DES DEUX PRINCES DE LA COCH INCHINE ET DE LEUR SŒUR
Sire , il y avait autrefois en Cochinchine un roi qui était le plus savant homme de ses états. Lorsque le moment arriva où il devait placer sa tête sur l'oreiller de la mort, il fît appeler la reine son épouse, sa fille , et ses deux fils. Après leur avoir fait promettre de se conformer strictement à ses dernières volontés , il leur parla en ces termes : « Je vous conjure au nom du grand Dieu qui dispose des trônes, et à qui je dois celui que je vais bientôt quitter , d'écouter avec attention , et d'exécuter avec fidélité, ce qu'un père mourant va vous recommander aujourd'hui. *> Son épouse et ses enfans, en versant des torrens de larmes , s'empressèrent de lui promettre qu'ils exécuteraient avec la plus religieuse exactitude, ses dernières volontés , et il continua en s'adressant à Khanzad son fils aine: ce Votre naissance, ô mon fils, vous donne des droits à la couronne, mais n'oubliez, pas que son plus beau lustre est l'humanité; c'est par elle
que vous assurerez la durée de votre règne , et votre propre félicité; si surtout vous joignez à cette vertu la piété filiale envers votre mère , et un tendre attachement pour votre frère Mourad, qui, étant encore dans Pepfance , a besoin que vous nie remplaciez auprès de lui. Quant à votre sœur Âichah, il me reste à vous donner des instructions qui vous paraîtront peut-être bizarres, mais j'ai assez de confiance dans les promesses que vous m'avez faites, pour pensée que vous ne balancerez point à vous y conformer. Je veux , et recevez les paroles qui sortent de ma bouche comme les ordres du destin, je veux que sa main appartienne au premier étranger qui se présentera, quels que soient son pays, son état, ou sa fortune.» Toute la famille du vieux monarque se jeta à ses pieds eh réitérant la promesse qu'elle venait de faire; il poussa un profond soupir, et expira.
Quand il eut fait rendre au roi son père les honneurs dignes de son rang, le prince Khanzad monta sur le trône, et après avoir reçu avec autant de bienveillance que d'affabilité les hommages des grands et des vézyrs, il s'occupa des pénibles fonctions, de la royauté , et s'attira bientôt par sa conduite les bénédictions de sesr sujets.
Il régnait paisiblement depuis quelque temps , lors» qu'un jour, on vint lui dire qu'un étranger se présentait aux portes du palais , et demandait à être introduit. Il ordonna qu'on l'admît. Cet homme avait quelque chose de farouche et un extérieur repoussant. Il s'avança cependant devant le monarque, sans don-
ner aucun signe de crainte, et lorsqu'il se fut approché : « Sire , lui dit-il , que Dieu accorde à votre majesté de longues années, et qu'il permette surtout qu'elle ne soit point offensée par la demande que je viens lui faire, de la main de sa sœur Àichah. » Le premier mouvement du sulthan fut de faire punir l'insolence du misérable qui avait osé lui parler ainsi ; mais , se rappelant aussitôt la promesse qu'il avait faite au roi son père, il fut obligé de se contenir, et sans rendre une réponse positive à l'étranger, il ordonna , au grand étonnement des> courtisans, qu'on lui préparât un logement dans le palais ; après quoi il se rendit dans les appartenons de la reine sa mère, pour la consulter sur le parti qu'il avait à prendre.
Lorsque le roi Khanzad eut appris à la reine ce qui venait de se passer, cette princesse fut vivement affligée , et ils délibérèrent tous deux sur le remède qu'il convenait d'apporter à un tel mal. Mais ils ne purent trouver aucun moyen d'éviter la promesse sacrée qu'ils avaient faite près du lit de mort du dernier sulthan, et ils finirent par envoyer avertir l'étranger qu'il eût â se préparer à recevoir la main de la princesse.
La surprise fut extrême à la cour lorsqu'on apprit que la jeune Aichah allait devenir l'épouse d'un pauvre inconnu, et personne ne pouvait expliquer une aventure aussi singulière. Le mariage fut célébré sans aucune pompe dans l'intérieur, des appartemens du palais, et ce fut un sujet de deuil plutôt qu'un sujet de réjouissance pour toute la famille ; la princesse
l56 LES MILLE ET UNE NUITS,
surtout , qui avait obéi avec résignation aux volontés de son père, ne put s'empêcher de pleurer amèrement lorsque son nouvel époux lai signifia , ainsi que son titre lui en donnait le droit , qu'il fallait se préparer à quitter sa famille et à le suivre. Pour calmer sa douleur, il lui promit seulement qu'il lui permettrait chaque année de venir passer trois semaines avec les parens qu'elle regrettait.
Malgré les promesses de son mari , une année s'était écoulée depuis le départ d'Aichah , et rien n'annonçait son retour ; les inquiétudes de sa famille
devinrent de plus en plus vives. Le sulthan envoya alors de tous cotés à la recherche de sa sœur, promettant de magnifiques récompenses à celui qui découvrirait le lieu de sa retraite. Chaque année il renouvela ses démarches et ses ptomesses ; tout fot inutile ; il ne put apprendre de ses nouvelles. Trois ans se passèrent ainsi. Khanzad, désespéré d'avoir, par son obéissance aux dernières volontés de son père, causé la perte de sa sœur, conçut enfin le projet de voyager et de ne revenir dans ses états qu'après ; avoir retrouvé la princesse. Il fit part de ce dessein à la reine sa mère qui fondit en pleurs, et s'écria : « O mon fils , ne m'abandonnez pas ! J'ai déjà perdu ma fille chérie, et un funeste pressentiment me dit que, si vous me quittez , l'ange de la mort aura éteint le souffle de ma vie avant votre retour ; et pouvez-vous d'ailleurs renoncer à l'administration de votre royaume ? est-ce à votre frère, encore jeune, ou à sa mère , affaiblie par l'âge , les infirmités et la douleur, que vous laisserez
â CONTES ARABES. l5j
le soin de- gouverner vos vastes états, et de les défendre contre vos ennemis?» Khanzad, malgré le désespoir de sa mère, persista dans sa résolution : il fit appeler son grand vézyr, lui ordonna de suivre en tout les ordres de la reine à laquelle il laissa le gouvernement, et ne voulant pas être .connu, il partit seul , monté sur un bon cheval et bientôt il fut sur la frontière de ses états.
Le sulthan voyagea de cette manière .plusieurs années. Il avait déjà parcouru un grand nombre de royaumes , et vainement il avait demandé partout des nouvelles de sa sœur Aichah, lorsqu'un jour il se trouva près d'un désert qu'il résolut de visiter. Après avoir marché deux jours sur des sables brûlans , sans trouver une goutte d'eau pour apaiser la soif cruelle dont il était dévoré , il aperçut dans le lointain une montagne vers laquelle il se dirigea ; mais il perdit bientôt l'espoir de l'atteindre ; son cheval était tellement épuisé par la fatigue d'une marche aussi pénible, qu'il lui devint impossible d'avancer : il tomba sur le sable où il ne tarda pas à expirer. Khanzad, forcé de marcher à pied , et regardant sa mort comme prochaine , ne laissa pas cependant abattre son courage , et le soif du même jour il se trouva très près de la montagne ^ au pied de laquelle il découvrit la cabane d'un dervyche. Cette vue augmentant ses forces, il s'avança jusqu'à la porte de la cellule du solitaire où il tomba sans connaissance. Le dervyche sortit aussitôt, et voyant un homme près d'expirer,
l58 LES MILLE ET UNE NUITS,
il lui donna des secours qui le rappelèrent bientôt à la vie ; il le conduisit ensuite dans sa demeure et servit devant lui des fruits secs et du lait de chamelle. Lorsque le sulthan eut mangé , le dervyche l'engagea à se reposer. Il étendit par terre un tapis de laine sur lequel Khanzad dormit jusqu'au lendemain. Après avoir fait l'ablution et récité des versets du Coran le dervyche fit asseoir son hôte près de lui, et lui serrant la main , il lui dit : « Vous avez eu grand tort , jeune homme , d'entreprendre le voyage que vous venez de faire ; il fallait écouter les sages avis de votre mère , rester sur votre trône, et ne pas abandonner des peuples que notre grand Dieu a confiés à vos soins. » Le sulthan , surpris d'être si bien connu , resta interdit : Le derviche continua : a Je sais quelle est la cause de votre voyage, et je puis, dès à présent, vous en annoncer l'issue. Vous trouverez votre sœur , mais vous ne la verrez que trois jours ; et , victime de la méchanceté d'un génie , vous serez long-temps sans pouvoir retourner dans vos états. Si néanmoins vous voulez suivre le conseil que je vais^vous donner, j'espère que vous pourrez éviter le malheur dont je viens de vous parler ; mais il faut pour cela que vous renonciez à l'espoir de délivrer votre sœur. Restez quelques jours chez moi ; la caravane de Balsora doit bientôt passer, vous partirez avec elle pour vous rendre à Baghdad , et de là vous retournerez dans vos états : je vous recommande surtout de ne pas vous éloigner de plus de deux mille pas de ma demeure 9
CONTES ARABES. , I 5p
jusqu'à ce que la caravane de Balsora soit arrivée. » Le sulthan remercia le dervyche, et lui promit de suivre ses conseils.