‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 2 sur 91 · HISTOIRE DE LA PRINCESSE AMENY · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PRINCESSE AMENY

Il y avait déjà plusieurs années qu'un roi des Indes, nommé Djolakhan, gouvernait l'empire de ses pères, et recevait sur le trône les bénédictions de ses -peuples. Trop occupé de l'administration de ses états pour vouloir en conquérir de nouveaux , il n'eût eu rien à désirer s'il eût pu assurer à ses sujets, après sa mort, le bonheur dont ils jouissaient de son vivant; mais il n'avait point de fils pour lui succéder , il les voyait toujours prêts à devenir la proie d'une foule de petits princes avides et jaloux, qui laissaient déjà entrevoir leurs prétentions au milieu des pompes royales. Le mélancolique roi ne savourait qu'à demi le bonheur d'être aimé; l'avenir empoisonnait pour lui le présent. Après avoir inutilement épousé plusieurs princesses indiennes, il résolut de prendre des concubines de différents pays. Le grand VIL i *

vézyr eujt ordre de visiter tous les marchands d'esclaves pour acheter les femmes qu'il croirait les plus propres à remplir le vœu de sa majesté.

En parcourant les bazars de la ville ce ministre aperçut parmi plusieurs esclaves des deux sexes y une jeune personne couverte d'un voile; comme il allongeait la main pour le lever , le marchand , qui était Arabe de nation, l'arrêta, en disant qu'elle ne se découvrirait que devant des yeux dignes de la contempler. « Connaissez - vous, répliqua le vézyr , un homme plus digne de jouir des charmes de cette esclave que le grand sulthan des Indes ? Apprenez que je suis chargé par sa majesté de lui amener les plus belles personnes que je pourrai trouver : levez donc ce voile pour que je voie si celle-ci mérite de lui être présentée, et dites-moi quel prix vous l'esti- Oiez. » «Vous avez beau insister, s'écria le marchand d'esclaves, je ne lèverai ce voile que devant votre monarque, et je lui dirai combien je veux vendre mon esclave quand il l'aura vue. » Le vézyr fut obligé de conduire ces deux personnages au palais, et de les présenter au sulthan, auquel il dit : «Sire, voici une esclave que son maître veut vendre d'une manière tout opposée à l'usage ordinaire, il ne veut pas permettre à l'acheteur de lever le voile qui la couvre. »

CDXCIX" NUIT.

Le prince ordonna au chef des eunuques de s'acquitter de cette fonction. A peine l'esclave eut-elle le visage découvert qu'on crut voir la pleine lune dans toute sa splendeur. Les rayons du soleil éclataient dans ses yeux , et ses sourcils ressemblaient à Parc-en-ciel. Son nez avait la forme d'une pistache de Syrie ; on aurait pris ses dents pour une des plus belles perles de la mer Rouge ou du golfe Persique. Les globes arrondis de son sein ressemblaient à deux grenades de Damas. Ses joues étaient aussi fraîches et aussi vermeilles que les roses du Fayoum. Sa taille élégante paraissait aussi déliée que la tige du cyprès. Ses mains ne le cédaient ni en blancheur, ni en délicatesse au sceptre d'ivoire de Salomon. Sa longue chevelure était aussi noire que la plus obscure nuit d'hiver. A la vue de tant de charmes, le sulthan extasié , poussa un profond soupir en s'écriant : « Grand Dieu , je te loue et te bénis d'avoir créé une beauté si parfaite. » Se tournant ensuite vers le marchand : « Combien veux-tu vendre cette esclave? » k Sire , répondit celui-ci , elle m'a coûté deux mille cinq cents pièces d'or ; mais il ne m'appartient pas de fixer un prix à votre majesté. » « Misérable, s'écria le vézyr , oses-tu te flatter de trouver jamais une pareille somme ? » a Seigneur , vous voulez plai-

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sauter , on en donnerait le double pour l'avoir; je m'en rapporte au jugement de sa majesté. » <c II connaît bien celte marchandise , dit le roi en souriant : allons, qu'on lui donne, outre ses déboursés, cinq cents pièces d'or de gratification. » «Sire, ne craignez pas de in'avoir trop généreusement récompensé, car je n'ai pas même le salaire des peines que m'a coûtées cette esclave , et des dépenses dans lesquelles elle m'a jeté. Au lieu de me faire servir par elle, je l'ai servie moi-même ; elle ne mangeait que des gâteaux du Caire ; au lieu de poulet éclos dans un four(i), je faisais couver une poule exprès pour elle ; comme elle était trop délicate pour boire de l'eau du "Nil purifiée avec des amandes , il fallait employer pour elle des bézoars des Indes. Un chameau lui semblait une monture trop incommode , je la conduisais toujours dans une litière vitrée. » Ces détails minutieux firent beaucoup rire le sullhan , qui accorda encore au marchand cinq cents autres pièces d'or: celui-ci s'inclina profondément en mettant la main droite sur son cœur, et se retira en disant: « Sire, je n'ai point amené ici cette esclave par des vues d'intérêt , je n'avais d'autre motif que d'offrir quelque chose digne de votre majesté. » Et il se retira charmé d'avoir fait un marché si avantageux. Aussitôt le chef des eu-

(i) Dans plusieurs contrées de l'Orient, et principalement en Egypte , on fait éclore les poulets dans des fours que l'on maintient à la température des poules en incubation : lorsque ces poulets sont éclos , on les vend dans des mesures de capacité.

nuques, suivi de ses officiers, s'empara de sa nouvelle prisonnière , il la conduisit au bain , où les femmes habiles dans l'art de la toilette, s'empressèrent de la déshabiller. Quand elle fut bien massée , et qu'on l'eut inondée d'eau de rose et de beaucoup d'autres parfums , vingt-quatre esclaves de différentes nations vinrent avec des linges pour l'essuyer ; elle passa dans l'appartement où jaillissaient trois superbes fontaines en jets d'eau qui retombaient dans de magnifiques bassins. La belle esclave s'étendit sur un sofa couvert d'étoffe des Indes et de schalls de Cachemire, dont les franges d'or pendaient jusqu'à terre. Quatre jeunes filles aussi légères que la mousseline qui voilait leurs appas, s'approchèrent pour fci peigner ; à peine eut - on dénoué le mouchoir qui retenait sa belle chevelure, qu'elle tomba en grosses boucles sur sa gorge , sur ses épaules et sur ses reins. Trois des jeunes filles tenaient à la main des cassolettes d'odeur , et des pommades parfumées ; il y avait de l'essence de rose, de cannelle > de bois d'aloës, etc. La quatrième tenait le peigne garni de diamans et se disposait à en faire usage, quand l'épaisseur de cette noire chevelure l'effraya ; elle appela une de ses compagnes pour l'aider. Après avoir peigné ces beaux cheveux, elles les parfumèrent avec les différentes pommades, et en formèrent des tresses entremêlées de fils d'or , de perles , et de diamans. On lui posa sur la tête une petite couronne enrichie de pierres précieuses , avec un bandeau de sequinea cl un voile de mousseline brochée d'or qui lui toin-*

qu'ils ont acheté des esclaves dignes d'être leurs femmes,» répondit fièrement celle-ci, et au même instant un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et inonda les boucles de cheveux qui flottaient sur ses joues. « Levez-vous, lui dit le sulthan, en lui tendant la main, et expliquez-vous plus clairement: jeune étrangère , dites avec sincérité , qui vous êtes ; puis-je savoir votre origine , et quel pays vous a vu naître ? » « Seigneur , la Tartarie est mon pays natal , mais je descends des Pharaons, persécuteurs des Juifs.» «Eh quoi, s'écria le roi des Indes, vous descendez des plus anciens potentats de la terre, et vous êtes esclave?» «Vous serez encore bien plus étonné, répondit-elle, quand vous apprendrez que mes parens occupent encore plusieurs trônes de l'Asie; mais, daignez seulement me prêter votre attention , et vous saurez quelle suite d'évènemens m'ont réduite à l'état déplorable où vous me voyez.

« Les Pharaons , chassés de l'Egypte , se réfugièrent en Âbyssinie, où ils fondèrent un nouvel empiré, moins considérable, mais plus stable que le premier; car il y a déjà bien des*siècles que ma famille le possède : mon aïeul avait une fille de la plus rare beauté qu'il chérissait tendrement, et cette princesse est ma mère. Une foule de monarques la demandèrent en mariage , et le sulthan de la grande Tartarie eut la préférence ; car il était l'ami de mon aïeul , et une ancienne alliance unissait nos familles. Ma mère pleura bien amèrement quand il lui fallut quitter les belles sources du Nil, et le palais où

elle était née pour se rendre dans les déserts de la Tartarie; cependant elle trouva le prince bien plus aimable qu'elle ne se l'était figuré , et ayant conçu pour lui le plus tendre attachement , ses mœurs ne lui déplurent point parce que c'étaient celles de son époux. Le ciel bénit leur union, car ils eurent un grand nombre d'enfans ; je suis la plus jeune et la plus malheureuse, et je lui ai causé plus de chagrin que tous les autres ensemble. Ils gémissent de mon absence , et peut-être maudiront-ils le moment de mon retour ; vous seul en serez la cause. »

« A Dieu ne plaise, s'écria le sulthan, que j'abuse de votre infortune pour oser vous outrager, je sais ce que je dois à votre rang, surtout à vos malheurs; dès ce moment je vous déclare que pour prix de votre rançon je ne vous demande qu'un peu de complaisance : racontez- moi, je vous prie, la* suite de votre histoire.» «Vous m'imposez, reprit la princesse , une tâche bien pénible ; mais , quoiqu'il puisse m'en coûter, je vais tâcher de vous satisfaire.»

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« Vous voyez devant vous une déplorable victime du rang où elle est née : en sortant du sein de ma mère, je fus livrée à une esclave qui m'allaita et forma mon éducation. Cette femme passait à la cour pour un prodige de sciences ; en effet , il aurait été

difficile de trouver dans la Tartarie un savant digne de lui être comparé : également versée dans l'histoire , la géographie, la médecine , la chimie, l'astronomie, et dans les sciences occultes, elle m'éleva dans l'islamisme qu'elle professait, et dont elle connaissait parfaitement tous les dogmes , car les traités des quatre imams et leurs principaux commentateurs lui avaient passé dans les mains (i). » «J'ai entendu parler de cette secte , mais je n'en connais ni l'origine , ni l'auteur, interrompit le sulthan. » « Je vais tâcher de vous l'expliquer en peu de mots. Lorsque les sectateurs d'Iça (2) se furent éloignés de la bonne voie pour se plonger dans l'hérésie et dans l'incrédulité en soutenant qu'Iça était le fils de Dieu , le Très-Haut rejeta leur culte, et suscita un grand prophète parmi les Arabes dans la tribu des Coréichites, lui mit le sceptre dans la main droite et le coran dans la gauche , afin de convertir à la seule véritable religion les peuples dispersés sur la surface de la terre. Transporté d'un saint zèle, ce prophète, nommé M\ ohammed, c'est-à-dire le glorifié, travailla

(1) Les musulmans qui pratiquent le rit sunnite, reconnaissent l'autorité de quatre imams qui ont commenté le Coran, et dont l'ouvrage fait loi comme le texte sacré lui-même. Ces quatre imams sont : Abou Hanifeh Noman , né à Koufah en l'an 80 de l'hégire; le second, est Melik Ibn Anas, né en l'an 93 à Médyne ; le troisième est Mohammed Ibn Edrys Chafey, né à Gasah en l'an i5o, et le quatrième, Ahmed Ebn Hanbai, né à Baghdad , en Tan 164.

(2) Jésus-Christ.

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fortement à extirper le polythéisme et l'infidélité. Également puissant en paroles et en œuvres , il employa d'abord les exhortations et les miracles , et ce n'était jamais qu'à la dernière extrémité qu'il faisait voler son sabre tranchant sur la tête des incrédules qui s'obstinaient à repousser loin d'eux l'islamisme , c'est-à-dire, à ne pas croire à l'unité de Dieu et à la mission de Mohammed. Sa sainte religion s'étend tous les jours , et nous espérons que dans la suite des temps, elle sera la seule régnante dans les sept climats du monde, comme elle est la seule véritable qui puisse procurer le salut. Tous les musulmans et les musulmanes sont des apôtres qui travaillent infatigablement à faire des prosélytes : ils veulent que tous les hommes partagent le bonheur qui leur est promis. C'est d'après cet esprit de bienfaisance que ma bonne nourrice m'éleva dans le sein de cette religion que je n'abandonnerai jamais ; elle me circoncit en secret, et m'apprit à faire la prostration , à réciter chaque jour les cinq prières , et à me conduire selon les règles prescrites par les imams.

<c Outre les instructions relatives à la doctrine du prophète , ma nourrice me donnait encore une foule de connaissances utiles et agréables : elle me disait souvent : « Voyez , ma fille , combien sont barbares « et ignorans les habitans de ce pays , ils ne savent « même pas lire ; quelle différence avec ma nation. « Les Arabes passent pour les plus savans hommes « de la terre. » Voilà, sire, comme elle m'excitait à

l'étude, et je gardais le silence sur toutes nos occupations , car elles me plaisaient infiniment.

« Vous savez que dans la Tartarie , les frères épousent leurs sœurs: quand j'eus atteint l'âge de quinze ans, mes parens me choisirent un époux, parmi leurs enfans, et me signifièrent leur volonté devant ma bonne nourrice. Elle eut à peine la force de retenir ses larmes, car cette coutume l'affligeait beaucoup ; et dès que nous fumes seules, elle m'embrassa tendrement. « Ma fille , dit-elle , avec quels « barbares vivons-nous ici ? votre peuple ressemble « aux bêtes brutes qui ne distinguent pas ce qui est « licite de ce qui ne l'est point , car il fait des choses « qui révoltent la nature. » J'approuvai beaucoup ces représentations, et lorsque mon frère s'avançait pour m'embrasser, au lieu d'éprouver de l'amour, je ressentais une répugnance invincible : sans la crainte de mes parens , je l'aurais repoussé loin de moi. Je maudissais intérieurement cette exécrable coutume ; mais, que faire, et comment l'accorder avec la loi du prophète invincible, dans laquelle je voulais vivre et mourir.

« Mes parens et mon frère persistaient toujours dans leur résolution ; le moment fatal approchait , et j'allais souvent pleurer auprès de ma nourrice, qui partageait bien sincèrement ma douleur : Ma mère , lui disais-je, pourquoi m'as-tu enseigné une loi qui s'oppose à nos usages? Si je ne la connaissais pas , je ne serais point coupable. « Ma fille , cessez

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de vous troubler , me répondit- elle, je vais vous enseigner un bon moyen de vous délivrer de la persécution que vous endurez : quand le grand khan (i) vous ordonnera d'épouser votre frère , vous lui répondrez : Je ne peux obéir a votre majesté , que quand j'aurai appris à monter à cheval; c'est un exercice en usage parmi les femmes de notre pays , et je ne pourrai l'apprendre quand je serai mariée. Cette demande ne paraîtra pas étrange à votre père , puisque l'équitation est la seule science que l'on enseigne ici aux femmes. Quand vous aurez obtenu cette grâce , ne soyez plus inquiète , le reste me regarde. »

« Peu de jours après le roi. donna un grand festin, invita tous les grands de sa cour, et même des princes étrangers. Mon frère était à sa droite , et votre servante à sa gauche : quand l'esprit des convives fui échauffé par la fumée des vins , et que la douce harmonie des instrumens eut amolli leurs cœurs , mon frère se souvint de moi , il adressa la parole à mon père : « Seigneur , lui dit -il, vous avez commandé à ma sœur de m'accepter pour époux ; mais , malgré vos ordres, elle me repousse toujours: engagez - la donc à me recevoir ce soir dans son lit , sans différer plus long-temps. »

« Le grand khan me regarda d'un air irrité, en me disant que ces refus continuels annonçaient quel-

(i) Titre ordinaire des rois de Tartarie ; ce mot signifie prince,.

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qu'intrigue secrète , mais que ma tête lui répondrait de ma sagesse. «Mon père, lui dis-je, Dieu me garde de m'opposer à vos volontés suprêmes, mais avant que Ton m'unisse à mon frère, je désirerais bien apprendre à monter à cheval et à manier les armes; car , vous savez qu'après le mariage , une femme ne peut se livrer à ces exercices sans le plus grand danger. »

« Le grand khan m'accorda volontiers cette grâce , et mon frère fut obligé de s'armer de patience ; il se consolait en me donnartt lui-même des leçons pour contribuer à mes progrès. J'admirais sa patience et plaignais son amour. Il était si bon, si doux, si complaisant! avec quelle agilité, quelle grâce il tirait une flèche ; avec quelle souplesse il caracolait sur. un cheval ; comme il savait me donner une adresse que je n'avais pas réellement. Sans la loi de notre prophète, j'aurais peut être partagé son amour: je lui paraissais toujours très-habile , et jamais je ne l'étais assez à mon gré. Enfin un beau jour d'été , après m'avoir fait long-temps caracoler , il m'enleva légèrement de la selle , et je me trouvai couchée sur l'herbe. »

Dir NUIT.

« Tandis que nos coursiers, la bride sur le cou, fuyaient à travers Ici campagne, mon frère, loin de voler à leur poursuite, me serrait tendrement entre

ses bras , et me prodiguait les plus tendres caresses ; l'amour étincelait dans ses yeux, mais je me rappelai les principes de ma bonne nourrice, et je frémis du crime que j'aurais commis. Ma présence d'esprit me fut d'un grand secours , je trouvai un prétexte pour l'éloigner (i).

« Tous mes sens étaient bien vivement agités ; à peine cette émotion fut-elle un peu calmée, que je courus raconter cette aventure à la nourrice , en l'assurant qu'il ne m'était pas possible de résister plus long-temps. «Cessez de vous inquiéter, me dit-elle, et si vous êtes bonne musulmane, les moyens que je vais vous indiquer, ne vous épouvanteront pas. » « Parlez sans détour et sans crainte, je suis résolue à tout pour ne pas trahir ma religion. » « Fuyez, s'écria-t-elle, fuyez ce pays de malédiction , où Ton boit à longs traits le crime comme l'eau : voici des habits d'homme qui pourront vous servir de déguisement ; j'y ai joint quelques pierres précieuses qui serviront aux frais de votre voyage, en attendant que j'aille me réunir à vous, car il faut que je reste ici quelques jours après votre départ , pour dérouter ceux qui seront chargés de vous poursuivre et pour retarder leurs démarches. Dirigez vos pas vers Baghdad, et soyez sûre que je vous rejoindrai sur la route ou dans cette ville. » En même temps elle m'aidait à mettre ces habits, dans lesquels je me trouvais fort

"(î) Il y a ici quelques détails que la décence nous force de supprimer. .

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embarrassée. Cependant le désir que j'avais de fuir, m'empêchait de songer à cette gêne et aux dangers que j'allais braver. Jeune, sans expérience, j'allais entreprendre un voyage immense , dans lequel je ne savais quelle route suivre, ni comment subsister; et cependant , ravie d'échapper aux persécutions de mes parens, j'attendais avec impatience le moment de mon départ. « Vers la fin du jour , ma nourrice me prit la main , et me conduisit par des détours que je ne connaissais pas encore , à une porte secrète du palais , où je trouvai un vigoureux coursier sur lequel je montai lestement : elle me serra tendrement la main avec promesse de me revoir bientôt , et au même instant je piquai des deux. Quoique ma bonne nourrice m'eût bien indiqué le chemin de Baghdad y et qu'elle me l'eût montré du bout du doigt lorsque je me mis à galoper, néanmoins je ne tardai pas à m'égarer, et mettant la bride sur le cou de mon cheval, je résolus de le laisser aller à son gré. Après avoir couru pendant la nuit et tout le jour suivant au milieu d'une vaste forêt, je mis pied à terre, car mon compagnon de voyage et moi nous avions grand besoin de nourriture et de repos. J'étais alors au fond d'une vallée couverte de buissons. Je cueillis quelques fruits sauvages, mais comme la nuit s'approchait , la crainte des bêtes féroces me força de chercher un asile plus sûr que le gazon qui me servait de siège. J'aperçus de loin une caverne dont l'entrée hérissée d'épines et de ronces annonçait assez qu'aucun animal dangereux n'y avait fixé son

séjour. Je tournai mes pas de ce côté en remerciant Dieu et son prophète qui avaient visiblement.secouru leur servante en l'approchant de cette caverne. Je découvris dans renfoncement une lampe qui éclairait deux personnages que je pris pour quelques voyageurs égarés. Je craignais en même temps que ce ne fût l'asile de quelque . malfaiteur , et je sentais qu'il fallait agir avec une extrême prudence.

« Après avoir attaché mon cheval par le pied à un arbre, je pris mon arc et mes flèches , et m'avançai à pas lents vers l'endroit d'où partait la lumière ; je n'en étais plus qu'à une petite distance , quand deux chevaux attachés ensemble par la bride , me fermèrent le chemin, de manière que je ne savais plus de quel côté passer : en examinant à droite et à gauche je ne trouvai d'autre moyen que dem'approcher à la faveur du corps de ces chevaux; on pouvait sans être vu regarder sous leur ventre , et apercevoir tout ce qui se passait dans la caverne. Quelle fut ma terreur et ma surprise , lorsqu'en me baissant, je distinguai à la faible lueur de la lampe, une jeune personne qui se débattait entre les bras d'un esclave, noir comme les ténèbres qui m'enveloppaient; il était d'une taille gigantesque et d'une figure effroyable. On l'aurait pris pour le bâtard de quelque mauvais génie. La passion qui le transportait le rendait encore plus hideux. Ses mains noires et musculeuses serraient les bras délicats de la jeune personne , il s'écriait en blasphémant : « Si tu ne te rends à mes désirs, je te couperai en petits mor-

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