CCXXXIV NUIT
l'offre généreuse du roi de l'île d'Ébène de donner sa fille unique en mariage à la princesse Badoure, qui ne pouvait l'accepter parce qu'elle était femme, et de lui abandonner ses états , la mirent dans un embarras auquel elle ne s'attendait pas. £lle n'osait lui déclarer qu'elle n'était pas le prince Camaralzaman , mais sa femme , car il était indigne d'une princesse comme elle de détromper le roi après lui avoir assuré
l88 LES MILLE ET UNE IfUITS,
quelle était ce prince, et en avoir si bien soutenu le personnage jusqu'alors. D'un autre côté, elle ne pouvait le refuser aussi; elle avait une juste crainte, de la grande passion qu'il témoignait pour la conclusion de ce mariage , qu'il ne changeât sa bienveillance en aversion et» en haine, et n'attentât même à sa vie. De plus , elle ne savait pas si elle trouverait le prince Camaral^aman auprès du roi Chahzaman son père.
Ces considérations et le désir d'acquérir un royaume au prince son mari, si eIleleretrouvait,*déterminèrent cette princesse à accepter le parti que le roi Armanos venait de lui proposer. Ainsi , après avoir demeuré quelques momens sans parler, elle répondit en rougissant : a Sire, j'ai une obligation infinie à votre majesté de la bonne opinion qu'elle a de ma personne , de l'honneur qu'elle me fait, et d'une si grande faveur que je ne mérite pas , et que je n'ose refuser. Mais , je n'accepte une si grande alliance qu'avec la promesse de votre majesté qu'elle m'assistera de ses conseils , et que je ne ferai rien qu'elle n'ait approuvé auparavant. »
Le mariage conclu et arrêté de cette manière , la cérémonie en fut remise au lendemain , et la princesse Badoure prit ce temps-là pour avertir ses officiers , qui la prenaient aussi pour le prince Camaralzaman , de ce qui devait se passer, afin qu'ils ne s'en étonnassent pas , et elle les assura que la princesse y avait donné son consentement. Elle en parla aussi à ses femmes , et les chargea de continuer de bien garder le secret.
Le roi de File d'Ébène, joyeux d'avoir acquis un gendre dont il -était si content , assembla son conseil le lendemain , et déclara qu'il donnait la princesse sa fille en mariage au prince Camaralzam«n qu'il avait amené et fait asseoir près de lui , qu'il lui remettait sa couronne, et leur enjoignait de le reconnaître pour leur roi, et de lui rendre leurs hommages. En ache* vaut, il descendit du trône, et, après qu'il y eut (ait monter la princesse Badoure, et qu'elle se fut assise à sa place , la princesse y reçut le serment de fidélité / et les hommages des seigneurs les plus puissans de l'île d'Ébène qui étaient présens.
A.U sortir du conseil , la proclamation du nouveau roi fut faite solennellement dans toute la ville ; des réjouissances de plusieurs jours fiirent indiquées , et . des courriers dépêchés par tout le royaume pour y faire observer les mêmes cérémonies et les mêmes démonstrations de joie.
Le soir, tout le palais fîit en fête, et la princesse Haîat<al-nefous ( I ) (c'est ainsi que se nommait la princesse de Tîle d'Ébène ) fut amenée avec un appareil véritablement royal à la princesse Badoure , que tout le monde prit pour un homme. Les cérémonies achevées, on les laissa seules , et elles se couchèrent.
Le lendemain matin , pendant que la princesse Badoure recevait , dans une assemblée générale , les complimens de toute la céur au sujet de son mariage et comme nouveau roi , le roi Armanos et la reine se
(i) Ce mot est arabe, et signifie la vie des amcs.
rendirent- à l'appartement de la nouvelle reine leur fille, et s'informèrent d'elle comment elle avait passé la nuit. Au lieu de répondre , elle baissa les yeux , et la .tristesse qui parut sur son visage, fit assez connaître qu'elle n'était pas contente.
Pour consoler la princesse Haïat-al-nefous : « ma fille , lui dit le roi Armanos , cela ne doit pas vous faire de la peine; le prince Camaralzainan , en abordant ici, ne songeait qu'à se rendre au plus tôt auprès du roi Chabzaman son père. Quoique nous l'ayons arrêté par un moyen dont il doit être satisfait , nous devons croire néanmoins qu'il a un grand regret d'être privé tout à coup de l'espérance de le revoir jamais , ni lui , ni personne de sa famille. Vous devez donc attendre que, quand ses regrets causés par la tendresse filiale se seront un peu calmés, il en usera avec vous comme un bon mari.
La princesse Badoure , sous le nom de Camaralzaman , roi de l'île d'Ebène, passa toute la journée nonseulement à recevoir les complimens de sa cour , mais même à faire la revue des troupes réglées de sa maison , et à remplir plusieurs autres fonctions royales , avec une dignité et une capacité qui lui attirèrent l'approbation de tous ceux qui en furent témoins.
Il était nuit quand elle rentra dans l'appartement de la reine Haïat-al-nefous, et elle connut fort bien à la contrainte avec laquelle cette princesse la reçut , qu'elle se souvenait de la nuit précédente. Elle tâcha de dissiper ce chagrin par un long entretien qu'elle eut avec elle, dans lequel elle employa tout son espri
(et elle en avait infiniment ) pour lui persuader qu'elle l'aimait beaucoup. Elle lui donna enfin le temps de se coucher, et, dans cet intervalle, elle se mit à faire sa prière ; mais elle la fit si longue , que la reine Haiatal-nefous s'endormit. Alors elle cessa de prier et se coucha près d'elle sans l'éveiller, aussi affligée de jouer un personnage qui ne lui convenait pas que de la perte de son cher Camaralzaman , pour qui elle ne .cessait de soupirer. Elle se leva le jour suivant à la pointe du jour, avant qu'Haïat-al-nefous. fut éveillée, et alla au conseil avec l'habit royal. ^ -
Le roi Armanos ne manqua pas de voir encore la reine sa fille ce jour^là, et il la trouva dans les pleurs et dans les larmes. Il n'en fallut pas davantage pour lui faire connaître le sujet de son affliction. Indigné de ce mépris apparent , dont il ne pouvait comprendre la cause : « Ma fille , lui dit-il , ayez encore patience jusqu'à la nuit prochaine ; j'ai élevé votre mari sur mon trône, je saurai bien l'en faire descendre. et le chasser avec honte , s'il ne vous donne la satis&ction qu'il doit. Dans la colère où je suis de vous voir trai- .tée si indignement, je ne sais même si je me contenterai d'un châtiment si doux. Ce n'est pas à vous c'est à ma personne qu'il fait un affront si sanglant.»
Le même jour, la princesse Badoure rentra fort tard chez Haîat-al-nefous. Comme la nuit précédente , elle s'entretint avec elle, et voulut encore faire sa prière pendant qu'elle se couchait ; mais Ilaîat-^l-nefous la retint, et l'obligea de se rasseoir. « Quoi, ditelle, vous prétendez donc, à ce que je vois, me traiter
encore cette nuit comme vous m'avez traitée les deux dernières? Dites«moi, je vous supplie, en quoi peut vous déplaire une princesse comme moi, qui ne vous ainle pas seulement , mais qui vous adore et qui s'estime la plus heureuse de toutes les princesses de son rang, d'avoir un prince si aimable pour mari? Une autre que moi, je ne dis pas offensée, mais outragée par un mépris si cruel , aurait une belle occasion de se venger en vous abandonnant seulement à votre mauvaise destinée; mais, quand je ne vous aimerais pas autant que je vous aime, bonne et touchée du malheur des personnes qui me sont les plus indifférentes, comme je le suis, je ne laisserais pas de vous avertir que le roi mon père est fort irrité de votre procédé, qu'il n'attend que demain pour vous faire sentir les marques de sa juste colère , si vous continuez. Faites-moi la grâce de ne pas mettre au désespoir une princesse qui ne peut s'empêcher de vous aimer. »
Ce discours mit la princesse Badoure dans un embarras inexprimable. Elle ne douta pas de la sincérité d'Halat-al-nefous : la froideur que le roi Armanos lui avait témoignée ce jour -là ne lui avait que trop fait connaître l'excès de son mécontentement. L'unique moyen de justifier sa conduite était de faire confidence de son sexe à Haïat-al-nefous. Mais quoiqu'elle eût prévu qu'elle serait obligée tf en venir à cette déclaration, l'incertitude néanmoins où elle était si la princesse le prendrait en mal ou en^ bien , la faisait trembler. Quand elle eut bien considéré enfin que si
CONTES ARABES. IqS
le prince Camaralzaman était encore au monde , il fallait nécessairement qu il vînt à l'île d'Ebène pour se rendre au royaume du roi Chahzaman , quelle devait se conserver pour lui , et qu'elle ne pouvait le faire si elle ne se découvrait à la princesse Haîat-al-nefous , elle hasarda cette voie.
Comme la princesse Badoure était demeuj^e inter* dite, Ha|[at-al-nefous impatiente allait reprendre la pa* rôle j lorsqu'elle l'arrêta en lui disant : « Aimable et trop charmante princesse, j'ai tort, je l'avoue, et je me condamne moi«-même ; mais j'espère que vous me pardonnerez ^ et que vous me garderez le secret qu^ j'ai à vous découvrir pour ma justification. »
En même temps la. princesse. Badoure ouvrit son sein : « Voyez, princesse, continua-t-elle, si une prin*cesse 9 femme comme vous, ne mérite pas que vous lui pardonniez; je suis persuadée que vous le ferez de bon cœur quand je vous aurai fait le récit de mon histoire, et surtout de la disgrâce affligeante qui m'^a contrainte de jouer le personnage que je joue aujourd'hui. »
Quand la princesse Badoure. eut achevé de se faire connaître entièrement à la princesse de File d'Ébène , elle la supplia une seponde fois de lui garder le secret, et de vouloir bien cacher cette ruse jusqu'à Farrivée du prince Camaralzaman qu'elle espérait de revoir bientôt.
a Princesse, reprit la princesse de l'île d'Ébène, ce serait une destinée étrange qu'un mariage heureux comme le vôtre dût être de si peu de durée après un
ig4 LES MILLE BT UKE ÎÎUITS,
amour réciproque plein de merveilles. Je souhaite avec vous que le ciel vous r^nisse biaitôt. Soyez sûre cependant que je garderai religieusement le secret que vous venez de ipe confier. J'aurai le plus grand plaisir à ^re la seule* qui vous connaisse pour ce que vous êtes dans le grand royaume de l'île d'Ébène, pendant que vous le gouvernerez aussi dignement que vous avez déjà commencé. Je vous demandais de l'amour, et présentement je vous déclare que je serai la plus contenta du monde si vous ne dédaignez |)às de m'accordôr votre amitiés » Après ces paroles , les deux princesses s'embrassèrent tendrement," et après mille témoignages d'amitié réciproque, elles se couchèrent. ' Selon la coutume dû pays, il fallait faire voir publiquement la marque de la consommation du mariage (i). Les deux princesses trouvèrent le moyen de remédier à cette difficulté. Ainsi , les femtaies de la princesse Haîat^l-nefous furent trompées le lendemain matin , et trompèrent le roi Arinanos , la reine sa femme,. et toute la cour. De la sorte, la princesse Badoure continua de gouverner tranquillement, à la sa« tîs&ction du roi et de tout le royaume*
(i) On trouve cet usage établi chez p]<u3ieur$ peuples de rOrient, et même chez les Kus$ç$.
CCXXXr NUIT.
SUITE Ù£ l'uISTOUE DU PRHTGE CAM ARALZ AMAIf , DEPUIS SA SÉPARATION d'aYEG LA PRINCESSE BADOURE.
Pendant que dans File d'Ëbèoe les choses se passaient ains entre la princesse Badoure |. la prmcas$^ Haîat-fil-nefous , le roi Armanos, la reine, la cour et les peuples du r(^aume, le prince Gamarakaman était toujours dans la ville des idolâtres , chez le jardinier qui lui avait donné retraite*
Un jour, de grand matin, que le prince se préparait \ travailler au jardin, selon sa coutume, le jardinier Teft empêcha. «cLes idolâtres, lui dit-il, ont aujourd'hui Une grande fête ; ^t comme ils s^abstâett- Qeut de tout travail pour la passer en des assemblées et en des réjouissances publiques , ils ne Veulent p|us ayssi quç le$ musulmans travaillent ; et les musulmans , pour se maintenir dans leur amitié , se font un divertissement d'assister à leurs spectacles , qui méritent d'être vus- Ainsi vous n'avez qu'à vous reposer aujourd'I^ui. Jq vous laisse ici ; et comme le temps approche que le vaisseau dont je vous ai parié doit faire le voyage de Hle d'Ébène , je vais voir quelques amis et m'informer d'eux du jour de son départ, et en même temps je ménagerai votre embarquement. » Le jardinier mit son plus bel habit et sortit.
Quand le prince Camaralzaman se vit s^nl , au lieu de prendre part à la joie publique qui régnait dans toute la ville, l'inaction où il était lui fit rappeler avec plus de violence que jamais le triste souvenir de sa chère princesse. Recueilli en lui-même <, il soupirait en se promenant dans le jardin ; le bruit que deux oiseaux faisaient sur un arbre l'obligea de lever la tête et de s'arrêter.
Camaralzaman vît avec surprise que ces oiseaux se battaient cruellement à coups de bec, et qu'en peu de momens l'un des deux tomba mort au pied de l'arbre; L'oiseau qui était demeuré vainqueur reprit son vol et disparut.
Dans le moment deux oiseaux plus grands, qui ïivaieï^t vu le combat de loin , arrivèrent d'un autre •coté, se posèrent l'un à la tête l'autre aux pieds du ■mort, le regardèrent quelque temps en remuant la tête d'une manière qui marquait leur douleur, et.lui creusèrent avec leurs griffes une fosse, dans laquelle ils l'enterrèrent.
Dès que les deux oiseaux eurent rempK la fosse de la terre qu'ils avaient otée, ils s^en volèrent, et, peu de temps après, ils revinrent en tenant au bec, l'un par une aile et l'autre par uti pied , l'oiseau meurtrier qui faisait des cris effroyables et de grands efforts pour s'échapper. Ils l'apportèrent sur la sépulture de l'oiseau qu'il avait sacrifié à sa rag«; et là, en le sacrifiant à la juste vengeance de l'assassinat^ qu'il avait commis, ils lui arrachèrent la vie à coups de bec. Us lui ouvrirent enfin le ventre, en tirèrent les en-
CONTES ARABES. ï<)J
trailles , laissèrent le corps sur la place et s'envolèrent.
Camaralzaman demeura dans une grande admiration tout le temps que dura un spectacle si surprenant. Il s^approcha de larbre où la scène s'était passée., et en jetant les yeux sur les entrailles dispersées , U aperçut quelque chose de rouge qui sortait de Testomac que les oiseaux vengeurs avaient déchiré. Il ramassa l'estomac, et en tirant dehors ce qu'il avait vu de rouge , il trouva que^c'était le talisman de la princesse Badoure, sa bien-aimée, qui lui avait coûté tant de regrets, d'ennuis, de soupirs, depuis que cet oiseau le lui avait enlevé. « Cruel , s'écria-t-il aussitôt en regardant l'oiseau, tu te plaisais à faire du mal ! Mais autant tu m'en as fait, autant je souhaite du bien à. ceux qui m'ont' vengé de toi en vengeant la mort de leur semblable.»
Il n'est pas possible d^exprimer.r^Lcès de la joie du prince Camaralzaman. ce Chère princesse, s'écriart-il encore , ce tnoment fortuné qui me rend ce qui vous était si précieux , est sans doute un présage qui m^annonce que je vous retrouverai de même, et peut-être plutôt que je ne pense! Béni soit le ciel qui m'envoie ce bonheur et qui me donne en même temps l'espérance du plus grand que je puisse souhaiter! »
En achevant ces mots y Camaralzaman baisa le talisman, l'enveloppa et le lia soigneusement autour de son bras. Dans son affliction extrême , il avait passé presque toutes les nuits à se tourmenter et sans fermer l'œil. Il dormit tranquUlement celle qui suivit uno
198 LES MILLE ET UîfE NUITS,
si heureuse aventure; et, le lendemain, quand il eut mis son habit de travail, il alla prendre l'ordre du jardinier, qui le pria de mettre à bas et de déraciner un vieil arbre qui ne portait plus de fruit.
Camaralzaman prit une cognée, et alla mettre la main à l'œuvre. Comme il coupait une branche de la racine , il donna un coup! sur quelque chose qui résista , et fit un grand bruit. En écartant la terre, il découvrit une grande plaque de bronze, sous laquelle il trouva un escalier de dix degrés. Il descendit aussitôt; et, quand il fut au bas, il vit un caveau de deux à trois toiseâ en carré', où il compta cinquante grands vases de bronze rangés à l'entour, chacun avec un couveréle. Il les découvrit tous l'un après l'autre ,' et il n'y en eut pas un qui ne fat plein de poudre d'or. Il sortit du caveau extrêmement joyeux dé la découverte d'un trésor si riche , remit la plaque sur l'ëscalier., et acheva de déraciner l'arbre, en attendant le retour du jardinier.
Le jardinier avait appris , le jour précédent , que le vaisseau qui faisait le voyage de l'île d'Ébène chaque année, devait partir dans très-peu de jours; mais on n'avait pu lui dire le jour précisément, et on l'avait remis au lendemain. Il y était allé, et il revint avec un visage qui annonçait la bonne nouvelle qu'il avait à apprendre à Camaralzaman. « Mon fils, lui dit-il ( car, par le privilège de son gk*and âge, il avait cou* tume de le traiter ainsi), réjouissez-vous, et tenezvous prêt à partir dans trois jours : le vaisseau fera voile ce jour-là sans faute, et je suis convenu de
COIITSS ARABES, 199
votre embarqpi^nent et de votre passage avec le eapitaine. j>
« Dans l'état où je suis, reprit Camaralzaman, vous ne pouvez m'annoncer rien de plus agféable. En re» vanche^ j'ai aussi à vous faire part d'une nouvelle qui doit vous réjouir. Prenez la peine de venir avec moi, et vous verrez la Inmne fortune que le ciel vous envoie, n
.Gamaralzaman mena le jardinier à l'endroit où il avait déraciné l'arbre, le fit descendre dans le ca* veau; et quand il lui eut fait voir la quantité de vases remplis de poudre d'or qu'il y avait, il lui témoigna sa joie dé ce que Dieu récompensait enfin la vertu et toutes Içs peines qu'il avait prises depuis 'tant d'années*
«Comment l'entendez-^ vous? reprit le jardinier. Yous imaginez-vous doncque je veuille m'approprierce trésor; il est tout à vous, je n'y ai aucune prétention. Depuis quatre-vingts ans que mon père est mort^ je n'ai fait autre chose que de remuer la terre de ee jardin , sans l'avoir découvert. C'est une preuve qu'il vous était destiné , puisque Dieu a permis que votts le trouvassiez ; il convient à un prince comme vous plutôt qu'à. moi, qui suis sur le bord de ma fosse, et qui n'ai plus besoin de rien. Dieu vous l'envoie à propos dans le temps que vous allez vous rendre dans les états qui doivent vous appartenir, où vous en ferez un bon usage.»
Le prince Camaralzaman ne voulut pas céder au jardinier en générosité, et ils eurent une grande cou-
aOO LES MILLK £T UNE NUITS,
testation là-dessu6. Il lui protesta enfin qu'il n'en prendrait rien absolument , s'il n'en retenait la moitié pour sa part. Le jardinier se rendit, et ils se partagèrent à chacun vingt^cinq vases.
Le partage fait: ce Mon fils dit le jardinier à Camaralzaman, ce n'est pas assez; il s'agit présentement d'embarquer ces richesses sur le vaisseau, et de les emporter avec yous si secrètement que personne n'en ait connaissance, autrement vous courriez risque de les perdre. IL n'y. a pas d'olives dans l'île. d'Irène et celles qu'on y porte d'ici, sont d'un grand débit. Comme vous le savez, j'en ai une bonne provision de celles que je recueille dans mon jardin; il fautque vous preniez cinquante pots,t{ue vous les reipplissiez de poudre d'or à moitié , et le reste d'olives par-'dessus , et iioiis les ferons porter au vaisseau lorsque vous vous embarquerez. »
Camaralzaman suivit ce bon conseil , et employa le reste de la journéeà accommoder les cinqumtite pots( r); et comme il craignait que le talisman de la princesse Badpure qu'il portait au bras, ne lui échappât, il eut la précaution de le mettre dans un de ses pots, et d'y faire une marque pour le reconnaître. Quand il eut achevé de mettre les pots en état d'être transportés, comme la nuit approchait, il se retiraavec le jardinier, et ^1 s'entretenant il lui raconta le combat des deux oiseaux et les circonstances de cette aventure qui lui
(i) Cette particularité se trouve encore à-peu-près de même dans le roman de Pierre de Provence et de la belle Maguelone.
avait fait retrouver le talisman de la princesse Badouçe , ce qui ne lui causa pas moins de surprise que de joie.
Soit à cause de son grand âge, ou parce qu'il se fut donn^ trop de mouvement ce jour-là , le jardinier passa une mauvaise nuit ; son mal augmenta le jour suivant , et il se trouva encore plus mal le lendemain au matin. Dès qu'il fut jour , le capitaine du vaisseau en personne et plusieurs matelots vinrent frapper à la porte du jardin.^ Us demandèrent à Camaralzaman qui leur ouvrit où était le passager qui devait s'embarquer sur le vaisseau. « C'est moi-même, repondit-il. Le jardinier qui a demandé passage pour moi est malade et ne peut vous parler ; ne laissez pas d'entrer, et emportez, je vous prie, les pots d'olives que voilà avec mes bardes, et je vous suivrai dès que j'aurai pris congé de lui.»
Les matelots se chargèrent des pots et des bardes , et quittant Camaralzaman : <x Ne manquez pas de venir incessamment ,« lui dit le capitaine; le vent est bon et je n'attends que vous pour mettre à la voile. »
Dès que le capitaine et les matelots forent sortis , Camaralzaman rentra cbez le jardinier pour prendre congé de lui, et le remercier de tous les bons offices qu'il lui avait rendus ; mais il le trouva prêt à expirer , et il eut à peine^ obtenu de lui qu'il fit sa profession de foi , selon la coutume des bons Musulmans , à l'article de la mort, qu'il le vit expirer (i).
(i) Cette profession de foi consiste à dire la allah ilallah , eveuy Muhammed résout allah. Il n'y a d'autre dieu que Dieu et Mahomet est son prophète.
SI02 LES MILLE ET Ulfi; NUITS,
Pans la nécessité où était le prince Gamaralzaman d'aller s'embarquer , il fit toutes les diligences possibles pour rendre les derniers devoirs au défunt II lava son corps, il l'ensevelit, après lui avoir fait une fosse dans le jardin (car^ comme les Mahométans n'étaient que tcJérés dans cette ville d'idolâtres', ils n'avaient pas de cimetière public) , il l'enterra lui seul, et il n'eut achevé que vers la fin du jour. Il partit sans perdre de temps pour aller s'embarquer; il emporta même la clef du jardin avec lui , afin de faire plu^ de diligence , dans le dessein de la porter au propriétaire ^ au cas. qu'il pût le faire, ou de la donner à quelque personne de confiance , en présence de témoins, pour la lui mettre entre les mains. Mais, en arrivant au port , il apprit que le vaisseau avait levé l'ancre il y avait déjà du temps, et qu'on l'avait même perdu de vue. On ajouta qu'il n'avait mis à la voile qu'après l'avoir attendu trois grandes heures.
CCXXXVr NUIT.
Le prince Gamaralzaman fut , cotnme on peut le croire, datis une affliction ex trénfe de se voir contraint de rester encore dans un pays oii il n'avait et ne voulait avoir aucune habitude, et d'attendre une autre année pour réparer l'occasion qu'il venait de perdre. Ce qui le désolait davantage , c'est qu'il s'était dessaisi du talisman de la princesse Badoure, et qu'il le crut perdu. Il n'eut d'autre parti à prendre que de retourner
au jardin d'où il «tait sorti, de le prendre à louage du propriétaire h qui il appartenait, et de continuer de le cultiver, en déplorant son malheur et sa mau-^ vaise fortune. Comme il ne pouvait supporter la fa* tigue de le cultiver seul, il prit un garçon à gages; et^ afin de ne pas perdre l'autre partie du trésor qui lui revenait par la mort du jardinier, qui était mort sans héritier , il mit la poudre d'or dans cinquante autres pots qu'il acheva de remplir d'olives , pour les embarquer avec lui quand le temps en serait venu.
Pendant que le prince Camaralzaman recommençait une nouvelle année de peine, de douleur et d'impatience^ le vaisseau continuait sa navigation avec un vent très-favorable ; et il arriva heureusement à la capitale de 111e d'Ebène.
Comme le palais était sur le bord de la mer , le nouveau roi ou plutôt la princesse Badoure qui aperçut le vaisseau au moment où il allait entrer au port avec toutes ses bannières , demanda quel était ce vaisseau , et on lui dit qu'il venait tous les ans de la ville des idolâtres dans la même saison , et qu'ordinairement il était chargé de riches marchandises.
La princesse toujours occupée du souvenir de Camarazalman au milieu de l'éclat qui l'environnait, s'imagina que Camaralzaman pouvait y ôtre embarque ,. et la pensée lui vint de le prévenir et d'aller au-devant de lui , non pas pour se faire connaître ( car elle se doutait bien qu'il ne la reconnaîtrait pas ) , mais afin de s'assurer de son retour, et prendre les mesures qu'elle jugerait convenables pour leur réunion. Sous
204 ' L£S MILLE £T V'IUE NUITS,
prétexte de s'informer elle-même des marcliandises , et de voir la première et choisir celles qui lui. conviendraient, elle commanda qu'on lui amenât un cheval. Elle se rendit au port accompagnée de plusieurs officiers qui se trouvèrent près d'elle; et elle y arriva dans le temps que le capitaine venait de débarquer. Elle le fît venir, et voulut savoir d'où il venait, combien il y ayait de temps qu'il était parti, quelles bonnes ou mauvaises rencontres il avait faites dans sa navigation, s'il n'amenait pas quelqu'étranger de distinction, et surtout de quoi son vaisseau était chargé?
Le capitaine satisfit à toutes ces demandes ; et , et quant aux passagers, il assura qu'il n'y avait qu^ des marchands qui avaient coutume de venir, et qu'ils apportaient des étoffes très-riches de différents pays j des toiles des plus fines, peintes et non peintes, des pierreries , du musc , de l'ambre-gris , du camphre , de la civette , des épiceries , des drogues pour la médecine, des olives et plusieurs autres choses.
La princesse Badoure aimait passionnément les olives. Dès qu elle en eut entendu parler : « Je retiens tout ce que vous avez , dit-elle au capitaine, faites-les débarquer incesjsamment , que j'en fasse le marché. Pour ce qui est des autres marchandises , vous avertirez les marchands de m'apporter ce qu'ils ont de plus beau avant de le faire voir à personne.»
« Sire, reprit le capitaine , il y a cinquante pots forts grands; mais ils appartiennent à un marchand qui est demeuré à terre. Je l'avais averti moi-même , et je
CONTES ARABES. 2o5
rattendis long -temps. Gommé je vis qu'il ne venait pas , et que son retard m empêchait de profiter du bon vent , je perdis la patience et je mis à la voile. » «Ne laissez pas de les faire débarquer, dit la princesse, Cela ne nous empêchera pas d'en &ire le marché. »
Le capitaine envoya sa chaloupe au vaisseau , et elle revint bientôt chargée des pots d'olives. La princesse demanda combien les cin(}uante pots pouvaient valoir dans l'île d'Ébène. «Sire, répondit le capitaine , le marchand est fort pauvre : Votre Majesté ne lui fera pas une grâce considérable quand elle lui en dotinera mille pièces d'argent. »
4 Afin qu'il soit content, reprit la princesse, et en considération de ce que vous me dites de sa pauvreté , on vous en comptera mille pièces d'or que votis aurez soin de lui donner. » "Eile donna ses ordres pour le paiement; et,' après qu'elle eut fait emporter les pots en sa présence , elle retourna au palais.
Comme la nuit approchait^ la princesse Badoure se retira d'abord dans le palais intérieur, alla à l'appartement de la princesse Haïat-al-nefous,et Se fit apporter les cinquante pots d'olives. Elle en ouvrit un pour lui en faire goûter et pour en goûter elle-même , et le versa dans un plat. Son étonnement fiit des plus grands , quand elle vit les olives mêlées avec de la poudre d'or. « Quelle aventure merveilleuse, s'écriat-elle ! » Elle fit ouvrir et vider les autres pots en sa présence par les femmes d'Haïat-al-nefous; et son admiration augmenta à mesure qu'elle vit que les olives
ao6 LES MILLE ET UNE NUITS,
de chaque pot étaient mêlées avec la poudre d'or. Màk quand on vint à vider celui oh Camaralzaman avait mis son talisman , et qu'die l'eut iiperçu , elle en fut si surprise qu'elle $!éyanouit*
La princesse Haïat-al^nefous et ses femmes socou*rurent la princesse Badoure, et la firent revenir à force de lui jeter de l'eau ^r le visage» Lorsqu'elle eut repris tous ses sens, elle prit le talisman et le baisa à plusieurs reprises. Mais c€»nine elle ne voulait rien dire devant le^ femmes de la princesse , qui ignoraient son déguisement 9 et qu'il ^it temps de se icoucher , elle les congédia. ((Princesse ,ditreUeàHaiatal-nefous dès qu'elles furent seules, après ce que je vous ai raconté de mon histoire, vous aiurez bien connu sans dojiite que c'est à la vue de ce talisman que je me suis évanouie. C'est le mien, c'est cdkii qui nous a arrachés l'un à l'autre, le prince Camaralz^man mon cher époux et moi. Il a été la cause d'une séparation si douloureuse pour l'un et pour l'autre ; il ya. être , comme j'en suis persuadée » celle de notre réunion prochaine. »
Là lendemain , dès qu'il fut jour , 1^ princesse Badoure^uvoya appeler le capitaine du vaisseau. Quand il fut venu : « Donnez -moi de nouveaux éclaireissemens , lui dit^elle , sur le marchand à qui appartenaient les olives que j'achetai hier. Vous me disiejs, ce me semble , que vous l'aviez laissé à terre dans la ville des idolâtres : pouvez-vous me dire< ce qu'il y faisait?))
<( Sire, répondit le capitaine, je puis en assurer
votre mi^esté, comme d*iiiie chose que je se^ par moi-méoEie. J'ét^s convenu de son embarquement avec un jardinier extrémem^it âgé , qui me dit que je le trouverais à son jardin où il travaillait sous lut , et. qu'il me désigna : c est ce qui m'a fait dire à votre majesté qu'il était pauvne. J'ai été le cbercher et l'avertir moi-même dans ce jardin de venir s'embarquer , et je lui. ai parlé. »
<K Si cela est ainsi , reprit la princesse Badoure , il &pt que vous remetbea; à la voile dès aujourd'hui, que vous retourniez à la ville des idolâtres , et que vous m'ameniez ici ce garçon jardinier qui est mon débiteur ; sinon je vous déclare que je confisquerai non seulement les marchandises qui vous appartiennent et' celles des marchands qui sont venus sur votre bord 9 mais même que votre vie et celle des marchands m!en répondront. Dès à présent, on va,Npar mon ordre , apposer le scellé aux magasins oii elles spnt, et il ne. sera levé que quand vous m'aurez livré l'homme que je vous demande. C'est' ce que j'avais à vous dire : allez , et faites oe que je vous <commande. »
I>e capitaine n'eut rien à répliquer ^ cet ordre, dcmt fine^ution devait être très^préjudi^able k ses afifoires et à celles des marchands. II le leur signifia ^ ^ ils ne. s'empressèrent pas moins que lui à fieûre embarquer incessamment les provisions de vivres et d'eau dont il avait besoin pour le voyage. Cela s'exécuta avec tant de diligence, qu'il mit à la voile le même jour.
ao8 LES MILLE ET UNE l^UITS,
Le vaisseau eut une Davigation très -heureuse^ et le capitaine prit si bien ses mesures , qu'il arriva de nuit devant la ville des idolâtres. Quand il s'en fut approdié aussi près qu'il le jugeai à propos, il ne fit pas jeter l'ancré ; mais , pendant que le vaisseau demeura en panne, il s'embarqua dans sa chaloupe , et alla descendre à terre en un endroit un peu éloigné du port ; d'où il se rendit au jardin de Camaralzaman avec six matelots des plus résolus.
Camaralzaman ne dormait pas alors; sa séparation d'avec la belle princesse de la Chine ^ sa femme, l'affligeait à son ordinaire, et il détestait le moment où il s'était laissé tenter par la curiosité, non pas de manier , mais même de toucher sa ceinture. Il passait ainsi les momens consacrés au repos , lorsqu'il en*^ tendit frapper à la porte du jardin. Il y alla promptement à demi habillé; et il n'eut pas plutôt ouvert-, que , sans lui dire mot ; le capitaine et les matelots se saisirent de lui, le ooqduisirent à la chaloupe par force , et le menèrent au -vaisseau qui remit à la voile dès qu'il y fut embarqué.
Camaralzaman qui avait gardé le silence jusqu'alors, ainsi que le capitaine et les matelots ^ demanda au capitaine qu'il avait reconnu, quel sujet il avait de l'enlever avec tant de violence. « N'êtes -vous pas •débiteur du- roi de l'île d'Ëbène, lui demanda le capitaineà son tour? » « Moi, débiteur du roi de l'île d'Ébène , reprit Camaralzaman avec étonnement ! Je ne le connais pas; jamais je n'ai eu affaire avec lui , ci jamais je n'ai mis le. pied dans son royaume. »
contï:^ arabes. ^09
« C'est ce que vous devez savoir mieux que moi /répartit le capitaine. Vous lui parlerez vous-même; demeurez ici cependant , et prenez patience. »
CCXXXVir NUIT. . ^
.Le vaisseau ne fut pas moins heureux à porter le prince à l'île d'Ébèné , qu'il l'avait été à l'aller prendra dans la ville des idolâtres. Quoiqu'il fût déjà nruît lorsqu'il mouilla dans le port , le capitaine ne lârtssa "p^s néanmoins de débarquer d'abord, et de mener Cabia-' ralzaman au palais , où il demanda à être présenta au roi. '
La princesse Badoure, qui s'était déjà retirée! daïisî' le palais intérieur, ne fut pas* plutôt avertie tfé'àoti retour et de l'arrivée de Camaralzam'an , qu'die sortit pour lui parler. D'abord elle jeta les yeux sûr lé- pi^inéé son époux, pour qui elle avait versé tant die' larmes depuis leur séparation, et elle le reconnut' sous' son méchant habit. Quant au prince qui tremblait- dèvrmt un roi^ à qui il avait à répondre d'uiie dette imagî-' naire, il n'eut pas seulement la pensée que ce put être celle qu'il désirait si ardemment de retrouver. Si la princesse eût suivi son inclination , elle eût Couru à lui, et se fût fait connaître en l'embrassant; mais elle crut qu'il était de l'intérêt de l'un et de' l'autre de soutenir encore quelque temps le personnage du roi avant de se faire connaître. Elle se contenta de recommander à un officier qui était présent de se
aiQ. LES MILI.E ET UNE HUITS,
c\i^T§fir (Iç prendre soin 4e iui,et de le bien traiter jusqu au lendemain»
Qua.nd la princesse Badoure eut pourvu à ce qui regardait le prince Camaralzaman , pour reconnaître le service important que le capitaine lui avait rendu, elle chargea un autre officier d'aller sur-lechamp lever le sceau qui avait été apposé à ses marqhs^dises , çt le renvoya avec un riche diamf^nt qui le récompensa beaucoup au - delà de la dépense du yx>yage qu'il venait de faire. Elle lui dit même qu'il n'oyait qu'à garder les mille pièces d'or payées pour lçsi,po^. d'olives , et qu'elle saurait bien prendre des i^rr^gQ^ie^3 avec le marchand qu'il venait d'amener.
Elle rentra enfin dans l'appartement de la prinç^^ de, l'île d'Ébène.à qui elle fit part de sa joie, en ^^priftiit né^imoiqs de lui garder encore le secret, ^p pi^ li^î confiait les mesures qu'elle jugeait à propos ^{jprifiujlre ayant de se faire connaître au prince Cafn^^a}:$aman,,et de le faire connaître lui-même pour ce /]u'il».était. « Il y a , ajouta - 1^ elle , une si grande distance d'un jardinier à un grand prince, qu'il y aut^it du 4^nQer à le faire passer en un moment du dernier état du peuple à un si haut degré, quelque justice qu'il./y ait à Iç faire. » Bien loin de lui manquer de fpi , la prinoesse de l'île d'Ébène entra dans spn 46$$ein. Elle l'asàura qu'elle contribuerait elleip^me avecsun très -grand plaisir à tout ce qu'elle souhaiterait qu'elle fît.
Le lendemain la princesse de la Chine , sous le nom, l'habit et l'autorité de roi de l'île d'Ébène, après avoir
CON7£S ARABES. a.[ I
pris soin de faire mener de grand matin le prince Camaralzaman au bain, et de lui faire prendre un habit d'émir ou gouverneur de province , le fit introduire dans le conseil , où il attira les yeux de tous les seigneurs qui étaient présens , par sa bonne mine et par l'air majestueux de toute sa personne.
La princesse Badoure elle - même fut charmée de le revoir aussi aimable qu'elle l'avait vu tant de fois ,. et cela Tencouragea plus encore à Étire son éloge en plein conseil. Après qu'il eut , par son ordre, pris sa place au rang des émirs : «Seigneurs, dit -elle en s'adressant aux autres émirs , Camaralzaman que je vous donne aujourd'hui pour collègue , n*est pas indigne de la, place qu'il occupe parmi vous : je l'ai connu suffisamment d^s mes voyages pour en répondre ; et je puis assurer qu'il se distinguera , autant par sa valeur et mille autres belles qualités , que par la graq:» deur de son génie. »
Camaralzaman fut extrêmement étonné quand il eut entendu le roi de l'île d'Ébène , qu'il était bien éloigné de prendre pour une femme , encore moins pour sa chère princesse, le nommer et assurer qu'il le connaissait ; et comme il était certain qu'il ne s'était rei^contré avec lui i^n aucun lieu , il fut encore plus étonné des louanges excessives qu'il venait de recevoir»
Ces. louanges néanmoins prononcées avec beaucoup de majesté, ne le déconcertèrent pas; il les reçut avec une modestie qui fit voir assez qu'il les méritait, mais qu'elles ne lui. donnaient pas de vanité. Il se prosterna devant le trône du roi ; et en
sè relevant: «Sire, dit- il, je n'ai point de termes pour ^•emercier votre majesté du grand honneur qu'elle me fait , encore moins de tant de bontés. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour m'en rendre digne. »
En sortant du conseil , ce prince fut conduit par un officier dans un grand hôtel que la princesse Badoure avait déjà fait meubler exprès pour lui. Il y trouva des officiers et des domestiques prêts à recevoir ses ordres , «t une écurie garnie de très - beaux chevaux ; la princesse avait voulu qu'il pût soutenir la dignité d'émir dont il venait d'être honoré ; et quand il fut dans son cabinet , son intendant lui présenta un cofFre-fort plein- d'or. Moins il pouvait concevoir d'où lui venait ce grand bonheur, plus il en était dans l'admiration ; et jamais il n'eut la pensée que la princesse de la Chine en fût la cause.'
Au bout de deux ou trois jours la princesse Badoure, pour donner au prince Camaralzànian plus d'accès près de sa personne , et en même temps plus de distinction , le gratifia de la charge de grand trésorier qui venait de vaquer. Il s'acquitta de cet emploi avec tant d'intégrité , en obKge^nt cependant tout le monde, qu'il s'acquit non -seulement Famitié de tous les seigneurs de la cour , mais qu'il gagna même le cœur de tout le peuple par sa droiture et par ses largesses. ^
Camaralzaman eut été le plus heureux de tous les hommes de se voir dans une si -haute faveur auprès d'un roi étranger , et de jouir auprès de tout le monde
CONTES ARABES. ai3
d'une' considération qui augmentait tous les jours , s'il eût possédé sa princesse. Au milieu de son bonheur, il ne cessait de s'affliger, en n'apprenant d'elle aucime nouvelle dans un pays où il semblait qu'elle devait avoir passé depuis le temps qu'ils s'étaient' séparés d'une manière si affligeante pour l'un et pour l'autre. Il aurait pu se douter de quelque chose, si la princesse Badoure eût conservé le nom de Camaralzaman qu'elle avait pris avec son habit ; mais elle l'avait changé en montant sur le trôqe, et s'était donné celui d'Aritianos pour faire homieuf à l'ancien roi son beau -père. De. sorte qu'on ne la connaissait plus que sous le nom . de roi Armanos le jeune ; il n'y avait que quelques courtisans qui se souvinssent du nom de Camaralzaman dont elle se faisait appeler en arrivant à la CQur de l'île d'Ébène. Camaral- .zaman n'avait pas encore, eu assez de Êimiliarité avec eux pour. s'en instruire; mais à la fin il pouvait le savoir.
Comme la princesse Badoure craignait que cela n'arrivât, et qu'elle était bien aise que Camaralzaman ne fût redevable de sa- reconnaissance qu'à elle 3eulet, elle résolut de mettre fin à ses propres tourmenSk çt à ceux que souffrait Camaralzaman. En effet , elle avait remarqué que toutes les fois qu^elle s'entretenait avec lui des affaires qui dépend^ent de sa chai:ge, il poussait de temps en temps des soupirs qui ne pouvaient s'adresser qu'à elle. Elle. vivait elle-même daps une contrainte dont elleétfait résolue de se délivrer. D'ailleurs l'amitiç des seigneurs, le zè.lç et l'affectiou
2l4 ^^^ MILLE ET UITE ITUITS,
du peuple, tout contribuait à lui assurer, sans obs^ tacle , la couronne de l'ile d'Ébène.
La princesse Badoure n'eût pas plutôt pris cette résolution de concert avec la princesse Halat-al-nefous , qu'elle prit le prince Camaralzaman en particulier : «Camaralzaman, lui dit-elle, j'ai: à m'entretenir avec vous d'une affaire de longue discussion, sur laquelle j'ai besoin de votre conseil. Comme je ne vois pas que je puisse le faire plus commodément que la nuit, venez ce soir, et avertissez qu'on ne vous attende pas, j'aurai soin de vous donner un lit. »
Camaralzaman ne manqua pas de se trouver au palais à l'heure que la princesse Badoure lui avait marquée. Elle le fit entrer avec elle dans le palais intérieur; et, après qu'elle eut dit au chef des eunuques , qui se préparait à la ' suivre , qu'elle n'avait point besoin de son service, et qu'il tînt seulement la porte fermée, elle le mena dans un autre appartement que celui de la princesse Haîat-al-nefous , où elle avait coutume de coucher.
Quand le prince et la princesse furent dans la chambre oii il y avait un lit, et que la. porte fut fermée , la princesse tira le talisman d une petite boîte , et en le présentant à Camaralzaman : « Il n'y a pas long- temps, lui dit -elle, qu'im astrologue m'a fait présent de ce talisman ; éoihme vous êtes habile en toutes choses , vous pourrez bien me dire à quoi il est propre. »
Camaralzaman prit le talisman , et s'approcha d'une bougie pour le considérer. Dès qu'il l'eut reconnu avec
CONTES ARABES. aiS
une surprise qui fit plaisir à, la princesse: fc Sire, s'écria -t- il, votre majesté tne demande à quoi ce talistaian est propre? Hélas ! il est propre à me faire mdurif de douleur et de chagrin , si je ne trôUve bientôt la princesse la plus charmante et la plus aiknable qui ait jamais paru sous le ciel , à qui il a appartëtiu et dont il m'a'causé là perte ! C'est une aventure étrahgfe, dont le récit toucherait votre majesté de compassion pour un mari et pour un amant infortuné comme moi , si elle voulait se donner la patience de Yth* tendre. »
«Vous m'en entrétieudrez tiute autre fois, reprit la princesse; mais je suis bien aise, ajouta-t-elle , de vous dire que j'en sais déjà quelque ïôhose : je réviens à vous, attendez-moi tin moment. »
En disant ces paroles , la prinicèsse Badbure *efttt^ dans un cabinet où eHe quitta le turban royal , et après avoir pris en peu de momehs une coiffure et un habillemetit de femme, avec la ceintui-e qu'elle avait le jour de leur séparation, elle rentra dans la chambre.
Le prince Camaralzaman reconnut d'abord sa chère princesse, courut à elle, et en l'epibrassaut tendrement : « Ah , s'écria-t-il , que je sais bon gré au roi de m'avoir surpris si agréablement !» « Ne vous attendez pas à revoir le roi , reprit la pf infceséfe ten l'embrassant à son tour, les larmes aux yeux : en me voyant vous le voyez lui-même. Asseyons -nous, que je vous explique cette énigme. »
Alors la princesse raconta au prince la résolution
2l6 ^MS MILICE ET UfTE NUITS, «
qu'elle avait pme dans la prairie où ils avaient campé ensemble la dernière fois , dès qu^elle eut ciMma qu elle l'attendrait inutilement; elle lui dit de quelle manière elle l'avait exécutée jusqu'à son arrivée à l'île d'Ébène, où elle avait été obligée d'épouser Haiat-al-nefous,et d'accepter la c^Duronne que le roi Armanos lui avait offerte en conséquence de son mariage; comment la princesse, dont elle lui exagéra le mérite, avait reçu la déclaration qu'elle lui ayait faite de son sexe, et enfin Taventure du talisman trouvé dans un des pots d'olives et de poudre d'or quelle avait achetés, qui lui avait donné le moyen de l'envoyer enlever dans la ville des idolâtres.
Quand la princesse Badoure eut achevé , elle voulut que le prince lui apprit par quelle aventure le ta* lisman ayait été cause de leur séparation ; il la satisfit , et quand il eut fini , il se plaignit à elle d'une manière obligeante de la cruauté qu'elle avait eue de le faire languir si long - temps. £lle lui fit part des raisons dont nous avons parlé ; après quoi , comme il était fort tard, ils se couchèrent.
CCXXXVIir NUIT.
La princesse Badoure et le prince Camaralzaman se' levèrent le lendemain dès qu'il fut jour. Mais la princesse quitta riiabilleraent royal pour reprendre riiabîL lie fennnc , et lorsqu'elle fut habillée , elle envoya le c^hef des, eunuques prier le roi Armanos, son
beau-père , de prendre la peine de venir à sou appartement. . ,
Quand le roi Arm^nos fut arrivé , sa surprise fut fort grande de voir une dame qui lui était inconnue ^ et le grand trésorier à qui il n'appartenait pas d'en* trer dans le palais intérieur, pas pjus qu'à aucun seigneur de la cour. £n s'asseyant , il demanda où était le roi.
a Sire , reprit la princesse , hier j'étais le roi , et aujourd'hui je ne suis que la princesse de la Chiiie , femme du véritable prince Gimaralzaman, fils du roi Chahzaman. Si votre majesté veut bien se donner la patience d'entendre le récit de notre histoire , j'espère qu'elle ne mç condamnera pas de lui avoir joué un tour si excusable. » Le ror Armapos lui donna audience et l'écouta avec étonnement depuis le commencement jusqu'à la fin.
c( Sire , ajouta ]a princesse en achevant , quoique dans notre religion les femmes s'accommodent peu de la liberté qu'ont les maris de prendre plusieurs femmes, si néanmoins votre majesté consent à donner la princesse Haïat-al-nefous sa fille, en mariage au prince Cam^ralzaman, je lui cède de bon cœur le rang et la qualité de reine qui lui appartient de droit, et me contente du second rang. Quand cette préférence ne lui appartiendrait pas , je ne laisserais pas de la lui accorder après l'obligation que je lui ai du secret qu'elle m'a gardé avec tant de générosité. Si votre majesté s'en rapporte à son consentement,, je l'ai déjà prévenue là - dessus , et je suis sûre qu'elle en sera très-contente. »
Iq Conseil alternativement toutes les fois qu'il faisait des parties de chaise de plusieurs jours.
Comme les deux princes étaient également beaux et bien faits, dès leur enfance les deux reines avaient conçu pour eux une tendresse incroyable, de manière néanmoins que la princesse Badoure avait plus^ de penchant pourAsskd, fils de la reine Haïat-al-nefous , que pour Amgiad son propre fils , et que la reine Haïat«-al-nefous eu avait plus pour Amgiad que pour Assad, qui était le sien.
Les reines ne prirent d'abord ce penchant que pour une amitié qui venait de l'excès de leur mutuel attachement. Mais à mesure que les princes avancèrent en âge,, elle deviilt insensiblement une forte inclination, et cette inclination fut bientôt un amour des plus-violens, lorsqu'ils parurent à leurs yeux avec des grâces «qui achevèrent de les aveugler. Toute l'infamie de leur passion leur ét^it connue; elles firent de grands efforts pour y résister; mais la familiarité avec laquelle elles les voyaient tous les jours, et l'habitude, dont il n'était plus en leur pouvoir de se défaire^ de léà admirer dès leur enfance, de les caresser, les embrasèrent d'amour à un point qu'elles en perdirent le sommeil et l'appétit. Pour leur malheqr , et pour le malheur des princes mêmes, les princes accoutumés à leurs manières, n'eurent pas le moindre soupçon de cette flamme détestable.
Comme les deux reines ne s'étaient pas fait up secret de leur passion , et qu'elles n'avaient pas l'impudence de la déclarer de vive voix au prince que
• CONTES ARABES. îiai
chacune aimait en particulier, elles convinrent de s^en expliquer chacune par un billet; et pour Tèxécuûon d'un dessein si pernicieux , elles profitèrent de l'absence du roi Camaralzaman pour une chasse de trois ou quatre jours.
Le jour du départ du roi, le prince Amgiad pré^ sida au conseil , et rendit la justice jusqu'à deux ou trois heures après midi. A la sortie du conseil , comme il rentrait dans le palais , un eunuque le prit en particulier , et lui présenta un billet de la part dé la reine Haîat-al-nefous. Amgiad le prit et le lut avec horreur. « Quoi , perfide , dit - il à l'eunuque en achevant de lire et en tirant le sabre , est-ce là la fidélité que tu dois à ton maître et à ton roi ? » En disant ces pa* rotes , il lui tranch» la tête.
Après cette action , Amgiad transporté de colère , alla trouver la reine Badoure, sa mère, d'un air qui laissait voir asse^ son ressentiment , lui montra le billet, et l'informa du contepu , après lui avoir dit de quelle part il venait. Au lieu de l'écouter, la reine Badoure se mit elle-même eu colère. « Mon fils , reprit -elle ce que vous me dites, est une calomnie et une imposture : la reine Haïat-al-nefous est sage , et je vous trouve bien hardi de me parler contre elle avec cette insolence. » Le prince, à ces paroles , s'emporta contré la reine sa mère: «Vous êtes toutes plus méchantes les unes que les autres , s'écria- 1 - il ! Si je n'étais retenu par le respect que je dois au roi mon père, oe jour serait le dernier <le la vie d'Haïat<-al«nefous. »
La reine Badoure pouvait bien juger de l'exemple
aaa LES M ItLE ET UKB NUITS,
de son £ls Amgiad,.que le prince Assad, qui n'était pas moins vertueux, ne recevrait pas plus favorablement la déclaration semblable qu'elle avait à lui faire. Cela ^ne l'empêcha pas de persister dans un dessein si abominable, et elle. lui écrivit aussi un billet le lendemain , qu'elle confia à une vieille qui avait entrée dans- le palais.
La vieille prit aussi son temps de rendre le billet au prince Assad à la sortie du conseil , oii il venait de présider à son tour. Le prince le prit, et en le lisant, il se laissa emportera la colère si vivement, que: sans se donner le temps d'achever, il tira son sabre et punit la vieille comme elle le méritait. Il courut à l'appartement de la reine Haiat-al-nefous, sa in^re , le billet à la main ; il vouUit le \u\ montrer , mais elle ne lui en donna, pas. le temps , ni même celui de parler. « Je sais ce que vous me voulez , s'écriat-elle, et vous êtes aussi impertinent que votre frère Amgiad. Retire:&:Vous, et ne paraissez jamais devant moi. 3> >
Assad demeura interdit à ces paroles , auxquelles il ne s'était pas attendu, et elles le mirent dans un transport, dont il fut sur le point de donner des marques funestes; mais il se retint et $e retira sans répliquer, de crainte qu'il ne lui échappai de dire quelque chose d'indigne de sa grandeur d'ame. Comme le prince Amgiad avait eu la discrétion de ne lui rien dire du biljet qu'il avait reçu le jour d'auparavant, et que ce que la reine sa mère veuisiit de lui dire^ lui faisait voir qu'elle n'était p^s moins criminelle que la reine Ba-
CONTES ARABES. ï%23
doure , il alla lui faire un reproche obligeant de sa discrétion , et mêler sa .douleur avec la sienne.
Les deux: reines au désespoir d avoir trouvé dans les deux princes une vertu qui devait les faire rentrer en elles-mêmes , renoncèrent à tous les sentiments de la nature et de mère , et concertèrent ensemble de les faire périr. Elles firent accroire à leurs femmes -qu'ils avaient entrepris de leur faire violence : elles en firent toutes les feintes par leurs larmes, par leurs cris et par les malédictions qu elles leur donnaient, et se couchèrent dans un même lit, comme si la résistance quelles feignirent aussi d'avoir faite, les eût réduites à la dernière extrémité.