IV. a
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dans son silence; ce qui l'obligea d'aller sur-lechamp à l'appartement de la sultane, à qui il fît le récit de l'état où il avoit trouvé la princesse , et de la réception qu elle lui avoit faite. « Sire , lui dit la sultane, cela ne doit pas surprendre votre majesté : il n'y a pas de nouvelle mariée qui n'ait la même retenue le lendemain de ses noces. Ce ne sera pas la même chose dans deux ou trois jours : alors, elle recevra le sultan son père comme elle le doit Je vais la voir, ajoutât-elle, et je suis bien trompée, si elle me fait le même accueil. »
Quand la sultane fut habillée , elle se rendit à l'appartement de la princesse, qui n'étoit pas encore levée relie s'approcha de son lit, et elle lui donna le bonjour, en l'embrassant; mais sa surprise fut des plus grandes, non seulement de ce qu'elle ne lui répondoit rien , mais même de ce qu'en la regardant, elle s'aperçut qu'elle étoit dans un grand abattement, qui lui fit juger qu'il lui étoit arrivé quelque chose qu'elle ne pénétroit pas. « Ma fille, lui dit la sultane, d'où vient que vous répondez si mal aux caresses que je vous fais? Est-ce avec votre mère que vous devez faire toutes ces façons? Et doutezvous que je ne sois pas instruite de ce qui peut arriver dans une pareille circonstance que celle où vous êtes? Je veux bien croire que
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vous n'avez pas cette pensée; il faut donc qu'il vous soit arrivé quelque autre chose ; àvouez-lemoi franchement, et ne me laissez pas pliis longtemps dans une inquiétude qui m'accable. »
La princesse Badroulboudour rompit enfin le silence par un grand soupir : « Ah ! madame et très honorée mère, s'écria- 1 -.elle, pardonnezmoi si j'ai manqué au respect que je vous dois ! J'ai l'esprit si fortement occupé des choses extraordinaires qui me sont arrivées cette nuit, que je ne suis pas encore bien revenue de mon étonnement ni de' mes frayeurs , et que j'ai même de la peine à me reconnoître moi-même.» Alors elle lui raconta avec les couleurs lès plus vives, de quelle manière, un instant après quelle et son époux furent couchés, le lit avoit été enlevé et transporté en un moment dans une chambre malpropre et obscure, pu elle s'étoit vue seule et séparée de son époux , sans savoir ce qu'il étoit devenu, et où elle avoit vu un jeune homme, lequel, après lui avoir dit quelques paroles que la frayeur l'avoit eiiîpêchée d'entendre , s'étoit couché avec elle à la place de son époux, après avoir mis son sabre entre elle et lui , et que son époux lui avoit été rendu , et le lit rapporté en sa place en aussi peu de temps. « Tout cela ne venoit que d'être fait, ajouta-t-*elle, quand le sultan
4o4 LES MILLE ET UNE NUITS , mon père est entré dans ma chambre ; j'étois si accablée de tristesse, que je n'ai pas eu la force de lui répondre une seule parole : aussi je ne doute pas qu'il ne soit indigné de la manière dont j'ai reçu l'honneur qu'il m'a fait; mais j'espère qu'il me pardonnera quand il saura ma triste aventure, et l'état pitoyable où je me trouve encore en ce moment »
La sultane écouta fort tranquillement tout ce que la princesse voulut bien lui raconter; mais elle ne voulut point y ajouter foi. ce Ma fille, lui dit-elle , vous avez bien faif de ne point parler de cela au sultan votre père. Gardez-vous bien d'en rien dire à personne : on vous pren droit pour une folle, si on vous entendoit parler de la sorte. -— Madame, reprit la princesse, je puis vous assurer que je vous parle de bon sens; vous pourrez vous en informer à mon époux , il vous dira la même chose. — Je m'en informerai, repartit la sultane ; mais quand il m'en parleroit comme vous, je n'en serois pas plud persuadée que je le suis. Levez-vous cependant, et ôtez-vous cette imagination de l'esprit ; il feroit beau voir que vous troublassiez par une pareille vision les fêtes ordonnées pour vos noces, et qui doivent se continuer plusieurs jours dans ce palais et dans tout le royaume ! N'entendezvous pas déjà les fanfares et les concerts de
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trompettes , de timbales et de tambours ? Tout cela vous doit inspirer la joie et le plaisir , et vous faire oublier toutes les fantaisies dont vous venez de me parler. » En même temps la sultane appela les femmes de la princesse; et après quelle l'eut fait lever, et qu'elle l'eut vue se mettre à sa toilette, elle alla à l'appartement du sultan; elle lui dit que quelque fantaisie avoit passé véritablement par l'esprit de sa fille, mais que ce n'étoit rien. Elle fit appeler le fils du vizir, pour savoir de lui quelque chose de ce que la princesse lui avoit dit; mais le fils du vizir, qui s'estimoit infiniment honoré de l'allianoe du sultan , avoit pris le parti de dissimuler, ce Mon gendre , lui dit la sultane , ditesmoi, étes-vous dans le même entêtement que votre épouse ? — Madame , reprit le fils du vizir, oserois-je vous demander à quel sujet vous me faites cette demande ? — Cela suffit , repartit la sultane ; je n'en veux pas savoir davantage : vous êtes plus sage qu'elle. »
Les réjouissances continuèrent toute la journée dans le palais; et la sultane qui n'abandonna pas la princesse , n'oublia rien pour lui inspirer la joie, et pour lui faire prendre part aux divertissemens qu'on lui donnoit par différentes sortes de spectacles ; mais elle étoit tellement frappée des idées de ce qui lui étoit arrivé
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la nuit , qu'il étoit aisé de voir qu'elle en étoit tout occupée. Le fils du grand-vizir n'étoit pas moins accablé de la mauvaise nuit qu'il avoit passée; mais son ambition le fit dissimuler; et, à le voir, personne ne douta qu'il ne fut un époux très heureux.
Âladdin, qui étoit bien informé de ce qui se passoit au palais, ne douta pas que les nouveaux mariés ne dussent coucher encore ensemble, malgré la fâcheuse aventure qui leur étoit arrivée la nuit d'auparavant. Aladdin n'avoit point envie de les laisser en repos. Ainsi, dès que la nuit fut un peu avancée , il eut recours à la lampe. Aussitôt le génie parut, et fit à Âladdin le même compliment que les autres fois, en lui offrant son service, (c Le fils du grand-vizir et la princesse Badroulboudour, lui dit Aladdin , doivent coucher encore ensemble cette nuit; va, et du moment qu'ils seront couchés , apporte^moi le lit ici , comme hier. »
Le génie servit Aladdin avec autant de fidélité et d'exactitude que le jour précédent : le fils du grand -vizir passa la nuit aussi froidement et aussi désagréablement qu'il Tavoit déjà fait , et la princesse eut la même mortification d'avoir Aladdin pour compagnon de sa couche , le sabre posé entre elle et lui. Le génie , suivant les prdres d' Aladdin, revint le lende-
main, remit l'époux auprès de son épouse, enleva le lit avec les nouveaux mariés, et le reporta dans la chambre du palais où il l'avoit pris.
Le sultan , après la réception que la princesse Badroulboudour lui avoit faite le jour précédent, inquiet de savoir comment elle auroit passé la seconde nuit, et si elle lui feroit une réception pareille à celle qu elle lui avoit déjà faite , se rendit à sa chambre d'aussi bon matin , pour en être éclair ci. Le fils du grand- vizir, plus honteux et plus mortifié du mauvais succès de cette dernière nuit que de la première, à peine eut entendu venir le sultan, qu'il se leva avec précipitation , et se jeta dans la garde-robe.
Le sultan s'avança jusqu'au lit de la princesse , en lui donnant le bonjour ; et après lui avoir fait les mêmes caresses que le jour précédent : « Hé bien , ma tille, lui dit-il, êtes-vous ce matin d'aussi mauvaise humeur que vous l'étiez hier ? Me direz-vous comment vous avez passé la nuit? » La princesse garda le même silence, et le sultan s'aperçut qu'elle avoit l'esprit beaucoup moins tranquille, et quelle étoit plus abattue que la première fois. Il ne douta pas que quelque chose d'extraordinaire ne lui fût arrivé. Alors, irrité du mystère qu elle lui en faisoit : « Ma fille , lui dit-il tout en colère et le sabre à la main^ ou vous
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me direz ce que vous me cachez , ou je vais vous couper la tête tout à l'heure. »
La princesse, plus effrayée du ton et de la menace du sultan offensé, que de la vue du sabre nu , rompit enfin le silence : « Mon cher père et mon sultan , s'écria-t-elle les larmes aux yeux, je demande pardon à votre majesté, si je l'ai offensée. J'espère de sa bonté et de sa clémence qu'elle fera succéder la compassion à la colère, quand je lui aurai fait le récit fidèle du triste et pitoyable état où je me suis trouvée toute cette nuit et toute la nuit passée. »
Après ce préambule qui apaisa et qui attendrit un peu le sultan , elle lui raconta fidèlement tout ce qui lui étoit arrivé pendant ces deux fâcheuses nuits , mais d'une manière si touchante, qu'il en fut vivement pénétré de douleur, par l'amour et par la tendresse qu'il avoit pour elle. Elle finit par ces paroles : a Si votre majesté a le moindre doute sur le récit que je viens de lui faire, elle peut s'en informer de l'époux qu'elle m'a donné. Je suis persuadée qu'il rendra à la vérité le même témoignage que je lui rends. »
Le sultan entra tout de bon dans la peine extrême qu'une aventure aussi surprenante devoit avoir causée à la princesse : « Ma fille, lui dit-il , vous avez grand tort de ne vous être pas
expliquée à moi dès hier sur une affaire aussi étrange que celle que vous venez de m'apprendre, dans laquelle je ne prends pas moins d'intérêt que vous-même. Je ne vous ai pas mariée dans Tintention de vous rendre malheiu'euse, mais plutôt dans la vue de vous rendre heureuse et contente, et de vous faire jouir de tout le bonheur que vous méritez, et que vous pouviez espérer avec un époux qui m'avoit paru vous convenir. Effacez de votre esprit les idées fâcheuses de tout ce que vous venez de me raconter. Je vais mettre ordre à ce qu'il ne vous arrive pas davantage des nuits aussi désagréables et aussi peu supportables que celles que vous avez passées. »
Dès que le sultan fut rentré dans son appartement , il envoya appeler son grand-vizir : « Vizir, lui dit-il, avez-vous vu votre fils, et ne vous a-t-il rien dit? » Comme le grand-vizir lui eut répondu qu'il ne l'avoit pas vu , le sultan lui fit le récit de tout ce que la princesse Badroulboudour venoit de lui raconter. En achevant : « Je ne doute pas, ajoutait-il, que ma fille ne m'ait dit la vérité; je serai bien aise néanmoins d'en avoir la confirmation par le témoignage de votre fils : allez, et demandez-lui ce qui en est. »
Le grand-vizir ne différa pas d'aller joindre son fils ; il lui fit part de ce que le sultan venoit
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de lui communiquer, et il lui enjoignit de ne lui point déguiser la vérité , et de lui dire si tout cela étoit vrai, a Je ne vous la déguiserai pas, mon père, lui répondit le fils , tout ce que la princesse a dit au sultan est vrai ; mais elle n'a pu lui dire les mauvais traitemens qui m'ont été faits en mon particulier; les voici : Depuis mon mariage, j'ai passé deux nuits les plus cruelles qu'on puisse imaginer, et je n'ai pas d'expressions pour vous décrire au juste et avec toutes leurs circonstances les maux que j'ai soufferts. Je ne vous parle pas de la frayeur que j'ai eue de me sentir enlever quatre fois dans mon lit, sans voir qui enlevoit le lit et le transportoit d'un lieu à un autre , et sans pouvoir imaginer comment cela s'est pu faire. Vous jugerez vous-même de l'état fâcheux où je me suis trouvé , lorsque je vous dirai que j'ai passé deux nuits debout et nu en chemise dans une espèce de privé étroit, sans avoir la liberté de remuer de la place où j'étois posé, et sans pouvoir faire aucun mouvement, quoiqu'il ne parût devant moi aucun obstacle qui pût vraisemblablement m'en empêcher. Après cela, il n'est pas besoin de m'étendre plus au long pour vous faire le détail de mes souffrances. Je ne vous cacherai pas que cela ne m'a point empêché d'avoir pour la princesse mon épouse tous les sentimens d'amour , de respect et de reconnois-
sance qu elle mérite ; mais je vous avoue de bonne foi qu'avec tout l'honneiu* et tout l'éclat qui rejaillit sur moi d'avoir épousé la fille de mon souverain, j'aimerois mieux mourir que de vivre plus long-temps dans une si haute alliance , s'il faut essuyer des traitemens aussi désagréables que ceux que j'ai déjà soufferts. Je ne doute point que la princesse ne soit dans les mêmes sentimens que moi ; et elle conviendra aisément que notre séparation n'est pas moins nécessaire pour son repos que pour le mien. Ainsi , mon père, je vous supplie, par la même tendresse qui vous a porté à me procurer un si grand honneur, de faire agréer au sultan que notre mariage soit déclaré nul. »
Quelque grande que fût l'ambition du grandvizir de voir son fils gendre du sultan , la ferme résolution néanmoins où il le vit de se séparer de la princesse, fit qu'il ne jugea pas à propos de lui proposer d'avoir encore patience au moins quelques jours pour éprouver si cette traverse ne finiroit point. Il le laissa, et il revint rendre, réponse au sultan , à qui il avoua de bonne foi que la chose n'étoit que trop vraie, après ce qu'il venoit d'apprendre de son fils. Sans attendre même que le sultan lui parlât de rompre le mariage , à quoi il voyoit bien qu'il n'étoit que trop disposé , il le supplia de permettre que son fils
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se retirât du palais, et qu'il retournât auprès de lui, en prenant pour prétexte qu'il n'étoit pas juste que la princesse fût exposée un moment de plus à une persécution si terrible pour l'amour de son fils.
Le grand-vizir n'eut pas de peine à obtenir ce qu'il demandoit. Dès ce moment, le sultan qui avoit déjà résolu la chose, donna ses ordres pour faire cesser les réjouissances dans son palais et dans la ville , et même dans toute l'étendue de son royaume, où il fit expédier des ordres contraires aux premiers ; et en très peu de temps toutes les marques de joie et de réjouissances publiques cessèrent dans toute la ville et dans le royaume.
Ce changement subit et si peu attendu , donna occasion à bien des raisonnemens différens : on se demandoit les uns aux autres d'où pouvoit venir ce contre-temps ; et l'on n'en disoit autre chose , sinon qu'on avoit vu le grand-vizir sortir du palais, et se retirer chez lui accompagné de son fils , l'un et l'autre avec un air fort triste. Il n'y avoit qu'Aladdin qui en savoit le secret, et qui se réjouissoit en hii-méme de l'heureux succès que l'usage de la lampe lui procuroit. Ainsi, comme il eut appris avec certitude que son rival avoit abandonné le palais , et que le mariage entre la princesse et lui étoit rompu absolument^ il
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n*eut pas besoin de frotter la lampe davantage , et d'appeler le génie pour empêcher qu'il ne se consommât. Ce qu'il y a de particulier , c'est que ni le sultan , ni le grand-vizir, qui avoient oublié Aladdin et la demande qu'il avoit fait faire ^ n'eurent pas la moindre pensée qu'il pût avoir part à l'enchantement qui venoit de causer la dissolution du mariage de la princesse.
Aladdin cependant laissa écouler les trois mois que le sultan avoit marqués pour le mariage d'entre la princesse Badroulboudour et lui ; il en avoit compté tous les jours avec grand soin; et quand ils furent achevés , dès le lendemain il ne manqua pas d'envoyer sa mère au palais pour faire souvenir le sultan de sa parole.
La mère d' Aladdin alla au palais comme son fils lui avoit dit , et elle se présenta à l'entrée du divan , au même endroit qu'auparavant. Le sultan n'eut pas plus tôt jeté la vue sur elle, qu'il la reconnut, et se souvint en même temps de la demande qu'elle lui avoit faite , et du temps auquel il l'avoit remise. Le grand-vizir lui faisoit alors le rapport d'une affaire; «Vizir, lui dit le sultan en l'interrompant , j'aperçois la bonne femme qui nous fit un si beau présent il y a quelques mois ; faites-la venir; vous reprendrez votre rapport quand je l'aurai écoutée. » Le grand-vizir , en jetant les yeux du côté de l'entrée
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du divan, aperçut aussi la mère d'Âladdin. Aussitôt il appela le chef des huissiers, et en la lui montrant, il lui donna ordre de la faire avancer.
La mère d'Aladdin s'avança jusqu'au pied du trône, où elle se prosterna selon la coutume- Après qu'elle se fut relevée , le sultan lui demanda ce qu'elle souhaitoit. « Sire, lui réponditelle, je me présente encore devant le trône de votre majesté, pour lui représenter, au nom d'Aladdin mon fils, que les trois mois après lesquels elle l'a remis sur la demande que j'ai eu l'honneur de lui faire, sont expirés, et je la supplie de vouloir bien s'en souvenir, d
Le sultan , en prenant un délai de trois mois pour répondre à la demande de cette bonne femme la première fois qu'il l'avoit vue , avoit cru qu'il n'entendroit plus parler d'un mariage qu'il regardoit comme peu convenable à la princesse sa fille, à regarder seulement la bassesse et la pauvreté de la mère d'Aladdin, qui paroissoit devant lui dans un habillement fort comtnun. Là sommation cependant qu'elle venoit de lui faire de tenir sa parole , lui parut embarrassante : il ne jugea pas à propos de lui répondre sur-lechamp; il consulta son grand-vizir, et lui marqua la répugnance qu'il avoit à conclure Je mariage de la princesse avec un inconnu, dont il
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supposoit que la fortune devoit être beaucoup au-dessous de la plus médiocre.
Le grand-vizir n'hésita pas à s'expliquer au sultan sur ce qu'il en pensoit. « Sire, lui dit-il, il me semble qu'il y a un moyen immanquable pour éluder un mariage si disproportionné, sans quAladdin, quand même il seroit connu de votre majesté, puisse s'en plaindre : c'est de mettre la princesse à un si haut prix, que ses richesses , quelles qu'elles puissent être, ne puissent y fournir. Ce sera le moyen de le faire désister d'une poursuite si hardie , pour ne pas dire si téméraire, à laquelle sans doute il n'a pas bien pensé avant de s'y engager. »
Le sultan approuva le conseil du grand-vizir. Il se tourna du côté de la mère d'Aladdin ; et après quelques momens de réflexion : a Ma bonne femme , lui dit-il, les sultans doivent tenir leur parole; je suis prêt à tenir la mienne, et à rendre votre fils heureux par le mariage de la princesse ma fille ; mais comme je ne puis la marier que je ne sache l'avantage qu'elle y trouvera, vous direz à votre fils que j'accomplirai ma parole dès qu'il m'aura envoyé quarante grands bassins d'or massif, pleins à comble des mêmes choses que vous m'avez déjà présentées de sa part, portés par un pareil nombre d'esclaves noirs, qui seront conduits par quarante autres
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esclaves blancs , jeunes , bien faits et de belle taille, et tous habillés très magnifiquement: voilà les conditions auxquelles je suis prêt à lui donner la princesse ma fille. Allez, bonne femme, j'attendrai que vous m'apportiez sa réponse. »
La mère d' Aladdin se prosterna encore devant le trône du sultan , et elle se retira. Dans le chemin , elle rioit en elle-même de la folle imagination de son fils. «Vraiment, disoit-elle, où trouvera-t-il tant de bassins d'or et une si grande quantité de ces verres colorés pour les remplir? Retournera-t-il dans le souterrain dont l'entrée est bouchée, poiu* en cueillir aux arbres? Et tous ces esclaves tournés comme le sultan les de-^ mande, où les prendra-t-il? Le voilà bien éloigné de sa prétention ; et je crois qu'il ne sera guère content de mon ambassade. » Quand elle fut rentrée chez elle, l'esprit rempli de toutes ces pensées , qui lui faisoient croire qu Aladdin n'avoit plus rien à espérer : « Mon fils , lui ditelle , je vous conseille de ne plus penser au mariage de la princesse Badroulboudour. Le sultan , à la vérité , m'a reçue avec beaucoup de bonté, et je crois qu'il étoit bien intentionné pour vous; mais le grand-vizir, si je ne me trompe, lui a fait changer de sentiment, et vous pouvez le présumer comme moi sur ce que vous allez entendre. Après avoir représenté à sa majesté que
les trois mois étoient expirés , et que je le priois de votre part de se souvenir de sa promesse, je remarquai qu'il ne me fit la réponse que je vais vous dire 9 qu'après avoir parlé bas quelque temps avec le grand-vizir. » La mère d'Aladdin fit un récit très exact à son fils de tout ce que le sultan lui avoit dit , et des conditions aux« quelles il consentiroit au mariage de la princesse sa fille avec lui. En finissant : «c Mon fils, lui dit-elle , il attend votre réponse ; mais entre nous , continua-t-*elle en souriant , je crois qu'il attendra long-temps. »
(c Pas si long-temps que vous croiriea^ bien , ma mère , reprit Aladdin ; et le sultan se trompe lui-même s'il a cru, par ses demandes exorbitantes, me mettre hors d'état de songer à la princesse Badroulboudour. Je m'attendois à d'autres difficultés insurmontables, ou qu'il mettroit mon incomparable princesse à un prix beaucoup plus haut; mais à présent je suis content, et ce qu'il me demande est peu de chose en comparaison de ce que je serois en état de lui donner pour en obtenir la possession* Pendant que je vais songer à le satisfaire , allez nous chercher de quoi dîner , et laissez-moi faire. 9
Dès que la mère d' Aladdin fut sortie pour aller à la provision, Aladdin prit la lampe, et il la frotta : dans l'instant le génie se présenta devant