CEUX QUI ONT LA LAMPE A LA MAIN; MOI ET SÊ& AUTBES ESCLAVES
«(-Je 'te commande, reprit le magicien africain^ qu'è llieure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la lampe ont btti dans cette ville, tel qu'il est, avec tout ce qu'il y a de vivant, et que tu le transportes avec moi' en même temps dans tel endroit de TAfrique. » Sans lui répondre, le génie avec l'aide d'autres génies , esclaves de la lampe comme lui, le transportèrent en très-peu de temps, lui et son palais en son entier, au propre lieu de l'Afrique qui lui avait été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais avec la princesse Bâdroulbetïdour en Afrique, pour parler de fa surprise du sulthan.
Dès que le sulthan fut levé, il ne manqua pas , selon sa coutume , de se rendre au cabinet ouvert , pour' avoir le plaisir de contempler et d'admirer le palais d'AIadéNn. Il jeta la vue du côté où il avait coutumé^ de voir ce palais , et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle était avant qu'on l'y eut bâti. Il crut qu'il se trompait , et il se frotta les yeux ; mais il ne vit rien' de plus que la première fois , quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore qui avait commencé de paraître rendît tous les objets fort distincts. Il regarda par les deux ouvertures à llroite et à gauche, et il ne vit que ce qu'il avait coutume- de voir par ces deux endroits. Sôn'étonnement fut si gt*and, qu'il demeura long-temps dans la même place, les yeux tournés du côté où le palais avait
été, et; où il ne le voyait plus, en cherchant ce qu'il ne pouvait comprendre , savoir : comment il se pouv£^it. faire qu'on palais aussi grand, et aussi apparent que celui d'Aladdin , qu'il aVait vu presque chaque joqr depuis qu'il afvait été bâti aVec sa permission , et tout récemment le jour précédent , se fut éVanobi de manière qu'il n'en paraissait pas le moindre vestige. <c Je ne me trompe pas , disait-il en lui-même : il était dans la place que voilà ; s'il s'était écroulé > les matériaux paraîtraient en monceaux ; et si la terre l'avait englouti , on en verrait quelque marque , dq quelque manière que cela fût arrivé ! » £t quoique convaincu que le palais, n'y était plus, il ne laissa pas néanmoins d'attendre encore quelque temps , pour voir si en effet il ne se trompait paa. Il se retira enfin ; et après avoir regardé encore derrière lui avant de s'éloigner, il revint à son appartement; il commanda qu'on lui fît venir le grand vézyr en toute diligence ; et cependant il s'assit , l'aiprit agité de pensées si différentes, qu'il ne savait quel .parti prendre./...
CCCXLVNUIT.
Le grand vézyr ne fit pas attendre le sulthan : E vint même avec une si. grande précipitation , que ni lui ni ses gens ne firent pas réflexion en passant, que le palais d'Aladdin n'était plus, à sa place; les por-
ti^rs .mêmes 9 en ouvrant la. porte du palais , ne s'en étaient pas aperçus.
En abordant le sulthan : « Sire , lui dit le grand vésyr 9 Tempresseni^nt avec lequel votre majesté m'a fait appeler^ m'a fait juger que quelque chose de bien cfflraordinaire était arrivé , puisqu'elle n'ignorç pasi cju'il est aujourd'hui jour de conseil , et que je ne devJEiis pas manquer de me rendre à mon devoir dans peu de momens. » « Ce qui est arrivé est vérj<' tablement extraordinaire , comme tu le dis , et tu vas en convenir. Dis^moi oîi est le palais d'Aladdin ? » « Le pàl^ d'Aladdin , sire , répondit le grand vézyr ave<^ étonnement ! Je viens de passer devant, il m'a semblé qu'il était à sa place : des bâtimens aussi solides^ue celui-là , ne changent pas de place, si Êicilemcot*.» «Va voir ail cabinet, répondit le sulthan, et tu viendras m'en donner des nouvelles.» .
Le grand vézyr alla au cabinet ouvert , et il lui arriva la même chose qu'au sulthan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin n'était plus où il avait été, et qu'il n'en paraissait pas le moindre vestige , il revint se présenter au sulthan. « Hé bien , as-tu Vu le palais d'Aladdin , lui demanda le prince ? » « Sire-, répondit le grand vézyr , votre majesté peut se souvenir que j'ai eu^ l'honneur de lui dire que ce palais , qui faisait le sujet de son admiration avec les richesses immenses , n'était qu'un ouvrage de Biagie et d'un magicien ; mais votre majesté n'a pas voulu y fiçiire attention. »
Le sulthan qui ne pouvait disconvenir de ce que
344 ^^^ MILLE ET UNE IfDlTS,
le grand vézyr lui représentait, entra dans une colère d'autant plus grande , qu'il ne pouvait désavouer son incrédulité. « Où est , dit-il , cet imposteur , ce scélérat , que je lui fasse couper la tête ?» « Sire , reprit le grand vézyr , il y a quelques jours qu'il est venu prendre congé de votre majesté ; il faut lui envoyer demander où est son palais ; il ne doit pas l'ignorer. » « Ce serait le traiter avec trop d'indulgence , repartit le sulthan ; va donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes. » Le grand vézyr alla donner l'ordre du sulthan aux cavaliers , et il instruisit leur ofBcier de quelle manière ils deyaient s'y prendre , afin qu'il ne leur échappât point. Ils partirent , et ils rencontrèrent Aladdin à cinq ou six lieues de la ville , qui revenait en chassant. L'officier lui dit en l'abordant , que le sulthan iriipàtient de le revoir , les avait envoyés pour le lui témoigner , et revenir avec lui en l'accompagnant.
Aladdin n'eut pas le moindre soupçon* du véritable sujet qui avait amené ce détachement de la garde du sulthan ; il continua de revenir en chassant ; mais quand il fut à une dejni-lieue de la ville , ce détachement l'environna , et l'officier , en prenant la parole , lui dit: «Prince Aladdin, c'est avec grand regret que nous vous déclarons l'ordre que nous avons du sulthan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criii* minel d'état; nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous acquittions de notre devoir et do nous le pardonner. » ■ "
COWTFS ARABES. 345
Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin , qui se sentait innocent ; il demanda à FofBcier s'il savait de quel crime il était accusé ? A. quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savaient rien.
Comme Aladdin vit que ses gens étaient de beau-r coup inférieurs au détachement, et même qu'ils s'éloignaient, ilinit pied à terre. « Me voilà, dit -il, exéjsutez l'ordre que vous avez. Je puis dire néanmoins que je ne me sens coupable d'aucun crime, ni envers la personne du sulthan, ni envers letat. » On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort grosse et fort longue , dont on le lia aussi par le milieu du corps , de manière qu'il n'avait pas les bras libres. Quand l'officier se fut mis à la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne ; et en marchant après l'officier, il mena Aladdin , qui fiit obligé de le suivre à pied ; et dans cet état il fut conduit vers la ville.
Quand les cavaliers furent entrés dans le faubourgs les premiers qui virent qu'on menait Aladdin «n criminel d'état , ne doutèrent pas que ce ne fût pour lui couper la tête. Comme il était aimé généralement, les uns prirent le sabre et d'autres armes, et ceux qui n'en avaient pas , s'armèrent - de pierres , et ils suivirent les cavaliers. Quelques-uns qUi étaient à la queue , firent volte-face , en paraissant vouloir les dissiper ; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les cavaliers prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvaient arriver jusqu'au
346 LES MILtB £T UNE NUITS,
palais du feulthan sans qu'on leur enlevât Aladdin. Pour y réussir, selon que les rues étaient ,plus ou moins larges , ils eurent grand soin d'occuper toute la largeur du terrain, tantôt en s'étendant, tantôt en se resserrant ; de la sorte ils arrivèrent à la place du palais, où ils se mirent tous sur une ligne y^en faisant face à Ui populace armée , jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui pienait Aladdin , fu^selit entrés dans le palais, et que les portiers eussent fermé la porte , pour empêcher qu'elle n'entrât.
Aladdin fut conduit devant le sulthan , qui l'attendait sur le. balcon , accompagné du grand vézyr; et sitôt qu'il le vit, il commanda au bourreau, qui avait eu ordre de se trouver là , de lui couper la tète, sans vouloir l'entendre , ni tirer de lui aucun éclaircissement*
Quand le bourreau se fut saisi d' Aladdin, il lui ôta la chaîne qu'il avait au cou et autour du corps ; et après avoir étendu sur la terre un cuir teint df sang d'une infinité de criminels qu'il, avait exécutés , il l'y fit mettre à genoux, et lui banda les yeux. Alors il tira son sabre , il prit sa mesure pour donner le coup, en s'essayant et en faisant flamboyer le sabre en l'air par trois fois , et il attendit que le sulthan lui donnât 4e signal pour' trancher la tête à Aladdin.
En ce moment le grand vézyr aperçut que Ja populace qui avait forcé les cavaliers , et qui ^vait rempli la place , venait d'escalader les murs du palais en plusieurs endroits, et commençait à les. démolir pour faire brèche. Avant que le sulthan donnât
COIfTES ARABEB. 347
le signal y il lui dit : «c Sirè ^ je supplie votre majesté de penser 'lÉinrement à ce qu'elle va faire. E31e va ooupîr 'risque de^voir son palais forcé; et si ce malheur, arrivait ^ l'événement pourrait en être funeste.» « Jtton palais forcé , reprit le sulthan ! -Qui peut avoir cette audace ? y» « Sire , repaiiit le grand vézyr , que votrê majesté jette les yeux sur les murs de son palais «t sur là place ^ elle connaîtra la vérité de ce que je lui dis. »
L'épouvante du sulthan fîit si gradde quand il eut vu une ém^te si vjive et si animée, que dans le moment même' il <H>mmanda au bourreau de remettre son sabM dans le fourreau , d'ôter le bandeau des yeux d'Aladdin , et de le laisser libre. Il donna oMre aussi aux tchaouch de crier que le sulthan lui fiiisait grâce , et que chacun eût à se retirer^ '
Alors tous ceux qm étaient déjà montés au haut des murs du palais , témoins de ce qui venait de se passer, abandcmnèrent leur dessein. Us descendirent en peu d!instans , et pleins de joie d'avoir sauvé la vie à un homme qu'ils aimaient véritablement , ils apprirent cette nouvelle à tous ceux qui étaient autour d'eux; dU^ passa bientôt à toute la populace qui éti^t dans la place du palais; et les cris des tchat>uiih , qui annonçaient la même chose du haut des (eprl^asses où ils étaient montés , achevèrent de la rendre {publique. La justice que le sulthan venait de rendre à Aladdin en lui faisant grâce, désarma la populace, fit cesser le tumulte, et insensiblement chacun se retira chez soi.
Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon; et comme il eut aperçu le sulthan : «Sire, dit-il en élevant la voix d'une manière touchante , je supplie votre majesté dajouter une nouvelle grâce à celle qu'elle vient de me faire , c'est de vouloir bien me faire connaître quel est mon crime. » a Quel est ton crime, perfide , répondit le sulthan , ne lé sais^u pas ? Monte jiilsqu'ici, continua^-il , je te le ferai connaître. »
Aladdin monta f et quand il se fut présenté : «c Suismoi, lui dit le. sulthan en marchant devant lui sans le regarder.» Il le mena jusqu'au cabinet ouvert; et quand il fut arrivé à la porte: <x£ntpe, lui dit le sulthan; tu dois siivoir bii était ton palais, regarde de tous cotés , et dis-moi ce qu'il est devenu. »
Aladdin regarde-, et ne voit rien; il s'aperçoit bien de tout le terrain que son palais occupait; mais comme il ne pouvait deviner comment il avait pu dispaûraître , cet événement extraordinaire et surprenant ie mit dans une confusion et dans un étonnemeBt qui l'empêchèrent de pouvoir répondre un seul mot au sulthan.
Le sulthan impatient : a Dis-moi donc , répéta»t-il à Aladdin, où est ton palais, et où est ma fille? « Alors Aladdin rompit le silence. « Sire, dit-il , je vois bien , et je l'avoue , que le palais que j'ai fait bâtir n'est plus à la place où il était , je vois qu'il a disparu., et je ne puis dire à. votre majesté où il peut être ; mais je puis l'assiirer que je n'ai aucune part à cet événement. »
COIfTES ARABES. 349
« Je ne me mets pas en peine de ce que ton palais est devenu ; reprit le sulthan , j'estime ma fille un million de fois (jâvantage. Je veux que tu me la retrouves ^ .autrement je te fçrai couper la t^Xe, et nulle considération ne m'en empêchera. »
ff Sire, repartit Aladdin, je supplie votre majesté de m'accorder quarante jours pour faire mes dili^ gences;. et , si dans cet intervalle je n'y réussis pas , je lui donne ma parole que j'apposerai ma tête au pied de son trône ^ afin qu'elle en dispose à sa volonté. » « Je t'accorde les quarante jours que tu me demandes , lui dit le sulthan ; mais ne crois pas abuserde la grâce que je te fais, en pensant échapper à mon ressentiment : en quelqu'endroit de la. terre que tu puisses être , je saurai bien te retrouver. »
CCCXLrNUIT.
Aladdin s!éloigna de la présence du sulthan dans une grande humiliation et dans un éta4; à faire pitié ; il passa au travers des cours du palais la tête baissée , sans oser lever les yeux , dans la confusion oîi il était; et les principaux officiers de la, cour, dont il n'avait pas désobligé un seul , quoiqu'amis , au lieu de s'approcher de lui pour le consoler, ou pour lui ^offrir une retraite chez eux, lui tournèrent le dos, autant pour ne le pas voir, qu'afin qu'il ne pût pas les reconnaître. Mais quand ils se fussent approchés
35o LES MILLE ET UNE HfUITS,
de lui pour lui dire quelque chose de consolant, ou pour lui £aire offre de service , il n'eussent plus Deconnu Aladdin ; il ne se reconnaissait pas lui-même , et il n'avait plus la liberté de son esprit. Il le fit bien connaître quand il fut hors du palais : car sans penser à ce qu'il faisait , il demandait de porte en porte, et à tous ceux qu'il rencontrait, si l'on n'avait pas vu son palais , ou si on ne pouvait pas lui en donner des nouvelles ?
Ces demandes firent croire à tout le monde qu'Aiaddin avait perdu l'esprit. Quelques-uns n'en firent que rire ; mais les gens les plus raisonnables , et particulièrement ceux qui avaient eu quelque liaison d'amitié et de commerce avec lui , en furent véritablement touchés de compassion. U demeura trois jours dans la, ville , en allant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et en ne mangeant que ce qu'on lui présentait par ;chpirité , et sans prendre aucune résolution.
Enfin , comme il ne pouvait plus , dans l'état malheureux oit il se voyait , rester dans une ville où il avait paru avec tant d'éclat , il en sortit , et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes routes ; et après avoir traversé plusieurs campagnes dans une incertitude affreuse , il arriva enfin à l'entrée de la nuit au bord d'une rivière ; là il lui prit une pensée de désespoir : « Où irai *• je chercher mon palais , dit-il en lui-même ? £n quelle province, en quel pays , en quelle partie du monde le trouverai-je^ aussi biçn que ma chère prinCjBsse que le si*lthan me
(leiAande ? Jamais je n'y réus^rai ; il vaut donc mieux que je me délivire de tant de fatigues qui n'aboutiraient à rien , et de tous les chagrins cuisaùs qui me ix>ngent. » Il allait se jeter dans la ritière, selon la résolution qu'il venait de prendre ; mais il crut , en bon musulman fidèle à sa religion, qu'il ne devait pas le faire , sans avoir auparavant fait sa prière. En voulant s'y préparer , il s'approcha du bord de l'eau pour se laver les mains et le visage , suivant la coutume du pays ; mais , comme cet endroit était un peu en petite , et mouillé par l'eau qui y battait , il glissa , et il serait tombé dans la rivière s'il ne se fût retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deux pieds. Heureusement pour lui il portait encore l'anneau que le magicien africain lui avait mis au doigt avant qu'il descendît dans le souterrain pour aller prendre la précieuse lampe qui venait de lui être élevée. Il frotta cet anneau assez fortement eontre le roc en se retenant ; danà l'instant le même génie qui lui était apparu dans ce souterrain où le magicien africain l'avait enfermé, lui apparut encore. « Que veux-tu, lui dit le génie? Me voici prêt A t'obéir gomme ton esclave et celui de tous
CEUX QUI ONT l' ANNEAU AU DOIGT, MOI ET UEÀ AUTRES ESCLAVES DE l' ANNEAU. »
Aladdin agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le désespoir où il était , répondit: (c Grénie, sauve moi la vie une seconde fois, en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir , ou en faisant qu'il soit rapporté incessamment où il était, n
352 LES MILLK ET UNE JVJJITS,
a Ce que tu me demandes, reprit le génie, n*est pas de mon ressort: je ne suis esclave que de l'anneau, adresse-toi à l'esclave de la lampe. » « Si cela est, repartit Aladdin , je te commande donc par la puissance de l'anneau, de me transporter jusqu'au lieu où est mon palais, en quelqu'endroit de la terre qu'il soit, et de me poser sous les fenêtres de la princesse Badroulboudour. » A peine eut-il achevé de parler, que le génie le transporta en Afrique, au milieu d'une prairie où était le palais , peu éloigné d'une grande ville , le posa précisément au-deâsous des fenêtres de l'appartement de la princesse , où il le laissa. Tout cela se fit en un instant.
Nonobstant l'obscurité de la nuit, Aladdin reconnut fort bien son palais et l'appartement de la princesse Badroulboudour ; mais comme la nuit était avancée, et que tout était tranquille dans le palais , il se retira un peu à l'écart, et il s'assit au pied d'un arbi*e. Là, rempli d'espérance , en faisant réflexion à son bonheur, dont il était redevable à un pur hasard, il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible que depuis qu'il avait été arrêté, amené devant le sulthan , et délivré du danger présent de perdre la vie. Il s'entretint quelque temps dans ces pensées agréables ; mais enfin , comme il y avait cinq ou six jours qujl ne dormait point , il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil qui l'accablait, et il s'endormit au pied de l'arbre où il était.
Le lendemain , dès que l'aurore cojnmença à paraître, Aladdin fut éveillé agréablement, non-seule-
CONTES ARABJBS. S53
ment par le ramage des oiseaux qui avaient passé la nuit6iir l'arbre sous lequel il était couché, mais même sur tel arbres touffiis dû jardin de son palais. Il jeta* d'abord* les yeux, sur cet admirable édifice, et alors il se sentit une joie inexprimable d'être sur le pointde s'etv revoir bientôt le maître , et en même temps déposséder eneore une fois sa chère prmcesse Badroulboudour. Il se leva , et se rapprocha de l'appartement 4^ la princesse. Il se promena quelque temps sous ses fenêtres, en attendant qu'il fut jour chez elle et qu'on put l'apettsevoir. Danscetteattente il cherchait en lui-même d'où pouvait être venue la cause de son malheur ; et après avoi^ bien rêvé , il ne douta plus que toute Son infortune ne vînt d'avoir perdu sa lampe de vue. Il s'accusa^ lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avait eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment* Ce qui l'embarrassait davantage, c'est qu'il ne pouvait s'imaginer qui était le jaloux de son bonheur. Il l'eut compris d'abord , s'il eût su que lui et son palais se trouvaient alors en Afrique; mais le génie, esclave de l'anneau y ne lui en avait rien dit; il ne s'eii était point informé lui-même. Le' seul nom de l'Afrique lui eut rappdé dans sa mémoire le magicien africain son ennemi déclaré.
La princesse Badroulboudour se levait plus tôt qu'à l'ordinaire depuis son enlèvement et son transpprt en Afrique par l'artifice du magicien africain, 'dont jus^ qu'alors elle avait été contrainte de supporter la vue Ane fois chaque jour, parce qu'il était maître du palais; mais elle l'avait traité si durement chaque fois, IF. 23
354 l'Es MILLE ET UNE NUITS,
qu'il n'-àvaît encore osé prendre la hardiesse - de r s'y loger. Quand elle fut habillée, une de ses femmes, eu régardant au travers d'une jalousie, aperçoit Aladdin. Elle court aussitôt en avenir sa maîtresse. La princesse qui ne pouvait croire cette nouvelle , vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit Aladdin. Elle ouvre la- jalousie. Au bruit que la princesse fait en l'ouvrant^ Aladdin lève la tête, il la reconnaît; et il la salue d'un air qui exprimait l'excès de sa joie. « Pour ne pas perdre de temps , lui dit la princesse , on est allé.vous ouvrir la porte secrète, entrez et montez. » Et elle ferma la jalousie.
La porte secrète était au-dessous de l'appartement de la princesse ; elle se trouva ouverte, et Aladdin monta avec précipitation. Il n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de se revoir après s'être crus séparés pour jamais, fis s'embrassèi^ejit plusieurs fois; et se donnèrent toutes les marques d'amour et de tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et aussi peu attendue que la leur. Après ces embrassemens , mêlés de larmes de' joie, ils s'assirent; et Aladdin en prenant la parole la Princesse, dit-il , avant de vous entretenir de toute autre chose ^ je vous supplie au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sulthan votre respectable père , que pour le mien en particulier, de me dire ce qu'est devenue une vieille lampe que j'avais mise sur la corniche du salon à vingt-quatre croisées ,. avant d'aller à la chasse ?»
GOITTES ARABES. 355
« Ah, cher époux, répondit là princesse, je m'étais bien douté que notte malheur réciproque venait de cette lampe; et ce qui me désole, c'est que j'en suis la cause moi-même ! » «Princesse, reprit Àladdin, ne vous en attribuez pas la cause ^ elle est toute sur moi et je devais avoir été plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte; et pourcda faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est passée , et en quelles mains elle est tombée. i>
Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'était passé dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve, qu'elle fit apporter afin qu'il la vit; et comme la nuit suivante , après s'être aperçu du transport du palais, elle s'était trouvée le matin dans le pays inconnu où elle lui pariait, et qui était l'Afrque , particularité qu'elle avait apprise de la bou^che même du traître qui l'y avait &it transporter par son art magique.
ec Princesse, dit Aladdin en l'interrompant, vous m'avez fait connaîti*e le traître en m'apprenant que ja suisen Afriquç avec vous. Il est le plus perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps , ni ie lieu de vous'Êdre une peinture plus ample de ses npéchaxk' cetés. Je vous prie seulement de ine dire ce qu'il a fait de la lampe, et oii il l'a mise? » «tllla^porte dans son sein enveloppée bien précieusement, reprit- la princesse, et je puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et l!a développée en ma présence, pour m'en faire un trophée. »
«Ma princesse, dit alors Aladdin, ne me sacheai
356 LES MILLE ET UlfE KUITS,
pas mauvais gré de tant de demandes dont je vous fatigue, elles sont également importantes pour vous et pour moi:. Pour venir à xe qui m'intéresse plus particulièrement , apprenez-moi y je vous en conjure , comment vous vous trouvez du traitement d'un homme ^ttssi méchant et aussi perfide? » <c Depuis que je suis en ce lieu, reprit la princesse, il ne s'est présenté, devant moi qu'une fois chaque jour; et je sui& bien persuadée que le peu de satisfaction qu'il tire de ses visites, &it qu'il ne m'importune pas plus souvent. Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent quà me persuader de rompre la foi que je vous ai donnée, et de le prendre pour époux, en voulant me £iire entendre que je ne dois pas espérer de vous revoir jamais ; que vous ne vivez plus , et que le sulthan mon père vous a fait couper la tête. Il ajoute poi^r se justifier, que vous êtes un ingrat, qu^e votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses que je lui laisse dicè. Et comme il ne reçoit de moi pour, réponse que mes plaintes douloureuse et mes hirmes, il est contraint de se retirer ai^si peu satisfiût opiè qùàfid il arrive. Je ne doute pas néanmoins que son^linfcentian ne soit de laisser passer mes plus vives dotf0urs,(kri^ l'espérance que je changerai de aentinènt, «t à la ) fin d'user de violence si je persévère àJui faire résistance. Mais 9 cher épçux, votre prépuce a déjà dissipé mes inquiétudes. j> -
i<(c Princesse, interrompit Aiaddin^ j'ai confiance que ce n'est pas en vain puisqu'elles soi^t dissipées, et que je-^crois avoir trouvé lé moyen de vous délivrer de
GONTBS ARABES. 357
votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi, et alors je vous communiquerai quel est mon dessein, et ce qu'il faudra que vous fassiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en soyez avertie, ne vous étonne^ pas de me voir revenir avec un autre habit , et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète au premier coup* que je 'frapperai. »
La princesse lui promit qu'on l'attendrait à la porte, et que l'on serait prompt à lui ouvrir....
CCCXLir NUIT
Quand Aladdin fut descendu de Tappartemeiit de la princesse, et qu'il fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il aperçut un paysan qui prenait le ôhemin de la campagne.
Comme le paysan allait au-delà du palais , et qu'il était un peu éloigné, Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de changer d'habit, et il fit tant que le paysan y consentit; L'échange se fit à la faveur d'un buisson ; et quand ils se furent séparés, AJaddin prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut entré, il enfila la rue qui aboutissait à la porte; et se détournant par les rues les plus fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et d'artisans avait sa rue particulière. Il entra dans celle des dro-
guistes ; et en s^adressant à la boutique la pins grande et la mieux fournie,. il demanda au marchand s'il avait une certaine poudre qu'il lui nomma.
Le marchand, qui s'imagina qu'Aladdin étaitpauvre, à en juger par son habit, et qu'il n'avait pas assez d'argent pour la payer, lui dit qu'il en avait, mais qu'elle était chère. Aladdin pénétra la pensée du marchand, 11 tira sa bourse et en faisant voir de l'or, il demanda une demi-dragme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa , et en la présentant à Aladdin il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui mit entre les mains; et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps qu'il en fallut pour prendre un peu de nourriture y il revint à son palais. Jl n'attendit pas à la porte secrète : elle lui fut ouverte d'abord , et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour. « Princesse , lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur, comme vous me l'avez témoigné, fera peut-être que vous aurez de la peine à suivre le conseil que j'ai à vous donner; mais permettez-moi de vous dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous fassiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution, et donner ausulthan votre père et mon seigneur, la satisfaction de vous revoir. Si vous voulez donc suivre mon conseil, continua Aladdin, vous commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits; et quand le magicien africain viendra, ne craignez pas de lui faire le meilleur accueil possible, sans afFectatioil et satis contrainte, avec un visage ouvert, de manière
CONTKS ARABES. 359
néanmoins que s'il y reste quelque nuage d'affliction , il puisse apercevoir qu'il se dissipera avec te temps. Dans la conversation donnez-lui à connaître que vous faites vos efforts pour m'oublier;et afii> qu'U soit persuadé davantage de votre sincérité, invitez -le à souper avec vous, et marquez-lui que vous seriez bien aise de goûter du meilleur vin de son pays; il ne manquera pas de vous quitter pour en aHer chercher. Alors en attendant qu'il revienne^ quand le buffet fl^ra préparé , mettez dans un des gobelets pareils à celui dans lequel vous ayez coutume de boire , la poudre que voici ; et le mettant à part, avertissez celle de vos femmes qui vous donne à boire de vous l'apporter plein de vin au signal que vous lui ferez, dont vous conviendrez avec elle, et de prendre bien garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu^ et que vous serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le jugerez à propos, faitesvous apporter le gobelet où i^era la poudre , et changeai votre gobelet avec le sien; il trouvera la faveur que vous lui ferez , si grande , qu'il ne la reftisera pas : il boira même sans rien laisser dans le gobelet ; et à peine l'aura-t-il vidé , que vous le verrez tomber à la renverse. Si vous avez de la répugnance à boire dans son gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte : l'effet de la poudre sera si prompt qu'il n'aura pas le temps de faire attention si votis buvez ou si vous ne buvez pas. »
Quand Aladdin eut achevé : a Je vous av^É^lui dit la princesse, que je me fais une grande vioraice ,
36o LES MILLE ET UNE NUITS,
en consentant à faire au magicien les avances que je Yoia bien quHljest nécessaire que je fasse ; mais qudle résolution ne peut-on pas prendre contre un crud ennemi ? Je ferai donc ce que vous me conseillez , puisque de là mon repos ne dépend pas moins que le vôtre* » Ces mesures prises avec la princesse , Aladdin prit congé d'elle , et il alla passer le reste du jour auK environs du .palais , en attendant* la nuit pour.se rapprocher de la porte secrète.
La princesse Badroulboudour inconsolable , nonseulement de se voir séparée d' Aladdin son <^er époux , qu'elle avait aimé d'abord , et qu'elle continuait d'aimer encore , plus par inclination que par devoir, mais même d'avec le sulthan son père qu'elle chérissait , et dont elle était tendrement aimée , était toujours demeurée dans une grande négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse séparation. Elle avait même , pour ainsi dire , oublié la propreté qui sied si bien aux personnes de son sexe , particulièrement après que le magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu'elle eut appris par ses femmes , qui l'avaient reconnu , que c'était lui qui avait pris la vieille lampe en échange de la neuve ^ et que par cette fourberie insigne , il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en prendre vengeance, comme il le méritait, et plus tôt qu'elle n'avait osé l'espérer, fît qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se fut retiré ,\ elle se aftà sa toilette , se fit coilSer par ses femmes , de nrmanière qui lui était la plus avantageuse \ et
CONTES ARABES. 36l
HIe prit un habit le plus riche et le plus convenable à son dessein. La ceinture dont elle se ceignit n'était qu'or et que diamans enchâssés , les plus gros et les mieux assortis ; et elle accompagna la ceinture d'un collier de pelles seulement , dont les six de chaque cote étaient d'une telle proportion avec celle du mi* lieu qui était la plus grosse et la plus précieuse , que les plus>grandes sulthanes et les plus grandes reines se seraient estimées heureuses d'en avoir. un complet de la grosseur des deux plus petites de celui de la princesse. Les brasselets , entremêlés de diamans et de rubis , répondaient merveilleusement bien à la richesse de la ceinture et du collier.
Quand la princesse Badroulboudour fut entièrement habillée , elle consulta son miroir , prit l'avis de ses femmes sur tout son ajustement ; et après qu'elle eut vu qu'il ne lui manquait aucun des charmes qui pouvaient flatter la folle passion du magicien africain, elle s'assit sur son sofa, en attendant qu'il arrivât. ^
. Le magicien africain ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la princesse le vit entrer dans son salon aux vingt-quatre croisées où elle l'attendait, elle se leva avec tout son appareil de beauté et de charmes y et elle lui montra de la main la place honorable où elle attendait qu'il se mit, pour s'asseoir en même temps que lui; civilité distinguée qu'elle ne lui avait pas encore faite.
Le magicien africain plus ébloui de l'éclat des beaux yeux de la princesse, que duhriUant des pier^
rerî'eà dont elle était ornée , (ut fort surpris. Son air majestueux , et un certain ton gracieux dont elle Taccueillait , si opposé aux rebuts avec lesquels elle Tayait reçu jusqu'alors, le rendit confus. D'abord, il voulut prendre place sur le bord du sofa ; mais comilie il vit que la princesse ne voulait pas s'asseoir dans la sienne , qu'il ne se fût assis où elle voulait , il obéit
QuaQd le magicien africain fut placé, la princesse, pour le tirer de l'embarras ou elle le voyait , prit la parole en le regardant d'une manière à lui faire croire qu'il ne lui était plus odieux , comme elle l'avait fait paraître auparavant , et elle lui dit : te Vous vous étonnerez , sans doute , de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai que je suis d'une humeur si opposée à la tristesse, à la mélancolie , aux chagrins et aux inquiétudes, que je cherche à les éloigner le plus tôt qu'il m'est possible , dès 'que je trouve que le sujet en est passé. J'ai fait réflexion sur ce que vous m'avez représenté du destin d'Aladdin ; et de l'humeur dont je connais mon père , je suis persuadée comme vous , qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son courroux. Ainsi , quand je m'opiniâtrerais à le pleurer toute ma vie, je vois bien que mes larmes ne le feraient pas revivre. C'est pour cela qu'après lui avoir rendu , même jusque dans le tombeau , les devoirs que mon amour demandait que je lui rendisse , il m'a paru que je devais chercher tous les moyens de me consoler. Voilà les motifs du changement que vous voyez en moi.
Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse , résolue à la bannir entièrement , et persuadée que "VOUS voudrez bien me tenir compagnie , j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme je n'ai que du vin de la Chine , et que je me trouve en Afrique, il m'a pris une envie de goûter de celui qu'elle produit , et j'ai cru , s'il y en a , que vous en trouverez du meilleur; »
CCCXLIir NUIT.
Le magicien africain qui avait regardé comme impossible le bonheur de parvenir si promptement et si facilement à entrer dans les bonnes grâces de la princesse Badroulboudour , lui dit qu'il ne trouvait pas de termes assez forts pour lui témoigner combien il était sensible à ses bontés; et en effet, pour finir au plutôt un entretien dont il eût eu peine à se tirer s'il s'y -fat engagé plus avant , il se jeta sur le vin d'Afrique dont elle venait de lui parler , et il lui dit que parmi les avantages dont l'Afrique pouvait se glorifier, celui de produire d'excellent vin était un des principaux , particulièrement dans la partie oîi elle se trouvait; qu'il en avait une pièce de sept ans qui n'était pas encore entamée , et que , sans le trop priser , c'était un vin qui surpassait en bonté les vins les plus excellens du monde. « Si ma princesse , ajouta-t-il , veut me le permettre , j'irai en prendre
deux bouteilles, et je serai de retour inoessamment. », a Je serais fâchée de vous donner cette peine , lui dit la princesse , il vaudrait mieux que vous «y envoyassiez quelqu'un. » (c II est nécessaire que j'y aille moimême , repartit le magicien africain : personne que moi ne sait où est la clef du magasin , et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir. » «< Si ceb est ainsi , dit la princesse , allez donc et revenez jiromptement. Plus vous mettrez de temps , plus j^aurai d'impatience de vous revoir , et songez que nous nous mettrons à table dès que vous serez de retour.»
Le magicien africain plein d'espérance de son •prétendu bonheur , ne courut pas chercher son vin de sept ans , il y vola plutôt , et il revint fort promp^ tement. La princesse qui n'avait pas douté qu'il ne fît diligence , avait jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avait apportée , dans un gobelet qu'elle avait mis à part , et elle venait de faire servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de l'autre, de manière que le magicien avait le dos tourné au buffet. En lui présentant ce qu'il y avait de meilleur , la princesse lui dit : a Sî vous voulez, je vous donnerai le plaisir des instrumenset des voix ; mais comme nous ne sommes que vous et moi , il me semble que la conversation nous donnera plus de plaisir. » Le magicien regarda ce choix de la princesse comme une nouvelle faveur.
Après qu'ils eurent mangé quelques morceaux , la princesse demanda à boire. Elle but à la santé du magicien ; et quand elle eut bu : a Vous aviez raison , dit-elle , de faire l'éloge de votre vin., jamais je
n'en avais bu de -si délicieux. » a Charmante pri|i-» cesse , répondit-ii , en tenant à la main le gobelet qu'on venait de lUi présenter , mon vin acquiert une nouvelle bonté par l'approbation que vous lui donnez. . 9 « Buvez à ma santé , reprit la princesse , vous trouverez vous-même que je m'y connais. » Il but à la santé de la princesse. Et en rendant le gobelet : « Princesse , dit-il , je me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion ; j'avoue moi^m^me que je n'en ai bu de ma vie de si excellent en plus d'une manière..»
Quand ils eurent continué de manger et de boire trois autres coups , la princesse qui avait achevé de charmer le magicien africain par ses honnêtetés et par ses manières tout obligeantes, donna enfin le signal à la femme qui lui donnait à boire , en disant en même temps qu'on lui apportât son gobelet plein de yin , qu'on remplît de même celui du magicien africain , et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun leur gobelet à la main : « Je ne sais , dit-elle au magicien africain , comment on en use chez vous cpiand on s'aime bien , et qu'on boit ensemble comme nous le faisons. Chez nous, à la Chine, l'amant et l'amante se présentent réciproquement à chacun leur gobelet , et de la sorte ils boivent à la santé l'un de l'autre* » £n même temps elle lui présenta le gobelet qu'elle tenait, en avançant l'autre main pour recevoirle sien. Le magicien africain se hâta de faire cet échange avec d'autant plus de plaisir , qu'il regarda cette &veur comme la marque la plus cer-*
laine de la conquête entière du cœur de la princesse^ ce qui le mit au comble de son bonheur. Avant qu'il bût : a Princesse , dit-il le gobelet à la main , il s'en faut beaucoup que nos Africains soient aussi raffinés dans Fart d'assaisonner l'amour de tous ses agrémens que les Chinois ; et en m'instruisant d'une leçoo que j'ignorais , j'apprends aussi à quel point je dois être sensible à la grâce que je reçois. Jamais je ne l'on* blierai , aimable princesse : j'ai retrouvé en buvant dans votre gobelet, une vie dont votre cruauté m'eût fait perdre l'espérance , si elle eût continué. »
La princesse Badroulboudour qui s'ennuyait du discours à perte de vue du magicien africain : « Buvons , dit-elle , en l'interrompant , vous reprendrez après ce que vous voulez me dire. » En même temps elle porta à la bouche le gobelet qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien africain se pressa si fort de la prévenir, qu'il vida le sien sans en laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avait un peu penché la tête en arrière pour montrer sa diligence, il demeura quelque temps, en cet état , jusqu'à ce que la princesse , qui avait toujours le bord du gobelet sur ses lèvres , vit que les yeux lui tournaient, et qu'il tomba sur le dos $ans sentiment.
La princesse n'eut pas besoin de commander qu'on allât ouvrir la porte secrète à Aladdin. Ses femmes qui avaient le mot, s'étaient disposées d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier, de manière que le magicien afri(;ain ne fut pas plutôt
tombé à la renvei^se , que la porte lui fut ouverte presque dans le moment.
Aladdin monta , et il entra dans le salon. Dès qu'il eut YU le magicien africain étendu sur le sofa, il arrêta la princesse Badroulboudour qui s'était levée, et qui s'avançait pour lui témoigner sa joie en Fembrassant: « Princesse, dit -il, il n'est pas encore temps , obligez-moi de vous retirer à votre appartement, et .faites qu'on me laisse seul, pendant que je vais travailler à vous faire retourner à la Chine avec la même diligence que vous en avez été éloignée. »
En effet, quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses eunuques , Aladdin ferma la porte ; et après qu'il se fut approché du cadavre du magicien africain , qui était demeuré sans vie , il ' ouvrit sa veste, et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse lui avait marqué. Il la développa , et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta avec son compliment ordinaire. « Génie , lui dit Aladdin , je t'ai appelé pour t'ordonrier , de la part de la lampe ta bonne maîtresse, que ta vois, de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine , au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici.» Le génie, après avoir marqué par une IncUnation de tête, qu'il allait obéir, disparut. En effet, le transport se fit , et on ne le sentit que par deux agitations fort légères : l'une., quand il fiit enlevé du lieu où il était en Afrique, et l'autre , quismd il fut posé à la Chine vis-à-vis le palais du sulthan ; oe qui se fit dans uii intervalle de très-peu de durée.
Aladdin descendit à Tappartement de la princesse ; et alors en l'embrassant : « Princesse , dit-il , je pais vous assurer que votre joie et la mienne seront complètes demain matin. j> Comme la princesse n'avait pas achevé de souper , et qu' Aladdin avait besoin de manger , la princesse fit apporter du salon aux vingtquatre croisées les mets qu'on y avait servis , et auxquels on n'avait presque pas touché. La princesse et Aladdin mangèrent ensemble , et burent du bon vin vieux du magicien africain. Après quoi , sans parler de leur entretien, qui ne pouvait être que très - satisfaisant , ils se retirèrent dans leur appartement.
Depuis l'enlèvement du palais d' Aladdin et de la princesse Badroulboudour , le sulthan , père de cette princesse , était inconsolable de l'avoir perdue , comme il se rétait imaginé. Il ne dormait presque ni nuit ni jour ; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvait l'entretenir dans son affliction , c'était au contraire ce qu'il cherchait avec plus de soin. Ainsi , tandis qu'auparavant il n'allait que le matin au cabinet ouvert de son palais, pour se satisfaire par l'agrément de cette vue dont il ne pouvait se rassasier , il y allait alors plusieurs fois le jour renouveler ses larmes , et se plonger de plus en plus dans les profondes douleurs , par l'idée de ne voir plus ce qui lui avait tant plu, et d'avoir perdu ce qu'il avait de plus cher au monde. L'aurore ne faisait encore que de paraître , lorsque le sulthan vint à ce cabinet , le même matin que le palais d' Aladdin venait d'être rapporté à sa
GOITTES ARABES. 369
place. En y entrant , il était si recueilli en lui-même et si pénétré de sa douleur , qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté de la place où il ne croyait voir que Fair. vide , sans apercevoir le palais. Mais comme il vit que ce vide était rempli , il s'imagina d'abord que. c'était l'effet d'un brouillard. U regarde avec plus d'attention, et il connaît à n'en pas douter, que c'était le palais d'Aladdin. Alors la joie et l'épanouissement du cœur succédèrent aux chagrins et à la tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas , et il commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène , il le monte , il part , et il lui semble qu'il n'arriverait pas assez tôt au palais d'Aladdin
CCCXLIV NUIT.
Aladdin qui avait prévu ce qui pouvait arriver , s'était levé dès la pointe du jour ; et dès qu'il eut pris un des habits les plus magnifiques de sa garde-robe , il était monté au salon aux vingt-quatre croisées , d'où il aperçut que le sulthan venait. Il descendit, et il . fut assez à temps pour le recevoir au bas du grand escalier, et l'aider à mettre pied à terre. « Aladdin , lui dit le sulthan, je ne puis vous parler que je n'aie vu et embrassé ma fille. »
Aladdin conduisit le sulthan à l'appartement de la princesse Badroulboudour; et la princesse , qu'Aladr
ir. 9.4
370 LES MILLE ET UNE NtJITS,
din en se levaqt avait avertie de se souvenir qu'elle n'était -plus en Afrique , mais dans la Chine et dans la ville capitale du sulthan son père , voisine de son
• patais, venait d'achever de s'habiller. Le sulthan Fembrassa à plusieurs fois , le visage baigne de larmes de joie , et la princesse de son côté lui donna^ toutes les marques du plaisir extrême quelle avait de le revoir.
^ Le sulthan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler , tant il était attendri d'-avoir retrouvé sa chère fille, après l'avoir pleurée sincèrement comme perdue; et la princesse de son côté était toute en larmes de la joie qu'elle avait de[revoir le sulthan son père.
Le sulthan prit enfin la parole : « Ma fille , dit-il , je veux croire que c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paraissez aussi peu changée que s'il ne vous était rien arrivé de fâcheux. Je suis persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas transporté dans un palais tout entier , aussi subitement que vous l'avez été , sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous me racontiez ce qui en est , et que vous ne me cachiez rien. »
La princesse se fit un plaisir de donner au sulthan son père la satisfaction qu'il demandait. aSirie, dit -elle, si .je parais si peu changée, je strppiie votre majesté de considérer que je commençai à respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher époux et mon libérateur , que j'avais
COITTCS ARÂfiES. 3^1
regardé et pleuré comme perdu p<!air moi ^ et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à peu près dans la méihe situation qu'auparavant» . Toute ma peine néanmoins , à proprement paHer, n'a été que de me voir arrachée à votre majesté' et à mon cher époux , non-sëulement par rapport à mon inclination à l'égard de mon époux , mais même par l'inquiétude où j'étais sur les tristes effets du courroux de votre majesté , auquel je ne doutais pas qu'il ne êhl être exposé , tout innocent qu'il était. J'ai moins souffert de l'insolence de mon ràvissêtir qui m'a tenu des discours qui ne me plaisaient pas. le lès ai arrêtés par l'ascendant que j'ai su prendre Sur lui. D'ailleurs , j'étais aussi peu contrainte que je le suis présentement. Pour ce qui regarde lé fkit de inon enlèvement , Aladdin n'y a aucune part i j'en suis la cause moi seule , mais très-innocente. »
Pour persuader au sulthan qu'elle disait la vérité, elle lui fit le détail du déguisement du magicien africain en marchand de lampes neuves à changer contre des vieilles , et du divertissement qu'elle s'était donné en faisant l'échange de la lampe d'Aiaddih dont elle ignorait le secret et l'importance ; de l'enlèVèmént du palais et de sa personne après cet échange , et du transport de l'un et de l'autre en Afrique avec le magicien africain qui avait été reconnu par deux de ^ femmes et par l'eumique qui aVait fait l'échangé de la lampe , quand il avait pris la hardiesse dé venir se présenter à elle la première fois après le succès de son entreprise , et de lui faire la proposition
de L'épouser; enfin de la persécution qu'elle avait soufferte jusqu'à l'arrivée d'Aladdin; des mesures qu'ils avaient prises conjointement pour lui enlever la lampe qu'il: portait sur lui; comment ils y avaient réussi, elle' particulièrement en prenant le parti de dissimuler avec lui , et enfin de l'inviter à souper avec elle; jusqu'au gobelet mixtionné qu'elle lui avait présenté, a Quant au reste , ajouta-t-elle , je laisse à mon époux à vous en rendre compte, d
Aladdin eut peu de chose à dire au sulthan :
« Quand , dit-il , on m'eut ouvert la porte secrète , que j'eus monté au salon aux vingt-quatre croisées , et que j'eus vu le traitre étendu mort sur le sofa par violence de la poudre ; comme il ne convenait pas que la princesse restât davantage , je la priai de descendre à son appartement avec ses femmes et ses eunuques. Je restai seul ; et , après avoir tiré la lampe du sein du magicien , je me servis du même secret dont il s'était servi pour enlever ce palais en ravissant la princesse. J'ai fait en sorte que le palais se trouve en sa place , et j'ai eu le bonheur de ramener la princesse à votre majesté , comme elle me l'avait commandé. Je n'en impose pas à votre majesté; et si elle veut se donner la peine de monter au salon , elle verra le magicien puni conune il le méritait. »
Pour s'assurer entièrement de la vérité , le sulthan se leva et monta , et quand il eut vu le magicien africain mort , le visage déjà livide par la violence du poison ^ il embrassa Aladdin avec beaucoup de
tendresse , en lui disant: «Mon fils, ne me sachez pas mauvais gré du procédé dont j'ai usé envers vous; Tamour paternel m y a forcé , et je mérite que vous me pardonniez Texcès où je me suis porté. » « Sire , reprit Aladdin, je n'ai pas le moindre sujet de plainte contre la conduite de votre majesté , elle n'a fait que ce qu'elle devait faire. Ce magicien, cet infâme, ce dernier des hommes , est la cause unique de ma disgrâce. Quand votre majesté en aura le loisir , je lui ferai le récit d'une autre malice qu'il m'a faite , non moins noire que celle-ci , dont j'ai été préservé par une grâce de Dieu toute particulière. » «Je prendrai ce loisir exprès, repartit le sulthan , et bientôt. Mais songeons à nous réjouir, et faites ôter cet objet odieux. »
Aladdin fît enlever le cadavre du magicien africain , avec ordre de le jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le sulthan cependant , après avoir commandé que les tambours , les timbales , les trompettes et les autres instrumens annonçassent la joie publique , fit proclamer une fête de dix jours en réjouissance du retour de la princesse Badroulboudour et d'Aladdin avec son palais.
C'est ainsi qu' Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presqu'inévitable de perdre la vie ; mais ce ne fut pas le dernier , il en courut un troisième dont nous allons rapporter les circonstances :
Le magicien africain avait un frère cadet qui n'était pas. moins habile que lui dans l'art magique ; on peut même dire qu'il le surpassait en méchanceté et
3^*4 LES mil];b et une nuits,
tu artifices pernicieux. Comme ils ne demeurt^pt fm toujours ensemble ou dans la même ville , et que souvent Tun se trouvait au levant , pendant que Tiuilre était au couchant , chacun de leur côté , ils Ofl manquaient pas chaque année de s^instruire par la géomancûe, en quelle partie du monde ils étaient, en quel état ils se trouvaient, et s'ils n'avaient pas besoin de secours réciproque.
Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son entreprise contre le bonheur cfÂ- •laddin , son cadet qui n avait pas eu de ses nouvelles depuis un an , et qui n'était pas en Afrique , mais dans un pays très-éloigné , voulut savoir en quel endfmt de la terre il était , comment il se portait ^ et ce qu'il y faisait. En quelque lieu qu'il allât , il portait toujours avec lui son quarré géomanthique aussi bien que son frère. U prend ce quarré, il accommode le sable , il jette les points , il en tire les figure^ , et ^ifin il forme l'horoscope. £n parcourant (diaque 6gure il trouve que son frère n'était plus au naoude ; qu'il avait été empoisonné, et qu'il était mort subitement; que cela était arrivé à la Chine, et qi|e fi'étai^ dans une capitale de la Chine situçe en tel endroit ; et enfin , que celui par qui il avait été empoisonné était un homme de ba^se naissance, qui awit épousé une princesse fille d'un sulthan
CONTES ARABKS. 375
CCCXLV NUIT.
QuAVD le magicien eut appris de la sorte quelle avait été la triste destinée de son frère, il ne perdit pas de temps en des regrets qui ne lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de venger sa mort, il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa route vers la Chine. Il traverse plaines, rivières, montagnes, déserts ; et après UD/ft longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit, avec des fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après à la capitale que la géomancie lui avait enseignée. Certain qu'il ne s'était pas trompé, et qu'il Vavait pas pris un royaume pour un autre, il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.
Le lendemain de son arrivée , le magicien sort ; et en ^ promenant par la ville , non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étaient fort indifférentes, q^e dans l'intention de commencer à prendre des mesures pour l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les lieux les plus fréquentés , et il prêta l'oreille à ce que l'on disait. Dans un lieu où l'on passait le temps à jouer à plusieurs sortes de jeux, et où pendant que les uns jouaient, d'autres s'entretenaient les uns des nouvelles et des affaires dq temps^ d'autres de leurs propres affipres, il entendit qu'on
s'entretenait et qu'on racontait des merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde , nommée Fatime , et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme pouvait lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditait, il prit à part un de ceux de la compagnie, et il le. pria de vouloir bien lui dire plus particulièrement quelle était cette sainte femme, et quelle sorte de miracles elle faisait?
a Quoi, lui dit cet homme, vous n'avez pas encore vu cette femme ni entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A là réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit hermitage; et les jours qu'elle se fait voir par la ville , elle fait des biens infinis , et il n'y a personne affligé du mal de tête, qui ne reçoive la guérison par l'imposition de ses mains. »
Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article ; il demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville était l'hermitage de cette sainte femme. Cet homme le Ini enseigna ; sur quoi , après avoir conçu et arrêté le dessein détestable dont nous allons parler bientôt , afin de le savoir plus sûrement, il observa toutes ses démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette enquête, sans la perdre de vue jusqu'au soir, qu'il la vit rentrer dans son hermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un des lieux que nous avons dit , où Ton buvait d'une certaine boisson chaude, et où l'on pouvait passer la nuit si l'on voulait, particulièrement
dans les grandes chaleurs, que Ton aime mieux en ces pays-là coucher sur la natte que dans un lit(i).
Le magicien après avoir contenté le maître duJieu, en lui payant le peu de dépense qu'il avait faite, sortit vers le minuit, et il alla droit à Fhermitage de Fatime, la sainte femme: nom sous lequel elle était connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte : elle n'était fermée qu'avec un loquet; il le referma sans faire de bruit quand il fut entré , et il aperçut Fatime à la clarté de la lune, couchée à l'air, et qui dormait sur un sofa garni d'une méchante natte, et appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle ; et après avoir tiré un poignard qu'il portait au coté, il l'éveilla.
En ouvrant les yeux, la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme prêt à la poignarder. En lui appuyant le poignard contre le cœur, prêt à l'y enfoncer: (c Si tu cries , dit-il , ou si tu fais le moindre bruit, je te tue; mais lève- toi, et fais ce que je te dirai. x>
Fatinle qui était couchée dans son habit , se leva en tremblant de frayeur. « Ne crains pas , lui dit le magicien , je ne demande que ton habit, donne-le-moi et prends le mien. Us firent l'échange d'habit; et quand le .magicien se fut habillé de celui de Fatime , il lui dit : a Colore-moi le visage comme le tien , de manière que je te ressemble, et que la couleur ne s'efface pas. »
(i) Dans tout TOrient les lits ne sont composés que de nates ou de tapis plus ou moins épais.
Comme il vit qu'elle tremblait encore , pour la rassurer, et afin cp'eiie fit ce qu'il souhaitait avec plus d^asMHrance, il lui dit : «Ne crains pas, te dis-je encore une. fois , je te jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. » Fatime le fit entrer dans sa cellule, elle alluma sa lampe ; et en prenant d'une certaine liqueur dans un vase avec un pinceau , elle lui ea (rotta le visage, et lui assura que la couleur ne changerait pas at qu'il avait le visage de la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre coiffure sup la tête , avec un voile , dont elle lui enseigna comment il fallait qu'il se cachât le visage en aillant par k ville. Enfin , après qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendait par-devant jusqu'au milieu du corps , elle lui mit à la main le même bâton qu'elle avait coutume de porter; et en lui présentant un miroir ;« Regardez, dit-elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas mieux. » Le magicien se trouva comme il l'avait souhaité; mais il ne tint pas à la bonne Fatime le serment qu'il lui avait fait si solennellement. Â.fin qu'on ne vît pas de sang en la perçant de son poignard, il l'étrangla; et quand il vit qu^elle avait rendu l'ame, il traîna son cadavre parles pieds jusqu'à la citerne de l'hermitage, et il la jeta dedans.
Le magicien déguisé ainsi en Fatime la sainte fem* me, passa le reste de la nuit dans l'hermitage, après s'être souillé d'un meurtre si détestable. Le lendemain à une heure ou deux du matin, quoique dans lin jour que la sainte femme n'avait pas coutume de
sortir, U ne Ifiis^a pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogerait pas là-dessus , et au cas qu'on l'interrogeât ^ prêt à répondre. Comme une des premières chos^ qu'il avait faites en arrivant, avait été d'aller reconnaîtra le palais d'Aladdin, et que c'était là qu'il avait projeté de jouer son rôle, il prit son chemin dç ce cot4.
Dès qu'on eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina , le magicien fut bientôt environné d'une grande afHuence de iponde. Les uns se recomm^daient à ses^prières, d'autres lui baisaient la main , d'autres plus réservés ne lui baisaient que le bas de sa robe; et d'autres soit qu'ils eussent mal ^ la tête, ou que leur intention fut seulement d'e^ être préservés, s'inclinaient devant lui, afin qu^il leur imposât les mains ; ce qu'il faisait en mar*mott^At quelques paroles en guise de prières; et U imitait si bien la sainte femme que tout le monde le prenait pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire ces so^rtes de gens qui ne recevaient ni bien ni mal de cette sorte d'imposition de mains , il arriva enfin dans la place du palais d'Aladdin, où, comme l'aflluence fut plus grande, l'empressement fut aussi plu& grand à qui s'approcherait de lui. Les plus forts et les plus zélés fendaient la foule pour se faire place, et de là s'élevèrent des querelles dont le. bruit se fit ^entendre du salon aux vingt-quatre croisées où était la princesse Badroulboudour.
fj^ princesse demanda ce que c'était que ce, bruit ; et qomm^ personne ne put ti^i en rien dire , elle corn-
38o LES MILLE ET UNE NUITS,
manda qu'on allât voir , et qu'on vînt lui en rendre compte. Sans sortir du salon, une de ses femmes regarda, par une jalousie , et elle revint lui dire que le bruit venait de la foule du monde qui environnait la sainte femme pour se faire guérir du mal de tête par l'imposition de ses mains.
La princesse qui depuis long-temps avait entendu dire beaucoup de bien de la sainte femme , mais qui ne l'avait pas encore vue , eut la curiosité de la voir et de- s'entretenir avec elle. Comme elle en eut témoigné quelque chose , le chef de ses eunuques qui était présent , lui dit que si elle le souhaitait, il était aisé de la faire venir , et qu'elle n'avait qu'à commander. La princesse y consentit ; et aussitôt il détacha quatre eunuques , avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.
Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d'AIaddin , qu'on eut vu qu'ils venaient du côté oii était le magicien déguisé, la foule se dissipa; et quand il fut libre, et qu'il eut vu qu'ils venaient à lui , il fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il voyait que sa fourberie prenait un bon chemin. Celui des eunuques qui prit la parole , lui dit : <c Sainte femme , la princesse veut vous voir; venez , suivez-nous. » « La princesse me fait bien de l'honneur, 'reprit la feinte Fatime, je suis prête à lui obéir.» Et en même temps elle suivit les eunuques ^^ qui avaient déjà repris le chemin du palais.
Quand le magicien , qui sous un habit de sainteté , cachait un cœur diabolique , eut été introduit dans
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le salon aux vingt« quatre croisées, et qu'il eut aperçu la princesse , il débuta par une prière qui contenait une longue énumération de vœux et de souhaits pour sa santé , pour sa prospérité , et pour l'accomplissement de tout ce qu'elle pouvait désirer. U déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et d'hypocrite pour s'insinuer dans l'esprit de la princesse , sous le manteau d'une grande piété; et il lui fut d'autant plus aisé. de réussir, que la princesse qui était bonne naturellement , était persuadée que tout le monde était bon comme elle, particulièrement ceux qui Élisaient profession de servir Dieu dans la retraite
CCCXLVr NUIT.
Lorsque la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue : a Ma bonne mère, lui dit la princesse, je vous remercie de vos bonnes prières , j'y ai grande confiance, et j'espère que Dieu les exaucera ; approchez-vous, asseyez -vous près de moi. » La fausse Fatime s'assit avec une modestie affectée ; et alors , en reprenant la parole : a Ma bonne mère , dit la princesse , je vous demande une chose qu'il faut que vous m'accordiez, ne me refusez pas, je vous en prie : c'est que vous demeuriez avec moi , afin que vous m'entreteniez de votre vie, et que j'apprenne de vous et par yos bons exemples , comment je dois servir Dieu. »
39a LES MLLL£ ET VtXÉ JÏUITS,
te Princesse , dit alol^ là feinte FaCimè , je Vous supplie de ne pas exiger de moi Une chose à laquelle je ne puis consentir sans me détourner et me distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion. » « Que cela ne -vous fasse pas de peine , reprit la princesse, j'ai plusieurs appartemens qui ne sont pas occupés, vous choisirez celui qui vous conviendra le mieux , et vous y ferez tous vos exercices avec la même liberté que dans votre hermitage. »
Le magicien qui n'avait d'autre but que de s'in-' troduire dans le palais d'Âladdih, où il lui sci:*ait Jdiis aisé d'fexécuter la méchanceté qu'il méditait , ot y demeurant sous les auspices et la protection de la princesse , que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'hermitage au palais, et du palais à l'hermitage, ne fît pas de plus grandes instances pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. «Princesse, dit-il, quelque résolution qu'une femme pauvre et înis^able, comme je le suis, ait faite de renoncet* an monde, à ses pompes et à ses grandeurs , je n'osé prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement d'une princesse si pieuse et si charitable.»
Sur cette réponse du magicien , la princesse en se levant elle - même , lui dit : « Levez - vous , et venez avec moi , que je vous fasse voir les appartemens vides que j'ai , afin que vous choisissiez. » Il suivit la princesse Badrôulboudour ; et de tous les appartemens qu'elle lui fit voir, qui étaient très-propres et très-bien meublés , il choisit celui qui lui parut l'être moins que les autres, en disant par h)rpocrisie
qu'il .était trop bon pour lui , et qu'il ne le choisissait que pour complaire à la princesse.
La princessie "voulut remener le fourbe au salon aux Tingt-qliatre croisées , pour le faire dîner avec elle ; mais comme pour manger il eût fallu qU'tl se fût découvert le visage qu'il avait toujours eu voilé jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne re* connut qu'il n'était pas Fatime la sainte fetnme j comme elle le croyait , U la pria avec tant d'instance de l'en dispenser , en lui représentant qu'il ne mangeait que du pain et quelques fruits secs , et de lui permettre de prendre son petit repas dans son appartement , qu'elle le lui accorda. « Ma bonne mère , hii dit<>elle, vous êtes libre, faites comme si vous éties^dans Votre hermitage; je vais vous faire apporter à manger ; mais souvenez-vous que je vous attends , dès que vous aurez pris votre repas. »
La princesse dîna , et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la retrouver dès qu'elle eut appris par un eunuque qu'elle avait prié de l'en avertir , qu'elle était sortie de table. « Ma bonne mère , lui dit la princesse , je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous , qui va faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais , comment le trouvez-vous? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce, dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon ?»
Sur cette demande la fausse Fatime , qui pour mieux jouer son rôle, avait affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour regarder
d'un coté ou de TaUtre; la lera enfin et parcourut le salon des vingt-quatre croisées d'un bout jusqu'à l'autre; et quand elle l'eut bien considéré : ce Princesse , dit elle^, ce salon est véritablement admirable et d'une grande beauté. Autant néanmcMns qu'en peut juger une solitaire , qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde , il me semble qu'il y manque une chose.» a Quelle chose , ma bonne mère, reprit la princesse Badroulboudour? Apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour moi j'ai cru , et l'avais entendu dire ainsi , qu'il n'y manquait rien. S'il y manque quelque chose , j'y ferai remédier. »
«c Princesse , repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation , pardonnez-moi la liberté que je prends; mon avis , s'il peut être de quelque importance, serait, que si au haut et au milieu de ce dôme il y avait un* œuf de rokh suspendu, ce salon n'aurait point de pareil dans les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de l'univers* n^
(c Ma bonne mère , demanda la princesse , quel oiseau est-ce que le rokh, et où pourrait-on en trouver un œuf?» «Princesse, répondit la fausse Fatime,c'est un oiseau d'une grandeur prodigieuse , qui habite au plus haut du mont Caucase : l'architecte de votre palais peut vous en trouver un. »
Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à. ce qu'elle croyait, la princesse Badroulboudour continua de s'entretenir avec elle sur d'autres sujets ; mais elle n'oublia pas l'œuf de rokh , qui fit qu elle compta bien d'en parler à Aladdin dès qu'il
COl^TES ARABES. 3B5
serait revenu delà chassel II y avait ^x jours qu'il y était allé, et le magicien qui ne l'avait pas ignoré, avait voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur le soir , dans le temps que la fausse Fatime venait de prendre congé de la princesse , et de se retirer dans son appartement. En arrivant, il monta à l'appartement de la princesse , qui venait d'y rentrer. Il la salua , et il l'embrassa ; mais il lui parut qu'elle le recevait avec un peu de froideur. « Ma princesse, dit-il, je ne retrouve pas en vous la même gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est -il arrivé quek|ue chose pendant mon absence qui vous ait d^lu et causé du chagrin ou du mécontentement ? Au nom de Dieu , ne me le cachez pas , il n'y a rien que je ne fasse pour vous le faire dissiper , s'il est eu mon pouvoir ! » « C'est peu de chose , reprit la princesse , et cela me donne si peu d'inquiétude , que je n'ai pas cru qu'il eût réjailli sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais puisque contre mon attente vous y apercevez quelqu'altération , je ne vous en dissimulerai pas la cause , qui est de trèspeu de conséquence. J'avais cru avec vous , continua la princesse Badroulboudour , que notre palais était le plus superbe ^ le plus magnifique et le plus accompli qu'il y eût au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne trouvez-ovous pas comme moi , qu'il n'y aurait plus rien à désirer, si un ceuf de rokh était suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme?» (cPrind^s^^, repartit IV. %5
Aladdin , il suffit que voua trouviez qu'il y manque un œuf de rokh , pour que j'y trouve le même défaut. "Vous verrez par la diligence que je vaitf apporter à le réparet* , qu'il n'y a rien que je ne fasse pour l'amour de vous. »
CCCX^Vir NUIT.
Dans le moment, Aladdin quitta la princesse Badroulboudour , il monta au salon aux vingt-quatre croisées ; et là, après avoir, tiré de son sein la lampe qu'il portait toujours sur lui , en quelque lieu qu'il allât , depuis le danger qui'jl avait couru pour avoir négligé de prendre cette précaution , il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui. oc Génie, lui dit Aladdin , il manque à ce dôme un œuf de rokh suspendu au milieu de l'enfoncement; je le demande au nom de la lampe , que je tiens , que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé. »
Aladdin n'^ut pas achevé de prononcer ces paroles , que le génie fit un cri si bruyant et si épouvantable , que le salon en fut ébranlé , et qu' Aladdin en chancela prêt à tomber de son haut, a Quoi , misérable; , lui dit le génie d'une voix à faire, trembler l'homme le plus assuré , oe te suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en ta considération, pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de pareille, que je t'apporte mon maîtijg , :et que je le pende au milieu de la voûte
de ce dôme ? Cet attentat mériterait qne vous fussiez réduits en ce^re sur-le-champ , toi , ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de n'en être pas Fauteur, et que la demande ne vienne pas directement de ta part| Apprends quel en est le véritable auteur : c'est le firëre du magicien africain , ton ennemi, que tu as exterminé comme il le méritait.. Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime , la sainte femme , qu'il a assassinée ; et c'est lui qui a suggéré ' à ta femme de faire la demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer ; c'est à toi d'y prendre garde. » Et en achevant ces mots il disparut.
Aladdifi ne perdit pas une seule des dernières paroles du génie; il avait entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignorait pas de quelle manière elle guérissait le mal de tête , à ce que l'on prétendait. Il revint à l'appartement de la princesse , et sans parler de (^ qui venait de lui arriver , il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venait de le prendre tout à coup , et en appuyant son front sur sa main. La princesse commanda aussitôt qu'on fit venirla sainte femme ; et pendant qu'on alla l'appeler , elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se trou-' vait.dans le palais, où elle lui avait donné un appartement. 3»
La fausse Fatime arriva ; et dès qu'elle ftlt entrée r a Yene2^,.ma bonne mère, lui dit Aladdin, je sixifi bien aise de vous Voir, et de ce que 'nK>n bonheur veut que vdûs vous trouviez 'ici. Je sitfSrflburmenté
d'un furieux mal de tête qui vient de tne saisir. Je demande votre secours par la confiauQie que j'ai en vas bonnes prières , et j'espère que vous ne merefuserez pas la grâce que vous faites à tant d'af&iges de ce mal.» En achevant ces paroles, il sfi leva en baissant la tête ; et la fausse Fatime s'avança de smi coté, mais en portant la main sur un poignard cpi'elle avait à sa ceinture sous sa robe. Aladdin qui l'observait , hii saisit la main avant qu'elle l'eût tiré , et en lui perçant le cœur du sien , il la jeta morte sur le
plancher.
et Mon cher époux , qu'avez-vous fait , s'écria la
princesse dans sa surprise ? Vous avez tué la sainte femme!» «Non, ma princesse ^ répondit^ Aladdin sans ^'émouvoir , je n'ai pas tué Fatime ; mais un scélérat qui m'allait assassiner , si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme que vfms^'VOye» , ajouta*t-i) en le dévoilant, qui st étranglé Fatime que vous avez cru regretter en m'accu||int de «a mort , et qui s'était déguisé sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connaissiez mieux , il était frèi'e du magicii^n africain votre ravisseur. » Aladdin lui raconta ensuite comment il avait Rappris ces particularités , après quoi il fit enlever le cadavre. C'est ainsi qu'Aladdiii fut délivré de la pepsécution des deux frères magiciens. Peu d'années après le sqIthan mourut dans une grande vieillesse. Comme il ^fi laissa pas d'enfans mâles , la princesse Budroulboudour, ertfqualité de légitiitie héritière, lui succéda , etJWirouniqua ' la puissance suprême à Alad-
GOtfT.KS ARABES. SSq
din* Us .régnèrent ensemble de longues années ,* et Bttssèrènt une illustre postérité.
« Sire, dit la sulthane Chehérazade en achevant Thistoire des aventures arrivées à Toccasion de la lainpe merveilleuse , votre majesté , sans doute , aura .remarqué dans la personne du magicien africain , un hpmme abandonné à là passion, démesurée de posséder des trésors par des voies condamnables , qui lui en découvrirent d'immenses , dont il ne jouit poict piarce qu'il s'en rendit indigne. Dans^ Aladdin, elle voit au contraire un homme qui , d'une basse nais* sance , s*élève jusqu'à la royauté en se servant des -menées trésors qui lui viennent sans les chercher , seulement à mesure qu'il en a besoin pour parvenir à la fin qu'il s'est proposée. Dans le sulthan elle aura appris combien un monarque bon , juste et équitable, court de dangers et risque même d'être détrôné, lorsque par une injustice criante, et contre toutes les règle^ig^e l'équité , il ose, par une promptitude .déraisonnable, condamner un innocent sans vouloir l'entendre dans sa justification. Enfin , elle aura en 4iorreur les abominations de deux scélérats magiciens, dont l'un sacrifie sa vie pour posséder des trésors , et l'autre sa vie et s» religion à la vengeapce d'un scélérat comme lui , et qui , comme lui aussi , reçoit le chlitiment de sa méchanceté. »
Le sulthan des Indes témoigna à la sulthane Chehérazade, son épouse, qu'il était très-satis&it des prodiges de la lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisait chaque nuit ^ lut causaient beaucoup
390 LES MILI.E £T UlTE NUITS,
de plaisir. Il voyait bien que la sulthane les faîsiMt adroitement succéder les uns aux autres , et il n'étatk pas fâché qu elle lui donnât occasion , par ce moyen , de tenir eu suspens à son égard , l'exécution du serment qu'il avail fait si solennellement de ne garder une femme qu'une nuit , et de la faire^mourir le lendemain. Il n'avait presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne viendrait point à bout de lui en faire tarir le fond.
CCCXLVIir NUIT.
Dans cette intention , après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin et de Badroulboiidour , tdùte différente de ce qui lui avait été raconté jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé , il prévint Dinarzade , et il l'éveilla le lejidemain luirméme ^ en dem^jylant à la sulthane qui venait de s'éveiller, si elle était à la fin de ses contes?
^-^<f A la fin de mes contes, sire! répondit la sulthane en se récriant à cette demande. J'en suis bien élpignée : le nombre en est si grand, qu'il ne me serait pas possible à moi-même d'en dire précisément le compte. Ce que je crains , sire , c'est qu*à la fin votre majesté ne s'ennuie et ne se lasse de m'entendre , plutôt que je manque de quoi l'entretenir sur cette matière. »
'cOtez-vous cette craipte de l'esprit, reprit le sul-
^ CONTES ARABES. 'igi
than , et Voyons ce que vous avez de nouveau à me •TOconter. d
La suithane Chehérazade, encouragée par ces paroles du sulthan des Indes, commença de lui raconter une nouvelle histoire en ces termes :
HISTOIRÔDE GHANEM, FILS D'ABOU AIBOU,
( l'esclave de l'amour. )
Sire , dit Chebérazade au sultlian des Indes , il y avait autrefois à Dsnûaas un marchand, qui, par son industrie et par son travail avait amassé" de grands biens dont il vivait fort honorablement. Abou Aïbou, c'était son nom, avait un fils et une fille. Le fils fut d'abord appelé Ghanem, et depuis surnommé l'Esclave d'Amour. Il était très-bien fait; et son esprit qui était naturellement excellent , avait été cultivé par des bons maîtres que son père avait pris soin de lui donner. La fille fut nommée Force de cœurs, parce qu'elle était pourvue d'une beauté si parfaite , que tomô ceux qui la voyaient ne pouvaient s'empêcher de l'aimer.
Abou Aïbou mourut. Il laissa des richesses immenses. Cent charges de brocards et d'autres étoffes de soie qui se trouvèrent dan»son magasin,n'en faisaient que la moindre partie. Les charges étaient toutes faites, et éur chaque balle , on lisait en gros caractères : Pour Baghdad.
En ce temps-là Mohammed, fils de Soliman , sur-
nommé Zinebi , régnait dans la ville de Damas , capitale de Syrie. Son parent Haroun Arréchyd qui faisait^ résidence à Baghdad lui avait lionne ce royaume à titre de tributaire.
Peu de temps après la mort d'Abou Aibou,Ghanem s'entretenait avec sa mère des affaires de leur maison ; et à propos des charges de marchandises qui étaient dans le magasin , il demanda ce que voulait dire l'écriture qu'on lisait sur chaque balle. « Mon fils , lui répondit sa nj^re , votre père voyageait tantôt dans une province et tantôt dans une autre; et il avait coutume , avant son départ , d'écrire sur chaque balle le nom de la ville où il se proposait d'aller. Il avait mis toutes choses en état pour faire le voyage de Baghdad, et il était prêt à partir quand la mort,... »£lle . n'eut. pas la force d'achever, un souvenir trop vif de la perte de son mari ne lui permit pas d'en dire davan-
tage, et lui fit verser un torrent de larmes.
Ghanem ne put voir sa mère attendrie , sans être attendri lui-même. Us demeurèrent quelques momens sans parler; mais il se rençiit enfin; et lorsqt^il vit sa mère en état de l'écouter, il prit la parole c «Puisque mon père, dit-il , a destiné ces marchandises pour Baghdad , et qu'il n'est plus en état d'exécuter son dessein , je vais donc me disposer à Êiire ce voyage; Je crois même qu'il est à propos que je presse mon départ de peur que ces marchandises ne dépérissent, ou que nous ne perdions rt)ccasion de les vendre avan.tageusement. »
.La veuve d'Abou Aibou qui aimait tendrement son
COKTES ARABES. 393
fils, fut fort alarmée de cette résolution, a Mon fils,^ Itd répondit-elle, je ne puis que vous louer de vouloir imiter votre père ;'mais songez que vous êtes trop jeune,* sans expérience et nullement accoutumé aux fatigues^ des voyages. D'ailleurs voulez- vous m'abandonner et ajouter une nouvelle douleur à celle dont je suis accablée? Ne vaut-il. pas mieux vendre ces marchandises aux marchands de Damas, et nous contenter d'un profit raisonnable , que de vous exposer à périr?»
Elle avait beau combattre le dessem de Ghanem par de bonnes raisons , il ne les pouvait goûter. L'envie de voyager et de perfectionner son esprit par une entière connaissance des choses du monde, . le sollicitait à partir , et l'emporta sur les remontrances , les prières, et sur les pleurs. même de sa mère. U alla au marché des esclaves. Il en acheta de robustes , loua cent chameaux ; et s'étant enfin pourvu de toutes les choses nécessaires , il se mit en chemin avec cinq ou six marchands de Damas , qui allaièi;it négocier à Baghdad.
Ces marchands suivis de tous leurs esclaves , et accompagnés de plusieurs autres voyageurs , composaient une caravane si considérable , qu'ils n'eurent rien à craindre de la part des Bédouins^ c'est-à-dire , des Arabes, qui n'ont d'autre profession que débattre la campagne , d'attaquer et piller les caravanes ^ quand elles ne sont pas assez fortes pour repousser leurs insultes. Ils n'eurent donc à essuyer que les fatigues ordinaires d'une longue route ; ce qu'ils ou-
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blièrent facilement à la vue de Baghdad , ôii ils arrivèrient heureusement.
Ils allèrent mettre pied à terre dan^ le khan le plus magnifique et le plus fréquenté de là ville; mais Ghanem qui voulait être logé Commodément et en particulier , n'y prit pas d'appartement; il se contenta d'y laisser ses marchandises dans un magasin , afin qu'elles y fussent en sûreté. Il loua dans le voisinage une très-belle maison , richement meublée ^ où il y avait un jardin fort agréable par la quantité de jets d'eau et de bosquets qu'oii y voyait.
Quelques jours après que ce jeune marchand' se fut établi dans cette maison , et qu'il se fut entièrenient remis 4e la fatigue du voyage , il s'habilla fort proprement, et se rendit au lieu public où s'assemblaient les marchands pour vendre ou acheter des marchandises. Il était suivi d'un esclave qui portait un paquet de plusieurs pièces d'étoffes et de toiles fines.
Les marchands reçurent Ghanem avec beaucoup d'honnêteté; et leur chef ou syndic à qui d'abord il s'adressa, prit et acheta tout le paquet au prix marqué par l'étiquette qui était attachée à chaque pièce d'étoffe. Ghanem continua ce négoce avec^ant de bonheur, qu'il vendait toutes les marchandises qu'il faisait porter chaque jour.
Il ne lui restait plus qu'une balle, qu'il avait fait tirer du magasin et aj^porter chez lui , lorsqu'un jour il alla au lieu public. Il en trouva touteç les boutiques fermées. La chose lui parut extraordinaire ; il eh demanda la cause , et on lui dit qu'un des premiers
, .> CONTES ARABES. SqD
marchands qui ne lui était pas inconnu était lAort , et que tous ses confrères, suivant la coutume , étaient allés à son enterremem.
Ghanem s'informa de la mosquée où se devait faire la prière, et d'où le corps devait être porté au lieu de sa sépulture ; quand on le lui eut enseigné , il renvoya son escls^e avec son paquet de marchandises, et prit le chemin de la mosquée. Il y arriva que la prière n'était pas encore achevée ; on la faisait dans une salle toute tendue de satin noir. On enleva le corps , que la parenté , accompagnée des marchands et de Ghanem, suivit jusqu'au lieu de sa sépulture , qui était hors de la ville et fort éloigné. C'était un édifice de pierre en forme ^e dôme , destiné à recevoir les corps de toute la famille du défunt; et comme il était fort petit , on avait dressé des tentes à l'entour , afin que tout le mondé fût à couvert pendant la cérémonie. On ouvrit le tombeau, et l'on posa le corps, puis on le referma. Ensuite, Timam et les autres ministres de la mosquée s'assirent en rond sur destapî||K>usla principale tente, et récitèrent le reste • des prièreis. lU firent aussi la lecture des chapitres du Coran prescrits pour l'enterrement des morts. Les parens et les marchands , à l'exemple de ces ministres, s'assirent eA rond derrière eux.
Il était presque nuit, lorsque tout fut achevé. Ghanem qui ne «'était pas attendu à une si longue cérémonie, commençait à s'inquiéter; et son inquiétude augmenta, quand il vit qu'on servait un repas en mémoire du défunt, selon l'usage de Baghdad. Ou
lui dit même que les tentes n'avaient pas été tendues seulement contre les ardeurs du soleil, mais aussi contre le serein , parce que l'on ne s'en retournerait à la ville que le lendemain. Ce discours alarma Ghanem. a Je suis étranger , dit-il en lui-même, et je passe pour un riche marchand ; des voleurs peuvent profiter de mon absence et aller piller ma maison. Mes esclaves mêmes peuvent être tentés d'une si belle occasion; ils n'ont qu'à prendre la fuite avec tout Torque j'ai reçu de mes marchandises, où les irai -je chercher ? » Vivement occupé de ces pensées , il mangea quelques morceaux à la hâte , et se déroba finament à la compagnie.
Il précipita ses pas pour faire plus de diligence; mais comme il arrive assez souvent que plus on est pressé , moins on avance , il prit un chemin pour un autre et s'égara dans l'obscurité , de manière qu'il était près de n^inuit quand il arriva à* la porté de la ville. Pour surcroît de malheur , il la trouva fermée. Ce contre- temps lui causa une peine nouvelle, et il fut obligé de prendre le parti de chercher ^|a endroit pour passer le reste de la nuit, et attendre qu'on ouvrît la porte. Il entra dans un cimetière si vaste , qu'il s'étendait depuis la ville jusqu'au lieu d'où il venait; il s'avança jusqu'à des murailles assez hautes, qui entouraient un petit champ qui faisait le cimetière particulier d'une famille , et où était un palmier. Il y avait encore une infinité d'autres cimetières particuliers j dont on nç fermait pas exactement les portes. Ainsi Ghanem trouvant ouvert celui où il y avait un pal-
mier, y entra et ferma la porte après lui; il se coucha sur l'herbe, et fit tout ce qu'il put pour s'endormir; mais l'inquiétude où il était de se voir hors de chez lui l'en empêcha. Il se le.va ; et après avoir en se promenant, passé et repassé plusieurs fois devant la porte, il l'ouvrit sans savoir pourquoi; aussitôt il aperçut de loin une lumi^e qui semblait venir à lui. A cette Vue, la frayeur le saisit, il poussa la porte qui ne se fermait qu'avec un loquet, "et monta promptemcnt au haut du palmier, qui, dans la crainte dont il était agité, lui parut le plus sûr asyle qu'il pût rencontrer. VujI^Y'fut pas plutôt, qu'à la faveur de la lumière qui 1 avait effrayé, il distingua et vit entrer dans le cimetière où il était, trois hommes qu'il reconnut pour des esclaves à leur habillement. L^un marchait devant avec une lanterne, et les deux autres le suivaient chargés d'un coffre long de cinq à six pieds qu'ils portaient sur leurs épaules; ils le mirent à terre, et alors un des trois esclaves dit à ses camarades : « Frères, si vous m'en croyez , nous laisserons là ce coffre, et nous reprendrons le chemin de la ville. » a Non, non, répondit un autre, ce n'est pas ainsi qu'il faut exécuter les ordres que notre maîtresse nous donne. Nous pourrions nous repentir de les avoir négligés : enterrons ce coffre, puisqu'on nous l'a commandé. » Les deux autres esdaves se rendirent à ce sentiment : ils commencèrent à remuer la terre avec des instrumens qu'ils avaient apportés pour cela ; et quand ils eurent fait une profonde fosse, ils mirent le coffre dedans, et le couvrirent de la terre qu'ils
avaient ôtée. Ils sortirent du cimetière après cela ^ et s'en retournèrent chez eux....
CCCXLIX* NUIT.
Ghanem qui du haut du palmier avait entendu les paroles que les esclaves avaient prononcées , ne savait que penser de cette aventure ! Il jugea qu'il fallait que ce coffre renfermât quelque chose de précieux, et que la personne à qui il appartenait ^.^ait des raisons pour le faire cacher dans ce cimetière. 11 résolut de s'en éclaircir sur-le-champ. Il descendit du palmier. Le départ des esclaves lui avait ôté sa frayeur. Il se mit à travailler à la fosse, et il y employa si bien les pieds et les mains , qu'en peu de temps il yit le coffre à découvert; mais il le trouva fermé d'un gros cadenas. Il fut très-mortifié de ce nouvel obstacle qui l'empêchait de satisfaire sa curiosité. Cependant il ne perdit point courage ; et Iç jour venai|t à paraître sur ces entrefaites, lui fîtf découvrir dan^ le cimetière plusieurs gros cailloux. Il en choisit un avec quoi il n'eut pas beaucoup de peine à forcer le cadenas. Alors plein d'impatience, il ouvrit le coffre. Au lieu d'y trouver de l'argent, comme il se l'était imaginé, Ghanem fut dans une suprise que l'on ne peut exprimer d'y trouver une jeune dame d'une beauté sans pareille. A son teint frais et vermeil , et plus encore à une respiration douce et réglée, il reconnut qu'elle
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était pleine de vie ; mais il ne pouvait comprendre pourquoi , si elle n'était qu'endormie , elle ne s'était pas réveillée au bruit qu'il avait fait en forçant le cadenas. Elle avait un habillement si magnifique , des bracelets et des pendans d'oreille de diamans, avec un collier de perles fines si grosses , qu'il ne douta pas un moment que ce ne fût une dame des premières de la cour. A la vue d'un si bel objet , non-seulement la pitié et l'inclination naturelle à secourir les personnes qui sont eh danger, mais même quelque chose de plus fort, que Ghanem alors ne pouvait pas bien démêler, le portèrent à donner à cette jeune beauté tout le secours qui dépendait de lui.
Avant toutes choses, il alla fermer la porte du cimetière que les esclaves avaient laissée ouverte ; il revint ensuite prendre la dame entre ses bras. Il la tira hors du coffre et la coucha sur la terre qu'il avait ôtée. La dame fut à peine dans cette situation et exposée au grand air, qu'elle éternua, et qu'avec' un petit effort qu'elle fit en tournant la tête, elle rendit par la bouche une liqueur dont il parut qu'elle avait l'estomac chargé ; puis entrouvrant et se frottant les yeux, elle s'écria d'une voix dont Ghanem qu'elle ne voyait pas , fut enchanté : « Fleur de jardin ( i ) , Bran- Ae de corail (a) , Canne de sucre (3) , Lumière du jour (4), Étoile du matin (5), Délices du temps (6),
(i) Zohorob Bostan. (2) Chagrom Marglan. (3) Cassabos Souccar. (4) Nouronnihar. (5) Nagmatos Sohis. (6) Nouzhetoz Zaman.
parlez donc, où êles-vous?» C'étaient autant de noms de femmes esclaves qui avaient coutume de la servir. Elle les appelait , et elle était fort étonnée de ce que personne ne répondait. Elle ouvrit enfin les yeux; et se voyant dans un cimetière, elle fut saisie de crainte. «Quoi donc, s'écria-t-elle plus fort qu'auparavant, les morts ressuscitent-ils? Sommes- nous au jour du jugement? Quel étrange changement du soir au matin !»
Ghaiiem ne voulut pas laisser la dame plus longtemps dans cette inquiétude. Il se présenta devant elle aussitôt avec tout le respect possible , et de la manière la plus honnête du monde. «Madame, lui dit-il, je ne puis vous exprimer que faiblement la joie que j'ai de m'être trouvé ici pour vous rendre le service que je vous ai rendu, et de pouvoir vous offrir tous les secours dont vous avez besoin dans l'état où vous êtes. »
Pour engager la dame à prendi*e toute confiance en lui, il lui dit premièrement qui il était, et par quel hasard il se trouvait dans ce cimetière. Il lui raconta ensuite l'arrivée des trois esclaves, et de quelle manière ils avaient enterré le coffre. La dame qui s'était couvert le visage de son voile dès que Ghanem s'était présenté, fut vivement touchée de Tobl galion qu'elle lui avait, a Je rends grâces à Dieu , lui dit-elle, de m'avoir envoyé un honnête homme comme vous pour me délivrer de la mort. Mais puisque vous avez commencé une œuvre si charitable, je vous conjure de ne la pas laisser imparfaite. Allez de grâce
:riixM:Hiiî d'k QiîA>:>;s:,i!'M.s id'abou aïboid.
CONTÉS ARABESi ^Ùt
. dans la ville chercher un muletier , qui vienne avec un mulet me prendre et me transporter chez vous dans ce même coffre ; car si j'allais avec vous à pied, mon habillement étant différent de celui des dames de la ville , quelqu'un y pourrait faii'e attention et me suivre ; ce qu'il m'est de la dernière importance de prévenir. Quand je serai dans votre maison, vous apprendrez qui je suis par le récit que je vous ferai de mon histoire; et cependant soyez persuadé que vous n'avez pas obligé ime ingrate. »
Avant que de quitter la dame, le jeune marchand tira le coffre hors de la fosse ; il la combla de terre , remit la dame dans le coffre et l'y renferma de telle sorte, qu'il ne paraissait pas que le cadenas eût été forcé. Mais de peur qu'elle n'étouffât, il ne referma pas exactement le coffre, et y laissa entrer l'air. En sortant du cimetière, il tira la porte après lui; et comme celle de la ville était ouverte, il eut bientôt trouvé ce qu'il cherchait. Il revint au cimetière, où il aida le muletier à charger le coffre en travers sui* le mulet; et pour lui ôter tout soupçon, il lui dit qu'il était arrivé la nuit avec un autre muletier, qui , pressé de s'en retourner , avait déchargé le coffi'e dans le cimetière.
Ghanem , qui depuis son arrivée à Baghdad , ne s'était occupé que de son négoce , n'avait pas encore éprouvé la puissance de l'amour. Il en sentit alors les premiers traits. Il n'avait pu voir la jeune dame sans en être ébloui; et l'inquiétude dont il se sentit agité en suivant de loin le muletier, et la crainte qu'il n'ar-
4o!l LFS Mri.T.F, ET VNK NUITS,
rivât en chemin quelqu'aocident qui lui fît perdre sa conquête , lui apprirent à démêler ses senti mens. Sa joie fut extrême, lorsqu étant arrivé heureusement chez lui; il vit décharger le cofFre. Il renvoya le muletier; et ayant fait fermer par un de ses esclaves la porte de sa maison, il ouvrit le coffre, aida la dame à en sortir, lui présenta la main, et la conduisit à son appartement, en la plaignant de ce qu'elle devait avoir souffert dans une si étroite prison. « Si j'ai souffert, dit-elle, j'en suis bien dédommagée par ce que vous avez fait pour moi , et par le plaisir que je sens à me voir en sûreté.»
L'appartement de Ghanem, tout richement meublé qu'il était, attira moins les regards de la dame, .que la taille et la bonne mine de son libérateur , dont la politesse et les manières engageantes lui inspirèrent une vive reconnaissance. Elle s'assit sur un sofa; et pour commencer h faire connaître au marchand combien elle était sensible au service qu'elle en avait reçu, elle ola son voile. Ghanem, de son côté, sentit toute la grâce qu'une dame si aimable lui faisait de se montrer à lui le visage découvert, ou plutôt il sentit qu'il avait déjà pour elle une passion violente. Quolqu'o!)ligation qu'elle lui eût, il se crut trop récompensé par une faveur si précieuse.
[jR dame pénétra les sentimens de Ghanem, et n'en fut pas alarmcV, parce qu'il paraissait fort respectueux. (iOmme il jugea qu'elle avait besoin de manger, et ne voulant pas charger un autre que lui-même du soin de régaler une hôtesse si chanuante, il sortit suivi
CONTES ARA.BJSS. 4^3
(l'un esclanie , et alla chez un traiteur orddibner un repas. De'raez le traiteur, il passa chez un fruitier, où il clioisit les'plus beaux et les meilleurs fruits. U fît aussi provision d'excellent vin ^ et du même pain"" qu'on mangeait au palais du khalyfe.
Dès qu'il fut de retour chez lui, il dressa de sa propre main une pyramide de tous lès fruits qu'il avait achetés , ef les servant lui-même à la dame dans un bassin 4^ porcelaine très-fine : a Madame , lui dit -il , en attendant un repas plus solide et plus digne de vous, choisissez de grâce, prenez quelques-uns de ces fruits.:» Il voulait demeurer debout; mais elle lui dit qu'elle ne toucherait rien qu'il ne fut assis, et$ qu'il ne mangeât avec elle. Il obéit; et après qu'ils «v. eurent mangé quelques morceaux, Ghanem reihar-" quant que le voile de la dame qu'elle avait mis au-, près d'elle sur le sofa , avait le bord brodé d'une^ écriture en or, lui demanda la permission de voir cette broderie. La dame mit aussitôt la main sur le voile et le lui présenta, en lui demandant s'il savait lire. «Madame, répondit-il d'un air modeste, un marchand ferait mal ses affaires, s'il ne savait au moins lire et écrire. » « Hé bien , reprit-elle, lisez les paroles qui sont écrites sur ce voile ; aussi bien c'est une occasion pour moi de vous raconter mon histoire, »
Ghanem prit le voile et lut ces mots : « Je suis à « vous , et vous êtes à moi , 6 descendant de l'oncle ce du prophète ! » Ce descendant de l'oncle du prophète était le khalyfe Haroun Arréchyd, qui ré-
4o4 L£S MILLE £T UNE JflTITS,
gnait alors , et qui descendait d^Abbas ^ oncle cft! Mahomet.
Quand Ghanem eut compris le sens de ces paroles : «Ah, madame, s*écria-t-il tristement, je viens de vous donner la vie, et voilà une écriture qui me donne la mort ! Je n'en comprends pas tout le mystère; mais elle ne me fait que trop connaître que je suis le plus malheureux de tous les hommes. Pardonnez-moi, ma« dame , la liberté que je prends de vous le dire. Je n'ai pu TOUS voir sans vous donner mon cœur ; vous n'ignorez pas vous-même qu'il n'a pas été en mon pouvoir de vous le refuser ; et c'est ce qui rend excusable ma témérité. Je me proposais de toucher le vôtre par mes feipects, ipes soins, mes complaisances, mes assi<duites, mes soumissions , par ma constance; et à peine j^ai conçu ce dessein flatteur, que me voilà déchu de toutes mes espérances. Je ne réponds pas de soutenir long-temps un si grand malheur. Mais quoi qu'il en puisse être , j'aurai la consolation de mourir tout à vous. Achevez , madame , je vous en conjtire , achevez de me donner un entier éclaircissement sur ma triste destinée. »
Il ne put prononcer ces paroles sans répandre quelques larmes. La dame en fut touchée. Bien loin de se plaindre de la déclaration qu'elle venait d'entendre, e\le en sentit une joie secrète; car son cœur commençait à se laisser surprendre. Elle dissimula toutefois; et comme si lélle n'eût pas fait d'attention au discours de Ghanem: «Je me serais bien gardée, lui ropondit-elle, de vous montrer mon voile, si j'eusse
"^Mï»!.
. CONTES ARABES, 4o5
cru qu^i) dût vous causer tant de déplaisir; et je u» vois pas que les choses que j'ai à vous dire , doivent rendre votre sort aussi déplorable que vous vous l'i- * maginez. Vous saurez donc, poursuivit-elle, pour ' vous apprendre mon histoire, que je me nomme Tourmente (i): nom qui me fut donné au moment de ma naissance , parce que l'on jugea que ma vue .p, causerait un jour bien des maux. Il ne vous doit pas être inconnu, puisqu'il n'y a personne dans Baghdad qui ne sache que le kbalyfe Haroun Ârréchyd mon souverain maître et le vôtre, a une favorite qui s'appelle ainsi. On m'amena dans son palais dès mes plus tendres années, et j'ai été élevée avec tout le ' soin que l'on a coutume d'avoir des personnes de mou sexe c|j^stinées à y demeurer. Je ne'réussi« pas • niM dieins tout ce qu'on prit la peine de m'enseignera et cela joint à quelques traits de beauté, m'attira ^ l'amitié du khalyfe, qui me donna un appartement particulier auprès du sien. Ce prince n'en demeura pas à cette distinction, il nomma vingt femmes pour me servir, avec autant d'eunuques; et depuis ce temps-là il m'a fait des présens si considérables , que je me suis vue plus riche qu'aucune reine qu'il y ait au monde. Vous jugez bien par Là que Zobéide,^ femme et parente du khalyfe, n'a pu voir mon bon-- ' • heur sans en être jalouse. Quoique Haroun ait pour elle toute la considération imaginable, elle a cher^ ché toutes les occasions possibles de me perdre, Ju9^
(i) En Aiahe, FoUiut,
4o6 LES MILLE ET UAE NUITS,
qu'à présent je m'étais assez bien garantie de ses pièges; mais enfin j'ai succombé au dernier efFort de la jalousie, et sans vous je serais à l'heure qu'il est dans l'attente d'une mort inévitable. Je ne doute pas qu'elle n'ait corrompu une de mes esclaves, qui me présenta hier au soir dans de la limonade une dro- ^ gue qui cause un assoupissement si grand, qu'il est aisé de disposer de ceux à qui l'on en fait prendre ; et cet assoupissement est tel, que pendant sept ou huit heures rien n'est capable de le dissiper. J'ai d'autant plus de sujet de former cette conjecture, que j'ai le sommeil naturellement très-léger, et que je m'éveille ' au moindre bruit. Zobéide , pour exécuter son mau vais dessein, a pris le temps de l'absence du khalyfe,' qui depuis p^u de jours est allé se mettfe à la tête de ses troupes, pour punir l'audace de quelques hois ses voisins, qui se sont ligués pour lui faire la guerre. Sans cette conjoncture , ma rivale, toute furieuse qu'elle est, n'aurait osé rien entreprendre contre ma vie. Je ne sais ce qu'elle fera pour dérober au khalyfe la connaissance de cette action; mais vous voyez que j'ai un très-grand intérêt que vous me gardiez le secret. 11 y va de ma vie; je ne serai pas en sûreté chez vous, tant que le khalyfe sera hors de Baghdad. Vous êtes intéressé vous-même à tenir mon aventure secrète; car si Zobéide apprenait l'obligation que je vous ai, elle vous punirait vous-même de m'avoir conservée. Au retour du khalyfe, j'aurai moins de mesures à garder. Je trouverai moyen .de llnstruire de tout ce qui s'est passé, et je suis persuadée qu'il
COMT£S AHABES. l^fyj
sera plus empressé que moi-même à reconnaître un service qui me rend à son amour.' »
Aussitôt que la belle favorite d'Haroun Arréchjed eut cessé de parler, Ghanem prit la parole: « Ma^ dame, lui dit-il, je vous rends mille grâces de m'ar voir donné Téclaircisseinent que j ai pris la liberté de vous demander, et je vous supplie de croire que ;«. vous êtes ici en sûreté. Les sentimens que vous m'at vez inspirés , vous répondent de ma discrétion. Pour celle de mes esclaves, j'avoue qu'il faut s'en défier. Ils pourraient manquer à la fidélité qu'^s me doivent, s'ils savaient par quel hasard et dans quel lieu j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Mais c'est ce qu'il leur est impossible de deviner. J'oserai même vous assurer qu'ils n'auront pas la moindre curiosité de s'en informer. Il est si naturel aux jeunes gens de chercher de belles esclaves, qu'ils ne seront nullement surpris de vous voir ici , dans l'opinion qu'ils auront que vous en êtes une, et que je vous ai achetée. Ils croiront encore que j'ai eu mes raisons pour vous amener chez moi de la manière qu'ils l'ont vu : ayez donc l'esprit en repos là-delsus, et soyez sûre que vous serez servie avec tout le respect qui est du à la favorite d'uu monarque aussi grand que le notre. Mais quelle que soit la grandeur qui l'environne, permettez-moi de vous déclarer , madame , que rien ne sera capable de me faire révoquer le don que je vous ai fait de mon coeur. Je sais bien que je n'oublierai jamais « que ce qui appartient au maître est «défendu à l'esclave. » Mais je vous aimais avantque
4o8 LES MILLE ET VNE HUITS,
VOUS in*eussiez appris que votre foi était engagée au khalyfe ; H ne dépend pas de moi de vaincre une passion qui, encore naissante, a déjà toute la force d'un amour fortifié par une parfaite réciprocité. Je souhaite que votre auguste et trop heureux amant vous venge de la malignité de Zobéide , en vous rappelant auprès de lui, et quand vous vous verrez rendue à ses souhaits , que vous vous souveniez de rinfortuné Ghanem , qui n'est pas moins votre cour quête que le khalyfe. Tout puissant qu'il est , ce prince , si vous n'êtes sensible qu'à la tendresse , je me flatte qu'il ne m'effacera point de votre souvenir. Il ne peut vous aimer avec plus d'ardeur que je vous aime ; et je ne cesserai point de brûler pour vous en quelque lieu du monde que j^aille expirer après vous gvoir perdue. »
Tourmente s'aperçut que Ghanem était pénétré de la plus vive douleur; elle en fut attendrie; mais voyant l'embarras où elle allait se jeter en continuant la conversation sur cette matière qui pouvait înisensiblement la conduire à faire paraître le penchant qu'elle se sentait pour lui : « Je vois bien , yf lui dit-elle , que ce discours vous fait trop de peine, làissons-le , et parlons de l'obligation infinie que je vous ai. Je ne puis assez vous exprimer ma joie , quand je songe que sans votre secours je serais privée de la lumière du jour. »
Heureusement pour l'un et pour l'autre^ on frappa k la porte en ce moment. Glianem se leva pour aller VQÎr ce que ce pouvait être , et il se trouva que c'était
COIVTJSS AAABES, 4^9
un d^ esclaves qui venait lui annoncer Farrivëe du
traiteur. Gbanem, qui ^ pour plus grande priicaution ,
ne voulait pas que les esclaves wtrassent dans la
chambre où était Tourmente , alla prendre ce que le
^(raiteur avait apprêté, et le servit lui-même à sa
belle hôtesse qui , dans le fond de son ame , était ra-<
vie des soins qu'il avait pour elle.
Après le repas, Ghanem desservit comme il avait
§ervi ; et quand il eut remis toutes dhoses à la porte •
daila chambre entre les mains de ses esclaves : « Ma-^
dame , dit-il à Tourmente , vous serez peut-être bien
aisé de reposer présentement. Je vous laisse; et quand
vous aufez pris quelque repos, vous me verrez prêt
à recevoir vos ordres. » En achevant ces paroles il
sortit et alla acheter denx femmes esclaves ; il acheta
aussi deux, paquets , l'un de linge fin , et l'autre de
tout ce qui peut composer une toilette digne de la
favorite du'khàlyfe. Il mena chez lui les deux esclaves ,
et îes présentant à Tpurmente : « Madame, lui dit-il,
une personne comme vous a besoin de deux filles au
i^oins pour la servir ; trouvez bon que je vous donne
celles-ci. » '^-
Tourmente admira l'attention de Ghanem : « Sei**^ r . . . î 9
gneur , lui dit-elle , je tt)is bien que vous n'êtes pas
^ homnie à faire les choses à demi. Vous augmentez
jgu* vos manières l'obligatjon que je vous ai, mais
j'espère que je ne mourrai pas ingrate , et que le
ciel me mettra bientôt en état de reconnaître toutes
vos actions généreuses. »
4lO L£S JUILLF. £T U JV £ NUITS,
gCCL* NUIT.
Quand les femmes esclaves se furent retirées dans une chambre voisine où le jeune marchand les en* voya , il s'assit sur le sofa où était Tourmente , mais à certaine distaAce d'elle pour lui marquer plus de l'espect. Il remit l'entretien sur sa passion , et ^it des choses très -touchantes sur les obstacles invinicibles qui lui étaient toute espérance. « Je n'ose même espérer , disait-il , d'exciter par ma tendresse le moindre mouvement de sensibilité dans un cœur comme le vôtre , destiné au plus puissant prince du monde. Hélas, dans mon malheur, ce serait une consolation pour moi , si je pouvais me flatter que vous n'avez pu voir avec indifférence l'excès de lÉon amour!» « Seigneur , lui répondit Tourmente » « Ah', madame , interrompit Glianem à ce mot de seigneur ; c'est pour la seconde fois que vous me faites l'honneur de me traiter de seigneur! La présence des ^femmes esclaves m'a empêché la première fois de vous dire ce que j'en pensais : au nom de Dieu , madame, ne me donnez pointée titre d'honfiffeur , il* ne me convient pas. Traitez -moi de grâce comme votre esclave. Je le suis, et je ne cesserai jamais de l'être. M
« Non , non , inten ouipit Tourmente à son tour , je me garderai bien de traiter ainsi un homme à qui
COWTES ARABES. 4'<
je dois la vie. Je serais une ingrate, si je disais ou si je faisais quelque chose qui ne vous convînt pa&« Laissez-moi donc suivre les .mouvemens de ma reconnaissance, et n'exigez pas pour prix de vos bienfaits que j'en use mal-honnêtement avec vous. C'est ce que je ne ferai jamais. Je suis trop touchée de votre conduite respectueuse pour en abuser , et je
* vous avouerai que je ne vois point d'un œil indifférent tous les soins que vous prenez. Je ne vous en puis dire 43vantage. Vous savez les raisons qui me condamnent au silence. »
Ghanem fut enchanté de cette déclaration : il en pleura de joie, et ne pouvant trouver de termes assez forts à son gré pour remercier Tourmente, il se contenta de lui dire que si elle savait bien ce qu'elle devait au khalvfe , il n'ignoraitpas de son lîoté
QltE CE QUI APPARTIENT AU MAITRE, EST DÉFENDU
A l'esclave !
Cmnme il s'aperçut que la nuit approchait , il se
^ leva pour aller chercher de la lumière. Il en apporta lui-même, et de quoi faire la collation, selon l'usage ordinairef\le la ville de Baghdad , où , après avoir fait un bon repas à midi , on passe la soirée à manger
^quelques fruits et à boire du vin , en s'entretenank
* agrésoRement jusqu'à l'heure de la retraite.
j^Ils se mirent tous deux à table. D'abord ils se firent des complimens sur les fruits qu'ils se présentaient l'un à l'autre. Insensiblement l'excellence du vin les IKngagea tous deux à boire ; et ils n'eurent pas plutôt bu deux ou trois coups , qu'ils se firent
4l3 LXS MILLS ET UHK NOITS ,
une loi de ne plos boire sans chanter qudcpie air anparavant. Ghanem chantait des vers qu'il cornposait sur-le-champ et qui exprimaient la force de sa passion ; et Tourmente animée par son exemple , composait et chantait aussi des chanktns qui avaient du rapport à son aventure, et dans lesquelles il y avait toujours quelque chose que Ghanem pouvait expliquer favorablement pour lui. A cela près, Ma fidélité qu'elle devait au khalyfe y fut exactement gardée. La collation dura fort long-temps. La nuit était déjà fort avancée , qu'ils ne songeaient point encore à se séparer. Ghanem toutefois se retira dans un autre appartement , et laissa Tourmente dans celui oïl elle était, oii les femmes esclaves quil avait achetées, entrèrent pour la servir.
Ils vécurent ensemble de cette manière pendant plusieurs jours. Le jeune marchand ne sortait gue pour des affaires de la dernière importance ; encore prenait-il le temps que sa dame rejfbsait , caivil ne pouvait se résoudre à perdre un seul des momens qu'il lui était permis de passer auprès'd'elle. 11 n'était occupé que de sa i^hère Tourmente, qui dg^son -côté, entraînée par son penchant, lui avoua qu*âle n'avait pas moins d'amour pour lui, qu'il en avait pour elle. Cependant quelqu'épris qu'ils fussent l'un de l^piutre , la considération du khalyfe eut le pouvoir de les nptenir dans les bornes qu'elle exigeait d'eux. Ce qllî rendait leur passion plus vive.
Tandis que Tourmente, arrachée, poiy ainsi dire, des main^ de la mort , passait si agréablenient h
temps chez Ghanem , Zobéide n'était pas san^ em* barras au palais d'Haroun Arréchyd.
Lfô trois esclaves, mmistres de sa vengeance , n'eurent pas plutôt enlevé le cofFre, sans savoir ce qu'il y |ivait dedans , ni même sans avoir la moindre curiosité de l'apprendre , comme gens accoutumés à exécuter aveuglement ses ordres , qu'elle devint la >- p#oie d'une cruelle inquiétude. Mille importunes réflexions vinrent troubler son repos. Elle ne put goûter un moment la douceur du sommeil ; elle passa la nuît à rêver aux moyens de cacher son crime. « Mon époux, disait-elle, aime Tourmente plus qu'il n'a jamais aimé aucune de ses favorites. Que lui réppndrai-je à son retour, lorsqu'il me demandera de ses nouvelles ? » Il lui vint dans l'esprit plusieurs stratagèmes ; mais elle n'en était pas contente : elle y trouvait toujours des difficultés, et elle ne savait à quoi se déterminer. Elle avait auprès d'elle une vieille damé' .qui l'avait élevée dès sa plus tendre enfance ; elle la fit venir dès la pointe du jour, et après lut avoir fait confidence de son secret : a Ma bonne mère, lui dit-elle, vous m'avez toujours aidée de vos bons conseils ; si jamais j'en ai eu besoin , c'est dans cette occasion-ci , où il s'agit de calmer mon esprit qu'un- trouble mortel agite, et de me donner un moyen de contenter le klialyfe. »
tf Ma chère maîtresse , répondit la vieille dame , il eût beaucoup mieux valu ne vous pas mettre dans l'embarras où vous êtes ; mais comme c'est une affaire faite, il n'en faut plus parler. Il ne faut songer qu'au
4i6 LKS Mille et une nuits,
mit dans une bière ; puis Mesrour , qui fîit ttotnpé lui-même , fit enlever la bière et le làntôme de Tourmente , que l'on enterra avec les cérémonies accoutumées au milieu des pleurs que versaient les femmes de la favorite , dont celle qui avait présenté la limonade, encourageait les autres par ses cris et ses lamentations.
Dès le même jour, Zobéide fit venir l'architecte du palais et des autres maisons du kbalyfe ; et sur les ordres qu'elle lui donna, le mausolée fut achevé en très-peu de temps. Des princesses aussi puissantes que rétait Tépouse d'un prince qui commandait du levant au couchant, sont toujours obéies à point nommé dans l'exécution de leurs volontés. Elle eut aussi bientôt pri^ le deuil avec toute sa cour,. ce qui fut cause que la nouvelle de la mort de Tourmente se répandit dans toute la ville.
Ghanem fut des derniers à Tapprendre ; car , comme je l'ai déjà dit |9l ne sortait presque point. Il l'apprit pourtant un jour. « Madame|9<lit-il à la belle favorite du khalyfe,* on vous croit morte dans Baghdad ^ et je ne doute pas que Zobéide elle-ïhême n'en soit bien persuadée. Je bénis le «îel d'être la cause et l'heureux témoin que vous vivez. Et plût à Dieu que, profitant de ce faux bruit, vous voulussiez lier votre sort au mien , et venir avec moi loin d'ici régner sur mon cœur ! Mais où m'emporte un trans» port trop doux ? Je ne songe pas que vous êttt née pour faire le bonheur du plus puissant prince de la terre , et que le seul Haroun Arréchyd est digne de
CaNTES ARABES. 4*7
VOUS. Quaxid . mêine vous seriez capable de me le sacrifier ; quand vous voudriez me suivre , devrais-je y consentir ? Non , je dois me souvenir sans cesse
QUE CE QUI APPARTIENT AU MAITRE , EST DÉFENDU A l'esclave. »
L'aimable Tourmente,.quoique sensible aux tendres mouvemens qu'il faisait paraître , gagnait sur elle de n^y pas répondre, n Seigneur , lui dit-^elle, nous ne pouvons empêcher Zobéide. de triompher. Je suis peu surprise de l'artifice dont elle se sert pour couvrir son crime ; mais laissons-la faire, je me flatte que ce triomphe sera bientôt suivi de douleur. Le klialyfe reviendra , et nous trouverons moyen de l'informer secrètement de tout ce qui s'est passé. Cependant prenons plus de précautions que. jamais pour qu'elle ne puisse apprendre que je. vis : je vous en ai déjà dit les conséquences. »
Au bout de trois mois , le klialjrfe revint à Baghdad glorieux et vainqutur de tous ses ennemis. Iinpatient de revoir Tourmente et de lui faire hommage de ses nouveaux lauriers , il entre dans son palais. Il est étonné de voir les officiers qu'il y avait laissés, tous habillés de deuil. Il en frémit sans savoir pourquoi ; et son émotion redoubla , lorsqu'en arrivant à l'appartement de Zobéide^ il aperçut cette princesse qui venait au-devant de lui en deuil, aussi bien que toutes les femmes de sa suite. Il lui demaffia d'abord le sujet de ce deuil ^ avec beaucoup d'agitation, a Commandeur des croyans, répondit Zobéide , je l'ai pris pour Tourmente votre esclave ,
ir. ta 7
4l8 I.FS MILLE ET UNE NUITS,
qui est morte si promptement, qu'il n'a pas été possible d'apporter aucun remède à son mal. » Elle voulut poursuivre , mais le khalyfe ne lui en donna pas le temps. Il iut si saisi de cette nouvelle, qu'il en poussa un ^grand, cri ; ensuite il s'évanouit entre les bras de Giafar , son vézyr , dont il était accompagné. Il revint pourtant bientôt de sa faiblesse; et d'une voix qui marquait ton extrême douleur , il demanda où sa chère Tourmente avait été enterrée. fc Seigneur , lui dit Zobéide , j'ai pris soin moi-même de ses funérailles^ et n'ai rien épargné pour les rendre superbes. J'ai fait bâtir un mausolée de marbre sur le lieu de sa sépulture. Je vais vous y conduire si vous le souhaitez. »
Ije khalyfe ne voulut pas que Zobéide prît cette peine, et se contenta de s'y faire mener par Mesrour. Il y alla dans letat où il était, c'est-à-dire, en habit de campagne. Quand il yit la représentation couverte d'un drap noir , les ciel^es allumés tout autour , et la magnificence du mausolée, il s'étonila que Zobéide eut fait les obsèques de sa rivale avec tant de pompe ; et comme il était naturellement soupçonneux , il se défia de la générosité de sa femme, et pensa que sa mafîtresse pouvait n'être pas morte ; que Zobéide , profitant de sa longue absence, l'avait peut-être chassée du palais , avec ordre à ceux qu'elle avait chargés de sa conduite, de la mener si loin, que l'on n'entendît jamais parler d'elle. Il n'eut pas d'autre soupçon ; car il ne croyait pas Zobéide assez méchante pour avoir attenté à la vie de sa favorite.
OOfCtES ARABEV 4^9
Pour s'éclaircir par lui-même de la vérité , ce prince commanda qu'on ôtât le catafalque, et Ht ouvrir la fosse 6t la bière en sa présence ; mais dès qu'il eut vu le linge qui enveloppait la pièce de bois il n'osa passer outre. Ce religieux khalyfe craignit d'offenser la religion en permettant que l'on touchât au corps de la défunte ; et cotte scrupuleuse crainte l'emporta sur l'amour et sur la curiosité. Il nç douta plus de la mort de Tourmente. Il fit refermer h, bière 9 remplir la fosse, et remettre le catafalque eu l^état où il était auparavant.
' Le :khalyfe se croyant obligé de rendre quelques soins au tombeau de sa favorite , envoya chercher les ministres de la religion, ceux du palais v et leâ lecteurs du Coran ; et tandis que l'on était OccUpé à les rassembler , il demeura dans le mausolée v où il arrosa de ses larmes la terre qui couvrait le fantôme de son amante. Quand tout les ministres qu'il avait appelés furent arrivés, il se mit à leur tête, et eux se rangèrent à l'entour et récitèrent de kmgues prières, après quoi les lecteurs du Coran lurent plusieurs chapitres.
La même cérémonie se fit tous les jours pendant l'espace d'un * mois , le matin et Taprès-âînef , et toujours en présence dû khalyfe, du' grand vézyr Giafar, et des principaux officiers de la cour , qui tous étaient en deuil, aussi bien que le khalyfe, qui ^ durant tout ce temps-là , ne cessa d'honorer de ses larmes la mémoire de Tourmente , et ne voulut entendre parler d'aucune affaire.
420 LES MILLB ET fJIfE NUITS,
CCCLF NUIT.
Le dernier jour du mois , les prières et la lecture du Coran durèrent depuis le matin jusqu'à la pointe du jour suivant ; et enfin, lorsque tout fut achevé , chacun se retira chez soi. Harbun Arréchyd, fatigué d'une si longue veille , alla se reposer dans s6n appartenaient , et s'endormit sur un sofa entre deux dames de son palais , dont l'une assise au chevet , et l'autre aux pieds de son lit , s'occupaient durant âon sommeil à des ouvrages de broderie , et demeuraient dans un grand silence.
Celle qui était au chevet et qui s'appelait Aube du jour (i) , voyant le khalyfe endormi, dit tout bas à l'autre dame (a) : <c Étoile du matin ( car. elle se nommait ainsi), il y a bien des nouvelles. Le. commandeur des croyahs, notre cher seigneur et maître, sentira une grande joie à son réveil, lorsqu'il apprendra ce que j'ai à lui dire. Tourmente n'est pas morte ; elle est en parfaite santé, n « O ciel ! s'écria d'abord Etoile du matin , toute transportée de joie , serait-il bien possible que la belle, la charmante, l'incomparable Tourmente fût encore du monde ? » Étoile du matin pirononça ces paroles avec tant de
(i) Nouronnihar.
(3) Nagmatossebah.
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vivacité et -d'un tdïi si haut, que le kbalyfe s'éveitUu Il demanda pourquoi on avait interrompu son sommeil: «Ah, seigneur, reprit Étoile du matin, pardonnez-mot cette indiscrétion ! Je n'ai pu apprepdré tranquillement que Tourmente vit encore. J'en ai senti un transport que je n'ai pu retenir, n nUf y qu'est-elle donc devenue , dit le khalyfe , s'il e^t vrai qu'elle ne soit pas morte ?» a Commandeur des croyans, répondit Aube du. jour, j'ai reçu ce spir d'un homme inconnu, un billet sans signature, mais écrit de la propre main de Tourmente, qui me mande sa triste aventure ,. et m'ordoi\ne de vous- en «tnstruire, J'attendais pour m'acquitter de ma conunission , . cpie vous eussiez pris quelques momens de re^pos, jugeant que vous deviezîen avoir besoin après
la fatigue, et » « Donnez, donnez-moi ce, billei^,
interrompit avec précipitation le kbalyfe, vous avez mal à propos différé de me le remettre. » .
Aube du jour lui présenta aussitôt le billet ; il l'ouvrit avec beaucoup d'impatience ; Tourmente y faisait le détail de tout ce qui s'était passé; mais elle s'étendait un peu trop sur les soins que Glianem avait d'elle. Le khalyfe'naturelleYnent' jaloux, au lieu «d'être touché de l'inhumanité de Zobékle, ne fut sensible qu'à l'infidélité qu'il s'imagina que Tourm^e lui avait faite, a Hé quoi , dit-il , après avoir lu le billet, il y a quatre mois que la perfide est avec un jeune marchand dont elle a l'effronterie drme vanter l'attention pour elle ! Il y a trente jours que je suiS de. retour à Baghdad , et elle s'avise aujourd'hui* de
me donner àe ses nouveHes ! L'ingrate , peadiuit que je conmme les jours à U pleurer , eUe les passe à nie trahir ! Allons , veagaonsHious d'une infidèle et du jeune audacieux qui n'outrage, i» £n achevant ces mots, ce prince se leva et entra dans une grande salle où il avait coutume de se £iire voir , et de donner audience aux seigneurs de sa cour. La première porte en fut ouverte , et aussitôt les courtisans qui attendaient ce moment , entrèrent. Le. grand vézyr Giafar parut y et se prosterna devant le trône oii le khalyfe s'était assis. Ensuite il se releva et se tint debout devant son maître, qui lui dit d'un air à lui marquer qu'il voulait être obéi promptement : « Giafar , ta présence est nécessaire pour l'exécution d'un ordre important dont je vais te charger. Prends avec toi quatre cents hommes de ma garde, et t'informe pre^ mièrement où demeure un marchand de Damas , nommé Ghanem, fils d'Abou Aibou. Quand tu b sauras, rends^toi à sa maison, et fais-la raser jusqu'aux fondemens ; mais saisis^toi auparavant de la per* sonne de Ghanem , et me l'amène ici avec Tourmente mon esclave y qui demeure chez lui depuis quatre mois. Je veux la châtier ^ et faire un exemple du téméraire qui a eu l'insolence de me manquer de respect. »
Le grand vézyr, après avoir reçu cet ordre précis, fit une profonde révérence au khalyfe , en se mettant la main sur la tête , pour marquer qu'il voulait la 'perdre plutôt que de ne lui pas obéir, et puis il sortit. La première chose qu'il fit , fiit d'envoyer demander
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au syndic des marchands <l-étofib8 étrangères et de toiles fines , des nouvelles de Ghanem v^avec ordre surtout de s'informer de la rue et de la maison où il demeurait. L officier qu'il chargea de cet ordre, lui rapporta bientôt qu'il j avait quelques mois qu'il ne paraissait presque plus, et que l'on ignorait Aie qui pouvait le retenir ebez lui, s'il y était. Le même ofBeiér appi'lt aussi à Giafer l'endroit où demeurait Glianem, et jusqu'au nom.de la veuve qui lui avait loué sa maison. ' ^
Sur ces avis auxquels bn pouvait se fier , ce ministxie, sans perdre de^t^nps, se mit en marche avec les Étoldats que hr khaly£e lui avait ordonné de prendi*e; il alla chez le juge de police dont il se fit accompagner ; et suivi d'un grand nombre de maçons et de charpentiers munis d'outils nécessaires pour raser une maison, il arriva devant celle de Ghanem. Gomme e)ie était isolée , il disposa les soldats à l'entbur y pQiwp .empêcher que le jeune marcliand n« lui échappât. .
Tourmente et Ghanem achevaient alors de dùier. I^ dame étaii; assise près d'une fenêtre qui donnait sur la rue. Elle entend du bruit ; elle regarde par la jalousie ; et voyant le grand vézyx qui s'approchait avec toute sa suite, elle jug^ea qu'on n'en voulait pas moins à eile qu'à Ghanem. «£lle comprit que son billet gvaitété reçu; mais elle ne s'était pas attendue à une pareille réponse, et die avait espéré que le khalyfe prendrait la chose d'une autre manière. Elle ne savait pas depuis quel temps ce prince était de
retour ; et quoiqu'elle lui C(mnût du pendiant à la jïllousie, elle ne craignah: rien de ce côté-là-. Cependant la vue du grand vézyr et des soldats la fit trembler -, non pour elle , à. la vérité , mais pour Gliai^m. £lle ne douta point qu'dle ne se justifiât , pourvu que le khalyfe voulût bien l'entendre. A regard de Ghanem qu'elle chérissait moins pa^ reconnaissance que par inclination, elle prévoyait que son rival irrité voudrait le voir , tt potUrrait le condamner sur sa jeunesse et sa bonne mine. Prévenue de sa pensée, elle se retourna vers le ^ jeune marchand : a Ah , Ghailem y lui 4it-elip^ nous sommes perdus.! C'est vous et moi que.ron^herbhe. » Il regarda aussitôt par la jalousie , et fiit saisi de frayeur, lorsqu'il aperçut les gardes du khalyfe, le sabre nu , et le grand véeyr avec le juge de police à leur tête. A cette vue , il demeura immobile , * et n'eut pas la force de prononcer une seule pittole. Ghanem , reprit la favorite^ il n'y a point de tempt à perdre. Si vous m'aimez , prenez vite l'habit d'un de vos esclaves , et frottA-vous le visage et les bras de noir de cheminée. Mettez ensuite quelques-uns de ces plats sur votre lête ; on pourra vous prendre pour le garçon du traiteur., et on vous laissera passer; "Si l'on vous demande où est le maître de la maison , répondez san% hésiter .qu'il est! au logis,» «Ah, Madame , dit. à son tour Ghanem , moins «effrayé pour lui que pour Tourmente ^ vous ne songez qu'à moi ! Hélas, qu'aUez-vous devenir ?» a Ne vous en mettez pas en peine , reprit-elle ; c'est à moi d'y
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songer, A l'égard de ce que vous laissez dans cette maison ) fen aurai soin,. et j'espère qu'un jour tout vous sera fidèlement rendu quand la colèrQ du khalyfe sera passée ; mais évitez sa violence. Les ordres qu'il donne dans ses premiers mouvemens ^ sont toujours funestes. » L'affliction du jeune marchand était telle ^ qu'il ne savait à quoi se déter* miner, et il se serait sans doute laissé surprendre par les soldats du khalyfe , si Tourmente ne l'eût pressé de se déguiser. Il se rçndit à ses instances : il prit un habit d'esclave , se barbouilla de suie ; et il était temps , car on frappa à la porte ; et tout ce qu'ils purent faire, ce fut de s'embrasser tendrement. Ils étaient tous deux si pénétrés de douleur , qu'il leur fut impossible de se dire un seul mot. Tels furent leurs adieux. Ghanem sortit enfin avec quelques plats sur sa tête. On le prit effectivement pour un garçon traiteur , et on ne l'arrêta point. Au contraire , lé grand vézyr , qui le rencontra le premier ^ se rangea pour le laisser passer , étant fort éloigné de s'imaginer que t;e fût celui qu'il cherchait. Ceux qui étaient derrière le grand vézyr , lui firent place de même , et favorisèrent ainsi sa fuite. Il gagna une des portes de la ville en diligence , et se sauva.
Pendant qu'il se dérobait aux poursuites du grand vézyr Giafar , ce ministre entra dans la chambre oii était Tourmente assise sur un sofa , et où il y avait une assez grande quantité de coffrés remplis des hardes de Ghanem , et de l'argent qu'il avait fait de ses marchandises.
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Dès que Tourmente vit entrer le grand vézyr , elle se 'prosterna la face contre terre ; et demeurant en cet état comme disposée à recevoir la mort : « Seigneur, dit-elle, je suis prête à subir Tarrêique le commandeur des croyans a prononcé contre moi; vous n'avez qu'à me Tannoncer. » a Madame , lui répondit Giafar en se prosternant aussi jusqu'à ce qu'elle se fût relevée, à Dieu ne plais« que personne ose mettre sur vous une main profane ! Je nJai |mis dessein de vous faire le moindre déplaisir. J€ n'ai point d'autre ordre que de vous supplier de vouloir jbien venir au palais avec moi., et de vous y ccmdulre avec, le marchand qui demeure en cette maison.» «Seigneur, repj^it la fevorite en se levait , partons^, je suis prête à vou3 suivre. Pour ce qui ^t du jeune marchand à qui je dois Ja vie , il n'est point ici. II y a près d'un mois qu'il est allé à Damas , où ses af£iires Tont apj^elé ; et jusqu'à, son retour , il m'a laissé en .garde ces coffres que vous voyez. Je vous conjure de vouloir bien les &ire porter au palais, et de donner ordre qu'on les mette en sûreté ^ afin que je tienne la promesse que je lui ai faite .d'en aiFoir tout le soin imaginable. »
« Vous serez obéie , madame , répliqua Giafar. » £t aussitôt il fit venir des porteurs;. il leur ooionna d'enlever les coffres et de les porter à Mesrour.
D'abord que les* porteurs furent partis , il parla à Foreille du juge de police ; il le durgea du soin de faLire raser la maison , et d'y faire auparavant chercher partout Ghaneni quil y croyait- caché,. quoi^
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que lui eût dit Tourm^ente. Ensuite il sortit, et emmena avec lui cette jeune dame ^ suivie de^ deux femmes esclaves qui la servaient. A Tégard des esclaves de Ghanem , on n y fit ptas d'attention. Ils se mêlèrent parmi 1^ foule, et on ne sait ce qu'ils devinrent.
Giafar fut à peine hors de la maison, quç le$ maçons et les charpentiers commencèrent à la raser; et ils firent si. bien leur devoir, qu'en moins d'une heure il n'en resta aucun vestige. Mais le jugé de police n'ayant pu trouver Ghanem , quelque perquisition qu'il en eût faite, en fit donner avis au grand vézyr avant que ee n^inistre arrivât au palais, a Hé bien, lui (lit Haroua Arrédhyd en le voyant entrer dans son cabinet, as-tu exécuté mes ordres?» «Oui, seigneur, .répondit Giafar, la maison oîi ^demeurait Gha-^ nem est rasée de fond en comble; et je vous amène Tourmente votre favorite : elle est à la porte de votre, cabinet; je. vais la faire entrer si vous l'ordonnez. Pour le jeune marchand, on ne Ta pu trouver, quoiqu'on l'ait cherché partout. Tourmente assure qu'il est parti pour Damas depuis un mois. »
Jamais emportement n'égala celui que le khalyfe fit paraître, lorsqu'il apprit que Ghanem. lui étaitéchappé. Pour sa favorite, prévenu qu'elle lui avait manqué de fidélité, il ne voulut ni la voir ni lui parler. « Mesrour , dit-il au chef des eunuques qui était présent, prends l'ingrate, la perfide Tourmente, et va l'enfermer dans la tour obscure. » Cette tour était dans l'enceinte du palais, et servait ordinairement
de prison aux favorites qui , donnaient quelque sujet de plainte au khalyfe.
Mesrour accoutumé à exécutet sans réplique les ordres de son maître, quelque violens qu'ils fussent; obéit à regret à celui-ci. Il en témoigna sa douleur à Tourmente qui en fut d'autant plus affligée, qu'elle avait espéré que le khalyfe ne refuserait pas de lui parler. Il lui fallut céder à sa triste destinée , et suivre Mesrour qui la conduisit à la tour obsciire où il la laissa.
Cependant le khalyfe irrité renvoya son grand ^ézyr; et n'écoutant que sa passion, écrivit de sa propre main la lettre qui suit , au roi de Syrie son cousin et son tributaire , qui demeurait à Damas :
LETTRE DU KHALYFE HAROUIT ARRECHTD , * A MOHAMAIEO ZINEBI , ROI DE STRIE.
(c Mon cousin , cette lettre est pour vous apprendre <( qu'un marchand de Damas , nommé Ghanem , fils « d'Abou Aïbou, a séduit la plus aimable dç mes es- « claves , nommée Tourmente, et qu'il a pris la fuite. " « Mon intention est qu'après ma lettre reçue, vous <c fassiez chercher et saisir Ghanem. Dès qu il^séra en « votre puissance, vous le ferez charger de chaînes; « et pendant trois jours consécutifs , vous lui ferez a donner cinquante coups de nerf de bœuf Qu'il « soit conduit ensuite par tous les quartiers de la ville, « avec un crieur qui crie devant lui : Voila le plus