CCCXXXIX* NUIT
Il s'agissait de savoir où était la lampe, si Aladdin la portait avec lui, ou eu quel lieu il la conservait , et c'est ce qu'il fallait que le magicien découvrît par une opération de géomancie. Dèsc[u'il fut arrivé oii il logeait, i\ pnt son quarré et f^n sable, qu'il portait en , tous ses voyages. L'opération achevée , il connut que la lampe était dans le palais d' Aladdin ; et il eut une joie si grande de cette découverte, qu'à peine il se jsentait lui-même. <c Je l'aurai cette lampe , dit-il, et je défie Aladaîn de m'empêcher de la lui enlever, et de le faire descendre jusqu'à la bassesse d'où il a pris un vol si haut. »
Le malheur voulut qu'alors Aladdin était allé à une partie de chasse pour huit jours , et qu'il n'y en avait que trois qu'il était parti ; voici de quelle manrère le magicien africain en fut informé. Quand il eut fait l'opération qui venait de lui donner tant de joie, il alla voir le concierge du khan, sous pré-
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texte de s^entretenir avec lui ; et il en •avait un fort naturel, qu'il n'était pas besoin d'amener de bien loin. Il lui dit qu'il venait de voir le palais d'AIaddîn ; et après lui avoir exagéré tout ce qu'il y avait remarqué de plus surprenant et tmit ce qui l'avait frappé davantage , et qui frappait générajement tout le monde : « Ma curiosité, ajouta-t-il, va plus loin, et je ne serai pas satisfait que je n'aie vu le maître à qui appartient un édifice si merveilleux. » « Il ne vous sera pas difficilef de le voiï", reprit le concierge, iln'y â|)resque pas de jour qu'il n'en donne occasion, quand il est dans la ville; mais d y a trois jours qu'il est dehors pour une grande chasse, qui en doit durer huit.
Le magicien africain ne voutut pas en savoir davantage ; il prit congé du concierge ; et en se retirant : « Voilà le temps d'mgir , dit-il en lui-même ,- je ne dois pas le laisser échapper.o» Il alla à la boutique d'un' faiseur et vendeur de lampes. « Maître , dit-iï , j'ai besoin d'une douzaine de lampes do cuivre^ pouvez -vdiis me la fournir? « Lej^endeur lui dit qu'il en manquait quelques-unes , mais que s'il voulait se donner patience jusqu'au lendemain , il 1# fournirait complète à' l'heure qu'il voudrait. Le mqgicien le voulut bien ; il lui recommanda qu'elles fussent propres et bien polies ; après lui avoir promis qu'il le paierait bien , il se retira dans son khan.
Le lendemain la douzaine de lampes fut livrée au magicien africain , qui les paya au prix qui lui fut demandé , sans en rien diminuer. Il les mit dans un
CONTES ARABES. SSy
panier dont il s^était pourvu exprès ; et avec ce panier au bras il alla vers le palais d'Aladdin , et quand il s'en fîit approché, il se mit à crier :
a Qui veut changer de vieilles lampes pour
DES neuves ? »
A mesure qu'il avançait , et d'aussi loin que les petits enfans qui jouaient dans la place l'entendirent, ils accoururent , et ils s'assemblèrent autour de lui avec de grandes huées , et le regardèrent comme un fou. Les passans riaient même de sa bêtise, à ce qu'ils s'imaginaient. <iJL\ faut, disaient- ils , qu'il ait perdu l'esprit , pour offrir de changer des lampes neuves contre des vieilles. »
Le magicien africain ne s'étonna ni des huées des enfans , ni de tout ce qu'on pouvait dire de lui ; et pour débiter sa marchandise , il continua de crier :
« Qui veut changer bé vieilles lampes pour
des NEUVES?»
Il répéta si souvent la même chose en allant et venant dans la place , devant le palais et à l'entour , que la princesse Badroulboudour, qui était alors dans le salon aux vingt -quatre croisées, entendit la voix d'un homme ; mais comme elle ne pouvait distinguer ce qu'il criait , à cause des huées des enfans qui le suivaient , et dont le nombre augmentait de moment en moment, elle envoya une de ses femmes esclaves qui l'approchait de plus près , pour voir ce que c'était que ce bruit.
La femme esclave ne fut pas long-temps à remonter; elle entra dans le salon avec de grands éclats
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de rir^î. Elle riait de si bonne 'grâce , que la princesse rie put s'empêcher de rire elle-même en la regardant. « Hé bien , folle , dit la princesse , veux*tu me dire pourquoi tu ris ?» « Princesse , répondit la femme esclave en riant toujours , qui pourrait s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras , plein de belles lampes toutes neuves , qui ne demande pas à les vendre , mais à les changer contre des vieilles? Ce sont les enfans dont il est si fort environné qu'à peine péut-il avancer , qui font tout le bruit qu'on entend , en se moquant de lui. »
Sur ce récit, une autre femme esclave, prenant la parole : « A propos de vieilles lampes , dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en voilà une sur la corniche ; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le veut bien , elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est véritablement assez fou poiU* donner une lampe neuve en échange d'une vieille , sans rien demander de retour ? »
La lampe dont la femme enclave parlait , était la lampe merveilleuse dont Aladdin s'était servi pour s'élever au point de grandeur où il était arrivé ; il l'avait mise lui-même sur la coriliche avant d'aller à la chasse , dans la Crainte de la perdre , et il avait pris la même précaution toutes les autres fois qu'il y était allé. Mais ni les femmes esclaves, ni les eunuques, ni la princesse même, n'y avaient pas fait attention une seule fois jusqu'alors pendant son absence ; hors du temps de la chasse , il la portait toujours sur
lui. On dira qiie la précaution d'Aladdin était bonne , mais au moins qu'il aurait dû enfermer la lampe. Cela est vrai , mais on a Ëiit de semblables fautes de tout temps, on en fkit encore auj^rd'hui, et Ton ne cessera d'en faire.
La princesse Badroulboudour qui ignorait que , là lamp6 fût aussi précieuse qu'elle Tétait, etqu'Aladdin, ainsi quVlIe-mème , eût un intérêt aussi gHànd qu'il l'avait qu'on n'y touchât pas et qu'elle fût conservée , entra dans la plaisanterie, et elle commanda à un eunuque de la prendre et d'en aller faire l'échange. L'eunuque obéit. Il descendit du salon ; et il ne fut pas plutôt sorti de la porte du palais, qu'il aperçut le magicien africain ; il l'appela ; et quand il fiit venu à lui , il lui montra la vieille lampe : « Donne -moi , lui dit-il , une lampe neuve pour celle-ci. »
Le magicien africain ne douta pas que ce ne fiit la lampe qu'il cherchait ; il ne pouvait pas y en avoir d'autres dans le palais d'Aladdin , où toute la vaisselle n'était que d'or ou d'argent ; il la prit promptemeAt de la main de l'eunuque ; et après l'avoir fourrée bien avant dans son sein, il lui présenta son panier , et lui dit de choisir celle qui lui plairait. L'eunuque choisit ; et après avoir laissé le magicien , il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour ; mais l'échange ne fut pas plutôt fait , que les edfiins firent retentir la place de grands éclats de rire en se moquailt de la bêtise du magicien.
Le magicien africain les laissa criailler tant qu'ils vcoilurent ; mais sans s'arrêter plus long-temps aux
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environs du palais d'Aladdin , il s'en éloigna insensiblement et sans bruit , c'est-à-dire , sans crier , et sans parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles. U n'en voulait pas d'autres que celle qu'il emportait ; et son silence enfin fit que les «nfans s'encartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.
Dès qu'il fut hors de la place qui était entre les deux palais ^ il s'échappa par les rues les moins fréquentées ; et comme il n'avait plus besoin des autres lampes ni du panier , il posa le^^panier et les lampes au milieu d'une rue où il vit qu'il n'y avait personne.' Alors dès qu'il eut enfilé une autre rue , il pressa le pas jusqu'à ce qu'il arrivât à une des portes de la ville. En continuant son chemin par le faubourg , qui était fort long, il fit quelques provisions avant qu'il en sortît. Quand il fut dans la campagne , il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la vue du monde, où il resta jusqu'au moment qu'il jugea à propos, pour achever d'exécuter le dessein qui l'avajt amené. Il ne regretta pas le cheval barbe qu'il laissait dans le khan où il avait pris logement ; il se crut bien dédommagé par le trésor qu'il venait d'acquérir.
Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu, jusqu'à une heure de nuit , que les ténèbres furent les plus obscures. Alors il tira la: lampe de son sein , et il la frotta. A cet appel , le génie 4|ii apparut.
a Que VEUX-TU , lui demanda le génie ? Me voila
PRÊT A T^OBÉIR COHME TON ESCLAVE ET CELUI DE TOyS