ju'a donnés toute la justice que je vous rends maintenant, et l'indulgence dont vous aviez besoin peut-être pour avoir été si dur et si impitoyable envers moi , dans votre résolution de me quitter l'autre jour. Mais quand on va épouser madame Duvillars... quand une baronne , millionnaire , vous offre sa main...
Henry partit d'un éclat de rire dérisoire, qui choqua d'abord , et lit. quelque plaisir ensuite à la jeune femme.
Henry la contemplait alors. Jamais il ne l'avait trouvée si séduisante d'abattement et de langueur, depuis le jour où . prolitant peut-être de son trouble et de sa faiblesse, il avait reconquis uu bien qu'il tenait originairement du hasard.
Il sentait avec dépit renaître la dép;^ndance contre laquelle il se débattait. La chaîne des sens se renouait pour lui ; il eût voulu, pour la première fois de sa vie , pouvoir accomplir une de ces actions de brutalité que suit la liberté, le vœu , le besoin immédiat de fuir la complice;
110 gbangeneuveJ
il eût voulu tomber au rang des brûles, pour échapper aux toufmens de l'homme de cour.
— Je m'en vais . dit-il . brusquement ; et il reprit son chapeau avec une sorte de violence nerveuse dont Adeline ne pénétra pas le secret. Elle jeta un cri de douleur et voulut se précipiter pour le retenir.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? dit-il d'un ton indifférent et qui affectait la bonté. Je reviendrai vous voir... demain , après-demain , au premier jour.
— Non. restez! Ma vie s'en va quand vous me quittez , dit-elle; si vous saviez dans quelle angoisse j'ai passé les jours et les interminables nuits qui ont pesé sur moi pendant votre absence î
— Mais... je puis gêner ici quelqu'un.
— Vous ne le croyez pas ! dit Adeline avec plus de désespoir encore que de pudeur blessée.
— Et puis, ma chère , ajoula-t-il, je ne me crois pas insensible. Je ne suis pas de marbre . à ce qu'il me semble. Rester près de vous, tenir vos mains, aspirer votre haleine, savez-vous si ce bonheur d'hier n'est pas un supplice aujourd'hui ?
— Ah ! pitié . dit-elle . ne me montrez pas quelqiie pensée qui nous ferait honte à tous deux. Ne dites pas , ne témoignez pas que vous vouliez jamais m'asservir à la bassesse et à la complaisance. Vous vous haïriez autant que moi.
Il le voulait, la haïr ; il l'espérait ; c'était encore une fois là le but secret de sa démarche ; c'était surtout afin d'obtenir ce résultat qu'il était à ses côtés.
— Enfantillage et bégueulerie! reprit-il, après un moment d'excitation contre lui-mèiKe. Tenez. Adeline, voulez-vous que je reste ? voulez-vous surtout que je revienne souvent vous voir? Eh bien! convenons qu'il n'y aura plus désormais de déception et de luécomptes entre nous. Donnonsnous franchement pour ce que nous sommes : vous, pour une femme irrésistible; et moi pour un fou amoureux, ilalheur et tort à qui pense enchaîner la beauté : c'est l'astre qui luit pour tous et qui n'appartient à personne. Je ne crains qu'une chose, c'est d'être trompé : je ne prétends plus être dupe. Soyez sans feinte comme je serai sans jalousie ; bonne enfant connue je serai philosophe. Je vous adore, jua belle Adeline! je ferais la cour... non pas à madame Duvillars, mais à trois femmes h la fois, pourvu que vous voulussiez prêter à l'une vos yeux, à l'autre votre esprit, vos pieds d'enfant à la troisième. On vous offre des présens et de l'or : on a raison ; vous méritez toutes les richesses de la terre ; aucune d'elles ne saurait payer vos charmes, ni égaler la moitié du bonheur que vous pouvez distribuer en échange...
Il s'approchait d'elle avec fureur, puis il s'éloignait par un instinct de délicatesse.
Adehne comprit qu'il y avait de la rage dans ses paroles et dans son action. Elle essaya de parler, il était hors d'état d'entendre. Il ne conservait qu'un instinct : celui de fuir. 11 ouvrit la porte. La pauvre femme se précipita à ses pieds dans l'imprévoyance et tout le désordre irritant de sa nudité. Il la prit ; il la reporta vers sa couche, la couvrant de baisers, mordant ses cheveux, dévorant tout ce corps flexible et brûlant.
— A toi mes jours! lui disait-elle : reste avec moi, ou tue-moi, mon pau\Te ami!
Un quart d'heure après, la porte de l'appartenicnt retentissait avec force derrière Grangeneuve. Il se sauvait. Et Adeline trouvait sur lo marbre de son somno un assignai de cinq cents francs que le fugitif avait déposé.
Elle n'hésita p<iint dans sa résolution.
ilenry cette fois s'était arrêté comme frappé de vertigo sous ses fenêtres : ircom[>arail son action indigne h celle qu'il avait tant blâmée; i
GRANGENEUVE. Ul
la trouvait plus odieuse. Il se félicitait, par une inspiration infernale, d'avoir fait ce grand pas dans l'avilissement ; il s'était vengé de lui. Puis il voulait reionrner sur ses traces pour abjurer cette abominable vengeance... Il fut étourdi par un coup de feu.
Il renionte, brise la porte : Adeline était sanglante. La balle, un peu détournée par le tremblement de la main, n'avait pas entamé la tête, jnais elle s'était logée dans l'épaisseur des chairs de l'épaule, et la vic-î time gisait sans connaissance.
Etrange sentiment, qui de rien crée tout, raison et folie; chimère fé^ conde en tourmens, passion vaine et sérieuse, chaos informe d'illusions brillantes, affection qui soulage et opprime ; illumine, obscurcit, brûle et glace, tue et ranime le cœur ! Oîi est-il, dit Shakspeare, le mortel qui, connaissant l'amour, ses trahisons, ses peines cruelles, voudrait, au prix du séjour du ciel, risquer encore une fois le malheur d'aimer?
— Eh bien! docteur, disait une heure après Grangeneuve, que pensezvous?
C'était un vieux, docteur à la main tremblante et aux yeux armés de lunettes. Il ne se hâta nullement de répondre.
Lorsque Henry avait vu revenir à la vie sa maîtresse, et qu'il se fut; hien assuré, en essuyant la blanche et douce épaide, qu'elle seule ayant été atteinte, la blessure ne pouvait être mortelle, il repoussa l'idée d'appeler le jeune chirurgien Larrey, qui demeurait à peu de distance, et il envoya en toute hâte quérir le bon M. Jouvencel. C'était l'honorable doyen de l'école des Dussaulx et des Barthès.
Pour Adeline, elle s'était crue morte. L'explosion avait troublé sa faible tête. Elle crut, en rouvrant les yeux, non pas reprendre ses sens, mais ressusciter; mais paraître devant Dieu.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, vous le savez bien, que j'étais innocente! Le front de Henry s'inclina, à ces paroles, sur le front d'Adeline ; elle
avait voulu le presser de ses deux mains, mais un cri de douleur lui était échappé.
— C'est égal, avait-elle murmuré, cela vaut encore mieux que le ciel !
— Yoyez-vous, dit le docteur, voilà la balle extraite, et très complètement; mais il reste encore quelque chose.
— Donnez ce plomb ! dit Grangeneuve, il ne me quittera jamais.
— Il reste encore au fond de la blessure je ne sais quel objet flexible, un corps étranger, un lambeau de chemise, ou la bourre du pistolet. Il faudrait que madame eût une minute de résignation.
Grangeneuve pâlit; Adeline se prit à sourire, et de sa main droite écarta chastement elle-même un peu de la batiste qui gênait la douloureuse opération de sonder.
— Ma pauvre amie! disait Henry, quelle atroce épreuve !
— Ta main dans la mienne : je ne sentirai pas le docteur.
L'acier s'introduisit entre les chairs, les chairs s'élargirent ; et tout était fini qu'on n'avait rien entendu pendant ces trois minutes, pas même une respiration d'aucun des personnages : seulement un froissement léger des dents d'Adeline.
— Voyez ceci, dit orgueilleusement le docteur : c'était d'autant plus difficile h entraîner que la trame en est très fine et presque insaisissable-
Il posa la bourre sur le marbre blanc. Que devint Grangeneuve en reconnaissant, malgré les déchirures ensanglantées, un lambeau de cet assignat qu'il avait laissé sur la table.
— Maintenant, et avant de poser l'appareil, dit M. Jouvencel embarrassé, il serait bien à propos de purger la plaie. Mademoiselle, ajouta-t-il en se toumant vers la femme de chambre, vous qui avez la bouche si fraîche, et qui paraissez si dévouée, vous sentez-vous le courage...
H2 GRANGENEliVE.
Ouenoltc approcha; mais elle n'avait pas exprimé encore sa bonne volonté, que déjà les lèvres de Henry reposaient délicatement sur la blessure. Il buvait ce sang qu'il aurait' voulu épargner mille fois au prix de tout le sien.
Je suis content, lui avait dit en sortant cl à l'oreille le docteur. Dieu
veuille nous préserver de tout accident imprévu. Nous allons voir comment se passera la lièvre; mais ce serait bien du malheur, si nous avions maintenant à combattre le tétanos ou la gangrène.
L'expression de cette sécurité lit frissonner Grangeneuve.
Pendant que ces choses se passaient, de terribles événemens politiques marchaient vers leur issue. La convalescence d'Adeline n'occupait pas si douloureusement la pensée de Henry, n'absorbait pas si complètement les facultés de son cœiu-, qti'il ne lui restât une sollicitude profonde pour les maux de la patrie. C'est là le propre des âmes grandes, que d"è(re ouvertes h toutes les impressions qui mènent à soufirir. Grangeneuve haïssait profondément la royauté. 11 la jugeait incompatible avec tout avenir de gloire et de paix intérieure pour la l'rance ; mais le sort de Louis XVI le touchait. 11 avait pitié de celte haute dupe, de cet homme qui avait été sans probité peut-être h son insu. Et on allait le juger ! le temps approchait où. du haut de son siège de jacobin. Barrère devait dire • « Louis, la nation vous accuse. » Qu'y avait-il de commim entre la nation et Barrère?
Toutefois , le gouvernement nouveau . si solennellement désavoué en juin par ceux qui l'établirent un mois après, n'éprouvait aucune réclamation et aucune résistance. Les autorités qui avaient protesté contre lui, en faisaient exécuter tous Ips actes. Les royalistes s'étaient cachés; les courtisans avaient fui : ils s'éloignaient d'un maître que la contagion du malheur avait touché. Seuls, les paysans du Bocage commençaient à gronder sourdement, et les Prussiens ravageaient nos provinces. C'était en présence des rois victorieux , c'était à quarante lieues de leurs camps , que la république avait été fondée. L'Europe entière n'avait pu lefuser un sentiment de respect à la résistance qu'opposaient subitement de si jeunes soldats.
Chaque fois que Henry "revenait de l'Assemblée, Adeline oubliait tout pour l'interroger lui-même avec sollicitude. Puis les soirées se passaient auprès d'elle : tantôt il lui faisait la lecture, tantôt il lui expliquait quelque document élémentaire; il eût voulu, non pas éclairer davantage l'esprit de la jeune femme, mais l'épurer par l'étude. «Aimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi. »
Ce qui l'avait importuné constamment, ce qui avait fermé pour lui l'espoii" de tout avenir, c'était cette inactivité dont Adi'linc avait l'infirmité. H s'était bien dit que l'attrait de se faire admirer, courtiser, pouvait remplacer, auprès des esclaves que notre société a faites, et quand elles sont condamnées à être belles , un besoin de distraction qui se fait sentira l'autre sexe; que c'était là l'exercice de leur esprit et de leur vie sédentaire, comme il nous est nécessaire, à nous, de sortir, d'aller au club, de monter à cheval ; que l'encens des éloges remplace les vapeurs du café; que les désirs excités, les préférences conquises sont leur orgie comme nous avons les nôtres; mais avec celle idée d'éternel di'sœuvrement , aucune sécurité ne pouvait s'établir. H pensaii à celte philosophique expression du peuple, qui a coutume de dire que la paresse est la mère de tous les vices.
Pour Adeline, elle était touchante d'abandon et de douceur durant une convalescence qui se prolongea. Il fallait la voir, le bras en écharpe, s'appuyant sur « son tyran », comme elle osait appeler le plus dévoué des bon, mes, afin d'essayer ses premiers pas, et aller ensuih; jusqu'au spiendide jardin de Moiisseaux, qui fleurissait à quelques toises de sa demeure.
GRANGENETJVE. 113
— Je me fais des jardins d'Eden, disait-oUe une fois, une image absounienl pareille à celle que présente cet enclos désert.
— Pourquoi, dit Grangeneuve, étail-ce le paradis ?
— Parce qu'il n'y avait là que deux; personnes, dit Adeline. Heureux comme le pâtre qui s'endort sur le Vésuve, ou le matelot au
sommet d'un màt, Henry n'eilt changé son sort pour le destin d'aucun mortel. Il n'entrevoyait plus dans l'amour qu'un se û crime : l'indifférence; et il s'en croyait à ra])i'i. Mais que ce délire Ir. rapide! Quand le présent et l'avenir le rassuraient un mom^n.t, qu'avez- vous fait de la vie passée? demandait-il h sa maîtresse. Et rentrés sous !;• toit, durant ces longues heures oii l'àme se tord sur elle-même; oii, plutôt que de dormir, le serpent se blesse de son dard, il attendait une confiance éternellement différée.
— Je n'ai vécu que depuis toi, disait-elle : que l'importe une e\:i3tence qui n'était pas commencée? Vi'ux-tu savoii* que je suis née presque orpheline? que j'ai été recueillie par une femme, une parente éloignée, qui n'avait de son sexe qu'une certaine bonté de cœur? Li pudeur et la réserve desmauière-; étaient, h elle, aussi étrangères qu'à ces sauvages de l'ancien Haïti qui marchaient en tous lieux sans ceinture. Elle avait une maison où sa grande fortune attirait de hauls personnages ; elle voulut, par un attachement sincère pour moi quand j'eus quinze ans, par une pitié vigilante pour mon sort à venir, m'attacher à l'un de ses principaux amis, me donner à un protecteur. Si elle n'avait pas eu un fils naturel, je crois qu'elle m'aurait fait innocemment son héritière. Je pense même qu'elle m'eût mariée à ce fils, s'il n'avait é:é plus jeune que moi d'un assez grand nombre d'années; mais, dans l'impossibilité de suivre cette idée, elle prit soin de m'établir, à sa fat;on, et avec un désintéressement aussi pur et une ardeur a'.issi infatigable qu'une mère peut les avoir pour seconder la vocation religieuse de sa fdle unique.
Elle avait jeté les yeux sur un fermier-général, M. de Fondville. Grangeneuve redoubla d'attention.
— Et je me souviens que le premier jour où je le vis, elle m";rvait placée à table à ses cotés, avec la recommandation d'être bien aiiiKible. Elle s'aperçut, pendant le long dîner, que j'éiais si distraite et maussade, que le bon vieillard, embarrassé de sa contenance presque autant que je l'étais de la mienne, ne trouvait pas l'occasion ou le courage do m'adresser la parole. Quand on passa dans les jardins, après le dessort, ma tante m'appela a l'écart; et avec l'accent du reproche amer que j'aurais pu m"altirer pour la plus grave inconséquence :
— Comment, mademoiselle, me dit-elle, c'est ainsi que vous vous conduisez! pas un mot de prévenance, une gracieuseté pour ce pauvre Fondville, un millionnaire! Mais que veux-tu donc devenir, malheureuse? quel sera ton sort? quelle carrière prétends-tu suivre? à quoi songes-tu, grande indolente? A votre ûge, mademoiselle, j'étais l'appui de ma famille.
Le bon financier eut pitié de l'enfant. Il me fit passer pour sa nièce, me garda peu de temps, à la vérité; mais il avait pourvu à lua fortune avant la mort qui le surprit bientôt. Ce n'est pas sa faute si je suis restée pauvre !
Grangeneuve avait fait effort pour ne point marquer son trouble, car Adeline défigurait une importante partie de la vérité.
— Et ce conunencement de la vie vous a vouée à l'indifférence, dit-il; vous n'avez jamais pardonné aux hommes de vous avoir imposé la nécessité de leur plaire? Aussi me semble-t-il que vous ne m'aimez souvent que par reconnaissance ; vous m'aimez d'être aimée, mais non par vousmême; c'est mon reflet que vous me renvoy(>z. Moi, je me surprends à te chérir comme on aime parfois un enfant, l'enfant qui vient presque de naître. On force ses miins à vous caresser; vous les lui ouvrez ave?
114 GR.VNGF.XELVE.
peine sur voire visage. \'ons leur imprimez un doux niouvemenl , et vous remerciez riunncent qui ne sail rien.
— Surtout s'il ne vous a pos un peu égratigné, n'est-ce pas? répondit Adeline.
Ingrat! ajouta-l-cUe avec une autre inflexion de voix pleine d'ardeur et de dédain ensemble: quand mémo j'eusse été étouffée dans mon germe, je suis restée femme, le savez-vous bien; et il y a plus de puissance d'aimer dans le cœur d'une seule fennne que...
— Point de blasphèmes, interrompit Henry en la serrant sur son cœur.
— Il est vrai, reprit-elle, que si je ne hais pas votre sexe tout entier, il y a quelque vertu de ma part. Si les hommes ne me sont pas en égal mépris, ce n'est pas leur faute. Il y en a de si misérables! Tenez, poursuivit-elle , pour changer un peu de sujet , sans changer de mauvais sentimens, laissez-moi vous conlier que j'attends Lacomb(> ici dans une heure. Grâce à Tintelligence de ma bonne et fidèle Louise, je suis en mesure de le recevoir. Je voudrais vous faire assister à la conversation qui va s'engager; mais sans qu'il put vous voir. Ayez pour moi cette condescendance: tenez- vous silencieusement dans la chambre voisine, et écoulez.
— Je ne puis, ma chère : il y aurait, de ma part, improbité ou piège: vous n'avez pas réfléchi à la portée de cette action; c'est un mensonge.
Adeline fil une moue d'abord dédaigneuse , et puis par un retour sur elle-même :
— Hélas! dites plutôt que je ne vous comprends pas, soupira-t-elle. C'est un vice d'éducation première, c'est un sens qui ne m'est pas donné. Oh ! il y a bien plus de mensonges au monde pour vous que pour moi. Faire ce qui est utile, c'est donc mal? Avouer ce qui blesse, c'est donc bien?
— Quelquefois, dit Grangeneuve. Mais nous ferons un autre jour un cours de morale. On sonne à votre porte : c'est l'homme, sans doute, que je ne veux pas rencontrer.
— Louise est chargée de l'introduire dans la petite bibliothèque, ditelle. Laissez-le. le misérable, se préparer à loisir à sa bonne fortune. J'ai besoin d'un papier qui n'arrivera que dans quelques minutes; restez. Avant le breuvage amer, on donne un peu de sucre aux enfans.
— Soyez digne et généreuse dans votre vengeance.
— Je ne saurais vous le promettre, on ne m'a pas enseigné ces choseslà; je ne suivrai que rinslincf de la nature. Dieu ne pardonne pas non plus : Satan l'atleslo. Dieu a fait inconstant l'amour, et la haine fidèle. Pourquoi?
— La colère vous aveugle, enfant!
Elle ne voulut pas répondre.
— Ce que je regrette le plus, poursuivit-elle, d'une existence de pureté que je n'ai pas connue, Icsavez-vous. Henry?('c n'est pas cette déférence publique des sots qu'on appelle la considération ; c'est ce respect que vous impose, à vous autres hommes, la pudeur des jeunes filles bien né-es, cette réserve devant leur candide ignorance. Je n'ai jamais passé près d'une de ces blanches demoiselles qui n'ont pas quitté les yeux de leur mère un instant, et que tout efiarouche coninio la sensitive, sans croire respirer un parfum inconnu, sans me demandi-r par quelles chastes paroles, par quels mystérieux inlerprètes. vous arrivez jusqu'à elles; conmient ftcuvenl leur faire comprendre des sentimens devenus timides et leurs vaux, ces hommes dont le discours et le maintien sont si effrénés auprès <Ie nous. Uujour, mon bien-aimé, un jour que nous serons bien seuls, bien enfermés, bien à l'abri de tout contact avec les semblables, non pas tes semblables . mais les honuues enlin ; un jour que tu m'aimeras connue si j'étais, du ciel même, desiendue vierge dans les bras, n'estce pas que lu prendras ce mainlien avec moi? Parle-moi une fois, je l'eu supplie, couuue un parle à la vertu ; comme si tu re-pectais en moi
un ange ; comme si tu craignais de marquer ton souffle sur un miroir pur. Fais-moi assister à l'innocence qui ne m'a pas été révélée; reportemoi dans un asile où je n'ai jamais pénétré. Entin, monsieur, trailez-moi connue une créature honnête ; tremblez à mes pieds, et laissez-moi vous résister avec froideur. Je sens que j'aurai passé à cette épreuve une heure bienheureuse, si je n'en meurs pas.
Henry sentit se mouiller ses paupières. Il disparut ; ou du moins il s'éloigna des yeux d'Adeline.
Singulière créature! Elle le jetait ainsi incessamment, des hauteurs de la nue dans les profondeurs de l'abîme, et de l'enfer au ciel. Incohérente et bizarre, c'était tour h tour la coquetterie aventureuse et le dévoùment sans réserve; puis le salon et la mansarde: la vestale et la courtisane.
Quand elle rejoignit Lacombe dans la bibliothèque reculée, le sot ne savait pas nettement avec quelle intention on le faisait venir. Il était partagé entre des craintes et des espérances; et biçn que la crainte eût ordinairement plus de crédit sur son àme que tout autre sentiment, il avait osé se présenter; car il était fort intéressé dans la partie. Il avait risqué, comme il le disait en lui-même, de gros enjeux.
— Ma belle enfant, dit -il en voyant paraître la maîtresse de la maison, dont les traits nobles et le maintien auraient imposé à tout autre, nous avons donc été malade? On a fait mystère de votre état : je n'ai rien pu en voir ni en savoir. Mais j'espère que ma lettre aura été plus heureuse que moi.
— J'ai reçu la lettre, dit Adeline. Que vouliez-vous de moi, monsieur Lacombe ?
— Mais c'est plus aisé à deviner qu'à dire, ma belle.
— Encore?
— Ma foi, vous m'embarrassez. Ni vous ni moi, cependant, ne sommes novices, mais...
— Enûn?
— Je pense que vous avez reçu des ambassadeurs qui parlent d'euxmêmes : il me semble qu'ils s'expliquent. Et si vous aviez besoin, charmante amie, de vous rendre compte de ce qu"inspii-e votre personne, il suffirait de vous regarder au miroir.
— Vous y êtes-vous regardé, vous, monsieur?
— Ah ! mauvaise ! mauvaise !
— Ecoutez , monsieur Lacombe : je vais vous confier , sur vous-même et sur moi, des choses que vous n'oseriez pas me dire.
— Peut-être !
— Je vous en défie.
Lacombe approcha galamment, comme pour braver cette menace et prendre une main ou une taille, dans la façon de sa politesse particulière; il rencontra un regard de la jeune femme qui le rendit immobile et muet. On eût dit qu'il avait, de son pied de manant, heurté la couleuvre changeante ou fait dresser la jeune lionne.
— Vous avez cru , dit Adeline reprenant toute sa froideur, vous avez cru, sur quelques propos d'hommes sans mœurs, qu'il suffisait de m'adresser des hommages , pour les faire agréer. On vous a dit que j'avais eu des aventures, et vous avez voulu tenter la vôtre. On n'a pu avancer toutefois que je fusse intéressée ni avare; mais vous vous êtes rendu justice en apportant beaucoup d'or. Ainsi, c'est de me vendre qu'il s'agit entre nous, n'est-ce pas? et vous avez déposé des arrhes.
— Quels noms vous donnez aux choses, petite, et comme vous prenez tout cela !
— Quand je vous disais que vous ne seriez pas si franc ! J'appelle les choses du nom qui leur appartiennent. Oui, Lacombe, il y a des femmes inconsidérées et coupables qui ont pu mériter qu'on les insultât; il y a aussi des prostituées. Je ne vous dirai point que c'est la faute de vos pa-
116 GRANGENELVE.
reils: que c'est devant la victime qu'on prend horreur du bourreau, et sur le cadavre, qu'on reconnaît les coups de l'assassin ; vous ne nie comprendriez pas. Mais je demande pourquoi il y en a, de ces femmes; s'il faut accuser l'effet ou la cause de l'infamie. Si Ton n'achetait pas, qui se vendrait? Elles sont malheureuses ces créatures ! car il y a quelque chose de plus hideux qu'elles : c'est l'homme qui les approche; c'est l'appétit de la brute oppose à la misère; c'est la débauche devant la mendicité.
Lacombe voulut interrompre.
— Ensuite, dit-elle, ces êtres avilis pour du pain, les croyez-vous bien les plus coupables des femmes? Des épouses, non comme la vôtre que vous délaissez par libertinage . mais d'heureuses compagnes d'hommes probes, des mères de famille chargées de l'honneur du mari et de ses enfans, qui, sims frein comme sans nécessité, sans passion peul-ètre. trahissent leur devoir par quelque infâme caprice, ne les appelez-\ous pas «les femmes iionnètes? »el surtout si elles ont conservé quelque fortune? Les prostituées, pourianl, ne trompent point et ne déshonorent pas, monsieur.
Ici , vous venez m'offrir l'appât de vos vices, parce qu'on vous a cité de moi quelques faiblesses! Qui vous a dit le tarif de mes faveurs? Connaissez-vous quelqu'un qui les ait marchandées, achetées, payées? Vous apportez de monstrueuses richesses; que voulez-vous en échange? Mais toutes les pt-ries de la mer et tous les diamans que contient le monde seraient trop peu pour m'obliger à tenir la main dans la mienne! Ah! mi- >:érable! Je n'ai pas offensé Dieu pour qu'il pense h m'infliger. vivante. un pareil châtiment. Sors, risible tentateur; va-t'en, épouvantait! va retrouver ta femelle ; et rends gr;ice à son courage, si l'instinct de la nature ne lui rend pas impossible un devoir que vous avez imposé dans votre imbécile mariage.
Lacombe demeura quelque temps stupéfait. Il osa enfin murmurer un nom , le nom d'un homme de Bordeaux : le Narbonnais. Il avait cru , dit-il... on lui avait assuré...
— Je sais ce qu'on prétend, reprit la jeune femme indignée encore. Nos fautes ne sont pas si multipliées, que l'équité généreuse des oisifs ne daigne encore les tripler. 11 en est jiarnu vous . qui poussent la fatuité lâche jusqu'à se vanter d'une possession dont leur laideur n'a jamais approché. Ainsi, l'homme dont vous rappelez le souvenir, un peintre avorté, n'est-ce pas? une médiocrité qui se croit artiste? se faisait passer, je m'en souviens, pour avoir été mon amant. Il établissait cette invraisemblance sur une révélation qu'il colportait . de je ne sais laquelle de mes habitudes secrètes. Il tenait ce détail d'une femme de cliambre chassée : je m'étais dénoncée moi-même dans un jour de familiarité folle et d'indiscrétion. Voilà la probité des libertins!
— Oh! si Grangeneuve avait pu l'entendre!
Mais l'avarice s'était réveillée la première à travers toutes les autres passions de Lacombe ; et il dit avec un ricanement presque sauvage :
— Tout cela est bel et bon, mon ange. La morale de tout cela est sans doute que nous ne vous plaisions ni l'un ni l'autre. Votre vertu est en nous mieux qu'en vous-même, et sur notre visage plus qu'en votre cœur. Mais eniin... vous avez reçu... des bijoux...
— Qui le nie?
— Vous me receviez un peu moi-même...
— Mon Dieu ! ne me le reprochez pas ; je me le reproche assez.
— D'où venait donc, s'il vous plaît, ce manège de coquetterie?
— Mais d'abord je ne vous connaiss;iis pas connue aujourd'hui. Puis K'. désa-uvrcmenl ! on veut quelquefois changer d'enuui. L'ennui est un tyran si cruel ! Il y a des soirées, voyez-vous, où l'on ferait monter la lanterne magique, où l'on jouerait avec un sapajou.
— Bien obligé. Je crois fort au désintéressement des belles dames, à leur ennui et à leur probité; mais... Aoyons.
Et il tendit la main coHinic pour recevoir ses richesses.
— Pour les colliers, dit Adclino, les pendans d'oreilles et le reste, ils ne sont plus ici.
— Ah ça! balbutia Lacombc, changeant de couleur, la leçon que vous me donnez est peut-être bonne; mais doit-elle me coûter vingt-cinq mille francs? Ces parures les valaient.
— Oh! vous exagérez, honnête homme! elles sont loin de vous avoir imposé un sacrifice de ce genre.
— Enfin , mettons que j'aie su faire les affaires. Encore ont-elles leur prix, et je vous dirai, la belle dégoûtée, connue Chicanneau à son doux, juge : Mais rendez donc l'argent!
— Vous tenez à savoir où sont vos récoltes de septembre?
— Apparemment!
— Le voici.
En disant ces mots , Adoline remit quelques papiers à l'ancien pédagogue, plus interdit que jamais.
— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il en reculant.
— Vous savez peut-être lire, dit Adeline, quoique ce fût votre métier de l'enseigner aux autres. Voyez.
La première feuille que développa le récent agréé à la Montagne , ne contenait que ces mots :
« Nous, soussignés, membres de la Commune de Paris, reconnaissons avoir reçu du citoyen Lacombe divers bijoux dont l'état suit , pour en employer la valeur au soulagement des pauvres veuves de soldats. Mention honoralile de ce don patriotique sera faite au procès-verbal.
^> Signe , HuGtJEMN, Pams, Marat, Lenfant, etc.»
— Maintenant, poursuivit Adeline, et sans laisser au donataire le temps de respirer, voulez-vous prendre connaissance de la propre lettre que vous avez écrite au sujet de cet hommage?
— Comment!
— Jugez de voti-e éloquence.
Et il lut de nouveau '
LIBERTÉ, égalité, FRATERNITÉ OU LA WORT.
« Citoyens! je vous envoie à la hâte, pour être joints au trésor de l'état, et spécialement pour l'emploi ci-dessous indiqué, une agathe de grand prix , deux colliers de perles de l'Inde, et deux pendans d'oreilles (diaijians et grenats). Je les ai conservés avec soin depuis les journées de septembre. Je ne crois pas pouvoir en faire un meilleur usage que de les déposer dans vos mains afin d'en purifier l'origiae. Ce sont des bijoux volés : soit par quelques infidèles travailleurs , soit par de vils coquins venus à la suite de ces expéditions. Je crois savoir qu'on destinait ces bijoux h corrompre et assouvù- de honteuses passions ; et j'ai pensé qu'il était de mon devoir... »
Le galant n'en lut pas davantage. Depuis les mots de vol et de septembre, il avait pâli et il cherchait des yeux la porte de la bibliothèque, sans pouvoir la retrouver.
Adeline en eut pitié et horreur ; et , la lui ouvrant tout entière :
— C'était donc vrai ! dit-elle. Et moi qui tremblais de m'être abusée, de calomnier ce monstre ! Grangeneuve avait raison dans ses pressentimens !
— Grangeneuve ! dit Lacombe écumant de rage. Je lui ferai bien voir, quelque jour...
— Tes talons, dit Adeline.
— Et lui qui porte si haut la tête...
— Il n'a jamais porté que la sienne.
118 GRA\GEIVEt3VE,
— Adolinc!
— Va-f en , séducteur ! Il ne peut jamais ressembler qu'à celui que tu t'es ménagé avec la princesse Lambïille, le tète-a-tète que tu auras avec moi.
Et le maratiste sortit, en se disant au fond de son cœur de boue :
— Je posséderai l'une , et je ferai périr l'autre.
liCS JTaptliiBS de ITIousseaiix.
C'était le vingt-six décembre 1792.
11 était onze heures du matin, et Paris s'enveloppait encore d'un de ces voiles de brouillards qui glacent le corps et attristent l'esprit. L'hiver de Paris est sans grandeur. Ce n'est ni la saison âpre et généreuse qui couronne de frimas les monts et les forêts ; ni ce grand vieillard des poètes, qui enchaîne sous sa main les fleuves, et hérisse de glaçons ses cheveux, sa barbe, que les aquilons se disputent. C'est un temps de misère et de douleurs physiques; c'est un mendiant demi-vèlu. qui se traîne le long des édifices, souffle les idées de corruption.de vol. de meurtre, et insulte à l'indigent qui tombe de souffrance et de faim à la porte de Rothschild.
— Ici, disait une jeune femme enveloppée de fourrures, et qu'escortait son compagnon empressé . le long du boulevart de la Madeleine, ici la neige n'est pas même blanciie. Souillée aux pieds du passant, ou trop tôt détachée des toits par la chaleur et la fumée des mille foyers qui la combattent, elle ne tombe qu'en boue et en cathan-essur la population maladive. Le vent, brisé par les angles des rues, perd toute la majesté de son vol. sansse dépouiller de ses dards. Ou a tout à souffrir et rien à admirer.
Grangeneuvc la fit détoiu^ner un peu de la chaussée glissante, et l'attira sous les arbres noirs de la contre-allée, car on entendait sourdement rouler derrière eux un carrosse. (]e carrosse ouvrait la neige avec effort comme un soc de charrue: et pourtant il obéissait à la course de quatre chevaux vigounnix avec une telle célérité, qu'elle déconcertait parfois la vigilance d'une ligne de garde nationale destinée à faire la haie et le cortège. Cette voiture, qu'on n'entendait pas venir, fuyait conmie la flèche. Des canons, des drapeaux disposés sur son passage, avaient à peine le temps de se ranger en batterie, et de se déployer silencieusement. A travers l'escorte des cavaliers galopant aux portières, à peine si les spectateurs rares pouvaient distinguer derrière les glaces quatre hommes assis. L'un d'eux, personnage élevé pour deux jouis "a la périlleuse dignité de maire de Paris, se nommait Chambon ; l'autre, son obscur acolyte, Etienne Colombeau. Le troisième était de taille épaisse et ramassée : il avait le visage large et plat, le regard timide et lin, l'air humble, la physionomie lacrymonieuse. Vêtu grossièrement . il portait les cheveux longs et noirs. (7était Chaumettc ; c'était l'auteui-de la loi des suspects, un athée de profession, Anaxagoras Chaumelle, le procureur syndic de la sanglante conmiunc de Paris. Le quatrième personnage enfin, no se faisait guère remarquer que par une redingote de couleur noisette, passée par dessus un habit bleu : c'était un prisonnier, conduit du Temple h la Convention nationale. C'était Louis XVI.
Lo\iis XVI se rendait pour la deuxième fois à la barre. Do sa prison aux Tuileries, le voyage ne devait diuvr que quatorze minutes. C'était ce jour-l;i même que ses défenseurs allaient prendre la parole, et que son sort se décidait irrévocablement.
— Ilélas ! disait Adelinc, c'est la reine que je plains. Pauvre femme,
GRA^'GENEUVE. 119
encore belle, ses cheveux ont blanchi au fond de la tour. Pauvre mère ! elle apprend à son lîls à lire, et sa fille à chanter l'air de Grétry : « O Richard! l'univers t'abandonne. »
— Louis aiissi oppose de la dignité au malheur , disait le juge qui se rendait à son poste. Quelle sérénité de mainlien ! La première fois, ma chère, qu'il fit le même trajet avec les mêmes geôliers, il leur adressait des questions bienveillantes en échange de paroles brutales. — De quel pays êtes-vous ? demandait -il à Colombeau.
— Des bords de la Loire, monsieur.
— Un pays enchanté, dit le roi; on me Ta dit, car je ne l'ai point vu; je n'ai vu que le pays de Caux. Je me proposais de faire eu deux ans le tour de laFrauce...Ét a la Ihi de la séance, si pénible et si longue, il était exténué de besoin : il s'approcha d'un aulVe gardien, avec qui un grenadier venait de rompre sa narration, pour lui adresser quelques mots à voix basse. — Dites tout haut ce que vous voulez, cria le dur Jacobin.
— Je vous demandais, répondit avec calme le roi de France, un peu de .pain.
Vous savez, Adeline, ce que je pense sur cet homme; combien de fois j'ai attaqué sa puissance; mais qui ne le plaindrait aujourd'hui que d'indignes vainqueurs insultent à sa défaite ? Quand ou songe qu'un des magistrats qui le veillent, un homme d'esprit cependant, ou qui du moins a l'intention de l'être, prépare contre lui des sarcasmes et des antithèses? Il lui disait, au commencement de septembre : — Vous n'êtes plus roi, voilà une Jielle occasion de devenir citoyen. Au reste, consolez-vous, la chute des rois est aussi prochaine que la chute des feuilles.
Et Mailhe, un de nos secrétaires, qui affecte pour le prévenu une insolence de laquais, qui lui passe, par dessus l'épaule et sans le regarder, les pièces du procès qu'il faut faire reconnaître.
Du reste, tout Paris dévoué à la Montagne, toute la garde nationale esclave de Marat, laissent peu d'espérance que l'accusé sera traité avec la dignité qui conviendrait à un peuple. Je ne blùme point l'aclion d'avoir porté à la îMonnaie le sceptre, la couronne, les ornemens du trône et la main de justice; mais pourquoi nuUiler des statues, pourquoi insulter aux arts et se ruer en Vandales sur quelques monumens qui sont des propriétés publiques? Quelle vengeance d'une nation affranchie y a-t-il donc au fond des galeries, des bibliothèques et jusque dans les tombeaux de Saint-Denis ? Pourquoi , au milieu des nuits ténébreuses, aller réveiller des captifs, deux femmes, deux enfans, pour hurler l'abolition de la royauté dans les cours du Temple, h la lueur des torches et au bruit des sinistres tambours? Vous verrez qu'aucun des rois de l'Europe n'interviendra utilement pour sauver son frère! Vous verrez que nul royaliste ne se fera tuer pour son maître ! A peine si le courage de ces messieurs ose saisir une timide allusion au sort du monarque, au vœu de le délivrer, en assistant bravement le soir aux représentations de l'Opéra-Comique, si on joue Raoul de Créquiow Richard Cœur-de-Lion.
Mais Gi\angeneuve, plein du devoir qu'il avait h remplir, quitta bientct Adeline et entra dans cette salle de la Convention, oii les partis étaient si nettement marqués en trois groupes. Car, après la Montagne et la Gironde, Barrère avait formé un de ces partis mixtes, fléau de toutes les assemblées, capul moHnum de tous les corps délibérans. et qu'on a toujours flétris sous des noms si justement ignobles. Ce milieu, enfin, ainsi nommé parce qu'étranger à tous les points de la circonférence et isolé dans le cercle, il est à un égal éloignement de toutes les vertus qui font la vie des états. Un tel chef était bien digne de diriger ces masses qui semblent dicter les lois et fléchissent sous toutes les menaces.
Quand le jugement fut prêt h être prononcé, Grangencuve, après Lanjuinais, Brissot, et quelques autres dont l'histoire sait mieux les noms,
120 GRANGl-NElVE.
essavù modestenioiit, jusqu'au sçin des bureaux et dons rinlimité des confV>i -nces, à faire adopter ses idées de justice cl de raison.
— V nrqurti, disnil-il à ses collègues, oublier que la constitution déclare c?tho.].!ne inviolable? Faut-il. parce qu'il a été parjure, le devenir après lui? l:-. plus forte peine qui fût prévue était l'abdication. Prononcez-la; mais ï^oiivenez-vous que l'avenir dépend de votre justice. La mort du roi sera le suicide de la lépubliquc.
Anéantir est une absurdité qui n'est pas légi limée par la victoire. Abolissez bien plutôt et à jamais la peine de mort ; et commençons aujourd'hui par Louis XVI. Lst-il coupable ? personne ne le nie parmi ceux nièni'^ qui le défendent : condamnez-le au supplice de vivre.
— Non ! il faut un exemple pour ses confrères, disait Guadet en souriant.
— Mais sa comparution devant vous est plus humiliante pour eux que que ne serait sa i.iort. Louis a répondu en accusé, il n"a point méconnu votre puissance, i! s'est défendu par des mensonges. La mort peut relever et anoblir cet homme qui aurait eu de la probité dan» une autre condilio!i ; car qui peut régner innocennneni? Exilez-li'. bannissez-lc au fond des Amériques. Vous ne craignez pas qu'il revienne, à main armée, redemander un jour sa couronne. A une école républicaine, il apprendra le repentir.
— Qu'il soit jugé, criait Bazire !
— Mais le livrer aux cliances d'un jugement, c'est mettre la république en litige : acte impolitique avant d'èire injuste. Eh quoi ! parties civiles, accusateurs et juges dans un même procès! Monstruosité! Vous l'accusez, vous plaidez contre lui,etvousle condamneriez! Mais ce serait pour vous, sept cent quarante-cinq citoyens que vous èlescojitre un seul, ce serait être plus iniques que les vieux porleniens, et plus absurdes que les despotes.
— Eh bien! soit, disait Danton avec un accent féroce : Louis le fuyaid, Louis le dernier, n'est qu'un ennemi vaincu, l'oint de sophismes : nous ne le jugerons pas, nous le tuerons.
— Prenez garde! ajoutait le Girondin : tuer n'est pas détruire. La niorl crée des vengeurs et des successeurs; tandis qu'un roi éconduil ne reparaîtrait plus. Quand Barrère soutient qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent janùiis, il oublie les Stuarls. 11 n'y a, au contraire, que les morts qui ressuscitent. Si la Erance pouvait être un jour assez abandonnée du ciel pour retomber sous le joug des Bourbons, de quelque branchiqu'ils fussent, elle ne devrait cette calamité qu'au sang que vous allez répandre. Louis peut être lui otage. Si les rois se croient le privilège du meurtre, laissez-le-leur.
Inulilis paroles! 11 Ht des efforts nouveaux pour obtenir au n;oins l'appel au peuple : c'était, disait -il, consacrer sa souveraineté; montrer moins de craintes et plus de justice; agir en plus dignes républicams. Vœux perdus! La plupart des hommes de la Gironde parlèrent dans le même sens, avec plus d'éloquence ; car ce parti illustre voulait renverser ia monarchie, mais il voulait sauver le roi. Tout fut inutile, (irangeneuve brava long-temps, avec ses compatriotes, les cris des Jacobins, les poignards des septembriseurs. Le 21 janviiT devait se lever sur la France pour épituvanter l'histoire, et faire reculer de cinquante ans tout progrès de la science politique.
Ce qui avait le plus frappé Menry durant les sinistres veilles où s'était prolongé l'appel nominal, c'était un Inmmie à la tribune. On voyait errer les autres conventionnels sous la clarté des lampes jirès de s'éteindre: ils se croisaient connue des âmes en peine, as^emblées pour un jugemonl de l'enfer. Les uns attendaient avec terreur le moment où leur nom «branlerait les voùles de la salle ; d'auUvs traçaient, jinis effaraient ^ur le papier un vote indécis. Quelques mis le changèrent jusque sur le^
GRiNGENElVE. 121
marches même de la.lribuno, et la terreur fit des homicides. C'était un tableau digue des pinceaux de Fuséli. L'homme était impassible.
Il était de la députaliou de Paris. Quand ce fut son tour de parler et de jeter dans la balance une voix qui pouvait emporter le salut de la victime, le silence devint effrayant ; l'anxiété se peignit sur tous les visages. On attendait de celui-là la clémence, fùt-co au prix de ses propres jours. Il commença.
— Fidèle âmes devoirs...
On osa respirer.
— ...Et convaincu que ceux qui ont attenté, ou qui attenteront par la suite, a la souveraineté du peuple, méritent la mort, je prononce la morl de Louis.
— O le monstre ! o le lâche ! è l'infâme ! cria une voix de stentor dominant les rumeurs élevées de toutes pftrls.
— Quel est donc, demanda Grangeneuve, celte voix ? Qiu est cet énergique vengeur de rimmanité?
— Un boucirer, lui dit-on ; le dur et impitoyable Legendre.
— Et l'assassin de la tribune? dit-il ; c'est bien n'est-ce pas?...
— Joseph d'Orléans : le parent de la victime, le bourreau du 6 octobre, le calomniateur de sa mère, la créature de Marat, le soudoyeur de septembre, le créancier de madame de Laniballe. dont la mort lut une quittance pour lui.
Le duc d'Orléans fut étonné de cette réprobation. Il chercha du regard un appui vers la ^lontagne. Il se tourna du côté de Maral. en souriant : Marat, Vadier, Sainl-Just et Couthou détournèrent les yeux de lui avec horreur.
Passons la trop faible défense de Desèze; passons les larmes éloquentes de Malesherbes; passons la louchante allocution prononcée par Louis XVI lui-même, et qui avait élé écrite par noire admirable André Chénier. Il faut tirer, avec pitié, un voile sur un événement sifunesle à l'humanité, si fatal surtout à la cause républicaine.
Le dernier jour de Louis XVI fut, comme on sait, presque un anniversaire du trépas de Charles I^r. L'un péril le 21, et l'aulre le 29 de ce mois qui jette comme im linceul sur la terre. Mais qu'il y eut plus de grandeur dans le jugement du monarque anglais! Ici, on procéda par l'abaissement de l'iiomme : il avait d'abord été suspendu, puis déchu de sa puissance; et à l'exception du carrosse qui remplaça l'ignoble charrelie, on n'immola qu'un criminel vulgaire. En Angleterre, ce fut un roi. La garde noble marchait tout armée devant lui ; des genlilshommes l'entouraient tète nue; et quatre d'entre eux, Richmond , Ilerlford, Soutliampton et Lindsey, avaient déclaré être responsables, et s'étaient offerts à mourir. Il traversa la salle où il recevait les ambassadeurs. Par un pont élevé à la hauteur des fenêtres du palais, et lout tendu de draperies noires, il descendit au devant de l'exécuteur. Il passait de VVhite- Hall à l'échal'aud. Lui-même était vêtu en prince; il avait le cordon bleu et le manteau royal. Il ne se plaignit que d'une chose, c'était que le billot ne fût pas plus élevé qu'à l'ordinaire. Du resle, iï n'était retenu par aucun lien , et il donna de sa propre main le signal de la hache. Enfin ce fut la monarchie tout entière, avec son appareil et son cortège, qui fut abattue devant un peuple.
A Paris, tontes les portes étaient muettes, toutes les croisées aveugles devant un cortège inutilement sanguinaire. Bourbon répéta à peu près les suprêmes paroles de Stuart : u Je passe d'une couronne périssable à une couronne innnorlelle. » La sentence ordonnait qu'il serait frappé entre le piédestal de la statue renversée de son prédécesseur et les Champs-Elysées, sur la place mènie qui portait son nom. Il vit à ses côtés se dresser une colossale image de la Liberté, et il put, de son dernier regard, effleurer le vieux manoir des Tuileries. On sait qu'il s'avança
122 grange:^et:ve.
inuiilenieiK pour parler. Puis il laissa lombor vers le peuple les derniers assignats que lui avait pn-lés Pélhion le républicain, dans sa captivité; cl dépor^aui lui-niènie le modeste habit qui le couvrait, il s ^ montra tout velu de blanc f;our affecter un dernier symbole d'innocence.
l.e soir, et à riieurc orditiaire. le rideau de TOpéra se levait. Grangeneuve, enfermé dans sa retraite, et lecu'ur en deuil de sentir déshonorée ainsi la cause populaire, disait à Adeline une parole qui s'est retrouvée sur les lèvres de Charlotlo Corday :
— Quel peuple pour la liberté !
Mais ce pi.'up[c, né en effet mobile et laquais, célèbre par son amour de ses mailrcs. ce peuple que peuvent gouverner des honunes qui n'ont que deux choses, de la peur et de rargent, qui tient encore au principe monarchiiiue de la vieille Europe, c'est-à-diro au pacte fait entre une demidouzaine de jongleurs, dont l'esprit ferait honte à Nicaise et la jrobité à Cartouche ; ce peuple qui accepte sous le nom de rois des hommes dont, en explorant la biographie, personne ne voudrait pour portier ; ce peuple qui, quand il devient souverain, se conduit en roi fainéant . fait prendre son bon sens pour du hasard, et son courage civil de trois jours pour un accès dï'pih psie. ce peuple est sans rival à la guerre. Il créait alors et à la fois tous les élémensde la victoire, depuis la poudre à canon et le fer, jusqu'à des généraux arrachés à la charrue. De vaincu, il devenait conquérant. Il soumettait le Rhin, Chanibéry, Genève. Le soldat semblait grandir de toute l'abjection du citoyen ; et le drapeau s'illustrait quand la loge était souillée.
Pour les députés qui n'avaient pas voté la mort du roi. ils se trouvaient en butte aux ressentimens d'une majorité qui ne se pardonnait pas à elle-même Tabusde sa puissance; car, dans un tribunal ordinaire, il faut les deux tiers des voix pour condamner un parricide: et ici le nombre des juges ne dépassait que de cinq le chiffre absolument exigé pour prononcer la sentence. Grangeneuve était, comme ses amis, livré aux menaces des tribunes, aux injures do la feuille d'Hébert, et désigné aux poignards de ces hommes dont la Gironde avait résolu de faire punir les attentats contre les prisons. Chabot ne le connaissait plus; les chefs de la faction aristocratique dont se composait la société de madame Duvillars, avaient fait alliance avec les Jacobins, afin d'encourager leurs crimes et de ramener le pays h la royauté par haine dts excès démagogiques. Enlin, Lacombe ne s'endormait pas; il avait une double passion à assouvir. L'honneiir de son offrande patriotique l'avait porté à la faveur de la Montagne et jeté dans tous les profits de l'opinion triomphante.
Ces périls publics étaient loin d'abattre le courage de Grangeneuve ; mais ce qui minait sourdement sa vie était l'inquiétude renaissante du sort fut m- d'Adeline. et son manque de foi sur la lidéhté de ses affections. <)h! s'il avait pu croire en elle!
— Travaillons, disait-il. disposez du peu que je possède pour vous ouvrir une carrière, im but de l'existence. C'est une nécessité de cette ne, c'est une garantie de l'honnêteté; c'est un préservatif contre l'ennui. Jf le répète trop souvent peut-être; mais la grâce de l'oisiveté a de trop nombreux périls ; il faut de la prose dans le monde et appuyer ses rêves sur quelque réalité. 11 ne faut pas dédaigner la peine; car elle double tous les plaisirs. C'est aussi une poésie que celle des devoirs et des privations. Et puis, si je venais h mourir, si l'échafaud politique me surpicnait au milieu de ma course modeste, quelle amertume à mes derniers momens de vous abandonner sans défense contre l'avenir!
Il voulut prohter d'une réforme qui commençait à s'opérer dans les eosluiiK's, soit à la ville, soit au thé;îlre, poiu' la faire associer à un atelier de broderies. Sous l'inspiration d(; David et de Talma, déjà s'ornaient les nianteaux; et les tuniques se lamaient d'or pour la scène et jiour les fêtes. Voilà, disait-il, ce (jue nous avons de plus épique à vous
GRANGEîVErVE, 123
offrir dans Tindustrie commerciale ; c'est l'œuvre la moins indigne de vos belles mains, ilais Adeline tombait de jour en jour dans une apathie plus profonde, dans les rêveries d'une distraction sons objet, dans le marasme et l'abattement que l'inerlie peut produire. Il lui fallait pour exister avoir à tourmenter sa vie. pardonner ou demander pardon ; appeler l'émotion des reproches et la distraction des querelles.
Les soupçons jaloux qui lui venaient à elle-même étaient pour Grangeneuve une source de chagrins renaissans. Il retournait contre elle les agressions qu'elle lui faisait subir. Une telle défiance exaspérait la sienne; il voyait un caractère faux dans les craintes qu'elle osait montrer ; et quelque manque de probité lui semblait se trahir dans les infractions qu'elle supposait à la fidélité de son amant. Et puis elle mentait sans cesse; elle mentait pour les détails les moins importans, sur les choses les plus indifférentes de la vie : elle 'combattait la vérité, souvent sans profit, sans préméditation, peut-être sans s'en apercevoir, tant la haine de cette vérité semblait dans sa nature. Henry avait reçu plusieurs lettres anonymes dont il avait méprisé la teneur, dont il avait attribué la lâcheté à Lacombe; mais la calomnie a cela de cruel qu'elle ébranle encore la foi la plus robuste, et laisse une cicatrice siu' les blessures les mieux guéries. Une action équivoque peut se réduire h peu de chose ; mais non pas une équivoque pensée : un mauvais sentiment est plus qu'une action mauvaise. Henry n'avait point de preuve acquise de la trahison de sa maîtresse. Il était trop noble d'ailleurs pour chercher à en acquérir un matériel témoignage, l'espionner, la faire suivre; mais il avait l'instinct du doute. Adeline aussi était loin d'être heureuse ; car il n'y a pas de pire accusation, et qu'on puisse moins repousser, que celle qui ne se manifeste pas en paroles ; mais bien par une altération dans la voix, la brus- (fuerie du geste, la dureté du regard. On la comprend mieux que si elle était parlée ; et on sent en même temps que si on demandait à celui qui soupçonne de préciser son accusation, il la nierait.
Enfin Grangeneuve en vint à ces appréhensions secrètes, à ces tortures de la pensée qu'on n'ose approfondir, qu'on aurait honte d'avouer à un autre et peut-être à soi-même. S'il voyait sortir Adeline après les soins d'une élégante toilette, elle avait évidemment des projets de conquête et devait rencontrer un rival. De plus odieuses terreurs lui profanaient l'esprit, si elle s'éloignait au contraire enveloppée d'un vêtement négligé et les cheveux en désordre. Il n'y avait plus pour lui de promenades innocentes, plus d'écheveaux de soie à assortir, plus de bains nécessaires a prendre. Youlait-il s'éloigner de Paris pour un moment ? il lui semblait qu'elle inclinait à rester, ou a ajourner l'absence à un temps plus favorable aux calculs de ses artifices. Youlait-il aller revoir la mer par l'un de ces désirs impérieux qui saisissent quelquefois un rêveur passionné? — Attendons, disait-elle, qu'elle soit bien méchante ! Je voudrais voir un bâtiment périr. En as-tu vu? Que d'émotions fortes on doit éprouver !
— Mais c'est là. ma chère, un désir bien inhumain et assez dépravé.
— Oh î mais je voudrais être avec toi. Je désirerais certainement sauver ces pauvres gens ; mais quel bonheur de les voir h chaque instant près de s'engloutir! Je me trouverais mal, j'en suis sûre ; je me serrerais contre toi.
Ainsi, l'esprit égaré de soupçons, il prenait pour l'arrière-pensée d'un complot, pour quelque infamie méditée, ce qui n'était peut-tjtre qu'un caprice d'enfant, une curiosité irréfléchie.
Le printemps était revenu. El souvent, le matin, avant de se rendre à son poste plus périlleux de jour en jour, Henry se laissait accompagner par Adeline dans une promenade, soit aux Champs-Elysées, soit dans les silencieux jardins de Mousseaux, toujours chers à leurs souvenirs. Un jour qu'ils étaient dans cette demeure presque royale, abandonnée par
son impur possesseur (c'était le 2 juin 93), le bruit éloigné du tocsin arriva jusqu'aux oreilles de la jeune femme. Henry l'écoutail depuis long-temps, et les coups retentissaient sur son coMir ; mais il paraissait connue absorbé uniquement dans la sensuelle jouissance de respirer une de ces roses de Conslantinople qui. sans fleurir ici dans les quatre saisons, comme leur nom l'indique, se reproduisent encore plus fréquemment que leurs sœurs. Est-ce une distraction des pensées pénibles, est-ce un accroissement de leur amertume, que l'actioji de s'identifier avec un parfum? Ce mélange de contrastes, cette volupté qui dilate les sens pendant que le chagrin serre le cœur, s'associent ensuite dans le souvenir, n'est-ce pas? Nous connaissons une femme à qui l'odeur de la violette arrache des larmes et le nom de sa mère. Et vous-même, pour qui j'écris ce livre, vous ne pouvez, sans sourire de joie, respirer la tubéreuse.
— Qu'est-ce donc que ce bruit sinistre'? demanda Adeline avec une inquiétude vague.
— Une des mille insurrections par lesquelles les Montagnards veulent dégoûter de la liberté, dit Grangeneuve.
11 n'avouait pas que l'avant-veille, le .31 mai, les hommes de sa cause avaient été dénoncés et assaillis sur les bancs de la Convention.
Adeline ne parut pas se contenter d"une si courte réponse ; et Henry, moitié pour la satisfaire, moitié pour détourner son attention, lui analysa, en peu de paroles, la situation du pays et les événemens accomplis brusquement depuis quelques semaines. '
— Voyez, lui dit-il : il y a, maintenant que la royauté est abattue, deux partis qui se disputent' l'avenir de la France. H y a les hommes de probité et de talent : Vergniaud, Gensonné, Péihion, madame Rolland, Condorcet, Brissot et quelques autres parmi lesquels s'assied bien modestement votre ami, qui voudraient le triomphe impartial des lois, la pratique des vertus nobles, et qui ne définissent pas la république une égalité de privations et un règne d'écliafauds pour tout le monde. Et puis il y a des ambitieux, des esprits affamés de stupide vengeance, qui demandent deux cent mille têtes, veulent dominer sur des cimetières et s'emparer de l'héritage des victimes. Ceux-là portent iesnomsde Robespierre, Alaral, Hébert, Couthcm. J'y vois mémo celui d'un ancien ami. François Chabot, et un homme que la gloire seule devrait connaître : l'auteur de PItilinle et des Précepleuis : Fabre-d"Eglantine.
Le peuple de Paris est pour les bourreaux. Il en a composé sa députation, il a donné ses derniers suffrages au chef ignoble de toutes les turpitudes qu'un mouvement révolutionnaire a dû faire naître, .le parle du seigneur de ces lieux, vase où l'on a peut-être jeté trop d'ordures depuis 89; mais vase de juste élection ; ambitieux qui conçoit le crime sans pouvoir s'élever jusqu'à le connnettre, qui voulait la déchéance de Louis XVI et non sa mort qu'il a votée si lâchement; qui se laisse rendre par .Marat tous les mépris que reniit le tribun ; paie de ses deniers les verres de vin et de sang; pactise avec la Montagne et (^oblentz ; prépare avec Saint-Just les articles de la loi agraire; tandis que, pour garder la couronne dans sa famille, ses cousins les émigrés et lui s'entendent. Un prince seul, parmi les honmies, peut descendre à ce degré d'avilissement.
Notre Assemblée tergiverse au milieu de ces partis ; elle approuve et rejette les mêmes mesures; elle accuse Robespierre et condamne Louvct; elle prononce des proscriptions et les rapporte; elle veut une garde pour assurer la liberté de ses délibérations, et n'ose pas la prendre à l'aspect des assassins. Le mot de toutes ces éniguK's, c'est la peur. Et l'honnuo qui la domine au plus haut degré, cette Assemblée, celui qui va demain saisir la dictature, est le plus frappé de tous de cette infirmité misérable.
Mais le voilà! dit tout-à-coup Grangeneuve en s'arrêtant au détour d'un»; aUée, et saisissant le bras d'Adeline par un mouvement instinctif de protection généreuse.
Us se trouvaient h quelques pas d'un promenem* , venu comme eux pour passer quelques instaiis de la matinée dans cet enclos. Inconnu du concierge, il avait déjà essayé là quelquefois des leçons d'équitation. Au moment où il fut aperçu, il descendait du cheval le plus doux et le plus tranquille ; il renonçait ù le guider et en abandonnait pour jamais les rênes. Ce cavalier, blême et glacé de frayeur devant le plus courageux des animaux et le plus nécessaire de tous à l'exécution des grandes entreprises, c'était Robespierre lui-même : l'homme dont le sourcil faisailmouvoir le sénat, et dont la parole ébranlait toute lEurope. 11 avait peurd"un cheval.
Il reconnut Grangeneuve : il s'anima d'un affreux sourire, et lui montrant du pouce, par dessus l'épaule, la direction de Notre-Dame, où le tocsin s'agitait dans les tours : — On nous attend à la Convention", dit-il.
Mais il s'éloigna en hâte comme s'il' eut redouté la réponse.
Henry, sans paraître mettre à cette rencontre une bien grave importance, entraîna sa compagne du côté de sa demeure, où il la voulait déposer, et il acheva de lui exposer ainsi le rapide tableau do celle époque.
— Nous ne pensons pas que les deux partis puissent à la fois subsis-^ ter, dit-il. 11 faut, de la Montagne ou de la Gironde, que l'une des deux périsse. Nous avons pour nous la France entière; nos adversaires ont Pai-is. Nous attaquons hautement et à figure découverte ; ils fomentent des complots et méditent des assassinats. J'ai quelquefois profité du peu de popularité de ma figure et de l'obscurité de mon nom pour entrer dans quelques clubs , et j'y ai entendu faire contre nous des motions de plus d'une espèce. Il n'y a pas huit jours qu'à la section du Temple un homme disait (il était p<Ue et il parlait lentement) : «Il faut saisir, au moment où ils rentrent chez eux, les vingt-deux coquins de députés dénoncés par la commune; huit autres que je vous désignerai encore, et les conduu-e tous dans une maison isolée du faubourg Montmartre : elle appartient h d'Orléans. Parvenu à une certaine pièce du fond, chaque prisonnier y trouvera des Jacobins pour le septembriser; on les jettera dans une fosse commune, creusée d'avance; et nous dirons ensuite qu'ils ont émigré. Le j]/on»7^«r publiera leur correspondance avec Pitt etCobour<^.))
Adeline ne put s'empêcher de fréuiir.
— On nous accuse de fédéralisme, poursuivit Grangeneuve : c'est-àdire de vouloir syuipathiser avec les départemens de la France; de nous souvenir de nos conimettans. et de ne pas croire que la patrie soit bornée au midi par la barrière d'Enfer, et au levant par Pantin. Punissal)le crime, comme vous voyez, et préjugé bien ilUbéral! Si nous voulons venger les horreurs de septembre , cela s'appelle calomnier Paris. Si nous voulons arrêter la soif du sang et enchaîner le bras des égorgeurs , on nous répond par les menaces de la proscription et de la mort. Avant-hier, une de nos commissions, la commission des Douze, avait fait arrêter un démagogue, un journaliste, la honte de sa profession , et qui , sous le nom du père Duchêne , s'efforce à pervertir les senlimens et la langue des Français. La commune de Paris , son maire en tête, est venue réclamer pour°le couvrir de palmes civiques, ce citoyen, à qui Camille Desmoulins avait dit si justement : Quand les rois de l'Europe veulent faire croire à leurs sujets que nous sommes un peuple de Vandales et couvert des ténèbres de l'ignorance, ce sont les lambeaux de tes feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes; comme si ces saletés étaient celles de la nation • comme si un égout de Paris était la France.
Mais par dessus le marché de leur réclamation et comme un accessoire de leur démarche, les magistrats de Paris ont demandé la proscription des vingt-df>ux. Une première tentative a échoué. Fonfrède a exprimé le regret public de n'être pas du nombre de ceux sur lesquels la municipalité appelait les poignards. — Monsieur, a dit Penières à Paclie, n'auriez-vous pas sur votre liste une petite place pour moi? il y aurait cent écus pour
126 GRANGENECVE.
Yoiis. — Tous! tous! se sont écriés nos ennemis un peu lionleux du non succès. Mais qui sait...
— Oui. qui sait! s'écria Adeline effrayée, qui sait ce que peut une réaction de la vengeance, une obstination du meurtre? Il faudrait fléchir ces hommes exaspérés.
— t)n peut mo faire tomber sous leurs couteaux, dit Grangeneuve en souriant ; mais jamais a leurs pieds.
— Et ce tocsin qui no cesse pas! ajoutait Adeline; j'entends aussi, je crois, battre au loin la générale. S'ils tiraient le canon du Pont-Neuf, le canon d'alarme! Il faut ne pas allor h cotte séance.
— Nous avons eu celle faiblesse l'autre jour, Pélhion et moi , dit Henry ; et c'est Pélhion qui m'a décidé en prédisant avec justesse que les assassins ne viendraient pas. 11 pleut, mo dil-il en ouvrant sa fenêtre ; il n'y aura rien. Et en effel. Mais aujourd'hui le soleil brille, et Robespierre a voulu monter à cheval : il faut se rendre à son poste.
Adeline prit une résolution, en même temps que son ami exprimait la sienne.
Henry plaça dans son soin, sans vouloir cacher cette action, des pistolets que vous connaissez. Il se saisit d'une canne renfermant une épée, et dit en s'éloignant , le regard plein de sécurité : — Ils n'auront pas, conmie dans les prisons, des victimes sans défense, à frapper.
Adeline arriva presque aussitôt que lui-même à la Convention. Elle se glissa dans les tribunes, à la faveur d'un vêlement grossier qui la déguisait, et se prépara à prévenir ou à partager tous les périls de l'honune dont elle faisait le malheur.
Mais pour y pénélrer, dans ces tribunes envahies dès la pointe du jour, que de résistances n'eut-elle pas à vaincre , d'obstacles à franchir, de combats presque à soutenir? — Es-tu pour les Noirs, ma petite citoyenne, lui demandait le sans-culotie à demi ivre, ou bien pour les braves Montagnards?— Pour la l)onne cause, répondait Adeline; et la stupidité des questionneurs leur faisant toujours interpréter à leur avantage cette réponse un peu jésuitique, elle passait. Elle passait aussi à la faveur de cette protection hasardeuse qui suit en tous lieux une jolie femme; mais quand elle avait trouvé , soit un bras pour la soutenir, soit un genou officieux qui se courbait pour l'aider à franchir ces planches et ces gravas qui obstruaient alors toutes les approches des Tuileries, elle tombait dans un groupe:" de tricoteuses. Au milieu de ces femmes à l'œil rouge et aux poings sur les côtés, Tindulgence s'éloignait bien vite.
— Que vient-elle donc faire ici, ceile-là, avec ses mains blanches, son tablier de bonne, et sa robe de soie? C'est une ci-devant, vois-tu, une apitoyeuse. une des camarades de la veuve Capet! Hé ! dis donc, mijaurée ! à qui en veux-lu dans la Convention? Es-tu la maîtresse de Barbaroux ou de l'incorruplible Kobespierre?
— Fi donc! (homélie! Robespierre n'a point de maîtresse.
— Ah ! tu le sais, toi; ce n'est pas ta faute, s'il n'en a pas.
Ln peu plus loin, Adeline rencontrait une armée entière , un parc d'artillerie avec ses bombes, ses obus, ses fourneaux à rougir les boulets, et tout le formidable appareil d'un siège. Mais qui peut enchaîner le dévoùment de la femme qui aime ? Si c'était devant elle que le soleil se fût arrêté ; si c'était sous ses pieds que les Ilots de la mer fussent devenus solides, qui jamais aurait douté des miracles ?
Au moment où olle trouvait, où elle se créait enfin une place le long d'une colonne qu'elli; ejubrassait de son bras gauche, et pendant que ses yeux, avidement ponchés vers l'enceinte, nconnaissaienl (Jrangeneuve placé au côté droit, entre Gensonné et Ducos , im horrible tumulte, un vil assiuU de pugilat s'élevait autour delà Iriltunc^quo dominait le président. La cause de ces vociférations, oîi se joignaient les cris, les menaces elles trcpignemcns du pubUc, était la présence de Lanjuinais : il venait dénou-
GRAXGENEL'VE. 127
cer la marche de riiisurreclion armée , et ce projet de la commune de Paris d'asservir la r.oiivention cî de la décim.er.
Drouet et Legendre s'étaient élancés pour terrasser l'orateur; ils essayèrent à le jeter du haut de sa place aux pieds de la Montagne. L'intrépide Breton résistait; et pendant que Legendre, une main sur la tête de son ennemi, heurtait conîre le marbre cette tète dévouée, Lanjuinais se contentait de dire : « Fais donc décréter que je suis un bœuf , et m'assommes. » Le boucher recula; et le député . en se tournant vers la Montagne : « Quand les anciens, dit-il. préparaient un sacrilîce, ils couronnaient de fleurs la victime, cl vous. V(His l'outragez. »
Il y eut im instant de silence. Puis les pétitionnaires qui se succédaient à la barre revinrent , sans intervalle . hurler leur accusation contre les Vingt-deux représentans et les membres de la commission des Douze. Ils demandaient, il commandaient la proscription ou nom de ce peuple insensé composant les quarante-lmit sectiohs de Paris.
— Ecoutez ce que je vais vous dire, répondait le président Isnard : Si
le fer était porté au sein de la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France, Paris serait anéanti. Oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat ; et l'on chercherait bientùt sur les rives de la Seine si Paris a existé.
Cette image attéra tous les esprits ; un riioraeut elle glaça fous les cœurs, mais à Texception d'un seul. Use dressa une tête de lîon qui ressemblait à Mirabeau. L'air intrépide et moqueur , jovial et terrible à la
- qui
l'empêchait d embrasser un ami, compagnon de son supplice : Imbécile ! défendras-tu à nos tètes de se rencontrer dans le panier sanglant ? enfin, c'était Danton. Et on se demande aujourd'hui oii sont les cnfans de pareils pères ?
— Moi, je déclare, dit-il, que nous vous résisterons ! Tant d'impudence connuence à nous peser.
Mais les fauteurs de la révolte, les artisans de ce complot contre Linviolabilité de la représentation , ces Montagnards qui allaient chasser leurs collègues d'une Assemblée où la liberté des opinions avait é:é proclamée, étaient déjà captifs eux-mêmes. Les masses aveugles et furieuses qu'ils avaient décharnées ne les distinguaient plus de leurs collègues • ei quand Lacroix, Barrère et quelques autres amis de ^Lirat, voulurent sortir de l'enceinte, ils n"avai-^nt rencontré à toutes les issues que des piques menaçantes et des baïonnettes croisées.
— Vive la Montagne ! Périssent les Girondins 1 criaient les tribunes.
— Point de guerres civiles, répondaient qualques timides voix.
— Nous ne sommes p'.us libres, s'écria Malarmé; je proleste contre l'oppression (p.ii nous entoure.
— Il faut entui . dit Barrère. savoir ce que nous veut ce peuple. Sortons ; que la Convention se présente tout entière aux hommes armés qui l'assiègent, et s'assure de leurs dispositions.
— Ne sortez pas. Girondins ! s'écria une vois que Grangeneuve crut im moment reconnaître.
— Il serait urgent, fit observer Lacroix, que les dissidens se fissent justice à eux-inèmes : que la cause de tous ces troubles s'anf^antît de sa propre volonté , et que les délégués , repoussés aujourd'hui par le vœu national, donnassent à l'instant leurs démissions.
— Lâcheté! répondit Grangeneuve. Le maniât qu*^ nous avons reçu nul de nous n'aie droit de le révoj;uer. Je ne ferai point à A'otre haine le sacrifice de mes devoir- et celui de mon honneur ; mais si vous aviez la
128 GRANGEXELVE.
générosilé de vous contoiUcr d'une victime, frappez! puisse cet attentat vous suflire.
— Vive Grangeneuve !
La même voix répéta : — Ne sortez point !
Cependant Hérault de Séchelles . qui venait de remplacer Isnard au fauteuil, favorisait l'insurrection. Il dc^scendil de sa place, se couvrit, et marcha vers la porte , suivi des dnix tiers de rAsscniLleo. Alors une autre terreur se manifesta d'une autre part : elle était en faveur de la ^Montagne. Par des gestes expressifs et des corps à demi penchés hors des tribunes, il fut expliqué que ceux qui sortiraient allaient être massacrés. La ^lontagnc hésita, mais enlin elle marcha avec le président, en se serrant toutefois de manière à n'admettre dans ses rangs aucun des proscrits. Elle désignait ainsi le groupe isolé aux égorgeurs.
Dans ce jardin royal où s'avançait la troupe errante de députés, se présentant à toutes les issues et repoussés partout , une des premières personnes, reconnue par Grangeneuve h travers ces spectateurs si diversement animés de curiosité, de haine ou de sollicitude, ce fut Adcline. 11 la supplia des yeux de se retirer ; elle lui répondit par un calme sourire et un long regard.
Henriol, le chef de ces bandes armées, se présenta alors à cheval, devant le front des députés:
— Que veut le peuple? demanda le président ; la Convention n'est occupée que du peuple ei de son bonheur.
— Hérault! répondit le bravache empanaché de plumes tricolores, et tirant un sabre de grandeur ridicule, le peuple n'est point levé pour écouter des phrases, mais pour donner des ordres souverains. Il lui faut des victimes! Il lui en ûnit vingt-deux. Livrez-les !
— Nous nous offrons tous, s'écria La RéveilUère. Et personne n'osa le contredire.
— Vive Marat ! hurlait un aulre groupe d'enfans déguenillés et se précipitant vers la Convention étonnée.
^larat lui-nième sortit du milieu d'eux.
— Au nom du peuple, dit-il, je vous somme, vous autres, de retourner au poste que vous avez lAchement abandonné.
On se présenta sans lui répondre au Pont-Tournant. Hérault de Séchelles lut à haute voix un décret qui levait toutes les consignes autour de la Convention . et ordonnait à la force armée de se retirer.
— Je ne connais de rançon , dit Henriol , que de livrer les hommes qu'on vous demande.
— Soldats ! répondit le président , arrêtez ce rebelle.
Henriot lit reculer son cheval de quelques pas, puis agitant de nouveau son sabre : — Aux armes! Canonniers. à vos pièces.
Les canonniers saisissent la mèche, la cavalerie s'ébranle et l'infanterie couche en joue les représentans du peuple. Il y eut parmi eux unanimité de sang-froid et de courage ; mais de Innt de curieux assemblés à l'entour. tout avait fui à l'exception d'une femme.
Nul ne frappait : la Convention entia dans les li^^nes et les parcourut au bruit de vive la république ! une constiluliou ! vive la Montagne ! h bas les Girondins, les Brissotins, les Kolandinsl Rentrez dans la lanière!
Repoussée encore une fois du colé de riiùlel de Brionne. l'Assemblée fut contrainte de rentrer en effet dans la salle de ses séances.
Les tribunes s'étaient déjà rf^nplies d'iiommes à figures sinistres, armés de poignards et de doubles fusils. Le premier oralf^ur qui reprit la parole avait une V((ix tranquille, que démentait un affreux regard :
— Kh bien ! mes colli'gucs. dit-il, vous venez de vous convaincre que la ConventidU est parfaitement libre...
On se regarda. Ô'H'lfpit'S uns osèrent sourire. Ce panégyriste inattendu élail Couthon , Coulhon qui, dans une nuit de sa jeunesse, égaré dons
les vallons du Mont-d'Or pour se rendre auprès de la femme qu'il aimait, tomba dans un marais mouvant et glacé. Il en sortit privé à jamais de l'usage de ses jambes. Son front était resté serein ; un air de douceur et de souffrance animait ses beaux traits : il avait le cœur de la panthère. Un domestique apportait tous les jours sur le premier banc de la Montagne ce membre terrible du Comité de salut pul)lic.
— L horreur du peuple, poursuivit-il, ne se prononce que contre des mandataires infidèles ; mais nous, il nous entoure de son respect et de toute son affection. Que tardons-nous? obéissons à notre conscience aussi bien qu'à ses vœux. Je demande donc...
Et on pressentit qu'il allait parler de proscription et d'échafaud. Il se fit un morne silence. Il vint subitement s'asseoir à ses côtés un de ses collègues trop connu de toute l'Assemblée. Celui-là était un avorton de moins de cinq pieds : stature courte et grêle; traits communs dont la mobilité convulsive décelait l'agitation de l'âme et les intestines fureurs. Celui-là, arrivé par le mépris de tous à une sorte de popularité, était tantôt réfugié dans une cave et tantôt apparaissait à la tribune, une dénonciation dans une main , un pistolet dans l'autre. Il avait l'esprit d'un fou et la folie d'un monstre. Un jour Vergniaud avait dit : « Je suis honteux d'aborder cette tribune après Marat. Je n'aime point Marat. » Il avait donc, ce ridicule scélérat, pressenti la vengeance ; et il venait près de Couthon, alléché par l'odeur du sang. Voyez sur cette tète énorme et sur ces yeux hagards, un chapeau rond presque en lambeaux. Ses cheveux gras, en forme de queue, sont attachés par une corde; il porte une houppelande grise à collet de velours vert jaunissant et écrasé, des culottes de peau sans jarretières, et des bottes si usées qu'il marche sur les tiges.
— Je demande, reprit Couthon encouragé par sa présence, que Lanjuinais, Vergniaud, Gensonné...
Il hésita à retrouver quelques noms ; mais, sans embarras comme sans interruption de personne , il tira de son portefeuille une liste étroite et longue, et il continua :
— Gensonné, Guadet, Péthion, Lanthenas...
— Non , dit Marat , Valazé.
Et ce nom fut par un seul coup de crayon substitué à l'autre sans avoir consulté l'Assemblée.
— Valazé, Lehardi, Boileau, Birotcau, Bertrand, Gomaire, Ducos...
— Non ; Louvet.
— Louvet, Bergouin, Mollevaut, Barbaroux, Brissot, Grangeneuve... Un cri échappa des tribunes.
— Kervélégan, Buzot, Lidon, Lasource, Chambon, Gorsas, Lesage , Vigée, Henry Larivierre et Rabaut Saint-Etienne... soient mis en état d'arrestation sur-le-champ.
On mit aux voix la liste en masse. Une assez forte partie de l'Assemblée se leva pour protester contre l'oppression et déclarer qu'elle ne prendrait aucune part à cette délibération. Vaine résistance ! un grand nombre de Jacobins étrangers, introduits dans l'enceinte et confondus sur les bancs de leurs complices, improvisaient une majorité factice. On se lève, on proclame la victoire ; l'acte est rédigé d'avance et il est signé du président qui semble fuir en quittant le fauteuil.
La séance était levée, mais non pas la consigne. Le temps avait été dévoré par tant de convulsions suacessives! Il était onze heures du soir, et les députés de la France étaient encore prisonniers des dix brigands que Paris avait mis à sa tète.
Enfin les portes s'ouvrirent. Chacun put chercher dans les ténèbres un chemin hérissé d'embûches et couvert d'assassins. Grangeneuve retrouva Adeline aux pieds de la statue du Gladiateur. Un homme était avec elle
130 GBASGEXEtVE.
qui s'éloigno brusquement à son aspect ; et le couple qui pouvait édianger tant d'inquiétudes et de douces paroles, regagna silencieusement la rue de Courcelles.
I/a Porte secrète.
— Que feras-tu, toi ? disait à Yergniaud son collègue Louvet , qui, avant do quitter Paris, était venu prendre congé de Tillustre orateur.
— J'attendrai mon sort. Je mesoumets au décret rendu contrenous. Je solliciterai uii jugement. J'ai écrit déjà pour demander que mes dénonciateurs portassent leur tète sur Téchafaud s'ils ne produisaient pas les .pièces qu'ils ont annoncées contre moi.
— Gturage admirable, mais stérile! dit l'auteur de Fauhlas, devenu aussi austère homme d'état, et aussi courageux agresseur de Robespierre, qu'il s'était montré jadis écrivain futile et brillant. On a commencé par se contenter de nous mettre aux arrêts clicz nous : c'est bien ; mais demain on nous donnera des gendarmes, ou nous conduira au Luxembourg avant un mois ; et puis les accuses présens seront jugés, et les absens mis hors la loi. Yiejis avec moi, puisque Grangeueuve, que voilà, me refuse.
— Ton accoulreniout de chasseur et tes belles guêtres de peau en donneraient 0)1 vie, dit le nonchalant soUfaire, qu'on avait surpris à sa fenêtre de la rue Saint-Florentin, regardant passer des chiens sa vans et des ours ; mais les embarras d'une évasion sont énormes ! Et puis on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers.
— Fais au moins quelques heucs pour te soustraire à ton sort , dit Louvet ; quand tu n'irais que jusqu'à la vallée de Montmorency portager l'asile que Bosc a offert à Grangcneuve et à quelsques uns de nos amis !
— Je ne quitte, pos le clocher de ma paroisse d<'S Invalides.
— Tu biùiues donc lîolre projet d'aller chercher des ennemis à nos oppresseurs, plutôt encore que des refuges pour nous-mêmes dans les départemens?
— N(ui pas, dit son collègue. Je crois qu'il est utile, au contraire, que le plus giaiid jiombre de nous aille réchauffer les caurs. et opposer à l'influence de Paris le patriolisnic des provinces; mais il est bon aussi que quelques uns restent pour otages, et comme garans de l'innocence de ceux qui partent.
Fi il se n-init à la croisée, en faisant place îi ses deux collègues, sans qu'il fût possible de lui arracher une aulre piU'olc sérieuse. L'enfant de de son portier lui monta une lettre, dont il prit à peine le soin de regardei- l'adri'sse ; mais accoutumé à jouer avec l'envovc. qui souriait déjà, )1 lui »')la un moment ûp-i mains uji joujou et se prit à respirer avec délices cette odeur de sapin du Jura mêlé au vernis des couleurs grossières. On hii parlail. il ne répondait plus. Il était absorbé dans des souvenirs d'enfance. — I.ais>e/.-moi donc, murmura-t-il eulin ; je n'ai que trois ans : si vous uj'allez faire redevenir un homme, vous me rendrez là un fameux service!
Grangeni.'uve aussi voulait rester à Paris. Mais trop franc pour se cacher à lui-même sii faibles>e, il ne parlait point de résolut i^m courageuse; il savait l)icn que l'attrait qui renchahiiiit là était la présence d'Adeline. L'emmener était impraticable; et l'irritation d'un*- jalousie bourde et vague lui rendait l'abî-ence impossible. Un peut s'éloigner de sa maîtresse aux deux extrémités de la chaîne qui vous lie. Heureux, on en a la con-
fiance ; irrité ou trahi , on en prend le courage ; mais, dans la mobilité des impressions, dans la lièvre du doute, le sacrifice est au dessus de vos forces. Ne la quittez pas surtout si elle repose dans la complète quiétude de votre dévoùment, et la fatuité que lui donne votre constance. L'esprit calme est distrait; la paix va se tourner contre vous. Assuré d'une conquête, on songe à en faire une autre ; le chagrin occupe et vaut mieux que la sécurité pour rappeler un serment. Plutôt qu'à la reconnaissance d'un bon souvenir, croyez à la fidélité de la colère, si absolument vous voulez croire à quelque chose.
— Ehl mon Dieu , se disait Henry , quand il s'était bien^ fatigué le cœur de craintes et de préventions , je ne puis malheureusement pas m'accuser d'injustice. A quoi s'exerce tout le jour cet esprit inoccupé? Il faut vivre d'une distraction quelconque et de sentimens mauvais ou ions ; rien n'attire sa sollicitude , ses soins de tous les jours; et je n'ai pas l'orgueil de croire que je puisse suffire à fous les instans de cette vie-là.
Le soupçon est un corrupteur. Qui peut vivre impunément à côté d'un mauvais exemple? Croyez que si vos qualités ne refluent pas sur l'objet d'une affection exclusive, bientôt vous prendrez quelques uns des défauts qui vous circonviennent. Rarement le vaincu donne ses moeurs au vainqueur. Deux fleuves qu'un même lit rassemble ne marchent pas long-temps sans mêler leurs couleurs : hélas ! et ce n'est pas le Rhône généreux qui donne son azur à la Saône ; c'est sa compagne, au contraire, qui trouble la pureté des deux eaux réunies.
Un soh", quand le jour allait tomber, plus radieux qu'à l'ordinaire , derrière les coteaux de Saint-Cloud , Henry était assis sur le balcon de l'appartement qui touchait à celui d'Adeline : car ils s'étaient réunis, depuis que des arrêts militaires et la surveillance d'un gendarme, établi chez le concierge , obligeaient à s'enfermer dans sa deuieuro le député décrété d'accusation. 11 tenait un livre, et depuis vingt minutes le même feuillet était immobile. Son attention et ses yeux étaient ailleurs. Il avait remarqué , passant et repassant sous les fenêtres , un homme , jeune , dont la tournure sentait la domesticité , bien que toutes les livrées fussent alors proscrites, et qui , à force de précautions adroites , avait donné le soupçon qu'il pouvait bien être chargé d'une mission secrète. Adeline était sortie pour avoir , chez madame Roland . des nouvelles des Girondins, réfugiés à Caen. Au lieu d'accueillir l'idée qu'il pouvait être ici question d'un renseignement p(jlitique et de quelques mystérieuses relations avec ses amis absens , Henry n'eut que le pressentiment d'un message clandestin adressé à Adeline. H lui sembla Aoir dépasser, entre les doigts du subaherue ambassadeur , l'extrémité d'un billet. Il crut le voir aussi mesurer de l'oeil la hautem* des fenêtres ouvertes d'Adeline et chercher à terre quelque caillou léger pour aggraver , apparemment , le poids du papier qu'il songeait à lancer dans l'appartement, s'il pouvait tromper les regards. Henry regretta de faire obstacle à cette intention par sa présence : il se retira du balcon sans affectation de complaisance ; mais déjà le personnage, qu'il fût mystérieux ou non, était entré chez un jardinier fleuriste dont l'enclos se trouvait en face du logement même de Grangeneuve. Là, il le suivit encore de l'œil , à travers la mousseline des rideaux : il le vit en conférence longue et animée avec le jardinier, et puis s'éloigner avec le contentement d'avoir bien fait sa tâche, regardant toujours les mêmes croisées.
Henry cependant ne pensa pas long-temps à cet incident , qui pouvait être étranger à ses intérêts ; peut-être allait-il même se repentir d'avoir accueilli de si folles suppositions, quand Adeline rentra. Les nouvelles du Calvados étaient mauvaises : les fugitifs, trahis par un général royaliste, M. de Puysaye, allaient se disperser et chercher de nouveaux apî«iis, les uns dans le Finistère et les autres da^ns la Gironde ; mais ia
132 GRANGEXEIVE.
rianle anlicliambrc d'Adelinc étail tout ombauméc. On venait d'y déposer, et au moment mOme où entrait Giangeneuve , une caisse de citronnier en fleurs. La jeune femme prit l'arbuste pour un cadeau de son amant , et elle allait l'en remercier, lorsqu'en levant li^ yeux sur lui, elle le vit pâlir. Elle n'osa lui demander d'explication , et demeura comme interdite. Elle ne semblait pas avertie du message, mais elle pressentait qu'il y avait là un mystère; que cet envoi pouvait renfermer un aveu, un billet peutêtre. Etun billet ! un aveu ! un mystère ! quel trésor d'émotions, quel événement dans l'existence d'une fonnne désœuvrée!
Grangcneuve entrevit du premier coup d'ail le billet assez grossièrement caché sous la mousse qui entourait le pied de l'arbuste. Il l'enleva pendant qu'Adeline le précédait dans la pièce voisine; et sans intention de commettre une action indigne de sa loyauté ordinaire, il le glissa dans son sein pour attendre un moment plus opportun de le rendre à son adresse.
— J'ai passé hier, dit Adcline, devant l'orangerie du jardinier, notre voisin. J'ai mis quelque complaisance à admirer ses fleurs; et je gagerais que c'est lui qui aura voulu, malgré moi, m'imposer l'avantage d'être une de ses pratiques.
Cette facilité a deviner le lieu d'où pouvait être parti l'envoi , parut bien suspect à Henry.
— On aura peut-être caché la facture^ dans les branches, dit-il; cherchez un peu.
Adeline se retourna ; mais elle réprima vivement ce premier instinct de curiosité. Elle revint ensuite à parler de l'jiprelé des marchands et de leurs expédiens pour vendre, de manière à faire supposer que, si elle ne croyait pas à sa propre explication, elle n'était pas fâchée que Henry pût y croire.
La soirée fut courte et silencieuse : l'un cachait une préoccupation de curiosité; l'autre une mortelle angoisse. Ce qu'avait dit Adeline de sa visite à l'orangerie était vrai; mais elle l'avait tant de fois abusé, que Henry n'était plus obligé de la croire. Et puis, selon sa supposition, le citronnier n'était pas offert à acheter; il était déjà vendu et payé généreusement.
Quand la nuit, qui les sépara, fut venue, ce billet, qu'il avait vingt fois touché pour le rendre, pesait, connue un poids accablant, sur le cœur de Henry, il le plaça sur sa table, il lo contempla long-temps, il s'enferma avec lui. il en fit le compagnon et la pensée unique de son insomnie.
— Mon sort est là, se disait-il. Je ne suis séparé de la vérité que par un cachot fragile ; et telle est l'exagération d'un point d'honneur factice et la délicatesse d'une probité que le monde a faite exprès pour protéger des turpitudes , que je ne puis me mettre en défense et aller au devant de mon salut. Eh bien ! puisque cette femme m'inspire des mouvnmenssi honteux, me fait subir de telles tortures, elle est jugée. Qu'est-ce que j'attends pour m'affranchir? Il me faut prendre condamnation sans plus de bassesse. Quand tout honneur et toute félicité s'évanouissent , il est temps de partir. Mais si elle n'était qu'inconsidérée ou légère! Si ceci était un piégo qu'on lui tend ? Ai-je bien pensé à l'horreur d'une vie sans elle, à l'abandon, à l'ennui, aux chagrins qui vont me dévorer? Ah! malheureux , c'est la vengeance d'un délit que tu ignores, c'est un crime que tu dois un jour commettre qui t'a lié à elle comme à raccomplissement d'un supplice.
Et en disant ces paroles, il froissait le papier dans ses mains. L'idée de fuite qui lui était conseillée par sa position politique, par l'instinct de sa conseivation, par la juste crainte sui tout d'une mort sur l'échafaud, il ne la puisait que dans ce frêle et équivoque témoignage de trahison ; le reste, il l'avait oublié. 11 ne s'aperçut pas d'abord que . dans les niouvemens convulsifs de sa colère, il venait de faire céder le billet entre ses doigts; et qu'il avait involontairement brisé une cire, ou bien nuiuvaise, ou bien
insoiicieusement employée. En ramenant ses yeux vers l'écrit, il fut épou- A'anté de la découverte : puis il attribua l'événement à quelque avertissement du ciel, et il y vit l'invitation de profiler du hasard. Il prit, il jeta, il ressaisit ce billet , désormais impossible à rendre ; et , dans l'agitation, qui ressemblait au délire , à la fascination, au pouvoir du serpent, à l'invincible force du vertige, il parcourut deux fois, avant de les comprendre, les cinq ou six lignes qui composaient cette misérable lettre :
« Mes chères amours! Je ne suis plus le même homme qu'hier. Vos bontés m'ont ravi au ciel. J'attends, connue la fleur épie Taurore, l'occasion promise de vous renouveler mes ardeurs. Le Jacobin n'était pas votre fait : il vous faut un amant bien né , et qui vous fasse aller à la cour incessamment. Pardonnez si l'impatience me rend indiscret ; mais j'ai besoin de vos nouvelles comme de l'air qu'on respire. Cet arbrisseau a . moins de boutons que je n'ai d'amour.
» Post-scriptum. Nous nous verrons toujours chez madame Lagrévolle.»
A cette lecture, redevenu subitement tranquille , éclairé connue par la chute d'un bandeau épais, et frappé d'un l)ain de glace, Graugeneuve pensa à s'occuper de son départ et du double soin de tromper son gendarme et Adeline, comme s'il s'était agi d'un détail de prudence ordinaire et de l'action la plus naturelle. Ce billet ne peut être une fiction , se dit-il, l'homme qui l'a écrit est trop bète! On n'invente pas de ces choses-là. Et voilà l'ordinaire objet des prédilections de ces dames ! l'échantillon de leurs idoles ! Elles oublieraient un brave pour Thersite , un homme de génie pour un danseur. Et puis, dans la défense de sa vanité, il songea à la compagne de Socrate, à la feunne de Molière, à d'autres exemples historiques : c'était là de bien mesquines et froides réflexions ; mais , nous l'avons dit, il se sentait guéri tout à coup. Il était vengé par son rival.
Cependaut, la faction victorieuse, trop satisfaite d'abord de son triomphe pour en abuser, se réveilla bientôt de celte inertie. Lyon, Nantes, Brest, Lorient s'étaient déclarés en faveur de la Gironde. Laujuinais, Péthiou et Barbaroux enflammaient du sentiment de leur vengeance les campagnes de la Normandie ; et un intérêt puissant, celui d'arrêter les fermens d'une guerre civile, était plus que suffisant pour motiver toutes les fureurs de la Montagne contre un parti qui ne lui opposait que ses talens et la justice de sa cause. La fuite de quelques députés servit de prétexte pour surveiller de plus près ceux qui s'étaient confiés à la sauvegarde du peuple de Paris. Ils furent successivement, comme l'avait prédit Louvet, arrêtés et conduits en prison; et bien plus : soixante-treize de leurs partisans furent atteints par une condamnation nouvelle!
Un matin, un peu avant le jour, il se présenta à la porte de Grangeneuve quatre hommes delà section. C'étaient des sans-culottes de bonne volonté, armés de toutes pièces, et que précédait un commissaire en bonnet rouge. Un sabre et une écharpe lui bardaient la conscience. En homme adroit, le commissaire frappa d'abord aux vitres du concierge ; il fit réveiller le brigadier de gendarmerie, qui n'aurait pas dû dormir, disait-il, depuis les trois semaines que durait sa faction.
— Ne sais-tu pas bien, Fabricius, que depuis décadi dernier, Guadet, Buzot et Henry Larivierre ont encore séduit ou trompé leurs gardiens? Les yeux de la Montagne ne doivent jamais se fermer.
— Soyez quiet, mon commissaire, répliqua en bâillant Pascal Benatru, dit Fabricius. Le député qui est là-haut, ^■oyez-vous, se garde tout seul. Pauvre cher homme! il ne songe guère à éviter le tribunal, celui-là; et il est si sûr de son innocence qu'il m'en a quasi convaincu moi-môme un peu... jusqu'à nouvel ordre, s'entend!
— Ne t'y fie pas, toi. Tu perdrais ta place; et l'appétit vient plus vite que l'argent. Tu ne sais donc pas que tous les ennemis de la chose s'entendent? Les royalistes offrent à ceux-ci des asiles, ils ont pour eux les riches, les gens à breloques, et jusqu'aux calotins, à ce qu'on assure j
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parce qno. depuis qu'ils ne votent plus à la Convention, on ne messe plus, et on fait firnier toutes les boutiques à prêtres. Montons un peu.
Adeline. qui. s<nile dans l'appartement contigu à celui do Grangeneuve, dormait peu depuis que son sommeil était respecté, entendit une partie de cette conversation : et sa sollicitude devina le reste. Elle avait, dans les premiers jours de la réclusion di' Henry, supplié en vain le député de fuir, et de permettre qu'elle s'attacluU à son sort. Elle craignit en ce moment ipi'il ne fut bien tard de prendre ce parti! mais elle se hâta, pour aller l'avertir, de fraucliir im passage secret . ménagé en des temps plus heureusdans la double épai>5eur d'une armoire.
C'est en de pareils momens que toute fierté oubliée, ou mauvaise conscience vaincue, on ne se souvient guère si l'autre boude, s'il est justement blessé, ou inexplicable.
Le commissaire et ses hommes avaient gravi l'escalier à pas de loups. Ils trouvèrent, à leur grand étonnement . la première, puis ia seconde, puis toutes les portes de l'appartement légèrement appuyées sur leurs serrures; aucune n'était fermée. Ils entrent : une femme éperdue se présente seule à leurs regards; et la première question qui s'élève, c'est elle qui la leur adresse.
— Où est M. Grangeneuve ? au nom du ciel !
— Citoyenne, nous W cherchons ; et vous nous aiderez sans doute à le représenter devant l'autorité compétente. Il n'y a point, s'il vous plaît, de comédie à jouer ici.
— Ah ! malheureuse ! je suis abandonnée, se dit Adeline avec un accent de voix étouffée.
L'armoire, cependant, était encore entr'ouverte: Fabricius consterné découvrit le passage, et les hommes qui l'escortaient se précipitèrent avec lui dans l'appartement de la jeune femme. Rien ne fut ménagé dans leurs recherches. Un de ces furieux, le même peut-être qui. dans les journées d'octobre, avait percé de coups de poignard le lit encore chaud de la reine, bouleversa la couche d'Adeline; mais, le cœur plein d'un seul regret et les yeux voilés de larmes, elle ne s'aperçut pas même de l'outrage.
Après des perquisitions, qui ne s'arrêtèrent que dans les caves les plus ténébreuses de la maison . le commissaire remonta auprès d'Adeline et lui signifia l'ordre de h- suivre.
— Où ■? demanda résolument l'infortunée.
— Devant un des secrétaires du substitut du procureur-syndic de la commune, qui nous envoie ici. le citoyen Lacombe.
Adeline fit un mouvement en arrière. Mais incapable de perdre toute présence d'esprit :
— Voyons le mandat, dit^-elle, qui vous investit du droit de m'arrôter?
— Mon droit! c'est que vous avez été trouvée au domicile du traître. Vous êtes sa femme ou sa complice; et vous aurez à répondre devant Lacombe de votre connivence avec l'émigré.
— Oui, citoyenne! dit F"abricius Beuatru. indigné d'avoir vu sa niaiserie dupée : vous avez été prise en fringant délit, marchez.
Adeline se résigna, ou plutôt se laissa conduire, avec quelque espérance : car elle pouvait trouver des ren^cignemens précieux, jusque dans la bouche di's •■nin'inis mêmes du fugitif.
— Eh bien ? dit Lacoinhe en reconnaissant quelle capturo ses agens venaient di* faire, est-ce que nous n'en anrotis que la plus Ix-lle moitié?
L'n coup d'uil d'Adeline b' fil hésiter dans sa gaîté cynique; et le secrétaire d'Hébert, tout en félicitant la troupe, renvoya tout lenionde pour interroger, disait-il. la prévenue sur dimf»orlans secrets.
Adeline ne songeait point qu'elle était prisonnière; elle n'avait qu'une jjçule pensée : l'espoir que la police saurait au moins quelque chose de la
GRANGENEirVE. 135
fuite de Henry, et qu'elle pourrait apprendre quelles conjectures formait là-dessus Lacombe lui-iuèuie.
Lacombe était à peine demeuré seul avec elle , qu'il lui parla de son amour. Et tel était le malheur et la poignante inquiétude do nwdame Gravier, qu'elle n'osa témoigner tout son mépris. Elle se ménageait une ressource pour arriver à découvrir des traces perdues.
Elle hasarda une question dont le municipal devina la portée ; mais affectant l'indifférence la plus désintéressée :
— Mon Dieu, dit-il. les hommes qui comme nous sont chargés d'intérêts graves, ne s'informent pas de si petites choses. Il ne peut nous échapper tôt ou tard. L'important n'était pas qu'il perdît sa liberté un peu plus tôt, à Paris ou à Caen... peut-fMre ; mais bien qu'il vous rendît la vôtre. J'espère que vous ne regretterez pas le voyageur ! nu esprit mécontent, un jaloux, qui ne vous avait pas adressé une parole depuis cinq jours...
— Comment savez-vous cela ? dit Adeline en reculant de surprise, et dévorant du regard le Jacobin triomphant.
— Est-ce que je puis ignorer le moindre détail sur ce qui vous touche ? dit-il d'un air caressant et faux. Vous ne me rendez pas justice; je pense à vous avant toute chose, et je vous surveille à votre insu. Ne vous doisje pas plus de reconnaissance que vous ne croyez ? C'est vous, méchante, qui m'avez fait, malgré vous, ce que je suis. Vous avez été ma providence. Certains bijoux offerts à l'Amour sont tombés en offrande aux pieds de la Fortune, et je vous demande de partager ma destinée. Elle ne s'arrêtera pas au poste que j'occupe. On organise en ce moment des tribunaux révolutionnaires dans toutes les grandes villes de la France. J'ai la promesse d'être nonuné président dans la localité qui me conviendra le mieux. Où voulez-vous régner, Adeline '? Est-ce à Lyon, à kouen, à Marseille, h Bordeaux même, la patrie de mes premières amours? Vous n'avez qu'à parler : je mettrai à vos pieds toute la ville.
— Lacombe ! dit graveni'Mit la jeune femme, dans les temps où nous voilà, les hommes comme vous peuvent beaucoup, et je ne doute nullement que vous n'ayez le crédit de me faire retenir en prison. Mais prenez garde ! je ne vous cons(nllo point d'user de violence. Le pouvoir qui crée peut détruire, et la main qui vous a élevé peut arracher le masque qui vous couvre. Quand une fenune y veut sacrilier sa vie, elle peut toujours perdre son ennemi avant de succomber.
— Je ne serai jamais le vôtre, ingrate, dit le futur président, soit crainte, soit espoir de la fléchir par la douceur.
Son chagrin est trop nouveau, pensait-il, pour admettre encore des consolations, niiiis on se calmera. Laissons pleurer la veuve d'une journée ; l'ennui viendra à mon aide, la misère peut-être ; et, en attendant, je ne perdrai pas de vue ce trésor.
— Huissier, dit-il. après avoir fait retentir une énorme sonnette qui décorait son bureau, ordonnez au factionnaire de laisser passer librement madame; et vous-même, offrez-lui votre bras pour la reconduire à sor domicile, si elle veut bien le permettre. C'est une bonne citoyenne ; elle n'est point fédéraliste. Allez ; et vive la nation !
Grangeneuve était sorti de Paris par la barrière du Maine. Aucune précaution, aucun déguisement n'assurait sa route. Sa sécurité la plus grande était dans cette absence même de tout mystère. Mais qui dira ce qui s'était passé dans son âme au moment où. la main posée sm- la dernière porte qu'il fallait soulever tout doucement, il allait franchir le seuil de la maison où il laissait Adeline ? Tous les déchiremens du co'ur. toute l'amertmne de la vie se résument ainsi en quelques minutes. Sans l'image de sa mère et de sa sœur, accourue pour le retenir, s'il avait pu se résoudre à mourir sans embrasser ces deux êtres si chers et pourtant depuis si long-temps étrangers à son existence, le transfuge se fût avec
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joie enfoncé un couteau dans la poitrine. Quelle est donc la puissance de ce délire qui brise ou détend tout autre lien, vous isole, et fait commencer et finir le monde à l'objet qui vous occupe ? Un voyageur qui a péniblement accompli le Inur du globe, un prisonnier arrivant de Sibérie, sont moins séparés des relations sociales que la victime ayant subi deux mois seulement l'exil absolu que le premier des tyrans commande.
Grangoneuvo. cependant, avait des soins h prendre encore relativement à sa fortune menacée par le décret de proscription. Il lui fallait écbanger plusieurs renscignemens avec son avocat. Il résolut de s'arrêter vn quelque gîte prochain, du moins pour une nuit ou deux. Afin de déguiser sa marche et faire perdre ses traces aux surveillans qui auraient pu l'explorer, il coupa la plaine de ]\Iont-Rouge par ce diagonal sentier qui gagne les hauteurs de Chàtillon. et à travers des champs labourés que fertilisent tous les débris du luxe de la capitale. Là, vous verriez le fumier cacher des lambeaux d'étoffes, dos porcelaines brisées, l'écorce du cédrat lointain, les coquilles de l'huître océanique. Les deux mondes concourent à féconder cette moisson du paysan de la banlieue, honune le plus corrompu et le plus Ignorant à la fois ; le moins intelligent, le moins hospitalier des animaux. Soumis h toute la dureté des caprices du riche, c'est à celui-là qu'on peut faire oublier, pour quelques sous, sa femelle et ses petits, et l'envoyer, égorgeant les citadins à domicile, commencer la guerre intestine au profit de toutes les polices.
Henry passa non loin des carrières profondes qui devaient, quelques jours pins tard, refuser un asile à Condorcet. Lui-même, il éprouva la dureté d'un accueil équivoque dans la maison assez voisine d'un de ces hobereaux sans caractère, autrefois son ami ; mais qui déjà déserteur à cette époque des intérêts et des périls de sa caste, était destiné h subir les enthousiasmes successifs de tous les partis vainqueurs. Parmi ces girouettes, tel se dit impartial qui n'a jamais été que médiocre; il est quelquefois bien plat de n'être strictement qu'un honnête homme. Et qui no connaît, dans la noblesse, cette catégorie toujours prêle à repousser les hommes qui réfléchissent et h se faire prolecteur de la canaille?
Alors le fugitif se ressouvint de la retraite de Bosc. Il fit, comme disent les cliasseurs, un crochet dans sa marche commencée ; il passa la Seine à Ivry, et chemina assez rapidement à travers les campagnes de Charonne et de Villctaneuse.
li'AfTikt.
George Dagron s'en revenait un soir de l'Ilc-Adam à Montmorency. C'était un soir d'octobre ; il marchait aussi vite que pouvaient le lui permettre ses blessures, autrefois gagnées au siège de Gertruydenberg, et la bise qui, soufflant déjà du nord-est, le prenait en profil comme pour opposer une résistance à la direction de ses pas.
Arrivé à la hauteur d'Andilly, le vieux sergent se reposa. Il voyait presque à ses pieds le but de sa course : une maison isolée. Klle paraissait solitaire au milieu de la solitude, abandonnée dans le désert.
Dagron. qui avait porté assez péniblement un objet lourd, caché sous les pans de sa lévite, laillé(ïsur le patron de l'uniforme des invalides, déposa cet objet sur la mousse du rocher oii il s'était assis. Il s<> donna le temps de reprendre haleine avant d'achever sa commission : une commission q\ii lui avait déjà fait faire cinq lieues avant dépenser h rentrer à son domicile par un temps rigoureux.
GRANGENEL'VE. 137
Ces pauvres gens! pensa-l-il; il n'y a pas une apparence de fumée au dessus du toit. Toutes les persiennes sont closes. Ils n'ont là-dedans ni feu ni clarté !
Et pendant la route, il n'avait cessé de se dire : — Pourvu qu'ils n'aillent pas. les imprudens, s'aviser de brûler les fagots qui sont dans la cour I et d'ouvrir le moindre contrevent sous prélexte de lire ou d'écrire!
Il les plaignait de leur résignation ; et il se fût plaint de leur désobéissance. Honnête Dagron ! Tout ce qui sortait de celle humeur inquiète, soit pitié, soit prohibition, avait sa source dans la bonté de son naturel. Pourquoi fallait-il qu'il manquât de quelque intelligence !
Connue il se levait avec effort pour reprendre sa charge, descendre la colline et se présenter avec solennité devant ceux qui l'attendaient; car vous avez remarqué que rien n'ùte de l'importance à un personnage et de la gravité à une démarche, comme l'air, essoufflé, l'haleine courte, et les soulèvemens convulsifs de la poitrine ; il crut, lui Dagron, apercevoir, et il vit en effet un homme appuyé sur un long fusil h im coup, derrière un châtaignier qui dominait la cote, laquelle côte dominait l'enclos de la maison où il se rendait.
Il reconnut le fusil. C'était une de ces canardières employées avec succès pour atteindre les sarcelles et les oies sauvages, qui descendent ordinairement vers cette époque de l'année sur l'étang voisin de Saint-Gratien. Cette arme sortait de la vénerie de l'ex-monseigneur duc de Bourbon, prince de Condé. suïerain des châteaux et bois envirnnnans, lequel prince était pour le quart d'heure occupé, aux environs de Coblentz, à exercer aux manœuvres quelques bons émigrés qui menaçaient la France. La canardière, hélas! avait été long-temps dans les mains de Dagron. Thérèse Moreau, la femme d'un garde-chasse, la lui avait prêtée dans sa jeunesse et à l'insu de son mari, quand Dagron braconnait encore. Depuis ce temps, le fusil avait été vendu en fraude ; mais l'acquéreur illicite était devenu maire d'une commune voisine; et soit par discrétion pour lamémoire de Thérèse, soit par une crainte assez fondée du nouveau municipal, Dagron n'avait pas osé confronter publiquement la canardière avec ses souvenirs.
— A qui diable, se dit-il, le citoyen Sénégal peut-il avoir prêté son fusil? car ce n'est pas là Sénégal; il est petit et gros, et l'individu qui est là-bas me parait maigre et fluet comme un peuplier d'Italie.
Dagron s'avançait avec précaution ; et quand il ne fut qu'à quelques pas du personnage, qu'il supposait être mystérieux, il s'arrêta à le considérer. Olui-ci n'avait pas entendu venir l'invalide. Est-ce que Dagron. contrairement à ses habitudes, marchait légèrement, par hasard, sur les feuilles mortes ? est-ce que la bise, glissant de l'inconnu vers le soldat, emportait l'écho des souliers ferrés? était-ce, enlin, que le chasseur fût assez préoccupé de la proie qu'il convoitait, pour être devenu inaccessible à toute distraction?
Quoi qu'il en soit, le soldat voulut savoir ce que faisait là cet homme ; et il l'aborda brusquement.
— Tiens! fit-il, quand ils se trouvèrent face à face, toi, citoyen Gabriel? Gabriel, à qui on ne connaissait que ce prénom dans le village, était
venu, depuis deux ans, habiter la vallée. Présenté d'abord au curé comme un pauvre séminariste chassé de son asile par les décrets de l'Assemblée législative, il avait fait honteusement renvoyer la servante de son prolecteur. Ensuite, il s'était emparé de l'école, dès que les frères ignorantins avaient été chassés ; et enfin il avait renoncé, depuis quelques mois, à cet emploi de son temps, qu'on avait jugé son unique ressource. Il faisait de fréquens voyages à Paris, et beaucoup de motions aux clubs de Saint-Denis et de Montmorency, sans qu'on fût informé encore des nouveaux moyens de son existence, qui paraissait améliorée. Gabriel fut un peu troublé à l'aspect de Dagron; mais la conscience de
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sa supériorité sur Tcsprit de rhoniitMc homme le rassura on pc-u de secondes, (^hit'lqu'im même qui eût été dans le secret de ses pensées intimes n'eût pcùt-Otre pas tardé à démêler que le jeune homme n'était pas fâché de celte rencontre imprévue.
— Ou'est-ce que vous faites donc par là ? dit Dagron. (iabriel ne répondit point.
— Depuis quand donc savez-vous manier un fusil . vous?
— Depuis mon enfance, dit l'ancien séminariste. Ignorez-vous que je suis des montagnes du Uoussillon? Là, tout le monde porte une escopette, et nous savons faire descendre les ramiers et les aigles du haut des nuages où ils vont percher.
— Oh! il n'y a guère que des lapins chez nous, dit Dagron ; et encore depuis que le prince de Condé les laisse tranquilles. -Mais ce n'est pas dans ces carrefours-là qu'ils se tiennent. Tu es encore un lin braconnier, monsieur Gabriel!
— Je ne sais pas bien même où je suis exactement . répondit Gabriel ; car je ne sors presque jamais. N'est-ce pas là l'ancien Ermitage?
— Ça? la maison de M. Jean-Jacques? Vous n'y êtes pas du tout : c'est dans le fond à gauche.
— A qui donc est ce pavillon isolé?
— Ah ! je ne sais pas. Ils sont un tas de bourgeois qui se repassent , les uns après les autres, toutes ces bicoques-là, comme si c'étaient des bagues au doigt.
-Mais l'invalide avait pris, pour faire cette réponse, un air de discrétion ou de finesse si équivoque, que son interlocuteur faillit sourire. Il s'en gaida bien toutefois ; et pour amener Dagron à quelque confiance il passa, sans transition, à un sujet de conversation différent.
— Nous avons des nouvelles récentes de votre fils Charles, dit-il.
— Bah? depuis la dernière lettre que vous avez bien voulu me lire de lui?
— Certainement. Le général de la brigade où il sert a écrit au maire de la commune... Il est dans la quatorzième demi-brigade, n'est-ce pas?
— Oui . brave homme.
— Qu'est-ce que c'est donc que vous portez si bien caché sous votre redingote ?
— Ah! c'est du linge, un petit paquet. Et il lui a écrit...
— Qu'il était fort content du bègue. C'est bien votre enfant, je crois.
— Hélas ! oui, le pauvre garçon. Ç^ l'empêchera-t-il d'avancer, cette maudite langue rétive ?
— Non, non ; surtout si vous savez parler pour lui, vous.
— Parler? à qui? au maire, n'est-ce pas. monsieur Gabrid?
— Oh ! à toiLs les amis donc, franchement. Mais il est bien dur le linge que vous portez. Dagron ? on vous l'aura empesé sans doute.
— Possible, dit Dagron. Et vous, quel gibier guettez-vous donc là? Ah ! je vois : c'est peut-être ce grand oiseau qui plane si haut, si haut làbas, que c'est à peine si on le distingue dans les airs?
— Juste! dit Gabriel vivement. J'ai besoin de ses plmnes pour dessiner...
Et il porta les yeux à droite , tandis que le gihier déployait son vol dans la direction opposée.
— Par là dfmc ! dit naïvement Dagron . sans interpréter la méprise.
— C'est un milan royal, dit Gabriel apercevant rois(\au pour la première fois. Tenez, il a la vue meilleure que la notre, et je gagerais que du haut des régions où il s'élève, il apcn;oil distinctement à terre quelque proie' sur laquelle il s'apprête à tomber.
— Que voulez-vous qu'il découvre ici? dit Dagron . quelque pauvre grenouille du ruisseau, si elle ose sortir de son trou par le froid qu'il fait.
GRANGE?(EUVE. 139
— Quelque poussin de la basse-cour, dit Gabriel en regardant l'enclos où le soldat avait déjà surpris ses yeux si fixement attachés.
— Oh ! il n'y a là. dit Dagron. qu'une vieille poule presque aussi respectable que la mère Ragot, et qu'elle conserve, je crois, par souvenir de sa jeunesse, il n'y a ni chrétien ni milan capable de la manger, tant elle doit être coriace. Elle est plus coriace que la mère Ragot.
— Vous disiez que vous ne saviez pas à qui était ce pavillon?
Ah ! je vas vous dire, répondit Dagron décontenancé : je ne sais pas à qui il est pour le quart d'heure, c'est vrai ; mais la mère Ragot est toujours concierge ; elle demeure là depuis vingt ans. toute seule comme une chouette. Il y a au moins... oh oui! il y a aujnoins vingt ans qu'elle et son chat, et je crois bien sa poule aussi, ont vu passer trente-six maîtres, qxii se sont ruinés tous les uns après les autres.
— Mais enfin le dernier propriétaire, eomment s'appelle-t-il, Dagron ?
— Ah! vous dites que ces milans c'est bon à dessmer? répondit le sergent qui affectait la niaiserie.
Gabriel fronça le sourcil.
— Ne serait-ce pas du pain que vous portez là, Dagron ? dit-il. Vous savez que c'est défendu depuis la loi du Maximum ; prenez garde d'être dénoncé comme accapareur. Depuis qu'il se cache dans nos environs des gens suspects, on ne doit se procurer du pain que pour soi, et à son propre domicile. Vous le savez ?
— Ah ça ! pas de bêtise au moins, citoyen Gabriel! N'allez pas croire...
— Moi ! je crois que les plumes de milan sont très fines et très fermes. C'est un oiseau remarquable au moins! Il n'a guère que vingt-six pouces de la tête à la queue ; mais son envergure est de près de cinq pieds. Il habite toujours quelques lieux semblables à celui-ci : le pied des colUnes giboyeuses. Il passe sa vie dans l'air, il parcourt dans ime seule journée des espaces immenses. Le vol est son état habituel. Il reste quelquefois suspendu et immobile sans qu'on puisse apercevok' le mouvement de ses ailes. Ensuite il ghsse comme sur un plan incliné, et tombe aussi rapide que la foudre, tantôt sur une couleuvre qu'il emporte dans ses serres, tantôt sur quelque poule, quand même elle serait à la mère Ragot.
— Eh bien ! oui, c'est du pain, dit Dagron effrayé, et qui avait écouté assez mal ce lambeau d'histoire naturelle. Vous n'êtes pas un homme à me dénoncer, que diable !
— Les parties supérieures sont brunes, ajouta le séminariste, le bord des plumes est roux : celles de la tête sont blanchâtres et strillées de brun ; les plus précieuses sont celles de la queue qui est fourchue , le bec est brun, les pieds sont jaunes.
— n faut que vous ou moi nous nous en allions bien vite, dit Dagron. en pressant ses paroles : j'ai affaire dans cette maison, citoyen.
— A qui est -elle ?
— Elle est... à M. Rose, un honnête homme s'il en fiit jamais! On a besoin de moi là-dedans.
— Rose ? un proscrit ? un partisan des Girondins, un ancien ami de La Réveillère de la femme Rolland?
— Je crois qu'oui.
— Mais vous vous exposez beaucoup, mon pauvre ami Dagron ; il est fort heureux que vousra'ayez fait cette confidence. Et... ils sont donc tous dans ce pavillon ?
— Je ne sais pas combien ils sont au juste ; pour ma part, je n'en connais que deux; mais ce que je n'ignore point, c'est qu'ils meurent de faim, monsieur Gabriel; et que ce pain, c'est pour M. Rose.
Le milan descendait en ce moment comme la flèche, ainsi cpie Gabriel l'avait annoncé ; et Gabriel, par un mouvement irréfléchi, le coucha en oue. Le coup de feu vint partager en deux la dernière parole de Dagron.
140 CRANGENEUVE.
— Qu'avcz-vous donc fait? dit celui-ci.
— Je n'ai pas tué l'oiseau, reprit étourdimcnt le jeune homme ; mais je l'ai blessé, ou si terriblement effrayé, qu'il a laissé sa proie : entendez-vous les cris plaintifs de la poule ! il n'aura pas pu s'arrêter dans sa chute ; mais à peine la terre touchée et sa victime atteinte, il reprend son vol tout effarouché. Le coup serait singulier : allez voir.
On entendit quelques voix d'hommes; et des pas retentirent vers la basse-cour.
— C'est assez, dit Gabriel; prenez co fusil: si on vous demande làdedans qui a tiré, dites que c'est vous. Il ne faut pas effrayer inutilement ces braves gens. Je vous laisse en paix achever votre bonne action. Adieu, Dagron.
Et Gabriel s'éloigna en prenant beaucoup de précautions pour n'ùtre pas aperçu.
— Qu'est-ce que c'est donc? disait un des proscrits en s'avançant intrépidement dans le jardin , où la bourre du fusil fumait encore.
— Mon bon ami. dit le maître de la maison, ouvrant à demi un petit contrevent d'œil-de-bœuf. qui devait éclairer, dans un temps meilleur, un cabinet du rez-de-chaussée; c'est peut-être un signal des gendarmes qui vous cherchent. Ils est fort imprudent de se montrer en dehors; rentrez, au nom de notre salut commun !
— Ah ! mon Dieu ! s'écria un autre personnage, futur membre du Directoire exécutif, ils ont tué ma nourrice.
Et en disant ces paroles, il prenait par la tête et soulevait avec attendrissement une créature sanglante et noire qui semblait répondre h ses plaintes par un dernier gémissement. Voyez ce qu'ils ont fait de ma providence! Coquette se meurt, Coquotte est morte! Adieu ses œufs, quand elle en daignait seulement faire un par jour , pour composer mes quatre repas.
Il faut, pour l'intelligence de ce qui peut suivre, savoir quels étaient les membres de cette colonie de proscrits réfugiés dans une maisonnette do Montmorency. Ils n'étaient encore que quatre ; mais ils appartenaient tous à cette catégorie de patriotes que la Montagne avait mis hors la loi.
C'était d'abord le maître du logis, Augustin Bcsc. que l'affection de madame Roland eût suffi pour honorer; qui fut le dépositaire de ses écrits, et l'ami de sa mémoire comme il l'avait été de sa personne.
C'était ensuite un homme de solitude et de botanique, que la révolution avait surpris au milieu des plantes de son beau jardin d'Angers. Olui-là, comme législateur, avait fait écrire sur les drapeaux de la France cette légende si bien justifiée : Libertk ou la mout! C'était lui qui avait demandé la mise en accusation de Marat, le 12 avril , et s'était écrié au 31 mai : Nous partagerons les fers de nos collègues ! Ce fondateur d'une religion cherchait là un abri pour ses jours mortels. Futur roi de France pour un cinquième, destiné à régler un jour la guerre ou la paix et à traiter lastueusement tous les ambassadeurs de l'Europe, il se désolait pour une poule étouffée. Tour à tour il mêlait dans son langage la fougue de Thyrlée ot l'ingénieuse raillerie d'Ésope : deux poètes bossus dont sa taille rappelait un peu les disgrâces.
Après lui . c'était le procureur de la comnu\ne de Paris, ramené à des sentin)ens généreux depuis qu'il avait vu s'accomplir septembre; c'était lui qui avait dit de ces massacres : « C'est la Saint-Barthéîcmi du peuple; ce jour-là il s'est montré aussi méchant qu'un roi! » Hélas! il allait bientôt, cet éditeur des lettres de Mirabeau écrites au donjon de Vincennes, être assassiné deux fois : d'abord par lesJaciibinsd(> Montai gis, ses compatriotes; et enfin par un arrêt du tribunal révolutionnaire. Le mois qui devait servir à dater sa mort était déjà commencé. Notre ami, comme on l'a prévu, était le quatrième. Enfin on attendait un cinquième condamné; et en changeant ce jour-là
même de retraite , ce dernier ne se doutait guère que son futur asile fût déjà un poste où la police envoyait ses chasseurs à l'affût. Ce proscrit était membre de la plus ancienne noblesse ; un capitaine de vaisseau de la marine royale, mais dévoué à la cause de la liberté avant 89. C'était ce gentilhomme qui, le premier, proposa de remplacer la garde suisse, et qui avait accusé Louis XVI de n'avoir pas déclaré la guerre à la Sardaigne. Il demandait la déchéance. Puis, après avou- eu le courage de refuser son vote à la mort du roi, l'oflicier avait dépouillé son inviolabilité de conventionnel, pour éviter, disait-il, un crime aux assassins. Réduit à être le collègue des panégyristes de septembre, je veux au moins, avait-il écrit au président , défendre ma mémoire du reproche d'avoir été leur compUce.
— Mais qui donc a tué notre poule ? répétait La Réveillère-Lépaux en retournant la maigre victime. J'ai bien entendu un coup de fusil -mais plus j'examine cette pauvre bète, et moftis j'y vois les traces du p'iomb. Le sang ne lui sort que du bec. Voyons donc, monsieur Grangeneuve.
— Consolons-nous, interrompit le procmeur de la commune de Paris accouru à son tour. Ce n'était pas la poule aux œufs d'or! '
— C'était bien plus ! reprit le valétudinaire député de Maine-et-Loire : c'était la poule aux œufs frais! Vous m'aviez, messieurs, dédié ses pro^ ductions, comme au plus souffreteux de la bande ; que voulez-vous que je mange, à présent, s'il vous plaît?
— Ce n'est pas l'embarras des mets qui peut vous arrêter, toujours ! Si votre estomac y peut suffire, vous avez le choix entre des patates gelées et des racines d'althœ'a.
— La poule aux a'ufsd'or! reprit le désolé La Réveillère; et qu'en ferions-nous, mon bon ami? Ma peine et votre comparaison me rappellent le désespoir de ce naufragé qui croyait , dans les débris de son navire, avoir retrouvé des noisettes, quand il découvrit, en ouvrant le petit sac', qu'il ne contenait, hélas ! que des diamans.
Cependant Manuel avait levé la tète au bruit d'une petite porte qui s'ouvrait dans le mur du jardin, entre les espaliers ; et ses nai-ines s'étaient subitement élargies à l'odeur encore vague, mais appétissante, du pain chaud.
I C'était Dagron qui rentrait entre ce parfum-là et celui de la poudre. Il faillit à s'engager une lutte entre le pourvoyeur et l'affamé.
— Citoyen, citoyen, ne mangez pas tout : il n'y en a que douze livres ! et il en faut garder un peu pour les autres.
On distribua, en effet , une ration à peu près égale à chaque prisonnier, et l'on attendit le nouveau compagnon d'infortune avec une sorte de confiance orgueilleuse dans cette hospitalité qu'on pourrait lui offrir.
— Mais c'est donc toi, mon vieux camarade, qui a fait ce bruit inutile ? dit M. Rose à Dagron, en lui voyant un fusil que celui-ci aurait bien voulu cacher derrière la porte.
— C'est moi..., dit le soldat, c'est censé moi... Je sais d'où il vient le bruit; il ne faut pas que ça vous inquiète.
— Il vient de ce fusil-la, dit Manuel en ouvrant le bossinet, qu'il fit signe à Dagron d'essuyer.
— Mais où l'as-tupris, et pourquoi tires-tu?
— Allons, allons! dit La Réveillère, ne voyez -vous pas qu'il est honteux d'avoir manqué son coup. Est-ce que nous aurions le courage de gronder notre père nourricier qui voulait peut-être nous donner quelque chose à mettre sur notre pain? Il aura tiré un merle, et notre poule en est morte de peur; car elle n'a ni balle, ni cendrée dans les ailes, au moins. Est-ce que c'est la poule, Dagron, que tu tirais?
— C'était un milan qui fondait dessus, qu'on a voulu tuer. Excusez, messieurs; mais n'ayez pas peur, je réponds de tout.
Et il rechargea son fusil.
— Peur? dit Rose, que veux-tu dire?
lZl2 GRANGENFXVE.