‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 22 sur 91 · HISTOIRE DU KALENDER BALAFRA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU KALENDER BALAFRA

«.Vous saurez, seigneur ,, qu'avant d'embrasser la profession de kalender , j'étais officier de l'armée. Un jour je formai , avec plusieurs de mes camarades , le projet d'une partie de chasse; nous montâmes à cheval, et à peine entrions-nous dans .la forêt, qu'un cerf magnifique, dont la contenance annonçait la hardiesse, parut tout à coup à nos yeux. Aussitôt chacun s'élança pour le poursuivre , et le cerf prit la fuite devant nous.

« Dans l'ardeur de la chasse, je me séparai de mes compagnons; comme je ne connaissais point les chemins de la forêt dans laquelle je me trouvais, je ne tardai pas à m'égarer, La chaleur était excessive; mon cheval ardent, et lancé avec vigueur, ne pouvait se contenir, il parcourait les chemins avec une vitesse merveilleuse, et faisait jaillir, en frappant la terre avec ses fers, des milliers d'étincelles qui res^ semblaient aux étdiles du firmament; mais un caillou roulé le fit broncher , et s'abattre. Je tombai par terre, si rudement, et je fus si étourdi de ma chute, que plusieurs heures se passèrent avant que j'eusse recouvré mes sens. Enfin , je revins à moi , et comme j'essayais de me relever , je vis s'approcher une vieille

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décrépite dont les joues étaient ridées, comme l'eau par le zéphyr; elle appuyait sa marche vacillante sur un petit bâton , et s'avançait vers moi à pas lents.

« L'approche de la 1 nuit, l'horreur du désert, un bruit sourd qui se faisait entendre dans le lointain , l'étonnement 'causé par ma chute, l'apparition subite et l'aspect singulier de cette femme, me firent trembler comme la feuille. Je la pris pour un mauvais génie qui venait s'emparer de moi; plein de cette idée , je lui adressai des paroles suppliantes, et je lui dis tout ce que je pus imaginer de plus agréable et de plus flatteur.

« La vieille s'aperçut du trouble dans lequel sa présence m'avait jeté, et elle s'efforça par ses manières affables de dissiper mes craintes. Elle me demanda comment il se faisait que je me trouvais ainsi dans ce lieu désert. Je lui racontai en peu de mots ce qui m'était arrivé, et je lui fis part de la position dans laquelle je me trouvais. Elle m'offrit son aide, et j'acceptai ce faible appui , dans l'embarras extrême où m'avait laissé la fuite de mon cheval. Alors, la vieille me prit par la main , elle ma guida hardiment au milieu de l'épaisseur du bois, et me conduisit , après mille détours , hors <le ce lieu sauvage. Tout à coup ma vue fut frappée de l'aspect délicieux d'une maison charmante placée sur les bords d'une rivière limpide. Cette maison était entourée de jardins enchanteurs, peuplés de mille oiseaux brillans, et rafraîchis par des petits ruisseaux qui y entretenaient une éternelle verdure.

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« Nous entrâmes dans ce séjour, où les soins les plus empressés me furent prodigués. On n'épargna rien de ce qui pouvait flatter mon goût et mes sens; tout respirait dans ces lieux l'abondance et la richesse, a Je vous demande pardon , seigneur , me dit la vieille , si je vous reçois dans une chaumière si peu digne de vous; mais votre présence l'honore, et je me flatte que la cordialité de notre accueil saura vous retenir quelques jours dans cette solitude. »

« Je rendis grâces à Dieu de m'avoir tout à coup fait passer d'un désert sauvage dans un lieu délicieux, où j'étais l'objet des prévenances et des attentions les plus délicates, de la part d'une femme qui me paraissait pleine de générosité et de bonté. Je me promis bien de séjourner quelque temps au milieu de cette campagne riante, où tout semblait se réunir pour me charmer.

DLVIF NUIT.

« Au coucher du soleil, je vis la vieille étendre un tapis pour faire la prière, et son exactitude à remplir les devoirs de sa religion, ne fit que me confirmer davantage dans la bonne opinion qu'elle avait su m'inspirer. A peine la lune eut-elle remplacé le flambeau du jour, que notre retraite fut embellie par une jeune fille parée de grâces et d'attraits ; ses yeux étaient brillans comme les étoiles , la rose nais-

santé aurait envié la fraîcheur de sçs joues; sur son front plein de modestie et de candeur, deux sourcils arqués se dessinaient avec élégance. Son arrivée parfuma l'air d'une odeur délicieuse; elle amenait avec elle une génisse qui le disputait par sa beauté aux gazelles les plus sveltes et les plus gracieuses. La vieille courut au devant d'elle en l'apercevant, l'embrassa sur le front, et elle la pria de nous servir quelques mets champêtres.

ce Aussitôt la jeune fille se mit à traire la vache; elle revint ensuite nous apporter du lait et des fruits qu'elle mangea avec nous. Je ne pus voir une aussi charmante personne sans ressentir une vive impression , et sans éprouver le besoin de la lui faire partager. Je redoublai dès -lors d'attention pour la vieille , et , profitant de l'absence de celle que j'aimais, j'attendis, le lendemain matin, le moment où la vieille venait de finir sa prière pour lui parler sans détour. Que j'ai de grâces à vous rendre ma bonne mère, lui dis -je, de l'hospitalité bienveillante que vous m'avez accordée : perdu au milieu de cet affreux désert , j'ai trouvé subitement en vous un secours inattendu ; serait-ce donc abuser de cette hospitalité, que de vous demander qu'elle est cette jeune personne que j'ai vue hier ici. « Mon fils, me répondit la vieille, ne me remerciez pas d'avoir fait mon devoir; en m'éloignant du monde pour vivre dans le sein de la retraite, occupée à servir Dieu, j'ai dû me consacrer au service des malheureux, et je me suis promis de servir l'infortune , partout

où je la rencontrerais. J'ai pris soin de l'éducation de ma petite fille que vous voyez avec moi ; son père et sa mère sont morts lorsqu'elle était bien jeune encore, et je l'ai décidée à fuir un monde périssable, pour s'occuper de son salut éternel. »

« Ma bonne vieille, répondis-je, votre exemple produit sur mon esprit une impression telle, que je veux vous imiter aussi , fuir un monde corrompu , m'isoler de mes parens, de mes amis, pour me vouer tout entier avec vous dans cette solitude au culte de Dieu; mais en même temps je réclamerai de vous une récompense. Votre petite fille est jeune encore, confiez-la à mes soins , unissez-nous , et nous resterons tous les deux auprès de vous , pour vous servir d'appui dans vos vieux ans , pour vous offrir tous les services que nous pourrons vous rendre, pour exécuter vos moindres volontés. J'espère qu'en m'accordant ce que je vous demande, vous me donnerez une preuve nouvelle de cette bienveillance que vous m'avez déjà témoignée, et vous accomplirez entièrement les desseins du ciel, qui semble m'a voir, exprès, conduit dans cette maison.

« La vieille se rendit à mes instances , et je me crus le plus heureux des hommes; peu de jours après , notre union fut célébrée , et je devins possesseur de celle que j'aimais. Tout semblait contribuer , dans les premiers momens de mon mariage, à m 'environner du bonheur que j'avais espéré. Ma femme, aussi belle que les houris, était un modèle de pudeur et de retenue, la clarté même de la lune l'effrayait, et elle

n'avait jamais encore osé lever les yeux sur moi, tant étaient sévères les principes dans lesquels son aïeule lavait élevée. J'étais au comble du bonheur , et je n'aurais pas sacrifié un des momens que je passais auprès d'elle, quand on m'aurait offert le monde tout entier. En effet, figurez- vous, seigneur, quelle était ma félicité, lorsque je me voyais uni a une femme charmante et qui n'avait pas moins de pudeur que de grâces; aussi je me rappelais souvent cette sentence si vraie :

« Le pauvre qui possède une femme belle , ver- « tueuse , et aimable , est aussi heureux qu'un roi. Si « tu as trouvé une telle femme, tu es au-dessus de tous « les chagrins de la vie , car elle peut te consoler « de tout. Sa vue suffit pour dissiper la tristesse de « ton cœur , et pour t'offrir l'image du paradis. »

« Mais , hélas ! que tout devait bientôt changer de face pour moi; notre "vieille mère mourut, et je rendis les derniers devoirs à ses cendres. Dès-lors , un changement subit survint dans les dispositions de mon épouse ; elle qui dissipait ma tristesse , et dont la vue réjouissait mon cœur, devint tout à coup morose et triste ; le séjour des champs lui parut insupportable ; elle trouva l'air insalubre, et fit tant, enfin, que, pour lui plaire, je me* vis forcé de revenir à la ville , et d'y cultiver de nouveau les connaissances de mes anciens amis, que j'avais abandonnés pour vivre dans la retraite.

« Je louai une maison dans un quartier retiré, je donnai à ma femme une vieille servante pour prendre

soin de la maison , et ayant ainsi arrangé mes affaires domestiques, je m'occupai de la gestion des biens que nous avions laissés à la campagne; à cet effet, je faisais de fréquentes absences.

« Un jour que je me disposais à partir pour un de ces voyages, je vis venir vers moi la vieille que j'avais prise. « Seigneur , me dit-elle , mon âge ne me permet pas de remplir exactement la tâche que les soins de votre maison m'imposent, je viens vous prier, en conséquence, de vouloir bien me permettre de vous quitter; aussi bien, ajouta- 1- elle, suis-je .trop peu au fait des intrigues de la ville , et ne suis-je point du tout propre à certaines sortes d'affaires. » Je ne compris point ce que la vieille voulait me faire entendre , et prenant à la lettre ce qu'elle me disait , je lui donnai son congé, sans me douter de l'outrage que ma femme me faisait, tant j'étais éloigné de la croire capable d'un pareil crime.

« La vieille voyant que je n'avais apporté aucune attention à ses paroles , crut qu'il était alors de son devoir de s'expliquer en termes plus clairs; et un jour que je me disposais à partir encore pour la campagne , elle vint a moi , et me dit : « Ah ! seigneur , vous poussez la confiance jusqu'à la bonhomie; comment pouvez-vous ignorer ce qui se passe chez vous , et ne pas mieux vous tenir en garde contre les ruses des femmes ! »

« Les paroles de la vieille faillirent me faire perdre l'esprit, et me mirent dans une colère des plus violentes; explique-toi, lui dis-je, et ne me laisse pas

plus long-temps dans l'incertitude cruelle où me jettent tes paroles : ma femme m'aurait-elle trahi? « Vous êtes encore jeune, seigneur, reprit la vieille, et vous avez besoin de prudence; j'ai voulu que mes paroles vous apprissent à vous tenir sur vos gardes, mais je ne me suis point permis d'accuser personne ; • puisse seulement l'avis que mon expérience m'autorise à vous donner, vous engager à devenir plus circonspect à l'avenir! » En disant ces mots elle ine quitta plus mort que vif.

DLVIH- NUIT.

• « Je délibérai long-temps sur le parti que j'avais à prendre , je ne savais si je devais m'éloigner ou rester; enfia, pour éclaircir les soupçons que le rapport de la vieille avait fait naître en moi , voici , seigneur , le plan auquel je m'arrêtai.

« Je continuai devant ma femme les préparatifs de mon départ, et après lui avoir dit adieu, je montai à cheval et sortis de la ville; mais, au lieu de continuer ma route', j'entrai dans un jardin que nous avions dans les environs, et j'y demeurai une journée entière, qui me parut plus longue que la plus obscure des nuits. Lorsque le soir fut venu , je me déguisai avec les vêtemens d'un mendiant, et dans cet état, je rentrai a pied dans la ville. Je m'approchai furtivement des derrières de la maison que j'habitais , et

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j'écoutai avec attention. Le bruit que j'entendis ne me permit pas de douter qu'il ne se passât quelque chose d'extraordinaire ; tremblant de tous mes membres, je parvins, cependant, à passer par-dessus le mur de clôture, et à monter, sans être aperçu, sur un des grands arbres de mon jardin qui s'élevaient en face de l'appartement de ma femme. Placé de cette manière, je pus facilement tout observer; jugez, seigneur , quelle fut ma douleur , en voyant cette perfide que , jusqu'alors, j'avais toujours trouvée pleine de chasteté et de vertu , prodiguer ses caresses à urt homme à qui elle versait à boire.

ce J'attendis que ma femme fut éloignée, et aussitôt que je la vis sortir avec une servante , je descendis précipitamment de l'arbre où j'étais monté , et j'entrai dans l'appartement où se trouvait son amant ; il était ivre, et je lui enfonçai mon sabre dans le sein, pour venger mon honneur outragé ; puis je me hâtai de remonter sur l'arbre que j'avais quitté.

a Lorsque ma femme rentra , et qu'elle aperçut son amant frappé d'un coup de sabre et baignant dans son sang , elle ne put contenir sa rage et son désespoir; elle s'arma du sabre même qui l'avait frappé , et , hors d'elle-même , elle courut visiter toutes les parties du jardin pour trouver le meurtrier, mais ses recherches furent inutiles.

« Après ces vaines perquisitions , elle s'occupa du soin de cacher le cadavre; aidée de sa servante, elle alla l'enterrer elle-même dans un des coins du jardin, puis elle passa la nuit à exhaler ses plaintes

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et à pleurer la mort de son amant. Pour moi , aussitôt que cela me fut possible, je m'empressai de quitter ces lieufc, et je sortis du jardin comme j'y étais entré , à la feveuf des ténèbres.

« Le lendemain au matin je rentrai chez moi , et je vis que ma femme s'efforçait vainement de cacher sa douleur : je lui demandai pour quelle raison elle faisait une aussi triste contenance et la perfide me répondit que mon absence était la cause de son chagrin. Je cachai l'indignation que sa fausseté me faisait éprouver , et je fus assez maître de moi pour ne rien laisser paraître ; mais, lorsque les jours suivans je vis que sa douleur, loin de diminuer, ne faisait que s'accroître encore , je la pressai de nouveau de me faire connaître le sujet de ses pleurs. Nous sommes maintenant réunis, lui dis -je, et il me semble que tu devrais être consolée. Alors, pour trouver un nouveau prétexte à ses larmes : « Hélas , me réponditelle, je ne puis m'empêcher de gémir en me rappelant le songe affreux que j'ai fait cette nuit. Nous nous promenions tous les deux sur le rivage d'une mer agitée par la tempête ; tout à coup j'ai vu sortir un monstre marin , tu as voulu le fuir et tu t'es jeté à la mer, mais il t'a poursuivi jusque dans les flots. »

« Je ne pus souffrir plus long-temps une fausseté aussi grande : tranquillise -toi, lui répondis -je; ce songe, tout terrible qu'il est, ne nous annonce rien que de favorable , et je vais te l'expliquer. Le monstre que tu as vu est un de : mes ennemis; quand je me suis jeté à la mer, j'ai imploré contre lui la protec-

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tion du Ciel , et je l'ai tué : sa fuite dans lés flots signifie son enterrement dans un des coins de mon jardin.

« Elle comprit trop bien le sens de ces paroles , et ne pouvant contenir sa fureur, elle saisit un- couteau , s'élança sur moi , et me fit au visage la blessure dont vous voyez la cicatrice. Je cherchai long - temps à éviter ses coups , mais voyant qu'elle en voulait à ma vie, je me vis forcé de saisir le couteau dont elle était armée et de la frapper elle-même. Elle tomba morte sous le coup. Dans la colère qui me transportait, je frappai également son indigne suivante.

« Depuis cet événement , seigneur , j'ai résolu d'abandonner tout-à-fait le monde , et de chercher des distractions dans une vie errante ; après avoir vendu tous mes biens , j'ai pris les habits de kalender , et j'ai erré de ville en ville dans le dessein d'aller •visiter l'Egypte où je me rends maintenant. »

Le récit du kalender joint à l'aventure dont il avait été le témoin, consolèrent Sélim de sa disgrâce, et il prit la résolution , non plus de courir après sa femme , mais de se diriger du côté de l'Egypte avec le nouveau compagnon de voyage qu'il avait rencontre.

Les deux voyageurs étaient arrivés près des frontières de ce royaume, et ils s'étaient logés dans un grand caravansérail, où se trouvaient plusieurs marchands et voyageurs de différentes nations. L'un d'eux en apercevant le prince d'Egypte , parut le considérer avec une attention particulière. Après l'avoir longtemps regardé : « Seigneur, lui dit-il, puis -je vous

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demander quel est le lieu de votre naissance ? » « Je suis né au Caire, répondit Séiim. » A ces mots., le voyageur reconnaissant le prince d'Egypte , et se jetant à ses pieds : « Ah! prince, lui dit-il , permettez- .moi d'embrasser vos genoux , et de vous reconnaître le premier pour mon souverain; la fortune s'est enfin lassée de vous persécuter,, et votre sort est bien changé. Vous voyez en moi le tailleur que le roi votre père avait chargé de vous enseigner un métier; votre frère aîné a cessé de vivre , et sa mort a jeté l'Egypte dans la confusion. On a voulu mettre à sa place un de vos parens que les courtisans protégeaient , mais j'ai fait valoir vos droits près du peuple, j'ai réclamé pour vous la couronne , vos partisans se sont réunis, et ils l'ont emporté ; j'ai fait connaître les raisons qui vous avaient forcé de quitter l'Egypte, et j'ai demandé que Ton m'accordât deux ans pour vous chercher. Il a été convenu que, pendant ce temps, vos vézyrs gouverneraient le royaume; mais j'espère que bientôt vous allez prendre, vous-même les renés de l'Etat. Le peuple attend avec impatience le moment où vous remonterez sur le trône de vos pères. » Sélim remercia son ancien patron de son zèle, et lui promit de ne point oublier les obligations qu'il lui avait ; il le pria de l'accompagner jusque dans la capitale, et fit la même proposition au kalender, qui l'accepta.

Ils parvinrent en peu de jours au Caire, où Sélim fut reçu au milieu des acclamations générales. Ceux ' des grands qui avaient d'abord voulu placer la couronne sur la tête d'un autre, furent, les premiers k

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se ranger de son parti , et a prêter en ses mains leur serment de fidélité.

Lorsque Sélim fut sur le trône, il voulut d'abord récompenser le tailleur, son ancien maître, auquel il avait de si grandes obligations : «Mon père, lui dit-il, car les services que vous m'avez rendus ne me permettent pas de vous appeler d'un autre nom , soyez sûr que ce que je vous dois ne sortira jamais de ma mémoire; vous m'avez mis à même de subsister, et c'est à vous que je suis redevable de la conservation de ma vie; je vous dois aussi le trône; recevez pour récompense la charge de grand vézyr de mon empire. » « Sire, répondit humblement le tailleur, votre majesté m'accable de ses bontés, mais elle trouvera bon que je n'en profite pas; la charge de ministre est un fardeau bien pesant; je suis bon tailleur, et je pourrais bien être mauvais vézyr; vos peuples vous reprocheraient peut-être de m'avoir élevé à un poste que je ne suis pas capable de remplir; non, mes* prétentions sont plus bornées; je fais bien les habits , veuillez me nommer tailleur de la cour et je vous promets de m'acquitter fidèlement de la charge que vous m'aurez confiée. » Le prince sentit toute la justesse des observations du tailleur , et il lui accorda ce qu'il lui avait demandé. Il conféra la charge de grand vézyr à son compagnon de voyage le kalender , dans lequel il avait chaque jour découvert de nouveaux talens. »

Tous les deux s'appliquèrent à bien gouverner l'Egypte, et à reparer les maux que les décrets tyran-

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niques du dernier roi avaient causés à ce pays. Sélim s'occupa surtout de rétablir le règne de la justice qui avait été long- temps méconnu, et il ordonna qu'on lui rendît compte de toutes les affaires importantes qui seraient jugées dans le royaume.

DLIX e NUIT.

Un jour le cadi du Caire vint se présenter à son divan : « Sire , lui dit-il^ je viens rendre compte à votre majesté d'une affaire embarrassante, et prendre ses ordres sur cet objet. Trois hommes accusés d'assassinat ont été traduits devant moi; deux d'entre eux ont avoué leur crime et ils ont déjà reçu le juste châtiment qu'ils méritent ; mais le troisième persiste à soutenir qu'il est innocent du crime qu'on lui impute et que , cependant , il doit être condamné. Je vous avouerai qu'une pareille contradiction ne m'a pas médiocrement embarrassé , et je suis venu rapporter cette affaire à votre majesté afin qu'elle prenne une décision convenable. » Le roi ordonna que l'on fît paraître l'accusé devant lui.

Aussitôt que Sélim aperçut celui que le cadi lui amenait, il reconnut un jeune homme qu'il avait vu souvent à Baghdad ; mais sans rien témoigner de sa surprise, il l'interrogea: «On t'accuse, lui dit-il, d'avoir commis un assassinat. » « Cette accusation est fausse, répondit le jeune homme, mais je n'en FIL 20

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mérite pas moins la mort. » « Comment peux-tu mériter la mort, si tu n'as commis aucun crime, reprit Sélim. » « Sire, répartit l'accusé, veuillez écouter mon histoire.

« J'étais lié avec un jeune homme qui avait hérité d'une fortune considérable , et si je ne savais qu'il est en ce moment à Baghdad, je vous avouerai, sire, que je le croirais ici; il existe entre vos traits et les siens une ressemblance frappante. Ce jeune homme avait épousé une veuve fort jolie dont il était tendrement épris. Un jour je fus très-étonné d'entendre cette femme me proposer de l'enlever, et d'aller vivre avec elle loin de Baghdad; elle me dit qu elle avait une grande quantité de pierreries qu'elle pouvait emporter: je résistai long-temps à ses coupables séductions, je lui représentai l'ingratitude qu'il y aurait à trahir un ami , à abuser de sa confiance ; toutes mes observations furent vaines , il fallut me décider à partir avec elle , et à l'emmener loin de la ville que nous habitions , à l'insu de son mari. Nous profitâmes du moment où il était allé visiter quelques amis ; sa femme prit divers prétextes pour éloigner tous les domestiques en leur donnant des commissions. Aussitôt que la maison fut libre , nous fîmes un ballot de ce qu'elle contenait de plus précieux, et nous nous éloignâmes en toute hâte de Baghdad.

a Nous marchions sans nous arrêter depuis un jour et une nuit, mais enfin, accablés de lassitude, nous nous assîmes au bord d'un lac et près d'un palais

magnifique. Nous étions occupés à considérer cette brillante demeure, lorsque nous vîmes sortir un jeune homme accompagné de plusieurs domestiques qui portaient des filets sur leurs épaules.

« Ce jeune homme s'approchant de nous, remarqua ma compagne de voyage : « Madame , lui dit-il , vous paraissez fatiguée; si le séjour de mon palais pouvait vous être agréable, je vous engagerais volontiers à vous y reposer. » Elle accepta avec empressement, en ayant soin de relever son voile pour laisser voir combien elle était belle. Le prince (car ce jeune homme était le neveu du roi de Balsora) , nous conduisit lui-même dans son palais, laissant de côté les plaisirs de la pêche auxquels il avait d'abord eu l'intention de se livrer. On nous conduisit dans des appartenons magnifiques , où l'on ne tarda pas à nous servir un souper splendide. Le prince prodigua toutes sortes d'attentions à ma compagne. Cependant on avait soin de me verser beaucoup à boire; j'eus l'imprudence d'accepter sans retenue, et bientôt je tombai dans le plus profond sommeil.

«Lorsque, le lendemain, je me réveillai, je fus fort étonné de me retrouver près du lac où je m'étais reposera veille; je crus qu'on avait voulu s'amuser en me jouant ce tour, et je me rapprochai du palais. Je frappe, un homme se présente et me demande ce que je veux. «Je veux, lui répondis-je, une femme qui est entrée hier dans ce palais.» «Vous vous trompez, mon ami, reprit-il, en me fermant la porte au nez , il n'y a point de dame en ces lieux. »

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Je frappai plus fort encore , il m'ouvrit de nouveau : « Mais vous ne me reconnaissez donc pas, lui dis-je, c'est moi qui hier ai emmené une dame ici.» «Allons, vous plaisantez, reprit-il, je vous répète qu'il n'est entré aucune dame ici , et je vous conseille de continuer prudemment votre chemin si vous ne voulez pas que mal vous arrive.» Tout cela me paraissait si extraordinaire, que je crus pendant quelque temps avoir rêvé; mais en rappelant néanmoins dans ma mémoire les circonstances qui avaient précédé notre entrée dans le palais , je reconnus que j'étais bien éveillé, et je frappai à grands coups une troisième fois. Le même homme ouvrit encore; il était alors suivi de quatre ou cinq autres valets armés de bâtons qui m'assaillirent avec une violence telle , que je faillis rester mort sur la place. En revenant à moi, je commençai à réfléchir sur ce qui m'était arrivé la veille, et sur la conduite que l'on venait de tenir à mon égard, et je finis par en conclure que, puisque l'on voulait se débarrasser de moi, je devais être trèscontent de ne m'en être pas tiré plus malheureusement. Mais je ne pus m'empêcher de déplorer les rigueurs de mon sort : ne voulant pas retourner dans la ville que j'avais quittée, je me dirigeai vers l'Egypte. J'arrivai hier soir au Caire; il était nuit, et je passais dans une rue détournée , lorsque j'entendis les cris d'un homme que l'on assassinait. Les meurtriers, poursuivis par les gens de la police, avaient pris la fuite de mon côté; je fus arrêté avec eux. Comme j'étais inconnu dans la ville, on en conclut que j'étais un des cou-

kistïmh^ vya, s'.^jlm..

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pables, et l'on me conduisit en prison. Vous voyez , sire, que si je suis innocent du crime dont on m'accuse , je n'en mérite pas moins la mort puisque j'ai enlevé une femme à son mari, et je ne me crois point absous pour avoir été la dupe de cette perfide. »

Touché du repentir que témoignait le jeune homme de Baghdad , Sélim le rendit à là liberté , en lui conseillant de ne plus recommencer ce qui avait eu pour lui de si funestes suites. Le jeune sulthan apprit, sans éprouver un chagrin bien violent, la mauvaise conduite de sa femme, mais il ne fut plus retenu par aucun scrupule , et il prit en mariage une autre épouse qui le rendit père au bout de dix mois.

(|n célébra au Caire, par toutes sortes de réjouissances, l'arrivée du nouveau -né. La naissance de ce fils sembla rendre le sulthan encore plus cher à ses sujets, et de son côté Sélim ne négligeait rien pour assurer leur tranquillité et leur bonheur. Une foule d'officiers de police étaient chargés du maintien du bon ordre , et lui-même parcourait souvent la ville et les environs pour s'assurer que tout était dans un ordre convenable. Un jour que , suivi de son vézyr et de ses gardes , il se promenait derrière des jardins voisins de la ville, il entendit pousser des cris : il s'avançait pour découvrir ce qui pouvait les causer, lorsqu'une femme fort jolie, et qu'il ne tarda pas à reconnaître , vint se jeter à ses pieds en lui disant avec un air de modestie et de candeur : a Sire, je viens implorer votre justice. » Sélim lui ordonna de se relever et de le suivre; ils marchèrent ensemble

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vers la maison d'où les cris étaient partis. Là , le sulthan aperçut deux esclaves vigoureux armés de nerfe de bœufs. « Voilà , dit la femme , les hommes contre lesquels j'implore la protection de votre majesté.» Alors un jeune homme, qui paraissait être le maître de la maison , s'avança respectueusement vers lui et lui dit : «Sire, quand vous connaîtrez tous les torts de cette misérable , vous ne vous opposerez pas à ce quelle reçoive le juste châtiment de ses forfaits: c'est ce dont il me sera facile de vous convaincre si votre majesté veut bien m'accorder un instant son attention.» Le roi, qui avait reconnu dans cette femme celle qu'il avait épousée à Baghdad, lui permit de parler , et alors le jeune homme commença eq ces termes.

DLX e NUIT.

«Sire, je suis né à Balsora, et le roi du pays est mon oncle. J'habitais un palais situé sur la route de Baghdad, lorsqu'un soir en sortant pour aller prendre le plaisir de la pêche , je rencontrai cette femme sur le bord du lac avec un homme qui l'accompagnait. Je l'invitai à venir se reposer chez moi, et elle accepta. Lorsque je lui demandai quelles raisons l'engageaient à voyager, elle me dit : « Seigneur, je suis une des femmes les plus malheureuses de Baghdad; mon père est un des officiers attachés à la cour du prince, il a voulu, pour satisfaire son ambition , me

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marier à un vieux gouverneur cpxe je détestais, et c'est pour éviter cette union que je me suis décidée à fuir jusqu'à Balsora accompagnée de l'esclave que vous avez trouvé avec moi. » Comme la richesse de ses vêtemens et des bijoux dont elle était couverte donnaient une apparence de sincérité à son récit , je fus dupe de cette imposture, et je lui proposai de rester chez moi où elle serait à l'abri de toutes poursuites. «Je le veux bien, me répondit - elle ; mais pour cela il faut faire tuer mon esclave de peur qu'il ne retourne à Baghdad et qu'il ne découvre le lieu de ma retraite à ceux qui ont intérêt à me poursuivre.» Je lui promis tout ce qu'elle voulut, mais je ne pus me résoudre à commettre ce crime. J'ordonnai seulement de mêler une poudre assoupissante dans le vin que l'on donnerait à boire à cet homme, et quand il fut assoupi l'on profita de l'état dans lequel on l'avait jeté pour le porter hors de mon palais. Lorsque, le lendemain, il se présenta pour rentrer, on fit semblant de ne pas le reconnaître et l'on employa la violence pour l'écarter. Je craignis que dans son mécontentement il ne retournât à Baghdad indiquer le lieu de notre retraite; et pour éviter toute poursuite je me décidai à me rendre à Balsora , où je restai peu de temps parce que j'appris que la guerre était sur le point d'éclater entre les deux princes de Baghdad et de Balsora, qui s'étaient juré une haine à mort. Cette nouvelle me détermina à fuir jusqu'au Caire , où je transportai tout ce qu'il me fut possible. Arrivé dans cette ville j'ai épousé la femme que vous

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voyez devant vous ; je l'ai comblée de présens, je lui ai témoigné l'amour le plus tendre; eh bien , voici comment l'ingrate a voulu me montrer sa reconnaissance : elle a proposé à un de mes domestiques de m'assassiner et de fuir avec elle en emportant mes richesses. Ce fidèle serviteur a rejeté avec horreur une pareille proposition , et il est venu me la dénoncer sur-le-champ. Indigné de tant de noirceur et de perfidie je l'ai condamnée à être fouettée chaque jour à coup de nerfs de bœuf, et j'ai commencé aujourd'hui son châtiment Voilà , sire, la cause des cris que vous avez entendus; vous jugerez si je commettais une injustice. »

Sélim ne put entendre sans frémir ce que lui racontait le prince de Balsora : « Seigneur, lui dit-il, loin de désapprouver la juste sévérité que vous venez de déployer envers une femme aussi coupable, je vous trouve encore trop indulgent. Sa mort seule peut expier les crimes qu'elle a commis.»

En disant ces mots i} ordonna à ses gardes de saisir cette malheureuse et de la jeter dans le Nil. Il proposa au prince de venir habiter sa cour, et lui fit connaître les raisons qui l'avaient engagé à punir, avec plus de rigueur que lui, la femme qui avait imploré sa grâce.

Sélim vécut long-temps heureux avec la nouvelle épouse qu'il avait choisie et bannit bientôt de sa mémoire le souvenir de celle qui l'avait abandonné.

Le jour ne paraissait point encore lorsque Chehérazade finit l'histoire du prince Sélim : sur l'invitation du sulthan des Indes et de Dinarzade sa sœur , elle commença en ces termes l'histoire du sage Heycar.

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