‹ Les Mille et une nuits, contes arabes (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · IV. " i · texte numérisé non relu

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rir encore si tôt Si vous n'avez pas d'autre moyen à me proposer que celui-là , vous pouvez l'exécuter vous-même; car je vous assure que je ne m'en mêlerai point. »

a Vous êtes femme , repartit Abou Hassan , je veux dire d'une vivacité et d'une promptitude surprenante imk peine me donnez-vous le temps de m'expliquer. Écoutez-moi donc un moment avec patience, et vous verrez après cela que vous voudrez bien mourir de la même mort dont je prétends mourir moi-même. Vous jugez bien que je n'entends pas parler d'une mort véritable , mais d'une mort feinte. »

«Ah! bon pour cela, interrompit encore Nouz^ hatoul- Aouadat ; dès qu'il ne s'agira que d'une mort feinte , je suis à vous. Vous pouvez compter sur moi ; vous serez témoin du zèle avec lequel je vous seconderai à mourir de cette manière ; car , pour vous le dire franchement , j'ai une répugnance invincible à vouloir mourir si tôt de la manière que je l'entendois tantôt. »

« Hé bien, vous serez satisfaite, continua Abou Hassan : voici comme je l'entends , pour réussir en ce que je me propose. Je vais faire le mort ; aussitôt vous prendrez un linceul, et vous m'ensevelirez , comme si je l'étois effectivement Vous me mettrez au milieu de la chambre à la manière accoutumée, avec le turban posé sur

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le visage, et les pieds tournés du côté de la Mecque , tout prêt à être porté au lieu de la sépulture. Quand tout sera ainsi disposé , vous ferez les cris et verserez les larmes ordinaires en de pareilles occasions , en déchirant vos habits et vous arrachant les cheveux , ou du moins en feignant de vous les arracher , et vous irez tout en pleurs et les cheveux épars vous présenter à Zobéide. La princesse voudra savoir le sujet de vos larmes ; et dès que vous l'en aurez informée par vos paroles entrecoupées de sanglots, elle ne manquera pas de vous plaindre , et de vous faire présent de quelque somme d'argent pour aider à faire les frais de mes funérailles , et d une pièce de brocart pour me servir de drap mortuaire, afin de rendre mon enterrement plus magnifique , et pour vous faire un habit à la place de celui qu elle verra déchiré. Aussitôt que vous serez de retour avec cet argent et cette pièce de brocart, je me lèverai du milieu de la chambre, et vous vous mettrez à ma place. Vous ferez la morte ; et après vous avoir ensevelie , j'irai de mon côté faire auprès du calife le même personnage que vous aurez fait chez Zobéide ; et j'ose me promettre que le calife ne sera pas moins libéral à mon égard que Zobéide l'aura été envers vous. »

Quand Abou Hassan eut achevé d'expliquer

sa pensée sur ce qu'il avoit projeté : « Je crois que la tromperie sera fort divertissante, reprit aussitôt Nouzhatoul-Aouadat, et je serai fort trompée si le calife et Zobéide ne nous en savent bon gré. Il s'agit présentement de la bien conduire : à mon égard, vous pouvez me laisser faire, je m'acquitterai de mon rôle, pour le moins, aussi bien que je m'attends que vous vous acquitterez du vôtre , et avec d'autant plus de zèle et d'attention, que j'aperçois comme vous le grand avantage que nous en devons remporter. Ne perdons point de temps. Pendant que je prendrai un linceul, mettez-vous en chemise et en caleçon ; je sais ensevelir aussi bien que qui que ce soit , car lorsque j'étois au service de Zobéide, et que quelque esclave de mes compagnes venoit à mourir, j'avois toujours la commission de l'ensevelir. »

Abou Hassan ne tarda guère à faire ce que Nouzhatoul-Aouadat lui avoit dit. Il s'étendit sur le dos tout de son long sur le linceul qui avoit été mis sur le tapis de pied au milieu de la chambre , croisa ses bras , et se laissa envelopper de manière qu'il sembloit qu'il n'y avoit qu'à le mettre dans une bière , et l'emporter pour être enterré. Sa femme lui tourna les pieds du côté de la Mecque , lui couvrit le visage d'une mousseline des plus fines, et mit son turban par-

dessus, de manière qu'il avoit la respiration libre. Elle se décoiffa ensuite, et, les larmes aux yeux, les cheveux pendans et épars^ en faisant semblant de se les arracher avec de grands cris, elle se frappoit les joues, et se donnoit de grands coups sur la poitrine , avec toutes les autres marques d'une vive douleur. En cet équipage , elle sortit, et traversa une cour fort spacieuse, pour se rendre à l'appartement de la princesse Zobéide.

Nouzhatoul-Aouadat faisoit des cris si perçans , que Zobéide les entendit de son appartement. Elle commanda à ses femmes esclaves, qui étoient alors auprès d'elle, de voir d'où pouvoient venir ces plaintes et ces cris qu'elle entendoit. Elles coururent vite aux jalousies, et revinrent avertir Zobéide que c'étoit Nouzhatoul-Aouadat qui s'avançoit tout éplorée. Aussitôt la princesse, impatiente de savoir ce qui pouvoit lui être arrivé , se leva , et alla au-devant d'elle jusqu'à la porte de son antichambre.

Nouzhatoul-Aouadat joua ici son rôle en perfection. Dès qu'elle eut aperçu Zobéide , qui tenoit elle-même la portière de son antichambre entr'ouverte , et qui l'attendoit , elle redoubla ses cris en s'avançant , s'arracha les cheveux à pleines mains, se frappa les joues et la poitrine plus fortement , et se jeta à ses pieds , en les baignant de ses larmes^

Zobéide, étonnée de voir son esclave dans une affliction si extraordinaire, lui demanda ce quelle avoit, et quelle disgrâce lui étoit arrivée.

Au lieu de répondre , la fausse affligée continua ses sanglots quelque temps, en feignant de se faire violence pour les retenir. «Hélas! ma très honorée dame et maîtresse, s'écria -t- elle enfin avec des paroles entrecoupées de sanglots, quel malheur plus grand et plus funeste pouvoit-il m'arriver que cehii qui m'oblige de venir me jeter aux pieds de votre majesté , dans la disgrâce extrême où je suis réduite! Que Dieu prolonge vos jours dans ime santé parfaite, ma très respectable princesse, et vous donne de longues et heureuses années! Abou Hassan, le pauvre Abou Hassan , que vous avez honoré de vos bontés , que vous et le Commandeur des croyans m'aviez donné pour époux , ne vit plus! »

En achevant ces dernières paroles, Nouzhatoul-Aouadat redoubla ses larmes et ses sanglots, et se jeta encore aux pieds de la princesse. Zobéide fut extrêmement surprise de cette nouvelle, a Abou Hassan est mort , s'écria-t-elle , cet homme si plein de santé, si agréable et si divertissant! En vérité, je ne m'attendois pas à apprendre si tôt la mort d'un homme comme celui-là, qui proraettoit une plus longue vie,

et qui la méritoit si bien. » Elle ne put s'empêcher d'en marquer sa douleur par ses larmes. Ses femmes esclaves qui l'accompagnoient, etqui avoient eu plusieurs fois leur part des plaisanteries d'Abou Hassan , quand il étoit admis aux entretiens familiers de Zobéide et du calife, témoignèrent aussi par leurs pleurs leurs regrets de sa perte , et la part qu'elles y prenoient.

Zobéide , ses femmes esclaves et Nouzhatoul- Aouadat demeurèrent un temps considérable, le mouchoir devant les yeux, à pleurer et à jeter des soupirs de cette prétendue mort. Enfin la princesse Zobéide rompit le silence : <c Méchante , s'écria-t-elle , en s'adressant à la fausse veuve, c'est peut - être toi qui es cause de sa mort. Tu lui auras donné tant de sujets de chagrin par ton humeur fâcheuse , qu'enfin tu seras venue à bout de le mettre au tombeau. »

Nouzhatoul-Aouadat témoigna recevoir une grande mortification du reproche que Zobéide lui faisoit. «Ah, madame! s'écria-t-elle, je ne crois pas avoir jamais donné à votre majesté , pendant tout le temps que j'ai eu le bonheur d'être son esclave , le moindre sujet d'avoir une opinion si désavantageuse de ma conduite envers un époux qui m'a été si cher. Je m'estimerois la plus malheureuse de toutes les femmes , si vous en étiez persuadée. J'ai chéri Abou Has-

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san comme une femme doit chérir un mari qu'elle aime passionnément ; et je puis dire sans vanité que j'ai eu toute la tendresse qu'il méritoit que j'eusse pour lui , par toutes les complaisances raisonnables qu'il avoit pour moi , et qui m'étoient un témoignage qu'il ne m'aimoit pas moins tendrement. Je suis persuadée qu'il me justifieroit pleinement là-dessus dans l'esprit de votre majesté, s'il étoit encore au monde. Mais, madame , ajouta-t-elle en renouvelant ses larmes , son heure étoit venue, et c'est la cause unique de sa mort. »

Zobéide en effet avoit toujours remarqué dans son esclave une même égalité d'humeur, une douceur qui ne se démentoit jamais , une grande docilité , et un zèle en tout ce qu'elle faisoit pour son service, qui marquoit qu'elle agissoit plutôt par inclination que par devoir. Ainsi elle n'hésita point à l'en croire sur sa parole, et elle commanda à sa trésorière^ d'aller prendre dans son trésor une bourse de cent pièces de mon-* noie d'or , et une pièce de brocart.

La trésorière revint bientôt avec la bourse et la pièce de brocart , qu'elle mit, par ordre de Zo' béide , entre les mains de Nouzhatoul-Aouadat.

En recevant ce beau présent , elle se jeta aux pieds de la princesse , et lui en fit ses très humbles remercîmens, avec une grande satisfac-

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tîon dans Fâme d'avoir bien réussi. «Va, lui dit Zobéide , fais servir la pièce de brocart ' de drap mortuaire sur la bière de ton mari , et emploie l'argent à lui faire des funérailles honorables et dignes de lui. Après cela, modère les transports Je ton affliction ; j'aurai soin de toi. »

Nouzhatoul-Aouadat ne fut pas plus tôt hors de la présence de Zobéide, qu'elle essuya ses larmes avec une grande joie, et retourna au plus tôt rendre compte à Abou Hassan du succès de son rôle.

En rentrant, Nouzhatoul-Aouadat fit un grand éclat de rire, en retrouvant Abou Hassan au même état qu'elle l'avoit laissé , c'est-à-dire enseveli au milieu de la chambre. « Levez-vous , lui dit-elle toujours en riant , et venez voir le fruit de la tromperie que j'ai faite à Zobéide. Nous ne mourrons pas encore de faim aujourd'hui. »

Abou Hassan se leva promptement, et se réjouit fort avec sa femme , en voyant la bourse et la pièce de brocart.

Nouzhatoul-Aouadat étoit si aise d'avoir si bien réussi dans la tromperie qu'elle venoit de faire à la princesse , qu'elle ne pouvoit contenir sa joie. « Ce n'est pas assez , dit-elle à son mari en riant : je veux faire la morte à mon tour , et voir si vous serez assez habile poiu* en tirer autant du calife que j'ai fait de Zobéide. »

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«Voilà justement le génie des femmes, reprit Âbou Hassan ; on a bien raison de dire qu'elles ont toujours la vanité de croire qu'elles sont plus que les hommes, quoique le plus souvent elles ne fassent rien de bien que par leur conseil. Il feroit beau voir que je n'eil nsse pas au moins autant que vous auprès du calife, moi qui suis l'inventeur de la fourberie! Mais ne perdons pas le temps en discours inutiles : faites la morte comme moi , et vous verrez si je n'aurai pas le même succès. »

Âbou Hassan ensevelit sa femme, la mit au même endroit où il étoit, lui tourna les pieds du côté de la Mecque , et sortit de sa chambre tout en désordre, le turban mal accommodé, comme un homme qui est dans une grande affliction. En cet état , il alla chez le calife qui tenoit alors un conseil particulier avec le grand-vizir Giafar, et d'autres vizirs en qui il avoit le plus de confiance. Il se présenta à la porte ; et l'huissier qui savoit qu'il avoit les entrées libres, lui ouvrit. II entra le mouchoir d'une main devant les yeux, pour cacher les larmes feintes qu'il laissoit couler en abondance, en se frappant la poitrine de l'autre à grands coups , avec des exclamations qui exprimoient l'excès d'une grande douleur.

Le calife, qui étoit accoutumé à voir Abou Hassan avec un visage toujours gai, et qui n'in-

spiroit que la joie , fut fort surpris de le voir paroître devant lui en un si triste état. Il interrompit Tattention qu'il donnoit à l'affaire dont on parloit dans son conseil , pour lui demander la cause de sa douleur.

« Commandeur des croyans , répondit Abou Hassan avec des sanglots et dçs soupirs réitérés, il ne pouvoit m'arriver un plus grand malheur que celui qui fait le sujet de mon affliction. Que Dieu laisse vivre votre majesté sur le trône qu'elle remplit si glorieusement ! Nouzhatoul-Aouadat qu elle m'avoit donnée en mariage par sa bonté, pour passer le reste de mes jours avec elle , hélas!....»

A cette exclamation , Abou Hassan fit semblant d'avoir le cœur si pressé , qu'il n'en dit pas davantage , et fondit en larmes.

Le calife , qui comprit qu' Abou Hassan venoit lui annoncer la mort de sa femme , en parut extrêmement touché. « Dieu lui fasse miséricorde! dit-il d'un air qui marquoit combien il la regrettoit. C'étoit une bonne esclave , et nous te l'avions donnée, Zobéide et moi, dans l'intention de te faire plaisir ; elle méritoit de vivre plus long-temps.» Alors les larmes lui coulèrent des yeux , et il fut obligé de prendre son mouchoir pour les essuyer.

La douleur d'Abou Hassan , et les larmes du

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calife attirèrent celles du grand-vizir Giafar et des autres vizirs. Ils pleurèrent tous la mort de Nouzhatoul-Aouadat, qui, de son côté, étoit dans une grande impatience d'apprendre comment Abou Hassan auroit réussi.

Le calife eut la même pensée du mari, que Zobéide avoit eue de la femme, et il s'imagina qu'il étoit peut-être la cause de sa mort. « Malheureux , lui dit-il d'un ton d'indignation , n'estce pas toi qui as fait mourir ta femme par tes mauvais traitemens? Ah! je n'en fais aucun doute. Tu devois au moins avoir quelque considération pour la princesse Zobéide, mon épouse, qui l'aimoit plus que ses autres esclaves, et qui a bien voulu s'en priver pour te l'abandonner. Voilà une belle marque de ta reconnoissance 1 »

a Commandeur des croyans, répondit Abou Hassan en faisant semblant de pleurer plus amè* rement qu'auparavant, votre majesté peut- elle avoir un seul moment la pensée qu Abou Hassan, qu'elle a comblé de ses grâces et de ses bienfaits, et à qui elle a fait des honneurs auxquels il n'eût jamais osé aspirer, ait pu être capable d'une si grande ingratitude? J'aimois Nouzhatoul-Aouadat , mon épouse , autant par tous ces endroits-là que par tant d'autres belles qualités qu'elle avoit, et qui étoient cause que

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j'ai toujours eu pour elle tout l'attachement , toute la tendresse et tout l'amour qu'elle méritoit. Mais, seigneur, ajouta-t-il, elle devoit mourir, et Dieu n'a pas voulu me laisser jouir plus long-temps d'un bonheur que je tenois des bontés de votre majesté et de Zobéide , sa chère épouse. »

Enfin , Abou Hassan sut dissimuler si parfaitement sa douleur par toutes les marques d'une véritable affliction, que le caUfe, qui d'ailleurs n'avoit pas entendu dire qu'il eût fait fort mauvais ménage avec sa femme, ajouta foi à tout ce qu'il lui dit, et ne douta plus de la sincérité de ses paroles. Le trésorier du palais étpit présent, et le calife lui commanda d'aller au tré*sor, et de donner à Abou Hassan une bourse de cent pièces de monnoie d'or avec une belle pièce de brocart. Abou Hassan se jeta aussitôt aux pieds du calife pour lui marquer sa reconnoissance et le remercier de son présent a Suis le trésorier , lui dit le calife : la pièce de brocart est pour servir de drap mortuaire à ta défunte , et l'argent pour lui faire des obsèques dignes d'elle. Je m'attends bien que tu lui donneras ce dernier témoignage de ton amour. »

Abou Hassan ne répondit à ces paroles obligeantes du calife, que par une profonde inclination , en se retirant. H suivit le trésorier ; et aussitôt que la bourse et la pièce de brocart

lui eurent été mises entre les mains, il retourna chez lui très content et bien satisfait en luimême d'avoir trouvé si promptement et si facilement de quoi suppléer à la nécessité où il s'étoit trouvé, et qui lui avoit causé tant d'inquiétudes,

Nouzhatoul- Aouadat , fatiguée d'avoir été si long-temps dans une si grande contrainte, n'attendit pas qu'Abou Hassan lui dit de quitter la triste situation où elle étoit. Aussitôt qu'elle entendit ouvrir la porte , elle courut à lui : « Hé bien, lui dit-elle, le calife a-t-il été aussi facile à se laisser tromper que Zobéide? »

« Vous voyez , répondit Abou Hassan ( en plaisantant et en lui montrant la bourse et la pièce de brocart ) , que je ne sais pas moins bien faire l'affligé pour la mort d'une femme qui se porte bien , que vous la pleureuse pour celle d'un mari qui est plein de vie. »

Abou Hassan cependant se doutoit bien que cette double tromperie ne manqueroit pas d'avoir des suites : c'est pourquoi il prévint sa femme autant qu'il put sur tout ce qui pourroit en arriver, afin d'agir de concert II ajouta: « Mieux nous réussirons à jeter le calife et Zobéide dans quelque sorte d'embarras, plus ils auront de plaisir à la fin ; et peut-être nous en témoigneront-ils leur satisfaction par quel-

ques nouvelles marques de leur libéralité. » Cette dernière considération fut celle qui les encouragea plus qu'aucune autre à porter la feinte aussi loin qu'il leur seroit possible.

Quoiqu'il y eut encore beaucoup d'affaires à régler dans le conseil qui se tenoit, le calife néanmoins, dans l'impatience d'aller chez la princesse Zobéide lui faire son compliment de condoléance sur la mort de son esclave, se leva peu de temps après le départ d'Abou Hassan, et remit le conseil à un autre jour. Le grandvizir et les autres vizirs prirent congé et ils se retirèrent

Dès qu'ils furent partis, le calife dit à Mesrour, chef des eunuques de son palais, qui étoit presque inséparable de sa personne, et qui d'ailleurs étoit de tous ses conseils : ce Suismoi, et viens prendre part comme moi à la douleur de la princesse , sur la mort de Nouz-* hatoul-Aouadat son esclave. »

Ils allèrent ensemble à l'appartement de Zobéide. Quand le calife fut à la porte, il entr'ouvrit la portière , et il aperçut la princesse assise sur un sofa, fort affligée, et les yeux encore tout baignés de larmes.

Le calife entra, et en avançant vers Zobéide : « Madame , lui dit-il , il n'est pas nécessaire de vous dire combien je prends part à votre afflic-

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tion, puisque vous n'ignorez pas que je suis aussi sensible à ce qui vous fait de la peine , que je le suis à tout ce qui vous fait plaisir ; mais nous sommes tous mortels, et nous devons rendre à Dieu la vie qu'il nous a donnée , quand il nous la demande. Nouzhatoul- Aouadat , votre esclave fidèle, avoit véritablement des qualités qui lui ont fait mériter votre estime, et j'approuve fort que vous lui en donniez encore des marques après sa mort. Considérez cependant que vos regrets ne lui redonneront pas la vie; ainsi, madame, si vous voulez m'en croire, et si vous m'aimez , vous vous consolerez de cette perte, et prendrez plus de soin d'une vie que vous savez m'être très précieuse , et qui fait tout le bonheur de la mienne. »

Si la princesse fut charmée des tendres sentimens qui accompagnoient le compliment du calife, elle fut d'ailleurs très étonnée d'apprendre la mort de Nouzhatoul - Aouadat , à quoi elle ne s'attendoit pas. Cette nouvelle la jeta dans une telle surprise, qu'elle demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Son étonnement redoubloit d'entendre une nouvelle si opposée à celle qu elle venoit d'apprendre, et lui ôtoit la parole. Elle se remit; et en la reprenant enfin : « Commandeur des croyans ,dit-elle d'un air et d'un ton qui marquoient encore son étonnement, je wi^

très sensible à tous les tendres sentimens que vous marquez avoir pour moi ; mais permettezmoi de vous dire que je ne comprends rien à la nouvelle que vous m'apprenez de la mort de mon esclave : elle est en parfaite santé. Dieu nous conserve vous et moi, seigneur! Si vous me voyez affligée, c'est de la mort d'Abou Hassan son mari , votre favori , que j'estimois autant par la considération que vous aviez pour lui, que parce que vous avez eu la bonté de me le faire connoître, et qu'il m'a quelquefois divertie assez agréablement. Mais, seigneur, l'insensibilité où je vous vois de sa mort , et l'oubli que vous en témoignez en si peu de temps après les témoignages que vous m'avez donnés à moimême du plaisir que vous aviez de l'avoir auprès de vous, m'étonnent et me surprennent; et cette insensibilité paroît davantage, par le change que vous me voulez donner , en m'annonçant la mort de mon esclave pour la sienne. »

Le calife qui croyoit être parfaitement bien informé de la mort de l'esclave, et qui avoit sujet de le croire , par ce qu'il avoit vu et entendu , se mit à rire et à hausser les épaules , d'entendre ainsi parler Zobéide. « Mesroiu* , ditil en se tournant de son côté et lui adressant la parole , que dis-tu du discours de la princesse ? N'est-il pas vrai que les dames ont quel-

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quefois des absences d esprit, qu'on ne peut que difficilement pardonner? Car enfin tu as vu et entendu aussi4>îen que moi. » Et en se retournant du côté de Zobéide : «Madame, lui dit-il, ne versez plus de larmes pour la mort d'Abou Hassan , il se porte bien. Pleurez plutôt la mort de votre chère esclave : il n'y a qu'un moment que son mari est venu dans mon appartement^ tout en pleurs et dans une affliction qui m'a fait de la peine , m'annoncer la mort de sa femme. Je lui ai fait donner une bourse de cent pièces d'or, avec une pièce de brocart, pour aider à le consoler et k faire les funférsâiies de la défunte. Mesrour, que voilà., a été témoin de tout , et il vous dk^a la même chose. »

Ce discours <lu calife ne fianst pas à la prin* cesse un discours sérieux; elle crut qu'il lui en voulcHt faire accroire. « Commandeur des croyans , reprit-elle , quoique ce soit votre coutume lie railler, je vous d^ai que ce n'est pas ici roccasion de le faire : ce que je vous dis est très sérieux. Il ne s'agit plus de la mort de mon esdave , mais de la mort d'Abou Hassan , son mari, dont je [rfains le sort, que vous dewiez plaindre avec moi. »

«Et moi, madame, repsortit le calife en pre* nant son plus grand sérieux, je vous dis sans raillerie que vous vous trompes : c'est Nousha^-

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toul' Aouadat qui est morte , et Abou Hassan est vivant et plein de santé. »

Zobéide fut piquée de la repartie sèche du calife, a Commandeur des croyans , répliqua-^ t-*elle d'un ton vif, Dieu vous préserve de demeurer plus long-temps en cette erreur! vousf me feriez croire que votre esprit ne seroit pas dans son assiette ordinaire. PermettezHonoi de vous répéter encore que c'est Abou Hassan qui est mort , et que Nouzhatoul- Aouadat , mon es^ clave, veuve du défunt ^ est pleine de vie. Il n'y* a pas plus d'une heure qu'elle est sortie d'ici. £Ue y étoit venue toute désolée , et dans un état qui seul auroit été capaUe de me tirer les larmes y quand même elle ne m'auroit point ap«* pris, au milieu de mille sanglots, le juste sujet de son affliction. Toutes mes femmes en ont pleuré avec moi , et elles peuvent vous en rendre un témoignage assuré. Elles vous- diront aussi que je lui ai fait présent d'une bourse de cent pièces d'or et d'une pièce de brocart ; et la douleur que vous avez remarquée sur moft visage en entrant, étoit autant causée par la mort de son mari, que par la désolation où je venois de la voir. J'allois même envoyer vous faire mon compliment de condoléance dans le moment que vous êtes entré. »

A ces paroles de Zobéide :< Voilà , madame.

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une obstination bien étrange, s'écria le calife avec un grand éclat de rire. Et moi je vous dis, continua-t-il en reprenant son sérieux, que c'est Nouzhatoul-Aouadat qui est morte.— - Non , vous dis-je, seigneur, reprit Zobéide à l'instant, et aussi sérieusement, c'est Abou Hassan qui est mort. Vous ne me ferez pas accroire ce qui n'est pas. »

De colère , le feu monta au visage du calife ; il s'assit sur le sofa assez loin de la princesse; et, en s'adressant à Mesrou^ : «Va voir tout à l'heure, lui dit-il, qui est mort de l'un ou de l'autre, et viens me dire incessamment ce qui en est Quoique je sois très certain que c'est Nouzhatoul-Aouadat qui est morte, j'aime mieux néanmoins prendre cette voie que de m'opiniâtrer davantage sur une chose qui m'est parfaitement coniiue. »

Le Cjalife n'avoit. pas achevé, que Mesrour étoit parti, ce Vous verrez, continua-t-il en adressant la parole à Zobéide, dans un moment , qui a raison de vous ou de moi. »

« Pour moi , reprit Zobéide , je sais bien que la raison est de mon côté ; et vous vçrrez vousmême que c'est Abou Hassan qui est mort, comme je l'ai dit. »

«Et moi, repartit le .caUfe, je suis si certain que c'est Nouzhatoul-Aouadat , que je suis prêt

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ii gager contre vous ce que vous voudrez , qu'elle n'est plus au monde , et qu' Abou Hassan se porte bien. » >

« Ne pensez pas le prendre par là , répliqua Zobéîde ; j'accepte la gageure. Je suis si persuadée de la mort d'Abou Hassan , que je gage volontiers ce que je puis avoir de plus cher contre ce que vous voudrez , de quelque peu de valeur qu'il soit. Vous n'ignorez pas ce que j'ai en ma disposition , ni ce que j'aime le plus selon mon inclination ; vous n'avez qu'à choisir et à proposer, je m'y tiendrai, de quelque conséquence que la chose soit pour moi. »

«Puisque cela est ainsi, dit alors le calife, je gage donc mon jardin de Délices contre votre palais de Peintures : l'un vaut bien l'autre. — Il ne s'agit pas de savoir , reprit Zobéide , si votre jardin vaut mieux que mon palais : nous n'en sommes pas là-dessus. Il s'agit que vous ayiez choisi ce qui vous a plu de ce qui m'appartient , pour équivalent de ce que vous gagez de votre côté : je m'y tiens, et la gageure est arrêtée. Je ne serai pas la première à m'en dédire, j'en prends Dieu à témoin. » Le calife fit le même serment , et ils en demeurèrent là en attendant le retour de Mesrour.

Pendant que le calife et Zobéide contestoient si vivement et avec tant de chaleur sur la mort

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d'Abou Hassan oudeNouzhatouUAouadat, Aboa Hassan , qui avoit prévu leur dén^élé sur ce sujet étoi t fort attentif à tout ce qui pourroit en arriver.. D'aussi loin qu'il aperçut Mesrour au travers de }a jalousie contre laquelle il étoit assis en s'entretenant avec sa femme , et qu'il eut remarqué qu'il venoit droit à leur logis, il comprit aussitôt à quel dessein il étoit envoyé. Il dit à sa femme de faire la morte encore une fois, comme ils en ctoient convenus, et de ne pas perdre de temps.

En effet, le temps pressoit, et c'est tout ce qu'Abou Hassan put fadre avant l'arrivée de Mesrour que d'ensevelir sa femme, et d'étendre sur elle la pièce de brocart que le calife lui avoit fait donner. Ensuite il ouvrir la porte de son logis ; et, le visage triste et abattu , en tenant son mouchoir devant les yeux , il s'assit à la tête de la prétendue défunte.

A peine eut-il achevé, que Mesrour se trouva dans sa chambre. Le spectacle funèbre qu'il aperçut d'abord lui donna une joie secrète par rapport à l'ordre dont le calife l'avoit chargé. Sitôt qu'Abou Hassan l'aperçut, il s'avança audevant de lui ; et en lui baisant la main par respect : «Seignem*, dit -il en soupirant et en gémissant, vous me voyez dans la plus grande affliction qui pouvoit jamais m'arriver par la

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mort de Nouzhatoul- Aouadat ma chère épouse , que vous honoriez de vos boutés, x»

Mesrour fut attendri à ce discours, et il ne lui fut pas possible de refuser quelques larmes à la mémoire de la défunte. Il leva im peu le drap mortuaire du coté de la tête pour lui voir le visage qui étoit à découvert ; ^t en le laissant aller après l'avoir seulement entrevue : « Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu , dit-il avec un soupir profond. Nous devons nous soumettre tous à sa volonté , et toute créature doit retourner à lui. Nouzhatoul- Aouadat ma bonne sœur,ajouta-t-il en soupirant, ton destin a été de bien peu de durée ! Dieu te fasse miséricorde ! » Il se tourna ensuite du côté d'Abou Hassan qui fondoit en larmes : « Ce n'es|^pas sans raison , lui dit-il , que l'on dit que les femmes sont quelquefois dans des absences d'esprit qu'on ne peut pardonner Zobéide, toute ma bonne maîtresse qu'elle est, est dans ce cas-là. Elle a voulu soutenir au calife, que c'étoit vous qui étiez mort, et non votre femme ; et quelque chose que le calife lui ait pu dire au contraire , pour la persuader , en lui assurant même la chose très sérieusement, il n'a jamais pu y réussir. Il m'a même pris à témoin pour lui rendre témoignage de cette vérité, et la lui confirmer ^ puisque , comme vous le savez j'étois présent quand vous êtes venu lui ap-

prendre cette nouvelle affligeante; mais tout cela n'a servi de rien. Ils en sont même venus à des obstinations l'un contre l'autre, qui n'auroient pas fini, si le calife, pour convaincre Zobéide, ne s'étoit avisé de m'envoyer vers vous pour en savoir encore la vérité. Mais je crains fort de ne pas réussir ; car de quelque biais qu'on puisse prendre aujourd'hui les femmes pour leur faire entendre les choses, elles sont d'une opiniâtreté insurmontable, quand une fois elles sont prévenues d'un sentiment contraire.»

« Que Dieu conserve le Commandeur des croyans dans la possession et dans le bon usage de son rare esprit! reprit Abou Hassan, toujours les larmes aux yeux , et avec des paroles entrecoupées de sanglots. Vous voyez ce qui en est, et que je n'en ai pas imposé à sa majesté. Et plût à Dieu, s'écria-t-il pour mieux dissimuler, que je n'eusse pas eu l'occasion d'aller lui annoncer une nouvelle si triste et si affligeante ! Hélas ! ajouta-t-il , je ne puis assez exprimer la perte irréparable que je fais aujourd'hui! — Cela est vrai , reprit Mesrour ; et je puis vous assurer que je prends beaucoup de part à votre affliction; mais enfin il faut vous consoler, et ne vous point abandonner ainsi à votre douleur. Je vous quitte malgré moi pour m'en retourner

rers le calife ; mais je vous demande en grâce , poursuivit-il, de ne pas faire enlever le corps que je ne sois revenu ; car je veux assister à son enterrement , et l'accompagner de mes prières. »

Mesrour étoit déjà sorti pour aller rendre compte de son message, quand Abou Hassan, qui le conduisoit jusqu'à la porte , lui marqua qu'il ne méritoit pas l'honneur qu'il vouloit lui faire. De crainte que Mesrour ne revînt sur ses pas pour lui dire quelque autre chose, il le conduisit de l'œil pendant quelque temps, et lorsqu'il le vit assez éloigné , il rentra chez lui ; et en débarrassant Nouzhatoul-Aouadat de tout ce qui l'enveloppoit : «Voilà déjà, lui disoit-il , une nouvelle scène de jouée ; mais je m'imagine bien que ce ne sera pas la dernière ; et certainement la princesse Zobéide ne s'en voudra pas tenir au rapport de Mesrour ; au contraire, elle s'en moquera : elle a de trop fortes raisons pour y ajouter foi. Ainsi nous devons nous attendre à quelque nouvel événement, » Pendant ce discours d' Aboù Hassan , Nouzhatoul - Aouadat eut le temps de reprendre ses habits ; ils allèrent tous deux se remettre sur le sofa contre la jalousie , pour tâ-r cher de découvrir ce qui se passoit.

Cependant Mesrour arriva chez Zobéide : il entra dans son cabinet en riant et en frappant

des mains , comme un homme qui avoit quelque chose d'agréable à annoncer.

Le calife étoit naturellement impatient : il vouloit être éclairci promptement de cette affaire ; d'ailleurs il étoit vivement piqué au jeu par le défi de la princesse ; c'est pourquoi , dès qu'il vit Mesrour : « Méchant esclave , s'écria-t-il , il n'est pas temps de rire. Tu ne dis mot! Parle hardiment : qui est mort du mari ou de la femme? »

« Commandeur des croyans, répondit aussitôt Mesrour en prenant un air sérieux , c'est Nouzhatoul-Aouadat qui est morte, et Abou Hassan en est toujours aussi affligé qu'il l'a paru tantôt devant votre majestés» .

Sans donner le temps à Mesrour de poursuivre, le calife l'interrompit : a Bonne nouvelle, s'écria-t-il avec un grand éclat de rire; il nj a qu'un moment que Zobéide , ta maîtresse , avoit à elle le palais des Peintures ; il est présentement à moi. Nous en avions fait la gageure contre mon jardin des Délices depuis que tu es parti ; ainsi tu ne pouvois me faire un plus grand plaisir ; j'aurai soin de t'en récompenser. Mais laissons cela : dis-moi de point en point ce que tu as vu.»

a Commandeur des croyans , poursuivit Mesrour, en arrivant ehez Abou Hassan, je suis entré dans sa chambre qui étoit ouverte ; je l'ai

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trouvé toujours très affligé , et pleurant la mort de Nouzhatoul-Aouadat sa femme. Il étoit assis près de la tète de la défunte, qui étoit ensevelie au milieu de la chambre, les pieds tournés du côté de la Mecque, et couverte de la pièce de brocart dont votre majesté a tantôt fait présent à Abou Hassan. Après lui avoir témoigné la part que je prenois à sa douleur, je me suis approché ; et en levant le drap mortuaire du côté de la tête , j'ai reconnu Nouzhatoul-Aouadat qui avoit déjà le visage enflé et tout changé. J'ai exhorté du mieux que j'ai pu Abou Hassan à se consoler, et en me retirant, je lui ai marqué que je voulois me trouver à l'enterrement de sa femme , et que je le priois d'attendre à faire enlever le corps que je fusse venu. Voilà tout ce que je puis dire à votre majesté sur l'ordre qu'elle m'a donné. »

Quand Mesrour eut achevé de faire son rapport : « Je ne t'en demandois pas davantage , lui dit le calife en riant de tout son cœur; et je suis très content de ton exactitude. » Et en s'adressant à la princesse Zobéide : « Hé bien , madame, lui dit le calife, avez-vous encore quelque chose à dire contre une vérité si constante ? Croyezvous toujours que Nouzhatoul-Aouadat soit vivante , et qu Abou Hassan soit mort ; et n'avouezvous pas que vous avez perdu la gageure ? »

Zobéide ne demeura nullement d'accord que

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Mesrour eût rapporté la vérité. « Comment ! seigneur, reprit-elle , vous imaginez-vous donc que je m'en rapporte à cet esclave? C'est un impertinent qui ne sait ce qu'il dit. Je ne suis ni aveugle ni insensée; j'ai vu de mes propres yeux Nouzhatoul-Aouadat dans sa plus grande affliction. Je lui ai parlé moi-même, et j'ai bien entendu ce qu'elle m'a dit de la mort de son mari. » a Madame , reprit Mesrour , je vous jure par votre vie, et par la vie du Commandeur des croyans , choses au monde qui me sont les plus chères , que Nouzhatoul-Aouadat est morte , et qu'Abou Hassan est vivant. — Tu mens, esclave vil et méprisable, lui répliqua Zobéide tout en colère; et je veux te confondre tout à l'heure.» Aussitôt elle appela ses femmes, en frappant des mains; elles entrèrent à l'instant en grand nombre : « Venez çà, leur dit la princesse ; dites-moi la vérité. Qui est la personne qui est venue me parler, peu de temps avant que le Commandeur des croyans arrivât ici?» Les femmes répondirent toutes que c'étoit la pauvre affligée Nouzhatoul - Aoiiadat. «Et vous, ajouta -t -elle, en s'adressant à sa trésorière , que vous ai-je commandé de lui donner en se retirant? — Madame; répondit la trésorière , j'ai donné à Nouzhatoul- Aouadat , par l'ordre de votre majesté , une bourse de cent pièces de monnoie d'or, et une

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pièce de brocart qu'elle a emportée avec elle, -r- Hé bien , malheureux , esclave indigne, dit alors Zobéide à Mesrour dans une grande indignation , que dis-tu à tout ce que tu viens d'entendre ? Qui penses-tu présentement que je doive croire, ou de toi ou de ma trésorière, et de mes autres femmes , et de moi-même ? »

Mesrour ne manquoit pas de raison s à opposer au discours de la princesse ; mais comme il craignoit de l'irriter encore davantage, il prit le parti de la retenue, et demeura dans le silence, bien convaincu pourtant, par toutes les preuves qu'il en avoit , que Nouzhatoul-Aouadat étoit morte , et non pas Abou Hassan.

Pendant cette contestation entre Zobéide et Mesrour , le calife , qui avoit vu les témoignages apportés de part et d'autre, dont chacun se faisoit fort , et toujours persuadé du contraire de ce que disoit la princesse , tant par ce qu'il avoit vu luimême en parlant à Abou Hassan, que par ce que Mesrour venoit de lui rapporter, rioit de tout son cœur de voir, que Zobéide étoit si fort en colère contre Mesrour. a Madame, pour le dire encore une fois, dit-il à Zobéide, je ne sais pas qui est celui qui a dit que les femmes ay oient quel- .quefois des absences d'esprit ; mais vous voulez .bien que je vous dise que vous faites voir qu'il ne pouvoit rien dire de plus véritable. Mesrour

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vient tout fraîchement de chez Âbou Hassan ; il vous dit qu'il a vu de ses propres yeux Ncmzhatoul- Aouadat morte au milieu de la chambre , et Abou Hassan vivant , assis auprès de la défunte ; et nonobstant son témoignage, qu'on ne peut pas raisonnablement récuser, vous ne voulez pas le croire ! C'est ce que je ne puis pas comprendre. »

Zobéide , sans vouloir entendre ce que le calife lui représentoit : «Commandeur des croyans, reprit-elle , pardonnez-moi si je vous tiens pour suspect : je vois bien que vous êtes d'intelligence avec Mesrour pour me chagriner et pour pousser ma patience à bout; et comme je m'aperçois que le rapport que Mesrour vous a fait est un rapport concerté avec vous , je vous prie de me laisser la liberté d'envoyer aussi quelque per^sonne de ma part chez Abou Hassan , pour savoir si je suis dans l'erreur. »

Le cali£e y consentit, et la princesse chargea sa nourrice de cette importante commission. C'éf oit une femme fort âgée , qui étoit toujoufô resiée près de Zobéide depuis son enfance, et qui étoit là présente parmi ses autres femmes, te Nourrice, lui dit -elle, écoute: va -t'en diez Abou Hassan , ou plutôt ch^z Nouzhatoul Aouadat, puisque Abou Hassan est mort. Ta vois queUe est ma dispute avec le Cc^nmandeur des croyans

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et artc Mesrour ; il n'est pas besoin de te rien dire davantage : éclaircis-moi de tout ; et si tu me rapportes une bonne nouvelle , il y aura un beau présent pour toi. Ya vite, et reviens inces* samment. D

La nourrice partit avec une grande joie du calife , qui étoit ravi de vcôr Zobéide dans ces embarras ; mais Mesrour, extrêmement mortifié de voir la princesse dans une si grande colère contre lui , cher choit les moyens de l'apaiser, et de £atre en sorte que le calife et Zobéide fussent également contens de lui. C'est pourquoi il fut ravi dès qu'il vit que Zobéide prenoit le parti d'envoyer sa nourrice chez Abou Hassan , parce qu'il étoit persuadé que le rapport qu'elle lui feroit ne manqueroit pas de se trouver conforme au sien, et qu'il serviroit à le justifier et à le re^ mettre dans ses bonnes grâces.

Abou Hassan , cependant , qui étoit toujours en setitinelle à la jalousie , aperçut la nourrice d'assez loin : il comprit d'abord que c'étoit un message de la part de Zobéide. Il appela sa femme ; et, sans hésiter un moment sur le parti qu'ils avoient à prendre : a Voilà, lui dit-il, la nourrice de la princesse qui vient pour s'informer de la vérité ; c'est à moi à faire encore le mort à mon tour. »

Tout étoit préparé. Nouzhatoul-Aouadat ense-

3o4 LES MILLE ET UNE NUITS, velit Abou Hassan promptement, jeta par<dessus lui la pièce de brocart que Zobéide lui avoit donnée, et lui mit son turban sur le visage. La nourrice, dans l'empressement où elle étoit de s'acquitter de sa commission , étoit venue d'un assez bon pas. En entrant dans la chambre, elle aperçut Nouzhatoul - Aouadat assise à la tête d'Abou Hassan , tout échevelée et tout en pleurs , qui se frappoit les joues et la poitrine, en jetant de grands cris.

Elle s'approcha de la fausse veuve : « Ma chère Nouzhatoul - Aouadat , lui dit^elle d'un air fort triste , je ne viens pa& ici troubler votre douleur, ni vous empêcher de répandre des larmes pour un mari qui vous aimoit si tendrement. — Ah, bonne mère! interrompit pitoyablement la fausse veuve , vous voyez quelle est ma disgrâce , et de quel malheur je me trouve accablée aujourd'hui par la perte de mon cher Abou Hassan, que Zobéide, ma chère maîtresse et la vôtre , et le^ Commandeur des croyans , m'avoient donné pour mari ! Abou Hassan ! mon cher époux ! s'é- .cria-t-elle encore, que vous ai-je fait pour m'avoir abandonnée si promptement? N'ai -je pas .toujours suivi vos volontés plutôt que les miennes? Hélas! que deviendra la pauvre Nouzhatoul- Aouadat?»

La nourrice étoit dans une surprise extrême

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de voir le contraire de ce que le chef des eunuqueà avoit rapporté au calife : « Ce visage noir de Mesrour, s'écria-t-elle avec exclamation en élevant les mains , mériteroit bien que Dieu le confondît d'avoir excité une si grande dissen- . sion entre ma bonne maîtresse et le Commandeur des croyans, par un mensonge aussi insigne que celui qu'il leur a fait ! Il faut , ma fille , dit -elle en s'adressant à Nouzhatoul- Aouadat, que je vous dise la méchanceté et l'imposture de ce vilain Mesrour, qui a soutenu à notre bonne maîtresse, avec une effronterie inconcevable , que vous étiez morte , et qu'Abou Hassan étoit vivant!»

« Hélas ! ma bonne Aère , s'écria alors Nouzhatoul-Aouadat, plût à Dieu qu'il eût dit vrai! Je ne serois pas dans l'affliction où vous me voyez, et je ne pleurerois pas un époux qui m'étoit si cher. » En achevant ces dernières paroles, elle fondit en larmes, et elle marqua une plus grande désolation par le redoublement de ses pleurs et de ses cris.

La nourrice attendrie par les larmes de Nouzhatoul-Aouadat, s'assit^ auprès d'elle, et en les accompagnant des siennes, elle s'approcha insensiblement de la tête d'Abou Hassan , souleva un peu son turban, et lui découvrit le visage pour tâcher de le reconnoître. «Ah, pauvre Abou

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