IV. ao
3o6 LES MILLE ET UNE NUITS,
Hassan ! dit-eUe en le recouvrant aussitôt , je prie Dieu qu il vous fasse miséricorde! Adieu, ma iille, dit-elle à Nouzhatoul-Aouadat; si je pouvois vous tenir compagnie plus loi^-temps , je le ferois de bon cœur ; mais je ne puis m'arréter davantage : mon devoir me presse d'aller incessamment délivrer notre bonne maîtresse de l'inquiétude affligeante où ce vilain noir l'a plongée par son impudent mensopge , eq lui assurant , même avec «erment, que vous étiez morte. »
A peine la nourrice de Zobéide eut; fermé la porte en sortant , que Nouzhatoul-Aouadat , qui jugeo^ bien qu'elle ne revieudroit pas , ts^nt elle avoit hâte de rejoindre la princesse , essuya ses larmes , débarrassa au plus tôt Abou Bassan de tout ce qui étoit autpiœ de lui, et ils allèrent tous deux reprendre leurs places sur le sofa contre la jalousie, en attendant Is^anquillement ta fin de cette tromperie » et toujours prêts, à se tirer d'affaire , de quelque coté qu'on voulut les prendre.
La nourrice de Zobéide cependant, malgré sa grande vieillesse , avoit pressé le pas en revenant, encore plust qu'elle n'avoit fait en allant. Le plaisir de pprter à 1^ princesse une bon^ne nouvelle, et plus encore l'espéi^aiiLce d'wie bo^ne récompense ) la Çre^t SMi^^iy ^x^ ^ pi^u de temps ; elle eatra dans le caî>inet dç U princesse , presque bprs d'haleine ; et ei^ lui rendant compte de sa
CONÏES ARABES. So;
commission , elle raconta naïvement à Zobéide tout ce qu'elle venoit de voir.
Zobéide écouta le rapport de la nourrice avec un plaisir des plus sensibles ^ et elle le fit bien voir ; car dès qu'elle eut achevé , elle dit à sa nourrice d'un ton qui marquoit gain de cause : ce Raconte donc la même chose au Commandeur des croyans , qui nous regarde comme dépourvues de bon sens , et qui , avec cela , voudroit nous faire accroire que nous n'avons aucun sentiment de religion , et que nous n'avons pas la crainte de Dieu. Dis-le à ce méchant esclave noir, qui a l'insolence de me soutenir une chose qui n'est pas, et que je sais mieux que lui. »
Mesrour, qui s'étoit attendu que le voyage de la nourrice et le rapport qu'elle feroit lui seroient favorables , fut vivement mortifié de ce qu'il avoit réussi tout au contraire. D'ailleurs, il se trouvoit piqué au vif de l'excès de la colère que Zobéide avoit contre lui , pour un fait dont il se croyoit plus certain qu'aucun autre. C'est pourquoi il fut ravi d'avoir occasion de s'en expliquer librement avec la nourrice , plutôt qu'avec la princesse , à laquelle il n'osoit répondre, de crainte de perdre le respect «Vieille sans dents , dit-il à la nourrice sans aucun ménagement , tu es une menteuse ; il n'est rien de tout ce que tu dis : j'ai vu de mes propres yeux Nouz-
3o8 LES MILLE ET UNE NUITS,
hatoul-Aouadat étendue morte au milieu de sa chambre. »
« Tu es un menteur , et un insigne menteur toi-'méme ^ reprit la nourrice d'un ton insultant, d'oser soutenir une telle fausseté , à moi qui sors de chez Abou Hassan que j'ai vu étendu mort, à moi qui viens de quitter sa femme pleine de vie ! »
(c Je ne suis pas un imposteur , repartit Mesrour ; c'est toi qui cherches à nous jeter dans l'erreur. »
« Voilà une grande effronterie , répliqua la nourrice , d'oser me démentir ainsi en présence de leurs majestés, moi qui viens de voir de mes propres yeux la vérité de ce que j'ai l'honneur de leur avancer. »
<t Nourrice , repartit encore Mesrour, tu ferois mieux de ne point parler : tu radotes. »
Zobéide ne put supporter ce manquement de respect dans Mesrour, qui, sans aucun égard, traitoit sa nourrice si injurieusement en sa pré^ sence. Ainsi , sans donner le temps à sa nour* rice de répondre à cette injure atroce : « Commandeur des croyans , dit-elle au calife , je vous demande justice contre cette insolence qui ne vous regarde pas moins que moi. » Elle n'en put dire davantage, tant elle étoit outrée de dépit; le reste fut étouffé par ses larmes.
Le calife qui avoit entendu toute cette contes-^
CONTES ARABES. Sog
tation ,1a trouva fort embarrassante; il avoitbeau rêver, il ne savoit que penser de toutes ces contrariétés. La princesse, de son côté, aussi-bien que Mésrour, la nourrice et les femmes esclaves qui étoient là présentes, ne savoient que croire de cette aventure, et gardoient le silence. Le calife enfin prit la parole : « Madame, dit-il en s adressant à Zobéide , je vois bien que nous sommes tous des menteurs , moi le premier, toi Mesrour, et toi nourrice : au moins il ne paroît pas que l'un soit plus croyable que l'autre ; ainsi , levonsnous , et allons nous-mêmes sur les lieux reconnoître de quel côté est la vérité. Je ne vois pas un autre moyen de nous éclaircir de nos doutes, et de nous mettre l'esprit en repos* »
En disant ces paroles, le calife se leva, la princesse le suivit, et Mesrour, en marchant devant pour ouvrir la portière : « Commandeur des croyans, dit-il, j'ai bien de la joie que votre majesté ait pris ce parti , et j'en aurai une bien plus grande quand j'aurai fait voir à la nourrice, non pas qu elle radote , puisque cette expression a eu* le malheur de déplaire à ma bonne maîtresse , mais que le rapport qu'elle lui a fait n'est pas véritable. »
La nourrice ne demeura pas sans réplique : «Tais-toi, visage noir, reprit-elle; il n'y a ici personne que toi qui puisse radoter. »
5i2 LES MLLLE ET UNE NUITS,
enfin rompit le silence : «Hélas! dit-elle au calife, ils sont morts tous deux! Vous avez tant fait, continua-t-elle en regardant le calife et Mesrour , à force de vous opiniâtrer à me faire accroire que ma chère esclave étoit morte, qu'elle l'est en effet, et sans doute ce sera de douleur d'avoir perdu son mari. — Dites plutôt, madame, répondit le calife prévenu du contraire, que Nouzhatoul - Aouadat est morte la première , et que c'est le pauvre Abou Hassan qui a succombé à son affliction d'avoir vu mourir sa femme votre chère esclave; ainsi vous devez convenir que vous avez perdu la gageure, et que votre palais des Peintures est à moi tout de bon. »
<c Et moi, repartit Zobéide, animée par la contradiction du calife , je soutiens que vous avez perdu vous-même, et que votre jardin des Délices m'appartient. Abou Hassan est mort le premier, puisque ma nourrice vous a dit, comme à moi , qu'elle a vu sa femme vivante qui pleu-^ roit son mari mort. »
Cette contestation du calife et de Zobéide en attira une autre. Mesrour et la nourrice étoient dans le même cas; ils avoient aussi gagé, et chacun prétendoit avoir gagné. La dispute s'échauffoit violemment , et le chef des eunuques avec la nourrice étoient prêts à en venir à de grosses injures.
CONTES ARABES. 3i3
Enfin le calife, en réfléchissant sur tout ce qui s'étoit passé , con venoit tacitement que Zobéide n'avoit pas moins de raison que lui, de soutenir qu'elle avoit gagné. Dans le chagrin où il étoit de ne pouvoir démêler la vérité de cette aventure, il s'avança près des deux corps morts, et s'assit du côté de la tête, en cherchant lui-même quelque expédient qui lui pût donner la victoire sur Zobéide. « Oui , s'écria-t-il un moment après, je jure par le saint nom de Dieu, que je donnerai mille pièces d'or de ma monnoie à celui qui me dira qui est mort le premier des deux.»
A peine le calife eut achevé ces dernières paroles , qu'il entendit une voix de dessous le brocart qui couvroit Abou Hassan , qui lui cria : « Commandeur des croyans, c'est moi qui suis mort le premier; donnez -moi les mille pièces d'or. >> Et en même temps il vit Abou Hassan qui se débarrassoit de la pièce de brocart qui le couvroit , et qui se prosterna à ses pieds. Sa femme se développa de même , et alla pour se jeter aux pieds de Zobéide, en se couvrant de sa pièce de brocart par bienséance; mais Zobéide fit un grand cri , qui augmenta la frayeur de tous ceux qui étoient là présens. La princesse enfin revenue de sa peur, se trouva dans une joie inexprimable de voir sa chère esclave res-
5i4 LES MILLE ET UNE NUITS,
suscitée presque dans le moment qu'elle étoit inconsolable de l'avoir vue morte. « Ah, méchante ! s'écria-t-elle , tu es cause que j'ai bien souffert pour l'amour de toi en plus d'une manière! Je te pardonne cependant de bon cœur, puisqu'il est vrai que tu n'es pas morte. »
Le calife, de son côté, n'avoit pas pris la chose si à cœur : loin de s'effrayer en entendant ïa voix d'Abou Hassan , il pensa au contraire étouffer de rire en les voyant tous deux se débarrasser de tout ce qui les entouroit , et en entendant Abou Hassan demander très sérieuse^ ment les mille pièces d'or qu'il avoit promises à celui qui hii diroit qui étoit mort le premier. « Quoi donc ! Abou Hassan , lui dit le calife en éclatant encore de rire , as-tu donc conspiré à me faire mourir à force de , rire ? Et d'où t'est venue la pensée de nous surprendre ainsi , Zobéide et moi , par un endroit sur lequel nous n'étions nullement en garde contre toi ? »
a Commandeur des croyans, répondit Abou Hassan, je vais le déclarer sans dissimulation. Votre majesté sait bien que j*ai toujours été fort porté à la bonne chère. La femme qu'elle m'a donnée n'a point ralenti en moi cette passion; au contraire , j'ai trouvé en elle des inclinations toutes favorables à l'augmenter. Avec de telles dispositions ) votre majesté jugera facilement
CONTES ARABES. 3i5
que quand nous aurions eu un trésor aussi grand que la mer , avec tous ceux de votre majesté, nous aurions bientôt trouvé le moyen d'en voir la fin ; c'est aussi ce qui nous est arrivé. Depuis que nous sommes ensemble , nous n'avons rien épargné pour nous bien régaler sur les libéralités de votre majesté. Ce matin , après avoir compté avec notre traiteur, nous avons trouvé qu'en le satisfaisant , et en payant d'ailleurs ce que nous pouvions devoir, il ne nous restoit rien de tout l'argent que nous avions. Alors les réflexions sur le passé , et les résolutions de mieux faire à l'avenir, sont venues en foule occuper notre esprit et nos pensées; nous avons fait mille projets que hous avons abandonnés ensuite. Enfin, la honte de nous voir réduits à un si triste état , et de n'oser le déclarer à votre majesté, nous a fait imaginer ce moyen de suppléer à nos besoins, en vous divertissant par cette petite tromperie que nous prions votre majesté de vouloir bien nous pardonner. »
Le calife et Zobéide furent fort contens de la sincérité d'Abou Hassan ; ils ne parurent point fâchés de tout ce qui s'étoit passé ; au contraire, Zobéide , qui avoit toujours pris la chose très sérieusement , ne put s'empêcher de rire à son tour en songeant à tout ce qu'Abou Hassan
3i6 LES MILLE ET UNE NUITS,
avoit imaginé pour réussir dans son dessein. Le calife qui n'avoit presque pas cessé de rire, tant cette imagination lui paroissoit singulière : a Suivez-moi l'un et l'autre , dit-il à Abou Hassan et à sa femme en se levant; je veux vous faire donner les mille pièces d'or que je vous ai promises, pour la joie que j'ai de ce que vous n'êtes pas morts. »
«Commandeur des croyans, reprit Zobéide, contentez- vous, je vous prie, de faire donner mille pièces d'or à Abou Hassan ; vous les devez à lui seul. Pour ce qui regarde sa femme , j'en fais mon affaire. » £n même temps elle commanda à sa trésorière qui l'accompagnoit , de faire donner aussi mille pièces d'ot à Nouzhatoul Aouadat, pour lui marquer, de son côté, la joie qu'elle avoit de ce qu'elle étoit encore en vie.
Par ce moyen , Abou Hassan et Nouzhatoul- Aouadat, sa chère femme, conservèrent longtemps les bonnes grâces du calife Haroun al- Raschid et de Zobéide son épouse, et acquirent de leurs libéralités de quoi pourvoir abondamment à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.
La sultane Scheherazade , en achevant l'histoire d'Abou Hassan, avoit promis au sultan Schahriar de lui en raconter une autre le lendemain , qui ne le divertiroit pas moins. Dinar-
zade, sa sœur, ne manqua pas de la faire souvenir avafnt le jour de tenir sa parole, et que le sultan lui avoit témoigné qu'il étoit prêt à l'entendre. Aussitôt Scheherazade , sans se faire attendre, lui raconta l'histoire qui suit, en ces termes :
HISTOIRE