‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 13 sur 91 · DXXXII* NUIT · texte numérisé non relu

DXXXII* NUIT

Un jour que Khanzad se promenait près de la cabane du dervyche, il ne fut pas peu surpris de voir assez près de lui, et au milieu des sables du désert , un arbre chargé de fruits très-beaux et qu'il ne connaissait pas. Désirant vivement l'examiner et se procurer de ces fruits, il marcha plusieurs heures, et quoi qu'il ne lui parût pas éloigné , il ne put l'atteindre. Enfin, après avoir marché tout le jour, il arriva au pied de cet arbre extraordinaire. Un vieillard était assis sur l'une des branches ; il salua le sulthan avec affabilité, et après être descendu de l'arbre qui disparut aussitôt , il lui demanda pourquoi il l'avait poursuivi avec tant d'opiniâtreté, et quel était le motif de son voyage. Khanzad , craignant d'à Voir fait une grande faute en ne suivant pas les conseils du bon dervyche , résolut d'agir avec prudence. En conséquence il répondit au vieillard qu'il était un conducteur de chameaux , que , tenté par la beauté des fruits, il avait laissé un moment son troupeau dans l'espérance d'en obtenir quelques-uns ; que sa peine ayant été inutile , il allait partir pour rejoindre les animaux confiés à sa garde. « Mon fils , lui dit le vieillard en

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souriant , ce ne sera pas aujourd'hui que vous retournerez au lieu d'où vous êtes parti ce matin : vous en êtes éloigné d'un an de chemin. Ce pays est enchanté par le génie Aboutawil, qui tend san$ cesse des pièges aux voyageurs. Le dervyche que vous venez de quitter est un des serviteurs de ce méchant génie ; il ne vous gardait que pour vous livrer à son maître ; mais vous êtes bon musulman, et le prophète vous a délivré par le moyen de cet arbre. Soyez maintenant tranquille, et réparez vos forces en mangeant quelques* fruits que je vais vous faire servir. Le vieillard frappa alors trois fois dans ses mains , et aussitôt une table couverte des mets les plus exquis et les plus recherchés se trouva devant eux. Le sulthan était incertain s'il devait ajouter beaucoup de foi aux promesses de son nouveau compagnon ; mais , ne voyant aucun moyen de retourner vers le dervyche, auquel il devait la vie, il s'abandonna à sa destinée.

Lorsqu'il eut réparé ses forces , le vieillard lui demanda s'il voulait le suivre, lui promettant xle le faire arriver sous peu de jours à la capitale de son royaume. Khanzad y consentit ; ils prirent un chemin étroit et couvert d'un sable brûlant ; le prince eut à peine fait un pas qu'il lui fut impossible de continuer. Le vieillard l'engagea alors à monter sur son dos. «Les forces du grand prophète ne m'abandonnent jamais, lui dit-il, mes pieds sont habitués à fouler ce sable , et dans un instant je puis vous transporter à l'extrémité du chemin.» Le sulthan avait craint d'abord de fatiguer un vieillard dont la faiblesse luipa-

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raissait extrême ; mais , pressé par ses vives instances , il se décida enfin à monter sur son dos. Aussitôt le vieillard s'éleva dans les airs ; il arriva bientôt à un palais superbe , déposa le prince à terre et disparut. Khanzad, encore effrayé de la manière dont il venait de voyager , ne fut pas peu surpris lorsqu'il aperçut devant lui un palais immense fait avec un seul diamant qui jetait un éclat tel qu'il fut contraint de baisser les yeux. Espérant trouver quelques secours dans ce palais, le prince en fit plusieurs fois le tour; mais ce fut en vain , il ne put découvrir la porte de cet édifice. Enfin , épuisé de fatigue il appuya sa tête contre un mur et s'endormit.

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Il y avait peu de temps que le sulthan était dans cette position, lorsqu'il fut aperçu par un esclave qui ouvrit une fenêtre. Etonné de voir un homme reposer près du palais, l'esclave courut avertir sa maîtresse. Celle-ci fut tellement touchée de compassion à la vue du malheureux prince , qu'elle résolut de le faire entrer et de le secourir , malgré les prières de l'esclave qui lui représentait qu'elle allait s'exposer à la colère de son époux , et peut-être causer la mort de celui auquel elle prenait intérêt. Après avoir éveillé le prince, en lui jetant quelques fruits , l'esclave, par l'ordre de sa maîtresse, lui envoya une échelle de VU. 11

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corde, à l'aide de laquelle celui-ci fut bientôt dans le palais. Comme il remerciait l'esclave du service qu'elle venait de lui rendre, il entendit pousser un grand cri ; il tourna alors la tête et reconnut la princesse Àichah, qui venait de tomber sans connaissance entre les bras de ses femmes; il vola à son secours, et , lorsqu'il lui eut rendu le sentiment , elle l'embrassa les larmes aux yeux, en lui demandant comment il avait pu découvrir sa retraite. Khanzad lui raconta alors toutes les aventures de son voyage. Ce récit parut augmenter la douleur de la princesse, qui devint si vive que son frère s'offensa de son chagrin, « Pourquoi , lui dit-il , lorsque je suis joyeux de vous retrouver , et que votre vue me console de toutes les fatigues que j'ai endurées pour vous , paraissez-vous désespérée de me voir.» «Hélas! répondit Àichah , c'est vous aussi , mon cher frère , qui, causez mes craintes. Je suis persuadée que c'est mon mari, sous la figure d'un vieillard, qui vous a transporté près de ce palais , et j'ai tout lieu de redouter sa fureur. Ecoutez-moi , je vais vous faire connaître le monstre auquel mon père vous a ordonné d'unir votre infortunée sœur.

« Vous savez que peu de jours après mon mariage, mon époux m'ordonna de le suivre ; le pressentiment des malheurs qui devaient m'arriver et l'obligation où je me trouvais de quitter peut-être pour toujours des parens dont j'étais si tendrement aimée , m'arrachèrent un torrent de larmes. Mon barbare époux fut insensible ; il fallut partir. Le soir du premier jour

de notre voyage, nous nous arrêtâmes dans un petit bois de sandal , de myrte et d'aloès. Àboulawil me laissa un instant , et revenant bientôt avec un bassin plein d'eau, il en jeta quelques gouttes sur chacun de mes gens , et les métamorphosa en arbres ; il tua ensuite nos chameaux ; je tremblais pour ma vie lors* que ce monstre s'approcha de moi; mais ^ sans mé faire aucun niai, il me prit dans ses bras et s éleva dans les airs. Nous voyageâmes de cette manière toute la nuit. Au jour, nous arrivâmes au milieu de ce désert; Mon époux traça un grand cercle autour de nous , et , après qu'il eut fait quelques conjurations, nous vîmes ce palais s'élever au milieu du cercle. Voilà votre demeure, me dit Aboutawil ; demain vous aurez des femmes pour vous servir. Depuis ce temps j'habite ces lieux où rien ne manquerait à mon bonheur si j'étais avec ma famille , loin du monstre qui m'y retient et me rend témoin de r toutes ses cruautés, U a coutume de s'absenter pendant quarante jours pour tendre des pièges aux caravanes , il tue et dépouille ceux qui les conduisent , et vient ici passer trois jours. C'est demain qu'il doit revenir, et, comme il s'est déclaré l'ennemi de tous les hommes , je frémis en songeant à l'accueil qu'il vous fera. »

Khanzad ne fut pas effrayé du récit de sa sœur, il lui rappela qu'à l'âge de dix-huit ans il avait vaincu les sept rois des Indes, et il l'assura qu'il ne balancerait pas à attaquer le génie et à faire tous ses efforts pour la délivrer ; mais il ne put calmer ses inquiétudes.

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Ils passèrent la nuit à converser ainsi ; au point du jour la princesse voyant arriver le moment où Àboutawil allait paraître, supplia son frère de ne rien entreprendre contre lui et de consentir à rester caché jusqu'au départ du génie. Le sulthan céda aux larmes de sa sœur, et à peine s'était -il retiré dans le lieu le plus écarté du palais, qu'Aboutawil arriva. Tout trembla à son approche. La princesse, dissimulant son inquiétude, vola au-devant de lui , et, l'ayant embrassé avec tendresse , elle se plaignit d'avoir été si long-temps privée du bonheur de le voir. Le génie, qui savait que Khanzad était dans son palais , fit de vifs reproches à son épouse du silence qu'elle gardait à son égard :« Pouvez -vous craindre, lui dit-il, le traitement que .je réserve à votre frère qui , sans me connaître et me croyant un pauvre mortel, "a cependant eu la générosité de m'accorder votre main quand je la lui ai demandée. Ne dissimulez pas plus long- temps, et ne me privez pas du plaisir de le voir; je sais où il est caché; mais je désire que vous me conduisiez vous-même vers lui.» La princesse n'avait pas beaucoup de confiance aux protestations de son époux ; mais , voyant bien qu'il lui serait inutile de chercher à lui cacher la vérité, elle le conduisit dans la chambre où le prince s'était retiré. Aboutawil lui fit l'accueil le plus gracieux, il l'embrassa tendrement et le conduisit dans l'appartement de son épouse, où il lui fit servir des rafraîchissemens ; enfin, il le traita si bien que Khanzad, touché des marques d'amitié qu'il lui donnait, ne pouvait con-

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cevoir comment Aichalï avait pu craindre quelques mauvais traitemens de sa part. Ils passèrent ainsi trois jours au milieu des fêtes et des réjouissances par lesquelles le génie semblait se plaire à prouver l'attachement qu'il portait au frère de son épouse.

Le moment où Aboutawil devait partir pour quarante jours , étant arrivé , il engagea le sulthan à demeurer quelque temps avec sa sœur : « Je vais faire un petit voyage, lui dit-il, et j'espère vous trouver à mon retour; restez ici, et regardez-vous comme le maître de ce palais; mais, avant de partir, je désire vous faire connaître mes jardins. » Rhanzad lui présenta la main en signe de remercîment, et ils sortirent ensemble.

La princesse» attendit vainement jusqu'au lendemain le retour de son frère ; et persuadée qu'il avait péri victime de la perfidie de son époux , elle déchira ses habits , et dans sa douleur elle s'accusa d'être la cause de la perte de sa famille.

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Tandis que ces évènemens se passaient , la reinemère désespérée de ne recevoir aucunes nouvelles de Khanzad ni d'Aichah , avançait à grands pas vers la tombe. S'apercevant enfin qu'elle n'avait plus que peu de jours à vivre, elle fit venir son jeune fils Mourad , qui était alors âgé de seize ans , et après

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l'avoir embrassé les larmes aux yeux , elle lui remit l'histoire de sa maison , en lui recommandant de la conserver soigneusement , et d'imiter un jour la conduite de ses pères. Elle ordonna ensuite au grand vézyr d'assembler les principaux seigneurs de la cour dans la grande salle du palais , où la reine mourante se fit elle-même transporter. Lorsqu'ils furent tous réunis autour de son lit , elle leur rappela les bienfaits qu'ils avaient reçus de sa famille , leur fit sentir combien ils seraient coupables en abandonnant son dernier rejeton, et exigea d'eux le serment d'une* fidélité inviolable. Le vézyr prit alors la main de M ourad , il le fit monter sur le trône et le couronna. Deux jours après , la reine-mère paya le tribut à la nature. Le nouveau sulthan , doué d'un esprit supérieur et d'une prudence qui se trouve rarement dans un âge si tendre , se conduisit avec sagesse. Sentant bien qu'il n'avait pas assez d'expérience pour gouverner un royaume , il se reposa du soin des affaires sur le grand vézyr dont il était sûr; et il se donna tout entier à l'étude et aux exercices propres à former un roi. Son premier maître était un vieil eunuque que sa mère avait placé près de lui , et qui avait beaucoup voyagé. Il entretenait souvent le jeune prince des usages des différens peuples chez lesquels il s'était trouvé , et de ce qu'il avait vu de plus remarquable. Insensiblement Mourad prit du goût pour les voyages, et le sort de son frère et de sa sœur se présentant à son esprit , il ne tarda pas à former la résolution de parcourir le monde et de faire tous ses efforts

pour les retrouver. Si le destin me favorise, pensaitil , je découvrirai le lieu où ils sont : s'il m'est contraire , je périrai comme eux. Il fit en conséquence les préparatifs de son départ , prit une bourse pleine d'or et beaucoup de diamans qu'il espérait vendra dans le port le plus voisin , afin de pouvoir charger un navire des marchandises qu'il achèterait, et qu'il irait ensuite porter dans les Indes.

Sans avoir fait part à personne du projet qu'il avait conçu, laissant seulement un lettre pour son grand vézyr, dans laquelle il le chargeait du gouvernement pendant son absence , Mourad partit à cheval au milieu de la nuit, et se dirigea vers un port de mer qui n'était qu'à deux journées de chemin de sa capitale. Dès qu'il y fut arrivé, il trouva un navire qui faisait voile pour l'île de Serendyb, dont son euuuque lui avait beaucoup parlé ; il eut bientôt traité avec le capitaine pour son passage , et il s'embarqua. La navigation fut heureuse pendant seize jours , mais le dix-septième, au coucher du soleil, le ciel se couvrit de nuages , le vent , qui avait été si longtemps favorable, devint contraire , et souffla avec tant de. force , que la mer agitée n'offrit plus que d'effroyables abîmes où il craignait à chaque in* stant de se voir engloutir. Cette tempête dura plusieurs jours; enfin le vent s'apaisa, mais le navire avait tellement souffert qu'il ne pouvait plus gouverner, et que l'équipage conservait à peine l'espoir de se sauver, lorsqu'on aperçut la terre. Cette vue ranima leur courage; on mit les chaloupes à la mer, et

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à force de rames on parvint à tirer le navire sur le rivage , et on commença à le radouber. Ils trouvèrent sur l'île où ils venaient d'aborder , et qui leur était inconnue , des arbres chargés de fruits , des plantes dont les fleurs répandaient un parfum délicieux, beaucoup de gibier et des sources d'eau trèslimpides.

Un jour que Mourad était descendu dans l'île pour aller à la chasse , il s'enfonça dans les bois plus avant que de coutume , et s'égara. Le soleil était déjà couché, et le prince, n'ayant pu retrouver le navire, chercha un endroit où il pût être à l'abri des bêtes féroces ; il monta sur un arbre très-touffu , et s'y endormit jusqu'au lendemain. En s'éveillant, le prince aperçut sur l'arbre où il était , deux oiseaux nommés Taous qui habitaient autrefois le paradis , d'où ils furent chassés parce que l'un d'eux s'était métamorphosé en serpent pour tromper les hommes. Mourad, ravi de la beauté de ces oiseaux, oublia , pour les poursuivre , ses compagnons qui , ayant vu le vent favorable , avaient mis à la voile sans s'apercevoir de son absence. Le soir le prince se repentit de son imprudence , et se promit bien de faire son possible pour rejoindre le lendemain son navire. Mais comme il n'avait pas suivi de route fixe, il marcha plusieurs jours inutilement. Enfin , il reconnut l'endroit où il avait abordé , mais le navire avait disparu. Désespéré de se voir seul sur une île déserte et inconnue à tous les navigateurs, il ne perdit pas entièrement courage. Il se construisit une cabane dans

laquelle il ramassa des dattes, des figues, et d'autres fruits qu'il avait cueillis et fait sécher, et qui, avec le gibier qu'il pouvait se procurer, lui composaient une nourriture aussi agréable qu'abondante ; il vécut de la sorte tout le temps qu'il resta dans l'île.

Depuis six mois le prince habitait cette île , lors? * qu'un jour il trouva, à une assez grande distance de son habitation , une pierre de marbre noir taillée en forme de tombeau ; cette pierre était recouverte d'une forte plaque d'or, à laquelle était attaché un anneau de diamant. Sur les bords du couvercle se trouvait une inscription hébraïque queMourad ne put déchiffrer. Sa curiosité fut très-piquée de cette découverte , et il allait faire ses efforts pour la satisfaire ; mais à peine eut-il touché l'anneau que la pierre se leva d'elle-même. Aussitôt il sortit un vent très-fort, qui fit tomber le prince à la renverse. Un moment après il s'éleva un feu terrible qui sem- * blait aller au ciel ; bientôt ce feu s'assembla ^t forma un,géant hideux, dont l'aspect était capable de porter la terreur dans l'ame la plus courageuse (i)* « Ne crains rien, dit-il au prince, tu m'as délivré et je saurai reconnaître ce service. Je suis un des génies précipités du ciel sur la terre , et c'est moi qui ai excité Caïnà tuer son frère. Dieu, pour nous punir, donna à Adam un autre fils nommé Seth , qui si-

(1) Ici on lit dans le manuscrit une scène semblable à celle du pêcheur racontée dans le premier volume de cet ouvrage ( pages 69 et suiv. ) , et nous avons cru devoir la sup primer.

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gnifie en langue hébraïque Fils de Dieu ; et il le doua d'une puissance surnaturelle , et de toute la sagesse qu'Adam avait perdue par sa première faute. Pour lui prouver même d'une manière particulière toute sa bienveillance , il lui donna soixante-douze houris d'une merveilleuse beauté. L*une d'elles , nommée Léa , m'inspira un amour violent; et tandis que Seth était occupé à rendre hommage à Dieu , je pris sa figure, et je m'avançai vers Léa, en lui tendant les bras pour l'embrasser. « Comment , me ditelle, me prenant pour Seth, voici le moment d'adorer Dieu, et tu t'occupes de sa chéli ve créature ! » Gomme elle disait ces mots , Seth arriva , et me reconnut. Aussitôt il ordonna à trois génies , que Dieu lui avait donnés pour le servir , de me mettre dans ce tombeau, et il grava sur le couvercle le grand nom de Dieu, en me disant : «Tu resteras jusqu'à ce qu'une créature mortelle vienne te délivrer. C'est toi qui m'as rendu ce service , dis-moi ce que tu désires. »

Le prince, revenu de sa frayeur, demanda au géant ce qu'étaient devenus son frère et sa sœur; et ayant appris qu'ils étaient dans le même palais, et sous la puissance du génie Âboutawil , il exigea , pour récompense, que le géant lui indiquât le, moyen de les sauver. « Je vais, répondit celui - ci , te transporter près d'eux , et dès que tu seras dans le palais , avec ce talisman que je te donne, tu pourras ouvrir le cabinet secret cPAboutawil ; tu y trouveras une petite boîte pleine d'une poudre composée par Salomon, tu la mettras dans ton $ein , et lorsque le génie se présen-

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tera devant toi, tu lui jetteras un peu de cette poudre au visage, en lui criant : tombe, misérable , Salomon l'ordonne. Le génie surpris ira mesurer la terre ; aussitôt, sois assez hardi pour approcher de lui , et prends dans son sein un oiseau auquel est attachée s» destinée ; dès que tu auras saisi cet oiseau , tu forceras aisément Àboatawil à faire <fe que tu lui commanderas. » Mourad eût à peine le temps de remercier le géant; il éprouva une violente secousse, et fat trèsétonné de se trouver tout -à- coup dans un superbe palais de diamant , sans savoir comment il y était venu. Jïais se doutant bien qu'il était chez Âboutawil , il chercha l'appartement de sa sœur : elle descendait dans le jardin , et ne fut pas peu surprise de voir qu'un homme s'était introduit dans sa demeure.

Mourad reconnut parfaitement sa sœur, mais ne jugeant pas à propos de se faire de suite reconnaître , il se décida à attendre qu'elle lui adressât la parole. Àichah , après l'avoir salué , lui témoigna son étonnement, et lui demanda comment il avait pu entrer dans le palais. « Madame , répondit Mourad , je suis fila de roi , j'étais bien jeune encore , lorsque mon père fut assassiné par la perfidie d'un vézyr audacieux; j'eus beaucoup de peine moi-même à me soustraire à ses coups, et après avoir erré long-temps, je m'embarquai sur un vaisseau qui fit naufrage , et seul je suis parvenu à me sauver sur cette côte. Ayant aperçu de loin le lieu que vous habitez., je pensai que j'allais y arriver en peu d'heures, et j'ai marché trois jours , ne trouvant aucune entrée et désirant m'in-

troduire dans ce palais où j'espérais obtenir les secours dont j'ai besoin ; j'ai vu votre Rokh qui dormait à peu de distance de moi. Comme je sais que cet oiseau appartient toujours aux palais enchantés , j'ai pris courage , et je me suis attaché à l'une de ses pattes; dès qu'il s'est éveillé , il m'a transporté ici. » Aichah admira l'adresse et l'audace de son jenne hôte; mais songeant qu'il ne pouvait éviter long -temps les regards de son époux, « Vous êtes venu, lui dit -elle en soupirant, chercher un asile dans la demeure d'un monstre; hâtez-vous de fuir, c'est dans deux heures qu'il revient, et malgré votre courage n'espérez pas pouvoir lui résister.» Elle lui raconta alors différens traits de la cruauté du génie , de sa force extraordinaire et de sa perfide adresse ; elle lui dit l'accueil qu'il avait fait à son frère- Khanzad afin de le perdre plus facilement; et ce souvenir rappelant ses douleurs , son discours fut souvent interrompu par ses larmes. «Ne craigne! rien* pour moi, madame, lui dit Mourûd; loin de fuir r loin de me cacher, je vais affronter les regards du génie , et j'espère même vous délivrer et i'anéantir; car le prophète sera avec moi, et tôt ou tard il punit les méchans. Mais le temps presse , daignez me Conduire à l'appartement qu'occupe votre époux j> Aichah , n'ayant pu ébranler sa résolution , fit ce qu'il desirait : il ouvrit sans peine la porte avec le talisman que le géant lui avait donné; et après quelques recherches, ayant trouvé la précieuse boîte, il s'en empara. - '

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Ils étaient encore dans le cabinet d'Aboutawil, lorsque, ce génie, qui, en entrant dans ce palais, s'était aperçu qu'Aichah et son frère étaient dans son cabinet, parut à leurs yeux sous la forme d'un géant d'une figure épouvantable ; mais Mourad ne fut point effrayé; il lui jeta promptement un peu de poussière au visage, en s'écriant : «Tombe, misérable, Salomon l'ordonne.» Le génie . surpris et effrayé, tomba de toute sa longueur. Aussitôt Mourad s'élança sur lui, et s'empara avec promptitude de l'oiseau qu'il cachait dans son sein ; ensuite, il lui dit : « Tu sais qui je suis, apprends-moi ce que tu as fait de mon frère, » «Il est mort*» «Tu m'en imposes; je sais que tu l'as métamorphosé , et si tu ne le délivres pas à l'instant ; .je fais périr ton oiseau.» Aboutawil voyant qu'il lui serait inutile de feindre , appela Aichah, qui était plus morte que vive , et lui dit d'aller dans le jardin et de lui amener le chien qui était ench^jpé près de la fontaine, ce qu'elle exécuta promptement* Puis, il lui dit : « Prenez une petite glace , et étendez dessus un peu de la pommade renfermée dans une boîte d'or qu'il lui montra ; vous tiendrez cette glace devant les yeux du chien.» Lorsque cela fut fait , Aboutawil souffla sur lui en disant : « Si le puissant créateur de toutes choses t'a créé tel que tu es

présentement , ne change pas ; mais si tu n'es dans cet état que par la force de mes enchantemens , redeviens homme. » U eut à peine achevé ces paroles que Khanzad reprit sa forme primitive; et reconnaissant son frère et sa sœur, il les embrassa tendrement. Mourad , n'ayant plus rien à demander au génie , et voulant le punir des malheurs qu'il avait causés à sa famille , tordit le cou de l'oiseau , après avoir vivement reproché à Aboutawil tous ses forfaits.

Aussitôt un bruit affreux se fit entendre; le palais disparut et le corps du génie , se dissolvant en une fumée épaisse, exhala une odeur infecte. Bientôt cette fumée se dissipa tout-à-fait, un nuage portant une odeur délicieuse lui succéda et finit par former un homme d'une rare beauté.

Aichah et ses frères étaient restés stupéfaits d'étonnement et d'admiration, lorsque celui qui venait de leur apparaître d'une manière si merveilleuse, leur parla ainsi : a Vous n'avez plus rien à craindre du génie Aboutawil; c'est moi qui ce matin encore portais ce nom, mais l'esprit du mal a fui loin de moi, et je vous témoignerai ma reconnaissance, pour le service (jhe vous venez de me rendre , par tous les bienfaits qu'il sera en mon pouvoir de vous accorder, et par un attachement sincère pour votre aimable sœur. » La princesse tressaillit de joie en apprenant que le jeune homme dont elle avait tant admiré le courage, était son frère Mourad; elle sauta à son cou et l'embrassa en versant des larmes de joie. Le génie continua : «Je m'appelle Habib, je suis l'un

des génies soumis au roi Salomon. Ce grand prophète daignait m'aooorder sa confiance , et de tous ceux qui approchaient de lui , j'étais celui qu'il honorait le plus particulièrement de ses foreurs.

« Un jour, celui de mes frères que j'aimais le plus, s'était attiré la colère de Salomon, qui, pour m'éprouver, nié chargea du soin de le punir. Je trouvai la peine trop forte, pour une faute assez légère; et ne me sentant pas le courage de frapper mon frère, je désobéis au prophète, et je tentai de te tromper en lui disant que j'avais suivi ses ordres. * ((Tu mens, ingrat, me dit-il, et tu as abusé delà confiance de ton maître et de ton ami , mais tu vas en porter la peine. » A l'instant il prononça quelques paroles , et je sentis en moi un étrange changement, o Va , me dit Salomon ; je t'envoie sur la terre pour être le fléau de tout ce qui t'approchera ; tu aimeras , et tu tourmenteras l'objet de ton amour; tu chériras l'espèce humaine , et malgré toi tu sentiras le besoin de lui faire dp. mal ; tes remords feront ton supplice. Je te donne cet oiseau, ta destinée est attachée à son existence ; tu ne deviendras tel que tu étais qu'après sa mort , et tu feras ton possible pour prolonger sa vie. » Après ces mots , il me chassa loin de

lui.

<( Depuis ce temps j'ai trop bien rempli mon sort ,

et vous ne sauriez croire combien je souffrais après

chaque action criminelle que je venais de commettre.

Enfin, il y a quelques années, le génie qui était la

cause de la punition qui m'avait été infligée , m'appa-

rut en songe et me dit : «Ta. peine va bientôt finir, il m'est permis de travailler à l'abréger; déguise-toi et va demander en mariage la fille du sulthan de la Cochinchine; il te l'accordera, car je l'ai préparé à cette demande, et cette belle princesse sera la cause de ta délivrance.» Je ne pus arriver qu'après la mort du sulthan ; heureusement qu'avant de mourir, il avait donné l'ordre au prince Rhanzad de bien accueillir la demande que j'avais à lui faire, et mon mariage fut célébré. Vojis connaissez maintenant mon histoire et la cause de toutes les fatigues que vous avez essuyées, mais j'espère vous en consoler. »

La joie d'Aichah et de ses frères serait impossible à décrire ; ils remercièrent le génie Habib et l'assurèrent que leurs peines étaient déjà oubliées, et qu'ils étaient trop récompensés de leurs fatigues par le bonheur de l'avoir pour protecteur et pour ami.

Au même instant Habib fit élever par plusieurs génies qui étaient à ses ordres , une tente magnifique au milieu.de laquelle était une table chargée des mets les plus délicieux. Pendant le repas, ils se racontèrent mutuellement leurs aventures. Quand Mourad leur apprit que la reine-rnère avait cessé de vivre, ils pleurèrent amèrement et se reprochèrent d'avoir, par leur absence, contribué à lui donner la mort

Lorsque le premier moment de leur douleur fut passé, ils prièrent Habib de leur apprendre ce qui était arrivé dans leur royaume , depuis le départ de Mourad. «Vos états sont envahis, lui dit-il, par le fils d'un prince voisin que votre père tua dans une

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bataille. Voire grand vézyr qui vous était resté fidèle , est mort dans les supplices. Mais tranquillisez-vous, vos sujets vous sont toujours attachés, et ils prendraient les armes pour vous soutenir, si cela était nécessaire. Je ne crois pas, au reste, que nous ayons besoin de leur secours; cette nuit, je vous transporterai dans votre royaume, et nous verrons ce que nous aurons de mieux à faire. » Ils passèrent ensuite le reste du jour à se réjouir; et lorsque la nuit arriva, ils prirent un repos dont ils avaient besoin.

Le lendemain , malgré les promesses du génie , ils furent très-étonnés de se trouver près de leur capitale. Ils entrèrent chez un paysan, se présentèrent comme étrangers, et demandèrent l'hospitalité qu'il leur accorda volontiers. La figure de ce paysan portait 1 empreinte d'une telle tristesse que Rhanzad he put résister au désir de lui demander le motif de son affliction* « Bon étranger , lui répondit-il , il faut que vous veniez de bien loin pour ignorer la cause de ma douleur. Sachez que ce royaume est à présent la proie d'un tyran que nous détestons. Nous avions un roi dont la famille régnait depuis 800 ans; et quoiqu'aucun de ses prédécesseurs ne se soit rendu odieux, il l'emportait sur eux tous par sa sagesse et sa bonté : il mourut , et ses enfans , qui marchaient sur ses traces et qui faisaient toute notre espérance, ont disparu successivement ; nous ne savons ce qu'ils sont devenus , en sorte que ce royaume n'ayant plus de chef pour le défendre, s'est vu la proie d'un ennemi d'autant plus implacable que nos rois l'avaient FIL 1 2

toujours combattu avec avantage, m Ce discours fit beaucoup de plaisir aux princes , qui virent par là combien ils étaient regrettés.

Ils s'en tretenaient-ensemble sur les moyens à prendre pour punir le tyran et recouvrer leur royaume, lorsqu'ils virent arriver devant la cabane du paysan quatre chevaux superbes conduits par un génie qui s'avança et présenta au prince Rhanzad tous les orneinens de la royauté. Alors Habib prenant la parole, lui dit : « Ne soyez pas surpris, ce génie ne fait que suivre mes ordres; bientôt un autre va vous amener votre ennemi enchaîné , et ses troupes vont être dispersées par les habitans que j'ai fait soulever. Préparez-vous à rentrer dans votre palais. » Les princes çt la princesse se revêtirent des habits magnifiques qu'on leur avait apportés; ils montèrent ensuite à cheval avec Habib , et se dirigèrent vers leur capitale. Le bruit de leur arrivée s'étant bientôt répandu dans la ville, le peuple vint en foule sur leur passage, en remerciant Dieu et le prophète d'avoir délivré la famille de ses princes. v

Le jour ne paraissant point encore, Chehérazade, sur les instances de Dinarzade et du sulthai) des Indes , commença ainsi l'histoire des Deux Maris.

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