DXIV C NUIT
Dorrat-al-Gawas reconnaissant son vézyr, s'empressa de lui demander quel motif l'amenait auprès d'elle. «Princesse, lui répondit ce ministre, je viens en toute hâte vous conjurer de revenir dans vos états; les génies, inquiets de votre absence, ont demandé à vous voir; je leur ai répondu, que des affaires indispensables ne vous permettaient pas de sortir de votre
palais. Mais cette excuse a fait une impression désagréable sur leurs esprits ; ils trouvent que c'est leur manquer d'égards , que de refuser de paraître quand ils le demandent. Un plus long retard pourrait servir de prétexte à quelqu'un d'entre eux pour se révolter ; il est donc nécessaire que vous quittiez ces lieux à l'instant même. »
La princesse des génies ne songeait en ce moment qu'au regret de se séparer du jeune Habib. « Prince , ajouta-t-elle , vous ne sauriez croire combien il m'est pénible de m'éloigner sans pouvoir vous emmener avec moi; tels sont, hélas! les ordres du destin: il veut qu'avant d'être unis , nous eudurions toutes sortes de fatigues et de privations; mais, gardez le souvenir de Dorrat-al-Gawas , et que son image vous donne la force de braver les dangers, et de m'obtenir après avoir accompli ce que le sort exige. » En disant ces mots , elle s'assit sur le dos de son vézyr , qui avait déjà repris sa première forme ; puis , ayant salué le prince, s'envola avec ses compagnes, qui elles-mêmes s'étaient transformées de nouveau en oiseaux plus petits.
Le prince en voyant disparaître celle qu'il aimait, ne put retenir ses larmes , et il demeura long-temps immobile , les yeux tournés dans la direction qu'avait prise Dorrat-al-Gawas.
Cependant l'émyr Salama et son épouse ayant conçu des inquiétudes de l'absence prolongée de leur fils, s'étaient rendus dans le jardin où ils supposaient qu'il pourrait être ; ils le trouvèrent tout éploré , et
se plaignant amèrement de sa destinée ; le départ de Dorrat-al-Gawas avait fait une impression si profonde sur Habib, qu'il avait presque perdu l'usage de ses sens. Ses parens l'ayant fait revenir à lui , s'informèrent avec inquiétude du sujet de son chagrin, et Habib leur raconta ce qui venait de lui arriver : ils se rappelèrent alors les prédictions du génie qui avait été le précepteur dû prince , et pensèrent que les malheurs dont il les avait* menacés , seraient occasionés par Dorrat-al-Gawas; dans cette idée, ils firent tout ce qui était possible pour détourner le jeune prince du projet qu'il avait conçu de rejoindre Dorrat-al-Gawas ; mais tout ce qu'ils purent lui dire fut inutile. Son père eut beau lui représenter tous les dangers de l'entreprise qu'il méditait, ce fut en vain qu'il lui proposa d'envoyer de toutes parts des cavaliers expérimentés à la recherche de la reine des génies.
Rien ne put ébranler la constance du jeune Habib, que l'aspect de la mort même n'effraya point : il pria seulement son père de lui donner des chameaux, des bagages, une suite convenable, et des présens pour offrir à sa maîtresse ; lui ayant recommandé de bannir les inquiétudes , il se mit en route avec sa caravane.
Il était accompagné de vingt des plus intrépides cavaliers de la tribu, armé d'une excellente cuirasse, et monté sur le plus beau coursier de l'Arabie, Lorsque Habib se vit en route , il éprouva un grand soulagement à sa douleur , et se mit à réciter à ses
compagnons des vers qui peignaient son amour et l'impatience qu'il éprouvait de rejoindre bientôt l'objet de ses désirs.
Les cavaliers que l'émyr Salama avait désignés pour faire partie de la suite de son fils , n'avaient pu désobéir aux ordres de leur prince et refuser de suivre Habib ; mais ils étaient tous jaloux des nombreux succès que ce jeune homme avait obtenus dans les armes , et leur lâche envie fut poussée à un tel point , qu'ils conçurent le projet de lui faire perdre la vie pendant son sommeil. Un des plus audacieux se chargea du soin de mêler à la boisson du prince une poudre qui devait l'endormir , et cet infernal complot ne réussit que trop bien.
La caravane arriva un soir dans une fraîche vallée où tout invitait à prendre du repos ; lorsque les tentes furent, dressées, celui qui s'était chargé de l'exécution du complot, s'acquitta de ses horribles fonctions ; le prince ressentit bientôt les effets de la potion qu'on lui avait fait prendre. Il éprouva d'abord un violent mal de tête , et finit par succomber à un assoupissement complet.
Lorsque les cavaliers virent le prince endormi, ils délibérèrent alors sur le parti qu'ils devaient prendre à son égard. Quelques-uns furent d'avis de l'égorger; mais d'autres plus humains , et auxquels le sang faisaiuhorreur , se rangèrent de l'opinion d'un d'entre eux , qui , pour sauver la vie du prince , leur proposa de l'abandonner seul dans le désert où il se trouvait. « A quoi bon, leur disait ce digne cavalier,
nous rendre coupables d'un homicide inutile ? si nous laissons le prince dans le désert en ayant soin d'éloigner de lui tout ce qui pourrait lui fournir les moyens de continuer son chemin, il est tout-à-fait impossible qu'il échappe à la mort , dans un désert , et privé de toute espèce de secours. Vous le voyez maintenant endormi , et peut-être son assoupissement sera- 1 -il éternel : mais, en supposant même qu'il vînt à se réveiller, si nous l'abandonnons en enlevant les chevaux et les chameaux , sa mort est inévitable. » Ce discours fit nue grande impression sur les cavaliers ; ils se contentèrent donc d'enlever au prince son cheval et ses armes , et d'éloigner de lui ce qui aurait pu servir à sa subsistance. Ils reprirent ensuite le chemin qu'ils venaient de parcourir, en se proposant de bâtir une fable sur la disparition de leur jeune maître. « Lorsque l'émyr Salama, se dirent-ils, nous demandera des nouvelles de son fils , il ne sera pas difficile de lui persuader que Habib est mort épuisé des fatigues du voyage , et que nous avons fait tout ce qui était en nous , pour sauver sa vie , mais que nos soins ont été inutiles. S'il paraît étonné que nous ne rapportions pas le cadavre , la chaleur extrême du pays , et la crainte de la putréfaction , nous serviront d'excuse. » Après avoir ainsi arrêté les explications qui devaient servir à cacher leurs crimes , les cavaliers se couvrirent des signes du deuil le plus jfrofond. Lorsqu'ils furent sur le point d'arriver devant l'émyr Salama, ils poussèrent de profonds gémissemens : l'un d'entre eux tenait par la bride le cheval du
prince , qui n'était monté par aucun cavalier. Lorsque l'émyr vit s'approcher ce cortège funèbre , il prévit dès lors le malheur qui le menaçait , et sa douleur n'eut plus de bornes : alors un cavalier s'avança près de lui en lui adressant ces paroles :
« Prince , c'est avec une profonde douleur que nous venons affliger votre cœur paternel par une nouvelle désolante ; votre fils Habib n'est plus, il est tombé victime des chaleurs dévorantes du désert après avoir vainement lutté pendant trois jours contre 4a fatigue qui l'accablait. A cet affreux spectacle, nous nous sommes empressés de lui prodiguer nos soins , mais ils ont été superflus ; il a rendu le dernier soupir en prononçant le nom de celle qu'il aimait. »
Ce discours fit une impression profonde sur le vieil émyr. « Hélas ! s'écria-t-il , les oracles ont été trop vrais ! faut-il que la fin de mes jours soit empoisonnée par un aussi cruel désastre! O mon malheureux fils , comment as-tu pu périr ainsi à la fleur de ton âge ! ta valeur méritait un autre sort , tu aurais fait la consolation de ma vieillesse et la gloire de mon royaume. »
Comme il achevait ces paroles en déchirant ses vêtemens et en se couvrant la tête de cendres, son épouse accourut à ses cris : a Où est mon fils ? s'écria cette malheureuse mère , qu'avez- vous fait de mon fils ? pourquoi n'avez vous pas rapporté son cadavre? j'aurais voulu l'ensevelir moi-même et je l'aurais vu du moins encore une fois. » Les perfides
cavaliers s'excusèrent comme ils en étaient convenus, en prenant pour prétexte la chaleur extrême qui , disaient-ils, ne leur avait pas permis de se charger d'un cadavre putréfié presqu'aussitot après la mort : du reste , ils assurèrent qu'ils lui avaient rendu avec soin les honneurs funèbres.
Ce fut en vain que la mère de Habib insista pour connaître le lieu de la sépulture de son fils, ils se gardèrent bien de désigner l'endroit où ils avaient abandonné ce malheureux prince, et répondirent qu'ils l'avaient enterré dans un vaste désert , où jamais aucun homme n'avait pénétré avant eux , et dont ils ignoraient tout à fait le nom.
N'ayant rien qui pût servir à calmer leur douleur, le père et la mère de Habib se couchèrent sur la cendre; et livrés tout entiers à leur désespoir, ils refusèrent de prendre aucune espèce de nourriture. Leur chagrin fut sincèrement partagé par tous les autres membres de la tribu, qui regrettèrent vivement le fils de leur maître , et chacun croyait avoir perdu en lui son défenseur et son ami.
Cependant tous ces regrets étaient sans fondement. Habib , après un long sommeil , s'était enfin réveillé , et sa surprise avait été extrême , quand il avait reconnu qu'on l'avait abandonné seul dans le désert. Il n'aperçut devant lui qu'une immense solitude. Privé de son coursier, de ses compagnons, et de ses armes, il voit qu'il n'a plus d'espérance que dans le secours de la divinité ; et se mettant à genoux , il fait cette prière : « Tu vois , grand Dieu ,
CONTES ARABES. 8ï
« la perfidie de ceux qui m'ont trahi ; toi seul , dans « une conjoncture aussi déplorable, peux me délivrer « des dangers qui me menacent : je m'abandonne à « toi , ôte-moi, si tu veux, la vie, mais laisse-moi « le courage de supporter la mort» A peine avait-il achevé cette prière , qu'il aperçut dans le lointain quelque chose de noir qui se trouvait à l'horizon du désert. A travers un sable brûlant , et sous un soleil dont la chaleur l'accablait , Habib ne perd point courage, il entretient son ardeur en chantant les douceurs de la gloire , il exalte son imagination en célébrant les charmes de la beauté.
DXV e NUIT.
Cependant il a beau marcher, l'objet qu'il veut atteindre semble reculer à chaque pas devant lui, mais cette difficulté irrite encore davantage ses désirs. Tout à coup il voit planer au-dessus de sa tête un nuage qui tombe avec rapidité : bientôt ses formes se dessinent à l'œil , et Habib reconnaît que ce qu'il a pris pour un nuage est un oiseau d'une grosseur prodigieuse. Dans la situation où il se trouvait , il ne négligea point le moyen de salut qui lui était offert par la Providence , et remarquant que ses pieds étaient presqu'aussi gros que des palmiers , il s'y attacha fortement ; l'oiseau ne tarda pas à prendre son vol , et il se porta précisément vers le FIL 6
point noir que Habib avait vainement cherché à atteindre. Le point était une montagne immense que son éloignement faisait paraître fort petite; l'oiseau s'abattit sur la montagne, et Habib quitta aussitôt son pied auquel il s'était attaché. Il parcourut les lieux où il se trouvait, et il parvint à l'entrée d'une caverne spacieuse, dont l'aspect sauvage inspirait l'effroi.
Le jeune prince ne fut point intimidé , et le succès couronna ses efforts. Il avança d'un pas ferme , et à peine était-il entré , qu'il entendit le génie Alabous l'appeler, et qu'il se trouva près de lui. Ce génie tenait d'une main un sabre magnifique fabriqué par les génies , de l'autre il présenta à Habib dans une magnifique coupe d'or une eau qui devait servir à ranimer ses forces épuisées. Après l'avoir avalée d'un seul trait , le jeune prince témoigna à son ancien maître tout le plaisir qu'il éprouvait à le revoir : il lui parla de l'entrevue qu'il avait eue avec Dorrat-al-Gawas , et du bonheur qu'il se promettait lorsqu'il aurait rejoint sa bien-aimée. « Hélas , mon fils , lui répondit le génie , vous êtes loin encore du terme auquel vous aspirez ; que de choses vous restent à faire : vous avez des mers sans nombre à traverser , des monstres effroyables à vaincre , des. dangers de toute espèce à surmonter. Je voudrais vous aider de ma puissance pour applanir les difficultés que présente votre entreprise , mais mon pouvoir ne s'étend pas jusque là : je ne puis vous être utile qu'en vous reportant auprès de vos parens , si vous voulez prendre ce parti. »
À cette proposition offensante, Habib se hâta d'interrompre le génie : « Hé quoi , dit-il , j'aurais donc quitté ma famille , j'aurais donc affronté la mort , pour revenir honteusement sur mes pas ; non , je suis incapable d'une telle lâcheté , et ma résolution est définitivement prise : je périrai ou j'obtiendrai celle que j'aime. »
Lorsque le génie vit que le parti de son jeune élève était bien arrêté, il lui donna ses instructions, et lui parla en ces termes : « Prince , c'est dans la caverne où vous vous trouvez que sont déposés les trésors du grand Salomon : c'est ce prophète qui m'a ordonné de demeurer dans ces lieux, d'où je ne puis sortir sans sa permission. Si vous désirez voir ses trésors , je peux vous en faciliter l'entrée , et vous permettre de contempler à loisir une infinité de pierres précieuses de toutes les formes et de toutes les couleurs, qui sont renfermées dans quarante grandes salles situées à l'extrémité de cette immense galerie. En fouillant dessous la porte, vous trouverez les clefs de tout ce trésor ; mais si vous voulez ne pas vous arrêter à considérer ces richesses , traversez les salles jusqu'à ce que vous parveniez à un rideau garni de quatre-vingt agrafes que vous aurez soin de ne pas détacher sans les garnir d'un coton que je vous donnerai ; derrière ce rideau vous trouverez une porte d'or couverte de caractères hiéroglyphiques que vous devez comprendre avant de passer outre. Si vous êtes assez heureux pour en deviner le sens,, ouvrez la porte avçc précaution et sans être effrayé par les cris
des génies et des monstres qui chercheront à vous arrêter dans votre marche. Vous apercevrez alors une mer immense et orageuse , dont l'existence a quelque chose de surnaturel ; tenez-vous sur le rivage, et appelez un vaisseau que vous verrez passer. Au premier signe que vous lui ferez , il s'empressera de venir vous prendre : je ne puis vous en dire davantage , car je ne saurais prévoir l'avenir ; je sais seulement que je vous vois pour la dernière fois : avant de vous faire mes adieux , je veux vous armer de cette épée dont la trempe est due aux génies. »
Habib fut transporté de joie à ce discours , il embrassa la main de son ancien précepteur , saisit l'épée qu'il lui présenta, et marcha d'un pas ferme dans la caverne où il se trouvait. Il reconnut bientôt la porte dont le génie lui avait parlé , et fouillant audessous, il déterra un sac de cuir dans lequel il trouva plusieurs clés ; il parvint facilement à reconnaître celle qui allait à la porte qu'il ouvrit. Il aperçut alors un appartement étincelant de clarté , et lut une inscription dont il démêla le sens ; c'était une sentence sur les vanités du monde et sur la nécessité de la force et du courage dans les entreprises périlleuses.
Lorsque Habib voulut s'approcher du rideau que son guide lui avait désigné , il fut assailli tout à coup par une foule de monstres et de fantômes qui l'entouraient de feu et de fumée, mais son intrépidité ne fut point ébranlée , et les cris effrayans qu'il entendait , ne l'empêchèrent point de remplir les instruc-
rions qu'il avait reçues. Il garnit donc soigneusement avec du coton les agrafes du rideau qui se trouvait devant lui , et aussitôt que cette opération fut terminée , il parvint à le soulever avec facilité : au même instant tous les êtres fantastiques qui l'entouraient disparurent. Il se croyait pour jamais débarrassé de leurs poursuites, lorsqu'il eut la maladresse de refermer la porte que le génie lui avait recommandé de laisser ouvertç. Les fantômes reparurent aussitôt et l'accablèrent de reproches. « Pourquoi , lui disaientils, mortel audacieux, viens-tu troubler la solitude où nous vivons? rends grâce aux armes qui te protègent, car, sans leur trempe divine, tu aurais senti les effets de notre fureur ; mais , ne te flatte pas que ton courage puisse résister aux épreuves qu'il te
faudra subir. »
Habib était inaccessible à tout sentiment de crainte,
et cependant de nouveaux objets de terreur se multipliaient à chaque instant sous ses pas; d'affreux serpens le menaçaient de leurs dents aiguës. Des lions et des tigres se jetaient sur son passage ; le tonnerre roulait avec force; des cataractes effrayantes descendaient avec une prodigieuse vitesse. Mais , au milieu de tous ces dangers , Habib s'avançait sans crainte , et ses ennemis , voyant que tous leurs efforts étaient inutiles , cessèrent de le tourmenter : il put alors s'avancer d'un pas plus rapide , et parvenir sans obstacle sur le rivage d'une mer agitée , mais il attendit vainement pendant toute la journée le vaisseau dont le génie lui avait annoncé l'arrivée.
Le second jour il ne Ait pas plus heureux , et l'attente était pour lui Sautant plus douloureuse que , n'ayant aucune provision , il éprouvait toutes les horreurs de la faim et de la soif. Durant quatre jours il fut livré à ce cruel supplice ; enfin , il aperçut deux femmes qui sortaient de la mer, et dont il écouta attentivement la conversation.
DXVI e nuit.
«Voyez- vous, disait Tune d'elles à sa camarade, cet homme qui se trouve sur le rivage , c'est le prince Habib , l'amant de la belle Dorrat-al-Gawas , qui voudrait bien rejoindre sa maîtresse , mais il ignore qu'elle est séparée de lui par un immense océan rempli d'écueils et de dangers, et fécond en naufrages : croyez - vous qu'il puisse venir à bout d'une entreprise aussi difficile ? » « Je le crois , répliqua sa compagne , après avoir mis fin à des aventures aussi périlleuses que celles qu'il a bravées , il n'y a nul doute qu'il ne parvienne à vaincre tous les autres obstacles ; mais , il n'est pas encore près d'atteindre l'objet de ses vœux. »
Quoique ces paroles ne donnassent au prince Habib qu'un espoir bien éloigné, elles redoublèrent pourtant son courage , et lui rendirent la joie. Sa satisfaction fut bien plus grande encore, lorsqu'il aperçut à l'horizon un vaisseau qui s'avançait à pleines voiles.
Les matelots qui étaient à bord de ce navire apercevant sur le rivage un homme qui leur faisait des signes , mirent une chaloupe à la mer pour aller le chercher. Lorsque le prince fut à bord du vaisseau , il se trouva au milieu d'une société de marchands qui s'empressèrent" de lui donner les secours dont il avait grand besoin , car il était presque mort de faim. Après qu'il eut satisfait son appétit , Habib leur raconta son histoire qu'il imagina pour la circonstance : il leur dit qu'il naviguait sur cette mer pour faire le commerce , que son navire avait été assailli par une tempête et submergé, et ajouta que tous ses compagnons avaient péri , et que lui seul était parvenu* à gagner le rivage à l'aide d'une planche. Chacun chercha à le consoler de son infortune , et l'exhorta à prendre courage : on lui promit de réparer les pertes qu'il avait éprouvé.
Pendant quelques jours la navigation fut heureuse -, mais, tandis que l'équipage se flattait d'atteindre bientôt le port , un vent très-violent s'éleva tout à coup , et jeta le vaisseau hors de sa route. Vainement le pilote essaya de lutter, tous ses efforts furent inutiles.
Au bout d'un certain temps , la violence du vent s'apaisa ; le temps devint très-calme , mais on s'aperçut que le vaisseau avait été jeté hors de sa route, et qu'il se trouvait dans des parages inconnus. L'effroi fut porté au comble dans l'équipage et parmi les passagers, lorsque le pilote les avertit qu'il se reconnaissait enfin , et qu'il ne pouvait guère douter
du funeste sort qui les menaçait. Suivant son estime, le vaisseau devait se trouver dans la mer Verte , habitée par toutes sortes de monstres et de génies malfaisans qui dévorent les navigateurs assez malheureux pour être entraînés dans ces contrées.
Ces révélations jetèrent la consternation parmi les auditeurs, maïs Habib les rassura par sa fermeté et son audace. « Ne redoutez rien de ces génies malfaisans, s'écria-t-il, je ne crains pas leurs attaques que j'ai déjà plus d'une fois bravées , et je vous promets de vous tirer de leurs mains. »
Habib prit la résolution courageuse d'aller combattre le chef des génies qui , suivant les renseignemens donnés par le pilote , entraînait le vaisseau dans la direction où il était porté. Il se fit donc attacher avec une corde et s'élança dans la mer , tenant à la main le sabre enchanté que lui avait remis son génie protecteur.
Il ne tarda pas. à reconnaître le monstre qui accourait déjà pour le dévorer , mais , sans s'effrayer de sa vue , il le frappa avec tant de force , qu'il lui fendit la tête en deux. Après s'être ainsi débarrassé de ce dangereux ennemi, il fit signe aux marchands de le ramener à bord au moyen de la corde qui le tenait attaché. Dès que le vaisseau fut débarrassé des mains du génie qui avait retardé sa marche , il vogua alors en pleine liberté.
Un pareil trait de courage était trop remarquable pour que l'on ne soupçonnât pas quelque chose de surnaturel dans le héros qui venait de mettre fin à
une aventure aussi périlleuse. Reconnaissans du service éminent qu'il venait de leur rendre, tous les marchands mirent leur fortune à ses pieds ; mais le plus âgé d'entre eux , qui soupçonnait plus particulièrement le prince d'être protégé par des puissances mystérieuses, le conjura de ne pas leur cacher plus long-temps son rang et son nom, et de vouloir bien se faire connaître à eux. Le prince refusa long-temps de satisfaire sa curiosité; cédant enfin à ses instances, il leur fit le récit des aventures étonnantes qui l'avaient conduit à bord de leur vaisseau.
Bientôt , secondé par un vent favorable , le vaisseau eut atteint des contrées connues du pilote qui, plein de joie, signala aux passagers les îles Bellour, près desquelles on se trouvait alors. A mesure que l'on avançait , l'on reconnut une ville superbe , dans le port de laquelle le vaisseau fit son entrée; au même instant il fut entouré d'une multitude de canots qui venaient offrir leurs services pour le débarquement des passagers et le transport des marchandises.
Dorrat - al - Gawas était en proie aux tristes réflexions que faisaient naître en elle la séparation qui l'avait éloignée de son prince bien-aimé , et l'idée des nombreux dangers dont il était menacé, lorsqu'un des génies soumis à ses ordres , vint lui annoncer l'arrivée du prince Habib. Elle ordonna aussitôt que de nombreuses réjouissances annonçassent à ses sujets le bonheur de leur souveraine , et que la route par laquelle le prince devait passer pour arriver jusqu'à
elle , fut couverte de tapis et d'étoffes précieuses. En même temps elle lui envoya une garde d'honneur nombreuse pour l'escorter jusqu'à son palais.
DXVII e NUIT.
On laisse à penser quelle fut la joie du prince , lorsqu'il se trouva près de la personne pour laquelle il avait couru de si grands dangers. Il oublia bientôt toutes les peines auxquelles il s'était exposé , dans les bras de celle qu'il aimait ; mais , au milieu du plaisir qu'il éprouvait , une idée pénible venait troubler son bonheur. Il songeait à la douleur à laquelle ses parens devaient être en proie depuis son départ. Enfin, il résolut de faire part de ses regrets à la princesse qui, pour bannir sa tristesse, lui promit qu'il reverrait ses parens ce jour même.
Elle fit aussitôt rassembler les principaux d'entre les génies , et leur dit que , forcée de quitter son royaume pour des affaires importantes , elle en avait confié le soin à son grand vézyr ; et lorsqu'elle se fut assurée leur fidélité, elle donna l'ordre aux génies qui la servaient, de la transporter avec le prince Habib dans les jardins où tous les deux s'étaient rencontrés pour la première fois , ce qui fut exécuté en un instant.
Salama et son épouse étaient livrés à toute la douleur que leur faisait éprouver la perte de leur fils ,
lorsqu'à leur grande surprise , ils le virent tout à coup paraître devant eux. Us crurent d'abord que c'était une illusion de leurs sens , mais les protestations du prince et ses tendres embrassemens , ne leur permirent pas de douter plus long-temps qu'ils avaient retrouvé leur fils bien-aimé. Après que les premiers transports de joie furent calmés , on s'occupa du soin de faire annoncer partout l'arrivée inattendue de Habib , qui reçut les félicitations de tous les chefs des tribus. On fit de grandes largesses aux pauvres , et l'on célébra des réjouissances pendant sept jours, au bout desquels, on fit pendre dix-neuf des cavaliers qui avaient abandonné Habib dans le désert.
Bientôt l'émyr Salama paya son tribut à la nature : il fut remplacé par Habib , qui remit sous un même sceptre les nombreuses tribus de son père , et le reste du royaume des îles Bellour. Ce grand prince passa avec la belle Dorrat-^l-Gawas de longues et heureuses années , et mourut en laissant un empire florissant , qui fut partagé dans la suite entre les nombreux enfans qu'il avait eus de cette princesse.
Le jour ne paraissait point encore , Chehérazade profita du temps qui lui restait pour raconter au sulthan des Indes l'histoire d'Aly Djohary.
HISTOIRE D'ALY DJOHARY.
Sire , Aly Djohary avait reçu de ses ancêtres la charge d'intendant des khalyfes de Baghdad , et il
<p LES MILLE ET UNE NUITS,
employait une grande partie des immenses richesses que cette fonction lui procurait, à des actes de bienfaisance qui lui avaient attiré la considération de tous les habitans de la capitale et du khalyfe luimême. Comme Aly Djohary commençant à devenir vieux , n'avait qu'un fils , à l'éducation duquel il avait donné tous ses soins , il profita de la bienveillance que lui témoignait son maître, pour lui demander la permission de quitter son service. Le khalyfe s'empressa de lui accorder cette grâce en augmentant encore par de nouveaux présens les immenses richesses de son intendant.
Aly se rendit à Damas avec sa famille, il fit construire dans cette ville un magnifique palais entouré de superbes jardins , situé sur les bords d'un fleuve. 11 fit bâtir en même temps des caravansérails, des mosquées et des hôpitaux pour ceux que la débauche avait affaiblis ; car , telle est la salubrité de l'air de Damas, que les jeunes gens s'y guérissent sans prendre de remèdes , tandis que les vieillards y conservent leur santé.
Lorsque l'intendant du khalyfe eut terminé ces constructions, pensant que son fils était en âge d'être marié, il s'occupa pour lui du choix d'une épouse, et l'unit à sa nièce, jeune orpheline, qu'il avait élevée dès son jeune âge. Les deux jeunes gens avaient l'un pour l'autre un amour si parfait, qu'on eût pu dire : c'est une seule ame dans deux corps différens. Mais un accident déplorable vint bientôt jeter la consternation dans la famille. La
jeune épouse tomba malade, et ce fut en vain que l'on appela de tous côtés les gens de l'art les plus habiles : elle semblait plutôt succomber sous les remèdes divers qui lui étaient administrés.
Il y avait alors à Roufah un émyr très-savant qui avait médité sur les principes du sage Locman (i), et qui possédait toute l'éloquence de Haryry (2). Il avait tant entendu vanter les beautés de Damas , qu'il résolut de visiter cette ville. Lorsqu'il approcha des maisons, il fut enchanté de l'aspect délicieux des jardins et des innombrables ruisseaux qui y entretiennent une éternelle fraîcheur. Ses oreilles étaient frappées du concert des oiseaux qui semblaient remercier l'Éternel d'avoir créé pour eux un séjour aussi
(1) Locman est l'auteur d'un grand nombre d'apologues qui jouissent dans tout l'Orient d'une grande célébrité. Suivant Aboul Feradj , ce fabuliste était contemporain du roi David. Locman était né en Ethiopie , et tous les écrivains de l'Asie lui attribuent la plupart des actions que les Grecs attribuent à Ésope. L'identité de quelques-unes des fables de ces deux auteurs ont fait penser à plusieurs savans que , peut-être, les Grecs ont fait du nom national de Locman , Atôto<|> (l'éthiopien) , le nom d'Atawiro; , Ésope. Mahomet fait dire à Dieu dans son coran : Wa lacad atcïna Lokmana el hykmeta ; et nous avons doué Lokman de la sagesse *.
(2) Haryry est l'auteur d'un ouvrage intitulé : Mekamat (les séances ) , dans lesquelles il a développé toutes les ressources de la langue arabe. Cet ouvrage très- estimé dans toute l'Asie , présente , comme la plupart des écrits des Orientaux , un grand nombre d'obscurités.
* Coran , sourate xxx , verset xi*.
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agréable. L'émyr , ravi de ce spectacle , s'écria : « Mahomet avait bien raison de recommander à ses disciples la conquête de cette ville; car, les quatre fleuves qui l'arrosent sont le moindre de ses points de ressemblance avec le paradis (i). »
L'émyr vint loger à Damas dans un palais qui lui avait été préparé d'après les ordres du khalyfe. Comme sa réputation l'avait précédé dans cette ville, Aly Djohary ne tarda pas à être informé de son arrivée. Aussitôt il fit seller deux mules , remplit une corbeille d'étoffes superbes et de bijoux précieux , et se rendit avec son fils au palais du prince. L^émyr de Koufah était déjà entouré des grands de la ville qui venaient pour lui offrir leurs hommages. Il leur fit une accueil très-gracieux , les invita à prendre le café, et témoigna au fils d'Aly Djohary le plus vif intérêt; mais , remarquant la tristesse qui était répandue sur son visage , il lui demanda la cause de ses chagrins ; Aly Djohary lui apprit la maladie de sa nièce , et l'émyr fut si touché de son malheur que , sans différer, il se rendit, accompagné de tous ceux qui étaient présens , auprès du lit de la malade.
Il lui tâta le pouls et s'aperçut bientôt qu'il n y avait plus d'espoir; mais , sans exprimer ses craintes , il se contenta de pousser un profond soupir. Le jeune
(i) Suivant le Coran, le paradis est arrosé par quatre fleuves: le premier, roule du lait; le second, du miel; le troisième, du vin céleste , et le quatrième , une eau exquise, que les Arabes nomment mai- main ( Veau des eaux ).
CONTES ARABES. g5
époux qui comprit trop bien ce que cela signifiait, s'évanouit au même instant. Le vieux intendant demanda avec empressement à l'émyr ce qu'il pensait de l'état de sa nièce : «Hélas, lui répondit celui-ci , sa maladie est incurable , tranquillisez pourtant votre fils puisque rien ne peut arriver que par la permission de Dieu. Il y aurait encore un moyen de sauver son épouse , mais il me paraît bien difficile de l'employer. »
DXVIir NUIT.
« A six mois de marche, au-delà du Caucase, ajoutat-il, dans les contrées habitées parles génies rebelles à Salomon , se trouve une herbe, dont ce prophète m'a fait connaître les vertus , et qui peut guérir toutes les maladies des hommes. Cette plante se nomme l'herbe des oiseaux , et elle croît dans une île , autour de laquelle les génies du mal font une garde sévère. Cependant votre fils porte à son épouse une affection si vive, qu'il ne craindra pas, peut-être, d'exposer sa vie pour sauver la sienne; et, d'ailleurs, il a déjà fait tant de bonnes œuvres , que la protection de Dieu le garantira, sans doute, contre les entreprises des mauvais génies. » Puis , rappelant les esprits du fils d'Aly au moyen d'un flacon qu'il portait sur lui , il ajouta : « Revenez à vous , jeune homme , et tâchez de recevoir avec respect les volontés du Puissant et du Miséricordieux : tâchez par votre résignation ,
de gagner les soixante et douze liouris que vous promet notre saint prophète. » «Hélas , répondit le jeune homme , vous me parlez actuellement des houris , c'est comme si vous .répondiez à un pauvre qui vous demanderait un verre d'eau ; tu vas bientôt te désaltérer dans les fleuves du paradis ; ou comme ce rabbin qui, chargé de consoler un juif renégat que le cadi de Baghdad avait condamné à la potence , lui faisait une description brillante du festin que lui préparaient Isaac et Jacob. Un soldat , impatienté de la loquacité du rabbin , le poussa dans le Tigre , en lui disant : » Eh bien , mon ami , va rincer les coupes du festin.» «Ne vous désolez pas, reprit Témyr, essayez de cueillir l'herbe des oiseaux, je me charge d'empecher que la malade ne meure pendant votre absence, et je vous donnerai toutes les instructions nécessaires pour faciliter votre voyage. »
Le fils d'Aly Djohary le remercia de ses bontés, et témoigna le désir qu'il avait de se mettre bientôt en route. Alors le vieil intendant fondit en larmes , en voyant la résolution de son fils; il lui représenta tous les dangers auxquels il allait s'exposer sans aucune chance de succès ; mais il s'efforça vainement d'ébranler la constance du jeune homme par le tableau des inquiétudes auxquelles il allait être en proie. L'émyr le rassura sous ce rapport: « Tenez , lui dit-il, voici une graine de cotonnier, plantez- la dans votre jardin , et cultivez avec soin l'arbuste auquel elle doit donner naissance : tant qu'il conservera sa vigueur, vous pourrez être tranquille sur
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l'état de votre fils ; mais, s'il se desséchait, sa coque entr'ouverte semblerait vous dire , filez mon coton , car vous devez faire un linceul à votre fils.»
Après avoir donné au jeune homme les indications nécessaires pour son voyage à travers la Tartarie et la Chine , Pémyr retourna à son palais en prenant congé d'Aly Djohary.
Le fils d'Aly ne tarda pas à se mettre en route. En marchant jour et nuit il parvint aux frontières de la Chine , et bientôt il eut atteint la capitale de ce royaume. Il traversait en silence les rues de cette ville , quand par malheur pour lui , on le reconnut pour un musulman. Comme la religion du vijri prophète était proscrite à la Chine , on s'empara du fils d'Aly Djohary , et on le plongea dans un cachot obscur , pour le réserver en sacrifice aux idoles du pays. Là , le malheureux prisonnier attendait en gémissant l'époque fatale du sacrifice , quand un décret de Dieu , qui souvent pour sauver ceux gu'il favorise, se sert de leurs propres ennemis, vint le tirer d'embarras.
Un seigneur chinois, qui désirait connaître la ville de Damas, s'était déguisé en dervyche et était venu y fixer son séjour. Il habitait précisément un des caravansérails bâtis par le vieil Aly Djohary, et comme il fréquentait les mosquées , les prédictions des cheykhs (i), et la charité qu'il voyait pratiquer
(i) Cheykh, qui signifie vieillard, est le titre que Ton . donne aux prédicateurs des mosquées.
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par les musulmans , l'avaient convaincu de d'excellence de l'islamisme, et il avait résolu de faire le pèlerinage de la Mekke. Le bienfaisant Âly Djohary lui avait fourni les moyens de se rendre dans cette ville, où il avait adoré la Caabah; de là, après: avoir visité le puits de Zem-zem, et le tombeau du saint prophète à Médyne, il avait repris la route de son pays.
Il entrait dans la ville au moment même où le fils d'AJy allait être sacrifié : il demanda quelles étaient les victimes que l'on destinait au supplice, et sa fureur fut extrême quand on lui apprit que c'était un étranger de Damas, le fils d'Aly Djohary. Il faillit presque s'évanouir; mais cependant il eut la force de cacher son émotion ; et , après avoir pris les informations nécessaires pour connaître les lieux où le fils d'Aly était renfermé , il s'achemina dans* la tiampagne voisine. Là , il battit le briquet , fit ensuite brûler c^es-parfums sur le feu qu'il avait allumé, et ayant prononcé quelques paroles , il se métamorphosa en oiseau.
Ayant pris son vol vers la ville , il se rendit à la prison , franchit les barreaux des fenêtres, et reprit ensuite sa forme naturelle : il descendit alors un escalier de six cent quarante marches , et vint se jeter dans les bras du fils d'Aly Djohary.
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