DE YOUSSOUF ET DU MARCHAND INDIEN
Il y avait autrefois au Caire , un marchand que ses qualités avaient rendu cher à ses concitoyens. Ce marchand avait un fils qu'il aimait tendrement et à l'édu-
cation duquel il avait consacré tous ses soins. Youssouf (c'est le nom de ce jeune homme) n'avait pendant longtemps donné à son père , que des sujets de satisfaction : plein de sentimens religieux, d'une grande douceur de caractère, d'une conduite régulière , d'une probité à toute épreuve , il était cité pour modèle par toutes les personnes qui le connaissaient. Lorsqu'il fut arrivé à l'âge où l'on a coutume de marier les jeunes gens, son père s'occupa du soin de lui choisir une épouse ; il jeta les yeux sur la fille d'un de ses confrères qui était douée d'une grande beauté, il en forma la demande pour son fils, et peu de temps après , les parties étant d'accord, les noces furent célébrées avec la plus grande pompe.
Lorsque Youssouf se vit à la tête d'une maison , il éprouva vivement les embarras du ménage auquel il était peu accoutumé , quoique son père lui eût fait donner une excellente éducation : il s'était peu occupé du négoce, vers lequel ses goûts ne le portaient pas, de sorte qu'il resta dans une inaction complète durant les premières années de son mariage. Cependant sa famille s'accroissait chaque année; il avait eu successivement de son épouse deux fils et deux filles: d'un autre coté, dans cet intervalle il avait eu le malheur de perdre son père , dont les conseils auraient pu lui être fort utiles , et il avait éprouvé une vive douleur en se voyant séparé d'un père qu'il avait toujours tendrement chérL
Comme Youssouf persistait dans le parti qu'il avait pris de ne point faire le comtaerce , il arriva, quoi-
qu il eût reçu en héritage d'assez grands biens, que ses dépenses n'étant jamais compensées par aucun bénéfice , il fut obligé de vendre successivement ce dont il pouvait disposer. Enfin il se vit réduit avec toute sa famille à un état voisin -de la misère. Ce fut alors que , ne pouvant supporter la vue de sa femme et de ses enfans , il prit le parti de fuir le Caire et d'aller chercher fortune ailleurs : dénué de toute espèce de ressources, il se rendit à Suez à la suite d'une caravane qui partait pour cette ville. Il voyagea avec un nombre considérable de marchands de divers pays, de l'Yémen, de l'Inde et de la Chine, qui allaient s'embarquer dans ce port , fameux par son immense commerce.
Lorsqu'il fut arrivé dans cette ville , Youssouf sentit s'accroître sa misère à la vue des richesses considérables qui s'offraient de toutes parts à- ses yeux. Le port était encombré de marchandises et couvert de marchands et de capitaines qui tous allaient et venaient pour vaquer à leurs affaires ; cette activité faisait sentir plus vivement à Youssouf le regret d'à* voir perdu son temps.
Il mourait de faim et était occupé à contempler tout ce qui se trouvait devant lui sans trouver aucun moyen de sortir de misère, lorsqu'il fut abordé par un marchand qu'il reconnut à ses vêtemens pour un Indien. Ce marchand dont la figure inspirait le respect, connut aisément en voyant Youssouf, que ce jeune homme n'était pas heureux; il l'aborda et lui demanda son nom , son état et le lieu de sa naissance.
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« Seigneur , lui répondit celui-ci , je suis né au Caire : des malheurs qu'il serait trop long de vous raconter, m'ont forcé de quitter cette ville ; et je suis venu à Suez dans l'espoir que j'y trouverais quelque protecteur qui m'emmènerait avec lui dans les pays étrangers, où je pourrais faire fortune. » « Eh bien, mon ami, reprit le marchand, mon âge et mes affaires exigent que j'aie toujours quelqu'un avec moi pour m accompagner : je me rends dans ce moment à Djeddah ; si vous voulez me suivre j usque-là , je payerai votre voyage et vous donnerai en outre une piastre par jour. » Youssouf dans la position désespérée où il se trouvait, s'empressa d'accepter cette proposition, et le marché fut aussitôt conclu.. L'Indien fit charger ses marchandises, s'embarqua ensuite avec son nouveau compagnon , et après une traversée fort heureuse, qui dura près d'un mois, ils arrivèrent tous les deux sains et saufs à leur destination.
Le marchand indien fut si content du zèle et de l'exactitude que Youssouf lui avait montrés pendant tout le cours du voyage que, non content de lui donner l'argent qu'il lui avait promis, au moment de se séparer de lui, il lui remit encore une somme assez forte en lui témoignant sa satisfaction.
Youssouf profita de la liberté qu'il avait recouvrée pour visiter la ville de Djeddah qu'il ne connaissait pas. Lorsqu'il eut satisfait sa curiosité, pressé parla faim , il entra dans un café où il se fit servir un assez mauvais dîné , qu'il paya fort cher. Ce fut dans ce lieu qu'il lia conversation avec des marchands qui
le reconnurent pour étranger, et s'informèrent des motifs qui l'amenaient dans le pays. Il leur répondit que comme eux il était marchand et qu'il était conduit dans le port où il se trouvait par le désir de faire quelques affaires, et de remplir en même temps .le pèlerinage de la Mekke, dont il ne s'était pas encore acquitté. Les manières polies du jeune égyptien et son extérieur honnête ayant bien disposé les marchands en sa faveur, il se forma bientôt entre eux et lui une assez grande intimité.
Youssouf vivait depuis quelque temps avec l'argent qu'il avait reçu du marchand indien, en cherchant l'occasion de s'occuper , lorsqu'un . des marchands , avec lesquels il avait fait connaissance, le rencontrant un jour, lui dit : « Seigneur, je suis chargé de vous faire une proposition qui , je le crois , ne vous déplaira pas. Un de nos confrères est mort, il y a peu de temps ; il a laissé une fortune considérable à sa veuve qui est encore assez jeune et assez jolie : c'est cette veuve que je viens vous proposer en mariage ; elle est sous tous les rapports digne de votre attachement , et ses richesses considérables assureront votre aisance pour tout le reste de votre vie. » Cette offre flattait trop Youssouf pour qu'il ne s'empressât pas de l'accepter : il remercia beaucoup son généreux ami de la proposition obligeante qu'il lui faisait, et lui répondit qu'il consentait de tout son cœur à l'union qui lui était offerte. Celui-ci se rendit auprès de la jeune veuve, lui apprit les dispositions de Youssouf; et lorsque tout fut convenu , le contrat fut dressé : il
fut stipulé que , Youssouf serait nourri et entretenu chez son épouse , de sorte qu'il ne devait rien avoir à dépenser pour lui-même ; mais en même-temps il s'engagea à payer à la nouvelle mariée une dot qui, sans être considérable , excédait de beaucoup ses facultés: il s'en rapporta à la Providence, pour le soin de lui fournir les moyens de se libérer un jour , et ne crut point devoir avouer sa pauvreté , d'autant plus que son épouse croyait avoir en lui un riche marchand. Youssouf en entrant dans la maison de la jeune veuve , fut frappé de la richesse des meubles qui la garnissaient. Lecadi , qui était présent, célébra la cérémonie du mariage, et les deux époux furent unis. Youssouf jouit pendant plusieurs jours de son bonheur , mais il était tourmenté par l'idée qu'il fallait payer la dot stipulée, dans le contrat , et qu'il lui était impossible de se procurer l'argent nécessaire pour s'acquitter; il avait été plusieurs fois sur le point de faire à son épouse l'aveu de son embarras, et toujours il était retenu par la honte.
Un jour que , pour se distraire de ses inquiétudes, il se promenait tristement dans le bazar, il aperçut à ses pieds une bourse, et fut au comble de la joie en voyant qu'elle contenait une somme plus que suffisante pour payer la dot qu'il avait promise. Il se retira à l'écart , et n'étant vu de personne , il compta les mille sequins que cette bourse contenait : il rendait grâces à Dieu du secours inattendu qu'il venait de recevoir de lui, lorsqu'en rentrant au logis, il entendit un crieur public qui promettait une récom-
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pense de cent sequins à celui qui rapporterait une bourse perdue. /
La proclamation du crieur ne permit pas à Youssouf de douter qu'il ne s'agît de l'argent qu'il avait trouvé , et sa résolution fut bientôt prise. L'éducation qu'il avait reçue lui avait inculqué des principes trop honnêtes pour qu'il pût balancer un instant ; il s'avança tionc vers le crieur j*et lui dit : « Je désirerais savoir quel est celui qui a perdu la somme que vous demandez. » «Seigneur , répartit le crieur, pour quelle raison me faites-vous cette question?» «C'est parce que je crois avoir trouvé ce qui a été perdu, et que je veux le remettre à son légitime propriétaire, reprit Youssouf; voulez-vous bien me conduire vers lui : si, en me donnant le signalement de la bourse, il me prouve qu'elle lui appartient, je la lui rendrai au même instant. » Les personnes qui se trouvaient là , et qui entendirent la conversation de Youssouf et du crieur, témoignèrent l'étonnement et l'admiration que leur causait la probité du jeune marchand , et lui souhaitèrent toutes sortes de prospérités.
Le crieur conduisit Youssouf vers celui qui l'avait chargé de réclamer une bourse. Ils trouvèrent un vieillard vénérable , assis près d'une bibliothèque , et qui paraissait plongé dans des méditations profondes. Le crieur lui présenta celui qu'il amenait , en lui disant : « Voici , seigneur, la personne qui a trouvé ce que vous avez perdu , elle se propose de vous rendre votre bourse , si vous pouvez lui en donner le signalement. » « Je vais faire ce que vous desirez , dit le
vieillard à Youssouf.» «Non, seigneur, lui dit celuici en l'interrompant aussitôt, votre physionomie m'inspire trop de confiance, pour que je prenne avec vous cette précaution injurieuse; voilà les mille sequins que vous avez perdus, » Le vieillard reçut sa bourse des mains de Youssouf, et lui dit d'un ton solennel : «Jeune homme, que Dieu récompense ta bonne foi.» Puis il se mit à lire avec ferveur un livre qu'il tenait à la main.
Pendant l'oraison du vieillard, Youssouf restait debout en attendant qu'il lui remît la somme que le crieur avait promise. Au bout d'une heure le vieillard sortit de la méditation profonde dans laquelle il était plongé, et lui demanda ce qu'il attendait. «Seigneur, lui répondit Youssouf, on avait promis de votre part une somme de cent sequins à celui qui vous remettrait votre bourse : j'aurais pu la garder et ne rien dire , mais j'ai pense que Dieu me récompenserait d'avoir agi avec probité , et je croyais que vous voudriez bien me sacrifier la dixième partie de ce que je vous rends. » « Votre demande est trop juste , dit le vieillard , mais ne pourriez-vous pas vous contenter de quatre-vingt-dix sequins. » « Volontiers , seigneur , dit Youssouf, si tel est votre bon plaisir. » Le vieillard , sans rien ajouter , reprit sa prière, et l'ayant terminée, il demanda de nouveau à Youssouf ce qu'il attendait : « Les quatre-vingt-dix sequins que vous m'avez promis , répondit tranquillement Youssouf. » Le vieillard reprit encore sa lecture; lorsqu'il l'eut terminée : « Mon jeune ami, dit -il, est-ce qu'une
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somme de quatre-vingt sequins ne vous paraîtrait pas une indemnité suffisante?» Le jeune marchand se contenta encore de cette offre et le vieillard reprit, pour la quatrième fois, sa lecture, et le pria de consentir encore à une diminution. Enfin, il fit tant, qu'il amena Youssouf au point de se contenter d'un sequin. Ce dernier se disposait à emporter cette faible récompense lorsque le vieillard, qui voulait juger jusqu'à quel point il pouvait porter la modération, l'arrêta encore en lui disant : « Ce sequin est peu de chose, dispensez-moi de vous le remettre; pour vous indemniser, je prierai Dieu de répandre ses bénédictions sur vous et sur votre postérité. » « Eh bien , dit Youssouf, je m'en contenterai : les prières ferventes méritent bien qu'on les préfère à quelques biens périssables. » Alors le vieillard , imposant les mains d'une manière solennelle sur la tête du jeune homme, et se tournant vers la Mekke , appela sur lui les bénédictions du Très-Haut.
DXLI e NUIT.
Youssouf prit congé du vieillard et lui baisa la main ; il ne tarda pas à se ressentir de l'heureux effet de ses prières. Le bruit de son action généreuse s'était répandu dans toute la ville ; on louait son intégrité et sa bonne foi, et l'on supposait en même temps qu'un homme capable de tant de délicatesse et de
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désintéressement , devait avoir une fortune qui le mettait au-dessus des sommes qui lui avaient été offertes; de sorte que l'éloge du jeune marchand égyptien était dans toutes les bouches. Sa femme ellemême avait été instruite de sa conduite ; aussi , dès qu'il entra chez lui, elle vint à sa rencontre pour le féliciter de sa modération et de la sagesse qu'il avait montrée. Youssouf répondit avec modestie qu'il n'avait fait que s'acquitter d'un devoir sacré en consolant un vieillard affligé par la perte considérable qu'il avait éprouvée. U dit encore à son épouse,. que s'il n'avait exigé aucune récompense , il avait au moins reçu un bienfait plus précieux que tous les trésors de la terre ; les prières ferventes et pures d'un vieillard. « Eh bien , lui dit sa femme , dont cette réponse augmentait encore la satisfaction , leur efficacité ne se fera pas long-temps attendre. » A ces mots elle s'éloigna quelques instans, mais elle revint bientôt en remettant à Youssouf un trousseau de clés qu'elle lui présenta : « La mort de mon premier mari , lui dit-elle , m'a laissée maîtresse d'une fortune considérable, et je ne saurais mieux faire que d'en confier la direction à un homme aussi vertueux que vous. Vous pouvez maintenant vous considérer comme le* maître absolu de ce qui m'appartient: terres, meubles, bijoux , marchandises , disposez de tout à votre gré. » Elle appela aussitôt une esclave à qui elle ordonna de conduire Youssouf, et de lui faire visiter tout ce qu elle possédait.
Le jeune égyptien se vit ainsi placé à la tête de
biens immenses qui consistaient principalement en soieries précieuses, en riches étoffes de Perse couvertes de broderies , en mousseline des Indes de la plus grande finesse, et en toutes sortes de produits de la Chine et de Ceylan. Les coffres de la jeune veuve étaient remplis de sommes considérables en or qui furent mises également à la disposition de Youssouf. Alors, loin de rester dans l'état d'inactivité qui l'avait ruiné en Egypte , il s'occupa des moyens de tirer le parti le plus avantageux possible des biens de sa nouvelle épouse, et il embrassa le commerce. Tout lui réussit parfaitement ; comme il avait su s'attirer la confiance et l'estime de la plupart des habitans par la délicatesse de sa conduite envers le vieillard, on accourut en foule dans ses magasins. L'agrément de ses manières, la douceur de son naturel, l'amabilité de sa conversation augmentaient chaque jour le nombre de ses chalands , de sorte qu'en peu de temps il devint un des plus riches négocians de Djeddah.
La prospérité de son commerce, et les avantages qu'il obtenait sur les autres marchands, l'avaient rendu un objet d'envie pour ses confrères ; aussi lorsque l'occasion de lui nuire se présenta, la saisirent - ils' avec empressement. Le chéryf de la Mekke avait l'habitude, quand il avait besoin d'argent, d'emprunter la somme qui lui était nécessaire aux négocians de Djeddah , et il les remboursait au moment de l'arrivée des bâtiments qui faisaient le commerce de l'Inde , avec le produit des droits de douane qu'il prélevait sur les cargaison^ de ces navires. Ce prince,
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ayant fait venir un jour, devant lui, les négocians de la ville, leur demanda la somme dont il avait besoin. Ceux-ci crurent trouver une occasion favorable pour ruiner Youssouf. a Prince , répondirentils au chéryf, c'est avec le plus vif regret que nous vous refusons l'argent que vous nous demandez ; mais il nous serait tout-à-fait impossible de vous le fournir, à cause de l'état déplorable dans lequel se trouve notre commerce : nous sommes réduits- à une telle détresse que nous nous voyons forcés de vendre nos meubles ponr subsister. Un seul de nos confrères nous a réduits à ce triste état ; il était sans moyens lorsqu'il a épousé la veuve d'un des plus riches négocians de notre ville , et ce mariage a mis à sa disposition des marchandises considérables qu'il vend à vil prix , de sorte qu'il nous est tout-à-fait impossible de soutenir la concurrence : c'est à lui seul que vous pouvez demander la somme que vous réclamez de nous. » Cette dénonciation produisit sur l'esprit du prince l'effet que ses perfides auteurs en avaient attendu. Il envoya sur-le-champ des soldats , avec l'ordre de s'emparer de la personne de Youssouf; mais celui-ci qui était prévenu de la trame que l'on avait ourdie contre lui, avait pris ses mesures pour échapper à toutes les recherches. Ceux que le chéryf avait envoyés , après avoir fait long -temps d'inutiles perquisitions, vinrent lui annoncer , devant tous les marchands qui étaient encore rassemblés, le résultat de leurs recherches. « Eh bien! seigneur, dirent -ils au chéryf, si Youssouf est absent, cela ne vous empêchera point
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de vous procurer la somme que vous desirez : il a çle vastes magasins remplis de toutes sortes de marchandises; faites-les ouvrir et vous y trouverez bien des fois plus qu'il ne vous faudra. » On envoya de nouveau faire des perquisitions chez Youssouf : les agents chargés de cette expédition , reçurent l'ordre de s'emparer de tout l'argent qu'il trouveraient, et de dresser un inventaire exact et authentique des marchandises dont ils feraient la saisie. Ils se rendirent donc dans les magasins , mais leur surprise fut extrême lorsqu'ils reconnurent qu'il n'y avait absolument rien; ils revinrent vers le chéryf lui apprendre de ' nouveau le mauvais résultat de leur mission. Les marchands qui se trouvaient encore présents à leur retour , prétendirent que les- recherches avaient été mal faites , et que si l'on ne parvenait à rien découvrir, il fallait faire des fouilles souterraines , attendu que les richesses ne pouvaient ainsi s'être évanouies en un instant.
Le chéryf se rendit donc avec eux dans les magasins du marchand égyptien , et il donna l'ordre à des ouvriers de creuser la terre. A peine eurent-ils donné quelques coups de pioches dans les angles , qu'ils découvrirent quatre vases remplis chacun de quatre cent mille pièces d'or, que le chéryf fit compter en présence de témoins; car c'était un prince trop équitable pour vouloir dépouiller injustement un de ses sujets. Il prit les sommes dont il avait besoin , fit refermer et sceller les vases et les fil reporter chez Youssouf, en le prévenant qu'il avait été forcé de
lui emprunter la somme qu'il avait prise pour les besoins de l'Etat.
Aussitôt que le marchand fugitif eut appris le résultat des démarches du chéryf , il se hâta de rentrer chez lui où il trouva son épouse au comble de la joie à cause des événemens qui venaient de se passer ; elle ' lui raconta comment le chéryf lui avait renvoyé des vases après en avoir extrait ce qui lui était nécessaire , et elle lui témoigna en même temps son étonnement de ce qu'il était possesseur de sommes aussi considérables, sans quelle en sût rien. «Ma femme, reprit Youssouf, je suis aussi étonné que vous en apprenant l'existence du trésor que Ton a trouvé dans nos magasins; il ne m'appartient point et nous devons le considérer comme un dépôt sacré , dont il ne nous est pas permis de disposer, et qu'il faudra rendre à son légitime propriétaire aussitôt qu'il se présentera pour le réclamer. ,
Peu de temps après cet événement, l'état des finances du prince de la Mekke , lui permit de rembourser l'argent qu'il avait pris à Youssouf, et pour lui témoigner sa reconnaissance , il y joignit en même temps un magnifique présent. Lorsque le jeune marchand eut reçu le remboursement des pièces d'or qui avaient été distraites, il les remit exactement dans les urnes d'où elles avaient été tirées, les scella et plaça les vases eux-mêmes aux lieux où on les avait trouvés.
Il ne tarda pas à se féliciter d'avoir agi ainsi. Un jour qu'il était assis devant la porte de son ma-
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gasin , il fut salué par un vieillard qui paraissait y jeter des regards inquiets; il remarqua sa contenance embarrassée, et l'interrogea sur les motifs qui le faisaient agir; mais le vieillard, sans lui donner aucune solution , se contenta de lui dire qu'il irait souper le soir chez lui , et qu'alors il pourrait satisfaire sa eu* riosité.
Youssouf remercia l'étranger de l'honneur qu'il lui faisait, et lui donna un rendez- vous pour le soir. En rentrant chez lui l'Égyptien prépara tout pour recevoir dignement son hôte , et il attendit avec impatience le moment de son arrivée. Lorsque celui-ci fut venu , il lui offrit un excellent souper, durant lequel ils causèrent de choses indifférentes; à la fin du repas, Youssouf lui demanda pour quel motif il avait regardé avec tant de curiosité dans l'intérieur de son magasin. Alors le vieillard lui parla en ces termes :
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« Vous saurez , mon fils , que tous les ans je quitte l'Inde , ma patrie , pour venir faire le commerce dans ce pays ; je n'ai point toujours été à l'abri detf caprices de la fortune j l'inconstance des chances commerciales et les divers "malheurs que j'ai éprouvés par suite de naufrages et d'autres accidens , m'ont déterminé à convertir en or une grande partie de ma fortune, et à la cacher dans un lieu sûr où je pourrais la retrouver
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au besoin. J'ai tout lieu de me féliciter d'avoir pris cette précaution ; car dans ma dernière traversée , le vaisseau qui me portait a été battu par une tempête si horrible, que je ne me suis sauvé qu'à travers mille dangers. Après avoir perdu toutes mes marchandises, je me suis empressé de revenir chercher For que j'avais enterré dans le magasin que vous occupez depuis que je l'ai quitté ; je me flatte que vous me permettrez de le reprendre. » « Seigneur ! reprit Youssouf, votre or est en sûreté; un hasard bien extraordinaire me l'a fait découvrir : le chéryf de la Mekke s'est emparé d'une partie de cet or pour les besoins de l'état , mais il me l'a rendu avec la plus scrupuleuse ponctualité. J'ai fait remettre le tout ' dansées mêmes vases, qu'on a replacés au lieu d'où on les avait tirés , et je suis prêt à vous les remettre.» Youssouf fit apporter aussitôt le trésor du vieillard et voulut le lui rendre ; celui-ci refusa de le recevoir, et lui dit qu'il le trouvait trop bien entre ses mains pour ne pas lui en confier la garde , il lui exprima dans . les termes les plus forts sa reconnaissance et son admiration pour tant de probité. Ils passèrent ensemble le reste de la soirée à boire des sorbets et à manger des sucreries, et la conversation se prolongea fort avajat dans la nuit. Lorsque l'heure du coucher fut venue , ils prirent un instant de repos dans la maison de Youssouf; le lendemain ils se séparèrent et chacun d'eux vaqua à ses affaires; mais vers le soir ils se réunirent, et le vieillard fit alors à son hôte une proposition que celui-ci s'empressa d'accepter: il lui dit
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qu'il était trop vieux pour s'occuper encore des affaires, et qu'il avait pris la résolution de retourner dans son pays pour n'en plus sortir , et qu'alors il lui proposait de lui céder son commerce , et de le mettre à même de le contiiftier en lui donnant le trésor qu'il avait trouvé dans son magasin. Youssouf rentra dans son harem (i), et alla faire part à son épouse de l'offre obligeante du vieillard; celle-ci approuva sa résolution , et elle voulut qu'avant de partir ils se fissent mutuellement une donation de tous leurs biens au survivant des deux. Le contrat fut dressé peu de jours avant le départ de Youssouf; une expédition lui en fut remise, il employa tout le temps qu'il resta encore à Djeddah à convertir en marchandises une partie du trésor du vieillard, et à les embarquer à bord du navire qui devait les porter dans l'Inde. Lorsque tous les préparatifs furent terminés, Youssouf retourna prendre congé de son épouse. Le vaisseau mit à la voile , et , après une heureuse traversée , les conduisit dans un port de l'Indoustan.
C'était là le lieu qu'habitait le vieillard ; en entrant dans la maison qu'il occupait, Youssouf fut surpris de l'étendue dès magasins, de la richesse de ses meubles, et de la magnificence qui régnait partout. Il apprit que le marchand indien était l'homme le plus considéré de la ville , et qu'il jouissait d'un crédit d'au-
(i) Harem ou harym chez les Arabes , et zenanah chez les Persans , indiquent le lieu défendu aux hommes où se trouve l'appartement des femmes ; c'est le gynécée des Grecs.
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tant plus grand , qu'il était le syndic des négocians ( i ). Youssouf investi de la confiance de cet homme respectable, se vit placé tout-à-coup à la tête de sa maison ; mais son bienfaiteur ne borna pas là sa générosité. Il y avait à peine un mois que le jeune marchand dirigeait la maison du vieillard, que celui-ci lui proposa d'épouser sa fille unique: et afin de ne pas exciter sur ce point la jalousie des autres marchands, il conseilla à Youssouf de s'adresser directement à eux pour les prier de demander sa fille; cette démarche eut un plein succès. Le vieillard n'eut pas de peine à accorder ce qu'il desirait de tout son cœur. On appela le cadi qui dressa le contrat, et le jour même les noces furent célébrées avec la plus grande magnificence; on fit à cette occasion de grandes largesses aux pauvres, et le prix de la fête s'éleva à près de cent mille sequins. Dès ce moment Youssouf fut mis en possession de tout ce qui appartenait à son beau-père,, qui l'aida de son expérience dans les entreprises commerciales auxquelles il se livrait.
Après un an de mariage, l'épouse de Youssouf donna le jour à un fils , et cet heureux événement mit le comble à la félicité du jeune marchand qui voyait tout le mondé applaudir à son bonheur.
(i) Le nom de syndic n'est pas la traduction exacte du titre chah-bender , qui signifie littéralement roi du port ou chef de la place : c'est le titre que Ton donne ordinairement au négociant chargé de juger les contestations qui surviennent entre ses confrères.
Cependant un accident funeste vint troubler cette joie. Le vieillard indien mourut après trois jours d'un sommeil léthargique ; quelques instans avant de quitter la vie il parla ainsi à Ypussouf qui lui avait continuellement prodigué ses soins: « Mon (ils, au moment où un mal qui ne me laisse plus d'espoir, va mettre un terme à ma carrière, il est temps de vous révéler un secret que je vous ai caché jusqu'ici. Vous vous rappelez sans doute ce vieillard qui vous conduisit de Suez à Djeddah ; vous n'avez point oublié non plus celui auquel vous remîtes avec tant de fidélité la bourse que vous aviez trouvée. Vous voyez en moi ces deux personnes ; j'avais su apprécier votre douceur et votre amabilité , j'ai voulu éprouver votre loyauté et votre franchise ; je fus content de mes épreuves , et dès ce moment je pris la résolution de vous unir à ce que j'ai de plus cher au monde et de vous adopter pour mon fils : mes désirs sont accomplis. Je vous laisse époux, de ma fille , ayez pour elle les égards qu'elle mérite puisque je vous ai confié son bonheur; vous-même vivez heureux et souvenez-vous de conserver toujours cette modération dans les desirs , et ce désintéressement qui ont été la source de votre fortune.» En disant ces mots, le vieillard expira; ses enfans lui firent célébrer de magnifiques funérailles.
Comme l'Inde n'offrait plus à Youssouf rien qui pût le retenir, il proposa à son épouse de le suivre dans sa patrie ; elle y consentit, et tous les deux , après avoir vendu ce qu'ils possédaient , se rendirent à
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Djeddah où Youssouf croyait trouver encore sa seconde épouse ; il apprit à son arrivée dans cette ville qu'elle était morte pendant son absence en lui laissant les biens considérables quelle possédait; il en réalisa la valeur en marchandises qui chargèrent encore plusieurs autres vaisseaux. Possesseur de cette riche flo tille, il fit voile pour Suez, où il débarqua après dix jours d'une heureuse traversée. 11 fit mettre à terre ses marchandises dans ce port et les fit charger sur les chameaux de la 7 caravane du Caire où il se rendit lui-même avec son épouse.
De retour dans la capitale de l'Egypte , Youssouf se logea dans un magnifique hôtel , et , rendu au bonheur, il s'occupa du soin de rechercher l'épouse dont il avait été forcé de se séparer; ce fut en vain qu'il fit faire les perquisitions les plus exactes ; elles lui apprirent seulement que pendant son absence sa femme et ses enfans s'étaient vus réduits à la plus profonde misère, et voici l'expédient qu'il imagina pour les retrouver. Il fit préparer un immense festig et il donna l'ordre aux crieurs publics d'annoncer par toute la ville que toutes les personnes dans le besoin y étaient invitées; il ne douta pas que si sa femme était encore au Caire, elle ne se rendît à ce banquet; et caché dans une des parties de la salle , il observa avec une attention curieuse , tous ceux qui s'y présentaient.
Son attente ne fut point trompée; il vit bientôt paraître une femme dont les traits quoique altérés par la misère , ne lui permirent pas de méconnaître sa
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première épouse ; il ordonna aussitôt qu'on la fît passer avec ses enfans dans un appartement particulier oit on leur prodigua toutes sortes de soins: lui-même ne tarda pas à se présenter devant elle; il lui demanda les raisons qui l'avaient réduite à cet état de misère et ne put se cacher plus long-temps lorsqu'il l'entendit regretter l'époux qu'elle avait perdu et lui peindre les souffrances qu'elle ^vait endurées pendant son absence. « Reconnaissez , lui dit-il , celui que vous regrettez; c'est Youssouf lui-même qui est devant vous. » À ces mots les deux époux se jetant dans les bras l'un de l'autre donnèrent un libre cours à leurs larmes. Youssouf fit conduire au bain et revêtir d'habits magnifiques sa femme et ses enfans , et les présenta à la fille du marchand indien qui reversa sur eux une partie de l'attachement qu'elle avait pour son mari. Toute la famille vécut long - temps heureuse et dans la meilleure intelligence.
Chehérazade voyant que le jour ne paraissait point encore, commença en ces termes l'Histoire du prince Bénazir.
HISTOIRE DU PRINCE BÉNAZIR (i).
Il existait autrefois en Perse un roi qui n'avait point d'enfans , quoiqu'il fut marié depuis longues années; cependant la reine devint grosse, et l'on
(i) Ce conte est extrait de l'histoire de Saad le tanneur , qui devient ministre pour avoir résolu une, énigme fort difficile, et qui , parvenu aux grandeurs , veut répudier sa femme.
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célébra par des réjouissances dans tout le royaume, cet heureux événement. Lorsque le terme de la grossesse fut arrivé , et que la reine éprouva les douleurs de l'enfantement , il fut impossible de la délivrer : en vain on appela les personnes les plus habiles , toutes déclarèrent qu'il fallait sacrifier ou la mère ou l'enfant. Le roi et toute la cour étaient dans la désolation, lorsqu'un homme se présenta et dit qu'il connaissait les moyens de procurer à la princesse un heureux accouchement; mais qu'avant tout, il exigeait qu'on lui livrât , à l'âge de dix-huit ans, l'enfant qui devait naître. Le roi qui trouvait dans tout l'ensemble de cet homme quelque chose d'effrayant , refusa longtemps de consentir à sa demande ; mais son vézyr lui dit qu'il lui serait toujours facile de se dispenser de l'obligation qu'il contractait envers cet inconnu, et pour sauver son épouse et son fils, il se résolut à faire la promesse que l'on exigeait de lui.
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L'inconnu s'occupa aussitôt des moyens de faciliter l'accouchement de la reine , et ses soins furent suivis de tant de succès, qu'elle mit au monde un fils beau comme le jour, auquel on donna le nom de Benazir (i). L'inconnu se déroba aux remercîmens et aux
Comme ses aventures ressemblent beaucoup à celles du Dormeur éveillé , nous avons cru devoir les supprimer. (i) Sans pareil. ♦
félicitations qu'on lui adressait de tous côtés, en disant au roi qu'il ne manquerait pas de venir dans dix-huit ans réclamer l'exécution de l'engagement qu'on avait pris envers lui ; le roi se promit bien intérieurement de manquer à la promesse qu'il avait faite. On donna au jeune prince l'éducation la plus brillante , des maîtres de toute espèce , et rien ne fut négligé pour le rendre accompli. Mais lorsqu'il commença à sortir de l'enfance, les inquiétudes du roi et de la reine devinrent très-vives , et ils se consultèrent sur les moyens d'éluder la promesse qu'ils avaient faite. Pour y parvenir ils pensèrent qu'il était prudent d'éloigner le jeune prince de la cour , et de l'envoyer auprès d'un roi voisin , afin que son existence fut. cachée au moment ou l'inconnu viendrait le réclamer. Le roi de Perse envoya donc son jeune fils qui n'avait point encore atteint sa septième année, dans les états de l'empereur de la Chine qui le reçut avec toutes les marques d'une sincère affection. Benazir fut traité dans le palais comme les propres fils de l'empereur, qui s'arrangea de manière à persuader à tout le monde que le roi de Perse ne faisait que lui rendre un fils , dont il l'avait chargé pendant son enfance. Le jeune Bénazir lui-même fut la dupe de cette fable imaginée pour mieux cacher son existence à ceux qui avaient intérêt à la découvrir.
Dans le même palais et dans les liens d'une intimité toute fraternelle, vivait une jeune princesse, fille de l'empereur de la Chine, et dont la beauté
était si grande que jamais le pinceau de Many (i) n'aurait pu égaler toutes ses perfections.
Le jeune prince de Perse conçut pour celle qu'il croyait sa sœpr, une vive affection qui ne fit que croître avec l'âge ; mais il s'efforçait de réprimer une passion qu'il croyait condamnable. Lorsqu'il fut parvenu à l'âge de raison , son amour prit une nouvelle force , et ne pouvant comprimer plus long-temps les sentimens qu'il éprouvait, il courut en faire l'aveu au roi son père en le conjurant de l'éloigner de la cour, pour que l'absence guérît la fatale passion que sa raison ne pouvait vaincre. Bénazir fut très-étonné de voir que l'empereur de la Chine n'était pas aussi irrité par ses aveux qu'il l'aurait cru; l'empereur qui voyait avec plaisir un prince aussi distingué que le
(i) Peintre célèbre parmi les Orientaux, qui fonda en Perse une secte dont la doctrine offrait un singulier mélange des préceptes de la religion de Zoroastre (Zarducht) et des dogmes chrétiens ; l'existence de deux principes éternels de bien et de mal, la métempsycose, l'abstinence des viandes, la prohibition du meurtre de tout animal : tels étaient les dogmes principaux de la religion de ce faux prophète.
Sapor ( Chapour ) , sous le règne duquel vivait cet imposteur , fut un instant séduit par cette doctrine , et son exemple fut suivi par quelques-uns de ses sujets. Il reconnut bientôt la faute qu'il avait commise , et exila Many ; mais il était trop tard : les germes avaient pris racine et devaient porter des fruits amers. Bientôt la secte des Manichéens reprit faveur sous Hormisdas ( Hormouz ) ; elle fut ensuite persécutée par Behram I er , qui fit écorcher vif son fondateur.
fils du roi de Perse rechercher la main de sa fille, et qui se proposait de les unir , lui répondit : « Mon fils, l'amour que vous avez conçu pour votre soeur, est une inspiration de Dieu , dont il nous est impossible de pénétrer les décrets; espérons tout de sa providence, je suis persuadé qu'il ne vous donnera désormais que des sentimens dignes de vous. Quant à la permission que vous me demandez de vous éloigner de la cour, des raisons que je ne .puis vous dire , mais que je vous ferai connaître à l'expiration de votre dix-huitième année, m'empêchent de vous l'accorder. Retournez avec les princes vos frères , et faites tout ce qui sera en vous pour modérer les sentimens que votre sœur vous a inspirés. »
Bénazir ne pouvant concevoir l'insouciance que l'empereur de la Chine semblait apporter à des révélations si importantes, mit tous ses soins à contenir son amour; mais les occasions de voir la princesse étaient si fréquentes qu'il s'aperçut bientôt de l'inutilité de ses efforts.
Un jour qu'il se trouvait seul avec elle : « Ma sœur, lui dit-il , je ne sais comment expliquer ce que j'éprouve , mais je regrette que vous soyez ma sœur , car j'aurais été au comble de la joie, si j'avais pu vous avoir pour épouse. » A ces mots la jeune princesse sentit son front se couvrir d'une vive rougeur, et son silence laissa voir assez à celui qui se croyait son frère, qu'elle partageait son affection; mais elle ne voulut point lui avouer un sentiment coupable , et s'enfuit. Depuis cette époque, Bénazir ne perdait
aucune occasion de se trouver avec la princesse , et plus il grandissait , plus il sentait croître son amour. Déjà dix-sept ans s'étaient écoulés depuis sa naissance; le roi et la reine de Perse se flattaient que l'inconnu aurait oublié la promesse qu'ils lui avaient * faite, et ils se préparaient à envoyer réclamer leur fils à la cour de l'empereur de la Chine, lorsqu'au dix-huitième anniversaire de l'accouchement de la reine, la présence subite de l'inconnu dans les appartenons du palais les frappa de terreur : «Je viens, dit-il au roi avec un ton sévère, réclamer l'exécution de la promesse que vous m'avez faite, et vous demander votre fils; les dix-huit années sont révolues, il m'appartient maintenant.» Quoique la réponse du roi fût toute prête , il ne put la proférer qu'en balbutiant : «Vous renouvelez, lui répondit -il, une douleur bien vive dans mon âme ; le fils que vous me demandez n'a vécu que peu de jours après la délivrance de la reine mon épouse: j'ai le malheur d'être privé d'enfans. » «Sire, reprit l'inconnu avec colère, vous cherchez en vain à me tromper pour vous dispenser de tenir votre promesse ; je sais que le prince existe, et je connais le lieu de sa retraite; il est à la cour de l'empereur de la Chine. » Lorsque le roi de Perse vit que tous ses soins pour cacher son fils depuis dix-huit ans, et le sacrifice douloureux qu'il s'était imposé étaient devenus inutiles , il éprouva un violent déplaisir. Il tâcha néanmoins de surmonter sa douleur , et dit : « Seigneur , je ne chercherai pas plus long -temps à voua cacher la vérité; il
est vrai que mon fils est en Chine ; mais je vous en conjure , ne privez pas un malheureux père de la seule consolation qui lui reste , d'un fils unique qu'il chérit tendrement; si vous voulez une récompense du service important que vous m'avez rendu, demandez-la, et pour peu qu'il me soit possible de vous satisfaire, je m'empresserai de vous l'accorder; voulez-rou5 la moitié de mes trésors ou une province de mon royaume ? » « Je veux, répliqua l'inconnu , l'exécution de votre promesse et la punition de votre perfidie; vous avez cherché à me trompçr; votre mensonge, loin de sauver votre fils, est la cause même de sa perte. » Le roi voyant que toutes ses propositions étaient inutiles s'abaissa aux supplications les plus humbles; mais lorsqu'il reconnut que ses prières et ses promesses restaient sans effet, il eut recours aux menaces, « Eh ! bien , ait-il , puisque ni mes richesses, ni mes prières ne peuvent vous toucher, vous m'obligerez d'avoir recours à la force; j'ordonne à mes gardes de vous arrêter. » Et en même temps il fit signe aux personnes qui l'entouraient de saisir l'inconnu; mais celui-ci, au grand étonnement de tous ceux qui étaient présens , se transforma tout-àcoup en aigle, et disparut à tire-d'aîle. Le roi et la reine de Perse ne doutèrent plus alors que leur malheureux fils ne fût poursuivi par un mauvais génie, et ils restèrent plongés dans une profonde affliction.
DXLIV NUIT.
Leurs craintes n'étaient que trop fondées; aussitôt que le méchant génie se vit éloigné de la cour du roi de Perse , il prit son vol vers la capital du royaume de la Chine, et s'abattit à peu de distance. II s'achemina' ensuite vers le lieu de la résidence de l'empereur , se présenta comme un envoyé du roi de Perse, et demanda audience; il fut admis aussitôt devant le prince, et lui dit : «Sire, les dangers que le roi mon maître craignait pour son fils sont passés ; ses dix-huit ans sont accomplis et il n'a plus rien à craindre de la part de ceux qu'il pouvait redouter; il vous prie de me confier le jeune prince. » L'empereur fit venir Bénazir; « Mon fils, lui dit-il, car je me plairai toujours à vous appeler de ce nom, des affaires importantes et dont vous connaîtrez plus tard la nature , exigent votre présence à la cour du roi de Perse; je dois vous confier à la garde d'un de ses envoyés qui vous conduira près de lui. » Ces p'aroles frappèrent de stupeur le jeune prince qui prévit la séparation cruelle à laquelle il allait être forcé : il demanda à l'empereur la permission de dire adieu à ses frères et surtout à sa sœur. Celle-ci ne put supporter cette entrevue sans verser des larmes , ce qui augmenta encore la douleur de Bénazir. Il obéit pourtant aux volontés de l'empereur, et se mit
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en route avec son compagnon qui, le voyant profondément affligé, lui demanda le sujet de sa tristesse. «Seigneur, lui répondit-il, vous ne pourriez vous faire une idée de la douleur que j'éprouve en ce moment; j'ai une sœur que je chéris plus que moi-même , et dont je suis forcé de me séparer. » Le génie reprit avec un sourire cruel: «Si vous le voulez, vous ne tarderez pas à être réunis : attendez-moi quelques instans, je vais me rendre au palais, et je ferai mon possible pour ramener avec moi votre sœur.» Le prince lui promit de l'attendre au lieu où ils se trouvaient, et le génie retourna au même instant vers la capitale de la Chine. Lorsqu'il fut hors de la portée de la vue du prince, il se transforma aussitôt en aigle, et alla s'abattre sur une des terrasses du palais. Il aperçut dans les jardins la princesse de la Chine qui paraissait plongée dans une grande douleur, et s'élançant aussitôt sur elle , il la prit dans ses serres et l'enleva rapidement malgré les cris des personnes qui l'entouraient.
Il ne tarda pas à se rendre auprès du prince, qui était en proie aux plus vives inquiétudes. U déposa évanouie à ses pieds celle que Bénazir croyait sa sœur, et reprit aussitôt sa première forme.
Lorsque Bénazir fut revenu de l'étonnement que lui causait cette aventure, il s'occupa, de concert avec le génie, du soin de rendre la princesse à la santé. Il alla chercher de l'eau d'un ruisseau qui se trouvait près de là et la rappela facilement à la vie: il lui témoigna tout le plaisir qu'il éprouvait de se retrouver VIL 1 5
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avec elle, après la crainte qu'il avait conçue d'en être séparé pour toujours. La princesse voulait retourner au palais de l'empereur , mais Bénazir et le génie s'opposèrent à son dessein; ce fut alors que ce dernier prit la parole et leur dit : « Il nous faudrait plusieurs mois pour nous rendre à la capitale de la Perse où nous sommes attendus , et d'ailleurs l'on ne va pas manquer d'envoyer dans toutes les directions des cavaliers tartares à la recherche de la princesse; je peux vous offrir une manière plus commode et plus prompte de voyager. » En même temps il prit dans ses bras le prince et la princesse et les enleva dans les airs , mais au lieu de se diriger sur la capitale de la Perse, il prit le chemin des cotes d'Afrique. Le génie descendit avec son fardeau dans des montagnes fort élevées, situées près de Tunis, au fond d'une gorge étroite qui présentait un aspect sauvage. Alors, quoique jusque-là il eût montré à ses compagnons de voyage beaucoup de douceur, il prit tout à coup un air sombre et sévère : « Nous sommes arrivés , dit-il , au terme de notre route. » Et il déposa par terre le prince et la princesse; puis au moment où Bénazir lui demandait s'ils étaient bien près de la cour de Perse, il prononça quelques paroles mystérieuses. La terre s'entr'ouvrit aussitôt : « Avancez, dit-il au prince, en le prenant rudement par le bras, je répondrai plus tard à vos questions.» Us descendirent tous trois par un escalier au fond d'une immense gâterie et la terre se referma d'elle-même sur eux. L'aspect de ces lieux avait glacé de terreur la jeune
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princesse ; mais sa douleur fut bien plus grande encore lorsque le génie , la prenant par la main , lui enjoignit impérieusement de le suivre. Elle poussa alors un cri douloureux et se jeta aux genoux du génie en le conjurant de né pas là séparer de son frère ; mais ses prières et ses larmes furent aussi inutiles que les menacés de Bénazir. Il se vit séparé avec tant de promptitude de celle qu'il aimait , qu'il ne put opposer aucune résistance; le génie ne tarda pas à revenir et lui ordonna de le suivre. Bénazir, qui n'était pas en état de lutter contre lui , se résigna et obéit. II fut conduit par plusieurs galeries souterraines dans un vaste appartement où ils trouvèrent un vieillard décrépit et dégoûtant: « Bénazir, dit le génie au prince , voilà votre demeure , résignezvous à votre sort, si vous voulez mériter ma bienveillance : le vieillard que vous voyez est mon père , vous serez désormais occupé à le servir, acquittezvous de vos fonctions comme vous le devez, car si jamais il se plaint de vous, vous aurez à vous plaindre de moi. » En disant ces mots et sans écouter ce que le prince voulait lui répondre, il ferma la porte et disparut.
Lorsque Bénazir se vit éloigné pour jamais dé la princesse, réduit à l'état de servitude et forcé de se livrer aux plus dégoûtantes fonctions , le désespoir S'empara de lui et il appela la mort de tous ses vœux.
Cependant la princesse de la Chine , quoique dans une position beaucoup moins désagréable que celle
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de son frère, n'était pas livrée à une douleur moins vive ; le génie l'avait conduite dans des appartenons somptueux où elle avait tout ce qu'elle pouvait désirer, excepté la liberté; mais lorsqu'elle lui demanda des renseignemens sur le sort du prince : « Madame , lui répondit-il, vous êtes la maîtresse dans ce palais, vous pouvez commander et vous serez obéie; mais je n'exige qu'une seule chose de vous, c'est que vous ne me parliez jamais de celui pour lequel vous avez conçu un amour dont vous devriez rougir: si vous renoncez à la folle passion qui vous occupe, vous trouverez certainement d'autres objets plus dignes de votre amour. » La prijicesse comprit le sens des paroles que lui adressait le génie , mais elle fut assez adroite pour renfermer dans son ame la douleur et l'indignation que lui causait ce discours; et pour ne rien laisser paraître devant celui que la perfidie lui donnait pour maître, elle dissimula, et feignant d'être contente de son sort, elle répondit : « Vous m'accusez injustement, seigneur, en supposant que mon frère Bénazir m'a inspiré d'autres sentimens que ceux qu'une sœur doit avoir pour son frère; j ? ai assez de confiance dans votre grandeur d'ame et dans votre générosité, pour être bien sûre que vous ne violerez pas à son égard les devoirs de l'hospitalité que vous lui avez promise; et puisque son nom vous déplaît, vous pouvez être certain que désormais il ne sortira plus de ma bouche : je vous dois de la reconnaissance pour la manière dont vous me traitez, et je m'empresserai
de faire tout ce qui pourra vous convenir. » Ces mots produisirent sur le génie l'impression la plus favorable ; il sourit le plus agréablement qu'il lui fut possible et prit congé de la princesse,