‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 10 sur 23 · CCXCV NUIT · texte numérisé non relu

CCXCV NUIT

Le khalyfe , suivi de l'esclave qui était chargé d'Abou Hassan , sortit de la maison , mais sans fermer la porte comme Âbou Hassan l'en avait prié ; et il le fit exprès. Dès qu'il fut arrivé à son palais, il rentra par une porte secrète, et il se fit suivre par Tesdave jusqu'à son appartement, où tous les officiers de sa chambre l'attendaient. « Déshabillez cet honfme , leur dit-il, et côuchez^le dans mon lit; je vous dirai ensuite mes intentions. »

IjCS officiers déshabillèrent Abou Hassan , le revêtirent de l'habillement de nuit du khalyfe, et le couchèrent selon son ordre. Personne n'était encore couché dans le palais. Le khalyfe fit venir tous ses autres officiers et toutes les dames; et quand ils furent tous en sa présence : « Je veux , leur dit-il , que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever, ne man- 4E]xiént pas de se rendre demain matin auprès de cet homme, que voilà couche dans mon lit, et que chacun remplisse auprès de lui , lorsqu'il s'éveillera, les mêmes fonctions qu'il remplit ordixiairement auprès de moi. Je veux aussi qu'on ait pour lui les mêmes égards que pour ma propre personne , et qu'il soit obéi en tout ce qu'il commandera. On ne lui refusera rien de tout ce qu'il pourra demander , et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce qu'il pourra dire ou sou-

haiter. Dans toutes les occasions où il s'agira de lui parler ou de lui r^)ondre , on ne manquera pas de le traiter de commandeur des croyans. En un mot, je demande qu'on ne^ songe non plus à ma personne tout le temps qu'on sera près de lui, que s'il était véritablement ce que je suis, c'est-à-dire le khalyfe et le commandeur des croyans. Sur toutes choses , qu'on prenne bien garde de se méprendre en la moindre circonstance. »

Les officiers et les dames qui comprirent d abord que le khalyfe voulait se divertir, ne répondirent que par une profonde inclination ; et dès-lors chacun de son coté se. prépara à se bien acquitter de son personnage.

En rentrant dans son palais , le khalyfe a^t envoyé appeler le grand vézyr Giafar, par le premier officier qu'il avait rencontré ; et ce premier ministre venait d'arriver. Le khalyfe lui dit : « Giafar^ je t'ai &it venir pour t'avertir de ne pas t'étonner quand tu verras demain en entrant à mon audience Thomme que voilà couché dans mon Ut^ et assis sur mon trône avec mon habit de cérémonie. Âborde-^le aveo les mêmes égards et le même respect que .tu as coutume de me rendre, en le traitant aussi de comman-

deurdes croyans. Ecoute, et exécute «ponctuellement tout ce qu'il te commandera, comme si je te -le commandais. Il ne manquera pas de faire des libéralités, et de te charger de U distribution : fais tout ce qu'il te commandera là-dessus , quand même il s'agirait d'épuiser tous les coffir^ de mes finances. Souviens-

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toi d'avertir aussi mes émirs, mes huissiers -et tousi les autres officiers du dehors de mon palais, de .lui rendre demain à l'audience publique les mêmes honneurs qu'à ma personne, et de^ssimuler si bien^ qu'il ne s'aperçoive pas de la moindre chose, qui puisse • troubler le divertissement que je veux me donner. Va , retire-toi , je n'ai rien à t'ordonner da-i vantage ; donne *> moi la satisfaction que je te de«> mande. » f

Après c[ue le grand vézyr se fut retire , le khalyfe passa dans un autre appartement; et en se couchant^ il donna à Mesrour, chef des eunuques, les ordres qu'il devait- exécuter de son coté, afin que tout réus-. sît de la manière qu'il l'entendait, pour remplir le souhait d'Abou Hassan , et voir comment il Userait de. la puissance et de l'autorité de khalyfe, dans le peu de temps qu'il l'avait désiré. Sur toutes choses y il lui enjoignit de ne pas manquer de venir l'éveiller à l'heure accoutumée , et avant qu'on éveillât Abou Hassan ,. parce qu'il voulait y être présent. . :

Mesrour ne manqua pas : d'éveiller le khalyfe dans le temps qu'il lui avait commandé. Dès que Je khalyfe fiit entré dans la chambre oii Abou Hassan dormait , il se plaça dans un petit cabinet élevé , d'où il pouvait voir par une jalousie tout ce qui s'y passait sans être vu. Tous les officiers et toutes les dames qui devaiôit se trouver au lever d'Abou Hassan , entrèrent en même temps, et se postèrent chacun à sa place accoutumée , selon son rang, et dans un grand silence , comme si c'eût été le khalyfe qui eût dû se

lever , et prêts à s'acquitter de la fonction à laquelle ils étaient destinés.

Comme la pointe du jour avait déjà commencé de paraître , et qu'il était temps de se lever pour faire la prière d'avant le lever du soleil , Tofficier qui était le plus près du chevet du lit , approcha du nez d'Abou Hassan une petite éponge trempée dans du vinaigre.

Abou Hassan éternua aussitôt en tournant la tête sans ouvrir les yeux ; et avec un petit effort , il jeta comme de la pituite qu'on fut prompt à recevoir dans un petit. bassin d'or, pour empêcher qu'elle ne tombât sur le tapis de pied et ne le gâtât. C'est l'effet ordinaire de la poudre que le khalyfe lui aVait fait prendre , quand, à proportion de la dose, elle cesse, en plus ou en moins de temps, de causer l'assoupis*^ sement'pour lequel on la donne.

En remettant la tête sur le chevet , Abou Hassan ouvrit les yeux , et autant que la faible clarté du jour le lui permettait, il se vit au milieu d'une grande cliambre, magnifique et superbement meublée, avec un plafond sculpté en bas-reliefs de diverses figures , peints à l'arabesque, ornée de grands vases d'or massif, de portières et d'un tapis dé pied or et soie. Il se trouva environné de jeunes dames , dont plusieurs avaient différentes sortes d'instrumens de musique, toutes d'une beauté charmante , d'eunuques noirs , tous richement habillés et debout, dans une grande modestip. En jetant les yeux sur la couverture du it , il vit qu'elle était de brocard dW à fond rouge , ehaussé de perles et de diamans, et près du lit uu IV. 7

habit de même étoffe et de même parure , et à coté de lui, sur un coussin, un bonnet de khalyfe.

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A ces objets si éclatans , Abou Hassan fut dans un étonnement et dans une confusion inexprimable. II les regardait tous comme dans un songe : songe si véritable à son égard , qu'il désirait que ce n'en fût pas un ! « Bon , disait-il en kii-meoie , me voilà khalyfe ; mais , ajoutait-il , un peu après en se réiprenant, il ne faut pas que je me trompe, c'est un songe, effet du souhait dont je m'entretenais tantôt avec mon hôte » ; et il refermait les yeux comme pour dormir.

En même temps un eunuque s'approcha : « Commandeur des croyans, lui dit -il respectueusement, que votre majesté ne se rendorme pas , il est temps qu'elle se lève pour faire sa prière; l'aurore commence à paraître. »

A ces paroles, qui furent d'une grande surprise pour Abou Hassan : «Suis-je éveillé , ou si je dors? disait-il encore en lui-même. Mais je dors^ continuait-il en tenant toujours les yeux fermés ; je ne dois pas en douter. »

Un moment après : « Commandeur des croyans, reprit l'eunuque , qui vit qu'il ne répondait rien et ne donnait aucune marque de vouloir se lever, votre majesté aura pour agréable que je lui répète qu'il est temps qu'elle se lève, à moins qu'elle ne veuille

laisser passer le moment de £siire sa prière du matin ; le soleil va se lever, et elle na pas coutume d'y manquer. ».

a Je me trompais , dit aussitôt Abou Hassan , je ne dors pas, je. suis éveillé; ceux qui dorment n'entendent pas , et j'entends qu'on, me parle. » Jl ouvrit encore les yeux; et comme il était grand jour^ il vit distinctement tout ce qu'il n'avsût aperçu que ix>nfusément. Il se leva sur son sé.ant avec un air riant, comme un. bomme plein de joie de se voir dans un état si fort au-dessus de. sa condition. Tje khalyfe, qui l'observait sans être vu , pénétra dans sa pensée avec un grand plaisir.

Alors les jeunes dames du palais se prosternèrent la face contre terre devant Abou Hassan; et celles qui tenaient des in^trumens de musique» lui donnèrent le bonjour par un concert de flûtes douces (i), de hautbois , de téorbes et d'autres instruments harmonieux dpnt.il fut enchanté et ravi en une telle extase ,. qu'il ne savait où il était , et qu'il ne se. pos* sédait pas lui-même. Il revint néanmoins à sa premièrie idée, et il doutait encore si tout ce qu'il, voyait et entendait, était, un songe ou une réalité. Il sç mit les mains devant les yeux ; et en baissant la tête : « Que veut dire tout ceci? disait -il en lui-même. Oii suis .-je?. Que m'est41 arrivé? Qu'est-ce que c^ p^ais ? Que signifient ces eunuques , ces officiers si

(t) Cet instrument, appelé aussi iûtc des dervyches > a un ^u beaucoup plus doux encore que^ la flûte travcrsière.

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bien faits et 81 bien mis; ces daines si belles, et ces musiciennes qui .m'enchantent ? Est -"il possible que je ne puisse distinguer si je rêve , ou si je suis dans mon bon sens?)i II ôte enfin les mains de devant ses yeux, les ouvre; et en levant la tête, il vit que le soleil jetait déjà ses premiers . rayons au travers des fenêtres de la chambre où il était

Dans ce moment, Mesrour , chef des eunuques, entra , se prosterna profondément devant Àbou Hassan , et lui dit en se relevant : «Commandeur des croyans , votre majesté me permettra de lui représenter qu'elle n'a pas coutume de se lever si tard, et quVIIc a laissé passer le temps de feire sa prière. A moins qu'elle n'ait passé une mauvaise nuit, et qu'elle ne soit indisposée , elle n'a plus que celui d'aller monter sur son trône pour tenir sou conseil et se fiûre voir à l'ordinaire. Les généraux de ses armées , les gouverneurs de ses provinces , et les. autres grands officiers de sa cour , n'attendent que le moment que la porte de la salle du conseil leur soit ouverte. »

Au discours de Mesrour, Abou Hassan (ut comme persuadé qu'il ne donnait pas , et que l'état où il se trouvait n'était pas un songe. Il ne se sentit pas 'moins embarrassé que confus, dans Fiiicertitude du parti qull prendrait. Enfin il regarda Mesrour entre les deux yeux , et d'un ton sérieux : « A qui dotic parlez*vous, lui demanda-t-il, et qui est celui que vous appelez Commandeur des croyans, vous que je ne connais pas ? Il faut que vous me preniez pour un autre.»

COIfTBS ▲RA.BKS. lOI

Tout autre que Mesrour se fût peut -être déconcerté à la demande d'Abou Hassan; mais instruit par le khalyfe, il joua merveilleusement bien son personnage, tt Mon respectable seigneur et maître, s'écria-t-il , votre majesté ne parle ainsi aujoùrd%ni apparemment pour m'éprouver : votre nii^estc n'est<r elle pas le commandeur des croyanis, le monarque du monde , de l'orient à l'occident, et le vicaire sur la terre du propbète envoyé de Dieu maître de ce monde terrestre et du monde céleste? Mesrour, votre chétif esclave , ne l'a pas oublié depuis tant d!années qu'il a llionneur et le bonheur de rendre ses respects et.ses services à votre majesté. Il s-estimer rait le plus malheureux des honïmes, s'il avait encouru votre disgrâce : il vous suppKe donc très>humbletnent d'avoir la bonté de le rassurer ; il aime mieux crdire qu'un songe fôcheux a troublé son repos cette nuit. »

Abou EKassan fit un si grand éclat de rire à ce^ paroles de Mesrour^ qu'il se laissa aller à la renverse sur le chevet du lit, à la grande joie du khalyfe , qui eli eût ri de méme^ s'il n'eût craint de mettre fin , dès le commencement, à la plaisante scène qu'il aVait résolu de se donner.

Aboti Hassan , après avoir ri long-temps «n cette posture, se remit sur son séant; et en sWressant à un petit eunuque noir comme Mesrour : « Écoute , lui dit-il, dis-moi qui je suis? n a Seigneur, réponsdit le petit eunuque d'un air modeste , votre majesté est le commandeur des croyans , et le vicaire en

lOl LES MILLE £T UNfi KTJITS,

terre idu maître des deux mondes. » «c Tu eft un petit menteur, &ee de couleur de poix, reprit Âbou Has'san. » .

Abou Hassan appela ' ensuite une des dames ^i écah plus près de lui que les autres. « A|^>roèhezvous , là balle , dit-il en lui présentant la main , tenes, mordez-moi le bout du doigt, que je sente si je dors ou si je veille. »

La dame, qui savait que le khalyfe yoyâit tout ce qui se passait dans la chambré , fut ravie d'avoir occasion de (aire voir de quoi elle était capable ^ <juand il s'agissait de le divertir. Elle s'approdia dbtie d^Av bou Hassan avec tout le sérieux possible; et en- ser* rant légèrement entre ses dents le bout du doigt qu'il lui avait avance , elle lui fit sentir un peu de doideur^

En retirait la main promptement : <i Je tiè "dor^ pas ,^ dit iEitissitot Abou 'Hassan, je ne dors pas der> tainement. Par quel miracle, suis -je donc deveda khalyfe en une nuit ? Voilà la chose dummlde la "plus iâaervôilleuse et la plus surprétiante \ » £& s'adressant ensuite à la même dame : « Ne me Cachez pas la vérité, dit-il , je vous- en conjure par la protectiôb de Dieu , en qui vous avez confiance aussi bien- que moi. Est-il bien vrai que je sois le commandeur^es croyans?» « It est si vrai-, répondit la dame, que votre majesté est le commandeur des Croyans , que lïous avons tous sujet de nous étonner qu'elle veuille faire acoroire le contraire.»- tfVous êtes une menteuse, reprit Abbu Hassan: je sais bien ce que je suis. )^ ■• '

CONTKS ARABRS. fo3

ccxcvir NUIT.

GoiiiiB le chef des eunuques s'aperçut qu'Abou Hassan vadait se lever, il .lui préeenta la main , et l'aida à se mettre hocs du Ut. Dès qu'il fot sur ses pieds ,. toute la chambre retentit da saiut que tous les officiers et toutes les dames lui firent en même temps par une aoclamatîôn eu ees termes : «r Com^ mandepr des eroyans , que Dieu d<Mine le bonjour à votre majesté ! »

« Âh ciel , quelle merveille ^ s'écria alorii Abou Hassan ! J'étais hier au soir Abou Hassan , et ce matin je suis- le commandeur des Crocus ! Je ne oompnmdb rien à un changement si prompt et si surprenant ! » Les officiers destinés à ce mitustère ITiabillèffentpromptement; et quand ils eurent achevé, cooraie les autres officiers , les eunuques et les dan^ s'étaient ran^ en deux files jusqu'à la porte où il devait entrer dans la chambre du conseil, Mesrour mareha devant , et Abou Hassan le suivît. La portière fiil tirée ; et la porte ouverte par un huissier. Mesrour «litra daUs la chambre du conseil , et marcha encore devant kii jusqu'au pied du« trône , oii 'A s'arrêta pour l'aider à monter ^ en le prenant d'un côté par-dessous Tsépaule , pendant qu\in autre officier qui suivait, l'aidait de même à monter de l'autre.

Abou Hassan s'asMt ^ux acclamations des huissiers, qui lui souhaitèrent toute sorte de bonheur et de

félicite ; et en se tournant à droite et a gauche , il vit les officiers des gardes rangés dans un bel ordre et en bonne contenance.

Le khalyfe cependant qui était sorti du cabinet oii il était caché au moment qu'Abou Hassan était entré dans la chambre du conseil, passa à un cabinet qui avait auss^i vue aur la même chambre , d*oii il pouvsfit voir et entendre tout ce qui se passait au conseil quand son grand vézyr y présidait à sa place, et que quelque incommodité Tempéchait d'y être en per-. sonne. Ce qui lui plut d'abord , fut de voir qu'Abou Hassan le représentait sur son trône presque avec autant de gravité que lui-même.

Dès qu'Abou Hassan eut pris place, le grand vézyr Giafar qui venait d'arriver, se prosterna devant lui au pied du trône , se releva ; et en s'adressant h SA personne : a Commandeur des croyans , dit*: il ^ que Dieu comble, votre majesté de ses faveurs^ en oette vie, la reçoive dans, son paradis dans Tajutre, et précipite ses ennemis dans les flammes de l'enfer.»

Abou Hassan , après tout ce qui lui était arrivé depuis qu'il était éveillé, et ce qu'il venait- d'entendre de la bouche du grand vézyr , ne douta plus qu'il rie ftit khalyfe , comme il avait souhaité de l'être. Ainsi , sans examiner comment, ou par quelle aventure un changement de fortune si peu attendu s'était fait, il prit sur-le-champ le parti d'en exercer le pouvoir. Aussi demanda -t-il au grand vézyr, en le regardant avec gravité , s'il avait quelque chose à lui dire.

. GONTRS A.RABi:S. iOD

a Comniaiidcur des croyant , reprit le grand vo;syr9 les émirs , }es vézyrs , et les autres officiers qui dut séance au conseil de votre majesté , sont à la porte et ils . n'attendent que le moment où votre majesté, leur donnera la permission d'entrer et de venir lui râbdre leurs respects accoutumés. » Abou Hassan dit aussitôt qu'on leur ouvrît ; et le grand vézyr en se retournant et en s'adressant au chef des huissiers qui n'attendait que l'ordre : « Chef des huissiers , dtt-âl, le commandeur des. croyans commande que vous fassiez vôtre devoir. »

La porte fut ouverte , et eh même temps les émirs et les principaux officiers de la cour, tous en habits de cérémonie magnifiques , entrèrent dans un bel ordre , s'avancèrent jusqu'au pied du trône , et rendirent leurs respects à Abou Hassan , chacun a son rang, le genou en ten^e et le front contre le tapis de pied , comme à la personne même du khalyfe, et le saluèrent en lut donnant le titre de commandeur des croyans , selon l'instruction que le grand vézyr leur avait donnée ; et ils prirent chacun leur place à mesure qu'ils s'étaient acquittés de ce devoir.

Quand la cérémonie fut achevée , et qu'ils se furent tous placés, il se fît Un grand silence.

Alors le grand vézyr , toujours debout devant le trône , commfença à faire son rapport de plusieurs affaires, selon l'ordre des papiers qu'il tenait à la main. Les affaires , à la vérité , étaient ordinaires et ' de peu de conséquence. Abou Hassan néanmoins ne laissa pas de se faire admirer-, même par le khalyfe.

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En effet, il ne demeura pas court; il ne parut pas même embarrassé sur aucune. II prononça juste sur toutes, selon les inspirations du bon sens, soit qu'il s'agit d'accorder ou de rejeter ce que l'on demandait.

Avant que le grand vézyr eût adievé son rapport, Abou Hassan aperçut le juge de police qu'il connaissait de vue , aséis en sou rang, a Attendez un moment , dit*il au grand Tezyr en nntérrompant , j'ai un ordre qui presse à donner au juge de police. »

Le juge de police qui avait les yeux sur Abou Hassan, et qui s'aperçut qu'Abou Hassan le regardait particulièrement , s'entendant nommer , se leva aussitôt de sa place , et s'approcha gravement du trône, au pied duquel il se prosterna la face contre terre. a Juge de police ; lui dit Abou Hassan après qu'il st fut relevé , allez sur l'héui^ et sans perdre de tcfknps' dans un tel quartier et dans une rue qu'il lui indiqua : il y a dans cette rue une mosquée où vous trouverez l'imam et quatre vteilbrds à barbé blanche ; saisissez- vous de leurs personnes , etr faites donner à chacun des quatre vieillards cent coups de lierf de bœuf, et quatre cents à l'imam. Après cela , vous les ferez monter tous cinq chacun sitr un chameau, vêtus de haillons , et la face tournée vers la queue du chameau. En cet équipage vous les fereSE promener par tous les quartiers dé. la ville , précédés d'un crieur qui criera à haute voix :

« Vuilà le châtiment de ceqx qui se mêlent des af- « faires qui ne les regardent pas, et qui se font une" « occupation de jeter le troublé dans les faniii!leà de

a leursc voMÎifts, et'deleur causer tout le mal dont ils « sent capables. »

« Mon uitention est encoi^ que vous leur etijei-* gfiiez de changer de quartier, avec défense de jamais resnettra 4e.pied dans cehii d'où ils auront été chas» ses. Pendant que votre lieutenant leur fera faire la promenade que je viens de vous dire , vous revien* dre2 me rendre compte de i^xécution de mes ordres. »

Le ".jugé de police mit la main sur sa tête, pom* marquer qu'il allait exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir, sous pmne de la perdre lui- nlême s'il -y manquait. Use- prosterna une seconde fois devant le trône; et après &'étre relevé , il s'en alla.

Get ordre donné avec tant de fermeté , fit au kha^ lyfe un plaisir d'autant plus ^sensible , qu'il coomut par-là qu'Abou Hassan ne perdait pas le temps d^ profiter de l'occasion pour châtier l'imam et les vieil^ lards de son quartier, puisque la première chose à quoi il avait pensé en s^e voyant khalyfe, avait été de les faire punir^ .

ÇCXCVIir NUIT.

Le graivl vézyr cependant continua de faire son rapport; et il était prêt à finir, lorsque le juge de police de retour .se présenta pour rendre. compte -de sa commission. Il s'approcha du trône ; et après la cérémonie ordinaire de se prosterner: a Commandeur des croyans y dit-il- à Abou Hassan , j'ai trouvé

ritnam et les. quatre vieillards dans la mosquée que votre majesté m'a indiquée; et pour preuve que je me suis acquitté fidèlement de l'ordre que j'avais reçu de votre majesté, en voici le procès-verbal ^igné de plusieurs témoins des principaux dû quartier. » En même temps il tira un papier de son sein , et le présenta an prétendu khalyfe.

Abou Hassan prit le procès-verhal , le lut., tout entier , même jusqu'aux noms des témoins ^ ions gens qui lui étaient connus; et 'quand il eut achevé : «Cela est bien, dit-il au juge de police en souriant, je suis^ content et vous m'avez fait plaisir : reprenez votre place. Des cagots , dit-il en lui-même avec un air de satisfaction, qui s'avisaient de gloser sur mes actions, et. qui trouvaient mauvais que je reçusse et que je régalasse d'honnêtôs gens chez moi, méritaienir bien cette avanie et ce charment. » Le khafyfe qui l'observait , pénétra dans sa pensée, et sentit en luimême une joie inconcevable d'une si belle expédition.

Abou Hassan s'adressa ensuite au grand - vézyr. « Faites-vous donner par le grand-trésorier, lui ditil , une bourse de mille pièces de monnaie d'or, et allez au quartier où j'ai envoyé le juge de police , la porter à la mère d'un certain Abou Hassan surnommé le Débauché. C'est un homme connu dans tout le quartier sous ce nom ; il n'y à personne qui ne vous enseigne sa maison. Partez , et revenez prompteraent. »

Le grand vézyr Giafar mit la main sur sa tête , pour marquer qu'il allait ofcéir ; et après s'être pro^

COITTKS \IIABES. ' IO9

Sterne devant le trône, il sortit et s'en alla chez le grand -trésorier qui lui délivra la bourse. Il la 'fit prendre par un des esclaves (pii le suivaient, et s'en alla la porter à la nïère d'Abou Hassan. Il la trouva , et lui dît que le kbalyfelui envoyait ce présent, sans s'expliquer davantage. Elle le reçut avec d'autant plus de surprise , qu'elle ne pouvait imaginer ce qui pouvait avoir obligé le khalyfe dé lui (aire une si grande libéralité*, et qu'elle ignorait ce qui se passait au palais.

Pendant l'absence du grand vézyr, le juge de police fit le rapport de «plusieurs affaires qui regardaient sa fonction , et ce rapport dura jusqu'au retour du vézyr. Dès qu'il fut rentré dans la chambre du conseil , et qu'il eut assuré Abou Hassan- qu'il s'était acquitté de l'ordre qu'il lui avait donné ^ le chef des eunuques , c'est-à-*dire Mesrour , qui étiit entré dans l'intérieur du palais après avoir accompagné Abou Hassan jusqu'au trône , revint , et fit tin signd aux vézyrs , émirs , et à tous les officiers , pour indiquer que le conseil était fini , et que chacun pouvait se retirer; ce qu'ils firent après avoir pris congé , par une profonde révérence au pied du trône, dans le même ordre qiie leur entrée. II ne resta auprès d'Abou Hassan que les officiers de la ganle du khalyfe, et le grand vézyr.

Abou Hassan ne demeura pas plus long*temps sur le trône du khalyfe ; il en descendit de la même manière qu'il y était monté, c'est-à-dire, aidé par Mesrour et par un autre officier des eunuques, qui

MO LES MlhLE KT ITWE WUITS,

1^ prirent par-dessQUs les bras , et qui raccompagnèrent jusqu'à l'appartement d*oîi il était sorti. U y entra ^ précédé du grand vézyt. Mais à peine eutil fait quelques pas , qu il témoi^a avoir quelque be- ^n pressant. Aussitôt on lui ouvrit un cabinet £Drt propre qui était pavé dé marbre. On lui présenta ime chaussure de soie brochée d'or , qu'on avait coutume de mettre avant <}iie d'y entrer. Il la prit; et comme il .n'en savait pas l'usage, il la mit daos une de ses manches qui étaient fort larges. - • Gomme il arrive &>rt souvent que l'on rit plutôt d'une bagatelle que d'une chose d'importance,. peu s'en fallut que le grand yézyr , Mesi^our et tous les officiers du pakis qui étaient prè$ de. lui, ne .fiss^t un éclat de rire , et ne gâtassent tpute la.fête; mais ils réprimèrent ce mouvement , et le grand vézyr fut enfin obligé de lui expliquer qu'il devait la 6bausser pour entrer dans le cabinet.

Pendant qu' Abou Hassan était 4lans le cabine ^ le grand vézyr alla trouver le khalyfe , qui, -s'était déjà pUcé dans un autre endroit pour continuer d'observer Abou Hassan sans être vu, et lui.racoi^ta ce qui venait 4'&nûver, et le khalyfe s'en fîteucoro un nou«» veau plaisir.

Abou Hassan sortit du cabinet; Mesrour, en marchant devant lui pour lui montrer le chemin , le <x)n>duisit dans l'appartement intérieur où le couvert était mis. iA porte qui y donnait communication fut ouveirte, et plusieurs eunuques coururent avertir les musiciennes que le faux khalyfe approchait. x\ussitot

CONTES ARABKS. III

elles commencèrent un concert de voix et d'instru-r mens des plus mélodieux avec tant de charme pour Âbou Hassan , qu'il se trouva transporté de joip et de plaisir , et ne savait absolument que penser de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait, a Si.c'est un songe^, se disaitril .à lui-même , le songe est de longue durée ! Mais ce n'est pas un songe , continuait-il , je me siens bien, je raisonne, je vois, je mardiç , j'entends. Quoi qu'il en soit, je me remets à Dieu, sur ce qui en est* Je ne puis croire néanmoins que je ne sois p^s le commandeur d^ croyans : il n'y a qu'un commandeur des croyans qui puisse être dans la splendeur où je suis. Les hoimcurs et les respects que l'on m'a rendus et que l'on me rend , les ordres que j'ai donnés et qui ont été exécutés, en sont des preuves suffisantes.»

Enfin Abou Hassan tint pour constant qu'il était le I^ialyfe, le commandeur des croyans ; etil en fut pleinement convaincu, lorsqu'il se vit dans un salon très-magnifique et des plus spacieux. L'or mêlé avec les cou* leurs les plus vives y Brillait de toutes parts.. Sept troupes de musiciennes, toutes plus belles les unes que les autres, entouraient ce salon ; et sept lustres d'or à sept branches pendaient de divers endroits du plafpnd, où l'or et l'azur ingénieusement mêlés faisaient ua eCfet iperveilleux. Au milieu était une table couverte de grands plats d'or massif qui embaumaient le salon de l'odeur des épiceries et de l'ambre , dont les viandes étaient assaisonnées. Sept jeunes dames debout, d'une beauté ravissante , vêtues .d'habits de différentes étoffes les plus riches et les plus éclatantes en couleurs, en-

fil LKS MILLE £T UNE IfUITS,

vironnaient cette table. Elles avaient chacune à la main ifn éventail , dont elles devaient se servir pour donnei: de l'air à Abou Hassan , pendant qa'il serait à table.

Si jamais mortel fut charmé, ce fiit Abou Hassan lorsqu'il entra dans ce magnifique salon. A chaque pas qu'il y faisait, il ne pouvait s'empêcher de s'arrêter pour contempler à loisir toutes les merveilles qui se présentaient à sa vue. Il se tournait à tout moment de coté et d'autre, au grand contentement du khalyfe qui l'observait très-attentivement. Enfin , il s'avança jusqu'au milieu et il se mith table. Aussitôt les sept belles dames qui étaient à l'entour , agitèrent l'air toutes ensemble- avec leurs éventails, pour le rafraîchir. Il les regardait Tune après l'autre; et après avoir admiré la grâce avec laquelle elles s'acquittaient de cet office , il leur dit avec un souris gracieux , qu'il croyait qu'une seule d'entre elles suffisait pour lui donner tout l'air dont il aurait besoin; et il voulut que les six autres se missent à table avec lui ,. trois à jml droite et les autres à sa gauche , pour lui tenir compagnie. La table était ronde , et Abou Hassan les fit placer tout autour, afin que, de quelque côté qu'il jetât la vue, il ne pût rencontrer que des objets agréables et divertissans.

Les six dames obéirent et se mirent à table* Mais Abou Hassan s'aperçut bientôt qu'elles ne mangeaient point par respect pour lui. Ce qui lui donna occasion de les servir lui-même en les invitant et les pressant de manger, dans des termes tout-<i-fait obligeans. Il

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leur demanda ensuite comment elles s'appelaient, et chacune 1q satisfit sur sa curiosité. Leurs noms étaient :

cou D^AIiBATRE, BOUCHE DE CORAIL, FACE DE LUSTE, ÉCLAT DU SOLEIL , PLAISIR DES YEUX, DELICES DU

cœyB.. Il fit ftussi la même :dem$mde à. la septième qui tenait l'éj^entail , et elle lui répondit qu'elle s'ap*^ pelait GA]ffi|[E ]^E- suons: Les dpuceurs qu'il leur dit à chacune suis laus^QQms^ firent voir qu'il avait infi^niment d'esprit ; et J'on ne peut croire coçibien cela: servit à augçienter l'estime que le khalyfe, qui n^avait rien pet^^u dc^ tout ce qui! avait dit sur ce sujet, avait déjà conçue pour lui.

Quand les dames virent qu'Abou Hassan ne mangeait plus : «c Le commandeur des cix>yans, dit l'une en s'adressant aux eunuques qui étaient présens pour servir, veut pas^r au. salon du. dessert; qu'on ap^^ p(>rte'],'aigiiière. ». Elles se levèrent toutes de table en mèmp temps, prirent des mains des eunuques^ l'une un bassin d'or, l'autre une aiguière de même métal ^' et une troisième une serviette; elles se présentèrent le genou en terre devant Abou Ha$san qui était encore assis, et lui donnèrent à laver. Quand il eut fait , il se leva, et à l'instant un eunuque tira la portière, et. ouvrit la porte d'un autre salon où il devait passer.

tl4 LES BIILLB ET UNE NUITS,

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