Tome /• G
J* les Mlle & me Nuit.
du Sultan. Ce Prince ne fe vit pas plutôt feul avec elle, qu'il lui ordonna de fe découvrir le vifage. Il la trouva (i belle qu'il eh fut charmé j mais s'ap~
J>ercevant qu'elle étoit en pleurs , il ui en demanda le fujet. Sire , répondit Scheherazade , j'ai une fœur que* j'aime auffi tendrement que j'en fuis aimée. Je fouhaiterois qu'elle pafsât la nuit dans cette chambre, pour la voir & lui dire adieu encore une fois. Voulez- vous bien que j'aie la confolation de lui donner ce dernier témoignage de mon amitié. Schahrjar y ayant con-, fenti, on alla chercher Dinarzade, qui vint en diligence. Le Sultan fe coucha avec Scheherazade fur une eftrade fort élevée à la manière des Monarques de l'Orient , Ôc Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bà9 de Peftrade.
Une heure avant le jour , Dinarzade s'étant réveillée 9 ne manqua pas de faire ce que fa fœur lui avoit recommandé. Ma chère fœur , s'écria- 1elle , fi vous ne dormez pas , je voua fupplie en attendant le jour , qui p&~ loîtra bientôt , do aie raconter m*
Cornet Aribtu tfr
ie ces contes agréables que vous laves. Hélas ! ce fera peut-être la dernière fois que j'aurai ce plaifir.
ScBeherazade , au lieu de répondre à fa fœur, s'adrefTa au Sultan. Sire , ditelle j Votre Majefté veut-elle bien me permettre de donner cette fatisfaâion à ma fœur ? Trèf- volontiers , répondit le Sultan. Alors Scheherazade dit à fa fœur d'écouter, puis adreffant la parole à Schahriar , elle commença de cette forte.
PREMIERE NUITt
Le Marchand & le G/nie*
SI r £ 9 il y avoit autrefois un Marchand qui pofledoit de grands biens , tant en fonds de terre , qu'en marchandifes & en argent comptant.
Il avoit beaucoup de Commis , de Facteurs & d'Efclaves, Comme il étoit obligé de tems en tems de faire des voyages pour s'aboucher avec fes Correspondants • un jour qu'une affaire d'importance l'appelloit affez loin du
$î Let-nàlle & une Nuit.
fieu qu'il habitoit , il monta à cheval , & partit avec une valife derrière lai , dans laquelle il avoit mis une petite provifion de bifcuit & de dattes, parce qu'il avoit un pays défert à pafler r où il g'auroit pas trouvé de quoi vivre. Il arriva fans accident à Pendroit où il avoit affaire :, & quand il eut terminé la cljofe qui l'y avoit appelle , il remonta à cheval pour «'en retourner chez lui.
Le quatrième jour de fa. marche * il fe fentit tellement incommodé de l'ardeur du fôleil , & de la terre échauffée par Ces rayons , qu'il fe détourna de foft chemin pour aller fe rafraîchir fous des arbres qu'il apperçut dans, la campagne. Il y trouva au •pied d'un grand noyer une fontaiiie •d'une eau très-claire & coulante» Il unit pied à terre 9 attacha fon cheval à une branche d'arbre , & s'affit près de • la fontaine après avoir tiré de fa valife quelques dattes & du bifcuit. En mangeant les dattes, il en jettoit les noyaux à droite & à gauche. Lorfqu'il eut achevé ce repas frugal, comme M étoic bon Muiulman 9 il ie iava If s
Contes Àralef. JJ
mains , le vifage Se les pieds , Se fit fa prière.
H ne Favoit pas finie , & il étoit encore à genoux, quand il vit paroître un Génie tout blanc de vieillefle , & d'une grandeur énorme , qui s*avançant jufqu'à lui le fabre à la main, lui dit d'un ton de voix terrible :
Leve*toi , que je te tue avec ce fabre , comme tu a3 tué mon fils. Il accom* pagna ces mots d'un cri effroyable 3 .
Le Marchand autant effrayé de l'hideufe figure du monftre , que des paroles qu'il lui avoit adreffées , lui réondit en tremblant : Hélas ! Mon on Seigneur , de quel crime puis-je être coupable envers vous pour mériter que vous m'étiez la vie ? Je veux , reprit le Génie , te tuer de même que tu as tué mon fils. Hé ! Bon Dieu , répartit le Marchand , comment pourrois-je avoir tué votre fils ? Je ne le connois point , & je ne l'ai jamais vu.
Ne t'es-tu pas affis en arrivant ici , répliqua le Génie ? N*as-tu pas tiré des dattes de ta valife, & en les mangeant n'en as-tu pas jeté les noyaux à droite & à gauche ? J'ai fait ce que vous di*
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tes , répondit le Marchand ,je ne puit i le nier. Cela étant , reprit le Génie > je te dis que tu as tué mon fils , & voici comment* Dans le tems que tu jettois tes noyaux, mon fils paftbit ^ il en a reçu un dans l'œil , & il en eft !
mort } c'eft pourquoi il faut que je te tue. Ah ! Monfeigneur , pardon , s'é- i cria le Marchand. Point de pardon $ répondit le Génie } point de miféri- ; corde* N'eft-il pas jufte de tuer celui qui a tué ? J'en demeure d'accord , dit le Marchand} mais je n'ai afluré- ' ment pas tué votre fils, ôc quand cela feroit , je ne l'aurois fait que fort innocemment j par conféquent je vous fupplie de me pardonner & de me laifler la vie. Non , non , dit le Génie en perfiftant dans fa réfolution } il faut que je "te tue , de même que tu as tué mon fils. A ces mots il prit le Marchand par le bras , le jeta la face contre terre , & leva le fabre pour lui couper la tête.
Cependant le Marchand tout en • pleurs , & proteftant-de fon innocence, regrettoit fa femme & fes enfans, & difoit les chofes du monde les plus
tùntts Àrabel. ^ *fj
touchantes. Le Génie toujours le labre haut 9 eut la patience d'attendre que le malheureux eût achevé fes lamentations 9 mais il n'en fut nullement attendri. Tous ces regrets font fuperflus , s'écria-t-il 9 quand tes larmes feroient de fang , cela ne m'empêcheroit pas de te tuer , comme tu as tué mon fils. Quoi ! répliqua le Marchand, rien ne peut vous toucher?
Vous voulez abfolument ôter la vie à un pauvre innocent ? Oui , répartit le Génie > j'y fuis réfolu. En achevant ces
paroles
Scheherazade en cet endroit 9 Vappercevant qu'il étoit jour , & fâchant que le Sultan fe levoit de grand matin pour faire fa prière 9 & tenir fon Confeil, ceffa de parler. Bon Dieu , ma fœur, dit alors Dinarzade , que votre conte eft merveilleux ! La fuite en efl encore plus furprenante , répondit Scheherazade , & vous en tomberiez d'accord, fi le Sultan .vouloit melaiflêr vivre encore aujourd'hui , & me donner la permiffion de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar qui avoit écouté Scheherazade avec plaifir , dit
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S 6 # tel trille & mi } Nu\K en lui-même \ j'attendrai jufqu'à deî.
main. Je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin.de fort conte. Ayant donc pris la réfolution de ne pas faire ôter la vie à Scliehe- •razade ce jour- là, il fe leva pour faire f» prière & aller au Confeil.
rendant ce tems-là le Grand Vifîr étoit dans une inquiétude cruelle. Au lieu de goûter la douceur du fommeiî, il avoit pafle la nuit à foupirer & à plaindre le fort de fa fille , dont il devoir être le bourreau. Mais il dans cette trifte attente il craignoit la vue du Sultan", il fut agréablement furpris, lord qu'il vit aue ce Prince entroit au Confeil , fans lui donner l'ordre fu~ «efte qu'il en attendoit.
Le Sultan, félon fa coutume , paflâ la journée à régler les affaires de fon Empire , & quand la nuit fut venue , il coucha encore avec Scheherazade.
Le lendemain avant que le jour parût , Dinarzade ne qianqua pas de s'addreiTer à fa fœur, & de lui dire; Ma chère fœur , fi vous ne dormez pas , je vous fupplie , en attendant le jour qui paroîtra bientôt > de continuer
Contes -jitdhis. 57
le conte d'hier. Le Sultan n'attendit pas que Scheheraza4e lui en demandât la permiffion. Achevez , lui dit-il , le conte du Génie & du Marchand , je fuis curieux d'en eritendre la fin.
Scheherazade prit alors la parole , & continua Ton conte dans ces termes.