CCXX' NUIT
Dis le lendemain de la mort du prince de Petse, \à joaillier profita du passagie d'une o^ravane assez tkoiiibreuse qui venait à Baghdad , où il. se rendit eti sérèté* Il ne fit que rentrer chez lui et diangerd'ha-^ bità.90R! arrivée 9 et se rendit à l'faôtel du prmce de V^rséy ou l'on fiit alarmé de ne pas voir le ptfinee àvee lui. Il pria qu'on avertît la mère du princer^ qu'il désik*ait lui parler, et Ton ne fut pas long -temps à l'introduire dans une salle ^ où elle était avec pllisieiirs dé /ses. femmes. <r Madame , lui dit le joaillier d'un air et d'un ton qui marquaient la fâcheuse nouvelle <|u'il avait à lui alinoncer, Dieu vous conserve et vous comble de ses bontés. Vous n'ignores pas que Dieu dispose de nous comme il lui plaît
CaiTTES ARABES. |o3
-La* jiame ne donna pas le temps au joaillier d'en dire davantage* « Ah , s'écria*t-elle j vous m'annoncez la mort de mon ^Is ! » Elle poussa en même temps des cris.effro^y^bles, qui ,4nêlés avec ceux des femmes 9 rénoivrei^retit les larmes du joaillier. Elle se tourmenta et s'afBigea loi»^-ten^ps avant qii'elle lui laissât reprendre ce qu'il avait à lui dtrp. Elle interrompit enfin ses pleurs et ses gemissemens,' et eile^le pria de con« tinuer et de ne lui rien cacher des circonstances d'une séparation !si tri^te^ Il fai satisfit; et quand il eut achevé, eUe tai djesnsiamia si/ le. prince son fils, dans les der-^ niers moméns de sa vie , ne lavait pas dhargé de quelque chose de particulier à. lui dire. Il lui assura qu'il n'avait pas^ eu un plus grand . regret que de mqurir éloigné d'dle ^ et que la seule chose qu'il avait souhaitée^ ébiit ^'dilè: voulut I)ien prendre lé s<râ.de'£Mre tranfpocteir^on <CDrps>à Baghdad. De» le lendemain ^ de grand -.matin ^ elle se mît ehchemin accoii^agnée de sesi femmes èfcdela plus .grande* parVie de ses esolavies. . > . !< '! '^
Qnand le joaffiîer qui avait été retenu. par :1a: liière d«i prince :de Pàrse^^ eut vu partir cette dame, il te^ tourna chez lin tdàt triste et les yeux: baissés-^ avec un /gvaeaà regret de la mort; d'iun i^rinee si accompli eH si 'aitnahle^,, à la: fleur ^e .son âge.
Comme il marchait recueilli* en lui-même^ 4ine femme ae présenta et i s'arrêta devant'.luLi.U leva les yeux, et vitque (fêtait lai. ocmfidente. de Chernselnihar^ quiétail. habiilée de .deuil et pleurait* Il renouvela ses pleurs à cette vue sai» cMitvrir la bouche pour lui
I04 l'Es MILLE ET UNE VITITS,
i parler, et il continua de marcher jusque chez lui , où la confidente le suivit et entra avec lui.
Ils s'assirent ; et le joaillier en prenant ta parole le premier , demanda à la confidente avec un grand soupir y si elle avait déjà appk^is la mort du prince de Perse , et si c était lui qu'dle pleurait* m Hélas non , $'ecria-t-elle ! Quoi, ce prince si charmant est mort! Il n'a pas vécu long -temps après sa chère Chemselnihar. Belles âmes, ajouta-t-elle, en quelque part que vous soyez, vous devez être contentes de pouvoir vous aimer désormais sans obstacle! Vos corps étaient un empêchement à vos souhaits, et le ciel vous en a délivrés pour vous unir! » '
Le joaillier qui ne savait rien de la mort de Chem«selnihar , et qui n'avait pas encore fait réflexion que la confidente qui lui parlait .était habillée de deuil , sentit redoid)Ier son affliction en apprenant cette nouvelle. « Chemselnihar est morte , s'écria-t-il ! » «c Elle est morte , reprit la confidente en pleurant , et c'est d'elle que je porte le deuil ! Les circonstances de sa mort sont singulières, et elles 'méritent qiie vous les sachiez ; mais avant que je vous en fesse le récit, je vous prie de me faire partde ceHes de la mort du prince de Perse , ^e je pleurerai toute- ma vie , avec celle de Chemselnihar ma chère et respectable maî* tresse.»
Le joaillier donna à la confidente la satis&ction qu'elle demandait ; et dès qu'il lui eut raconté le tout, jusqu'au départ de la mère du> prince de Perse qui venait de se mettre en chemin elle-même , pour faire
CONTES ARABES. lo5
apporter le corps du prince à Baghdad : « Vous n'avez pas oublié, lui dit*eUe, que je vous ai dit que le khalyfe avaiit fait venir Cbemselnihar à son palais; il était vrai , comme nous avions tout sujet de nous le persuàder^ue le khalyfe avait été ifnformé des amours de Chemselnihar et du prince de Perse , par les deux esclaves qu'il avait int^rogées toutes deux séparément Vous allez vous imaginer qu'il se mit en colère contre Chemselnihar , et qu'il donna de grandes marques de jalousie et de veiigeance prochaine contre le prince de Perse. Point du tout : il ne songea pas un moment au prince de Perse* Il plaignit seulement Qiemselnihar ; et il est à croire qu'il s'attribua à luimême ce qui est arrivé, sur la permission qu'il lui avait donnée d'aller librem^it par la ville sans être accom{&agnée d'eunuques. On n'en peut conjecturer autre chose, après la manière tout extraordinaire dont il en a usé avec elle, comme vous allez l'entendre.
« Le khalyfe la reçut avec un visage ouvert ; et quand il eut remarqué la tristesse dont elle était ac* câblée , qui cependant ne diminuait rien de sa beauté ( car elle parut devant lui sans aucune marque de surprise ni de frayeur ) : « Chemselnihar , lui dit - il avec une bonté digne de lui , je ne puis souffrir que vous paraissiez devant moi avec un air qui m'afflige infiniment. Vous savez avec quelle passion je vous ai toujours aimée : vous devez en être persuadée par toutes les marques que je vous en ai données. Je ne change pas , et je vous aime plus que jamais. Vous
avez des ennemis , et ces ennemis m'ont fait des rapports contre votre conduite ; mais tout ce qu'ils ont pu me dire, ne me fait pas la moindre impression. Quittez donc cette mélancolie, et disposez *- vous à m^ntretenir ce soir de quelque chose d'agréable e| de divertissant 9 comme à votre ordinaire, iv II lui -dit plusieurs autres choses très - obligeante», et il li^ fit entrer dans un appartement magnifique, près du sien, oit il la pria de l'attendre. »' *
« Ghemselnihar désolée fut très-sensible à tànl d^ témoignages^ de considération pour sa personne; mats plus elle connaissait combien elle avait; d'obbgatio&atf khaijfe, pltts^eUe était pénétrée de- la vive'douie»p d'ôtm éloignée peut;- être pour jamais du prince de Pei*se sans qui elle nç pouvait plus vivre. •
« Celte entrevue' du khalyfe et de Chemselnihai^ , coMinua la confidente , se passa petidant que j'étais vamie vous parler, et j'en ai appris les particularités de mes compagnes qui étaient présentes. Mai^ dès que je vous eus quitté , j'allai rejoindre Ghemselnihar, et je fus témoin de ce qui se passa le soir. Je la trouvai: dans l'appartement que j'ai dit; et comme elle je dtmta que je venais de chez vous, elle me fit appro- «iherV^et sans qlïe personne ^entendit i a Je vous<<^ttî» bien <^bligée, we dît-elle; du service que Vous venez: de-me rendre; je sens bien que ce sera le dernier*^ » Ellene m^'en dit pas davantage ; et je n'étais pas^ dâtir im^lieu à pouvoir lui dire quelque chose pour tâcher de- la consoler^ , ^ ,,
«clic khalyfe entrai k wtl> au son des instrumens)
GONTBS ARABES. IO7
que les femmes de Gberaselmhar touchaient, et Ton servit aussitôt la collation. Le khalyfe pritChemselnihar par la main , et la fit asseoir près de lui sur le sofa. Elle se fit une si grande violence pour lui complaire ^ que nous la vîmes expirer^ peu de momeus après. En effet, elle fut à peine assise, qu'elle se r^vers^ en arrière, lie khalyfe crut qu'elle q'était <|u!é^ vanouie^ et nous eûmes toutes la même pensée. Nous tâchâmes de la secourir; mais elle ne revint pas, et voilà de quelle manière nous la perdîmes.
. « Le khalyf0 Thonora de ses larmes qu'il nie put retenir) et avunt de se re^rer à s(Hi âf^rstement, i)or<donHia de casser tous les instrumens.; ce qui fut exécute. Je j*estai tout^ la nuit près du oorps; je le 1»vai et l'ensevelis moi'- même ,,eii le baignant de mes larmes; et le lendemain elle fiit .^t^pé^,, p^r ardre du khalyfe, dan«,un tombeau magnifique qU^ àvak défa fait bâtir dans le.Iieu qu'ellje avait eboîs eUe*^ méj9)e. Puisque vous dite^ , ajoutart-'elle, qu'on doit appott^r le corps du prince de Pei^ à Baghdad ., je Sui8;ré8iofaiie à laire en .sorte qu'on jl'appof te pour être wk dtias le Inêili^ Kmibeau. i> ....
Le joaillier fut fort surpris de .'Cette i^solutiori. 4^ laicotifidtsnte* « Vous n'y songea pas,:]ne{^t-il., jamais l6 khalyfe ne le spi^ririi,, » « Vqms croy^la^^osa impossible, repartit. la confidsnte;: elle ne l'est pafi); et vous en confviendr^ vous -^ môme, quand je .vouti mn^^i dit que l^e. khalyfe a 4(Mwé|Ia libepiFté à, («uteyi les esclaves de Chemselnihar , avec une pensiw à cba*? çune,; suffisante pour subsister, et qu'il m'a chargée
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du soin et de la garde de son tombeau , avec un revenu considérable pour l'entretenir et pour ma subsistance en particulier. D'ailleurs te kliatyfe , qui n'ignore pas les amours du prince de Perse et de Chemselnifaar , comme jjè vous l'ai dit , et qui ne s'en est pas scandalisé , n'en sera nullement fâché. » Le joaillier n'eut plus rien à dire : il pria seulement ta confidente de le mener à ce tombeau pour y &ire sa prière. Sa surprise fiit grande en y arrivant, quand il vit la foule du monde des deux sexes qui y accourait de tous les endroits de Baghdad. Il ne put en approcher que de loin ; et lorsqu'il eut £eiit sa prière : c Je ne trouve plus impossible , dit-il à la confidente en la rejoignant , d'exécuter ce que vous aviez si bien imaginé. Nous n'avons qu'à publier , vous et moi , ce que nous savons des amours de l'un et de l'autre , et particulièrement de la mort du prince de Perse, arrivée presque dans le même temps. Avant que son corps n'arrive , tout Baghdad concourra à d^nander qu'il ne soit pas séparé d'avec celui de Chemselnihar. » La chose réussit; et le jour que l'on sut que le corps devait arriver , une foule considérable alla au-devant à plus de vingt milles.
La confidente attendit à la porte de la ville où elle se présenta à la mère du prince , et la supplia au nom de toute la ville qui le souhaitait ardemment , de vouloir bien que les corps des deux amans qui n'avaient eu qu'un cœur jusqu'à leur mort, depuis qu'ils avaient commencé à s'aimer , n'eussent qu'un même tombeau. Elle y consentit ; et devant un peuple
innombrable de tous les rangs y le corps fut porté au tombeau de Chemselnifaar , et misa coté d'elle. Depuis ce temps - là , tous les habitans de Baghdad , et même les étrangers de tous les endroits du monde où il y a des Musulmans , n'ont cessé d'avoir une grande vénération pour ce tombeau , et d'y aller feiire leurs prières. »
« C'est là , Sire , dit ici Chehérazade , qui s'aperçut en même temps qu'il était jour, ce que j'avais à raconter à votre majesté des amours de la belle Chemselnihar , &vorite du khalyfe Haroun Ârrechyd et de l'aimable Âly Eb^ Becar , prince de Pei^se. »
Quand Dinarzade vit que la sulthane sa sœur avait cessé de parler , elle la remercia , le plus obligeamment du monde, du plaisir qu'elle lui avait fait par le récit d'une histoire si intéressante. Si le sulthan veut bien me souffrir encore jusqu'à demain , reprit Chehérazade , je vous raconterai celle du prince Camaralzaman (i), que vous trouverez beaucoup plus agréable. Elle se tut; et le sulthan qui ne put encore se résoudre à la faire mourir, consentit à l'écouter la nuit suivante.
(i) Caniar*al-»iii|an y signifie tittéralement la iune du temps , qu'il faudrait U'aduire par ia beauté du siècle.
CCXXr NUIT.
Le lendemain, avant le jour , dès que la suUhane Chehérâz%de fut éveillée par les soins de Dins^fzade , sa sœur, elle raconta au sulthan des Indes Thistoire de Camaralzaman, comme elle l'avait promisse! dit :
HISTOIRE
des amours de CAMARALZAMÀJr, prince DE l^'lLE^DES ENFANS DE KHAL^DAK, ET DE BADOUAE, PRINCESSE DE LA CHINE.
Sire, environ à vingt journées de navigation des cotes de Perse, il y a dans la vaste mer une île que l'on appelle l'île des Enfans de Khaledan. Cette $lè est divisée en plusieurs grandes provinces, toutei considérables par des villes florissantes et bien peuplées , qui forment un royaume très^puissant. Autrè«fois elle était gouvernée par un roi nommé Chahzàman (i ) , qui avait quatre femmes en mariage légitime, toutes quatre filles de rois, et soixante concubines. .tï^r»" Chahzaman s'estimait le monarque le plus heureux de toute la terre, par la tranquillité et la prospérité de son règne. Une seule chose troublait son bonheur : c'est qu'il était déjà avancé en âge , et qu'il
(i) Composé de deux mots persans, chah et zaman.
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CONTEE ARABES, llf
n'avait point d'enfans , quoiqu'il eût un si grand nombre de femmes. Il ne savait à quoi attribuer cette stérHité ; .et , dans son affliction^il regardait comme le plus grand malheur qui pût lui arriver , de mourir sans laisser après lui un successeur de te race. Il di^ simula long*temps le chagrin Cuisant qui le tourmen* tait, et il souffrait d'autant plus, qu'il se faisait violence pour ne pas laisser paraître sa tristessel II rompit enfin le silence; et un jour, après qu'il se fût plaint amèrement de sa disgrâce à scm gt*and vézyr, à qui il en parla en particulier , il lui d^nanda s^il ne savait pas quelque moyen d'y remédier.
«Si ce que votre majesté me demande, répondit ce sage ministre , dépendait des règles ordinaires é^ la sagesse humaine , elle aurait bientôt la satis&ctioii qu'elle souhaite si ardemment ; mais j'avoue que mon expérience et mes connaissances sont au-dessous de ce qu'elle me propose : il n'y a que Dieu seul à<<|ut l'on puisse recourir dans ces sortes de besoins; aw milieu de nos prospérités, qui font souvent que nous l'oublions , il se plaît à nous mortifier par quelque endroit, afin que nous songions à lui, que nous reconnaissions sa toute-puissance, et que nous lui demandions ce que nous ne devons attendre que de lui* Vous avez des sujets qui font une profession parti-* culière de l'honorer, de le servir et de vivre durement pour l'amour de lui : mon avis serait que votre majesté leur fît des aumônes, et les exhortât à joindre leurs prières aux vôtres. Peut-être que dans le grand nombre il s'en trouvera quelqu'un assez pur et assez
agréable à Dieu, pour obtenir qu'il exauce vos vœux. »
Le roi Ghahzaman approuva fort ce conseil , dont il remercia le grand vézyr. Il fit porter de riches aur mônes dans chaque communauté de ces gens consacrés à Dieu ; il fit même venir les supérieurs ; et , après qu'il les eut régalés d'un festin frugal , il leur déclara son intention , et les pria d'en avertir les dévots qui étaient sous leur obéissance.
Ghahzaman obtint du ciel ce qu'il désirait; et cela parut bientôt par la grossesse d'une de ses femmes, qui lui donna un fils au bout de neuf mois. En action de grâces , il envoya , aux communautés des musulmans dévots j de nouvelles aumônes dignes de sa grandeur et de sa puissance ; et l'on célébra la naissance du prince, non - seulement dans sa capitale, mais même dans toute l'étendue de ses états , par dés réjouissances publiques d'une semaine entière. On lui porta le prince dès qu'il fut né , et il lui trouva tant de beauté, qu'il lui donna le nom deCamaralzaman.
Le prince Camaralzauam fut élevé avec tous les soins imaginables ; et dès qu'il fut en âge , le sulthan Ghahzaman son père, lui donna un sage gouverneur et d'habiles précepteurs. Ges personnages distingués par leur capacité trouvèrent en lui un esprit aisé , docile et capable de recevoir toutes les instructions qu'ils voulurent lui donner , tant pour le règlement de ses mœurs que pour les connaissances qu'un prince devait avoir. Dans un âge plus avancé, il apprit de même tous ses exercices, et il s'en acquittait avec
CONTBS ARABES. Tl3
grâce et avec une adresse merveilleuse dont il jcbarmait tout le monde, et particulièrement le sulthan son père.
' Quand le prince eut atteint l'âge de quinze ans, le sulthsm , qui Faimait avec tendresse , et qui lui en donnait tous les jours de nouvelles marques , conçut le dessein de lyi en donner la plus éclatante, de descendre du trône , et de l'y établir lui - même. U en parla à son grand vézyr. « Je crains, lui dit-il , que mon fils ne perde, dans l'oisiveté de la jeunesse , nonseulement tous les avantages dont la nature Ta comblé , mais même ceux qu'il a acquis avec tant desuccès par la bonne éducation que j'ai tâché de lui donner. Comme je suis désormais dans un âge à songer à la retraite, je suis presque résolu à lui abandonner le gouvernement, et à passer le reste de mes jours avec la satisfaction de le voir régner. U y. a long -temps que je travaille , et j'ai besoin de repos. »
Le grand vézyr ne voulut pas représenter au sul* than toutes les. saisons qui auraient pu le dissuader d'exécuter sa résolution ; il entra au contraire dans son sentiment, oc Sire , répondit-il, le prince est en* core bien jeune', ce me semblé,: pour le charger de si bonne iieure d'un fardeau aussi pesant que celui de gouverner un état puissant Votre majesté craint qu'il ne se corrdmpe dans l'oisiveté , avec beaucoup déraison; n^ais,pour y remédier, ne jugerait- elle pas plus à propos de le niarier auparavant ? ÎJd nia-, riage attache 'et empêche qu'un jeune prince ne se dissipe. Avec cela, votre majesté lui donnerait entrée ///. 8
Il4 LES MII^IaE ST UVE NUITS,
dans ses conseils , oà il apprendrait peu à peu à soutenir dignement l'éclat et le poids de votre couronne , dont vous seriez à temps de vous dépouiller en aa faveur , lorsque vous l'en jugeriez capable par votre propre expérience. »
. Chahzaman trouva le conseil de son premier ministre fort raisonnable. Aussi fit -il appeler lé prinee Camaralzaraan dès qu'il l'eut congédié.
Jje prince, qui jusqu'alors avait toujcnirs vu le sul* than son père à de certaines heures réglées , ssma avoir besoin d'être appelé , fut un peu surpris de cet ordre. Au lieu de se présenter devant lui ^vec la liberté qui lui était ordinaire , il le salua avec un grand respect ^ et s'arrêta en sa présence les yeux baissés.
Le sulthan s'aperçut de la contrainte 4u prinee* « Abn fils, lui dit-il d'un air qui devait le rassurer , aavez^vous pour quelle raison je vous ai &it appeler ?« 4c Sire , répondit le prince avec modestie, il n'y a qu0 Dieu qui pénètre jusque dans les cœurs : je l'apprendrai de votre n^ajesté avec plaisir.» «Je l'ai fait poiar vous dise , reprit le sultban , que je veux vous marier. Que vous en semble ?»
Le prince Camaf alzaman entendit ces pasoles aveo un gran4 déplaisir. Elles le décono^tèrent:; la sueur lui en raoùtaift même au visage, et il ne savait que répondre* Après quelques marnent de ailenee^ il r&* pondit : ce Sire, je vous auppH^ de me pardonner si je parais interdit à la déclaration que. votre mi^eaté me fait ; je ne m'y attendais pas dans la grande jeu-» nesse où je suis. le ne s^is mène si je pourrai jwiaia
CONTES ARABES. ri5
me résoudre au lien du mariage, non - seulement à cause de rembarras que donnent les femmes, comme je b iK>mprend8 fort bien, mais même , après ce que j'ai lu diuis nos auteurs de leurs fourberies , de leurs méchancetés et de leurs perfidies. Peut-être ne seraije pas toujours dans ce sentiment. Je sens bien néanmoins qu'il me faut du temps avant de me déterminer à ce que votre majesté exige de moi. »
CCXXir NUIT.
La réponse du prince Camaralzàman affligea esctrèosement le sulthan son père. Ce motiàrque eut une véritable douleur de vint en lai une A grande répugnance pour le mariage* Il ne voulut pas néanmoins la traiter de désobéissance, ni user du pouvoir paternel ; il se oontwta de lui dire ; « Je ne veux pas vous contraindre ; je vpus donne le temps d'y penser 4t de considérer qu'un prince comme vous , destiné à gouverner un grand royaume , doit penser d'abord à se donner un successeur. En vous donnant œtte satis&ction , vous me la donnerez à mm - même qui suis bien aise de me voir revivre en vous et dans les enfans qui doivent sortir de vous. »
Chahzaman n'en dit pas davantage au prince Camaralzàman* Il lui donna entrée dans les conseils de ses états, et ne négligea rien pour le rendre heureux. Au bout d'un an , il le prit eti particulier. « Eh bien , mon fils, lui dit^l, vous étes-vous souvenu de faire
Il6 LES MILLE ET UNE WUJTS,
•réflexion sur le dessein que j'avais de vous marier dès Tannée passée ? Refuserez-vous encore de me donner la joie que j'attends de votre obéissance ; et voulezvous me laisser mourir sans me donner cette satisfaction ? »
Le prince parut moins déconcerté que la première fois , et il n hésita pas long-tanps à répondre en ces termes, avec fermeté : « Sire, dît- il , je n'ai pas manqué d'y penser avec attention ; mais après y avoir réfléchi mûrement , je me suis confirmé davantage dans la résolution de vivre sans m'engager dans le mariage. En effet , les maux infinis que les femmes ont causés -de tout temps dans l'univers, comme je l'ai appris dans nos histoires, et ce que j'entends dire chaque jour de leur maHce, sont des modis qui me persuadent de n'avoir de ma vie aucune liaison avec eUes. Ainsi , votre majesté me pardonnera si j'ose lui repré^ senter qu'il est inutile qu'^e me parle davantage de me marier. » Il en demeura là , et quitta le suhhan son père brusquement, sans attendre qu'il lui dît autre chose.
Tout autre monarque que le roi r.hahTam3in aurait eu de la peine à ne pas s'emporter, après la hardiesse avec laqueUe le prince son fils venait de lui parler ,.et à ne pas ¥&k faire repentir; mais il le diérissait ; et il voulait employer tontes les voies de douceur avant de le contraindre. U communiqua à son premier ministre le nouveau sujet de chagrin que Camaralzaman venait de lui donner. «J'ai suivi votre conseil, lui dit-il ; mais Camaralzaman est plus éloigné
CONTES ARABES. ÏI7
de se marier qu'il ne l'était la première ibis que je lui en parlai ; et il s'en est expliqué en des termes si hardis , que j'ai eu besoin de ma raison et de toute ma modération pour ne me pas mettre en colère contre lui. Les pères qui demandent des enfans avec autant d'ardeur que j'ai demandé celui-ci , sont autant d'insensés qui cherchent à se. priver eux-mêmes du repos dont il ne tient qu'à eux de jouir tranquillement. Dites -moi, je vous prie, par quels moyens je dois ramener un esprit si rebelle à mes volontés?»
« Sire, reprit le grand vézyjr , on vient à bout d'une infinité d'afiatres avec la patiaice ; peut - être que celle-ci n'est pas d'une nature à réussir par cette voie; mais votre majesté n'aura point à se reprocher d'avoir usé d'une trop grande précipitation, si elle juge à propos de donner une autre année au prince pour se consulter lui-même. Si. dans cet intervalle il rentre dans son devoir , eUe en aura une satisfifcction d'autant. plus grande, qu'elle n'aura employé que la bonté paternelle pour l'y obliger. Si au. contraire il persiste, dans son opiniâtreté^ alors quand l'aimée sera ^Lpirée^ il «me semble que votre majesté aura lieu de lui déclarer en plein conseil, qu'il est du bien de l'état qu'il se marie. Il n'est pas croyable qu'il vous manque de respect devant un corps célèbre que vous honorez: de votre' présence. » • ,
Le sulthan désirait si passionnément de voir le prince son fils marié , que les momens d'un si long délai lui paraissaient des annéeSr;.il eut bien.. dé la peine à se résoudre h attendre si long- temps. Il se
IlH LES MILLB £T UNE KUITS,
rendit néamnoins a«c raisons de son gnnd vétjr ^ qu'il ne poirrait désapprouver
CCXXIir NUIT.
Afrès que le grand Tezyr se fut retiré, le suhkan Chahaamaii aUa à l'appartement de la mère du prince Camaralzaman , à qui il y avait lot ig - temps qu'il avait témoigné Fardent désir qu'il avait de le marier. Quand il lut eut appris avec douleur ta manière dont il venait de le reposer une seconde fois^, et Tîn* dulgence qu'il voulait bien avoir encore poiir lui : ce Madame, ajouta* t-il, je sais qu'il a plus de omi* fiance en vous qu'en moi , que vous lui parlez , et qu'il vous écoute plus familièrement ; je' vous pvie de prendre le temps de lui en parler sériewâem^it , et et lui fittre bien comprendre que s'il persiste dans son^ opiniâtreté , il me contraindra à la fin d'en venir à des extrémités qui seraient très-pénibles pour moi , mais cpiile feraient repentir lui-même de m'avoir désobéi. 3»
Fatime , c'était ainsi que s'appekît la mère de Camaralzaman, témoigna au prince son fils, la première fois qu'elle le vit , qu'elle était informée du nouveau^ refus de se marier qu'il avait fait au sukhan soa père , et combien elle était fâchée qu'il lui eût donné im si grand sujet de colère. « Madame, reprit Camaralzaman , je vous supplie de ne pa& renouveler ma douleur sur cette affaire; je craindrai» trc^ , dans^ le dépit o» j'en sui», qu'il ne m'échappât quelque chose
CONTfiS ARABES. 1 19
contre le respect que je vous dois. j9 Fatime vit blen^ par cette réponse ^ que là plaie était trop récente, et ne lui en parla pas davantage pour cette fois.
Lotig-temps après , Fatime crut avoir tfo^vé Vùc* casion de lui parler aur le même sujet, avec plus d'es* pérance detre écoutée. « Mon fils, dit- elle, je votis prié y si oela ne vous fait pas de peine ^ de me dire quelles sont donc les raisons qui vous donnent une si grande aversion pour le mai4age. Si vous n'en avez pas d'autres que celle de là malice et de la méchanceté dès femmes , elle ne peut pas Être plus faible ni moins raisonnable. Je tië venl ptfs prendre la défense des méGbântèS ieuinves : il y etf a un trè&grandi nombre, j'en suis trè^ - persuadée; mais c'est mie injustice ded plus criantes de les taxer lotttes de Félre. Hé , mon fils, vous arf^tesc-von* à qtielqtfes-tmes dont parlent vos livides ^ ^d ont caàsé k la vérité de gran<Js âé* sordrésy et ifHé je ne vevbi pas excuser ? Mais, que ne fâ«tes-vott& a%témk>n à timt de mionarques , à tant de' sttlthmis et à tsmt d^atitres^ princes pariiculief â^* , dont ks tyrannies , les barbaries et les cruautés font faorteur à lire* dans les historr es* que j'ai tu^ conM^e vouB ? iPour une femme , vous trouverez mille de 6es tyrans ft de ces barbares. Et tes feMimes honnêtes et sages , mon fils ^ <pÀ ont le malheur d'être mai^réès à ces fiirieux , croyez - vous qu'elles soient fort beurenses? *
(c Madame y reprit Camaralsiamàn , je ne doute pas qu'il n'y ait u^ grand nombre de femmes sage^, vertueuses^ bolMies, dduces et de bonnes mœur^. Plût
laO LES MILLE ET ^iïNE NDITS,
à Dieu qu elles vous ressemblassent toutes ! Ce qui me révolte , c'est le choix douteux qu'un homme est obligé de faire pour se marier , ou plutôt qu'on ne lui laisse pas souvent la liberté de faire à sa volonté. Supposons que je me sois résolu à m'engager dans le mariage , comme le sulthan mon père le souhaite avec tant d'impatience, quelle femme me donnera-t-il? Une princesse apparemment, qu'il demandera à quelque prince de ses voisins , qui se fera un grand honneur de la lui envoyer. Belle ou laide , il fendra la prendre. Je veux qu'aucune autre princesse ne lui soit comparable en beauté. Qui peut assurer qu'elle aura l'esprit bien fait ; qu'elle sera complaisante , prévenante, douce, obligeante; que son entretien ne sera qu^ de choses solides, et non pas d'habillemens, d'ajustemens , d'ornemens, et de mille auti^es bagatelles qui doivent faire pitié à tout homme de bon sens; en un mot , qu'elle ne sera pas fière , hautaine , fâcheuse, méprjisante , et qu'elle n'épuisera pas tout un état par ses dépenses frivoles en habits , en pierreries , en bijoux ^ çn magnificence folle et mal entendue ? Comme vous le voyez, madame , voilà , sur un seul article, une infinité d'endroits par où je dois me dégoûter entièrement du mariage^ Que cette princesse enfin soit si parfaite et si accomplie, qu'elle soit irréprox^hable sur chacun de tous ces points, j'ai. un grand *nombre de raisons encore plus fortes , pour ne me pas désister de mon sentiment, non plus, que de. ma résolution. »
ce Quoi, mon fils, repartit Fatime, vous avez d'au-
très raisons après celles que vous venez de me dire ? Je prétendais cependant vous répondre, et vous fermer la bouche en un mot. » « Gela ne doit pas vous en empêcher , madame , répliqua le prince ; j'aurai peut-être de quoi répliquer à votre réponse. »
«Je voulais dire , mon fils , reprit alors Fatime , qu'il est aisé à un prince , quand il a eu le malheur d'avoir épousé une princesse telle que vous venez de la dépeindre , de la laisser et d'empêcher qu'elle ne ruine l'état. »
a Eh, madame, reprit le prince Camaralzaman, ne voyez'vous pas combien il est cruel pour un prince tfêtre contraint d'en venir* à cette extrémité? Ne vautil pas beaucoup mieux, pour sa gloire et pour son repos , qu'il ne s'y expose pas ? »
«Mais , mon fils, dit encore Fatime , de la manière que vous l'entendez , je comprends que vous voulez être le dernier des rois de votre race, qui ont régné si glorieusement dans les îles des enfans de Khaledan. »
« Madame , répondit le prince Camaralzaman , je ne souhaite pas de survivre au roi mon père. Quand je mourrais avant lui, il n'y aurait pas. lieu de s'en étonner, après tant d'exemples d'enfans qui meurent avant leurs pères. Mais il est toujours glorieux à une famille de rois de finir par un grand prince; je tâcherai de me rendre digne de mes ancêtres, et surtoiit du premier prince de ma race, »
Depuis ce temps -là, Fatime eut très -souvent de semblables entretiens avec le prince Camaralzaman, et elle essaya tous les moyens possibles pour vaincre
laa LES MILLS ET UKE ITUITS,
son aversion. Mais il éluda toutes les raisons qu'elle put lui apporter , par d'autres raisons auxquelles elle ne savait que répondre , et il demeuca inébranlable.
L'année s'écoula , et au grand regret du sulthac^ Chahzaman , le prince Camaralzaman ne donna pas la moindre marque d'avoir changé de sentiment. Un jour de conseil solennel enfin , que le premier vézyr , les autres vézyrs, les principaux officiers de la couronne , et les généraux d'armée étaient asseniblés^ le sulthan prit la parole , et dit au prince : «c Mon fils , il y a long-temps que je voas ai témoigné le vif désir que j'éprouverais de vous voir marié, et j'attendais de vous plus de complaisance pour un pare qui ne vous demandait rien que de raisonnable* Après une si longue résistance , qui pousse ma patience à bout , je vous marque la même chose en présence de mon con* seiL Ce n'est plus simplement pour ebli^p: un père que voi^ ne devriez paa avoir refusé : c'est que le' bien de mes états l'exige , et que tous ce$ seigneiir^ kf de* mandent avec moi. Déclarez - vous donc,, afin que selon votre réponse , je prenne les nliesures que je dois prendre. »
Le prince Camaralzaman ré|M>ndit avec tant d'emportement , que le solthan , justement irrité de la confusion qu'un fils lui donnait en plein conseil , s'écria : ce Quoi! fils dénaturé, vous avez finsolence de parler ainsi à votre père et à votre sultan ! »I1 le fit arrêter par les huissiers , et conduire à une tour ancienne , mais abandonnée depuis long - temps , où il fut enfermé, avec un lit, quelques livres et un seul esclave pour le servir.
COliTTES AKABBS. I â5
Camar^lzaman, content d'avoir la liberté de s!entretenir avec ses livres, regarda sa prison aveô assez d'indifférence. Sur lô soir , il se leva , il fit sa prière ; et après avoir )u quelque chapitre du Coran avec la même tranquillité que s'il e6t été dans son appartement au palais do sùlthan son père , il se coudia sans élMMlre la lampe qu'il laissa ptèê de son lit , et s'endormit.
Dans cette tom, il y avait un puits^ qui servait de retraite pendant le jour à une Ue nommée Maimoune, fiHe de Damriat, roi ou chef d'une légion de génies. Il était environ minuit, lorsque Maimoune &^étança légèrement au haut du puits pour all^r par le monde , selon sa coutume , où la curiosité la porterait. ERe fiit fort étonnée de voir de la himière dam» la chambre du prince Gamaralzaman. Elle j entra, et sans s'ar«> rêtep à l'esclave tfdi était couché à la porte, cïle s'approcha du lit, dont la magnificence rattn*a; et elle fut plus surprise qu^auparavant de vofrque quelq^^un y était couché.
Le prince Camaralzaman avait te visage à demi eaché sous la couverture. Maimoune ht leva uw peu , et elle vit le plos beau jeune homme qu'elle eût jamais vu en aucun endroit de ta: terre habitable qu'elle avait souvent parcourue. « Quel* éclat, dit-elle en elle-même, ou plutôt quel prodige de beauté ne doit-ce pas être, lorsque les yeux» que cachent des paupières si bien formées^, sont ouverts! Quel sujet peu&'il avoir donné pour être traité ^une lïianièref si indigne du haut rang dont il est î » Car elle avait
1^4 L^S MILLB £T UNE NUITS,
déjà appris de ses nouvelles , et elle se douta de l'aiFaire.
Maimoune ne pouvait se lasser d'admirer le prince Camaralzaman; mais enfin, après l'avoir baisé sur chaque joue et au milieu du front sans l'éveiller, elle remit la couverture comme elle était auparavant , et prit son vol dans l'air. Ck>mme elle se fut élevée bien haut vers la moyenne région, elle fut frappée d'un bruit d'ailes qui l'obligea de voler du même côté. En approchant , elle connut que c'était un génie qui faisait ce bruit, mais un génie de ceux qui sont re* belles à Dieu ; car pour Maimpune , elle était de ceux que le grand Salomon contraignit de reconnaître depuis ce temps-là.
Le génie , qui se nommait Danhacb , et qui était fils de Ghamhourach ,. recoonut aussi Maimoune , mais avec une grande firayeur. En effet , il savait qu'elle avait une grande supériorité sur lui par sa soumission à Dieu. U aurait bien voulu éviter sa rencontre; mais il se trouva si près d'elle, qu'il fallait se battre ou céder.
Danhac prévint Maimoune : « Brave Maimoune, lui dit -il d'un ton de suppliant, jurez -moi par le grand nom de Dieu que vous ne me ferez pas de mal , et je vous promets de mon côté de ne vous en pas faire, i»
« Maudit génie , reprit Maimoune , quel mal peux*^ tu me faire ? Je ne te crains pas. Je veux bien t'accorder cette grâce, et je te fais le serment que ta me demandes. Dis -moi présentement d'où tu viens, ce
que tu as vu, ce que tu as' fait cette nuit? » a Belle* dame , répondit Danhach , vous me rencontrez à propos pour entendre quelque cbese dé Qia:*veilleux.»
CCXXIV" NUIT.
c< Puisque vous le souiiaitez, je vous dirai que je viens des extrémités. de la Chine, où elles regardent les dernières îles de cet.hémisphàre.«...*« Mais, char*mante Maimoune, dit, ici Danhach^ qui tremblait de peur à la présence de cette fée, et qui avait de la peine à parler, vous me promettez au moins de me pardonner et de me laisser aller librement quand j'aurai satis&it à vos demandes. »
«r Boursub, poursuis, maudit, reprit Maîmoune , et ne crains rien» Crois -^ tu que je sois une perfide oomme toi, et qUe.je ,sois capable de nianc[uer au grand serment que je t ai fait ? Prends bien garde seulement de, ne. me rien dire qui ne soit vrai: autrement jeté couperai les ailes, et te traiterai ccmme Ui le mérites, t» .
Danhach un peu rassuré par ces paroles de Mai* mpune; << Ma chère dame, reprit- il , je ne vous dirai rien que de très -vrai : ayez seulement la bonté de m'écouter^ Le. pays de la Chine d'oii je viens, est un des. plus grands et des plus puissans royaumes de la, terre, d'où dépaiident les dernières îles de cethéniis^ phèré dont je vous ai déjà parlé. Le roi d'aujourd'hui s'appelle Gaïour, et ce roi a une fille unique, la plus
JfJLÔ LES MILLE ET VVE WUITS,
belle qu'on ait jamais vue dans l'univers , depuis que le monde est monde. Ni vous , ni moi , ni les génies de votre pai*ti ni du miçn^ ni tous les hommes ensemble , nous n'avons pas de termes propres , d'expressions assez vives, ou d'éloquence suffisante pour en faire un portrait qui approche de ce qu'elle est ^n effet. Elle a des cheveux bruns d'une si grande longueur , qu'ils lui descendent beaucoup plus bas que les pieds , et ils sont en si grande abondance , qu'ils ne ressemblent pas mal à une de ces belles grappes de raisin dont les grains sont d'une grosseur •extraordinaire « lorsqu'elle les a accommodés en boucles sur sa tête. Au-dessous de ses cheveux , elle a le front aussi uni que le miroir le mieux poli , et d'une forme admirable; les yeux noirs à fleur de tête, bril* lans et pleins de feu ; le nez , ni trop long ni trop court ; la bouche petite et vermeille ; les dents sont comme deux files de perles , qui surpassent les plus belles en blancheur; et quand elle remue la langue pour par- 1er , elle rend une voix douce et agréable , et elle s'ex* prime par des paroles qui marquent la vivacité de son esprit ; le plus bel albâtre n'est pas plus blanc que sa gorge. De cette faible ébauche enfip , vous, jugiez aisément qu'il n'y a pas de beauté plus parfaite au monde.
(c Qui ne connaîtrait pas bien le r6i , père de cette princesse , jugerait aux marques de tendresse paternelle qu'il lui a données , qu'il en est amour&u x. Jamais amant n'a fait pour la maîtresse la plus chérie, ce qu'on lui a vu fiiire pour elle. En effet , la jalpusie
OOKTBS ARABES. 1^7
la plus violente n*a jamais fait imaginer ce que le soin de la rendre inaccessible à tout autre qu'à celui qui doit Tépouser, lui a fait inventer et exécuter. Afin qu'elle n'eût pas à s'ennuyer dans la retraite qu'il avait résolu qu'elle gardât, il lui a fkit bâtir sept palais y tels qu'on n'a jamais rien vu ni entendu de pareil.
a Le premier palais est de cristal de roche , le se* eond de bronze,. le troisième de fin acier, le quatrième d'une autre sorte de bronze plus précieux que te premier et que Tacier , le cinquième de pierre de toucbe, le sixième d^argent, et le septième d'or massif. Il les a meublés d^une somptuosité inouie, chacun d'une manière proportionnée à la manière dont ils sont bâtis. Il n^a pas oublié dans les jardins qui les accompagnent, les parterres de gazon ou émaillés de fleurs , les pièces éfeaUf les jets d*eati , les canaux ^ les cascades , les bosquets plantés d'arbres h perte de vue, où le soleil ne pénètre jamais, le tout d'une ordonnance différente en chaque jardin.
<€ Sur la renommée de la beauté incomparable de la princesse, les rois voisins- les plus puissans envoyèrent d'abord la demander en mariage par des ambassades solennelles. Le roi de la Chine les reçut toutes avec le même accueil ; mais comme il ne voulait marier la princesse que de son consentement , et que la princesse n'agréait aucun des partis qu'on lui proposait , si les ambassaddurs se retiraient peu satisfaits, quant au sujet de leur ambassade, ils partaient au moins très - contens des civilités et des honneurs qu'ils avaient reçus.
ia8 LES MILLE ET UNP NUITS,
a Sire , disait la princesse au roi de la Chine , voua voulez me marier , et vous croyez par-«là me faire un grand plaisir. J'en suis persuadée , et je vous en suis très-obligée. Mais où pourrais-je trouver ailleurs que près de votre majesté, des palais si superbes et des jardins si délicieux? J'ajoute que sou^ votre bon plaisir je ne suis contrainte .en, rien , et qu'on me rend les mêmes honneurs qu'à votre propre personne. Ce sont des avantages que je ne trouverai^ en aucun lautre jendroit du monde, à quelque époux que je voulusse me, donner. Les.pa^is veulent toujours être lesipaijLres , et je ne. suis pas d'humeur à .me laisser comiiiandeir. ». . . '.
,, « Après plusieurs an^bassades:, il en arriva une de la. p^t d'un roi plus r^he et plus puissant que tou^ ceux. qui, s'étaient présentés. Le roi de la Chine en parla à la princesse s^ fille y et lui exagéra combien il lui serait avantageux de l'accepter pour époux, I^ princesse le supplia <le. vouloir l'en dispenser, et lui apporta les mêmes raisons qu'auparavant. Il la pressa ; niais, au lieu de se rendre , la princesse perdit, le, .respect qu'elle devait au roi son père. « Sire, lui dit-elle en colère^. ne me parlez, plus de ce mariage, ni d'aucun autre; sinon je;, m'enfoncerai le poignard dans le sein, et me délivrerai de vos importunités. »
« Le roi de la Chine, indigné contre la princesse, lui repartit : « Ma fille, vous êtes une folle, et je vous traiterai en folle. » £n effet, il la fit renfermer dans un, seul appartement d'un de ses palais, et ne lui donna que dix vieilles femmes pour lui tenir coin;
COKTES ARABES. 1^9
pagnie et la servir, dont la principale était 8a nourrice. Ensuite , afin que les rois voisins qui lui avaient envoyé des ambassades , ne songeassent plus à elle , il leur dépécha des envoyés pour leur annoncer Téloignement oii elle était pour le mariage. £t conune il ne douta pas qu'elle ne fût véritablement fblkf ^ il ^ chargea les mêmes envoyés de faire savoir dans chaque cour, que s'il y avait quelque médecin assez habile pour la guérir , il n'avait qu'à venir , et qu'il la lui donnerait pour femme en récompense.
« Belle Maimoilne , poursuivit Danhach , les choses sont en cet état, et je ne manque pas d'aller régulièrement chaque jour contempler cette beauté incomparable, à qui je serais bien fâché d'avoir fait le moindre mal , nonobstant ma malice naturelle. Yeilez la voir, je vous en conjure : elle en vaut la peine. Quand vous aurez connu par vous - même que je ne suis pas un menteuf, je suis persuadé que vous m'aurez quelque obligation de. vous avoir fait voir une princesse qui n'a pas d'égale en beauté. Je suis prêt à vous servir de guide, voas n'avez qu'à oonSmander. »
Au lieu de répondre à Danhach , Maimoune fit de grands éclats de rire qui durèrent long - temps ; et Danhach , qui ne savait à quoi en attribuer la cause, demeura dans un grand étonnement. Quand elle eut bien ri à plusieurs reprises : (c Bon , bon , lut dit-elle , tu veux m'en faire accroire ! Je. croyais que tu allais me parier de quelque chose de surprenait et d'extraordinaire, et tu me parles d'une chassieuse !'£h^ fi ! que dirais-tu donc, maudit, si tu avais vu comme
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l3o LES MILLE ET UNE TTUITS,
moi le beau prince que je viens de voir en ce moment, et que j'aime autant qu'il le mérite? Vraiment c'est bien autre chose ; tu en deviendrais fou. »
a Agréable Maimoune , reprit Danhach , oserais-je vous demander qui peut être ce prince dont vous me parlez ?» « Sache , lui dit Maimoune , qu'il lui est arrivé à peu près la même chose qu'à la princesse dont tu viens de m'entretenir. Le roi son père voulait le marier à toute force : après de longues et de grandes importunitès, il a déclaré franc et net qu'il n'en ferait rien; c'est la cause pour laquelle, à l'heure où je te parle, il est en prison dans une vieille tour oîi je fais ma, demeure, et oii je viens de l'admirer. »
(c Je ne veux pas absolument vous contredire , repartit Danhach; mais, ma belle dame, vous me permettrez bien , jusqu'à ce que j'aie vu votre prince , de croire qu'aucun mortel ni mortelle n'approche pas de la beauté de ma princesse. » « Taiç-toi, maudit , répliqua Maimoune ; je te dis encore une fois que cela ne peut pas être. » «Je ne veux pas m'opiniâtrer contre vous, ajouta Danhach; le moyen de vous convaincre si je dis vrai ou faux , c'est d'accepter la proposition que je vous ai faite de venir voir ma princesse, et de me montrer ensuite votre prince. »
c( Il n'est pas besoin que je prenne cette peine, reprit encore Maimoune : il y a un autre moyen de nous satisfaire l'un et l'autre. C'est d'apporter ta princesse , et de la mettre à côté de mon prince sur son lit. De la sorte, il nous sera aisé, à moi et toi, de les comparer ensemble, et de vider notre procès. »
CONTES ARAB/:S. ]3j
Danhach consentit à ce que la fée souhaitait, et il voulait retourner à la Chine sur-le-champ. Maimoune l'arrêta : « Attends, lui dit-elle, viens que je te< montre auparavant la tour où tu dois apporter ta princesse. » Ils volèrent ensemble jusqu'à la tour, et quand Maimoune l'eut montrée à Danhach : « Va prendi^eta princesse,: lui dit-elle, et fais vite, tu me trouveras ici. Mais écoute : j'entends au moins que tu me paieras une gageure, si mon prince se trouve plus beau que ta princesse; et je veux bien aussi t'en payer une, si ta princesse est plus belle. »
CCXXV NUIT.
Danhach s'éloigna de la fée , se rendit à la Chine , et revint avec une diligence incroyable, chargé de la beHe* princesse endormie. Maimoune la reçut et l'introduisit dans la chambre du prince Camaralzaman , oii ils la posèrent ensemble sur le lit à côté de lui.
Quand le prince et la princesse furent ainsi à coté Tun de l'autre, il y eut une grande contesta,tiQn sur la préférence de leur beauté , entre le génie et la fée. Us furent quelque temps à les admirer et à les comparer ensemble sans parler^ Danhach .rompit le silence : a Vous le voyez, dit-il à Maimoune, et je vous l'avais bien dit que ma princesse était plus belle que votre prince. En doutez«vous présentement? »
« Coitiment, si j'en doute, reprit Maimoune? Oui vraiment j'en doute. Il faut que tu sois aveugle , pour
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dame d'une si grande beauté. U leva la tête, et s'appuya du coude pour la mieux considérer. La grande jeunesse de la princesse , et sa beauté incomparable , Tembrasèrent en un instant d'un feu auquel il n'avait pas encore été sensible, et dont il s'était, gardé jusqu'alors avec tant d'aversion.
L'amour s'empara de son cœur de la manière la plus vive, et il ne put s'empêcber de s'écrier : a Quelle beauté! Quels charmes! Mon cœur! Mon ame! »£t en disant ces paroles, il la baisa au firent, aux deux joues et à la bouche avec si peu de précaution, qu'elle se fut éveillée si* elle n'eût dormi plus fi>rt qu'à l'ordinaire par l'enchantement de Danhach.
te Quoi , ma belle dame , dit le prince , vous ne vous éveillez pas à ces marques d'amour du prince Gamaralzaman ! Qui que vous soyez , il n'est pas indigne du votre. » Il allait l'éveiller tout de bon; mais il se retint tout à coup, a Ne serait-ce pas, dit-il en luimême , celle que le sultfaan mon père voulait me donner en mariage? Il a eu grand tort de ne me la pas Élire voir plus tôt Je ne l'aurais pas oflfensé par ma désobéissance et par mon emportement si public contre lui, et il se fât épargné à lui-même la confusion que je lui ai donnée. » Le prince Camaralzaman se re-penfit sincèrement de la faute qu'il avait commise, et il fut encore sur le point d'éveiller la princesse de la Chine. « Peut-être aussi, dit-il en se reprenant, que le sulthan mon père veut me surprendre : sans doute qu'il a envoyé cette jeune dame pour, éprouver si j'ai véritablement autant d'aversion pour le ma-
parait plus beau du jeune homme ou de la jeune dame ? »
Cachcach regarda le prince et la princesse avec des marques d'une surprise et d'une admiration extraordinaires. Après qu'il les eut bien considéré» sans pouvoir se déterminer : « Madame^ dit-il à Maimoune^ je vous avoue que je vous tromperais et que je me trahii^is raoî^^même, si je vous disais que je trouve Ttin plus beau que l'autre. Phis je les examine , et plus il me semble que chacSuti possède au souverain degré la bciaùîe qu'ils ont en partage, autant que je puis m'y connaître ^ et l'un n'a pas le inoindre défaut par où l'on puisâe dire qu il cède à l'autre* Si l'un ou l'autre en a quelqu'un ^ il n'y a , selon mon avis t qu'un moyen pour en être éclairci. C'est de les éveiller l'un après Faotre^ et que vous conveniez que celui qui témoignera plu» d'amour par %da ardeur, par son empresîenl^t^ et même par son emporietncnt pour l'autre, aura moins de beauté en quelque chose* v
lé CGmseil de Cacfacaeh plut à Maimoune et à DaidisEch. Maimoune se dhangea en piloe^ et sauta au cou de Camaralzaman^ Elle le piqua si vivement qu'il s^éveîUa^ et y porta la main ; mais il ne prit rien, Maimoune avait été prompte à faire Un sauf en arrière, et à reprendre sa forme Ordinaire, invisible néanmoins coinrme les deux génies , pour être téifioin de ce qu'il allait faire^
£n retirant Ist main, le prince la laiasa tomber isur celte de la princesse de la Cbine^ Il ouvrit lesyenx, et il fut très -^ surpris de voir couchée près de lui une
j36 les millc et une huits,
fût éveillé, si dans le moment Maimounâ fi'eût aug« mente son sommeil , en augmentant son enchantement. EHe Tagita de même à plusieurs reprises ; et comme elle vit qu'il ne s'éveillait pas : a Eh quoi , re-* prifyélle, que vous est^il arrivé? Quelque rival jaloux de votre bonheur 'et du mien, aurait-il eu recours à la magie, et vous aurait -il jeté dans cet assoupissement insurmontable , lorsque vous devea ^e plus éveillé que jamais ? « Ella lui prit la main ; en la baisant teiidrement , elle s'aperçut de la bague qu'il avait au doigt. EHq la trouva si semblable à la sienne , qu'elle fut containcue que c'était elle-même , quand elle eut vu qu'elle en avait une autre* Elle, ne comprit paa eouoment cet échange s'était fait ; mais elle ne dout» pas que ce ne fût la marque certaine de leur mariage. Lassée de la peine inutile qu'elle avait prise pour l'éveiHer; et assurée, comme elle le pensait, qu'il ne lui échapperait pas : « Puisque je ne puis venir 3k bout de vous éveiller, dit^elle, je ne m'opiniâtre pas da<vantage à interrompre votre sonuneil : à nous revoir.si Après lui avoir donné un baiser à la joue en prononçant ces denftièfes paroles, ell^ se recoucha et mit, tfès-peti de temps à se rendormir.
Quand Maimouné vit qu'elle pouvait parler sans* cpaindre que la princesse de la Chine se révseilUt : « Hé .bien , maudit, dît- elle à Danhach , as - tu vu ? £s-4u convaincu que ta princesse est moins belle que mon prince? Va, je veux bien te faire grâce de la ga** genre que tu me dois. Une autre fois crois-mot quand je t'aurai assuré quelque ^hose. » En se toiutiont du
GOHTES ARABË&. 1 37
coté de Cactieach : « Pour vous , ajouta - 1 «• elle , je eus remercie. Prenez la princesse avec Danhach,et remportez - la ensemble dans son lit, où il vous mènera. » Danhadi et Cachcach exéoutèrent Tordre de Ataimoune^y et Maîmoune se relira dans son pnits;...
CCXXVr NUIT.
Le prince Camaralzaman , en s'éveillant le kendemain natis, regarda à c6té de lui, si la dame qu'il avait vue fat même nuit^ y était encore. Quand il vil ({u'elle n'y éCaîl plus : ci Je I avais bien pensé , iKt - il en Itti-inéaie ^ que c'était une sarprise que le rot mon père voulait me faire : je me sais bon gré de m'en être gardé. j> U éveilla l'esclave qui dormait enfjore, et le pressa de venir l'habiller sans lui parler de rien. L'esclave lui apporta le bassin et l'eau; il se leva, et après avoir fiût sa prière , il prit un Hvre , et lut quel* que tenps.
Après ses exercices ordinaiiM , Camaralaaman ap« pela l'esclave t « Viens fa y lui di^il , et ae niens pas^ Dis - moi comment est venue la dame qui a coudié cette nuit avec moi , et qui Ta amenée ? v
« Prince , répondit l'esdave avee un grand étonncttcnt , de quelle dame entendez-vous parler ? n c De celle , te dis - je ^ reprit le prince , qui est venue , ou qu'on a amenée ici estté nuit, el qui a coudsé avec moi.» a Prince, repartit l'esdave, je vous jure que
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je n'en sais rien. Par où cette dame serait - elle venue , puisque je coudie à la porte ? »
<c Tu es un menteur , maraut , répliqua le prinoe ; et tu es d'intelligence pour m'affliger davantage et me faire enrager, d £n disant ces. mots , il lui appliqua un soufflet, dont il le jeta par terre; et après l'avoir foulé long-temps sous les pieds , il le lia au-dessous des épaules avec la corde du puits , le descendit dedans et le plongea plusieurs fois dans l'eau par-dessus la tête : ce Je te noierai ^ s'écria-t-il, si tu ne me dis promptepient qui est la dame, et qui l'a amenée.»
L'esclave furieusement .embarrassé , moitié dmis l'eau, moitié dehors, dit en lui*mème : « Sans doute que le prinùe a perdu l'esprit de douleur , et je ne puis échapper que par un mensonge. Prinoe, dit -il d'un ton de suppliant, donnez^moi la vie., je vous .en conJv« : je prometo de vous .£re la chose comine elle est »
Le prince retira l'esclave , et le pressa .de ' parler. Dès qu'il fut hors du puits : « Prince, lui dit l'eselave en tremblant , vous voyez bien que je ne . puis vous satisfeire dans Fétat oii je suis ; donnez-moi le tei!nps d'aller changer d'habit auparavanté » (x Je te ^acoorde^ reprit le prinoe; mais fais vite 9 et .prends bien garde de ne me pas cacher la vérité. » . ^
L'esclave sortit ; et après avoir fermé la porte sur le prince, il courut au palais ; dans l'état où il était. Le roi s'y entretenait avec son premier vézyr, et se plaignait à lui de la mauvaise nuit qu il avait passée au sujet de la désobéissance et de l'emportement si
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criminel du prince son fik , en s'opposant à sa yolonté. • •
Ce ministre tâchait de le consoler , et de lui faire comprendre que le prince lui-même lui avait donné lieu de le réduire, ce Sire , lui disait-il ^ votre majesté ne doit pas se repentir de Tavoir fait arrêter. Pourvu qu'elle ait la patience de le laisser quelque temps dans sa prison, elle doit se persuader qu'il. abandonnera cette fougue de jeunesse , et qu'enfin il se. soumettra à tout ce qu'elle exigera de lui. »
Le grand vézyr achevait ces derniers mot», lorsque l'esclave se présenta au roi ChahsBamïtn.' « Sire , lui dit-il , je suis bien (&dié de venir annoncer à votre ma* jesté une nouvelle qu'elle ne peut écouter qu'avec un grand déplaisir. Ce que le prince raconte d'une dame qui a couché cette nuit avec lui ,et l'état oh il tn'a mis , comme votre majesté le peut voir, ne font que ifop connaître qu'il n'est plus dans son bon sessl » 11 fit ensuite le détail de tout ce cpie le prince Gapnaralzaman avait dit , et de la manière dont il l'avait traité ,«en des termes qui rendirent son discours plus Vraisemblable.
Le roi qui ne s'attendait pas à ce nouveau sujet d'affliction: <c Voici, dit -41 à son premier ministre , un incident des plus fâcheux , bien différent de l'espérance que vous me donniez tout à l'heure. A\hz. , ne perdez paâ de temps : voyez vous - même ce que c'est, et venez m'en informer. » ^
Le grand vézyr obéit sur-lechamp, et en entràttt daiïs la chambre du prince , il le trouva assis et fort tranquille, avec un livre à la main, qu'il lisait. Il le
l4o LES MII«L£ BT UVE ITUITS,
saltia , et après qa'il se fut iissîs près de hii : « Je veux, un grand mal à votre esclave, lui dit-il, d'être venu effirayer le roi votre père ^ par k. nouvelle cp'il viten de loi apporter. »
<:c Quelle est cette nouvelle ^ reprit le prince , qui petit lui avoir donné tant de frayeur ? JTat un sujet bien plus grand de me plaindre de mon esdave. »
« Frincé , repartit te Tezyr^ à Dieu ne plaise que ce qu'il a rapporté de vont soit véritable^ Le bon état où je vous vois, et où je prie Dian qif il Vous toa* aewe^* me £nt oomiaîfcre qu-il kiTea est rien» » « Peutêtre, répliqua te prince , qufil ne i'ett pas bien fidt Mtendre. Puisque vou^s êtes venu^ je suu bien aise de demander à une personne eomn^e vous qui devez en savoir quelque chose^ où est la damé ^i a couché cette nuit avec moL »
Le grand tézyr demeura comme hors delui^némey à- cette demande. <c Prince ^ répoiidk«'il ^ ne soyiez pas surpris de Fétonnement que je fiiis paraftre sur ee que vous me demandes^ Serait-il possttile, je ne dis pas qu'ufie danNS y mais qu'aucun homme au monde eut pésiétné de mnt jusqu'en ce Heu ^ ^ù Fou ne peot entrer que par la porte ^et qu'en marchant sur le ventre de votre esclave? De grâce rappelés votre mémoire, et vous trouverez que vous avez eu un songe qui vous a laissé cette forte impression.
(c Je ne m'arrête pas à votre discours , reprit le peinee d'un ton phis haut ; je veux savoir absokiment qu'est devenue cette dame; et je suis ici datts on. lieu où je saurai me Ëdre obéir, n
C09TES ARABES. l4f
A ces paroles jénergîques , le grand vézyr fat dans un embarras qu'on ne peut ec^primer i et il songea au moyen de s'en tirer le mieux qu'il lui serait possible. U prit 1« pi^nce par la douceur , et il lui demanda dans les tenues les plus humble9. et les plus ménagés , si lui-mdme il avait vu cette d^me ?
<K Oui 9 otii 9 repartit le prince , j# l'ai vue , et je me suis fort bienaper^ que vous l'avez aposlée pour me tenter. £lle a fort bien joua le rôle que vous lui avez prescrit ^ de ne pas dira un mot, da fiiire la dor* meuse, et de se retirer dès qua je sarai$ rendprmî* Vous la savez sans doute, et <dle n'aura pas manqua de vous en faire le récit. »
K Prince , répliqua la grand vézyr , je vous jura qu'il n'est rien de tout ce que je viens d'entendre da votre bouche , at que le roi votre père et moi nous ne vous avons pas envoyé la dame dont vous parlez : nous n'en avons pas même eu la pen^. Permettezmoi de vous dire encore une fois , que vous n'avez vu c^tte dame qu'en songe* w
« Vous venez donc pour vou» moquer aussi de moi j répliqua encore le prince en colère , et pour me dire en &oe que ce que je vou$ dis est un songe* » U le prit aussitôt par h barbe , et il le chargea de coups aussi loog-'temps que ses forces le lui permirent.
Le pauvre grand vézyr essuya patiemment toute la colère du prince CamarallEaman. « Ma voilà , ditil eii lui-même , dans le n^éme cas que l'esclave : trpp heureux si je puis échapper comme lui d'un si grand danger ! » Au milieu des coups dont le prince le char-
14^ LES MILLE ET UKS MUITS,
geait encore : «Prince, s'ëcria-t-il, je tous supplie de me donn«* un moment d'audience, i» Le prince , las de frapper , le laissa parler.
« Je vous avoue , prince , dit alors le grand vézyr en dissimulant , qu'il est quelque chose de ce que vous croyez. Mais vous n'ignorez pas la nécessite où est un ministre d'exécuter les ordres du roi son maître. Si vous avez la bonté de me le permettre , je suis prêt à aller lui dire de votre part ce que vous m'ordonnei^. » « Je vous le permets , lui dit le prince : allez , et dites - lui que je veux épouser la dame qu'il m'a* envoyée ou amenée, et qui a couché c^tenuit avec moi. Faites promptement , et apportez - moi la réponse. » Le grand vézyr fit une profonde révérence en le quittant , et il ne se crut délivré que quand il Ait hors de la tour , et qu'il eut refermé la porte' sur le prince.
Le grand vézyr se présenta devant le roi Chahzaman avec une tristesse qui l'affligea d'abord. « £h bien ! lui demanda ce monarque , en quel état avezvous trouvé mon fils? »« Sire, répondit ce ministre, ce que l'esclave a rapporté à votre majesté n'est cpie trop vrai. i> II lui fit le récit de l'entretien qu'il avait eu avec Camaralzaman, de l'emportement de ce prince, dès qu'il eut entrepris de lui représenter qu'il n'était pas possible que la dame dont il parlait eût couché avec lui ; du mauvais traitement qu'il avait reçu de lui , et de l'adresse dont il s'était servi pour échapper de ses mains.
Ghahzaman d'autant plus mortifié qu'il aimait tou-
jours le grince avec tendresse, voulut s'éclaircir de la vérité par lui - même ; il alla le voir à la tour , et mena le grand vézyr avec hii
CCXXVir NUIT.
Le prince Gamaralzaman. reçut le? roi son père, avec un- grand respect , dans la tour où il était en prison. Le roi s'assit ; et après qu'il eut fait asseoir le prince près de lui , il lui fît plusieurs demandes auxquelles il répondit d'un très^bon sens. Et de temps en temps, il regardait le grand vézyr , comme pour lui dire qu il ne voyait pas que le prince son fils eût perdu l'esprit , comme il l'avait assuré , et qu'il ËtUait qu'il l'eût perdu lui-même.
he roi enfin parla de la dame au prince : « Mon fils, lui dit -il y je vous prie de me dire ce que c'est que cette dame qui a couché cette nuit avec vous , à ce que l'on dit. »
« Sire , répondit Camaralzaman , je supplie votre majesté de ne pas augmenter le. chagrin qu'on m'a déjà donné sur ce sujet : faites * moi plutôt la grâce de me la donner en mariage. Quelque aversion que je vous aie témoignée jusqu'à présent pour les femmes, cette jeune beauté m'a tellement charmé, que je ne fais pas difficulté de vous avouer ma faiblesse. Je, suis prêt à la recevoir de votre main avec la dernière obligation. »
Le roi Chahzaman demeura interdit à la réponse
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du prince, 8i éloignée , comme il lui send>lsHt, du bon sens qu'il venail de Eure paraître auparavant. « Mon fils , reprit-il , vous me tenez un discours qui me jette dans un étonnement dont je ne puis revenir.
ic Je vous jure par la couronne . qui doit passer à vous après moi , que je ne sais pas la moindre chose de la dame dont vous me parlez^ Je n'y ai aucune part , s'il en est venu quelqu'une. Biais comment aurait^lle pu pénétrer dam cette tour sans mon consentement ? Car quoi que vous en ait pu dire mon grand vézyr, il ne l'a fait que pour tâcher de vous apaiser. Il faut que ce soit un songe; prenez^y garde, je vo^s en conjure , et rappelez vos sens. »
a Sire , repartit le prince , je serais indigne à ja« mais des bontés de votre majesté , si je n'ajoutais pas foi à l'assurance qu elle me donne. Mais je la supplie de vouloir bien se donner la patience de m'écoûter, et de juger si ce que j'aurai Thonneur de lui dire est un songe. »
Le prince Camaralzaman raconta albrs au roi spn père de quelle manière il s'était éveillé. Il lui exagéra la beauté et les charmes de la dame qu'il avait trouvée à son coté, l'amour qu'il avait conçu pour elle en un moment , et tout ce qu'il avait fait inutilement pour la réveiller. Il ne lui cacha pas même œ qui l'avait obligé de se réveiller et de se rendormir, après qu'il eut fait l'échange de sa bague avec celle de la dame« En achevait enfin , et en lui présentant la bague qu'il tira de son doigt: « Sire, ajouta- 1 -il, la mienne ne vous est pas inconnue , vous l'avez vue plusieurs fois.
GOHTBS ARABES. 14^
Après cela , j'éspere que vous serez convaincu que je n'ai pas perdu Fesprit , comme on vous la fait ac-
croire. »
Le roi Chahzaman connut si clairement la vérité de ce que le prince son (ils venait de lui raconter , qu'il n'eut rien à répliquer. Il en fut même dans un étonnement si grand >, qu'il demeura long- temps sans dire un mot.
Le prince profita de ces momens : « Sire , lui ditil encore, la. passion que j'éprouve pour cette charmante personne, dont je conserve la précieuse image dans mon cœur, est déjà si violente, que je ne me sens pas assez de force pour y résister. Je vous supplie d^avoir compassion de moi , et de me procurer le bonheur de la posséder. »
a Après ce que je viens d'entendre , mon fils , et après ce que je vois par cette bague, reprit le roi Chahzaman ,- je ne puis doiiter que votre passion ne soit réelle , et que vous n'ayez vu la dame qui l'a fait naître. Plût à Dieu que je la connusse cette dame ! vous seriez content dès aujourd'hui, et je serais le père le plus heureux du monde ! Mais où la chercher ? Comment, et par où est -elle entrée ici, sans que j'en aie rien sti et sans mon consentement ? Pourquoi y est -"elle entrée seulement pour dormir avec vous , pour vous faire voir sa beauté , vous enflammer d'amour pendant qu'elle dormait, et disparaître pendant que vous dormiez ? Je ne comprends rien dans cette aventure , mon fils ; et si le ciel ne nous est favorable, elle nous mettra au tombeau vous et moi. n 111. lO
En achevant ces paroles et en prenant le prmoe par la main : <c Venez, ajouta- 1- il ^ allons nous affliger ensemble, vous, d'aimer sans espérance, et moi, de vous voir affligé , et de ne pouvoir remédier à votre mal. »
Le roi Obahzaman tira le prince hors de la tour , et l'emmena au palais oii le prince , au désespoir d'aimer de toute son ame une dame inconnue , se mit d'abord au lit. Le roi s'enferma, et pleura plusieurs jours avec lui, sans vouloir prendre .aucune oonnais'sauce des afiaires de son royaume.
Son premier ministre, qui était le seul à qui il avait laissé l'entrée libre , vint un jour lui représenter que toute sa cour, et même les peuples, commençaient à murmurer de ne le pas voir et de ce qu'il ne rendait plus la justice chaque jour à son ordinaire, et qu'il ne répondait pas du désordre qui pouvait arriver, a Je supplie votre majesté , poursuivit - il, d'y Eure attention. Je suis persuadé que sa présence soukge la douleur du prince , et que la présence du prince soulage la vôtre mutuellement; mais elle doit songer à ne pas laisser tout périr. £Ue voudra bien que je lui propose de se transporter avec le prince au château de la petite île, peu éloignée du port, et de donner audience deux fois la semaine seulement. Pendant que cette fonction l'obligera de s'ék^ner du prince , la beauté charmante du lieu, le bel air, et la vue merveilleuse dont qn y jouit, feront que le prince supportera votre absence , de peu de durée, avec plus de patience. »
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Le roi Chahzamafn approuva ce conseil ; et dès que le château , oii il n^était allé depuis long-temps ^ fut meublé , il y passa avec le prince , où il lîe le quittait que pour donner les deux audiences précisément. Il passait le reste du temps au chevet de son lit , et tantôt il t&chait de lui donner de la consolation , tantôt il s'affligeait arec lui. * '
Pendant que ces choses se passaient dans la capitale du roi Chàhzaman, les 'deux Génies , Danhach et Cachcach avaient reporté la princesse de la Chine au palais où le roi son père la tenait renfermée , et l'avaient remise dans son lit.
Le lendemain matin à son réveil , la princesse de la Chine regarda à droite et à gauche ; et quand elle eut vu que le prince Camaralzaman n'était plus près d'elle , elle aq)pela ses femmes d'unç voix qui les fit accourir promptement, et environner son lit. La nour*rice,qui se présenta à son chevet, lui demanda ce qu'elle souhaitait, et s'il lui était arrivé quelque chose.
« Dites-moi , reprit la princesse , qu est devenu le jeune h(Hnme que j'aime de tout mon cœur, qui a couché cette nuit avec moi ? d a Princesse , répondit la nourrice, nous ne comprenons rien à votre dis» cours, si vous ne vous expliquez davantage. »
<c C'est , reprit encore la princesse , qu'un jeune homme , le mieux fait et le plus aimable qu'on puisse imaginer, dormait près de moi cette nuit; que je l'ai caressé long-temps 4 et que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour réveiller , sans y réussir : je vous demande où il est ? »