‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 23 sur 91 · DLXI C NUIT · texte numérisé non relu

DLXI C NUIT

HISTOIRE DU SAGE HEYCAR (i).

L'histoire du sage Heycar est l'une de ces anciennes traditions qui se sont, conservées dans la mémoire des peuples , et qui nous retracent les évènemens des temps primitifs.

Premier ministre du prince Senkharib , roi d'Assyrie et de Ninive, Heycar gouvernait à lui seul tout l'empire, et joignait à tant de puissance un savoir profond et une sagesse extraordinaire ; mais au milieu de ses grandeurs, une pensée secrète le tourmentait et troublait sans cesse son repos : Heycar était sans enfans. C'était en vain qu'il avait épousé soixante femmes, et qu'il avait fait construire un pavillon pour chacune d'elles, dans l'enceinte de son vaste palais ; il n'espérait déjà plus du ciel un héritier de son nom et du haut rang où son savoir et la fortune l'avaient appelé.

(i) Le lecteur est déjà averti que c'est à M. Agoub que je dois la traduction de ce conte : voyez ce que j'en ai dit dans mon avertissement , en tétc du volume. ( Note de l'Éditeur. ) •

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Un jour , enfin , qu'il avait fait . assembler de toutes les parties du royaume, les sages, les devins et les astrologues, et qu'il déplorait devant eux le malheur de sa situation, ils lui conseillèrent d'avoir recours aux dieux et de se concilier leurs bienfaits par des offrandes et par des sacrifices: « Les dieux, ajoutèrent -ils, accorderont peut-être un fils à vos prières. »

Heycar suivit inutilement ce conseil, et de nombreiftes victimes furent immolées , sans fruit , sur l'autel des idoles. Retombant alors dans une profonde tristesse, et voyant que sa prière n'avait pas été exaucée , il abjura les dieux impuissans du paganisme, et élevant sa pensée vers le Très-Haut, il s'écria avec l'accent d'une foi vive et ardente : « Souverain maître du ciel et de la terre! ô toi qui es le créateur de tous les êtres, je viens te demander un fils qui fasse ma consolation, devienne un jour mon successeur , et qui , présent à l'heure de ma mort , puisse me fermer la paupière et m'élever un tombeau ! »

A ces mots, une voix descendit du ciel et lui cria: «Heycar! Heycar! puisque tu t'es d'abord réfugié vers les faux dieux et que tu as offert à des images sculptées ton encens et tes sacrifices, tu dois subir la peine de ton erreur : tu n'auras pas de postérité! mais, ta sœur a un fils; ce fils peut t'appartenir par l'adoption : qu'il devienne ton héritier. »

Heycar prit aussitôt son iieveu qui s'appelait Nadan et qui était encore à la mamelle , et il lui

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choisit huit gouvernantes pour élever sa première enfance. Dès ce moment on le considéra comme le fil$ adoptif du vézyr , et on le couvrit de vêtemens de soie et de pourpre. Devenu grand, on le présenta à son oncle qui se chargea lui-même de compléter son éducation, et qui lui enseigna successivement la lecture , la grammaire , la morale et la philosophie: en moins de quelques années, Nadan était déjà familiarisé avec toutes les sciences.

Cependant le roi Senkharib , qui voyait à regret son ministre avancer en âge, lui adressa un jour ces paroles: «O le plus fidèle et le plus sincère des amis! toi dont l'expérience et la sagesse font la prospérité de mon règne ! toi , mon ministre , et le dépositaire de tous mes secrets, déjà les années s'accumulent sur ta tête , et je prévois avec douleur l'approche d'une inévitable séparation. Quel est l'homme qui sera digne de te succéder dans ma confiance, et qui deviendra, comme toi, mon conseiller le plus sûr et le soutien de mou empire ? »

« Prince , répondit Heycar , puisse la durée de vos jours être éternelle ! Je dois dire à votre majesté que j'ai adopté pour fils, mon neveu Nadan, que j'ai initié, jeune encore, à l'étude des sciences, et à qui j'ai enseigné tout ce que je savais moi-même de la morale et de la sagesse. » « Eh bien, dit Senkharib, qu'il se présente devant moi, et si je reconnais en lui un homme capable d'administrer mes états, dès cet instant je lui confie ta charge. Je laisserai du moins à ta vieillesse un repos devenu

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désormais nécessaire. Tu conserveras à ma cour tous les privilèges d'un rang que tu as si long-temps illustré par tes vertus. Que les jours qui te restent, mon cher Heycar, ne soient plus que des jours de paix et d'honneur! »

Amené par son oncle devant le roi d'Assyrie, Nadan se prosterna avec un profond respect , et quelques paroles décevantes , prononcées d'un ton noble et modeste à la fois , séduisirent tellement Senkharib que, se tournant aussitôt vers le vézyr: « Tu as raison , sage Heycar , d'appeler ce jeune homme ton fils, il paraît digne de cet honneur; et dé même que tu m'as servi et qu'avant moi tu avais servi mon père Sarkhadom, je veux que ton fils me serve à son tour et que les intérêts de mon royaume soient confiés à sa garde , . afin que je l'honore par considération pour toi, et que je te chérisse da,ns sa personne. » Heycar, pénétré de reconnaissance , se jeta aux pieds du prince et fit des vœux pour la durée et la gloire de son règne; il implora en faveur de Nadan toute l'indulgence royale pour les fautes dont sa jeunesse pourrait le rendre coupable : « Je jure , s'écria Senkharib , d'en faire , après toi , le meilleur de mes amis. »

Heycar retiré seul avec son neveu, lui rappela les leçons de morale qu'il avait prodiguées à son enfance. Plusieurs jours et plusieurs nuits se passèrent dans ces entretiens utiles où il lui dictait des règles de conduite et des préceptes de sagesse.

« Mon fils, lui disait-il, sois attentif à mes dis-

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cours, et puissent mes conseils être à jamais présens à ta mémoire!

« Souviens - toi , mon fils , qu'il faut être humble dans sa jeunesse pour être honoré dans ses vieux jours.

« Baisse modestement la tête vers la terre , et marche avec assurance dans le sentier de la vertu. Quand tu parles, adoucis ta voix ; car, si avec des cris on pouvait construire des maisons, lane se serait bâti de vastes domaines.

«Mon fils, ne raconte jamais ni ce que tu as vu ni ce que tu as entendu : si une parole secrète est prononcée devant toi, laisse-la mourir dans ton cœur et garde-toi de la divulguer à personne, de crainte qu'elle ne devienne un charbon ardent qui brûle ta langue , et que tu ne sois honni de Dieu et des hommes !

a Ecoute patiemment quiconque te parle, et ne te hâte pas de l'interrompre: on ne commence pas un entretien par des réponses.

« O mon fils ! ne désire pas les beautés extérieures: elles sont passagères et périssables, tandis que la mémoire de l'homme vertueux ne s'anéantit jamais , et ne connaît pas de déclin.

a Ne te laisse pas séduire par les discours d'une femme dépravée, de crainte qu'elle ne te fasse tomber dans ses filets et que tu ne périsses misérablement; fuis surtout une femme inondée de parfums et d'essences ou parée d'habits somptueux : sous ces dehors éclatans se cache une ame vile et méprisable;

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lui confier quelque cltose de ce qui t'appartient ce serait te rendre coupable devant Dieu; ce serait encourir sa colère.

k L'homme sans enfans est semblable à un tronc stérile , dépouillé de rameaux , de feuillage et de fleurs. Sois plutôt comme cet arbre planté sur les bords d'un ruisseau et dans le voisinage des grandes routes; il offre ses fruits savoureux aux voyageurs, et les animaux du désert viennent se réfugier sous son ombrage tutélaire.

« Ne sois pas comme l'amandier qui produit des feuilles avant tous les arbres, et qui est le dernier à donner ses fruits. Ressemble plutôt au mûrier, car c'est de tous les arbres celui qui tarde le plus à se couvrir de feuilles, lorsque déjà depuis long-temps il porte des fruits mûrs.

« Tant que tes pieds sont chaussés , marche sans crainte sur les épines, et applanis d'avance le chemin à tes fils et à tes petits-fils.

« Corrige tes enfants avec sévérité , car la sévérité est à l'éducation ce que l'engrais est à la culture, ce que le frein est au coursier.

« Réprime ton fils avant qu'il ne grandisse , et que , rebelle à ton autorité , il ne te fasse baisser la tête dans les places publiques et dans les assemblées ; il te déshonorerait aux yeux de tes amis , et c'est sur toi seul que rejaillirait la honte de ses désordres.

« C'est pendant le calme que tu dois radouber ton vaisseau; car, si le vent des orages se lève et te surprend , ton naufrage est inévitable.

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a Avamde te mettre en route, munis -toi de tes armes , parce que tu ne sais pas où tu rencontreras ton ennemi.

« Ne laisse pas ton compagnon te marcher sur le pied : il te marcherait hientôt sur la poitrine.

« Garde-toi d'exciter la haine d'un homme puissant, parce qu'il mesurerait ta faiblesse et t'écraserait de sa vengeance.

a Mon fils, j'ai quelquefois mangé de l'absinthe et de la myrrhe , mais je n'ai rien trouvé de plus amer que la pauvreté !

« Si jamais la pauvreté te visite , cache ta détresse à tous les yeux ; car, tes voisins en riraient les premiers, et tes complaintes ne te rapporteraient que du mépris.

« On prodigue le nom de sage à l'homme riche , dont la main est pleine , lors même qu'il est stupide et ignorant, tandis que celui qui n'a rien à donner, est flétri du nom de sot, fût- il le premier des sages, a Si le riche mange une vipère , les hommes disent : c'est par sagesse. Qu'un pauvre la mange, et l'on dira que c'est par besoin.

« N'envie pas les richesses d'un autre et ne te félicite jamais du malheur arrivé à ton voisin : ce malheur pourrait retomber sur toi. Préviens par tes bienfaits l'ennemi qui veut te nuire. S'il meurt, ne t'en réjouis pas : tu seras bientôt près de lui ; peutêtpe dans le même tombeau !

« Il rie faut pas braver un homme dans les jours de sa puissance, ni un fleuve dans le temps de son débordement.

« Ne dis "pas : mon, maître est un insehsé ; moi seul je suis un sage.

« O mon fils , une brebis qui hâte trop sa course et se sépare du pâtre qui la protège, devient la proie du loup.

« Autant tu dois rechercher la société de ceux qui marchent dans la crainte de Dieu, autant tu dois fuir les insensés , qui t'instruiraient dans leurs voies corruptrices.

> « Éprouve d'abord l'ami que tu veux te choisir et ensuite fréquente-le.

« Il est préférable de transporter des pierres et de se livrer aux plus rudes travaux dans la compagnie d'un homme sage , que de boire des liqueurs délicieuses avec un méchant. O mon fils, répands ton vin sur la tombe des hommes de bien , plutôt que de le boire avec des hommes corrompus.

« Ne renonce jamais à ton premier ami : tu ne garderais pas long-temps le second.

«Assiste le malheureux dans sa détresse, et parle en sa faveur en présence des rois.

« Mon fils , laisse-toi frapper par le bâton du sage, plutôt que de permettre à l'ignorant de te couvrir de parfums et de fleurs.

« L'aveuglement du cœur est cent fois pire que celui des yeux. L'homme qui est privé de la vue peut retrouver peu à peu son chemin , mais celui dont la raison est aveugle se jette dans une fausse route et ne revient jamais sur ses pas.

« Quand l'eau s'arrêtera dans son cours , quand

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les oiseaux atteindront le ciel dans leur vol, quand le corbeau deviendra blanc, et que la myrrhe aura la douceur du miel , alors les ignorans et les insensés comprendront la sagesse et prendront pour guide la raison.

« L'ignorant heurte un éçueil et tombe; le sage bronche et ne tombe point; ou , s'il fait un faux pas, il se relève. Qu'une maladie l'attaque , il sait se guérir lui-même : la maladie des ignorans n'a pas de remède.

<c Le véritable sage est continent de trois manières : par la langue , pat les mains et par les yeux. Ne laisse pas échapper une parole de ta bouche que tu n'aies auparavant consulté ton cœur.

« O mon fils, il y a quatre choses avec lesquelles il ne peut subsister ni gouvernement ni armée : la tyrannie d'un ministre , l'inhabileté dans l'administration , la déloyauté dans la politique , et la vexation du peuple.

« Il y en a quatre autres qu'on ne peut tenir secrètes : le savoir et l'ignorance , la richesse et la pauvreté (i). »

(i) Ces maximes qui ne seraient pas indignes , pour la plupart, des beaux temps de la philosophie grecque, appartiennent toutes au texte arabe ; je n'ai fait que les. disposer, dans un ordre plus méthodique. J'ai dû aussi en supprimer quelques-unes, soit parce qu'elles n'offraient que des préceptes d'une morale banale, soit que, traduites en français, elles eussent pu paraître bizarres à des lecteurs européens. Ce que je dis ici, s'applique également à celles qui terminent le conte et qui pourraient fournir le sujet de plusieurs fables.

( Note du Traducteur. )

VIL i\

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Tels étaient les conseils que le sage Heycar adressait à Nadan ; il crut que son neveu les avait profondément gravés dans son esprit , et il était loin de soupçonner que tant de soins donnés à son éducation, seraient un jour payés de la plus odieuse ingratitude.

S'étant alors démis du soin des affaires publiques , Heycar se retira chez lui et confia à Nadan l'administration de ses richesses; il lui donna un pouvoir illimité sur toute sa maison, sur ses esclaves, sur ses chevaux, sur ses meubles, sur ses troupeaux; enfin , sur tout ce qu'il possédait. Il l'installa ensuite auprès du roi, et remit en ses mains les fonctions de premier ministre d'Assyrie.

DLXII e NUIT.

L'a puissance engendre l'orgueil : Nadan , maître de tout , n'ayant pour loi que ses penchans , pour frein que sa volonté , et disposant à son gré des immenses richesses de son oncle , n'eut bientôt plus que des mépris pour son bienfaiteur. Joignant l'insolence à l'ingratitude , il osait même le railler publiquement, et il disait à qui voulait l'entendre: et Mon oncle est déjà dans un âge voisin de l'enfance , et ses discours se ressentent un peu de sa caducité : le pauvre homme ne connaît plus rien dans les affaires de la vie. » Et il battait ses esclaves , vendait ses pro-

priétés et ses chevaux , et dissipait follement des biens lentement acquis.

Indigné de la conduite de son neveu , Heycar le chassa de sa maison et instruisit le roi de ce qui se passait. Senkharib fit venir Nadan et lui déclara que tant que Heycar vivrait, nul n'aurait le droit de s'arroger lé moindre pouvoir dans sa maison.

Le ministre demeura profondément affligé ; il regretta amèrement toutes les peines qu'il s'était données pour l'éducation de Nadan. Celui-ci avait un frère plus jeune nommé Ebnazadan. Heycar l'appela près de lui, le combla d'honneurs, et lui confiant tout le pouvoir qu'il venait de retirer des mains de son frère , il le mit à la tête de ses affaires et le nomma administrateur de tous ses biens.

En voyant le parti qu'avait pris Heycar, Nadan conçut une violente jalousie. Son oncle devint l'objet continuel de ses plaintes ou de ses railleries. « Puisqu'il m'a chassé de sa maison , dit-il , et qu'il a accordé à mon frère des avantages et une préférence qui m'étaient dus , je ne demande plus au ciel que le pouvoir de me venger , et ce pouvoir, la ruse me le donnera. » Et il se mit dès ce moment à tramer dans son esprit les moyens de perdre Heycar en le faisant tomber dans quelque piège qui rendrait sa catastrophe inévitable. Voici comment il s'y prit : il écrivit à Akis , roi de Perse , une lettre ainsi conçue :

« Salut et honneur au roi de Perse de la part « de Senkharib, roi d'Assur et de Ninive.

« Aussitôt que cette lettre te sera parvenue , lève-

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« toi et marche promptement vers la plaine de Basce chrin; là, je- te fivrerai, sans combat, ma capitale « et mon royaume.»

Une lettre semblable fut écrite à Pharaon , roi d'Egypte. -L'écriture de Nadan ressemblait parfaitement à celle de son oncle ; et pour rendre cette identité plus trompeuse , il y apposa le sceau de Heycar : et les ayant toutes deux cachetées , il les jeta dans le palais du roi.

Cela fait , il imagina une troisième lettre adressée à son oncle de la part de Senkharib , qui était censé s'y exprimer ainsi : « Le roi d'Àssur et de Ninive , à « Heycar , son premier ministre , et le dépositaire de « tous ses secrets.

« Rassemble toutes nos troupes , ordonne qu'elles « soient équipées comme pour un jour de bataille, et a conduis-les , jeudi prochain , dans la plaine de Bas- « chrin. Aussitôt que tu m'y verras paraître , commande « aux soldats de fondre sur mon cortège , et de m'at- « taquer comme un ennemi. Tu sais que j'ai maintenant « dans ma cour les envoyés de Pharaon , roi d'Egypte ; « je veux qu'ils soient témoins de cette évolution mi- « litaire, afin qu'ils jugent par là de l'habileté de « mon armée , et qu'ils nous craignent. »

Cet écrit , confié par Nadan à l'un des esclaves du palais, est porté à Heycar.

Cependant , les deux lettres adressées aux rois de Perse et d'Egypte , sont trouvées et remises à Senkharib. Surpris et indigné de leur contenu, celui-ci les montre à Nadan , qui déclare, avec un embarras

joué , et comme si cet aveu lui coûtait beaucoup , reconnaître l'écriture et le cachet de son oncle. «Quel mal ai-je donc fait h Heycar , s'écria le roi , pour mériter qu'il paye mes bienfaits de tant de perfidie ! » « Sire , lui dit l'astucieux Nadan , que votre majesté ne se livre pas à une douleur prématurée ; attendez que l'événement vienne confirmer de semblables indices ; attendez que vous puissiez vous assurer par vos propres yeux de la trahison de Heycar. Ce n'est que dans la plaine de Baschrin que ce mystère vous sera expliqué. »

Quand le jeudi fut arrivé , Senkharib , cédant au conseil de Nadan , se transporta dans la plaine de Baschrin avec les grands de sa cour et accompagné d'une suite nombreuse et des troupes du palais. Arrivé sur les lieux , il y vit Heycar à la tête d'une armée rangée en ordre de bataille.

A peine ce dernier eut aperçu Senkharib que , ne mettant aucune borne à son zèle et croyant n'obéir qu'aux ordres de son souverain en exécutant fidèlement ce qui lui avait été prescrit dans la lettre supposée par Nadan , il fit signe aux soldats de se précipiter sur le cortège du roi : il ignorait quel abîme son neveu venait de creuser sous ses pas.

Témoin de l'action du vézyr , le roi ne put cacher ni son embarras ni sa colère : a Vous voyez par vos propres yeux , lui dit alors Nadan , tout ce que le traître Heycar est capable d'entreprendre contre votre majesté. Mais , bannissez toute crainte ; votre palais est

un sûr asile , rentrez-y ; c'est à moi de vous amener le coupable les mains et les pieds liés. »

' Le conseil est suivi : Senkharib reprend la route de son palais, et Nadan se dirige, à la hâté, du coté de son oncle , auquel il se présente de lar part du roi : « Le roi , dit-il , est eontent de vous , il donne les plus grands éloges à la docilité avec laquelle vous venez d'exécuter ses ordres. Maintenant il veut que vous renvoyiez les troupes, et que, les mains et les pieds chargés de chaînes , vous paraissiez devant son trône, afin que les ambassadeurs de l'Egypte, qui viennent d'être témoins de votre puissance, le soient aussi de votre soumission. Ces étrangers pourront juger par là de tout le respect qu'inspire aux premiers dignitaires de l'empire l'autorité du roi d'Assyrie, et ils en porteront la nouvelle à la cour de Pharaon.»

Heycar répondit à ce discours insidieux par une nouvelle protestation d'obéissance aux volontés de Senkharib. Il se fit aussitôt lier les pieds et les mains, se laissa conduire par Nadan au palais du roi , et là , dans l'attitude de la plus profonde humilité, il inclina son front jusqu'à terre.

Senkharib, le voyant à ses pieds, lui reprocha avec véhémence son ingratitude; il lui montra les deux lettres écrites en son nom aux rois de Perse et d'Egypte, et toutes deux empreintes de son cachet. . A cette vue Heycar fut interdit; sa raison s'égara, tous ses membres frémirent, sa langue demeura attachée à

son palais; c'est en vain qu'il voulut appeler à son secours cette sagesse si long-temps éprouvée; il ne put proférer une seule parole. Il resta la tête baissée vers la terre, et dans une muette consternation. Expliquant contre lui ce silence , le roi irrité ordonna qu'il fut mis à mort. C'est alors que , joignant la lâcheté à la plus profonde scélératesse, Nadan accabla son oncle d'outrages : «Vil Heycar! osa-t-il lui crier, de quoi te sert maintenant ta fourberie ? Quelle récompense attendais-tu des complots que tu tramais contre ton bienfaiteur et ton maître?....»

DLXIIF NUIT.

Cependant , le bourreau arrive : il s'appelait Abou Soméika. Le roi lui commande de se saisir de Heycar et de lui trancher la tête devant la porte même de sa maison. Heycar, comme revenu à lui, laissa alors entendre quelques paroles : « Vous avez ordonné ma mort , dit-il , et je respecte la volonté de mon roi: puisse mon trépas tourner à la prospérité de votre règne; mais, je suis innocent, et un jour viendra où les méchans seront interrogés sur leurs actions. Je demande pour grâce dernière , que mon corps soit remis à mes esclaves , afin qu'ils me rendent les honneurs de la sépulture. »

Le roi exauça ce dernier vœu de Heycar ; et celuici voyant le moment de son exécution approcher , envoya dire à son épouse de rassembler un grand

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nombre de jeunes esclaves , de les revêtir d'habits magnifiques , et de venir avec, elles à sa rencontre, afin de pleurer sa mort. Il lui enjoignit en même temps de faire dresser pour Abou Soméika et pour les soldats de sa suite , une table somptueuse , où les mets et les vins de toutes espèces seraient servis en abondance.

L'épouse deHeycar, qui était douée d'une grande pénétration d'esprit , et qui alliait à cela beaucoup de raison et de prudence, comprit dans quel but cet ordre était donné , et l'exécuta fidèlement. Aussi , lorsque le bourreau et ses soldats arrivèrent, ils trouvèrent un repas magnifique qui les attendait : on leur prodigua les vins les plus exquis; et, comme ils se livrèrent avec avidité aux plaisirs de la table , ils ne tardèrent pas à s'enivrer. Heycar, qui attendait ce moment avec impatience, prit Abou Soméika à l'écart et lui parla en ces termes : a Rappelle à ta mémoire, 6 Abou Soméika , le jour où le roi Sarkhadom, père de Senkharib , ordonna ta mort ; tu sais que je te pris avec moi et que, te cachant dans un lieu secret, j'attendis que la colère du roi fût apaisée. Ce que j'avais prévu arriva. A l'emportement succéda bientôt le repentir , et quand je fus convaincu que Sarkhadom regrettait amèrement ta perte , je te présentai à lui et son cœur fut rempli de joie en te voyant : tu dus ainsi la vie à mon stratagème. N'oublie pas ce bienfait, ô Abpu Soméika! fais aujourd'hui pour moi ce que je fis alors pour te sauver. Je suis victime d'une calomnie, mais le roi n'est qu'a-

buse : aujourd'hui il me condamne , demain , peutêtre , il pleurera ma mort.

ce II y a dans ma maison un souterrain ignoré de tout le monde ; permets qu'il devienne ma retraite , et que mon épouse seule soit dans le secret. Un de mes esclaves , dont les crimes ont mérité le dernier supplice, est maintenant renfermé dans mes prisons; il faut l'en retirer à la hâte , le revêtir de mes habits et l'exécuter à ma place. Tes soldats, qui sont ivres, ne peuvent s'apercevoir de l'échange. Tu livreras ensuite le cadavre à mes esclaves , afin qu'ils l'ensevelissent , ainsi que l'a autorisé Senkharib : de cette manière, ô Abou Soméika, tu te seras fondé des titres éternels à ma reconnaissance , et tu auras servi en même temps et le roi et Heycar. »

Abou Soméika n'était pas un ingrat; il fit docilement tout ce que lui prescrivait son ancien bienfaiteur, et le stratagème réussit. On alla surle-champ annoncer au roi que son ministre avait cessé de vivre.

L'épouse de Heycar , qui seule connaissait sa retraite , ne descendait dans le souterrain qu'une fois par semaine pour lui porter des provisions. Bientôt. le bruit se répandit dans Ninive jet dans les provinces , que le roi avait fait mettre à mort son premier ministre; et les regrets universels que causa cette perte , éclatèrent dans toutes les parties du royaume: « Vertueux Heycar, s'écriait-on partout, combien nous regrettons . ton savoir , tes talens , ta sagesse ! quelle ne sera pas , après toi , la honte

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de l'empire! en quel lieu le roi d'Assyrie trouverat-il pour te remplacer un ministre qui te ressemble?.... »

Senkharib sentit bientôt à son tour , toute l'étendue de sa perte; le repentir lui arracha des larmes, et il s'abandonna à d'inutiles douleurs. Il voulut un jour donner des témoignages publics de son affliction ; il dit à Nadan de réunir tous les amis de son oncle , de prendre avec eux des habits de deuil , de pleurer ensemble sur le tombeau de Heycar , et de consacrer une cérémonie funèbre à sa mémoire. Mais le cruel Nadan , au lieu de remplir un ordre qui aurait dû lui être sacré , rassembla une troupe de jeunes gens, aussi vils et aussi corrompus que lui , et les invita à un festin dans la maison même de son oncle : là , il se livra avec eux à tous les désordres fl'une gaîté scandaleuse. Il battit les esclaves avec la dernière cruauté , ne respecta pas même la veuve de son oncle, qui avait prodigué tant de soins à son enfance , et poussa l'infamie jusqu'à lui tenir un langage criminel.

L'infortuné Heycar entendait tout ce tumulte du fond de son asile. Il levait ses bras vers le ciel et adressait à Dieu de ferventes prières , qui n'étaient interrompues que par ses sanglots.

Abou Soméika venait quelquefois dans le souterrain , à la faveur de la nuit , et ses consolations allégeaient les peines du prisonnier : il mêlait ses larmes aux siennes , et il ne le quittait jamais sans faire des vœux ardens pour sa délivrance.

CONTES ARABES. 33 t

Cependant la nouvelle de la mort de Heycar fut rapidement portée dans les royaumes voisins. Jaloux depuis long-temps de la prospérité de Ninive, tous les souverains s'en applaudirent. Us savaient par expérience combien la sagesse et la politique exercée de Heycar pouvait donner au trône d'Assyrie d'ascendant et de supériorité sur les puissances rivales. Enhardi désormais par la mort d'un adversaire ausçi redoutable , le roi d'Egypte leva le premier l'étendard et chercha un prétexte d'hostilité pour envahir les états de Senkharib: il lui écrivit une dépêche ainsi conçue :

. « Salut et honneur au roi Senkharib.

a L'Egypte est la mère du monde : tous les peuples a nomment ses édifices des merveilles ; moi , je veux « aller plus loin que les Pharaons mes prédécesseurs: « Je veux construire un palais entre le ciel et la a terre. S'il se trouve dans tes états un architecte <c assez habile pour opérer ce prodige, et assez in - & struit en même temps pour résoudre, sans hésiter, a les questions les plus épineuses , adresse-le-moi : « je te promets , en échange , les revenus de l'Egypte « pendant trois ans ; sinon , trois ans des revenus de « l'Assyrie me seront payés.

Phabaojv. »

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Le premier mouvement de Senkharib, en lisant cette lettre , fut l'indignation ; toutefois , il fallait prendre un parti , et l'incertitude commença. Après avoir communiqué aux grands de sa cour la demande extraordinaire du roi d'Egypte, et s'être bien convaincu qu'aucun d'eux ne voulait se charger d'y répondre, il convoqua une grande assemblée où furent appelés les érudits , les sages , les philosophes et les astrologues : « Quel est celui d'entre vous , leur ditil , qui se rendra à la cour de Pharaon et qui résoudra ses problêmes ?» A cette interpellation * tous demeurèrent interdits. « Il n'y avait dahs vos états qu'un seul homme , lui dirent-ils , qui eût été capable de répondre à ces questions subtiles ; cet homme était le sage Heycar. Aucun de nous ne saurait le suppléer : son neveu Nadan , à qui il avait communiqué sa sagesse , pourrait seul entreprendre la solution de semblables difficultés. »

Nadan , interrogé , se contenta de déclarer que la demande du roi Pharaon était absurde, et qu'il fallait le laisser rêver à son aise des choses imaginaires et impossibles , sans s'embarrasser de lui répondre. A ces mots Senkharib retomba dans une profonde tristesse ; c'est alors qu'il sentit avec plus d'amertume la perte de Heycar. Il descendit de son trône , il s'as-

sit sur la cendre , et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux : a Heycar , mon bien aimé Heycar , s'écria-t-il avec l'accent de la plus vive douleur , que n'es-tu encore à mes côtés ! tu aurais résolu d'un seul mot les énigmes de Pharaon , toi , qui possédais tous les secrets de. la science, et à qui rien de ce qui se passe*sur la terre n'était demeuré inconnu. Tu étais ma gloire , et j'ai ordonné ton trépas ! infortuné que je suis ! comment ai-je pu te faire périr sur la parole d'un enfant sans expérience.... peut-être sans vertu ! -Hélas ! je t'ai condamné avec une déplorable précipitation ; j'en recueille maintenant le fruit. Les remords troubleront sans cesse mon existence et ne finiront qu'avec elle. Oh ! si quelqu'un pouvait te rendre à la vie et te ramener devant moi , la moitié de mon royaume lui appartiendrait! » • .

Témoin de la douleur du roi , Abou Soméika ne douta plus de son repentir ; les larmes qu'il voyait répandre lui promettaient la grâce de Heycar , et il jugea que l'heure de la délivrance avait enfin sonné pour l'infortuné vézyr. Il s'approcha donc respectueusement de Senkharib , et tombant à ses pieds : « Prince, dit-il, ordonnez ma mort. » « Quel est ton crime?» demanda Senkharib étonné. « Tout sujet qui désobéit à son maître, reprit Abou Soméika, mérite la mort ; et je vous ai désobéi. » Alors il raconta comment , persuadé de l'innocence de Heycar , il avait immolé à sa place un esclave coupable. « Heycar , ajouta -t- il , est encore plein de vie» Si vous le permettez , je vais à l'instant le montrer à vos yeux.

En vous le conservant , j'ai cru servir l'État. Prince r voilà mon crime : ordonnez maintenant ou ma mort ou ma grâce ; ma vie est entre vos mains. »

L'effet que produisit ce discours sur l'esprit du roi d'Assyrie fut prodigieux. D'abord il ne put ajouter foi à ce qu'il venait d'entendre ; convaincu ensuite par les sermens réitérés d'Abou Soméika* , il s'abandonna à une joie si vive et si désordonnée qu'il faillit en perdre la raison. Le premier* mot qu'il prononça fut l'ordre d'amener Heycar.

Le généreux Abou Soméika était déjà à la porte du souterrain : dans ce moment Heycar priait Dieu , et toujours résigné dans l'infortune , se livrait à de saintes méditations. «Délivrance! lui cria Abou Soméika d'aussi loin qu'il l'aperçut ; délivrance.... ! » et il se mit à lui raconter ce qui venait de se passer , et tous deux se présentèrent devant le roi.

Senkharib ne put , sans être touché de compassion, voir l'état où se trouvait alors Heycar : sa santé était altérée, son visage pâle , son corps tout couvert de poussière , ses cheveux et ses ongles étaient d'une longueur démesurée ; il n'avait presque plus . l'aspect d'un homme. Le roi se leva , courut au-devant de lui et l'embrassa en pleurant, ce Béni soit l'Éternel, lui dit -il, qui, t'arrachant à la mort, t'a rendu à mon amitié ! » « Ma disgrâce , répondit Heycar , a été l'ouvrage d'un perfide et d'un ingrat : voilà ce qu'on doit attendre des enfans de l'iniquité. J'ai cultivé un palmier pour servir d'appui à ma vieillesse ,« et ce palmier s'est penché sur moi et m'a renversé ; mais ,

puisque le Ciel a conservé une vie qui est dévouée à votre service , bannissez désormais toute inquiétude et reposez-vous sur moi des soucis de l'empire. » « Je n'attendais pas çioins de ton zèle , dit Senkharib , mais je veux que ces premiers jours de ta liberté soient entièrement consacrés au repos. » Heycar prit alors congé du roi d'Assyrie , qui lui réitéra les témoignages d'une touchante amitié. Le fidèle Abou Soméika fut revêtu d'une pelisse d'honneur, et le service qu'il venait de rendre au prince , fut récompensé par de riches présens et avec une munificence éclatante. Quant à Nadan , témoin de tout ce qui se passait, il fut tellement saisi de trouble et d'épouvante , que , dans son anxiété , il ne savait plus à quoi se résoudre , ni à qui recourir.

Cependant, les jours que Heycar devait donner au repos s'étant écoulés , et sa santé rétablie , il se revêtit de ses habits les plus magnifiques, et, suivi d'un nombreux cortège , il se présenta devant Senkharib avec tous les attributs de son premier rang.

Senkharib l'accueillit avec beaucoup de distinction , le fit asseoir à ses côtés , et lui remit la lettre de Pharaon. Il l'avertit en même temps qu'un grand nombre d'Assyriens s'étaient déjà enfuis en Egypte , craignant qu'on ne les obligeât à payer leur part du tribut exigé par Pharaon , si sa demande n'était pas satisfaite. « Hé bien , s'écria Heycar, après avoir lu la lettre, c'est moi qui irai vers le roi d'Egypte : je répondrai à toutes ses questions, je résoudrai tous ses problêmes. Je vous promets, non - seulement de ra-

mener avec moi les transfuges , mais d'obliger Pharaon à vous payer lui-même le tribut qu'il veut vous imposer. Prince , que dès ce moment vos craintes cessent ; aidé de Dieu , je couvrirai 4p confusion tous vos ennemis. Je ne demande que quarante jours de préparatifs et je pars. »

Cette assurance combla de joie le cœur de Senkharib ; toutes ses inquiétudes se dissipèrent: il se confia dans le savoir du ministre habile que la Providence lui avait rendu , et les défis ambitieux de Pharaon ne lui parurent plus que de frivoles subtilités qui devaient s'évanouir d'elles-mêmes devant la sagesse éprouvée de Heyçar.

DLXV e NUIT-

Retiré chez lui, Heycar fit appeler des chasseurs et leur ordonna de prendre deux aiglons vivans; on les lui apporta. Il commanda en même temps qu'on lui préparât deux coffres d'un bois fort léger , et deux cordons de soie de deux mille coudées de longueur. Lorsque ces objets furent prêts , il se . fit amener deux enfans en bas âge, et tous les jours il les habituait à se mettre debout dans ces coffres qu'il attachait ensuite aux serres de chaque 'aiglon ; de manière que ces oiseaux, prenant leur vol, les enlevaient avec eux dans les airs , tandis que Heycar tenait dans ses mains le bout des cordons. Cet exer-

cice fut fréquemment répété ; peu à peu les aiglons s'y aocoutufnèrent. On leur donnait à manger de la chair de mouton et cette nourriture les fortifia. D'abord on ne leur permit de s'élever qu'à une faible hauteur, ensuite on se hasarda davantage et enfin les quarante jours n'étaient pas encore écoulés que déjà ils s'élevaient aussi haut que la longueur des cordons pouvait le permettre. Heycar avait ensuite instruit les enfans à crier de toutes leurs forces lorsqu'ils se verraient ainsi au milieu des airs: « Apportez- « nous des pierres et du mortier , afin que nous « bâtissions un palais au roi Pharaon. Nous n'at- « tendons plus que les matériaux. Hâtez-vous donc

« de nous les faire 'parvenir! C'est une chose

« inouïe de nous laisser ainsi désœuvrés!....»

Une fois sûr de la réussite de son expédient, Heycar alla trouver le roi d'Assyrie et lui proposa d'en faire l'essai en sa présence. Senkharib, accompagné des grands du royaume, se rendit dans une plaine voisine pour être témoin de ce nouveau spectacle: il fut si émerveillé de l'ingénieuse invention du vézyr , qu il l'embrassa devant toute sa cour , lui décerna de nouveaux honneurs et lui permit de partir à l'instant pour l'Egypte.

Heycar fît ses adieux au roi , et , suivi d'une escorte nombreuse, il se mit en route le jour même, emmenant avec, lui les deux enfans et les aigles. Bientôt* le. bruit se répandit dans toute l'Egypte, que le roi de Ninive avait envoyé à Pharaon un homme chargé de résoudre ses énigmes. La nou- F1I. 2 a

velleen vint à Pharaon lui-même, qui donna ordre aux principaux officiers de sa cour d'aller au-devant de l'ambassadeur assyrien pour lui faire une réception digne de son rang. À peine arrivé , Heycar fin conduit avec. pompe au palais du roi, et là, après s'être respectueusement prosterné devant lui , il lui adressa ainsi la parole:

« Prince, le roi Senkharib, mon maître, vous salue. Vous voyez 'devant vous celui de ses esclaves qu'il lui a plu de vous envoyer pour répondre à vos questions. Vous lui avez exprimé le désir de construire un palais entre le ciel et la terre; je viens, aidé de Dieu, et comptant sur votre auguste approbation, remplir ce vœu de votre majesté. Si j'échoue dans cette entreprise ou que je laisse sans réponse une seule de vos questions, mon maître vous payera le revenu de ses états pendant troU ans. Si au contraire je remplis les conditions que vous avez imposées , vous lui enverrez le même tribut. Roi d'Egypte , telle a été votre promesse , et vous y serez fidèle : la parole des rois est irrévocable comme les décrets du ciel. »

La noble simplicité de ces paroles et le ton d'as* surance avec lequel elles avaient été prononcées, Surprirent tellement le monarque égyptien $ qu'il désira connaître le nom de l'envoyé de Senkharib. « Je me nomme Abimacam , répondit Heycar , qui ne Voulait pas être reconnu , et je ne suis qu'une des moindres fourmis des états du roi d'Assyrie. » « Ne s'est-il donc pas trouvé chez ton maître, re-

prit Pharaon, un homme d'une plus haute considération et d'un rang plus analogue à la mission importante et difficile dont il te charge auprès 4e moi? » « Pour accomplir cette mission, dit Heycar , je n'aurai qu'à implorer la faveur du «ciel: le ciel se sert quelquefois du faible pour étonner le puissant. »

Là, se termina cette première entrevue. Le roi d'Egypte ordonna que l'envoyé d'Assyrie et Jes gens de sa suite fussent conduits au logement qu'on leur avait destiné, et où ils devaient trouver toutes les commodités de la vie.

Le troisième jour , Heycar fut mandé auprès de Pharaon , qui était assis sur son troue , entouré des grands du royaume et revêtu de la pourpre royale. A peine le ministre de Senkharib fut-il introduit, que le roi , l'interpellant vivement , lui adressa ainsi la parple: « Jette les yeux .sur cette assemblée, 6 Abimacam, et dis-nous, sans hésiter, à qui je ressemble et à qui ressemblent les grands de ma cour?» «Vous, sire, répondit Heycar, vous ressemblez à une idole et les grands qui vous entourent ressemblent aux ministres dévoués à son culte. »

Satisfait de cette réponse, le roi congédia l'envoyé d'Assyrie et lui ordonna de revenir le lendemain.

Pharaon s'était revêtu d'un habit rouge , et il ayait fait prendre des habits blancs aux grands du royaume : « A qui ressemblé-je , demandât-il encore à Heycar, et à qui ressemblent les grands de ma pour? » « Vous ressemblez au soleil > dit Heycar, et les grands de

34o LES MILLE ET tJNK NUJTS,

votre royaume , aux rayons de cet astre. » Alors Pharaon le congédia ; et le lendemain il se vêtit de blanc ainsi que les grands de sa cour , et lorsque Heycar parut, il répéta la même question : er À qui ressemblé-je , ô Abimacam , et à qui ressemblent mes courtisans ?» « Vous ressemblez à la lune , répondit Heycar, et vos courtisans aux étoiles qui lui sçrvent de cortège. » Heycar fut encore congédié, et le jour suivant , lorsqu'il se présenta devant le roi d'Egypte , il le trouva de nouveau vêtu de 4 rouge, mais les grands de sa cour avaient pris des habits de diverses couleurs : « A quoi me compares-tu , lui demanda Pharaon, et à qui compares -tu les grands de mon royaume? » « Vous, répondit Heycar, je vous compare au mois de Nissan (1), et les grands de votre cour aux fleurs qu'il Fait naître.»

« Eh! bien, reprit Pharaon, qui avait été extrêmement satisfait de ces diverses réponses, puisque tu nous a comparés , moi et les grands de ma cour , d'abord à une idole et à ses prêtres , ensuite au soleil et à ses rayons , puis à la lune et aux étoiles , et enfin au mois de Nissan et à ses fleurs , dis-nous maintenant à qui tu compares ton maître Senkharib et les grands de sa cour? » A cette question, Heycar jeta tm grand cri : « Dieu me préserve , ' dit- il , de prononcer ici le nom de l ttiôn maître pendaftt que vous êtes assis sur vortre trône! ce n'est qu'en tous voyant debout qu'il me sera possible de vous parler du roi d'Assyrie. » :>

(i) Qui répond au mois d'avril.

Tout stupéfait de la singularité de cette apostrophe et de l'assurance de l'orateur, Pharaon descendit de son trône et se tenant debout devant l'envoyé de Senkharib, il lui renouvela sa demande: « Dis-moi, ô Abimacam, à qui ressemblent ton maître et les grands de sa cour?» « Mon maître , s'écria Heycar , ressemble au dieu du ciel et de la

terre, et ses ministres sont autour de lui comme les éclairs et la foudre; il commande et les orages éclatent, le soleil ne dispense plus sa lumière, la lune et les étoiles sont arrêtées dans leur cours ; il fait un signe et le tonnerre gronde , la pluie tombe par torrens, les vents déchaînés se précipitent sur la terre , bouleversent le mois de Nissan et dispersent ses fleurs! »

Cette réponse si inattendue et si hardie du prétendu Abimacam, déconcerta un moment Pharaon. . Il ne put croire qu'un pareil langage pût sortir de la bouche d'un homme vulgaire : « Envoyé d'Assyrie , lui dit-il, ne me cache pas la vérité; quel est ton véritable nom? quel homme es-tu?» fteycar ne voulut pas se déguiser plus long-temps; il se hâta de répondre : « Je suis Heycar , ministre du roi Senkharib , le dépositaire de tous ses secrets , le conseiller et le régulateur de son empire. » « Oui, s'écria Pharaon , tu es , sans contredit , le sage Heycar! cette fois tu m'as dit la vérité. Mais , d'où vient qu'on avait répandu la nouvelle de ta mort?» « Le roi Senkharib, répondit Heycar, abusé par les calomnies des médians , avait en effet ordonné ma mort , mais Dieu ,

34* LES MILLE ET « JBT fe NUITS,

qui tonnait les choses les plus secrètes , a sauvé mes jours. Heureux le mortel qui met en lui ses espérances ! »

Pharaon permit à Heycar de se retirfer , et exigea de lui qu'il reviendrait le jour suivant lui faire entendre quelque chose qu'il n'aurait jamais entendu ni lui ni aucun de ses sujets.

Quand Heycar fut seul , il écrivit une lettre qu'il remit le lendemain à Pharaon; elle était ainsi conçue:

DLXVI" NUIT.

«Le roi de Ninive et d'Assyrie x à pharaon, roi « d'Egypte ; salut.

« Le frère a quelquefois besoin de son frère , et « c'est à vous que j'ai recours : il me faut six cents « talens d'or pour équiper une partie de mes troupes. « J'espère que vous voudrez bien me prêter cette « somme.

« H est bien vrai, dit eh souriant le roi d'Egypte, que jamais demande semblable ne m'a été faite , et que, de ma vie, je n'avais entendu rien. 4e pareil.» « Toutefois , repartit Heycar , c'est une dette que vous avez contractée envers mon maître, et que vous ne tarderez pais d'acquitter. » Pharatm comprit l'intention de Heycar ,' et s'écria : « C'est à toi , Heycar , que devraient ressembler tous ceux qui servent les rois ! hommage a l'Etre Eternel qui t'a prodigué la

sagesse et qui a orné ton esprit de tant de raison et de tant de savoir! mais il te reste encore à remplir une condition difficile : tu as promis de me construire un palais suspendu entre le ciel et la terre. » «Je m'en souviens , répondit Heycar , et vous me voyez prêt «à exécuter ce que j'ai promis : j'ai amené avec moi les architectes. Ordonnez seulement qu'on leur prépare les pierres , le mortier et la chaux, et que des manœuvres soient là pour leur faire parvenir tous les matériaux nécessaires à la bâtisse. »

Cet ordre fut donné à l'instant , et le lendemain Pharaon et toute sa cour se rendirent dans une vaste plaine où s'était déjà portée une population immense, curieuse de savoir comment Heycar remplirait sa promesse. Celui-ci y parut accompagné des deux enfans qu'il avait instruits. Les coffres où il avait renfermé les deux aigles étaient portés derrière lui par les gens de sa suite.

Arrivé , à travers la foule , au milieu de la lice qui lui avait été préparée , Heycar tira les deux aigles de leur retraite, fit monter chaque enfant dans chaque coffre , et les ayant fortement attachés aux serres de ces oiseaux , il leur lâcha la corde , et en moins d'un clin d'œil ils s'élevèrent à une hauteur prodigieuse. Placés ainsi entre le ciel et la terre, les enfans se mirent à crier de toutes leurs forces : « Apportez-nous « donc des pierres , de la chaux et du mortier , afin « que nous bâtissions le palais du roi Pharaon. Nous « n'attendons plus que les matériaux ; allons, messieurs « les manœuvres! nous voilà depuis une heure les

« bras croisés ! c'est une chose inouïe de nous laisser « ainsi dans l'inaction ! »

Tandis que les enfans répétaient ces cris du haut des airs , les gens de la suite de Heycar , aux yeux de la foule ébahie, frappaient les ouvriers de Pharaon en leur disant : « Faites -donc votre métier de « manœuvres; portez aux maîtres-maçons les maté- « riaux qui leur sont nécessaires; ne les laissez pas « ainsi désœuvrés ! » Et ils continuaient de les battre, et pendant ce temps Pharaon et ses courtisans riaient.

Le roi d'Egypte ne put toutefois se défendre d'un peu de confusion, et' voulant mettre fin à cette scène : « As-tu donc perdu l'esprit , dit-il à Heycar? comment veux-tu que mes gens puissent porter au haut des airs de si lourds matériaux? » « Apparemment , répondit Heycar , que mon maître Senkharib a des ouvriers plus dociles , car , s'il le voulait , il ferait bâtir deux palais semblables en un seul jour. » Pharaon sentit la malignité de cette plaisanterie :«Eh! bien, dit-il, je renonce à la construction de mon palais , mais prépare-toi à répondre demain aux diverses questions que je veux t'adresser. »

Heycar se retira, et le lendemain il se présenta de bonne heure chez Pharaon , qui lui dit : « Quel est donc ce cheval que ton maître a dans ses écuries, et qui toutes les fois qu'il hennit à Ninive, cause une telle épouvante à mes jumens , qu'elles mettent bas avant le terme ? »

Heycar dit au roi d'Egypte, qu'il allait préparer une réponse à cette question , et sortit.

DLXVII e NUIT.

Rentré chez lui, il prit un chat et se mit à le battre violemment avec une courroie. Les voisins entendirent les cris de l'animal , et allèrent raconter la chose au roi , qui ordonna aussitôt de faire venir Heycar : «Pourquoi , lui dit-il, battre ainsi un animal sans défense, et qui ne t'a fait aucun mal ?» « 11 est plu^ coupable que vous ne pensez , répondit Heycar ; mon maître Senkharib m'avait fait présent d'un beau coq, doué d'une voix sonore, et qui proclamait assidûment toutes les heures du jour et de la nuit ; or , le chat que je châtie , .est allé cette nuit à Ninive , et l'a étranglé. » « Ces paroles , reprit le roi , pourraient faire croire que ton grand âge commence à altérer ta raison : comment veux-tu, sage Heycar, que, dans une seule nuit, ce chat soit allé à Ninive, et en soit revenu , puisque tu sais qu'il y a entre Ninive et, ma capitale , un intervalle de trois cent soixante lieues ? » « Mais, puisque vous reconnaissez vous-même , s'écria Heycar, qu'il y a une si grande distance entre votre capitale et Ninive, comment pouvez-vous me dire que vos jumens entendent les hennissements d'un cheval renfermé dans, les écuries du roi mon maître ?»

Pharaon vit dans ceci une réponse ' à sa question du matin, et chercha à embarrasser Heycar d'une autre manière : « Que dis-tu, lui demanda-t-il, d'un

architecte qui a bâti un palais avec huit mille sept cent soixante pierres; et y a planté douze arbres, dont chacun a trente rameaux portant deux grappes, l'une blanche et l'autre noire ? » « Une telle allégorie , répondit Heycar, serait comprise et expliquée par les pâtres les plus ignorants de Ninive : l'architecte c'est Dieu; le palais, c'est l'année, et les huit mille sept cent soixante pierres, indiquent le nombre des Jieures qui la composent. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les douze arbres, les trente rameaux, et les deux grappes de couleur différente , représentent , dans leurs nombres respectifs , les mois , les jours et les nuits. »

« Eh! bien, reprit Pharaon, puisque tu as si bien expliqué mon* allégorie, je veux te demander un dernier service : j'ai ici une meule à moudre du blé , qui s'est brisée , serais-tu assez complaisant pour me la recoudre? » « Il n'est rien que je n'entreprenne pour vous plaire, répondit Heycar;» et aussitôt il se fit apporter par un de ses esclaves un caillou qu'il montra au roi : « Prince , ajouta-t-il , vous n'ignorez pas que je suis ici en pays étranger, et que je n'ai pas sur moi les ustensiles nécessaires pour me mettre à l'ouvrage ; veuillez donc commander à l'un de vos ouvriers de me faire avec ce caillou une alêne, des ciseaux, et un polissoir, afin que je couse votre meule. »

A cette réponse de Heycar , le roi d'Egypte ne put s'empêcher de rire ; il admira de plus en plus la sagacité de son esprit et la justesse de ses répliques.

Voyant que le ministre de Senkharib avait résolu , d'une manière si ingénieuse et si complète , toutes les difficultés qu'il lui avait proposées , il fut le premier à s'avouer vaincu , et voulut remplir noblement les conditions du défi. Il fit revêtir Heycar d'un khila magnifique (i), le combla de présens, lui compta le révenu de l'Egypte pendant trois années , et après lui avoir décerné les plus grands honneurs, il donna ordre qu'on préparât des chameaux pour porter à Ninive tes dons qui étaient destinés au roi d'Assyrie : .« Retourne en paix dans ta patrie, dit-il à Heycar, et puisse Senkharib voir, dans les présens que je lui envoie, une marque- de mon attachement. Ces présens ne sont pas dignes de lui ; mais peu de chose contente les rots. Et toi qui es la gloire et l'honneur de ton maître , dis-lui surtout , ô sage Heycar, que je le félicite d'avoir un ministre tel que toi î »

L'envoyé de Senhkarib se prosterna devant Pharaon , lui exprima sa reconnaissance , et le pria d'ordonner que tous les sujets assyriens qui avaient passé en Egypte retournassent dans leurs foyers. Cet ordre fat publié à l'instant; et Heycar., heureux d'avoir rempli sa mission, prit enfin congé du monarque

égyptien.

Senkharib eut à peine reçu la nouvelle de son te-

(i) On sait que le khila , qui consiste ordinairement en une fourrure précieuse , est un vêtement d'honneur , que les princes d'Orient ont coutume d'accorder à ceux de leurs sujets auxquels ils veulent donner une grande marque de satisfaction»

tour, qu'il sortit de Ninive pour aller au-devant de lui. A sa vue, des larmes de joie coulèrent de ses yeux ; il s abandonna à toute l'effusion de l'amitié et de la reconnaissance ; il le nomma son père, son appui, la gloire de son règne , le sauveur de son empire ; il le pria d'indiquer lui-même la récompense que méritaient ses services, promettant de lui tout accorder, dût-il demander sa couronna: « Sire, lui dit Heycar, ma seule ambition était de vous servir , et cette ambition 'est satisfaite. Ce n'est donc point pour moi que j'accepterai vos bienfaits; mais, si je jouis encore de la vie , vous savez que c'est à Dieu et au généreux Abou Soméika que je le dois. Chargez-vous de cette dette de ma reconnaissance et je bénirai à jamais votre nom. » « Cette dette est aussi la mienne », s'écria Senkharib; et, de retour dans son palais, il ne mit plus de bornes à sa munificence royale : quoique Abou Soméika eût été déjà comblé de ses dons , il crut n'avoir pas assez fait; il lui accorda de nouvelles prérogatives et lui assigna des revenus considérables.

Dès que le roi se vit seul avec Heycar , il lui demanda le récit de son voyage et le détail de tout ce qui s'était passé dans ses entrevues avec Pharaou. Heycar satisfit à l'instant sa curiosité , et fit apporter devant lui les présens et le tribut du roi d'Egypte.

« Je rends grâce à l'Etre Suprême , dit Senkharib , qui t'a retiré triomphant des mains de Pharaon , après t'avoir soustrait aux machinations d'un calomniateur. Le roi d'Egypte a été vaincu par ta sagesse , ô Heycar ! c'est à moi maintenant de te venger de la perfidie et

de l'ingratitude de ton neveu. » Disant ces mots , le roi d'Assyrie ordonna que Nadan fut arrêté et mis à mort. Heycar se précipite à ses genoux : « Prince , dit-il , laissez-moi le soin de ma vengeance : que Nadan soit remis en mon pouvoir, afin que je lui inflige moimême le châtiment qu'a mérité son crime; c'est un droit que je réclame, son sang m'appartient, puisque c'est pour moi que vous avez résolu de le verser. » L'intention secrète de Heycar était de sauver la vie à l'ingrat qui avait conspiré contre la sienne. Il voulait, pour toute vengeance , le mettre désormais dans l'impossibilité de nuire et l'abandonner ensuite à ses remords , persuadé que le remords n'est pas le moindre châtiment du coupable.

DLXVIIF NUIT-

" Nadan, chargé de fers et conduit au pied du trône de Senkharib , fut remis entre les mains de son oncle qui le fit enfermer dans un cachot obscur où il fut gardé à vue. On ne lui donnait chaque jour pour nourriture qu'un pain et un peu d'eau ; et chaque fois que Heycar le visitait, il lui reprochait son ingratitude et la perversité de son cœur.

« Mon fils, lui disait-il, c'est moi qui ai recueilli ton enfance; je t'ai élevé , je t'ai chéri , je t'ai comblé de gloire et d'honneurs ; je t'ai cédé mon rang et confié

35o LES MILLS K*T UNE WCITS,

mes richesses; je t'ai initié de bonne heure à f étude des sciences, parce que je voulais que tu devinsses l'héritier de ma sagesse, comme tu devais l'être un jour de ma fortune; j'ai fait pour toi plus que n'aurait fait un père. Comment as-tu récompensé mes bienfaits? tu m'as calomnié, tu ro-'as. abreuvé d'outrages, tu as conspiré ma mort ! ma perte même était inévitable, si Dieu, qui lit au fond des cœurs, qui console les opprimés et humilie les orgueilleux, n'eût reconnu mon innocence et ne m'eût sauvé de tes embûches.

a Un homme voulut un jour lancer une pierre contre le ciel, elle retomba sur lui et l'écrasa : mon fils, voilà ton histoire.

« Tu t'es conduit, à mon égard, comme ce chien qui, étant entré dans une poterie pour s'y chauffer, se mit ensuite à aboyer après les gens de la maison , qui se virent contraints de le chasser de peur d'être mordus.

« Je croyais , mon fils , que tu me construirais une retraite pour y abriter ma vieillesse, et c'est un précipice que tu creusais sous mes pas ! »

a Je t'avais élevé à la première dignité de l'empire et tu ne t'es pas contenté d'être ingrat : tu as voulu employer contre ton .bienfaiteur la puissance qu'il t'avait donnée ! Des bûcherons se disposaient à couper un arbre ; l'arbre leur dit : « Si je n'avais pas fourni « moi-même le manche de votre cognée , vous ne a seriez pas assez forts pour m'abattre. »

« Est-ce ainsi que tu devais payer les soins que j'qi

CONTES ARABES. 35l

prodigués à ton enfance ? ne sais-tu donc pas que l'éducation est un bienfait plus grand que la vie ? Les Sages ont dit : a Donne le nom de fils à l'enfant ce qui te doit le jour; mais l'enfant que tu as élevé, <c tu as droit de l'appeler ton esclave, parce qu'il te ce doit plus que l'existence. »

« Tu m'a prouvé , toutefois , que l'éducation ne peut rien contre un mauvais naturel : je t'ai enseigné la vertu et tu as marché dans le crime. On disait un jour à un chat : « abstiens-toi de dérober, et nous « te ferons un collier d'or, et chaque jour nous te « donnerons à manger du sucre et des amandes. » «Dérober, répondit le chat, fut le métier de mon « père et de mon grandrpère, comment voulez-vous « que j'y renonce ?»

ce On fit entrer un loup dans une école pour lui apprendre à lire; le maître disait : « A, B, C,.... le loup répondait : '< mouton , chevreau , brebis , .... » parce que tout cela était dans sa pensée.

« On voulut habituer un âne à la propreté et lui inspirer des goûts délicats ; on lui lava le corps , on l'installa dans un salon magnifique, on le plaça sur un riche tapis. -Qu'arriva-t-il ? Au premier moment de liberté que lui laissa son maître , il descendit dans la rue , y trouva de la poussière et s'y vautra, ce Laissez-le se vautrer, dit alors un passant, car ce cela est dans sa nature, et vous ne sauriez la ce changer. »

« Pardônnez-moi , disait quelquefois Nadan h son oncle , pardonnez-moi , et je vous promets pour l'a-

venir une conduite irréprochable. Mes torts sont grands, mais rien n'est au-dessus de votre générosité ; je suis criminel, mais vous êtes magnanime. Si c'est à moi de faillir , c'est à des hommes tels que vous qu'il appartient de. pardonner. Soyez clément, oubliez mon crime , et je consens à rentrer dans votre maison comme le dernier de vos esclaves. Ma vie entière sera consacrée à vous servir et à réparer mon ingratitude. Confiez-moi les emplois les plus vils : je me soumets d'avance à toutes les humiliations. »

Heycaf ne fut point trompé par ces fausses protestations : « Un arbre , dit-il , était planté sur le bord des eaux , dans un terrain propice , et il ne portait pas de fruits ; son maître voulut le couper : « Transportez-moi dans un autre endroit, dit l'arbre, « et si je ne donne pas de fruits , vous me couperez. » « Tu es ici sur le bord des eaux , répondit son « maître , et tu n'as rien produit ; comment devien- « drais-tu fertile, si je te transportais ailleurs?»

« Ne me dis pas que tu es encore jeune , ô Nadan , car la vieillesse de l'aigle est préférable à la jeunesse du corbeau , et l'on né renonce jamais à ses premières inclinations. On disait à un loup : « Ne t'approche « pas des troupeaux , leur poussière te ferait perdre « la vue.» a Leur poussière, répondit-il, est au con- « traire un remède pour mes yeux. »

« Qu'ai-je besoin, mon fils, de t'entretenir plus long-temps de tes fautes? chacun sera récompensé selon ses actions. Dieu lit dans toutes les consciences, Dieu jugera entre nous.»

Ainsi parlait Heycar , et chacun de ses reproches , semblable à un trait acéré > pénétrait dans le cœur de Nadan. Le remords le dévorait : bientôt un sombre désespoir s'empara de son être, une crise violente se déclara ; ses veines se gonflèrent , son regard demeura fixe , ses membres se roidirent , et , haletant de douleur et de rage , il expira dans des convulsions effrayantes : fin déplorable et terrible , qui doit épouvanter les pervers \

Le sort du coupable Nadan confirme cette éternelle vérité : a Le châtiment est toujours près du « crime ; et quiconque creuse une fosse à son frère , « y tombe lui-même (i). »

(i) J'ai traduit ce conte sur deux manuscrits arabes que j'ai corrigés et complétés l'un par l'autre. Il serait curieux de rechercher l'origine de l'analogie qui existe entre cette histoire de Heycar et plusieurs traits de la Vie d'Ésope , telle qu'elle a été rapportée par Planude. Déjà les Fables de l'esclave phrygien lui ont été disputées par le sage Locman , philosophe arabe ; Heycar le dépouille aujourd'hui de ses propres actions: que reste-t-il à ce pauvre Ésope ? (Note duTraduct. )

VI I. a3

Le sulthan des Indes ne pouvait s'empêcher d'admirer la mémoire prodigieuse et inépuisable de la sulthane, qui lui fournissait toutes les nuits de nouveaux divertissemens par tant d'histoires différentes.

Mille et une nuits s'étaient écoulées dans ces innocens amusemens, ils avaient même aidé à diminuer les préventions fâcheuses du sulthan contre la fidélité des femmes ; son esprit était adouci ; il était convaincu du mérite et de la grande sagesse de Chehérazade ; il se souvenait du courage avec lequel elle s'était exposée volontairement à devenir son épouse, sans appréhender la mort à laquelle elle savait qu'elle était destinée le lendemain comme les autres femmes qui l'avaient précédée.

Ces considérations, et les autres belles qualités qu'il connaissait en elle, le portèrent enfin à lui faire grâce: « Je vois bien, lui dit-il, aimable Chehérazade, que vous êtes inépuisable dans vos contes; il y a assez long-temps que vous m'en divertissez; vous avez apaisé ma colère , et je renonce volontiers en votre faveur à la loi cruelle que je m'étais imposée: je vous remets entièrement dans mes bonnes grâces , et je veux que vous soyez regardée comme la libératrice de toutes les filles qui devaient être immolées à mon juste ressentiment. »

La princesse se jeta à ses pieds, les embrassa respectueusement, en lui donnant toutes les marques de la reconnaissance la plus vive et la. plus parfaite.

Le grand vézyr apprit le premier cette heureuse

nouvelle de la bouche même du sulthan. Elle se répandit bientôt dans la ville et dans les provinces ; ce qui attira au sulthan et h l'aimable Chehérazade , son épouse , mille louanges et mille bénédictions de tous les peuples de l'empire des Indes (i).

(i) Ce dénouement, de l'invention de Galland , n'est point le dénouement réel des Mille et Une Nuits. C'est en présentant à Chahriar trois en fans qu'elle a eus pendant son mariage , que Chehérazade implore sa grâce et l'obtient du sulthan des Indes. Nous ferons observer, en terminant , que les mots arabes alfleUet woua leilet ( les mille et une nuits ), ne sont point limitatifs; ils désignent, comme quelquefois chez nous le mot mille, un nombre indéfini et indéterminé.

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