XLV. NUIT
LE jour fuivant , Dinarzade appella la Sultane. Ma chère fœur, lui dit-elle , je vous prie de nous raconter de quelle manière le Génie traita le Prince. Je vais fatisfaire votre curîofité , répondit Scheherazade.
Alors elle reprit de cette forte l'hiftoire du fécond Calender.
Le Calehder continuant de parler à Zobeïde : Madame , dit-il , le Génie m'ayant fait cette queftion , ne me donna pas le tems de lui répondre , & je ne l'anrois pu faire , tant fa préfence affreufe m'avoit mis hors de moimême. Il me prit par le milieu du corps , me traîna hors de la chambre > & s élançant dans l'air . m'enleva jufqu'au ciel avec tant de force & de vîtefle , que je m'apperçus plutôt que j'étois monté fi haut , que du chemin qu'il m'avoit fait faire en peu de momens.
Il fondit de même vers la terre , 8c l'ayant 'fait entr' ouvrir , en frappant <Ju pied , il s'y enfonça , 6c auflUôt
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i$6 Les nulle & une Nuit.
je me trouvai dan3 le Palais enchanté f devant la bejle Princefle de l'Ifle d'Ebene. Mais hélas , quel fpe&acle ! je vis une chôfe qui me perça le cœur.
Cette Princefle étoit nue" , & toute en fang , étendue fur la terre , plus morte que vive , & les joues baignées de larmes.
Perfide , lui dit le Génie , en me montrant à elle , nVft-ce pas-là ton Amant ? Elle jetta fur moi fes yeua languiflans , & répondit triftement :
Je ne le connois pas , jamais je ne Pai vu qu'en ce moment. Quoi l reprit le Gqnie , il eft caufe que tu es dans l'état où te voilà fi juftement , & tu ofes dire que tu ne le connois pas ? Si je ne le connois pas 7 repartit la Princefle , voulez-vous que je fafle un menfonge, qui fait caufe de fa perte ? Hé bien , dit le Génie , en tirant un fabre , & le préfentant à la Princefle : Si tu ne Tas jamais vu , prends ce fabre & lui coupe la tête. Hélas ! dit la Princefle , comment pourrois-je exécuter ce que vous exigez de moi ? Mes forces font tellement épuifées , que je ne faurois lever le bras \ & quand je le pourrois ,
aurois-je le courage de donner la mort à une perfonne que je ne connois point ^ à un innocent ? Ce refus , dit alors le Génie à la Princefle , me fait connoître tout ton crime. Enfuite fe tournant de mon côté : Et toi , me ditil , ne la connois-tu pas ?
J'aurois été le plus ingrat & le plus perfide de tous les hommes fi je n'eufle pas eu pour la Princefle la même fidélité qu'elle avoit pour moi , qui étois la caufe de fon malheur. C'eft pourquoi je répondis au Génie : Comment la connoîtrois-je , moi qui ne l'ai ja-»
mais vue que cette feule fois ? Si cela eft , reprit-il , prens donc ce fabre , & coupe-lui la tête. C'eft à ce prix que je te mettrai en liberté , & que je ferai convaincu que Xu ne Pas jamais vue qu'à préfent , comme tu le dis. Trèsvolontiers , lui repartis-je. Je pris le
fabre de fa main Mais , Sire ,
dit Scheherazade , en l'interrompant en cet endroit , il eft jour , & je ne dois point abufer de la patience de Votre Majefté. Voilà des événemens merveilleux , dit le Sultan en luimême : nous verrons demain fi le
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Prince eut la cruauté d'obéir au Gé-> nie.
XLVL NUIT.
SUr la fin de la nuit , Dinarzade ayant appelle la Sultane , lui dit :
Ma fœur , fi vous ne dormez pas , je vous prie de continuer Fhiftoire que vous ne putes achever hier. Je le veux$ répondit Scheherazade -, & fans perdre' de tems, vous faurez que le fécond Calehder poùrfuivit a in fi. «
Ne croyez pas , Madame , que je Jn'approcnâi de la belle Princefle de rïfle d'Ebene pour être le miniftre de la barbarie du Génie. Je le fis feulement pour lui marquer par mes ge£ tes , autant qu'il me Pétoit permis , que comme elle avoit la fermeté de facri- £er fa vie pour l'amour de moi , je rie tefufois pas d'immoler auffi la mie*.
, ne pour Famourjl'elle. La Princefle comprit ition deflein. Malgré fes douleurs & fon a&idion , elle me le témoigna par un regard obligeant , &
Contes Arrhes* 299
me fit entendre qu'elle mouroit volontiers , & qu'elle étoit contente de voir que je voulois auffi mourir pour elle. Je reculai alors , & jettant le fabre par terre : Je ferpis , dis- je au Génie , éternellement blâmable devant tous les hommes , fi j'avois la lâcheté de maflacrer , je ne dis pas une perfonne que je ne connois point , mais même une Dame comme celle que je vois , dans l'état où elle eft , prête à rendre l'ame. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira , puifque je fuis à votre difcrétion } mais je ne.
Suis obéir à votre commandement arbare.
Je vois bien 9 dit le Génie , que vous me bravez l'un ôc l'autre , & que vous infultez à ma jaloufie. Mais par le traitement que je vous ferai ? vous connoîtrez tous deux de quoi je fuis capable. A ces mots le monftre reprit le fabre, & coupa une des mains de la Princefle , qui n eut que le tems de me ' faire un figne de l'autre , pour me dire un éternel adieu : car le fang qu'elle avoit déjà perdu , & celui qu'elle perdit alors ; ne lui permirent^ pas de
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jco . Les mille & une Nuit.
vivre plus d'un moment ou deux aptes cette dernière cruauté , dont le fpectacle me fit évanouir.
Lorfque je fus revenu à moi, je me plaignis au ôénie de ce qu'il me faifoit languir dans l'attente de la mort»
Frappez , lui dis-je , je fuis prêt à recevoir le coup mortel y je I'attens de vous comme la plus grande grâce que vous me puiffiez faire. Mais au lieu de me l'accorder, voilà;, me dit-il , de quelle forte les Génies traitent les femmes qu'ils foup'çonnent d'infidélité. Elle t*a reçu ici ; fi j'étois affuré qu'elle m'eût fait un plus grand outrage , je te ferois périr dans ce moment; mais" je me contenterai de te' changer en chien , en âne , en Kon , ou en oifeau :
choifis.un.de ces changemens $ je veux bien te laider maître ou choix.
Ces paroles me donnèrent quelque efpérance ie le fléchir. O Génie, lui ' dis je , modérez votre colère ; & pui£ que vous ne voulez pis m'ôter la vie, accordez-la " moi généreufement Je me fouviendrai toujours de votre démence , fi vous me pardonnez , de même que le meilleur homme du
Contes Arâhet. toi
fnonde pardonna à un. de fes voifins
2ui lui portoit une envîe mortelle. Le ïénie me demanda ce qui s'étoit palî*é entre ces deux voifins,» en me difant qu'il vouloit bien avoir la patience d'écouter cette hiftoire. Voici de quelle manière je lui en fis le récit. Je crois , Madame , que vous ne ferez pas fâchée que je vous la raconte auffi*
HISTOIRE
De l 'envieux Ô de l'envié.
DAns une Ville aflez confidérable , deux hommes demeuraient porte à porte. L'un conçut contre Fautre une envier fi violente , que celui qui en étoit l'objet, réfolut de changer de demeure ^ & de s'éloigner, perfiiadé que le voifinage feul lui avoït attiré Fanimofité de fon voifin : car quoiqu'il lui eût rendu de bons offices*, il s'étoit apperçu qu'il n^en étoit pas moins haï. C'eft pourquoi il vendit fa * maifon afvec le peu de bien qu'il avoit ; & fe retirant à la Capitale dit pays, qui n'étoit pas éloignée , il acheta urfe
JOi Les mite & une Huit.
petite terre environ à une demi-lieue de la Ville. Il y avoit une maifon aflez commode , un beau jardin , & une cour raisonnablement grande , dans laquelle étoit une citerne profonde , dont on ne fe fervoit plus.
Le bon «homme ayant fait cette acquifitioii 7 prit l'habit de Derviche * pour mençr une vie plus retirée, 5c fît faire plufieurs ctfljules dans la maifon, où il établit en beu de tems une Communauté nombreuse, de Derviches. Sa vertu le fit bientôt connoître , & ne manqua pas de lui attirer une infinité de monde , tant du peuple , que des
{principaux de la Ville. Enfin chacun 'honoroit , & le chériflbit extrême* ment. On venoit auffi de bien loin fe recommander à fes prières, & tous ceux qui fe retiroient d'auprès de lui , publioient les bénédictions qu'ils croy oient avoir reçues du ciel par fon moyen.
Xa grande réputation du perfonna- ,fte s'étant répandue dans la ville d'où il étoit forti, l'Envieux en eut un cha- [rin fi vif, qu'il abandonna fa maifon fes affaires, dans la réfolution de
V aller perdre. Pour cet effet il fe rendit au nouveau CouVent de Derviches , dont le chef, ci-devant fon voifïn , lef reçut avec toutes les marques d'amitié imaginables. L'Envieux lui dit qu'il étoit venu exprès pour lui communique* une affaire importante , dont il ne pouvoit l'entretenir qu'en particulier. Ain fi , ajouta-t-il , que perionne ne nous entende , promènonwtous , je vous prie, dans Votte cour ,* & puifque la nuit approche , commandez à vos foerviches de fe retirer dans leurs cellules. Le chef des Derviches fit ce qu'il fôuhaitoit.
Lorfque l'Envieux fe vit feul avec ce bon-homme, il commença de lui raconter ce qui lui plut , en marchant l'un à côté de l'autre dans la cour , jufqu'à ce que fe trouvant fur le bord de la citerne , il le pouffe , & le jetta dedans , fans que perfonne fût témoin d'une fi méchante aâion. Cela étant fait , il s'éloigna promptement, gagna la porte du Couvent , d'où il fortit fans être vu , & retourna chez lui , fort content de fon Voyage, & perfuadé que l'objet de. fon envie n'étoit plus au monde* Mais il fe trompoit fort.
3 04 Les mille & une Nuit.
Scheherazade n'en put dire davantage, carie jour paroiffoit. Le Sultan fut indigné de la malice de l'Envieux.
Je fouhaite fort , dit- il en lui-même , qu'il n'en arrive point de mal au bon Derviche. J'efpere que j'apprendrai demain que le Ciel ne l'abandonna point dafts cette occafion.
A^LCfe ^a£u -ft» t*M. +M^M*m ^ft^C^ ^ft^C^ ^J^u IK^ |MjL ^KaSa ak^S* *j2«^^
XLVIL NUIT.
SI vous ne dormez pas , ma fbeur , s'écria Dinarzade à ion réveil, 'apprenez-nous , je vous en conjure , fi le bon Derviche fortit fain & fauf de la citerne.
Oui , répondit Scheherazade ; & le fécond Calender pourfuivant fon hiftoire : La vieille citerne , dit-il , étoit habitée par des Fées & par des Génies , qui le trouvèrent fi à propos pour fecourir le chef des Derviches , qu'ils le reçurent & le foutinrent jusqu'au bas, de manière qu'il ne fe fît aucun mal. Il s'apperçut bien qu'il y •a voit quelque chofe d'extraordinaire
clans une chute dont il devoit perdre la vie ; mais il ne voyoit , ni ne fentoit rien. Néanmoins il entendit bientôt une voix qui dit : Savez-vous qui eft ce bon-homme à qui nous venons de rendre ce bon office ? & d'autres voix ayant répondu que non , la première réprit : Je vais vous le dire. Cet homme par la plus grande charité du monde , a abandonné la Ville où il demeuroit , & eft venu s'établir en ce lieu , dans l'efpérance de guérir un de fes voifins de l'envie qu'il avoit contre lui. Il s'eft attiré ici une eftime fi générale , que l'Envieux ne pouvant le fouffrir , eft venu dans le deiTein de le faire périr. Ce qu'il auroit exécuté fans le fecours que nous avons prêté à ce bon-homme , dont la réputation eft fi grande , que le Sultan qui fait fon féjour dans. la Ville voifine , doit venir demain le vifîter , pour recommander la Princefle fa fille à fes prières.
Une autre voix demanda quel befoin la Princeffe avoit des prières du Derviche ? A quoi la première repartit ; Vous ne favez donc pas. qu'elle
jo5 Les mille & mu Nuit.
eft poffédée du Génie Maimoun y fils de Dimdim 9 qui eft devenu amoureux d'elle ? Mais je fais bien comment ce bon chef des Derviches pourroit la guérir } la chofe eft très-aifée , & je vais vous la dire. Il a dans (on Couvent un chat noir , qui a une tache blanche au bout de la queue , environ de la grandeur d'une petite pièce de xnonnoie d'argent. Il n'a qu'à arracher fept brins de poil de cette tache blanche , les brûler , & parfumer la tête de la Princeffe de leur fumée». A l'inftant elle fera fi bien guérie, & fi bien délivrée de Maimoun fils de Dimdim , que jamais il ne s'avifera d'approcher d'elle une féconde fois.
Le" chef de Derviches ne perdit pas un mot de cet entretien des Fées & des Génies , qui garderejnt un grand » lence toute la nuit , après avoir dit ces paroles. Le lendemain au commencement du jour , dès qu'il put diftinguer les objets , comme la citerne étoit démolie en plufieurs endroits , il apperçut un trou par où il fortit fans peine,
Les Derviches qui le cherchoient , furent ravis de le revoir. Il leur ra-
Contes Ardhef. 30?
conta en peu de mots la méchanceté de l'hôte qu'il avoit fi bien reçu le jour précédent , & fe retira dans fa cellule. Le chat noir dont il avoit oui parler la nuit dans l'entretien des Fées & des Génies , ne fut pas long-tems à venir lui faire des careffes à fon ordinaire. Il le prit, lui arracha £ppt brins de poil de la tache blanche qu'il avoit à la queue , & les mit à part pour s'en fervir quand il en auroit befoin.
Il n'y avoit pas long-tems que le foleil étoit levé, lorfque le Sultan , qui ne vouloit rien négliger de ce qu'il croyoit pouvoir apporter une prompte guéri* fon à la Princefle , arriva à la porte du Couvent. Il ordonna à fa garde de s'y arrêter , & entra avec les principaux Officiers qui l'accompagnoient. Les Derviches le reçurent avec un profond refpeô.
Le Sultan tira leur chef à l'écart :' Bon Scheich , lui dit-il , vous favez peut-être déjà le fujet qui m'amène.
Oui , Sire , répondit modeftement le Derviche } c'eft , fi je ne me trompe , la maladie de la Princefle qui m'attire cet honneur , que je ne mérite pas» C'eft
$08 Les mille & une Nuit.
cela même , répliqua le Sultan. Vous me rendriez la vie , fi , comme je l'efpere , vos prières obtenoient la guérifon de ma fille. Sire , repartit le bon homme , fi votre Majefté veuf bien la faire venir ici , je me flatte , par l'aide & faveur de Dieu , qu'elle retournera en parfaite fanté.
Le Prmce tranfporté de joie envoya fur le champ chercher fa fille , qui parut bientôt accompagnée d'une nombreufe fuite de femmes & d'Eunuques , & voilée de manière qu'on ne lui voyoit pas le vifage. Le Chef des Derviches fit tenir un poêle au-defiûs de la tête de la Princeiîe ; & il n'eut pas fitôt pofé les fept brins de poil fur les charbons allumés qu'il avoit fait apporter, que le Génie Maimoun, fils de Dimdiin , fit un grand cri , fans que Ton vît rien , & laiffa la Princeflè libre.
Elle porta d'abord la main au voile qui lui couvrok le vifage , & le leva pour voir où elle étoit. Où fuis - je y s.'écria-t-elle ? Qui m'a amenée ici ? A ces paroles, le* Sultan ne put cacher l'excès de fa joie j il embrafla fa fille >
Contes jïraber. JcQ
Jk la baifa aux yeux : il baifa aufli la niaiiv du chef des Derviches , & dit aux Officiers qui l'accompagnoient :
Dites -moi votre fentiment : quelle récompenfe mérite celui qui a ainfi guéri ma fille ? Ils répondirent tous qu'il méritoit de l'époufer. C'eft ce que j'àvois dans la penfée , reprit le Sultan \ & je le fais mon gendre dès ce moment.
Peu de tems après , le premier Vifîr mourut. Le Sultan mit le Derviche à fa place ; & le Sultan étant mort luimême (ans enfans mâles , les Ordres de Religion & de Milice auemblés , le bon-homme fut déclaré & reconnu Sultan d'un commun confentement.
Le jour qui paroifibit, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit.
Le Derviche parut à Schahriar digne de la Couronne qu'il venoit d'obtenir } mais ce Prince étoit en peine de favoir R l'Envieux n'en • feroit pas mort de chagrin j & il fe leva , dans la réfolution de l'apprendre la nuit fui* vante.
3 10 les mille & une Nuit."
XLVIIL NUIT.
DInarzade , quand il en fut tems , adrefla ces paroles à la Sultane : Ma chère fœur > fi vous ne dormez pas , je vous prie de nous raconter la fin de Phiftoire de l'Envié & de l'Envieux. Très volontiers , répondit Scheherazade. Voici comme le fécond Cale n de r la pourfuivit.
Le bon Derviche , dit-il, étant donc monté fiir le Trône de fonbeau-pere, un jour qu'ikétoit au milieu de fa Cour dans une marche, il apperçut l'Envieux parmi la foule du monde qui étoit fur fon paflage. Il fit approcher un des Vifirs qui l'accompagnoient , & lui dit tous bas : Allez , & amenezmoi cet homme que voilà , & prenez bien garde de l'épouvanter. Le Vifir obéit j & quand l'Envieux fut en présence du Sultan , le Sultan lui dit :
Mon ami , je fuis ravi de vous voir; & alors s'adrefTant à un Officier:
Qu'on lui compte , dit-il , tout àl'heu-
Contes Arabes. jtt
te mille pièces de monnoie d'or de mon tréfor. De plus qu'on lui livre vingt charges de marchandifes les plus précieufes de mes magafins , & qu'une garde fuffifante le conduife & l'efcorte jufque chez lui- Après avoir chargé l'Officier de cette commiffion r il dit adieu à l'Envieux , & continua fa marche.
Lorfque j'eus achevé de conter cette hiftoire au Génie aflaffin de la Princeffe de l'Ifle d'Ebene , je lui en fis l'applcation. O Génie , lui dis -je , vous voyez que ce Sultan bienfaifent ne fe contenta pas d'oublier qu'il n'avoit pas tenu à l'Envieux qu'il n'eût perdu la vie ; il le traita encore , & le renvoya avec toute la bonté que je viens de vous dire. Enfin j'employai toute mon éloquence à le prier d'imiter un fi bel exemple , & de me pardonner \ mais il ne me fut pas poffible de le fléchir.
Tout ce que je puis faire pour toi , me dit-il, ceftdejnete pasôter la viej ne te flatte pas que je te renvoie fain & fauf. Il faut que je te faffe fentir ce que je puis par mes enchantemejis. A
3 1 a Les mille & une Nuit.
ces mots , il fe faifit de moi avec violence, & m'emportantau-travers delà voûte du Palais fouterrain , qui s'entr'ouvroit pour lui faire un palfage , il m'enleva fi haut , que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De cette hauteur il fe lança vers la terre comme la foudre , Se prit pied fur la cime d'une montagne.
Là , il ramafla une poignée de terre , prononça , ou plutôt marmota deflus certaines paroles , aufquelles je ne compris rien , & la jettant fur moi :
Quitte, me dit -il, la figure d'homme , & prens celle de finge. Il difparut auffi-tôt, &je demeurai feul, changé en finge, accablé de douleur ; dans un pays inconnu , ne fâchant fi j'étois près ou éloigné des Etats du Roi mon père.
Je defeendk du haut de la montagne , j'entrai dans un plat pays , dont je ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois , que j'arrivai au bord de la mer. Elle .étoit alors dans un grand calme , & j'apperçus un vaifleaû à une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une û belle occafîon , je. rompis
une
Contes jit&let. 31 j
une grofle branche d'arbre , je la tirai après moi dans la mer , & me mis det fus , jambe deçà , jambe delà , avec un bâton à chaque main pour me fcrvir de rames.
Je voguai dans cet état , & m'avançai vers le vaifleau. Quand j'en fus a£ fez près pour être reconnu , je donnai un ipeâacle fort extraordinaire aux Matelots & aux pafTagers qui parurent fur le tillac. Ils me regardoient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord ^ & me prenant à un cordage , je grimpai jufques fur le tillac. Mais comme je ne pouvois parler , je me trouvai dans un terrible embarras. En effet le danger que je courus alors ne fut pas moins grand
Îue celui d'avoir été à la diferétion du renie.
Les Marchands , fuperftitieux & fcrupuleux , crurent que je porterais malheur à leur navigation , fi on me recevoft. C'eft pourquoi l'un dit : Je vais l'aflbmmer d'un coup d<2 maillet j on autre : Je veux lui paffer une flèche au travers du corps ; un autre : Il faut le jetter à la mer. Quelqu'un TmtL O
j ï 4 ' Les mille & «ne Nuit. **
n'auroit pas manqué de faire ce qu'il difoit , fi me rangeant du côté du Capitaine , je ne m'étois pas profterné à les pieds \ mais le prenant par fon habit , dans la pofture de fuppliant, il fut tellement touché de cette aûion , & des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il me prit fous fa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me feroit le moindre mal. Il me fit même mille carefTes. De mon côté , au défaut de la parole , je lui donnai par mes geftes toutes les marques de reconnoiffance qu'il me fut poffible.
Le vent qui fuccéda au calme ne fut pas fort j mais il fut favorable : il ne changea point durant cinquante jours , & il nous fit heureufement aborder au port d'une belle Ville , très-peuplée , & d'un grand* commerce, où nous jettâmes l'ancre. Elle étoit d'autant plus confidérable , quex'étoit la capitale d'un puiffant Etat.
' Notre vaiffeau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux, remplis de gens qui venoient pour féliciter leurs amis fur leur arrivée, ou s'informer de ceux qu'ils avoient vus
Contes Arabes. Jt jf
au pays d'où ils a rri voient, on fîmplement par la curiofité de voir un vaiffeau qui venoit de -loin.
Il arriva entr'autres quelques Officiers qui demandèrent à parler de la part du Sultan aux Marchands de notre bord. Les Marchands fe préfenterent à eux ; & l'un des Officiers prenant la parole , leur dit : Le Sultan notre Maître nous a chargé de vous témoigner qu'il a bien de la joie de votre arrivée , & de vous prier de prendre la peine d'écrire fur le rouleau de papier que voici, chacun quelques lignes de votre écriture.
Pour vous apprendre quel eft Ton deffein , vous faurez qu'il avoit un premier Vifir , qui , avec une très-grande capacité dans le maniement des affaires , écrivoit dans la dernière perfection. Ce Miniftre eft mort depuis peu de jours. Le Sultan en eft fort affligé :, & comme il ne regardoit jamais les écritures de fa main fans admiration , il a fait un ferment folemnel de ne donner fa place qu'à un homme qui écrira auffi-bien qu'il écrivoit.
beaucoup de gens ont préfenté de leuc
Oi)
%i,6 ' Let*mille& une Nuit.
écriture % mais jufqu'à préfent il ne s'eft trouvé perfonne dans l'étendue de cet Empire , qui ait été jugé digne d'occuper la place du Vifir. ♦ t . Ceux des Marchands qui crurent ^flez bien écrire pôpr prétendre à cette haute dignité , écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent. Lorsqu'ils eurent achevé , je m'avançai, & enlevai le rouleau de la main de celui qui le tenoit. Tout le monde , & particulièrement les Marchands qui vendent d'écrire , s'imaginant que je youlois le déchirer , ou le jetter à la mer , firent de grands cris } mais ils fe laflurerent > quand ils virent que je tenois le rouleau fort proprement , & que je fa i fois figne de vouloir écriie à mon tour. Cela fit changer leur crainte en admiration. Néanmoins , cpmme ils n'avoient jamais vu de finge qui fût écrire , & qu'ils ne pouvoient fe perfuader que je fuffe plus habile que les autres , ils vouloient m'arracher le rouleau des mains j mais le Capitaine prit encore mon parti.
Laiflez-le faire , dit-il , qu'il écrive:
s'il ne fait que barbouiller le papier,
je vous promets que je le punirai fur le champ : fi au contraire il écrit bien , comme je l'efpere } car je n'ai vu de ma vie un Singe plus adroit & plus ingénieux, ni qui comprît mieux toutes chofes , je déclare que je le reconnoîtrai pour mon fils. J'en avois un , qui n'avoit pas, à beaucoup près, tant d'efprit que lui.
Voyant que perfonne ne s'oppofott plus à mon deflein , je pris la plume , & ne la quittai qu* après avoir écrit fifc fortes d'écritures ufitées chez les Arabes i & chaque effai d'écriture contenoit un diftique ou un quatrain inpromptu à la louange du Sultan. Mon •écriture n'effaçoit pas feulement celle des Marchands , j'ofe dire qu'on n'en avoit point vu de fi belle : jufqu'alqrs en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les Officiers prirent le rouleau , & le portèrent au Sultan.
Scheherazade en étoit là , lorfqu'elle apperçut le jour. Sire, dit-elle à Schahriar , fi j'avois le tems de continuer, je raconterois à votre Majefté des chofes encore plus furprenantes que celles que je viens de raconter. Lo
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Sultan qui s'étoit propofé d'entendre toute cette hiftoire , fe leva fans dire ce qu'il penfoit.
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