CCXV NUIT
Sur la demande que le joaillier fit aux voleurs, s'ils ne pouvs^ient pas lui apprendre des nouvelles du jeune homme et de la jeune dame : ce iTen soyees.pas en peine davantage, reprirent-ils; ils sont en lieu de sûreté, ils se portent bien. » En disant cela, ils lui montrèrent deux cabinets , et ils l'assurèrent qu'ils y étaient chacun séparément. » Ils nous ont appris , ajoutèrent-ils^ qu'il n'y a que vous qui ayez connais-
7^^ LES MILLJS ET UWB ÎTIJITS,
âanoe de. ce qur tes régarde, Dè^ que nous l^avons su , ^liou^' avons eu pdur 6ùx tous les égatijs possibles à rr<M:re eoristdératipn. Bien loin d'atoirusé' dé' Ifi tnoindre TÎotetice, nous -leur avons fkitan contraire tOïFtes- sortes dé bons tràitemèns ^ et {^érsdniié de nous ' h& Voudrait leu^ avoir lait le moindre inùl. 'Nous vous dfsoi^S' \k ' mém^ cbose de votre personne ^ - et vous pouvez' pï:*ènâriâ tkSf^i^ sorte de confiance eh nou$. » • =
^XjC joattli^, rassure par de discours, et ravi de ce qtije le pkîiïce 'de Perse et Clieinselniiiap avaient lat vie sauVe ^ prit le parti d'augmentier encore la bonne volonté deâ yoieurs. Il les loua, il les flatta, et leur donna- mille bénédiction^. « Seigneurs^ leur dit-il , fa voue que je' A'ai pas l'honneur de vous connaître ; mais (festun très-grand bonheur pour moi de ne vous dtre |)as inieonnu, et je né puis assez vous reiiiércîer du biett' que 'Cette <eeÉfnaissaiice m*a procuré dé votre part. Sans parler d'une si grande action d'humanité^ je vois qu'il n'y a que des gens de votre sorte capables de garder Un secret^si fidèlement, que l'on n'a pas lieu de craindre qu^il soit:jamai^ révélé; et s'il se trouve quelqu'entreprise difficile , il n'y a qu'à vous en charger J Vdùs savez en retidre un bon compté par votre ardeur, 'par 'votré courage, pai^ vot^ wrrtrépidité. Comptant sur des qualités qui vous appartiennent à si juste titre, je ne feraipàs diflSùulté de Vous raconter tnort histoire tet (ielle des deux persoinnes que vous avez trouvées cheis moi, avec toute la fidélité que voiis m'avez demandée: »
■ Apre» que lèf jjoailKér eut pris' ses précautions pour
::ii[isT4?i;i[œ bk aiWM&¥.\m\\[[AU,
' COITTFS *ARÂBt&. 79
intércisser lés voleurs dàtis là- <^nfldenoe entière. de ce qi/il avait à* leur révéler , qui ne péiivàit produire qu^iti boneflfet,' atif amt- qti*il pouvak'le j«iger,.il kur fitf, sans rirn onjettrè', le détairdësaim)l|irs'dii>pnnce de rërse et de Chèhnelnrhai^ /depuis le* côiÂHiencemètd jùsqià'au rehdéz.- Vous qil^l leur avait procurà daiis sa niatsotil ' r
-JLéB volteûrS ftiréttt dans un grand étjbnnémexit dé làéied tes^ pàiticulaliités qu'ils veiiaieht d^enteiidre» ce Quoi , s'écrièrent «^îk quartd le joaiitliiéfleiti achevé, est-il bien' possible que le jeiUie homme ^(M Viikistre Aîy Ebii Becar, prince de Perse, et la j«iniè dame la belle et célèbre Cheinseluihar ? » Léf jô£(iit(«r leur jcifa que rien n'était plus vrai que ce qil^^il iêur avait dît ;et il ajouta qu% ne déiràiéntpasilrôtiver ^tininge que des personnes si distinguées cessent' ek éa Itt i^é-: pugnance à se faire éohftalître.
Sur cette as^surance, les voleurs altèrent se jeter aux 'pieds dU' prïnce tt dîé Cheih^Inif)^t« l^tift aprèls l'autre , et *ils Ife^ ' supplièrent ée lëitt-' pttrt»dd|irik* j. en? leur protestant qu'il ne^ serait rien àri4ré' éÊt^tB qui! s'était passé ^ s*ils eussent été ân^rméS/iiëhi; tp^îité dé letirs personnes àVaht de fôk^cé^ là* niâisMi ^tt-joail-^ liht. a Nous allons tâcher, ajoutèrent-'ils^'de t^épareii la fauté que nous avons commiseL » Ils revinrent- «là joaillier. «"Nous sommes bien fSchéâl, lui dirent -ilsrç de ne pouvoir vous rendre tbut ce qui a été enlevé chez vons , une partie h^est plus en nôtve <Jispositionf. Nous vous prions de vous contenter de IkiflgeÀterie que nous allons vous remettre.
8o LES MILLE ET UWK NUITS,
Le joaillier s'estima trop heureux de la grâce qu'on lui faisait. Quand les voleurs lui eurent livré l'argenterie, ils firent venir le prince de Perse et Chemselnihar, et leur dirent de même qu'au joaillier , qu'ils allaient les ramener en un lieu d'où ils pourraient se retirer chacun chez eux ; mais qu'auparavant ils voulaient qu'ils s'engageassent par serment de ne les pas déceler. Le prince de Perse , Chemselnihar et le joaillier leur dirent qu'ils auraient pu se fier à leur parole, mais, puisqu'ils le souhaitaient , qu'ils juraient solennellement de leur garder une fidélité inviolable. Aussitôt les voleurs , satisfaits de leur serment , sortirent avec eux.
Dans le chemin , le joaillier inquiet de ne pas voir la confidente ni les deux esclaves , s'approcha de Chemselnihar, et la supplia de lui apprendre ce qu'elles étaient devenues. « Je n'en sais aucune nouvelle , répondit - elle. Je ne puis vous dire autre chose , sinon qu'on nous enleva de chez vous , qu'on nous fit passer l'eau , et que nous fûmes conduits à là maison d'pii. nous venons. »
Qhtems^lnihar et ie joaillier n'eurent pas un plus long enlrptieji ; ils se laissèrent conduire par les voleurs avec le:.prince , et ils arrivèrent au bord du fleuve. Le$ vpjeiirs prirent un bateau, s'embarquèrent av-ec eux, et: les passèrent à l'autre bord.
Dans le temps que le prince de Perse, Chemselnihar et le joaillier débarquaient , on entendit un grand bruit du gMet à cheval qui accourait , et qui arriva dans le moment où le bateau ne faisait que
CONTES ARABES. 8l
de déborder ^ et tes voleurs s'éloignèrent à toute force de rames.
Le commandant de la brigade demanda au prince, à Chemselnihar et au joaillier , d'où ils venaient si tard , et qui ils étaient. Comme ils se trouvaient saisis de frayeur, et que d'ailleurs ils craignaient de dire quelque chose qui leur fît tort , ils demeurèrent interdits. Il fallait parler cependant ; c'est ce que fit le joaillier, qui avait l'esprit un peu plus libre, a Seigneur , répondit - il , je puis vous assurer premièrement que nous sommes d'honnêtes personnes de la ville. Les gens qui sont dans le bateau qui vient de nous débarquer , et qui repassent de l'autre côté , sont des voleurs qui forcèrent, la dernière nuit, la maison* oii nous étions. Us la pillèrent , et nous emmenèrent chez eux. Après les avoir pris par toutes les voies de dou^ ceur que nous avons pu imaginer , nous avons enfin obtenu notre liberté , et ils nous ont ramenés jusqu'ici. Us nous ont même rendu une bonne partie du butin qu'ils avaient fait, et quetoici.» En disant cela, il montra au commandant le paquet d'argenterie qu'il portait.
Le commandant ne ^«e contenta pas de cette réponse du joaillier; il s'approcha de lui et du 'prince de Perse, et les regarda l'un après l'autre. «- Ditesmoi au vrai , reprit - il to s'adressatit à eu^, ^qui e^t cette dame , d'où vous la connaissez , et en quel quartier vous demeurez. » »
Cette demande les embarrassa fort, et ils ne sa-' vaient que répondrcr Chemselnihar franchit la diflS- ///. 6
8a LES MILLE BT UNE. NUITS,
culte. Elle tira le commandant à part; et èUe:ne lui eut pas plus tôt parlé, qu'il mit pied à terre avec de grandes. manques de respect et d'honnêteté. Il commanda aussitôt à ses gens de faire venir deux bateaux.
Quand les bateaux furent venus, le commandant fit embarquer Chemselpihar dans l'un, et le prinde de Perse et le joaillier dans l'autre avec deux de ses gens dans chaque bateau, en donnant ordre <]e les accompagner chacun jusqu'où ils devaient all^r. Les deux. bateaux prirent une route difiereiite. Nous, ne parlerons à présent, que du bateau où étaient le prince de Perse, et Je ioaillier.
,Ije prÂnce de Perse, pour épargner la peine aux conducteurs qui; lui avaient été donnés et au joaillier, leqf dit qu'il mènerait le joaillier chez lui ^ et leur qpmma le quartier où il ; demeurait. Sui' cette indication , les conducteurs firent aborder le bateau déviant le palais du khalyfe. Le ptii^ce de Pense et le jpailli^r éprouvèrent .une grande frayeur, , dont ils n'osièrent rien -témoigner. Quoiqu'ils eussent entendu Voi:dre: que le commandant avait donné , ils ne laissèrent pas néanmoins de s'imaginer qu'on allait Jes mettre.au corpsrde^garde , pour être présentés au khalyfe le lendemain.
Ce p'^tait pas là cependant l'intention 4es «^nductenrs. Qusu^idilsles eurent fait débarquer , e^nmeils avaient £(. aller rejoindre leur brigade , ils les recommandèrent à un officier de la garde du khalyfe.^ qui leur donn^ deux de ses soldats pour les conduire. par terre à l'hôtel du prince de Perse 'qui était assez éloi-
gné dtt fleuve. Us y arrivèrent enfin, mais tellement tas et fatigués , qu'à peine ik pouvaient se mouvoir. Avec cette grande lassitude , le prince de Perse était d'ailleurs si affligé du contre-temps malheureux qui lui était arrivé et à Chemselnihar , et qui lui ôtait désormais l'espérance d'une autre entrevue , quMl s'évanouit en s'asseyant sur son sofa. Pendant que la plus grande partie de ses gens s'occupaient à le faire revenir, les autres s'assemblèrent autour du joaillier, et le prièrent de leur dire ce qui était arrivé au prince, dont l'absence les avait mis dans une inquiétude inexprimable.....
CCXVr NUIT.
Le joaillier, qui n'avait garde de leur révéler rien de ce qu'il ne L îî* appartenait pas de savoir, leur répondît que la chose était très - extraordinaire ; mais que ce n'était pas le temps d'en faire le récit, et qu'il valait mieux songer à secourir le prince. Par bonheur, le prince de Perse revint à lui en ce moment; et ceux qui lui avaient fait cette demande avec empressement, s^écartèrent et demeurèrent dans le respect, avec beaucoup dé joie de ce que l'évanouissement n'avait pas duré plus long-temps.
'Quoique le prîA'ce de l^erse eût recouvre la contisHssàticé ,' il déttieura' néanmoins' dans uiiè si grande fafiBléssé, qu'il ïie pouvait ouvrir la bouche pour parler, l! ne répondait que par signes, même a ses parensqui Phiterrogeaient. Il était encore en cet état le
84 LCS MILLE ET UNE BTUITS,
lendemain matin , lorsque le joaillier prit congé de lui. Le prince ne lui répondit que par un clin d'œil en lui tendant la main; et comme il vit quHl était chargé du paquet d'argenterie que les voleurs lui avaient rendu , il fit signe à un de ses gens de le prendre et de le porter jusque chez lui.
On avait attendu le joaillier avec grande impatience dans sa famille , le jour qu'il en était sorti avec Thomme qui Tétait venu demander, et que Ton ne connaissait pas, et l'on n'avait pas douté qu'il ne lui fut arrivé quelque autre afikire pire que la première, dès que le temps où il devait être revenu fut passé. Sa femme, ses enfans et ses domestiques étaient dans de grandes alarmes, et ils pleuraient encore lorsqu'il arriva. Ils eurent beaucoup de joie de le revoir; mais ib furent troublés de ce qu'il était extrêmement changé depuis le peu de temps qu'ils ne l'avaient vu. La longue fatigue du jour précédent, et la nuit qu'il avait passée dans de grandes frayeurs et dans l'insomnie , étaient la cause de ce changement, qui l'avait rendu à peine reconnaissable. Comme il se sentait lui - inême for): abattu, il demeura deux jours chez lui à se remettre, et il ne vit que quelques-uns de ses amis les plus intimes à qui il avait commandé qu'on lai^sâ,t Centrée libre.
Le troisième jour , le joaillier, qui sentit ses forces un peu rétablies, crut qu'elles augmenteraiept, s'il sortait pour prendre l'air. Il alla à la boutique d'un riche marchand de ses amis, avec qui il s'enti^tint assez long - temps. Comme il se levait pour pr^i^dre
COITTES ARABES. 85
congé de son ami et se retirer , il aperçut une femme ^ui lui fiiisait signe, et il la reconnut pour ta confidente de Chemselnihar. Entre la crainte et la joie qu'il en eut, il se retira plus promptement, sans la regarder. Elle le suivit, comme il s'était bien douté qu'elle le ferait , parce que le lieu où il se trouvait n'était pas commode pour s'entretenir avec elle. Comme il marchait un peu vite , la confidente , qui ne pouvait le suivre du même pas , lui criait de temps en temps de l'attendre. Il l'entendait bien; mais, après ce qui lui était arrivé, il ne pouvait pas Itd parler en public, de peur de donner lieu de soupçonner qu'il eût ou qu'il eût eu commerce avec Chemselnihar. En effet , on savait dans Baghdad qu'elle appartenait à cette favorite , et qu'elle faisait toutes ses emplettes. Il continua du même pas , et arriva à une mosquée peu fréquentée, et où il savait bien qu'il n'y aurait personne. Elle y entra après lui, et ils eurent toute la liberté de s'entretenir sans témoins.
Le joaillier et la confidente de Chemselnihar se témoignèrent réciproquement combien ils avaient de joie de se revoir, après l'aventure étrange causée par tes voleurs.
Le joaillier voulait que la confidente commençât par lui raconter' comment elle avait échappé avec leâ deux esclaves, et qu'elle lui apprît ensuite des nou-^' vélles de Chemselnihar , depuis qu'il ne l'avait vue^ Mais la confidente lui marqua un si grand empressement de savoir auparavant ce qui lui était arrivé depuis leur séparation si imprévue , qii'il fut obligé de
la satisfaire. « Voilà, dit-il en achevant, ce que vous désiriez apprendre de moi : dites-moi, je vous prie , à votre tour, ce que je vous ai déjà demandé. »
<c Dès que je vis paraître les voleurs , répondit la confidente, je m'imaginai, sans les bien examiner , que c'étaient des soldats de la garde du khalyfe; que le khalyfe avait été informé de la sortie de Chemselnihar, et qu'il les avait envoyés pour lui ôter la vie, au prince de Perse et à nous tous. Prévenue de cette pensée , je montai sur-leK:hamp à la terrasse du haut de votre maison, pendant que les voleurs entrèrent dans la chambre , oii étaient le prince de Perse et Chonselnihar. Les deux esclaves de Chemselnihar furent diligentes à me suivre. De terrasse en terrasse , nous arrivâmes à celle d'une maison d'honnêtes gens, qui nous reçurent avec beaucoup d'honnêteté, et chez qui nous passâmes la nuit. Le lend^nain matin, après que nous eûmes remercié le maître de la maison du plaisir qu'il nous avait Êiit, nous retournâmes au palais de Chemselnihar. Nous y rentrâmes dans un grand désordre, et d'autant plus affligées, que nous ne savions quel avait été le destin de nos deux amans infortunés. Les autres femmes de Chemsdnihar furent étonnées de voir que nous revenions sans elle. Nous leur dîmes, comme nous en étions convenues , qu elle était demeurée chez une dame de ses amies , et qu'elle devait nous envoyer appeler pour aller la reprendre quand elle voudrait revenir , et elles se contentèrent de cette excuse. Je passai cependant la journée dans une grande inquiétude. La nuit venue^
GOI9TES ARABES. 87
j'ouvris la petite porte de derrière , et je vis un petit bateau sur le canal détourné du fleuve qui y aboutit. • rappelai le batelier, et le priai d'aller de côté et d*autre le long du fleuve, voir s'il n'apercevait pas une dame, et , s'il la rencontrait, de l'amener. Tattendis son retour avec les deux esclaves, qui étaient dans la même inquiétude que moi, et il était déjà près de minuit lorsque le même bateau arriva avec deux hommes dedans', et une femme couchée s6us la poupe. Quand le bateau eut abordé , les deux hommes aidèrent la femme à se lever et à débarquek* , et je la reconnus pour Ghemselnihar, avec une joie de la revoir et de ce qu'elle était retrouvée, que je ne puis exprimer »
CCXVir NUIT.
« Je donnai la main à Ghemselnihar pour l'aider à mettre pied à terre. Elle avait grand besoin de ce secours, car elle ne pouvait presque se soutenir. Quand elle fut débarquée , elle me dit à l'oreille , d'un ton qui marquait son affliction , d'aller prendre une bourse de mille pièces d'or, et de la donner aux deux soldats qui l'avaient accompagnée. Je la remis entre les mains des deux esclaves pour la soutenir; et après avoir dit aux deux soldats de m'attendre un moment, je ooiirus prendre la bourse et je revins promptement. Je la donnai aux deux soldats, je payai le batelier, et je fermai la porte. Je rejoignis Chemsel-
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niliar qu'elle n'était pas encore arrivée à sadiambre. Nous ne perdîmes pas de temps ^ nous la déshabillâmes et nous la mîmes dans son lit , où elle ne fut pas plus tôt qu'elle demeura comme si die eût été prête à rendre l'ame tout le reste de la nuit. Le jpur suivant , ses autres femmes témoignèrent un grand empressement de la voir; mais je leur dis qu'elle était revenue extrêmement fatiguée, et qu'elle avait besoin de repos pour se remettre^ Nous lui donnâmes cependant, les deux autres .femmes et moi, tous les secours que nous pûmes imaginer, et qu'elle pouvait attendre de notre zélé. Elle s'obstina d'abord à ne vouloir rien prendre, et nous eussions désespéré de sa vie, si nous ne nous fussions aperçues que le yin que nous lui donnions de temps en temps , lui Élisait reprendre des forces. Enfin, après d'instantes prières, nous vînmes à bout de vaincre son opiniâtreté , et nous l'obligeâmes à manger. Lorsque je vis.qu'elle était en état de parler ( car elle n'avait Êiit que pleurer, gémir et soupirer jusqu'alors), je lui demandai en grâce de vouloir bien me dire par quel bonheur elle avait échappé aux voleurs: a Pourquoi exigez-vous de moi, me dit-elle avec un profond soupir, que je renouvelle un si grand sujet d'affliction? Plût à Dieu que les voleurs m'eussent ôté la vie, au lieu de me la conserver, mes maux seraient finis, et je ne vis que pour souffrir davantage ! »
« Madame, repris-je, je vous supplie de ne me pas refuser. Vous n'ignorez pas que les malheureux éprouvent quelque sorte de consolation à raconter leurs
GOHTSS ▲RABES. "^
aventures les plus ficheuses. Ce que je vous demande , vous soulagera , si vous avez la bonté de me raccorder.
« Écoutez donc , me dit-elle , la chose la phis désolante qui puisse arriver à une personne aussi pas*sionnée que moi, qui croyais n'avoir plus rien à désirer. Quand je vis entrer les voleurs le sabre et le poignard dans la main, je crus que nous étions au dernier moment de notre vie, le prince de Perse et moi ; et je ne regrettais pas ma mort, dans la pensée que je devais mourir avec lui* Au lieu de se jeter sur nous pour nous percer le cœur, comme je m'y attendais , deux voleurs furent commandés pour nous garder; et les autres, cependant, firent des ballots de tout ce qu'il y avait dans la chambre et dans les pièces à côté. Quand ils eurent achevé , et qu'ils eurent chargé les ballots sur leurs épaules, ils sortirent, et nous emmenèrent avec eux.
ce Dans le chemin, un de ceux qui nous acoompa* gnaient, me demanda qui j'étais; et je lui dis que j'étais danseuse. Il fit la même demande au prince , qui répondit qu'il était bourgeois.
« Lorsque nous fûmes chez eux, où nous eûmes de nouvelles frayeurs, ils s'assemblèrent autour de moi ; et après avoir considéré mon habillement et les riches joyaux dont j'étais parée, ils se doutèrent que j'avais caché ma qualité. « Une danseuse n'est pas Ëdte comme vous , me dirent-ils. Dites-nous vraiment qui vous êtes. »
«( Comme ils virent que je ne répondais rien : «Et
go LES SCILLE ET UNE NUITS,
VOUS , demandèrent-ils au prince de Perse j qui êtesvous aussi ? JSbus voyons bien que vous n'êtes pas un simple bourgeois comme vous Tàvez dit. » Il ne les satisfit pas plus <{ue moi sur ce qu'ils désiraient de savoir. Il leur dit seulement qu'il était venu voir le joaillier, qu'il nomma, et se divertir avec lui, et que la maison où ils nous avaient trouvés lui appartenait.
ce Je connais ce joaillier, dit aussitôt un des voleurs , qui paraissait avoir de l'autorité parmi eux; je lui ai quelque obligation sans qu'il en sache rien , et je sais qu'il a une autre maison; je me charge de le faire venir demain. Nous ne vous relâcherons pas, continiia**t-il , que nous né sachions par lui qui vous êtes. Il ne vous sera fait cependant aucun tort. »
«Le joaillier fut amené le lendemain; et ce brave homme croyant nous obliger, comme il le fit en effet, déclara aux voleurs qui nous étions véritablement. Les voleurs vinrent me demander pardon, et je crois' qu'& en usèrent de même envers le prince de Perse, qui était dans un autre endroit; ils me protestèrent, qu'ils n'auraient pas forcé la mcdson oii ils nous avaient trouvés, s'ils eussent su qu'elle appartenait au joaillier. Us nous prirent aussitôt, le prince de Perse, le joaillier et moi , et ils nous amenèrent jusqu'au bord du fleuve ; ils nous firent embarquer dans un bateau qui nous passa de ce côté : mais nous ne fumes pas plus tôt débarqués , qu'une brigade du guet à cheval vint à nous.
« Je pris le commandant à part, je me nommai , et lui dis que, le soir précédent, eà revenant dé dhez
une amie, les voleurs^ qui repassaient de leur côté,' m'avaient arrêtée et emmenée chez eux ; que je leur ayais dit qui j'étais , et qu'en me relâchant ils avaient fait la même grâce, à ma considération , aux deux personnes qu'il voyait , après que je les eus assurés, qu ils étaient de ma connaissance. Il mit aussitôt pied à terre pour me Êdre honneur ; et après qu'il m'eut témoigné la joie qu'il avait de pouvoir m'obliger en quelque chose, il fit venir deux bateaux, et me fit embarquer dans l'un avec deux de ses gens, que vous avez vus qui m'ont escortée jusqu'ici. Pour ce qui est du prince de Perse et du joaillier , il les renvoya dans l'autre, aussi avec deux de ses gens pour les accompagner et les conduire en sûreté jusque chez eux.
« J'espère, ajouta*t-elle, en finissant et en fondant en larmes, qu'il ne leur sera point arrivé de* mal d^uis notre séparation , et je ne doute pas que là douleur du prince ne soit égale à la mienne. Le joail^ lier , qui nous a obligés avec tant d'a£Fectîonv mérité d'être récomp^isé de la perte qu'il a faite pour l'amour de nous. Ne manquez pas , demain au matin , de prendre deux bourses de mille pièces d'or chacune , de les lui porter de ma part , et de lui demander des nouvelles du prince de Perse, j»
(c Quand ma bonne maîtresse eut achevé , je tâchai, sur le dernier ordre qu'elle venait de me donner, de m'inforoier des nouvelles du prince de Perse, de lui persuader de faire des efforts pour se vaincre ellemême , après le danger qu'elle venait d'essuyer , et dont elle n'aVait échappé que par un miracle. » Ne
92 LES MILLB £T UNE BTUITS,
me répliquez pas ^ reprit-^U^ , el Eûtes ce que je vous depaande. )»
a Je fus contrainte de me taire, et je suis venue pour lui obéir ; j'ai été chez vous ,011 je ne vous ai pas trouvé; et craignant de ne point vous rencontrer où l'on m'a dit que vous pouviez être , j'ai été sur le point d'aller chez le prince de Perse ; mais je n'ai osé le Ëdre. J'ai laissé les deux bourses en passant chez une personne de connaissance : attendez*moi ici , je ne mettrai pas de temps à les apporter..... »
CCXVIlf NUIT.
La confidente revint joindre le joaillier dans la mosquée où elle l'avait laissé; et en lui d<mnant les deux bourses ; « Prenez , dit - elle , et satisfaites vos amis; » « U y en a , reprit le joaillier , beaucoup audelà de ce qui est nécessaire ; mais je n'oserais refuser la graçe qu'une dame si généreuse veut bien faire à son serviteur. Je vous supplie de l'assurer que je con* serverai éternellement la mémoire de ses bontés. » Il convint avec la confidente qu'elle viendrait le trouver à la maison où elle l'avait vu la première fois, lors-> qu'elle aurait quelque chose à lui communiquer de la part de ÇhemselnUiar , et pour apprendre des nou^ velles du prince de Perse; après quoi ils se séparèrent.
Le joaillier retourna chi^z lui fort content , non* seulement de ce qu'il avait de quoi satis&ire ses amis
COKTES ARAB£p. qS
pleinement, mais de œ qu'il voyait même que personne ne savait à Baghdad que le prince de Perse et Ghemselnihar se fussent trouvés dans son autre maison lorsqu'elle avait été« pillée. Il est vrai qu'il avait déclaré la chose aux voleurs ; mais il' avait confiance en leur secret. Ils n'avaient pas d'ailleurs assez de commerce dans le monde pour craindre aucun datiger de leur coté quand ils l'eussent divulgué. Dès le lendemain matin il vit les amis qui l'avaient obligé , et il n'eut pas de peine à les contenter. Il eut même beaucoup d'argent de reste pour meubler fort proprement son autre maison, où il mit quelques «uns de ses domestiques pour l'habiter. C'est ainsi qu'il oublia le danger auquel il avait échappé; et sur le soir il se rendit chez le prince de Perse.
Les officiers du prince qui reçurent le joaillier , lui dirent t[u'il arrivait fort à propos ; que le prince, depuis qu'il ne l'avait vu y était dans un état qui faisait craindre pour sa vie , et qu'on ne pouvait tirer de lui une seule ^ parole. Us l'introduisirent dans sa chambre sans faire de bruit; il le trouva couché dans son lit, les yeux fermés, et dans un état qui lui fit compassion. U le salua en lui touchant la main , et il l'exhorta à prendre courage.
Le.prince«de Perse reconnut que le joaillier lui parlait. Il ouvrit les yeux , ou se peignait toute son affliction qui était, bien plus vive que celle qu'il avait éprouvée la première fois qu'il avait vu Chansebrîhar. Il lui prit et lui serra la main pour lui manquer son amitié , et lui dit , d'une voix faible, qu'il lui était bien
94 l'Es MILLE ET UNE NUITS,
obligé de la pekie qu'il prenait de venir voir un prince 'aujssi malheureux et aussi affligé qu'il l'était.
a Prince 9 reprit le joaillier, ne parlons pas, je vous en supplie , des obligations que vous pouvez m'avoir : je voudrais bien que les bons offices que' j'ai tâché de vous raidre, eussent eu un meilleur succès. Parlons plutôt de votre santé : dans Fétat oii je vous vois, je crains fort que vous ne vous laissiez abattre vousmême, et que vous ne preniez pas la nourriture qui vous est nécessaire. »
Les ^ns qiii étaient près du prince leur mattre '^ saisirent cette occasion pour dire au joaillier qu'ils avaient toutes les peîiies imaginables à l'obliger de recevoir les secours dont il avait besoin, et qu'il y avait long-temps qu'il n'avait rien pris. Gela: obligea le joaillier de supplier le prince dé souffirir- que ses gens lui apportassent de la nbtirriture cit d^eh prendre ; et il l'obtint après de grandes instances. ^ '^'
Après que Ij^ prince de Perse , par la p^suasion du joaillipr, eut mangé, plus. a!raplf ment qu'il n'avânt exkc^ve ù^^ il commanda à ses gens dé le laisser seul avec hii; et lorsqu'ils furent sortis : « Avec le nUalheu^ qui m'aQcable:, hii ditril,rj'ai:ùne douleur extrême' de la perte que vous avez aoufFerte. pour l'amour ^de mpi»il est juste que je ;s<mgeà ifouà en récompenser; mais, auparavant;, je Vous -prie dé ineidiifi si vous n'avez rien appris de. Chemsehûiiâr', depuis 'quej^i été coùtraiiit: d« me sé[làn^r d'avec eUei'i» '! ' > ' •
Le joarilUer , in$1aruit par la confidénie, lui raconta tout ce qu'il savait dé l!atTivée deChernsèUibarà ^o^f^
palais, de l'état où elle avait été d^uisee temps-là jusqu'au moment pu elle se trouva mieux' et où elle envoya la confidente pour s'informer de ses nouvelles.
Le prince de Perse ne. répondit au discours du joaillier que par des : spupirs et des larmes ; ensuite il fit un effort pour se lever, fit appeler ses ^ens, et alla en personne à son garde - meuble , qu'il se fit ouvrir : il y fit faire plusieurs ballots de riches meubles et d'argenterie , et douna ordre qu'on les portât chez le joaillier.
Le joaillier voulut se défendre d'accepter le présent que- le prince de Perse lui faisait ; mais, quoiiqu il lui représentât que Ghemselnihar lui avait déjà envoyé plus qu'il n'en avait besoin pour remplacer ce que ses amis avaient perdu, il voulut néanmoins être obéi. Le joaillier fut donc obligé de lui témoigner combien il était confus de sa libérs^lité , et il lui marqua qu'il ne pouvait assez l'^i remercier. Il voulait prendre congé; mais le prince le pria de rester, et ils s'entretinrent une boQuç partie de la nuit. .
Le lendemain matin , le joaillier vit enoore 'le prince avant de se reti|:>er ^ et le. prince . le fit asseoir près de son l^t. a Vous savez, lui di|-il, que l'on' a un but en toutes choses : le but d'un amant est de posséder ce qu'il aime sans obstacle ;^ s'il' perd une fois cette espérance, il est certain qu'il ne doit plus penser à vivre. Vous comprenez bien que c'est là la triste situation où je me trouve. En effets dans le temps que par deux fois je me crpis au comble de pies désirs, c'est alors que je suis arraché d'auprès de ce que
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j'aime, de la manière la plus cruelle. Après cela , il ne me reste plus qu'à songer à Ja mort : je me la serais déjà donnée, si ma religion ne me défendait d'être homicide de moi-même; mais il n'est pas besoin que je la prévienne : je sens bien que je ne l'attendrai pas long-temps. » Il se tut à ces paroles , ayec des gémissemens, des soupirs, des sanglots et des larmes qu'il laissa couler en abondance.
Le joaillier, qui ne savait pas d'autre moyen de le détourner de cette pensée de désespoir , qu'en lui rappellant Ghemselqihar,et qu'en lui donnant quelque ombre d'espérance , lui dit qu'il craignait que la confidente ne fut déjà venue , et qu'il était à propos qu'il ne perdît pas de temps à retourner chez lui. « Je vous laisse aller , lui dit le prince; mais si vous la voyez , je vous supplie de lui bien recommahder d'assurer Chemselnihar , que si je meurs bientôt , comn^e je m'y attends , je l'aimerai jusqu'au dernier soupir et jusque dans le tombeau. »
Le joaillier revint chez lui , et y demeufa dans l'espérance que la confidente viendrait. Elle arriva quelques heures après y mais toute en pleurs et dans un grand désordre. Le joaillier, alarmé , lui demanda avec ânpressement ce qu'elle avait.
c Chemselnihar , le prince de Perse , vous et moi , reprit la confidente, nous sommes tous, perdus. Écoutez la triste nouvelle que j'appris hier en entrant au palais, après vous avoir^ quitté : Chemselnihar avait fait châtier pour quelque faute une des deux esclaves que vous vîtes avec elle le jour du rendez-votis dans
votre autre maison. L'esclave outtée de ce mauvais traitement , a trouvé la porte du palais ouverte ; elle est sortie , et nous ne doutons pas qu'elle n*ait tout déclaré à un des eunuques de notre garde , qui lui a donné retraite. Ce n'est pas tout : Tautre esclave sa compagne a (îii aussi , et s'est réfugiée au palais du khalyfe, à qui nous avons sujet de croire qu'elle a tout révélé. En voici la raison : c'est qu'aujourd'hui le khalyfe vient d'envoyer prendre Cheroselnihar par une vingtaine d'eunuques qui l'ont menée à son palais. J'ai trouvé le moyen de me dérober et de venir vous donner avis de tout ceci. Je ne sais pas ce qui se sera passé , mais je n'en augure rien de bon. Quoi qu'il en soit, je vous conjure de bien garder I^ secret...»