XL III NUIT
DInarzade fut encore très - diligente cette nuit. Si vous ne dormez pas ma Sœur , dit- elle à la Sultane , je vous prie de nous raconter ce qui fe pafla dans ce Palais fouterrain entre la Dame & le Prince.
Vous Tallez entendre , répondit Scheherazade. Ecoutez-moi.
Le fécond Calender^ continua-t-elle,pourfuivant fbn hiftoire : Pour épargner à la belle Dame , dit-il , la peine de venir jufqu'à moi , je me hâtai de la joindre \ & dans le tems que je lui faifois une profonde révérence , elle me dit : Qui êtes -vous ? êtes -vous homme 9 ou Génie ? Je fuis homme , Madame , lui répondis je ^ en me relevant , & je n'ai point de commerce avec les Génies. Par que^e aventure , reprit-elle , avec un grand Iw*pir , vous trouvez- vous ici ? Il y a vingt - cinq
ans que j'y demeure, & pendant tout ce teins-là je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.
Sa grande beauté qui m'avoit déjà donné dans lu vue , fa douceur , & l'honnêteté avec laquelle elle me recevoit, me donnèrent la hardieffe de lui dire : Madame , avant que j'aie l'honneur de fatisfaire votre curiofité , permettez-moi de vous dire que je me lais un gré infini de cette rencontre imprévue , qui m'offre l'occafion de me confoler dans l'affli&ion où je fuis , & peut-être celle de vous rendre plus heureufe que vous n'êtes. Je lui racontai fidèlement par quel étrange accident elle voyoit en ma # perfonne le fils d'un Roi, dans l'état où je paroiffois en fa préfence; & comment le ha-> zard avoit voulu que je découvriffe l'entrée de la prifon magnifique où je la trouvois , mais ennuyeufe félon toutes les apparences.
Hélas! Prince, dit-elle en foupirant encore, vous aviez bien raifon de croire que cette prifon fi riche & fi po«npeufç ne laiffe pas d'être un féjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmans
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ne fauroient plaire lorfqû'on y eft contre fa volonté, il n'eft pas poffible que vous n'ayez jamais entendu parler du grand Epitimarus Roi de l'Ifle / d'Ebene , ainfi nommée à caufe de ce bois précieux Qu'elle produit fi abondamment. Je luis la Princeffe fa fille.
Le Roi mon père m'avoit choifi pour époux un Prince qui étoit mon coufin :
Mais la première nuit de mes noces , aa milieu des réjouiiTances de la Cour & de la Capitale du Royaume de rifle d'Ebene , avant que je fufle livrée à mon mari , un Génie m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connoiflance \ & lorfque j'eus repris mes efprifs , je me trouvai dans ce Palais. J'ai été long-tems incortfolable j mais le tems & la néceffité m'ont accoutumé à voir & à fouffirir le Génie. Il y a vingt-cinq ans , comme Je vous l'ai déjà dit , que je fuis dans ce lieu , où je puis dire que j'ai à fouhait tout ce qui eft néceflaire à la vie , & tout ce qui peut contenter une Princeffe , qui n'aimeroit que les parures & les ajûlïëmens. ' *
De dix en dix jours , continua la
Contes Arabes. i t
Princefle , le Génie vient coucher une nuit avec moi , il n'y couche pas plus fouventj & l'excufe qu'il en rapporte , eft qu'il eft marié à une autre femme, qui auroit de la jaloufie , fi l'infidélité qu'il lui fait , venoit à fa connoik fance. Cependant fi j'ai befoin de lui , foit de jour , foit de nuit , je n'ai pas plutôt touché un talifman qui eft à l'entrée de ma chambre , que le Génie paroît. Il y a aujourd'hui quatre jours qu'il eft venu } ainfi je ne l'attens ijue dans fix. C'eft pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi , pour me tenir compagnie , fi vous le voulez bien , & fe tâcherai de vous régaler félon votre qualité & votre mérite.
le me ferois eftimé trop heureux d'obtenir une fi grande faveur en la demandant , pour la refufer après une offre fi obligeante. La Princefle me fit entrer dans un bain le plus propre , le plus commode , & le plus fomptueux que l'on puifTe s'imaginer j & lorfque } en fortis > à la place de mon habit, j'en trouvai un autre très - riche , que je pris moins pour fa richelîe , que pour
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mç rendte plus digne d'être avec elle.
Nous nous affimes fur un fofa garni d'un fuperbe tapis", & de couffins d'appui , du plus beaubrocard des Indes } & quelque tems après , elle mit fur une table des mets très - délicats. Nous mangeâmes enfemblë; nous paiïanres le refte de la journée très-agréablement , & la nuit elle me reçut dans fon lit.
Le lendemain , comme elle cherchoittous les moyens de me faire plaifir , elle fervit au dîner une bouteille de Vin vieux , le plus excellent que Fon puifle goûter, ôc elle voulut bien par complaifaiîce en boire quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête un peu échauffée de cette liqueur agréable :
Belle PrincefTe , lui dis- je , il y a trop long-tems que vous êtes enterrée toute vive. Suivez-moi , venez jouir de la clarté du véritable jour , dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandon- , nez la fauiTe lumière dont vous jouiflez icl
Prince , me répondit . elle en fouriapt ^ laiflez-là ce difcours. Je compte pour rien le plus beau jour du mon- #Le , pourvu que de dix vous m'en
don-
fontes Arahet. it 9
tonniez neuf , 6c que vous cédiez le dixième au Génie. Princefle , reprisje , je vois bien que la crainte du Génie vous fait tenir ce langage. Pour moi , je le redoute fi peu , que je vais meure fon talifman en pièces , avec le grimoire qui eft écrit deflus. Qu f il vienne alors , je l'attens. Quelque brave , quelque redoutable qu'il puifle être , je lui ferai fentir le poids de mon bras. Je fais ferment d'exterminer tout ce qu'il y a de Génies au monde , 6c lui ie premier.. La Princefle qui en favoit la conféquence , me conjura de ne pas toucher au talifman.
Ce feroit le moyen , me dit-elle , de nous perdre vous 6c moi. Je connois les Génies mieux que vous ne les connoiiTez. Les vapeurs . du vin ne me permirent pas de goûter les raifons de la Princefle \ je donnai du pied dans lç talifman , 6c le mis en plufleurs morceaux. N
En achevant ces paroles , Scheherazade remarquant qu'il étoit jour, fe tut ; 6c le Sultan fe leva. Mais comme il ne douta point que le talifman ferifé ne fût fuivi de quelque événe- Tome l. N
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ment fort remarquable , il réfolut'-d'eii* tendre le refte de Fliiftoire.