‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 3)Chapitre 26 sur 35 · CCLX' NUIT · texte numérisé non relu

CCLX' NUIT

Le khalyfe profita de ce temps -là, et frappa des mains à une des fenêtres. Lé grand -vézyr, Mesrour et les quatre valets^de-chambre furent à lui en un moment, et/ les valetSHle^chambre lui eurent bientôt ôté l'hahit de pécheur, et mis celui qu'ils lui avaient apporté. Us n'avaient pas encore achevé , et ils étaieilt occupé autour du khalyfe qui était assis sur le trônef qu'il avait dans le salon , que Schéich-Ibrahim , animé par l'intérêt, rentra avec une grosse canne à la main , dont il se promettait de bien régaler le prétendu pêcheur. Au lieu de le rencontrer des yeux , il' aperçut son habit au milieu du salon, et il vit le khalyfë assis sur son trône , avec le grand - vézyr et Mesrour à ses côtésr II s'arrêta à ce spectacle , et douta s'il était éveillé ou s'il dormait. Le khalyfe se mit à rire de son étonnement : « Scheich-Ibrahim , lut dit-il, que veuxtu î^ que cherches-tu? » *

. Scheich-Ibrahim, qui ne pouvait plus douter que ce ne (ut le khalyfe , se jeta aussitôt à ses pieds , la face et sa longue barbe contre terre. « Corhmandeur

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des croyansj s'écria -t-il, votre itt esclave vous* a offensé ; il implore votre clémettce; et voiis en demande milhe pardons. » Comme léis valets-de-chambre eurent achevé de rhabiller en ce moment, il lui dit en descendant de son trône : « Lève-toi , je te pardonne. »

Le khalyfe s'adressa ensuite è la belle Persane , qui gvait suspendu sa douleur dès qu'elle se fut aperçue que le jardin et le pavillon appartenaient à ce prince, et non pas à Scheich-Ibi^ahlm, comme Scheich-Ibrahim l'avait dissimulé, et que c'était lui-même qui s'était déguisé en'pêeheuf. « Belle Persane , hzi ^it-il, levezvous et suivez *moL Vous devez coniaitre ce que je suis, après ce* que vous venez de voir, et que je ne suia pas d'un rang à me prévaloir du présent que Noùreddiii m'a fait de vcftre personne avec Uiie générosité qui n'a point de pareille. Je l^i' envoyé à Bai«sora pour y être rdi^ et je vous y enverrai poi9 être Twie, dèa que je faii aurai &it tenir les dépêches né* ceasaires pour abn établissement. Je vais en attendant vous donner un appartement dans mon palais, où vkMS serez traitée selon- votre mérite.»

Ce discours rassura -et'Cctnsohi la belle Pei'sane par nn endroit bien sensible; et elle se dédommagea pteînemient de soa affliction, par la joie d^apprendre •que IKoureddin^ qù'elleaimait passionnéaneiit, venant J^êtifie élevé ^à' une si liauté dignité. !Le khalyfe exécuta la jmi* rôle qu'il venait de lui donner : il 4a recommanda flaême 4 Zobéïde sa fenime , après qic'il lui eut feit part dé' la constidéraùon ifu'il venait d'aVoir pour Moureddia.

Le retour de.Noureddin à Balsora fut plus heu^t«ux et plus avancé de quelques jours qu'il n'eut été à souhaiter pour son bonheur. Il ne vit ni parent ni ami en arrivant; il alla droit au palais du roi, et lé roi donnait audience.^ Il fendit la presse en tenant la lettre, la main élevée; on lui fit place, et il la présenta. Le roi la reçut, l'ouvrit, et changea de couleur en la lisant. Il la baisa' par trois fois; et il allait exe* cuter l'ordre du khalyfe , lorsqu'il s'avisa de la moil'^ trer au vézyr.Saouy, ennemi irréconciliable deNoureddin.

Saouy, qui avait reconnu Noureddin, et qui cher^ chait en lui - même avec grande inquiétude à quel dessein il était venu , ne fut pas moins surpris que le roi de l'ordre que la lettre contenait. Comme il n'y était pas moins intéressé , il imagina en un moment le moyen d'éluder. Il fit semblant de ne l'a^^ir pas bien lue; et pour la lire une seconde fois, il se tourna un peu de côté , comme pour chercher un meilleur jour. Alors , sans que personne s'en aperçût et sans qu'il y parût, à moins de regarder de bien prè^, il arracha adroitement la formule du haut de la lettre, qui marquait que le khalyfe voulait être obéi absolument , la porta à la bouche et l'avala.

Après une si grande méchanceté , Saouy se tourna du côté du roi, lui rendit la lettre; et en parlant bas: <c Hé bien , sire, lui demanda-t-il , quelle est l'intention de votre majesté ? » « De faire ce que le khalyfe me commande, répondit le roi. »<( Gardez-vous-en bien, sire, reprit le méchant vézyr^, c'est bien là l'écriture ' 2/. a3

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du khalyfe , mais la formule n'y est pas. » Le roi Ta* yait fort bien remarquée ; mais dans le trouble ott il éts^t, il s'imdTgina qu'il s'était trompé q^uand il ne la vit plus.-

«c Sire , continua le vézyr , il ne faut pas douter que le khalyfe n'ait accordé cette lettre à Noureddin , sur les plaintes qu'il lui est allé fairç contre votre majesté et ooQtre moi , pour se débarrasser de lui ; mais il n'a pa$ entendu que vous ^cutie^ ce qu'elle contient, fie plus 9 il est à considérer qu'il n'a pas envoyé un exprès avec la patente, sans quoi elle est inutile^ On ne dépose pas un roi comme votre majesté, sans cette formalité; un etutre que Noureddin pourrait venir de même avec une fausse lettre ; cela ne s'est jamais pratiqué. Sire, votive ipajesté peut s'en reposer sur ma parole , et je prends sur moi tout le mal qui peut en arriver. »

Lie roi Zineby se laissa, persuader ,. et abandonna Noureddin à la discrétion duvézyr Saouy, qui l'emmena chez lui avec main-forte. Dès qu'il fut arrivé , il lui fit donner la bastonnade , jusqu'à ce ^u'il. demeurât comme mort; et dans cet état il le fit porloren prison 7 où il demanda qu'on le mit d^ms le ci|d)ot lé plus obscur et le' plus profond, avec ordre £^l geôlier de ne lui donner que du pai^ et de Tçau.

Quand SToureddm, meurtri de coups, fut revenu À lui,tet qu'il se vit dans ce cachot, il poussa des cris pitoyables en déplorant son malheureux sort : « Ah , pécheur, s'écria-t-il , que tu m'as troiz^é^ et que j'ai été Ëicile à, te (uroire! Pouvais-je m'^ttandre à ui^ des-

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tinée si cruelle , après le bien que je t'ai fait i Dieu te bénite néanmoins; je ne ptiîs croire que ton i&« tentîon ait été mauvaise, et j'aurai patience jusqu'à la fin ôe<m^ maux. »

Le triste Noureddin demeura dix jours entiers dans cet état, et le vézyr Saouy n'oublia pas qu'il Yj avait fidt mettre. Résolu à lut foire perdre la vie honteusenotent , il n osa Tenlreprendre de son autorité. Pour réussir daji» son pernicieux dessein , il chargea plu-* sieurs de ses esclaves de riches présens, et alla se présenter au roi à leur tête : a Sire, lui dit -il avec une malice nK>ire, voilà ce que le nouveau roi supplie votre majesté de vouloir bien agréer à son avènement à ta couronne. »

Le toi comprit ce que Saouy voulait lui faire entendre. « Quoi! reprit-il, ce malheureux vit-il encore? Je croyais que tu l'avais fait mourir. » « Sire, repartit SàoUy , ce n'est pas à moi qu'il appartient de feire ôter la vie à personne; c'est à votre majesté. » « Va, répliqua le roi, ftiis*lui couper le cou, je t'en donne la permission. » c( Sire , dit alors Saouy, je suis infini* ment obligé à votre majesté de la justice qu'elle me rend. Mais comme Noureddin m'a fait si publiquement l'affront qu'elle fi'ignore pas , je lui demande en grâce de vouloir bien que* l'exécution se fasse devant le palais, et que les crieurs aillent l'annoncer dans tous les quartiers de la ville, afin que personne n'ignore que l'offense quKl m'a faite aura été pleinement réparée. » I^e roi lui accorda ce qu'il lui demandait; et les crieurs, en faisant leur devoir, répandi-

rent une tristesse générale dans toute la ville. La mémoire toute récente des vertus du père fit qu on n'apprit qu'avec indignation qu'on allait faire mourir le fils ignominieusement, à la sollicitation et par la méchanceté du vézyr Saouy.

Saouy alla à la prison en personne , accompagné d'une vingtaine de ses esclaves , ministres de sa cruauté. On lui amena Noureddin, et il le fit monter sur un méchant cheval sans selle. Dès qpe Noureddin se vit livré entre les mains de son ennemi : a Tu triomphes, lui dit ^ il, et tq abuses de ta puissance ; ihais j'ai confiance dans la vérité de ces paroles d'un de nos livres: «Vous jugez injustiement » et dans peu vous serez jugé vous-même. »

Le vézyr Saouy, qui triomphait véritablement en lui-même : «Quoi, insolent ! reprit -il, tu oses m'insulter encore ! Va^^ je te le pardonne; il arrivera ce qu'il pourra, pourvu que je t'aie fait couper le cou à la vu.e de tout Babora. Tu dois savoir aussi ce que dit un autre de nos livres: «Qu'importe de mourir « le lendemain, de la morf de son ennemi ? »

Ce ministre, implacable daps sa haine et dans son inimitié, environné d'une partie de ses esclaves armés fit conduire Npureddin devant* lui par les autres, et prit le chemin du palais.* Le peuple fut sur le point de se jeter sur lui-; et il l'eût lapidé, si quelqu'un eût commencé de donner l'exemple. Quand il l'eut mené jusqu'à la place du palais, à la vue de l'appartement du roi, il le laissa entre les mains du bourreau, et il alla se rendre près du roi , qui était dcja dans son

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cabinet, prêt à repaître ses yeux avec lai du sanglant spectacle qui se préparait.

La garde du roi et les esclaves du vézyr Saouy, qui faisait un grand cercle autour de Noureddin, eurent beaucoup de peine à contenir la populace, qui faisait, mais inutilement, tous les efforts possibles pour les forcer, Ifes rompra ç)t l'enlever. Le bourreau s'approèha de lui : « Seigneur , lui dit-il , je vous supplie de me pardonner votre mort; je ne suis qu'un esclave , et je ne puis me dispenser de faire mon devoir : à moins que^ vous n'ayez besoin de quelque chose , mettez - vous, s'il vous plaît , en état; le roi va me commander de frapper. »

« Dans ce moment si cruel , quelque personne charitable, dit le malheureux Noureddin, en tournant la tête à droite et à gauche , ne voudrait-^lle pas me faire la grâce de m'apporter de l'eau pour étancher ma soif?» On en apporta un vase à l'instant , que ïotï Bt passer jusqu'à lui de main en main. Le vézyr Saouy, qui s'aperçut de ce retardement , cria au bourreau , de la fenêtre du cabinet du roi où il était :« Qu'attends-tù? Frappe »

CCLXr NUIT.

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A ces paroles barbares et pleines d'inhumanité , toute la place retentit de vives imprécations contre lui; et le roi, jaloux de son autorité, n'approuva pas cette hardiesse en sa présence , et il le fît pa-

raitre en criant que l'on atten^t. Il en eut cme autre raison : c'est qu'en ce moment il leva Les yeux vers une grande rue qui était devant lui, et qui aboutissait à la place, et qu'il aperçut au milieu une troupe de cavaliers qui accouraient à toute bride* « Vézyr , dit-il aussitôt à Saouy , qu'est-ce que cela ? Regarde. » Saouy, qui se douta de ce que ce^quvait être, pressa le roi de donner le signal au bourreau. « Non, reprit le roi; je veux savoir auparavant qui sont ces cavaliers/ v C'était le grand-vézyr Giafar avec sa suite, qui venait de Baghdad en personne, de la part du khalyfe. Pour savoir le sujet de l'arrivée de ce ministre à Balsora , nous remarquerons qu'après le départ de Neureddin avec la lettre du khalyfe , le khalyfe ne s'était pas souvenu le lendemain, ni même plusieurs jours après, d'envoyer un exprès avec la patente dont il avait parlé à la belle Persane. Il était dans le palais intérieur qui était celui des femmes ; en passant devant un appartement, -^ il ent^idit une très -belle voix; il s'arrêta , et il n'eut pas plutôt entendu quelques pa^» rôles qui exprimaient la douleur de l'absence , qu'il demanda à un officier des eunuques qui le suivi^ quelle était la femme qui demeurait dans l'appartement. L'officier répondit que c'était l'esclave du jeune seigneur qu'il avait envoyé à Balsora pour être roi à la place de Mohammed-Zinebi.

' ce Ah , pauvre Noureddin , fils de Khacan ! s'écria aussitôt le khalyfe , je t'ai bien oublié I Vite , ajoutat-il , qu'on me fasse venir Giafap incessamment, d Ce ministre nrriva. « Giafar, lui dit le khalyfe , je ne me

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SUIS pa& souvenu d'envoyer la patente pour £siire recoiuiaitre Noureddm roi <fe Balsova. Il n'y a pas de (eiripft pour la faire expédier ; prends- du inoude et dea dieiraux , et rendsN^toi à Balsora en (Mligenee. Si Noureddin n'est plu» au monde ^ et qu'on Tait feit mourir, fais pendre 4e vézy F Saouy; s'il n'est pas mort, aHièii&*Ie moi avec le roi et ce. vézyiv »

Le grand-vézyr Giafar ne se donna cpe \e temps qu'il &Uait pour monter à i^ieval^ et il partit aussitôt avec un bon nombre d'offiotevs de sa maison. Il arriva a Baisera de la manière el dans le temps que nous avons remarqué. Dès qu'il entra dam» la place , tout le iiioade s'écarla pour le laisser passer y en criant grâce pour Nourtddin^ et il entrâ dans le palais du même tcaîn jusqu'à l'escalier , ou il mit pied à terre.

Le rc» da Balsora^ qui avait reconnu le [premier mîniaire dti kbalyfe, alla au-devant de lur, et le reçut à l'eaUrée de son appât temeiit; Le grand - vézyr de- ■vadda d'abord s» Noureddin vivait encore , et s'il vivait, qu'oB? le fit venir. Lt roi répondit qu'il vivait , el donna ordre qu'on 1 amienât. Comme il parut bienlot , mats lié eH garotté^ il le fit déiier et mettre en liberté , et commanda qu'on s'assurât du vézyr Sàouy> et qu'on le liât des mêmes cordes.

Le grand *véayr Giafar ne ccnieha qu'une nuit à Badsoaa; il repartit te lendemain , ^ , selon l'ordre qtt'il avait ,. il emmena avec hii Sacnay , le roi de Balsora <it Noureddin. Quand il fat arrivé a Baghdâd , il les. présienta au kbalyfe , et après qu'il luî eut rendu compte de son voyage, el pardeulièrement: de Tétat

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OÙ il avait trouvé Noureddin , et du traitement qu'on lui avait fait par le conseil et l'animosité de Saouy, le khalyfe proposa à Noureddin de couper la tête luimême au vézyr Saouy. « Commandeur des croyans, reprit Noureddin, quelque mal que 'm'ait fait ce méchant , et qu'il ait taché de faire à feu mon père , je m'estimerais le plus infâme de tous les hommes, si j'avais trempé mes mains dans son sang. » Le khalyfe lui sut bon gré de sa générosité , et il fit faire cette justice par la main dû bourreau.

Le khalyfe voulut envoyer Noureddin à Bakora pour y régner; mais Noureddin le supplia de vouloir l'en dispenser. «Commandeur desxroyans, reprit-il, la ville de Balsora me sera désormais dans une aver* sion si grande, après ce qui m'y est arrivé, que j'ose supplier votre majesté d'avoir pour agréable que je tienne. le serment que j'ai fait de n'y retourner de ma vie. Je mettrais toute ma gloire à lui rendre messèr- .vices près de sa personne , si elle avait la bonté de m'en accorder la grâce. » Le khalyfe le mit au nombre de ses courtisans les plus intimes, lui rendit la belle Persane, et liii fit tant de bien, qu'ils vécurent en* semble jusqu'à la mort , avec tout le bonheur qu'ils pouvaient souhaiter. '

Pour ce qui est du roi dé Balsora, le khalyfe se contenta de lui avoir fait connaître combien il devait être attentif au choix qu'il faisait des vézyrs, et le renvoya dans son royaume. Comme le jour ne paraissait point enc(H*e, Cheherazade, avec l'agrément du suU than, commença l'histoire sui>ante,

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HISTOIRE DE BEDER , PRINCE DE PERSE, ET DE GIAUHARE, PRINCESSE DU ROYAUME DE SAMANDAL»

La Pers« est une partie de la terre de si grande étendue , que ce n'est pas sans raison que ses anciens rois ont porté le titre superbe de rois des rois. Au* tant qu'il y a de provinces , sans parler de tous les autres royaumes qu'ils avaient conquis, autant il y avait, de rois. Ces rois ne leur payaient pas seulement de gros tributs, ils leur étaient même aussi soumis que les gouverneurs le sont aux rois de tous les au* très royaumes.

Un de ces rois, qui avait commencé son règne par d'beureuses et de grandes conquêtes, régnait, il y avait de longues années , avec un bonheur et une tranquillité qui le rendaient le plus satisfait de tous les monarques. Ce n'était qu'en un seul point qu'il s'estimait malheureux : c'est qu'il était fort âgé, et que de toutes ses femmes ,*il n'y en avait pas une qui lui efût donné un prince pour lui succéder après sa mort. U en avait cependant plus de cent, toutes logées ma^ gnitiquement et séparément, avec des femmes esclaves pour les servir, et des eunuques pour les garder. Malgré tous ces soins à les rendre contentes et à prévenir leurs désirs , aucune ne remplissait son attente. On lui en émanait souvent des pays les plus éloignés, et il ne se contentait pas de les payer , sans faire de prix , dès qu'elles lui convenaient , il comblait encore les

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nitirchands d'Iionneurs, de bieniaits et de bénédictions, pour en attirer d'autres, dans Fespérance qu'enfin il aurait un fils de quelqu'une; Il n'y avait pas aussi de bonnes œuvres qu'il ne fît pour fléchir le ciel. Il faisait des aumônes immenses aux pauvres , de grandes largesses aux plus dévots de sa religion , et de nouvelles fondations toutes royales* en leur &•» veur, afin d'obtenir par leurs prières ce qu'il souhaitât si ardemment.

Un jour que y selon la coutume pratiquée tousi fes jours par les rois ses prédécesseurs, lorsqu'ils étaient de résidence dans leur capitale, il tenait l'assenoblée de ses courtisans ^ où se trouvaient tous le» andNissa* deurs et tous les étrangers de distinction qui étaient à sa cour, on s'entr^^iait , non pas de nouvelles qui regardaient l'état , mais de sciences ^ d'histoire ^ de littérature , de poésie , et de toute autre dbose capable de récréer l'esprit agréablfanent. Ce jour^là , dis-)e, un eunuque vint lui annoncer qu'un marchand , qui vepiait d'un pays très - éloigné avec une esclave qu'il lui ameni^it , demandait la peAmssion de la lui faire voir, a QuW le fasse entrer et qu'on le plaee^ dit le roi, je lui parlerai après l'assemblée. » On introduisit le rnarehand ^ et on le plaça dans un endroit d'où il pouvait voir le rc à son aise , et l'entendre parier &mîlièremmt avec ceux qui étaient le phis près àt* sa personne»

liC roi en utait ainsi avec tous les étrangers qui devaient lui parler; il le faisait exprès^ afin qu'ils s'accoutumassent à le voir , et qu'en le voyant parler aux

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uns et aux aulres avec familiarité et avec bonté, ib prissent ia confiance de lui parler de même , sans se laisser surpi;endre par l'éclat et la grandeur dont il était environné , capable d oter la parole à ceux qui n'y auraient pas étéaccoutumés* U le pratiquait même à regard des ambassadeurs: d'abord il mangeait avec eux, et pendant le repas, il s'informait de leur santé, de leur voyagé et des particularités de leur pays. Cela leur donnait de l'assurance auprès de sa personne , et ensuite il leur donnait audience.

Quand l'assemblée fut finie , que tout le monde se fut retiré, et qu'il ne resta plus que le marchand, celui«ci.se prosterna devant le trône du roi, la face contre terre , et lui souhaita l'accomplissement de-tous ses désirs. Dès qu'il se fut relevé, le roi lui demanda s'il était vrai qu'il lui eût amené ^ne esclave, conune on le lui avait dit , et si elle était belle.

■m Sire, répondit le marchand , je ne doute pas que votre majesté n'en ait de très-belles , depuis qu'on lui en cherche dans tous les endroits du monde avec tant de soin ; mais je puis assurer , sans craindre de trop priser ma marchandise, qu elle n'en a pas encore vu une qui puisse entrer en concurrence avec elle, si l'on considère sa beauté , sa belle taille , ses agrémens et toutes les perfections dont elle est partagée. » « Où est-^e ? reprit le roi; amène-la-moi. » «Sire, repartit le marchand, je l'ai laissée entre les mains d'un ofH^ cier de vos eunuques ; votre majesté peut commande^ qu'on la fasse venir. »

On amena rdsdave;d dès que le roi la vit, il en

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fut charmé, ea considérant seulement sa taille belle et dégagée. Il entra aussitôt dans un cabinet, où le marchand le suivit avec quelques eunuques. L'esclave avait un voile de satin rouge rayé d'or, qui lui cachait le visage. Le marchand le lui ôta, et le roi de Pei^se vit une dame qui surpaSsiait en beauté toutes, celles qu'il avait alorsi et qu'il avait jamais eues. Il en devint passionnément amoureux dès ce moment, et il demanda w marchand combien il la voulait Vicndre.

«Sire, répondit le marchand , j'en ai donné mille pièces d'or à celui qui me Ta vendue , et je compte que j'en ai. déboursé autant depuis trois ans que je suis en voyage pour arriver à votre cour. Je me gar* derai bien de la mettre^à prix à un si grand monarque : je supplie votre majesté de la recevoir en présent, si elle lui agrée. » « Je te suis obligé, reprit le roi; ce n'est pas ma coutume d^en.user ainsi avec les marchands qui viennent de si loin daiis la vue de me faire plaisir : je vais te faire compter dix o mille pièceSvd'or. Seras- tu content?»

a Sire, repartit le marchand, je me fusse estimé très- heureux si votre maje$té eût bien voulu l'accepter pour rien; mais je d'osé refuser une si grande libéralité.* Je ne manquerai pas de la publier dans mon pays et dans tous les lieux par où je passerai. »• La somme lui fut comptée , et avant qu'il se retirât, le rai le fit revêtir en sa présence d'une robe de bro-» card d'or. -

Le roi fit loger la belle esclave dans l'appartement

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le plus magnifiqtie aprèâ le^ien, et lui assigna plusieurs matcones et autres femmes esclaves pour la servir, avec ordre de lui faire prendre le l^aiti, de l'habiller d un habit le plus magnifique qu'elles pussent trouver , et de se faire apporter les plus beaux colliers de perles et les diamans les plus fins , et au» tres pierreries les plus riches, afin qu'elle choisît elle* même ce qui lui conviendrait le mieux.

Lçs matrones officieuses , qui n'avaient d'autre attention que de plaire au roi , furent elles-mêmes ravies en admiration de la beauté de l'esdave. Comme elles s'y connaissaient parfaitement bien : a Sire, lui dirent- elles, si votre ifiajesté a la patience de nous donner seulement trois jours, nous nous engageons à la lui faire voir alors si fort au-dessus de ce qu'ielle est présentement qu'elle ne la reconnaîtra plus. » Le roi eut bien de la peine à se priver si long-temps du plaisir de la posséder entièrement : « Je le veux bien , reprit-il, mais à la diarge que vous me tiendrez votre promesse »

CGLXII' NUIT.

La capitale du roi de Perse était située dans Une île, et son palais, qui était superbe, était bâti sur 1^ bord de la mer. Comme son appartement avait vue sur cet élément , celui de la belle esclave , qui n'était pas éloigné du. sien , avait aussi la même vue ; et elle était d'autant plus agréable , que la mer battait presque au pied des murailles.

Au bout de trois jours, la beUç «Mlare , parée et ornée magnifiquement, était seule dans sa chambre, assise sur un so£i ^et a^f/ujée à une des fenêtres qui regardaient la mer, lorsque le roi, averti qu'il pouyait la voir , y entra. L'esclave-, qui entendit que Ton marchait dans sa chambre d'un autre air que les femmes qui Tavaient servie jusqu'alors , tourna aussitôt la tête pour voir qui c'était. Elle reconnut le roi; mais sans en témoigner la raoîndre suiprise, sans même se lever pour lui faire civilité et pour le recevoir, cMnœe s'il eût été k persQane du monde la plus indiffiérente , cUe se remiè à la fenetce comme auparavant.

Le roi de. Perse fiit.extrémemeM étonné de voir qu'une esclave si belle et ai bien faite, sût si peu ce que c'était que le monde. Il attribua ce défaut à la mau* vaîse édueation qu'on lui avait donnée^ et au peu de soin qu'on avait pris de lui apprendre les premières bienséances. Il s'avança vers elle jusqu'à ht fenêtre, où , nonobstant la manière et la froideur avec laquelle elle venait de le recevoir , elle se laissa regarder , admirer , et même caresser et embrasser autant qu'il le souhaita.

Entre ces caresses et ces embrassemens , ce monarque s'arrêta pour la regarder , ou plutôt pour la dévorer des yeux. « Ma toute belle , ma charmante ma ravissante, s'écria- 1- il, dites -moi ^ je vous prie, d'où vous venez , d'où sont et qui sont Theureux père et l'heureuse mère qui ont mis au monde un okef> d'œuvre de la nature aussi surprenant que vous êtes ?

Qae je vous aime et que je vous aimerai I Jamais je n'ai senti pour une femme ce que je sens ^ur vous ; j'en ai cependant vu et j'en vois encore un grand nombre tous. les jours; mais jamais je n'ai vu tant de charmes qui m'enlèvent à moi «même pour me donner tout à vous. Mon cher -cœur , ajoutait -il , vous ne me répondez rien; vous ne me faites même ccamattre par aucmnë marque que vous soyez sensible à tant de témoignages que je vous donne de mon amour extrême ; vous ne détournez pas même les yeux pour donner aux miens le plaisir de* les rencontrer , et de vous convaincre qu^on ne peut pas aimer plus que je vous aime. Pourquoi gardez-vous ce grand silence qui me. glace? D'où vient ce sérieux, ou pltilàt cette tristesse qui m'afflige? regrettez- vous voïre pcijS', vos parens, vos amis? Hé quoi ! un roi de Perse qui vous aime^ qui, vous adore , n'est-il pas capable de vous consoler et de vous , tenir lieu de toute chose au monde ?»

Quelques protestations d'amour que le roi de Perse lit à l'esclave , et quoi qu'il pât dire, pour l'obliger d'ouvrir la bouche et de parler , l'esclave demeura dans un froid surprenant , les yeux toujours baissés, sans les lemr pour le regarder , et sans proférer une s^e parole.

Le roi de Perse , ravi d'avoir "feit une action dont il était si content , ne la pressa pas davantage , dans l'espérance que ie bon traitement qu'il lui ferait, la ferait /changer. Il frappa des mains, et aussitôt pitisieurs femmes entrèrent , à qui il commanda de faire

servir le souper. Dè$ que Ion «ut servi : a Mon cœur, dit-il à l'esclave,, approchez-vous et Venez souper avec moi. » Elle se leva de la place oit elle était ; et quand elle fut assise vis-à-vis du roi, ce prince la servit , avant qu il commençât de mangier , et la servit de même à chaque plat pendant le repas. L'esclave man<- ^ea comme lui , piais toujours les yeux baissés , sans répondre un seul mot, chaque fois qu'il lui demaor^ dait si les mets étaient de son goût*

Pour changer ce discours, le roi lui demanda. com«ment elle s'appelait , si elle était contente de son habillement, des pierreries dont elle était ornée , ce qu'elle. pensait de son appartement et de l'ameublement, et si la vue de la mer la divertissait; mais sur toutes ces demandes , elle garda le même silence , dont il ne savait plus que penser. Il s'imagina, que pqut-âtre «lie était muette. « Mais, disait-il en lui-même, serait - il possible que Dieu eût formé une créature si belle, si parfaite et si accomplie, et qu'elle eût un si grand défaut ? Ce serait un grand dommage ! Avec «ela , je ne pourrais m'empêcher de l'aimer comme je l'aime. »

Quand le roi.se fiit levé de table, d'un côté il ^e lava les mains , pendant que l'esclave se les lavait de l'autre. II prit ce temps -là pour deipander aux femmes qui lui présentaient le bassin et la serviette, si elle leur avait parlé. Celle qui prit la parole, lui répondit : «Sire, nous ne l'avons ni vu ni entendu parler plus que votre majesté vient de le voir ellemême. Nous lui avons rendu nos. services dans le bain ;

CPNT£$ AAABES. 869

nous Tavons peignée, coiffée, habillée dans sa chambre, et jamais elle n'a ouvert la bouche pour nous .dire : cela est bien , je suis contente. Nous'lui demandions: Madame n'avez-vous besoin de rien ? Souhaitez-vous quelque chosQ? Demandez,: commandez -nous. Nous ne savons s} c'est roéprjs, affliction, bêtise; ou bien, si elle est< muette : nous, n'avons pu tirer d'elle une seule parole ; c'est tout ce que nous pouvons dire à votre majesté. »,

Le roi de Perse fut plus surpris qu'auparavant de ce qu'il venait d'entendre. Comme il crut que rescla,ve pouvait avoir quelque sujet, d'affliction, il voulut essayer de la réjouir; pour cela, il. fit une .assemblée de toutes les dames de son palais. Elles vinrent ; celles qui savaient jouer des instrumens en jouèrent, et les autres- chantèrent- ou dansèrent, ou firent l'un et l'autre tout à la fois : elles s'exercèrcsnt enfin à plusieurs sortes de jeux qui réjouirent te roi. L'esclave seule ne prit au<iune part à tous ces divértissemens ; elle demeura dans sa place, toujours les yeux baissés, et avec une tranquillité dont toutes les dames ne furent pas moins surprises que le roi. Elles se retirèrent chacune à son appartement; et le roi , qui demeura seul, coucha avec la belle esclave. ■. -' ^ .'

Le lendemain , le roi de Perse se leva plus content qu'il ne l'avait été de toutes les femmes qu'il e(it jamais vues, sans en excepter aucune, et plus passionné pour la, belle esclave que le jour précédent. Il le fit bien paraître :.en effet, il résolut de ne. s'attacher uniquement qu'à elle, et il exécuta sa résolution. Dès

^JO LES MILLB ET UWE l|:iîITS,

le inêmé jour ^ il congédia toutes ses autres femmes , avec les riches habits , les pierreries et les bijoux qu'elles avaient à leur usage ^ et chacune une grosse sonune d'argent , libres de se marier à qui bon leur semblerait; et il ne retint que lès matrones et autres ii^mmes* âgées, nécessaires pou p être auprès de Ja belle esclave; Elle ne lui donna pas ta consolation de lui dire un seul mot pendant une année entière. Il ne laissa pas cependant d'être très-assidu auprès d'elle , avec toutes les complaisances iihaginàbles, et dé lui donner les marques les plus signalées d'une passion très-violente.

• L'année était écoulée, tt le t*oi, aissis qn jour près àe SA bieile, lui protestait que son amour, au lieu de diminuer , augmentait tous les jours avec plus dé force. a Ma reine, lui disait - il 4 je ne puis deviner ce que vous en pensée , rieii n'est plus vrai cependant , et je vous jure que je ne souhaite plus rien -, dépuis que j'ai le bonheur de vous posséder. Je fiais état de mon royaume i tout grand qu'il est ^ moins que d'un atdme , lorsque, je vous vois^ et que je puis vous dire mille fdis que je vous aime. Je né veux pas que mes paroles voua obligent de lé croire; mais vous ne pouvez en douter après le sacrifice que j'ai -fkit à votre beauté, du grand nombre de fénimes que j'avais dans mon palais. Vous pouvéâ: vous en souvenir : il y a un an passé que je les renvoyai toutes , je m'en repens aussi peu ail moment que je vb.us en parle, qu'au moment que je cessai de léis voir , et je ne m'en repentirai jamais. Bien ne tnanquerait à ma satisfaction , à mon cbntèn-

COHTÈS ARABES.' 3n î

tement et à ma joie, si vous ine disiez seolemenf tin mot pour me montrer que vous m'en avez qu)elque obligation. Mai^ comment pourriez-'vous me le dire , si vous êtes muette? Hélas, je ne crains que trop qne oéla ne soit ! Et quel moyen de ne le pas ci^aindce ? Depuis un an entier je vous prie mille fois chaque JQur de me parler, et vous gardez un silence affligeant pour moi ? S'il n'est pas possible que j'obtienne de vous cette consolation , ' fasse le ciel au moins que vous me donniez un fils pour me jsuccéder après ma mort! Je me sens vieillir tous les jours, et dès à présent j'aurais besoin d'en avoir un pour m'aider à soutenir le grand poids de ma eouronne. le reviens au vif désir que j'ai de vous entendre parler : quel* que"^ chose me dit eh moi «même que vous n'estes pas muette. De grâce, madame, je vous en conjure, rompez cette longue obstination ; dites-moi un mot seulement, après quoi je ne me soucie plus de mourir.» A ce discours , la belle esclave , qui , selon sa coutume, avait écouté le roi, toujours les yeux baiasés, et qui lui avait dontlé lieu de croire non-seulèmelit qu'elle était muette , mais même qu'elle n'avait jamais ti de sa ^ie, se mit à sourire. Le roi de Perse s'en aperçut, aveè une surprise ((ui hii fit filire une exclamation de jore ; et comme U ne douta pas qu'dlë ne voulût parler^ il attendit ce moment avec une attentKm etavec uneitnpatience qu'on ne peut exprimer.,*

3']'2 LKS MILLE ET UNK NUITS,

CCLXIir NUIT

•^LA. i>eUe esclave rompit enfin le silence, et elle parla, a Site, dit -elle, j'ai tant de choses à .dire à votre majesté, que je ne sais par où commencer. Je crois néanmoins qu'il est de mon devoir de la remercier d'abord de toutes les grâces et de tous les honneurs dont elle m'a comblée, et de demander au ciel qu'il la fasse prospérer , qu'il détourne les mauvaises intentions denses ennemis,. et ne permette pas qu'elle mêùré après mWoir enteildu parler, mais lui donne ■une lorigue vie. Après cela , âire^ je 'ne puis vous donner une plus grande satisfaction qu'en vous an- ^nonçant que je suis grosse : je souhaite avec vous •que ce soit un fils. Mais, sire, ajouta-t-elle, sans ma grossesse (je Supplie votre majesté de prendre ma sincérité en boniiie part ), j'étais résolue à ne vous jamais aimer, aussi bien qu'à garder un silence perpétuel. Présentement je vous chéris autant que je .le dois. » Le roi de Perse , ravi d'avoir entendu parler la belle ; esclave , lui annoncer une nouvelle qui l'intéressait si fort , l'embrassa tendrement. «Lumière de mes yeux , ' lui |dit-il, je ne pouvais recevoir une plUs grande joie ' que celle dont vbus venez de me combler. Vous avez parlé, et vpus m'avez annoncé votre gvossesse; je suis trop heureux de ces deux évènemens' avantageux que je n'attendais pas. » ' *

Dans le transport de joie oîi était le roi de Perse,

COlfTES ARABES, Z'J^

il n en dit pas davantage h ta belle esclave ; il la quitta , mais d'une maiiière à faire connaître qu'il ïillait revenir bientôt. Comme il voulait que le sujet de sa joie fut rendu public, il l'annonça à ses officiel^ ^ et lit appeler son grand -vézyr. Dès qu'il fut arrivé,' il le chargea dé distribuer - cent mille pièce! d'or à œîix dés ministres de sa religion qui faisaient vœu de pauvreté , aux hôpitaux et* aux |>auvr6s , en actions de grades à Dieu ; et sa volonté fut exécutée.

Cet ordre donné , le roi de Perse ^int retrouver la belle esclave. « Madame , lui dit*il / excusez^môi si je vous ai quittée si brusquement ; vous m'en avez donné l'occasion vous-même ; mais vous voudrez bien que je remette à vous en entretenir une autre fois ; je désire savoir de vous des choses^ d'une bien ^lus plus grande importance. Dites-moi, je vous> en supplie, ma chère ame,' quelle raison si forte vous avez eue de mouvoir, dem'entendre parler; de manger et de coucher avec moi chaque jour toute une ann^ , et d'avoir eu cette constance inébranlable^ je ne dis point de ne pas ouvrir la bouche pour me parler, mais même de ne pas donner à comprendre que vous entendiez fort bien tout ce que je Vous disais. Cela< mè passe, et je ne comprends pas eommentvous avez pu vous contraindre jusqu'à ce point; il faut que le sujet en' soit bien extraordinaire. »

Pour . satisfaire la curiosité du roi de Perse :4< Sire , t*eprit cette belle personne , être esclave, être éloignée de son pays, avoir perdu l'espérance d'y netouruer jamais , avoir '\é cœur percé de douleur de me voir se-

37,4 ^^^ M4LL9 ET un» irvixsv)

pqirée pour toujours d'avec ma tpère , mon frère , nos p^re^Si m sqnt-ce pas 4^ motîft as«ez grande pour avoir gardé 1^ siience <{ue votre m^p^pê trouve si étrang? ? L'amour dfe ia patrie n'est paf mptas naturel f{ue l'amour paternel, et la pertç delà liberté est insupporUible à quîoQU(fue n'est pas assez dépourvu de bop $ens pour n'en pas çdninaitre le prix. Le corps peut bien être assujetti à l'autorité d'an maître qui a la force et la puissance en maiti : mais la volonté ne peut pas être maîtrisée , elle est toujours à elle-même : votre majesté en a vu Un exemple en ma personne; C'est beaucoup que je n'aie pas imité une foule d'infortunés que l'amour de la libellé réduit à la triste résolution de se donner la mort. » ,

«( Madame, reprit le roi de Perse , je suis persuadé de ce i^ue vous me dites, maisil .m'avait semblé jus*qu à présent qu'une persomie belle ^. bien faite ^ de bon sens et de bon esprit comme vous , esdave par sa mauvaise destinée , devait s'estimer heuceus^ de^ trou^^ vtr un roi pour maître. »

/ H Sire 4 repartit la belle esclave, si l'caielave est d'un état inférieur, je veux erpire quelle puisse s'estimer heureuse dans soi^malbeur* Quel bonheur oependant ! Arradiée d'entré les. bras de son père et de sa mère, «t pei]t«-étpe d'un amaOt qu'éllf ne laiss^era pas d'at* mer toute sa vie. Mais si elle^Eie cède en rieiuau roi qui l'a acquise , que vôtna nmjesté dle-même juge de la rigueur de son sort, da se misère, de son afBîclion,.de sa douleur, ei.de qiioi. elle. peut étaœ capable!)»

. Lf; coi de Pçr^^ ^étpiim de c^ ibicottr» : <c Quoi, {Q^dam^ y répUqua<^->it ^ 9^aitril possible , ooniine voUs loe le faites eniendce ^ qut vou^ fus3ic« d'un aang l^pyal? jÉclairçissfîZrinoi de grâce ià^deMi» ^ et niaug* meate? pas.dayantagemoR impatience, Apprenez^mai quels ^nt Thoureux père e( l%eu^eus« mère d'un ai %r^d pfTQdige de- beauté , <{uel$ ^'nt, vos frères, vo» ^«QÇMrs, V04 parent , et surtout oomm^ut vous vous iippi^le^. ni

ecLxiv" Nrit.

« Sire, dit alors la belle esclave, jjoûu npm e^t l^ulq^e de 1^ mer (f); mop père^qui n'^t pl\^,4t^it un de$ pliis.pviis;;aii$ roi^ d^ia me|:fçt e^ inoi,inint, il laissa son royaume à w frère que j'ai ^ npii^ç[\é Sa* j^h(a),çt à U reif^è ipa mère. Mamère est aussi princes^, ^Ile d'un autre roi de la nier, trèâî r puis^Ot. Ifpu> vivions tranquîRement dans notre royauipe, et d^fis ifpe pai^ profopdjç , lorsqu'un ennemi, enyi^i)^ dp nptre bonheur , entra daps pos étatf avec unii puis^ sai^tq 9jm^e , fiénétr^ j^^9¥'^ potre capitajp, s'en empar^ , et q^ pq^s dQni;i4 q»e le.lemp^ de n^i^is ^fituy^jr d^p§ W liçu ippéwtraliliç et inî|Çces3iblje , avec quelques officier^ ^çle$. qui p^ nous ^andpunèfept f^s„ . (ç .Dap,^ cette re^r^e , mpn frèce ne négligea pas de

(i) Gttlaare «iigniio , eft pcflrsaii, rase , ou Jleur de gMruuSer» (a) Saieh, ce mot signifie bon, en arSibéc ^ ' . * .

376 L£S SflLtE £T VNE NUITS,

soiîgér au moyen de chasser Tinjusite possesseur de nos états; et àsnis cet intervalle ^ il me prit un jour en* particulier : « Ma sœur, hie dit - il ^ les suites des moindres entreprises sont toujours très^incertaines; je puis succomber -dans celle que je médite' pour rentrer dans nos états; et je ftrais moins fâdié dé ma disgrâce que de celle qui pourrait vous' arriver. Pour la prévenir et vous en jpréserver , je voudrais bien vous vdir mariée auparavant ; mais dans le mauvais état où sont nos affaires, je ne vois pas que vous puissiez vous donner à aucun de nos princes de la mer. Je souhait;erai3 que vous puissiez vous résoudre à entrer dans mon sentiment , qui est que vous épousiez un prince de la terre ; je suis prêt à y employer tous mes soins* De la beauté dont vous êtes, je suis sûr qu'il n'y^ en a pas un , si puissant qu'il soit , qui ne fut ravi de vous faire part de sa couronne. »

» Ce discours de n^on frère mè mit dans une grande colère contre lui. « Mon frère, lui dis-je, du coté de mon père et de ma mère , je descends comnie vous de rois et de reines de la tner,sans aucune alliance avec les rois de la terre ; je ne prétends pas me mésallier plus qu'eux, et j'en' ai Ëiit le serment dès que j'ai eu assez de connaissance pour m'apercevoir de la noblesse et ,de ranciennete de notre maison. L'état où nous sommes réduits, ne m'obligera pas de changer de résolution; et si vous avez à périr dans l'exécution de votre dessein, je suis prête à mourir ^vec vo^ avant que de suivre un>colise^l que je n'at* tendais pas de votre part. »

(c Mon. frère, entêté de ce mariage, qui, selon moi , ne me convenait pas; voulut me représenter qu'il y avait des rois de la terre qui ne céderaient pas à ceux de la mer. Cela me mit dans une colère . et dans un emportement contre lui qui m'attirèrent de. sa part des duretés dont je fus piquée* au vif. Il me quitta aussi peu satisfait de moi , que j'étais mai satis&ite de lui. Dans te dépit oii j'étais, je m'élançai du* fond de la mer, et j'allai aborder, à l'île de la Lune.

«c Nonobstant le juste mécontentement qui m'a^ vait obligée de venir me jeter dans cette île, je ne laissais pas d'y vivre assez contente , et je me retirais dans les lieux écartés, oîi j'étais tranquille. Mes précautions néanmoins n'empêchèrent pas qd'un homme de quelque distinction^ accompagné de domestiques, ne me surprit comme je dormais ,t et rie m'emmenât chez lui. Il me témoigna beaucoup d'à» mour ; il n'oublia rien pour me persuader d'y repondre. Quand il vit qu'il ne gagnait rien par la doticéur, il crut qu'il réussirait mieux par la force ; m&is je le fis si bien repentir de son insolence, qu'il résolut de me tendre., et il me vendit au marchand qui m'a amenée à votre majesté. C'était un homme sage , doux et humain; et dans le long voyage qu'il me fit Êdre, il ne me donna que des sujets de me louer de lui. »

«c Pour ce qui est de votre majesté ,reontinuà la /pàttcesse Gulnare , si elle n'eut eu pour' moi toutes les attentions dont je lui suis obligée; si elle ne m'eût donné tant de marqués dfamour,' avec^une sin-*

3^1^ LES ]I|ILL£ ]|^T ^M$ J^HirS,

cérita 4w^ j^ ^9^ pU douter; ^i , s^^^ fcésiUr elle n'eut p^ cSi^ssé toiit^ sg§ feqin^^ }q im €r$^^ pas de I^ dire , je ne aérais p«$ demeurée ni^ea elle. Je me serais j^tée à ia mer piMr cette fenêtvèf, où elle m'aborda la première fois dans cet appartement ^ et je ^rdî^ allée retrpuv^ xnoH frènè, ma^mère et mes parei3g;^'eus$e mfippe persévéré ^ps ce dessein, et je l'eusse exécuté 9 si après un ceitain teiiips j'eusse perdu Tespérance d'unci gwssesse» Je me garderais bien 4e, le faire dans l'état où je. suis. £a effisi, quoi <{ue je pusse, dire à ma m^re et à mon frère, jamais ils ne voudraient croire <{ue j'eusse été esda^^ d'un roi comme- votre majesté, et jamais aussi ils ne me pardonneraiaAt la faute que, de mon oonsentement , j'aurais eoipmiae, contre mon honneur. Avec œk , sipe,' soit un prinee eu une princesse que je melte au monde 9^ ce sera un gage qui nv'obligera de ne. me séparer jamais davéc votre- «àjesté. .J^espère^ anssi qu'elle, u^^nii^ regardefà [^s comme Une esdavé, mais, comme une prinoes^e quL n'i^t pas indigne >de son alUail^^e, )i • M ,

C'êsf> ainsi que :1a prineesjse Gulnare ^çfaeîea de se faire connaître et de racont»* son histoire au roi de Perse^ (^ IMon adorable prièoe&së , s'écria alorsle xnc^qarqàe, quelles merveilles vâens-jed'ëntendre ! Quelle ample matière à ma curiosité, de vous faire des ifues** tipi^iSUr-d^ cb<>$^^si ixucmi^! Mais auparai^nt je dois biien vous reofierder. de Votre bonté -çt de votre paJtîeAce à épD^^visr la.siacériljé efe- la eotastaniôe de moin 4inour.. le *oe > ctoyei^ pas pouvoir aimer : phis

que je. Yûu» «iimb* Depuis i{ue jes^iacepemiaiît que vous êtes une si grande princesse , je vous ^liine mille fois davantagiç/Que dis-je^ princesse! JVfadadne, vous ne. l'êtes plus : vous êtes ma reine et rpine de Perse ^ comme j'en suis roi, et ce titre. va bientôt retentir dans tout mon royaume. Dès demain , il remplira ma capitale. Cela serait fait H y along-tanps, ai voua m'eus^iee tiré plutôt de mon erreur, puisque dès le moment que je voua ai vue, j'ai été. dans le même s^timent qu'aujourd'hui de vous aimer toujours , et de. ne jamais aimer que vous. £n attendant que je. me satisfasse moi-même pleinement , et que je vous rrade tout ce qui vous est dA , je vous supplie , madame 9 de m'instrtiire plus particulièrement de tes états et de ces peuples de la^mer qui me 4ont inconnus. J^avais bien €M:iténdu parler d'hommes marins; mais j^avais toujours /pris ce que Ton m*en avait dit pour des contes et des iaUes. ».

» Sire 9 répondit» la reine Gulmre., je satisferai votjre majesté avec bien du pl^ir. Nous marchons au fooid' de la mer, de même que l'on sriarche sur la terre , et nous respirons dans l'eau comme on respire dans l'jiir. Ainsi ^ au lieu de ^ous sufibquer, ' comme elle vous suffoque, elle contribue à notre vie. Ce qui est encore, b^en remacquable^e est quelle ne mouiUe pas nos habita^ et^que quand nous venons sur la terre , iious en . sortMs sans avoir besoia de les scfifaer. Notre langage ordinaire est le même, que celui: dans lequel l'écriture gravée sûr le sceau du grande prophète Sakmi<Hi. est âonçHeu- »

38^ LtS MILLE ET «UNE NUITS,

« Je ne dois pas oublier que Teau' ne nous empêche pas aussi de voir dans la mer ; nous y avons les yeux .ouverts sans en soufirit* aucune incomknodité. Comme nous les avonsexcellens,nousne laissons pas, nonobstant la profondeur de la mer, d'y voir aussi clair que l'on voit sur la terre. Il en est de même de la nuit: la lune nous éclaire, et les planètes et les étoiles ne nous sont point cachées. J'ai déjà parlé de nos royaumes ; comme la mer est beaucoup* plus spacieuse que la tei^re, il y en a aussi en plus grand nombre , et de beaucoup plus grands. Us sont divisés en provinces; et dans chaque province il y a plusieurs grandes villes très^peuplées. Il y a enfin une infinité de nations, de mœurs et de coutumes différentes, comme sûr la terre.

<X'Les palais des rois et des princes sont superbes et magi^ifiques : il y. en a de mÂrbre" de différentes couleurs*, dé cristal de roche , dont la mer abonde , de nacre de perle, de corail et d'autres liiatériaux plus précieux. L'or, l'argent et toutes sortes de* pierreries y sont en plus grande abondance que sur la terre. Je ne parle pas des [perles; de quelque grosseur qu'elles soient sur la terre, on ne les regarde pas dans nos. pays: il n^y a quelles moindres bourgeoises qui s'en parent. ».

<s Goipme nous avons une agilité mcrveiileuse et incroyable de tious transporter où nous voulons en moins de rien, nous n^avons besoin ni -de chars, ni de montures. Il n'y a pas de roi néanmoins qui n'aif ses écuiriés et ses haras de; chevanx marikis :mai^ ils. ne s'en servent ordinairement quedahs lesdivertôasetaiens.

qONïES AH^£S. 38f

dans les fêtes et dans les réjouissance^ publiquâft. I^s uns, après les avoir bien exercés , se plaisent à les monter et à faire paraître leur adresse dans les courses. D'autres les attellent à des chars de nacre de perle , ornés de mille ^coquillages de toutes sortes de couleurs les plus vives. Ces chars sont à découvert avec un trône, où les rois, sont assis lorsqu'ils se font voir. à leurs sujets. Ils sont adroits à les conduire aux-mêmes ^ et iU n'ont pas besoin de cochers. Je passe sous silence, ajouta la reine Gulnare, une infinité d'autres particularités très-curieusses touchant les pays marins , qui feraient un très-grand plaisir à votre majesté; mais elle voudra bien que je remette à l'en entretenir plus à loisir, pour lui parler d'une autre chose qui est présentement .de plus d'importance. Ce que j'ai à lui dire, sire, c'est que les couches dés femmes de mer sont dilSTérentes des cou/ches des femmes de terre ; et j'ai ^ujet de craindre que les sages -femmes de ce pays ne m'accouchent mal. Comme votre majesté n'y a pas mpins d'intérêt que moi, sous son bon plaisir^ je trouve à propos , pour la sûreté de mes couches^ de faire ve^ir la reine ma mère ave.c dès cousines que j'ai , et en méme^temp^ le roi mon frère, aveq qui je^^ suis bien, aise de me r^oncilier^ Ils seront ravis de me revoir dès que je leur aurai raconté mon histoire , et qu'ils auront appris que je suis femme du puissapt roi de Perse. Je supplie votre majesté de me le per^ mettre; ils seront bien aises aussi de lui rendre leurs respects , et je puis lui promettre qu'elle aura la satis(faction^de:le3;voir. 9,

38si LES MILLE KT UNE NUITS,

« Madame, reprit le roi de Pferse, vous êtes la niaîtresse ; faites ce qu'il Vous plaira; je tâcherai de les k*ecévoir avec tous tés hoiinetir^ qu'il» méritent. Mais je voudrais bien apprendre par quelle voie vous hsùr ferez savoir ce que vous désirez d'eux, et quand ils pourront arriver, afin qi;e je donne ordre aux préparatifs poUr leur réception, et que j'aille moitnénteaù-devant d'eux. » «r Sire , répartit la reitie Gulnans , il n'est pas besoin de ces cérémonies; ils seront ici dans un moment, et vôtre majesté verra de quelle Hhânière ils arriveront : elle n'a qu'à entrer dans ce petit èabiiiet , et regarder par la jaloiisie. »

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