‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE DERIABAR · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE DERIABAR

« iL^y a dans une île une grande ville appelée Derjrabar. Elle a été long-temps gouvernée par un roi puissant, magnifique et vertueux. Ce prince n'avait point d'enfans , et cela seul manquait à son bonheur. Il adressait sans cesse des prières au ciel ; mais le ciel ne les exauça qu'à demi ; car la reine sa femme, après une longue attente, ne mit au monde qu'une fille.

*i Je suis cette malheureuse princesse. Mon père eut plus de chagrin que de joie de ma naissance ; mais il se soumit^ la volonté de Dieu. Il me fît élever avectout le soin imaginable , résolu , puisqu'il n'avait pomt de fils , à m'apprendre l'art de régner ^ et à me faire occuper sa place après lui.

a Un jour qu'il prenait le divertissement de la chasse , il aperçut un âne sauvage. Il le poursuivit ; il se sépara du gros de la chasse : et son ardeur l'emporta si loin, que, sans songer qu'il s'égarait , il courut jusqu'à la nuit. Alors il descendit de cheval , et s'assit à l'entrée d'un bois dans lequel il avait remarqué que l'âne s'était jefé. A peine le jour venait de ^e

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fermer, qu'il aperçut entre les arbres une lumière qui lui fît juger qu'il n'était pas loin de quelque village. Il s'en réjouit dans l'espérance d'y aller passer la nuit, et d'y trouver quelqu'un qu'il pût envoyer aux gens de sa suite pour leur apprendre où il était. Il se leva, et marcha vers la lumière qui lui servait de fanal pour se conduire.

te II connut bientôt qu'il s'était trompé : cette lumière n'était autre chose qu'un feu allumé dans une cabane. Il s'en approche, et voit avec étonnement un grand homme noir , ou plutôt un géant épouvantable qui était assis sur un sofa. Le monstre avait devant lui une grosse cruche de vin, et faisait rôtir sur des charbons un bœuf qu'il venait d'écorcher. Tantôt il portait la cruche à sa bouche, et tantôt il dépeçait ce bœuf et en mangeait des morceaux. Mais ce qui attira le plus l'attention du roi mon père, fut une très-belle femme qu'il aperçut dans la cabane. Elle paraissait plongée dans une profonde tristesse; elle . avait les mains liées , et l'on voyait à ses pieds un petit enfant de deux ou trois ans, qui, connue s'il eût déjà senti les malheurs de sa mère , pleurait sans relâche, et faisait retentir l'air de ses cris.

« Mon père , frappé de cet objet pitoyable, fut d'abord tenté d'entrer dans la cabane et d'attaquer le géant; mais faisant réflexion que ce combat serait inégal, il s'arrêta, et résolut, puisque ses forces ne suffisaient pas, de s'en défaire ])ar surprise. Cependant le géant , après avoir vidé la cruche et mangé plus de la moitié du bœuf, sr tourna vers la femme ,

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et lui dit : a Belle princesse , pourquoi in'obligcz-vous par votre opiniâtreté à vous traiter avec rigueur ? Il ne tient qu'à vous d'être heureuse : vous n'avez qu'à ' priendre la résolution de m'aimeret de m'étre fidèle, et j'aurai pour vous des manières plus douces. >^ « O Satyre afFreux, répondit la dame, n'espère pas que le temps diminue l'horreur que j'ai pour toi ! Tu seras toujours un monstre à mes yeux ! » Ces mots furent suivis de tant d'injures, que le géant en fut irrité. «C'en est trop, s'ecria-t-il d'un ton furieux, mon amour méprisé se convertit en rage; ta haine excite enfin la mienne , je sens qu'elle triomphe de mes jlésirs, et que je souhaite ta mort avec plus d'ardeur que je n'ai souhaité ta possession. » £n achevant ces paroles, il prend cette malheureuse femme par les cheveux, il la tient d'une main en l'air; et de l'autre tirant son sabre , il s'apprête à lui couper la tête , lorsque le roi mon père décoche une flèche et perce l'estomac du géant, qui chancelle el tombe aussitôt sans vie.

a Mon père entra dans la cabane ; il délia les mains de la femme, lui demanda qui elle était, et par quelle aventure elle se trouvait là? «Seigneur, lui réponditelle, il y a sur le rivage de la mer quelques familles sarrazines qui ont pour chef un prince qui est mou mari. Ce géant que vous venez de tuer était un de ses principaux ofTiciers. Ce misérable conçut pour moi une passion violente qu'il prit grand soin de cacher, jusqu'à ce qu'il pût trouver une occasion favorable d'exécuter le dessein qu'il forma de m'enlever.

La fortune favorise plus souvent les entreprises in* justes que les bonnes résolutions. Un jour le géant me surprit avec mon enfant dans un lieu écarté ; il nous enleva tous deux ; et pour rendre^inutiles toutes les perquisitions qu'il jugeait bien que mon mari ferait de ce rapt, il s'éloigna du pays qu'habiteiit les Sarfazins, et nous amena jusque dans ce bois où il me retient depuis quelques jours. Quelque déplorable^ pourtant que soit ma destinée , je ne laisse point de sentir une secrète consolation, quand je pense que ce géant, tout brutal et tout amoureux qu'il ait été, n'a point employé la violence pour obtenir ce que j'ai toujours refusé à ses prières. Ce n'est pas qu'il uè m'ait cent fois menacée qu'il en viendrait aux plus fâcheuses extrémités , s'il ne pouvait vaincre autre-^ ment ma résistance; et je vous îvoue*que tout-l[» l'heure, quand j'ai excité sa colère par mes discours, j'ai moins craint pour ma vie que pour mon honneur. Yoilà , seigneur , continua la femme du prince des Sarrazins , voilà mon histoire ; ct'je ne doute point que vous ne me trouviez assez digne de pitié pour

"* ne pas vous repentir de m'avoir si généreusement secourue. »

"* ce Oui, madame, lui dit mon père, vos malheurs m'ont attendri; j'en suis vivement touché; mais il ne tiendra pas à moi que votre sort ne devienne meilleur. Demain, dès que le jour aura dissipé les ombres de la nuit, nous sortirons de ce bois, nous chercherons le chemin de la grande ville*de Deryabar dont je suis le souverain; et si vous l'avez pour agréable,

VOUS logerez dans mon palais, jusqu'à ce que le prince votre époux vous vienne réclamer....»

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