‹ Les Mille et une nuits, contes arabes (volume 2)Chapitre 17 sur 17 · IV. 3o · texte numérisé non relu

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princesse, veux-tu me dire pourquoi tu ris ? — Princesse , répondit la fenune esclave en riant toujours, qui pourroit s'empêcher de rire en voyant un fou avec un panier au bras, plein de belles lampes toutes neuves , qui ne demande pas à les vendre, mais à les changer contre des vieilles? Ce sont les enfans, dont il est si fort environné qu^à peine peut*il avancer , qui font tout le bruit qu'on entend, en se moquant de hiL »

Sur ce récit , une autre femme esclave , en prenant la parole : « A propos de vieilles lampes, dit-elle, je ne sais si la princesse a pris garde qu'en voilà une sur la corniche ; celui à qui elle appartient ne sera pas fâché d'en trouver une neuve au lieu de cette vieille. Si la princesse le veut bien , elle peut avoir le plaisir d'éprouver si ce fou est véritablement assez fou pour donner une lampe neuve en échange d'une vieille ^ sans en rien demander de retour. »

La lampe dont la fenune esclave parloit étoil la lampe merveilleuse dont Aladdin s'éloit s^ri pour s'élever au point de grandeur où il étoit arrivé ; il l'avoit mise lui-même sur la corniche avant d'aller à la chasse, dans la crainte de la perdre , et il avoit pris la même précaution toutes les autres fois qu'il y étoit aUé. Mais ni ks femmes esclaves , ni les eunuques , ni la princesse même , n'y avaient pas fait attention une seule

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ibis jusqu^alors pendsint son absence ; hors dii temps de la chasse, il la portoit toujours sur lui. On dira que la précaution d'Aladdin étoit bonne >, mais au moins qu'il auroit dû enfermer la lampe. Cela est vrai ; mais on a fait de sem<» blables fautes de tout temps ; on en fait encore aujourd'hui, et l'on ne cessera d'en faire.

La princesse Badtoulboudour^ qui ignoroit que la lampe fût aussi précieuse qu'elle l'étoit j et qu Aladdin> sans parler d'elle-même , eût un intérêt aussi grand qu'il l'avoit qu'on n'y touchât pas et quelle fût conservée, entra dans la plaisanterie > et elle commanda à un eunuque de \^^ prendre et d'en aller faire l'échange» L'eunu-^ que obéit. Il descendit du salon ; et il ne fut pa$ plus tôt sorti de la porte du palais, qu'il aperçut le magicien africain ; il l'appela ; et quand il fut venu à lui i, et en lui montrant la vieille lampe i «Donne -moi, dit -il, une lampe neuve pou^ celle-ci. »

t^ magicien africain ne douta pas que ce ne fût la lampe qu'il cherchoit ; il ne pouvoit pas y en avoir d'autres dans le palais d'Aladdin, où toute la vaisselle n'étoit que d'or ou d'argent ; il la prit promptement de la main de l'eunuque j et après l'avoir fourrée bien avant dans son sein , il lui présenta son panier, et lui dit de choisir celle qui lui plairoit. L'eunuque choisit ; et après

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avoir laissé le magicien , il porta la lampe neuve à la princesse Badroulboudour; mais Féchange ne fiit paâ plus tôt fait, qUe les enfans firent retentir là place de plus grands éclats qu'ils ii'avoietit en dore fait, en se moquant, selon eux, de la bêtise du rtiagicieti.

Le magicien africaiïi les laissa criailler tant qu'ils voulurent ; mais sans s^arrêter plus longtemps aux environs du palais d'Alâddin, il s'en éloigna insensiblement et sans bruit, c'^estrà-dire gans crier , et sans parler davantage de changer des lampes neuves pour des vieilles* Il ri^en vouloit pas d'autres (Jùe celle qu'il emportoit ; et son silence enfin fit que les enfaiis s'écartèrent, et qu'ils le laissèrent aller.

Dès qu'il fut hors de la place qui étoit entre les deux palais, il s^échappa par les rues les moins fréquentées ; et comme il n'âvoît plus besoin des autres lampes ni du panier, il posa le panier et les lampes au milieu d'une rue où il vit qu'il n'y avoit personne. Alors, dès qu'il eut enfilé une autre rue , il pressa le pas jusqu'à ce qu'il arrivât à une des portes de la ville. En continuant son chemin par le faubourg, qui étoit fort long , il fit quelques provisions avant qu'il en sortît. Quand il fut dans la campagne , il se détourna du chemin dans un lieu à l'écart, hors de la vue du monde , où il resta jusqu'au mo-

ment qu'il jugea à propos , pour achever d'exécuter le dessein qui l'avoit amené. Il ne regretta pas le barbe qu'il laissoit dans le khan où il avoit pris logement ; il se crut bien dédommagé par le trésor qu'il venoit d'acquérir.

Le magicien africain passa le reste de la journée dans ce lieu , jusqu'à une heure de nuit , que les ténèbres furent les plus obscures. Alors il tira la lampe de son sein, et il la frotta. A cet appel j le génie lui apparut

« Que veux-tu? lui demanda le génie ; me voilà a prêt à t'obéir comme ton esclave , et de tous a ceux qui ont la lampe à la main , moi et ses a autres esclaves. »

m Je te commande , reprit le magicien africain , qu'à l'heure même tu enlèves le palais que toi ou les autres esclaves de la lampe ont bâti dans cette ville , tel qu'il est , avec tout ce qu'il y a de vivant, et que tu le transportes avec moi en même temps dans un tel endroit de l'Afrique. » Sans lui répondre , le génie, avec l'aide d'autres génies , esclaves de la lampe comme lui , le transportèrent en très peu de temps, lui et son palais en son entier , au propre lieu de l'Afrique qui lui avoit été marqué. Nous laisserons le magicien africain et le palais avec la princesse Badroulboudour en Afrique , pour parler de la surprise du sultan.

Dès que le sultan fut levé , il ne manqua pas^ selon sa coutume , de se rendre au cabinet ouvert , pour avoit* le plaisir de contempler et d'ad^ mirer le palais d^Aladdin. Il jeta la vue du côté où il avoit coutume de Voir ce palais, et il ne vit qu'une place vide, telle qu'elle étoit avant qu'on Vy eut bâti. Il crut qu'il se trompoit , et il se frotta les yeux ; mais il ne vit rien de plus que la première fois , quoique le temps fût serein, le ciel net, et que l'aurore qui avoit cotamencé de paroître rendît tous les objets fort distincts. Il regarda par les deux ouvertures à droite et à gauche , et il ne vit que ce qu'il avoit coutume de voir par ces deux endroits. Son étonne^ tnent fut si grand, qu'il demeura long-temps dans la même place , les yeux toiu*nés du côté où le palais avoit été , et où il ne le voyoit plus , en cherchant ce qu'il ne pouvoit comprendre, savoir : comment il se pouVoit faire qu'un palais aussi grand et aussi apparent que celui d'Aladdin , qu'il avoit vu presque chaque jour depuis qu'il avoit été bâti avec sa permission, et tout récemment le jour précédent^ se fut évanoui de manière qu'il n'en paroissoit pas le moindté ves^ tige. «Je ne me trompe pas, disoit-il en luimême : il étoit dans la place que voilà ; s'il s*ëtoit écroulé, les matériaux paroîlroient en monceaux ; et si la terre l'avoit englouti , on en ver-

roit quelque marque, de quelque manière que^ cela fût arrivé. » Et quoique convaincu que le palais n'y étoit plus , il ne laissa pas néanmoins d'attendre encore quelque temps, pour voir si en effet il ne se trompoit pas. Il se retira enfin ; et après avoir regardé encore derrière lui avant de s'éloigner , il revint à son appartement ; il commanda quW lui fit venir le grand-vizir en toute diligence ; et cependant il s'assit, l'esprit agité de pensées si différentes, qu'il ne savoit quel parti prendre.

Le grand-vizir ne fit pas attendre le sultan : il vint mféme avec une si grande précipitation , que ni lui ni ses geos ne firent pas réflexion , en passant, que le palais d' Aladdin n'élxnt plus à sa place ; les portiers mêmes , en ouvrant la porte du palais , ne s'en étoient pas aperçus.

En abordant le sultan : « Sire, lui dit le grandvizir , Tempressement avec lequel votre majesté m'a (sàt appeler m'a fait juger que quelque vhose de bien extraordinaire étoit arrivé, puis* qu'elle n'ignore pas qu'il est aujourdliui jour de conseil, et que je ne devois pas manquer de me rendre à mon devoir dans peu de momens. — Ce qui est arrivé est véritablement extraordinaire, oomane tu le dis, et tu vas en convenir. Dis-moi où est le palais d'Aladdin. — Le palais d' Aladdin, sire! répondit le grand «^ vizir avec

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^tonneipent; je viens de passer devant, il m'a semblé qu'il étoit à sa place : des batimens aussi j^olides que celui-là ne changent pas de place si facilement — Va voir au cabinet, répondit le sultan , et tu viendras me dire si tu l'auras vu. »

Le grand-^vi^ir, alla au cabinet ouvert , et il lui arriva la même chose qu'au sultan. Quand il se fut bien assuré que le palais d'Aladdin n'étoit plus où il avoit été, et qu'il n'en paroissoit pas le moindre vestige , il revint se présenter au sultan, ce Hé bien , as-tu vu le palais d'Aladdin ? lui de-« manda le sultan. — Sire , répondit le graad-vizir, yotre majesté peut se souvenir que j'ai eu l'hon-» Tieur de lui dire que ce palais, qui faisoit le sujet de son admiration avec ses richesses immenses , n'étoit qu'un ouvrage de magie et d'un magicien ; mais votre majesté n'a pas vquIu y faire atten-r tion. »

Le sultan , qui ne pouvoit disconvenir de ce que le grand-vizir lui représentoit , entra dans une colère d'autant plus grande , qu'il ne pou-r voit désavouer son incrédulité, «c Où est , dit^il , cet imposteur , ce scélérat , que je lui fasse couper la tête ? — Sire , reprit le grand-vizir, il y a .quelques jours qu'iVest venu prendre cougé de votre majesté ; il faut lui enyoyer demander où . est son palais; il ne doit pas l'ignorer. -^Ce seroit le traiter avec trop d'indulgence , repartit le sul-

tan; va donner ordre à trente de mes cavaliers de me l'amener chargé de chaînes. » Le grand* vizir alla donner l'ordre du sultan aux cavaliers, et il instruisit leur officier de quelle manière ils dévoient s'y prendre , afin qu'il ne leur échappât point. Us partirent, et ils rencontrèrent Aladdin à cinq ou six lieues de la ville , qui revenoit en chassant. L'officier lui dit en l'abordant , que le sultan , impatient de le revoir , les a voit envoyés pour le lui témoigner, et revenir avec lui en l'accompagnant.

Aladdin n'eut pas le moindre soupçon du véritable sujet qui àvoit amené ce détachement de la garde du sultan ; il continua de revenir en chassant ; mais quand il fut à une demi-lieue de la ville, ce détachement l'environna, et l'officier, en prenant la parole, lui dit : a Prince Aladdin, c'est avec grand regret que nous vous déclarons Tordre que nous avons du sultan de vous arrêter, et de vous mener à lui en criminel d'état 7 nous vous supplions de ne pas trouver mauvais que nous nous acquittions de notre devoir, et de nous le pardonner. »

Cette déclaration fut un sujet de grande surprise à Aladdin, qui se sentoit innocent; il demanda à l'officier s'il sàvoit de quel crime il étoit accusé. A quoi il répondit que ni lui ni ses gens n'en savoient rien.

Comme Aladdin vit que ses gens étoient de beaucoup iuféiieurs au détachement ^ et même qu'ils s'éloignoient , il mit pied à terre. «(Me voilà, dit-il ; exécutez l'ordre que vous avez. le puis dire néanmoins que je ne me sens coupable d'aucun crime , ni envers la personne du sultan , ni envers Tétat. ]» On lui passa aussitôt au cou une chaîne fort grosse et fort longue, dont on le lia aussi par te milieu du corps , de manière qu'il n'avoit pas les bras libres» Quand rofficier se fot mis à la tête de sa troupe, un cavalier prit le bout de la chaîne ; et en marchant après l'officier il mena Aladdin, qui fot obligé de le suivre à pied ; et dans cet état il fot conduit vers la ville.

Quand les cavaliers forent entrés dans le faubowg, les premiers qui virent qu'on menoit Aladdin en criminel d'état ne doutèrent pas que ce ne fût pour lui couper la tête. €omme il émit aimé généralement, les uns prirent le sabre et d'autres armes , et ceux qui n'en avtûent pas s'ar* mèrent de pierres, et ils suivirent les cavaliers. Quelques uns qui étoient à la queue firent v<dteface , en faisant mine de vouloir les dissiper ; mais bientôt ils grossirent en si grand nombre, que les cavaliars prirent le parti de dissimuler, trop heureux s'ils pouvoient arriver jusqu'au palais du sultan sans qu'on leur enlevât Aladdin.

Poiri' y réassit* , selon que les rues étoient plus ou moins larges , ils eurent grand soin d'occuper toute lu largeur du terrain , tantôt en s'étendant, tantôt en se resserrant ; de la sorte ils arrivèrent à la place du palais , où ils se mirent tous sur une ligne, en faisant face à la populace armée, jusqu'à ce que leur officier et le cavalier qui menoit Aladdin fussent entrés dans ie palais , et que les portiers eussent fermé la porte pour empêcher qu'elle n'entrât.

Aladdin fut conduit devant le sultan , qui Tattendoit sur le balcon, accompagné du grandvizir ; et sitôt qu'il le vit , il commanda au bourreau , qui avoit eu ordre de se trouver là, de lui couper la tête, sans vouloir l'entendre, ni tirer de lui aucun éclaircissement

Quand le bourreau se fut saisi d' Aladdin , il lui ôta la chaîne qu'il avoit au cou et autour du corps ; et après avoir étendu sur la terre un cuir teint du sang d'une infinité de criminels qu'il avoit exécutés , il l'y fit mettre à genoux , et lut banda les yeux. Alors il tira son sabre; il prit sa mesure pour donner le coup , en s'essayant et en faisant flamboyer le sabre en Tair par trois fois , et il attendit que le sultan lui donnât le signal pour trancher la tête d'Aladdin.

En ce moment , le grand-vizir aperçut que la populace qui avoit forcé les cavaliers , et qui avoit

rempli la place^ venoit d'escalader les murs du palais en plusieurs endroits, et commençoit à les démolir pour faire brèche. Avant que le sultan donnât le signal , il lui dit : a Sire ,^ je supplie votre majesté de penser mûrement à ce qu'elle va faire. Elle va courir risque de voir son palais forcé ; et si ce malheur arrivoit, l'événement pourroit en être funeste. — Mon palais forcé! reprit le sultan. Qui peut avoir cette audace ? — Sire, repartit le grand-vizir, que votre majesté jette les yeux sur les murs de son palais et sur la place ^ elle connoîtra la vérité de ce que je lui dis. »

L'épouvante du sultan fut si grande quand il eut vu une émeute si vive et si animée, que dans le moment même il commanda au bourreau de remettre son sabre dans le fourreau , d'ôter le bandeau des yeux d'Aladdin, et de le laisser libre. Il donna ordre aussi aux chiaoux de crier que le sultan lui faisoit grâce , et que chacim eût à se retirer.

Alors tous ceux qui étoient déjà montés au haut des murs du palais , témoins de ce qui venoit de se passer, abandonnèrent leur dessein. Ils descendirent en peu d'instans, et , pleins de joie d'avoir sauvé la vie à un homme qu'ils aimoient véritablement, ils publièrent cette nouvelle à tous ceux qui étoient autour d'eux; elle passa

bientôt à toute la populace qui étoit dans la place du palais; et les cris des chiaoux, qui annonçoient la même chose du haut des terrasses où ils étoient montés , achevèrent de la rendre publique. La justice que le sultan venoit de tendre à Aladdin en lui faisant grâce, désarma la popu-^ lace, fit cesser le tumulte^ et insensiblement chacun se retira chez soie

Quand Aladdin se vit libre, il leva la tête du côté du balcon ; et comme il eut aperçu le sultan : « Sire , dit-il en élevant sa voix d'une manière touchante, je supplie votre majesté d'ajouter une nouvelle grâce à celle qu'elle vient de me faire ^ c'est de vouloir bien me faire connoître quel est mon crime. — Quel est ton crime, perfide! répondit le sultan , né le sais-tu pas ? Monte jusqu'ici, continua-t-il, je te le ferai connoître. »

Aladdin monta, et quand il se fut présenté: « Suis-moi » lui dit le sultan , en marchant devant lui sans le regarder. Il le mena jusqu'au cabinet ouvert , et quand il fut arrivé à la porte : « Entre, lui dit le sultan ; tu dois savoir où étoit ton palais(; regarde de tous côtés, et dis^moi ce qu'il est devenu. »

Aladdin regarde^ él ne voit rien ; il s*aperç6if bien de tout le terr^an que son palais occUpoit; iriais comme il ne pouvoit deviner comment il avoit pu disparoître, cet événement extraordi-

naire et surprenant le mit dans une confusion et dans un étonnement qui l'empêchèrent de pouvoir répondre un seul mot au sultan*

Le sultan impatient : « Dis>moi donc ^ répéta*t-il à Aladdin , où est ton palais , et où est ma fille. » Alors Aladdin rompit le silence, « Sire, dit-il, je vois bien, et je l'avoue, que le palais que j'^ fait bâtir n'est plus à la place où il éloit ; je vom cpi'il a disparu , et je ne puis dire à votre majesté où il peut être ; mais je pui^ l'asswer que je n'ai aucune p^rt à cet événement »

« Je ne me mets pas en peine de c^ que ton palais est devenu, reprit le sultan^ j'estime ma fille un million de fois davantage. Je vmf. que tu me la retrouves, autrement je te fer^i eouper la tête , et nulle considâpation ûe xa'^n f mpê^ chera. »

« Sire, repartit Aladdin , je supplie votre ma' jesté de m'accorder quarante jours pow &îre mes diligences ; et si dans cet intervalle je n'y réui^is pas, je lui donne ma parole qi«e j'appor-» terai ma tête au pied de son trône , afin qu'elle en dispose à $a volonté. •*- Je t'accorde les qua-^ rante jours que tu me demandes , lui dit le sut" tan ; mais ne crois pas s^buser de la g^^e qii/9 je te fais, en pensant échapper k mon ressenti^ ment : en quelque endroit de la t^re qpue tu puisses être 9 je saurai bi^n te j^ettimyev. »

Aladdin s'éloigna de la présence du sultan dans une grande humiliation et dans un état à faire pitié ; il passa au travers des cours du palais la tête baissée , sans oser lever les yeux , dans la confusion où il étoit ; et les principaux officiers de la cour, dont il n^avoit pas désobligé un seul, quoique amis , au lieu de s approcher de lui pour le consoler ou pour lui offrir une retraite che2 eux, lui tournèrent le dos, autant pour ne le pas voir, qu afin qu'il ne pût pas les reconnoitre* Mais quand ils se fussent approchés de lui pour lui dire quelque chose de consolant, ou pour lui faire offre de service , ils n'eussent plus reconnu Aladdin; il ne se reconnoissoit pas lui-même, et il n'avoit plus la liberté de son esprit. Il le fit bien connoître quand il fut hors du palais : car sans penser à ce qu'il faisoit, il demandoit de porte en porte, et à tous ceux qu'il rencontrait, si l'on n'avoit pas vu son palais, ou si on ne pouvoit pas lui en donner des nouvelles.

Ces demandes firent croire à tout le monde^ qu Aladdin avoit perdu l'esprit. Quelques uns n'en firent que rire; mais les gens les plus raisonnables, et particulièrement ceux qui avoient eu quelque Haison d'amitié et de commerce avec lui, en furent véritablement touchés de compassion. Il demeura trois jours dans la ville , en allant tantôt d'un coté , tantôt d'un autre, et en

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ne mangeant que ce quon lui présentait' par charité^ et sans prendre aucune résolution.

Enfin, comme il ne pouvoit plus, dans Tétat malheureux où il se voyoit , rester, dans une ville où il avoit fait une si belle figure, il en sortit^ et il prit le chemin de la campagne. Il se détourna des grandes, routes; et après avoir traversé plu-> sieurs campagnes dans une incertitude afireuse^ il arriva enfin, à l'entrée de la nuit, au bord d'une rivière. Là , il lui prit ime pensée dé désespoir : « Où irai-je. chercher mon palais ? dit-il en lui-même. En quelle province, en quelpays,en quelle partie du monde le trouverai-^je , aussi-bien que ma chère princesse que le sultan me demande? Jamais je n'y réussirai ; il vaut donc mieux que je me délivre de tant de fatigues qui n'abouti-' roient à rien , et de tous les chagrins cuisans qui me rongent. » Il alloit se jeter dans la rivière , selon la résolution qu'il venoit de prendre ; mais il crut,, en bon musulman fidèle à. sa religion, qu'il ne devoit pas le faire, sans avoir auparavant fait sa prière. En voulant s'y préparer, il s'appro* cha du bord de l'eau poiu* se laver les mains et le visage, suivant la coutume du pays; mais comme cet endroit étoit un peu en pente, et mouillé par l'eau qui y battoit, il glissaj et il serpit tombé dans la rivière , s'il ne se fut retenu à un petit roc élevé hors de terre environ de deuxpieds^

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Heureusement pour lui- il portoit encore l'anneau que le magicien africain lui ayoit mis aii doigt avant qu'il descendit dans le souterrain pour aller enlever la précieuse lampe qui venoit de lui être enlevée. Il frotta cet anneau assez fortement contre le roc en se retenant; dans l'instant le même génie qui lui étoit apparu dans ce souterrain où lé magicien africain l'avoit en^ fermé, lui apparut encore :

a Que veux-tu? lui dit le génie. Mè voici prêta ce t'obéir comme, ton esclave et de tous ceux qui 6 ont l'anneau au doigt ^ moi et les, autres esclaves « de l'anndau; »

Aladdin , agréablement surpris par une apparition si peu attendue dans le désespoir où il étoit, répondit : « Génie ^ sauve-moi la vie une seconde fois j en m'enseignant où est le palais que j'ai fait bâtir ^ ou en faisant qu'il soit rap-* porté incessamment où il étoit. -^^ Ce que tu me demandes, reprit le génie ^ n'est pas de mon ressort : je ne suis esclave que de l'anneau^ adressetoi à l'esclave de la lampe. — Si cela est, repartit Âladdin^ je te commande donc par la puissance de Vanneau^ de me transporter jusqu'au lieu où est mon palais , en quelque endroit de la terre qu'il soit^ et dé me poser sous les fenêtres de la prin*» cesse Badroulboudour. » A peine eut-il achevé de parler, que le génie le transporta en Afrique^

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au miliea d'une prairie où étoit le pakds^ peu éloigné d'une grande rille , le posa précisément au-dessous des fenêtres de l'appartement de la princesse ^ où il le laissa^ Tout cela se fit en un instant

Nonobstant l'obscurité de la nuit 5 Aladdin reconnut fort bien son palais et l'appartement de la princesse Badroulboudour; mats comme la nuit étoit avancée ^ et que tout étoit tranquille dans le palais, il se retira un peu à l'éeart^ et il s'assit an pied d'un arbre. Là, rempli d'espé^ rance , en faisant réflexion à son boaheor , dont il étoit redevable à un pur hasard^ il se trouva dans une situation beaucoup plus paisible que depuis qu'il avoit été arrêté ,^ amené devant le sultan , et délivré du danger présent de perdre la vie. Il s'entretint ^elque temps dans ces pen-; sées agréables ; mais enfin , comme il j avoit cinq ou six jours qu'il ne dorm€MC ponit, il ne put s'empêcher de se laisser aller au sommeil cpiil'ac-* eabloit, et il s'endormit au pied de l'sffbre où ii étoit.

Le lendeuMÂn, dès que If aurore commeniça à paroître, Àlâddin fut éveillé agréablement, non seulement par le ramage des oiseaux qui a$voient passé la nuit sur l'arbre sous lequdi ii étxùt cou^ ché, mais même sur les arbres touDEus da jasdin de son palais II jeta d'abord les yeux sur cet

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adxiiirable édifice , et alors il se sentit tine joiei inexprimable d'être sur le point de s'en revoii* bientôt lé maître, et eti tnéme temps de posséder encore une fois sa chère princesse Badroulboudour. Il se leva, et se rapprocha de l'appartement de la princesse^ Il se promena quelque temps Sous ses fenéb^es 9 en attendant qu'il fût jour chez elle et qu'on pût l'apercevoiri Dans cette attente j il cherchoit en lui-même d^où pouvoit être venue la cause de son malheur ; et après avoir bien rêvé , il ne douta plus que toute son infortune ne vînt d'avoir quitté sa lampe de vue^ Il s'accusa lui-même de négligence et du peu de soin qu'il avoit eu de ne s'en pas dessaisir un seul moment. Ce qui l'embarrassoit davantage , c'est qu'il ne pouvoit s'imaginer qui étoit le jaloux de son bonfaettr« Il l'eût compris d'abord, s'il eût su que lui et son palais se trou voient alors en Afrique ; mais le génie ^ esclave de l'anneau ^ ne lui en avoit rieii dit J il ne s'en étoit point informé iioi-méme. Le seul nom de l'Afrique lui eût rappelé dans sa mémoire le magicien africain^ son ennemi déclarée

La princesse Badroulboudour se levoit plus inatin qu'elle n^avoit coutume depuis son enlèvement et son transport en Aftîque par l'artifice du magicien africain , dont Jusqu'alors elle avoit été contrainte de supporter la vue une fois

chaque jour , parce qu'il étoit maître du palais ; mais elle l'avoit ttaité si durement chaque fois , qu'il n'avoit encore osé prendre la hardiesse de s'y loger. Quand elle fut habillée^ une de ses femmes , en regardant au travers d'une jalousie^ aperçoit Âladdin. Elle court aussitôt en avertir sa maîtresse^ La princesse, qui ne pouvoit croire cette nouvelle, vient vite se présenter à la fenêtre, et aperçoit Aladdin« Elle ouvre la jalousie^ Au bruit que la princesse faut en l'ouvrant, Âladdin lève la tête ; il la reconnoit, et il la sahie d'un air qui exprimoit l'excès de sa joie. « Pour ne pas perdre de temps , lui dit la princesse , on est allé vous ouvrir la porte secrète) entrez et montez* d Et elle ferma la jalousie.

La porte secrète étoit au-dessous de l'appartement de la princesse ; elle se trouva ouverte^ et Aladdin monta à l'appartement de la princesse. Il n'est pas possible d'exprimer la joie que ressentirent ces deux époux de se revoir après s'être crus séparés pour jamais. Ils s'embrassèrent plusieurs fois, et se donnèrent toutes les marques d'amour et de tendresse qu'on peut s'imaginer, après une séparation aussi triste et aussi peu attendue que la leur. Après ces eniH brassemens, mêlés de larmes de joie, ils s'assi-' rent ; et Aladdin en prenant la parole : <c Princesse, dit-il, avant de vous entretenir de toiile

autre chose, je vous supplie au nom de Dieu, autant pour votre propre intérêt et pour celui du sultan votre respectable père, que pour le mien en particulier , de me dire ce qu'est devenue une vieille lampe que j'avois mise sur la corniche du salon à vingt-quatre croisées , avant d'aller à la chasse. »

oc Ah, cher époux! répondit la princesse, je m'étois bien doutée que notre malheur réciproque venoit de cette lampe ; et ce qui me dér sole, c'est que j'en suis la cause moi-même! — Princesse, reprit Aladdin, ne vous en attribuez pas la cause , elle est toute sur moi , et je devois avoir été plus soigneux de la conserver; ne songeons qu'à réparer cette perte ; et pour cela faites-moi la grâce de me raconter comment la chose s'est passée, et en quelles mains elle est tombée. »

Alors la princesse Badroulboudour raconta à Aladdin ce qui s'étoit passé dans l'échange de la lampe vieille pour la neuve , qu elle fit apporter afin qu'il la vit ; et comme la nuit suivante , après s'être aperçue du transport du palais, elle s'étoit trouvée le matin dans le pays inconnu où elle lui parloit, et qui étoit l'Afrique : particularité qu'elle avoit apprise de la bouche même du traître qui l'y avoit fait transporter par son art magique.

« Princesse , dit Aladdin en Imterrompant , vous m'avez fait counoitre le traître en me marquant que je suis en Afrique avec vous. 11 est le plus perfide de tous les hommes. Mais ce n'est ni le temps ni le lieu de vous faire une peinture plus ample de ses méchancetés. Je vous prie seulement de me dire ce qu'il a fait de la lampe , et où il l'a mise, — - Il la porte dans son sein, enveloppée bien précieusement, reprît la princesse, et je puis en rendre témoignage, puisqu'il l'en a tirée et l'a développée en ma présence, pour m'en faire un trophée. »

ce Ma princesse , dit alors Âladdin , ne me sa^ chez pas mauvais gré de tant de demandes dont je vous fatigue ; elles sont ^dément importantes pour vous et pour moi. Pour venir à ce qui m'intéresse plus particulièrement , apprenez-moi , je TOUS en conjure, comment vous vous trouvez du traitement d'un homme aussi méchant et aussi perfide. -«- Depuis que je suis en ce lieu, reprit la princesse , il ne s'est présenté devant moi qu'une fois chaque jour ; et je suis bien persuadée que le peu de satisfaction qu'il tire de ses visites, fait qu'il ne m'importune pas plus souvent. Tous les discours qu'il me tient chaque fois ne tendent qu'à me persuader de rompre la foi que je vous ai donnée, et de le prendre pour époux , en voulant me faire entendre que

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je ne dm^ pas espérer de vous revoû: jamais ; qae vous i>e vivez plus , et que le sultao mon p^e vous a fait couper la tète. li ajoute, pour se justifier, <pie vous êtes un ingrat, ^ue votre fortune n'est venue que de lui, et mille autres choses que je lai laisse dire^ £t comme il ne reçoit de moi pour réponse que mes plaintes douloureuses et WÊes larmes , il est contraint de se retirer aussi peu satis&it que quand il arrivÇf Je ne doute pas néanmoins que son inteniion ne scHt de laisser passer mes plus vives doulexurs , dans 1 espérance que je changerai de sen* timent , et à la fin d'user de violence si je persévère à lui £aire résistance. Mais, cher époux, votre présence a déjà dissipé mes inquiétudes. » ce Princesse 9 interrompil; Aladdin, j'ai conr fiance que ce n'est pas en vain , puisqu'elles sont dissipées, et que je crois avoir trouvé le moyen de vous délivrer de votre ennemi et du mien. Mais pour cela il est nécessaire que j'aille à la ville. Je serai de retour vers le midi , et alors je vous communiquerai quel est mon dessein , et ce qu'il faudra que vous Cessiez pour contribuer à le faire réussir. Mais afin que vous en soyez avertie , ne Vous étonnez pas de me voir revenir avec im autre habit ^ et donnez ordre qu'on ne me fasse pas attendre à la porte secrète au premier coup que je frapperai. »

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La princesse lui promit qu'on Tattendroit à la porte , et que Ton seroit prompt à lui ouvrir.

Quand Aladdin fut descendu de Tapparte-r ment de la princesse, et qu'il fut sorti par la même porte, il regarda de côté et d'autre, et il aperçut un paysan qui prenoit le chemin de la campagne.

Comme le paysan alloit au-delà du palais , et qu'il étoit un peu éloigné, Aladdin pressa le pas; et quand il l'eut joint, il lui proposa de changer d'habit, et il fit tant que le paysan y consentit. L^échan^e se fit à la faveur d'un buisson; et quand ils se furent séparés, Aladdin prit le chemin de la ville. Dès qu'il y fut rentré, il enfila la rue qui aboutissoit à la porte; et se détournant par les rues les plus fréquentées, il arriva à l'endroit où chaque sorte de marchands et d'artisans avoit sa rue particulière. Il entra dans celle des droguistes; et en s'adressant à la boutique la plus grande et la mieux fournie , il demanda au marchand s'il avoit une certaine poudre qu'il lui nomma.

Le marchand , qui s'imagina qu'Aladdin étoit pauvre, à le regarder par son habit, et qu'il n'avoit pas assez d'argent pour la payer, lui dit qu'il enavoit, mais qu'elle étoit chère. Aladdin pénétra dans la pensée du marchand ; il tira sa bourse , et en faisant voir de Tor , il demanda

GONT£S ARABES; 489

une demi-dragme de cette poudre. Le marchand la pesa, l'enveloppa, et en la présentant à Aladr din il en demanda une pièce d'or. Aladdin la lui mit entre les mains; et sans s'arrêter dans la ville qu'autant de temps qu'il en fallut pour prendre un. peu de nourriture, il revint à son palais. Il n'attendit pas à la porte secrète : elle lui fut ouverte d'abord, et il monta à l'appartement de la princesse Badroulboudour. a Princesse, lui dit-il, l'aversion que vous avez pour votre ravisseur, comme vous me l'avez témoigné , fera peut-être que vous aurez de la peine à suivre le conseil que j'ai à vous donner. Mais permettez-moi de vous dire qu'il est à propos que vous dissimuliez, et même que vous vous (assiez violence, si vous voulez vous délivrer de sa persécution , et donner au sultan votre père et mon seigneur , la satisfaction de vous revoir. Si vous voulez donc suivre mon conseil, con^ tinua Aladdin , vous commencerez dès à présent à vous habiller d'un de vos plus beaux habits; et quand le magicien africain viendra, ne faites pas difficulté de le recevoir avec tout le bon accueil possible, sans affectation et sans contrainte, avec un visage ouvert, de manière néanmoins que s'il y reste quelque nuage d'affliction , il puisse apercevoir qu'il se dissipera avec le temps. Dans la conversation , donnez-lui

490 LES MILLE ET UNE HUITS

à a>nnmtre que vous faites vos efforts pour m ou^ blier; et afin qu'il soit persuadé davantage de votre sincérité, invitez^le à souper avec vous, et marquez-lui que vous seriei^ bien aise de gou* ter du meillem* vin de son pays ; il ne manquera pas de vous quitter pour en aller chercher. Alors, en attendant qu'il revienne, quand le buffet sera mis, mettez dans un des gobelets pareils à celui dans lequel vous avez coutume de boîre, la poudre que voici; et en le mettant à p«rt, avertissez celle de vos femmes qui vous donne à boire, de vous l'apporter plein de vin au signal que vous lui ferez , dcmt vous conviendrez avec elle 9 et de proidre bien garde de ne pas se tromper. Quand le magicien sera revenu, et que vous serez à table, après avoir mangé et bu autant de coups que vous le jugerez à propos, faites-vous apporter le gobelet où sera la poudre, et changez votre gobelet avec le sien ; il trouvera la faveur que vous hii ferez si grande, qu'il ne la refusera pas : il boira m^e sans rien laisser dans le gobelet ; et à peine l'aurat-il vidé , que vous le verrez tcunber à la renv»*se. Si vous avez de la répugnance à boire dans son gobelet, faites semblant de boire, vous le pouvez sans crainte : l'effet de la poudre sera si prompt, qu'il n'aura pas le temps de &ire attention si vous buvez ou si vous ne buvez pas. »

. Quand Âladdin eut achei;^ : a Je vous avoue ^ lui dit la princesse, que je me fais une grande violence , en consentant à faire au magicien les avances que je vois bien qu'il est nécessaire que je fasse; mais quelle résolution ne peut-^on pas prendre contre un cruel ennemi ! Je ferai donc ce que vous me conseillez, puisque de là mon repos ne dépend pas moins que le vôtre. » Ces mesures prises avec la princesse, Aladdin prit congé d'elle, et il alla passer le reste du jour aux environs du palais, en attendant la nuit pour se rapprocher de la porte secrète.

La princesse Badroulboudour, inconsolable, non seulement de se voir séparée d' Aladdin^ $on cher époux, qu'elle avoit aimé d'abord, et qu'elle cpntinuoit d'aimer encore , plus par inclination que par devoir, mais même d'avec le sultan son père qu'elle chérissoit, et dont elle étoit tendrement aimée, étoit toujours demeurée dans une grande négligence de sa personne depuis le moment de cette douloureuse séparation. Elle avoit même, pour ainsi dire, oublié la propreté qui sied si bien aux personnes de son sexe, particulièrement après que le magicien africain se fut présenté à elle la première fois, et qu elle eut appris par ses femmes , qui l'avoient reconnu, que c'étoit lui qui avoit pris la vieille lampe en échange de la neuve , et que par cette

492 LES BULLE ET UNE NUITS

fourberie insigne , il lui fut devenu en horreur. Mais l'occasion d'en prendre vengeance comme il le méritoity et plus tôt qu'elle n'avoit osé l'espérer, fit qu'elle résolut de contenter Aladdin. Ainsi, dès qu'il se fut retiré, elle se mit à sa toilette, se fit coiffer par ses femmes, de la manière qui lui étoit la plus avantageuse , et elle prit un. habit le plus riche et le phis convenable à son dessein. La ceinture dont elle se ceignit n'étoit qu'or et que diamans enchâssés, les plus gros et les mieux assortis; et elle accompagna la ceinture d'un collier de perles seu; lement, dont les six de chaque côté étcûent d'une telle proportion avec celle du milieu qui étoit la plus grosse et la plus précieuse , que les plus grandes sultanes et les plus grandes reines se sèroient estimées heureuses d'en avoir un complet de la grosseur des deux plus petites de cehri de la princesse. Les bracelets , entremêlés de diamans et de rubis, répondoient merveilleusement bien à la richesse de la ceinture et du coUier.

Quand la princesse Badroulboudour fut entièrement habillée, elle consulta son miroir, prit l'avis de ses femmes sur tout son ajustement; et après qu'elle eut vu qu'il ne lui man^^ quoit aucun des charmes mû-<pouvoient flatter la folle passion du magicien afrii^ain , elle s'assit sur son sofa, en attendant qu^ arrivât

CONTES AHAtiÉS. 493

Le ïnagîcien africain ne manqua pas de venir à son heure ordinaire. Dès que la princesse le vit entrer dans son salon aux ving^quatre croi-^ sées où elle lattendoit , elle se leva avec tout son appareil de beauté et de charmes, et elle lui montra de la main la place honorable où elle attendoit qu'il se mît , pour s'asseoir en même temps que lui : civilité distinguée qu'elle ne lui avoit pas encore faite.

Le magicien africain , plus ébloui dé l'éclat des beaux yeux de la princesse que du brillant des pierreries dont elle étoit ornée, fut fort surpris. Son air majestueux, et un certain air gracieux! dont elle l'accueilloit , si opposé aux rebuts avec lesquels elle l'avoit reçu jusqu'alors , le rendit confus. D'abord il voulut prendre place sur le bord du sofa ; mais comme il vit que la princesse ne vouloit pas s'asseoir dans la sienne , qu'il ne se fut assis où elle souhaitoit , il obéit.

Quand le magicien africain fut placé , la prin« cesse, pour le tirer de l'embarras où elle le voyoît, prit la parole en le regardant d'une manière à Itii faire croire qu'il ne lui étoit plus odieux, comme elle l'avoit fait paroitre auparavant , et elle lui dit : « Vous vous étonnerez sans doute de me voir aujourd'hui tout autre que vous ne m'avez vue jusqu'à présent; mais vous n'en serez plus surpris quand je vous dirai que je suis d'un

Iji LES MILLE ET UNE KUITS,

tempérament si opposé à la tristesse, à la mélancolie ) aux chagrins et aux inquiétudes , que je cherche à les éloigner le plus tôt qu'il m'est possible , dès que je trouve que le sujet en est passé. J'ai fait réflexion sur ce que vous m'ayez représenté du destin d'Aladdin ; et de l'humeur dont je connois mon père, je suis persuadée^ comme vous , qu'il n'a pu éviter l'effet terrible de son courroux. Ainsi , quand je m'opiniâtrerois à le pleurer toute ma vie, je vois bien que mes larmes ne le feroient pas revivre. C'est pour cela qu'après lui avoir rendu, même jusque dans le tombeau, les devoirs que mon amour deman^ doit que je lui rendisse, il m'a paru que je devois chercher tous les moyens de me consoler. Voili les motifs du changement que vous voyez en moi. Pour commencer donc à éloigner tout sujet de tristesse , résolue à la bannir entièrement, et persuadée que vous voudrez bien me tenir corn-' pagnie , j'ai commandé qu'on nous préparât à souper. Mais comme je n'ai que du vin de la Chine, et que je me trouve en Afrique, il m'a pris une envie de goûter de celui qu'elle pro** duit, et j'ai cru, s'il y en a, que vous en trouverez du meilleur. »

Le magicien africain, qui avoit regaîtèé comme impossible le bonheur de parvenir si prompte* ment et si facilement à entrer dans les bonnes

CONTES ARABES. vfgS

grâces de la princesse Badroulbondour, lui marqua qu'il ne trouvoit pas de termes assez forts pour lui témoigner combien îl étott sensible à ses bontés ; et en effet , pour finir au plus tôt un entretien dont il eut eu peine à se tirer s'il s'y fiit engagé plu^ avant, il se jeta sur le vin d'Afrique dont elle venoît de lui parler, et il lui dit qrie parmi les avantages dont l'Afrique pouvoit se glorifier, celui de produire d'excellent vin étoit un des principaux, particulièrement àan^ la partie oà elle se trouvoit ; qu'il en avoit une pièce de sept ans qui n'étoit pas encore entamée , et que , sans le trop priser , c'étoit un vin qui surpassoît en bonté les vins les plus ex« celtens du monde. «Si ma princesse, ajouta-t-il, veut me le permettre , j'irai en prendre deux bouteilles, et je serai de retour incessamment -^ Je serois fâchée de vous donner cette peine, lut cbt la princesse ; il Êiudroit mieux que vous y envoyassiez quelqu'un. — • Il est nécessaire que j'y aille moi-même, repartit le n>agicien africain t personne qm mot ne sait oà est la clef du ma-* gasin , et personne que moi aussi n'a le secret de l'ouvrir.-^ Si cela est ainsi, dit la princesse , allez donc et revenez promptement Plus vous mettrez de t^nps , plus j'aurai d'impatience de vous revoir, et songez que nous nous mettrons à table dès que vous serez de retour. »

496 LES MILLE ET UNE lïUITS,

Le lïiagicien africain, plein d'espérance de son prétendu bonheur, ne courut pas cherdier son vin de sept ans , il y vola plutôt , et il revint fort promptement. La princesfse , qui n'avoit pas douté qu'il ne fît diligence, avoit jeté elle-même la poudre qu'Aladdin lui avoit apportée^ dans un gobelet qu'elle avoit mis à part, et elle vetioit de faire servir. Ils se mirent à table vis-à-vis l'un de Tautré ^ de manière que le magicien avoit le dos tourné au buffet En lui présentant ce qu'il y avoit de meilleur , la princesse lui dit : « Si vous voulez, je vous donnerai le plaisir des instrumens et des voix^maiâ comme nous ne sommes que vous et moi ^ il me semble que la con-^ versation nous donnera plus de plaisir. » Le ma^ gicien regarda ce choix de la princesse comme une nouvelle faveur^

Après qu'ils eurent mangé quelqttesmorceàux, la princesse demanda à boire. Elle but à la santé .du magicien ; et quand elle eut bu : à Vous aviez raison , dit-elle j de faire l'éloge de votre vin , jamais je n'en avois bu de si délicieux. — Char^ mante princesse , répondit-il , en tenant à la main le gobdet qu'on venoit de lui présenter ^ mon vin acquiert une nouveUe bonté par Tap^ probation que vous lui donnez. — Buvez à ma santé, reprit la princesse; vous trouverez vous* même que je m'y connois; » Il but à la sdaaAé d^

CONTES AfiABES. 4^9

la princesse; et en rendant le gobelet : âPrin-* cesse, dit-il , je me tiens heureux d'avoir réservé cette pièce pour une si bonne occasion ; j'avoue moi-même que je n'en ai bu de ma vie de si ex-* cellent en plus d'une manière. ^

Quand ils eurent continué de manger et de boik*e trois autres coups ^ la princesse , qui avoit achevé, de charmer le magicien africain par ses honnêtetés et par ses manières tout obligean-* tes, donna enfin le signal à la femme qui lui donnoit à boire, en disant en même temps qu'on lui apportât son gobelet plein de vin , qu'on remplit de même celui du magicien africain , et qu'on le lui présentât. Quand ils eurent chacun leur gobelet à la main : « Je ne sais , dit^elle au magicien africain , comment on en use chez vous quand on s'aime bien , et qu'on boit ensemble comme nous le faisons. Chez nous, à la Chine, l'amant et l'amante se présentent réciproquement à chacun leur gobelet, et de la sorte ils boivent à la santé l'jjin de l'autre. » En même temps elle lui présenta le gobelet qu elle tenoit , en avançant l'autre main pour recevoir le sien» Le magicien africain se hâta de faire cet échange avec d'autant plus de plaisir , qu'il regarda cette fayeur comme la marque la plus certaine de la conquête entière du cœur de la princesse; ce qui le mit au comble de son bonheur. Avant

498 LES MILLE ET UNE NUITS, qu'il bût : « Princesse, dit-il le gobelet à la main, il s'en faut beaucoup que nos Africains soient aussi raffinés dans l'art d'assaisonner l'amour de tous ses agrémens que les Chinois ; et en m'instruisant d'une leçon que j'ignorois, j'apprends aussi à qael point je dois être sensible à la grâce que je reçois. Jamais je ne l'oublierai , aimable princesse : j'ai retrouvé , en buvant dans votre gobelet , une vie dont votre cruauté m'eût fait perdre l'espérance , si elle eût continué. »

La princesse Badroulboudour , qui s'ennuyoit du discours à perte de vue du magicien africain : (K Buvons, dit-^eUe en l'interrompant; vous reprendrez après ce que vous voule» me dire. » En même temps elle porta à la bouche le gobelet qu'elle ne toucha que du bout des lèvres, pendant que le magicien africain se pressa si fort de la prévenir , qu'il vida le sien sans eu laisser une goutte. En achevant de le vider, comme il avoît un peu penché la tête en arrière pour montrer sa diligence , il demeura quelque temps en cet état, jusqu'à ce que la princesse ^ qui avoit toujours le bord du gobelet sur ses lèvres , vit que les yeux lui tournoient , et qu'il tomba sur le dos sans sentiment.

La princesse n'eut pas besoin de conuuaûder qu'on allât ouvrir la porte secrète à Aladdin. Ses femmes, qui avoient le mot, â'étoient disposées

CONTES ARABES* 49g

d'espace en espace depuis le salon jusqu'au bas de l'escalier , de manière que le magicien africain ne fut pas plus tôt tombé à la renverse , que la porte lui fut ouverte presque dans le moment*

Aladdin monta., et il entra dans le salon. Dès qu'il eut vu le magicien africain étendu sur le sofa , il arrêta la princesse Badroulboudour qui s'étoit levée , et qui s'avançoit pour lui témoigner sa joie en l'embrassant : « Princesse j dit-il , ir n'est pas encore temps; obligez-moi de vous retirer à votre appartement , et faites qu'on me laisse seul , pendant que je vais travailler à vous ÊEtire retourner à la Chine avec la même dili-^ gence que vous en avez été éloignée.»

En d¥et ^ quand la princesse fut hors du salon avec ses femmes et ses eunuques ^ Aladdin ferma la porte ; et après qu'il se fut approché du cadavre du magicien africain , qui étoit demeuré sans vie , il ouvrit sa veste , et il en tira la lampe enveloppée de la manière que la princesse lui avoit marqué. Il la développa, et il la frotta. Aussitôt le génie se présenta avec son compli-^ ment ordinaire. « Génie , lui dit Aladdin , je t'ai appelé pour t'ordonner, de la part de la lampe ta bonne maîtresse que tu vois , de faire que ce palais soit reporté incessamment à la Chine, au même lieu et à la même place d'où il a été apporté ici.» Le génie, après avoir marqué par

5oo LES MILLE ET UNE NUITS,

une inclination de tête , qu'il alloit obéir j dis-; parut. En effet , le transport se fit , et on ne le sentit que par deux agitations fort légères : l'une, quand il fut enlevé du lieu où il étoit en Afrique, et l'autre, quand il fut posé à la Chine vis-à-vis le palais du sultan ; ce qui se fit dans un intervalle de très peu de durée.

Aladdin descendit à l'appartement de la princesse ; et alors en l'embrassant : « Princesse , ditil , je puis vous assurer que votre joie et la mienne seront complètes demain matin.» Comme la princesse n'avoit pas achevé de souper, et qu' Aladdin avoit besoin de manger, la princesse fit apporter du salon aux vingt-quatre croisées les mets qu'on y avoit servis, et auxquels on n'avoit presqtie pas touché. La princesse et Aladdin mangèrent ensemble , et burent du bon vin vieux du magicien africain ; après quoi , sans parler de leur entretien, qui ne pouvoit être que très satisfaisant , ils se retirèrent dans leur appartement.

Depuis l'enlèvement du palais d' Aladdin et dç la princesse Badroulboudour , le sultati ^ père de cette princesse , étoit inconsolable de l'avoir perdue , comme il se l'étoit imaginé. Il ne dormoit presque ni nuit ni jour ; et au lieu d'éviter tout ce qui pouvoit l'entretenir dans son affliction , c'étoit au contraire ce qu'il cherchoit avec

CONTÉS ARABES. Soi

le plus de soin. Ainsi, au lieu qu'auparavant il n'alloit que le matin au cabinet ouvert de son palais , pour se satisfaire par Tagrément de cette vue dont il ne pouvoit se rassasier , il y alloit plusieurs fois le jour renouveler ses larmes , et se plonger de plus en plus dans les profondes douleurs, par l'idée de ne plus voir ce qui lui avoit tant plu, et d'avoir perdu ce qu'il avoit de plus cher au monde. L'aurore ne faisoit eur core que de paroître , lorsque le sultan vint à ce cabin^et , le même matin que le palais d'Aladdin venoit d'être rapporté à sa place. En y entrant, il étoit si recueilli en lui-même et si pénétré de sa douleur, qu'il jeta les yeux d'une manière triste du côté. de la place où il ne croyoit voir que l'air vide , sans apercevoir le palais. Mais comme il vit que ce vide étoit rempli , il s'imagina d'abord que c'étoit l'effet d'un brouillard. Il regarde avec plus d'attention, et il connoît^ à n'en pas douter, que c'étoit le palais d'Aladdin. Alors la joie et l'épanouissement du cœur succédèrent aux chagrins et à la tristesse. Il retourne à son appartement en pressant le pas , et il commande qu'on lui selle et qu'on lui amène un cheval. On le lui amène , il le monte , il part , et il lui semble qu'il n'arrivera pas assez tôt au palais d'Aladdin.

Aladdin , qui avoit prévu ce qui pouvoit arri-

5oa LES MILLE ET UNE NUITS,

y et y s'étoit levé dès la petite pointe du jcnir ; et dès qu'il eut pris un des habits les plus magniiiques de sa garde-robe , il ét(Ht monté au salon aux yingt-quatre croisées, d'où il aperçut que le sultan irenoit II descendit, et il fut assez à temps pour le recevoir au bas du grand escalier, et l'aider à mettre pied à t^re. « Aladdin , lai dit le sultan , je ne puis vous parler que je n'aie vu et embrassé ma fille. »

Aladdin conduisit le sultan à l'appartement de la princesse Badroulboudour. £t la princesse, qu'Aladdin , en se levant, avoit avertie de se souvenir qu'elle netoit plus en Afrique, mais dans la Chine et dans la ville capitale du sultan son père , voisine de son palais , venoit d'achever de s'habiller. Le sultan l'embrassa à plusieurs fois , le visage baigné de larmes de joie, et la prin* cesse , de son côté , lui donna toutes les marques du plaisir extrême qu'elle avoit de le revoir.

Le sultan fut quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche pour parler , tant il étoit attendri d'avoir retrouvé sa chère fille , après l'avoir pleurée sincèrement comme perdue ; et la princesse, de son côté, étoit tout en larmes de la joie qu elle avoit de revoir le sultan son père.

Le sultan prit enfin la parole : « Ma fille , dit-iU je veux croire que c'est la joie que vous avez de me revoir qui fait que vous me paroissez aussi

CONTES ARABES. 5o3

peu changée que s'il ne vous étoit rien arrivé de fâcheux. Je suis persuadé néanmoins que vous avez beaucoup souffert. On n'est pas transporté dans un palais tout entier, aussi subitement que vous l'avez été , sans de grandes alarmes et de terribles angoisses. Je veux que vous me racontiez ce qui en est , et que vous ne me cachiez rien. »

La princesse se fit un plaisir de donner au sultan son père la satisfaction qu'il demandoit. ce Sire , dit la princesse , si je parois si peu chan* gée , je supplie votre majesté de considérer que je commençai à respirer dès hier de grand matin par la présence d'Aladdin mon cher époux et mon libérateur, que j'avôis regardé et pleuré comme perdu pour moi , et que le bonheur que je viens d'avoir de l'embrasser, me remet à peu près dans la même assiette qu'auparavant. Toute ma peine néanmoins , à proprement parler, n'a été que de me voir arrachée à votre majesté et à mon cher époux, non seulement par rapport à mon inclination à l'égard de mon époux , mais même par l'inquiétude où j'étois sur les tristes effets du courroux de votre majesté , auquel je ne doutois pas qu'il ne dût être exposé, tout innocent qu^il étoit. J'ai moins souffert de l'insolence de mon ravisseur qui m'a tenu des discours qui ne me plaisoient pas. Je les ai arrêtés

Soi LES MILLE ET UNE NUITS,

par Tascendant que j ai su prendre sur lui. D'ailleurs j'étois aussi peu contrainte que je le suis présentement. Pour ce qui regarde le fait de mon enlèvement, Aladdin n'y a aucune part : j en suis la cause moi seule , mais très innocente. » Pour persuader au sultan qu'elle disoit la vérité , elle lui fit le détail du déguisement du ma-^ gicien africain en marchand de lampes neuves à changer contre des vieilles, et du divertissement qu'elle s'étoit donné en faisant l'échange de la lampe d' Aladdin dont elle ignoroit le secret et l'importance ; de l'enlèvement du palais et de sa personne après cet échange, et du transport de l'un et de l'autre en Afrique avec le magicien africain qui avoit été reconnu par deux de ses femmes et par l'eunuque qui avoit fait l'échange de la lampe , quand il avoit pris la hardiesse de venir se présenter à elle la première fois après le succès de son audacieuse entreprise, et de lui faire la proposition de l'épouser; enfin , de la per* sécution qu'elle avoit soufferte jusqu'à l'arrivée d' Aladdin ; des mesiu*es qu'ils avoient prises con*^ jointement pour lui enlever la lampe qu'il portoit sur lui ; comment ils y avoient réussi , elle particulièrement , en prenant le parti de dissimuler avec lui , et en l'invitant à souper avec elle ; enfin, jusqu'au gobelet mixtionné qu'elle lui çivoit présenté. « Quant au reste , ajouta-t-^Ue ,

CONTES ARABES. 5o5

je laisse à Aladdin à vous en rendre compte. » Aladdin eut peu de chose à dire au sultan : «Quand, dit-il , on m'eut ouvert la porte secrète, que j'eus monté au salon aux vingt-quatre croisées , et que j'eus vu le traître .étendu mort sur le sofa par la violence de la poudre ; comme il ne convenoit pas que la princesse restât davantage, je la priai de descendre à son appartement avec ses femmes et ses eunuques. Je restai seul; et après avoir tiré la lampe du sein du magicien , je me servis du même secret dont il s'étoit servi pour enlever ce palais en ravissant la princesse* J'ai fait en sorte que le palais se trouve en place, et j'ai eu le bonheur.de ramener la princesse à votre majesté , comme elle me l'avoit commandé. Je n'en impose pas à votre majesté; et si elle veut se donner la peine de monter, au salon , elle verra le magicien puni comme il le méritoit.» Pour s'assurer entièrement de la vérité , le sultan se leva et monta ; et quand il eut vu le magicien africain mort, le visage déjà livide par la violence du poison, il embrassa Aladdin avec beaucoup de tendresse , en lui disant : a Mon fils , ne me sachez pas mauvais gré du procédé dont j'ai usé contre vous ; l'amour paternel m'y a forcé , et je mérite que vous me pardonniez l'excès où je.me suis porté. — Sire, reprit Aladdin, je n'ai pas le moindre sujet de plainte contre la coU'-

5o6 LES MILLE ET UNE NUITS,

duite de votre majesté , elle n a fait que ce qu^elle devoit faire. Ce magicien , cet infâme , ce dernier des hommes, est la cause unique de ma disgrâce. Quand votre majesté en aura le loisir , je lui ferai le récit d une autre malice qu'il m'a faite, non moins noire que celle-ci , dont j'ai été préservé par une grâce de Dieu toute particulière. *— Je prendrai ce loisir exprès , repartit le sultan , et bientôt. Mais songeons à nous réjouir, et faites ôter cet objet odieux. »

Aladdin fit enlever le cadavre du magicien africain , avec ordre de le jeter à la voirie pour servir de pâture aux animaux et aux oiseaux. Le sultan cependant, après avoir commandé que les tambours , les timbales , les trompettes et les autres instrumens annonçassent la joie publique, fit proclamer une fête de dix jours, en réjouissance du retour de la princesse Badroulboudour et d' Aladdin avec son palais.

C'est ainsi qu Aladdin échappa pour la seconde fois au danger presque inévitable de perdre la vie ; mais ce ne fut pas le dernier , il en courut un troisième dont nous allons rapporter les cb> constances.

Le magicien africain avoit un frère cadet qui n'étoit pas moins habile que lui dans l'art magique; on peut même dire qu'il le surpassoit en méchanceté et en artifices pernicieux. Comme

ils ne demeuraient pas toujours ensemble ou dans la même ville , et que souvent l'un se trouvoit au levant, pendant que l'autre étoit au cou«chant j chacun de son côté , ils ne manquoient pas chaque année de s'instruire par la géomance, en quelle partie du monde ils étoient , en quel état ils se trouvoient , et s'ils n'aVoient pas besoin du secours l'un de l'autre.

Quelque temps après que le magicien africain eut succombé dans son entreprise contre le bonheur d'Aiaddin, son cadet qui n'avoit pas eu de ses nouvelles depuis un an, et qui n'étoit pas en Afrique, mais dans un pays très Soigné , voulut savoir en quel endroit de la terre il étoit , comment il se portoit , et ce qu'il y faisoit. En quelque lieu qu'il allât, il portoit toujours avec lui son can^'é géomantique aussi-bien que son frère. Il prend ce carré , il accommode le sable , il jette les points , il en tire les figures , et enfin il forme l'horoscope. £n parcourant chaque figure, il trouve que son frère n'étoit plus au monde ; qu'il avoit été empoisonné , et qu'il étoit mort subitement ; que cela étoit arrivé à la Chine , et que c'étoit dans une capitale de la Chine située en tel endroit ; et enfin , que celui par qui il avoit été empoisonné étoit un homme de basse naissance, qui avoit épousé une princesse fille d'un sultan.

5o8 LES MILLE ET UNE NUITS ,

Quand le magicien eut appris de la sorte quelle avoit été la triste destinée de son frère , il ne perdit pas de temps en des regrets qui ne lui eussent pas redonné la vie. La résolution prise sur-le-champ de venger sa mort , il monte à cheval, et il se met en chemin en prenant sa route vers la Chine. Il traverse plaines , rivières, montagnes , déserts ; et après une longue traite, sans s'arrêter en aucun endroit , avec des fatigues incroyables, il arriva enfin à la Chine, et peu de temps après à la capitale que la géomance lui avoit enseignée. Certain qu'il ne s'étoit pas trompé, et qu'il n'avoit pas pris un royaume pour un autre, il s'arrête dans cette capitale et il y prend logement.

Le lendemain de son arrivée , le magicien sort ; et en se promenant par la ville , non pas tant pour en remarquer les beautés qui lui étoient fort indifférentes , que dans rintention de commencer à prendre des mesures potir l'exécution de son dessein pernicieux, il s'introduisit dans les lieux les plus fréquentés^ et il prêta l'oreille à ce que l'on disoit. Dans un lieu où l'on passoit le temps à jouer à plusieurs sortes de jeux , et où, pendant que les uns jouoient, d'autres s'entretenoient , les uns des nouvelles et des affaires du temps , d'autres de leurs propres affaires, il entendit qu'on s'entretenoit et

CONTES ARABES. 5o^

qu'on racontoit des merveilles de la vertu et de la piété d'une femme retirée du monde, nom^ mée Fatime , et même de ses miracles. Comme il crut que cette femme pouvoit lui être utile à quelque chose dans ce qu'il méditoit, il prit à part un* de ceux de la compagnie, et il le pria de vouloir bien lui dire plus particulièrement quelle étoit cette sainte femme , et quelle sorte de miracles elle faisoit.

« Quoi ! lui dit cet homme , vous n'avez pas encore vu cette femme ni entendu parler d'elle? Elle fait l'admiration de toute la ville par ses jeûnes, par ses austérités et par le bon exemple qu'elle donne. A la réserve du lundi et du vendredi, elle ne sort pas de son petit ermitage f et les jours qu'elle se fait voir par la ville , elle fait des biens infinis , et il n'y a personne affligé du mal de tête qui ne reçoive la guérison par l'imposition de ses mains. »

Le magicien ne voulut pas en savoir davantage sur cet article ; il demanda seulement au même homme en quel quartier de la ville étoit l'ermitage de cette sainte femme. Cet homme le lui enseigna ; sur quoi , après avoir conçu et arrêté le dessçin détestable dont nous allons parler bientôt , afin de le savoir plus sûrement , il observa toutes ses démarches le premier jour qu'elle sortit, après avoir fait cette enquête, sans la

5io LES MILLE ET UNE NUITS,

perdre de vue jusqu'an soir, qu'il la vit rentrer dans son ermitage. Quand il eut bien remarqué l'endroit, il se retira dans un des lieux que nous avons dit, où l'on buvoit d'une certaine boisson chaude, et où l'on pouvoit passer la nuit si Ton vouloit, particulièrement dans les grandes chaleurs, que l'on aime mieux en ces pays*là coucher sur la natte que dans un lit

Le magicien , après avoir contenté le maître du lieu, en lui payant le peu de dépense qu'il avoit faite , sortit vers le minuit, et alla droit à l'ermitage de Fatime la sainte femme, nom sous lequel elle étoit connue dans toute la ville. Il n'eut pas de peine à ouvrir la porte : elle n'étoit fermée qu'avec un loquet ; il le referma sans faire de bruit quand il fut entré , et il aperçut Fatime à la clarté de la lune , couchée à l'air, et qui dormoit sur un sofa garni d'une méchsmte natte , et appuyée contre sa cellule. Il s'approcha d'elle , et après avoir tiré un poignard qu'il por^ toit au côté, il l'éveilla.

£n ouvrant les yeux , la pauvre Fatime fut fort étonnée de voir un homme prêt à la poi-* gnarder. En lui appuyant le poignard contre le cœur, prêt à l'y enfoncer : «Si tu cries, dit-il, ou si tu fais le moindre bruit, je te tue ; mais lève-toi , et fais ce que je te dirai. »

Fatime, qui étoit couchée dans son habit ^^

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se leva en tremblant de frayeur. « Ne crains pas, lui dit le magicien , je ne demande que ton habit , donne-le-moi et prends le mien. Ils firent l'échange d'habit; et quand le magicien se fut habillé de celui de Fatime , il lui dit : « Coloremoi le visage comme le tien , de manière que je te ressemble, et que la couleur ne s'efface pas.» Comme il vit qu'elle trembloit encore, pour la rassurer, et afin qu'elle fit ce qu'il souhaitoit avec plus d'assurance, il lui dit :ficNe crains pas, te dis-je encore une fois, je te jure par le nom de Dieu que je te donne la vie. » Fatime le fit entrer dans sa cellule ; elle alluma sa lampe ; et en prenant d'une certaine liqueur dans un vase avec un pinceau, elle lui en frotta le visage , et lui assura que la couleur ne changeroit pas et qu'il avoit le visage, de la même couleur qu'elle, sans différence. Elle lui mit ensuite sa propre coiffure sur la tête, avec un voile , dont elle lui enseigna comment il falloit qu'il se cachât le visage en allant par la ville. Enfin , après qu'elle lui eut mis autour du cou un gros chapelet qui lui pendoit par^evant jusqu'au milieu du corps, elle lui mit à la main le même bâton qu'elle avoit coutume de porter; et en lui présentant un miroir : a Regardez , dit^elle, vous verrez que vous me ressemblez on ne peut pas mieux. » Le magicien se trouva comme il

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l'avoit souhaité; mais il ne tint pas à la bonne Fatime le serment quil lui avoit fait si solennellement. Afin qu on ne vit pas de sang en la perçant de son poignard, il l'étrangla; et quand il vit qu'elle avoit rendu l'âme , il traîna son cadavre par les pieds jusqu'à la citerne de l'ermitage, et il la jeta dedans.

Le magicien , déguisé ainsi en Fatime la sainte femme, passa le reste de la nuit dans l'ermitage , après s'être souillé d'im meurtre si détestable; Le lendemain , à une heure ou deux du matin , quoique dans un jour où la sainte femme n'avoit pas coutume de sortir, il ne laissa pas de le faire, bien persuadé qu'on ne l'interrogeroit pas là-dessus , et au cas qu'on l'interrogeât, prêt à répondre. Comme une des premières choses qu'il avoit faites en arrivant avoit été d'aller reconnoitre le palais d'Âladdin, et que c'étoit là qu'il avoit projeté de jouer son rôle , il prit son chemin de ce côté-là.

. Dès.qu bn eut aperçu la sainte femme, comme tout le peuple se l'imagina , le magicien fut bientôt environné d'une grande affluence de monde. Les uns se recommandoient à ses prières, d'autres lui baisoient la main, d'autres, plus réservés, ne lui baisoient que le bas de sa robe; et d'autres, soit qu'ils eussent mal à la tête, ou que leur intention fût seulement d'en être préser-

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vés , s'inclinoient derant lui , afin qu'il leur im. posât les mains; ce qu il faisoit en marmottant quelques paroles en guise de prières ; et il imu toit si bien la sainte femme, que tout le monde le prenoit pour elle. Après s'être arrêté souvent pour satisfaire ces sortes de gens qui ne recevoient ni bien ni mal de cette sorte d'imposition de mains , il arriva enfin dans la place du palais d'Aladdin , où, comme l'affluence fut plus grande, l'empressement fiit aussi plus grand à qui s'approcheroit de lui. Les plus forts et les plus zélés fendoient la foule pour se faire place ; et de là s'élevèrent des querelles dont le bruit se fit entendre du salon aux vingt-quatre croisées où étoit la princesse Badroulboudour.

La princesse demanda ce que c'étoit que ce bruit; et comme personne ne put lui en rien dire, elle commanda qu'on allât voir, et qu'on vint lui en rendre compte; Sans sortir du salon , une de ses femmes regarda par une jalousie , et elle revint lui dire que le bruit venoit de la foule du monde qui environnoit la sainte femme pour se faire guérir du mal de tête par l'imposition de ses mains.

La princesse, qui depuis long- temps avoit

entendu dire beaucoup de bien de la sainte

femme , mais qui ne l'avoit pas encore vue, eut

la curiosité de la voir et de s'entretenir avec elle.

5i4 LES MILLE ET UNE NUITS,

Gomme die en eut témoigné quelque chose, le chef de ses eunuques qui étoît présent , lui dit quie si elle le souhaitoit, il étoit aisé de la faire venir, et quelle n'avoit qu'à commander. La princesse y consentit); et aussitôt il détacha quatre eunuques , avec ordre d'amener la prétendue sainte femme.

Dès que les eunuques furent sortis de la porte du palais d' Aladdin , et qu'on eut vu qu'ils venoient du coté où étoit le magicien déguisé, la foule se dissipa ; et quand il fut lihre, et qu'il çut vu qu'ils venoient à lui , il fit une partie du chemin avec d'autant plus de joie qu'il voyoit que sa fourberie prenoit un boo chemin. Celui des eunuques qui prit la parole , lui dit : a Sainte femme , la princesse veut vous voir ; venez , suivez-nous.-^ La princesse xûe fait Inen de l'honneur, reprit 4a feinte Fatime, je suis prête à lui obéir. »£t en même temps elle suivit les eunuques, qui avoient déjà refais le chemin du palais.

Quand te magicien, qui sous un habit de sainteté cachoit un cœur diaboUque, eut été introduit dans le salon aux vingt-quatre croisées , ^t qu'il eut aperçu la princesse, il débuta pw^une prière qui contenoit une longue énumération de vœux et de souhaits pour sa santé , pour sa prospérité , et pour l'accomplissement

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de tout ce qu elle pouvoit désirer. Il déploya ensuite toute sa rhétorique d'imposteur et d'hypocrite pour s'iàsinuer dans l'esprit de la priû* cesse, sous le manteau d'une grande piété; et il lui fut d'autant plus aisé de réussir, que la prïnc^sse^ qui étoit bonne naturellement, étoit pez*sùadée que tout le monde étoit bon comme elle., ceuK et celles parti(îulièrement qui faisoient profession de servir Dieu dans la retraite.

Quand la fausse Fatime eut achevé sa longue harangue : ce Ma bonne mère , lui dit la prin-> cesse, je vous remercie de vos bonnes prières; j^y ai grande confiance , et j'espère que Dieu l^s éiaucera; approchez-vous, asseyez-vous près de moi. it La fausse Fatime s'assit avec une ma» destie affbctée ; et alors, en reprenant la parole : «Ma bonne mère, dit la princesse, je vous demande une chose qu'il faut que vous m'ac- Êordiez ; ne me refusez pas , je vous en prie : c'est que vous demeuriez avec moi, afin que v(His> m'entreteniez de votre vie , et que j'apprenne de vous et par vos bons exemples, com«^ ment je dob servir Dieu. »

u Princesse, dit alors la feinte Fatime, je vous suppUe dé ne pas exiger de moi une chose à laqoelW je ne puis consentir sans me détournei' et Âae distraire de mes prières et de mes exercices de dévotion.-^ Que cela ne vous fasse pas

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de peine , reprit la princesse ; f ai plusieurs appartemens qui ne sont pas occupés ; vous choisirez celui qui vous conviendra le mieux, et vous y ferez tous vos exercices avec la même liberté que dans votre ermitage. »

Le magicien y qui n'avoit d'autre b^t cpe de s'introduire dans le palais d'Aladdin , jqù il lui seroit pilus aisé d'exécuter la méchanceté qu'il méditoit, en y demeurant sous les aù^ices et la protection de la princesse, que s'il eût été obligé d'aller et de venir de l'ermitage au palais , et du palais à l'ermitage , ne fit pas de plus grandes instances pour s'excuser d'accepter l'offre obligeante de la princesse. «Princesse, dît-il, quelque résolution qu'une femme pauvre, et misérable comme je le suis , ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeui's, je n'ose prendre la hardiesse de résister à fa volonté et au commandement dune printceisse si pieuse et si charitable. » . * .

Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même , lui dit : o Levez-vous , et venez avec moi , que je vous fasse voir les appartemens vides que j'ai , afin que vous .choisissiez. » Il suivit la princesse Badroulboudour; et de tous les appartemens qu'elle lui fit voir, qui étoient très propres et très bien mieublés , il choisit celui qui lui parut l'être moins que lè$

autres, en disant par hypocrisie qu'il étoit trop bon pour lui, et qu'il ne le choisissoit que pour complaire à la princesse.

La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt -quatre croisées, pour le faire dîner avec elle; mais comme pour manger il eût fallu qu'il se fût découvert le visage qu'il avoit toujours eu voilé jusqu'alors, et qu'il craignit que la princesse ne reconnût qu'il n'étoit pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyoit y il la pria avec tant d'instance de l'en dispenser, en lui représentant qu'il ne man* geoit que du pain et quelques fruits secs , et de lui permettre de prendre son petit repas dans son appartement , qu'elle le lui accorda. <c Ma bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre ^ faites comme si vous étiez dans votre ermitage; je vais vous faire apporter à manger; mais souvenez - vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas. »

La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la retrouver dès qu'elle eut appris par un eunuque qu'elle avoit prié de l'en avertir, qu'elle étoit sortie de table. «Ma bonne mère , lui dit la princesse , je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va faire la bénédiction de ce palais. A propos de ce palais, comment le trouvez-vous? Mais

5i« LES MILLE ET UNE NUITS,

avant que je vcnis le fasse voir pièce par pièce , dites-moi premièrement ce que yous pensée de ce salon. »

Sur cette demande, la fausse Fatîme, qui pour mieux jouer son rôle ayoit affecté jusqu'alors d'avoir la tête baissée, sans même la détourner pour regarder d'un câté ou de l'au*tre, la leva enfin, et parcourut le salon des yeux d un bout jusqu'à l'autre ; et quand elle l'eut bien considéré: «Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement admirable et d'une grande beauté. Autant néanmoins qu'en peut juger une solitaire , qui ne s'entend pas à ce qu'on trouve beau dans le monde, il me semble qu'il y manque uâe cbose. -*^ Quelle cbose, ma bonne mère ? reprit la princesse Badroulboudour. Apprenez-le-moi , je vous en conjure. Pour moi, j'ai cru , et je l'avois entendu dire ainsi , qu'il n'y manquoit rien. S'il y manque quelque chose, j'y ferai remédier. » ^

«c Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation , pardonnez -moi la liberté que je prends; mon avis, s'il peut être de quelque importance, seroit que si au haut et au milieu de ce dôme il y avoit un œuf de roc suspendu, ce salon n'auroit point de pareil dans les quatre parties du monde, et votre palais seroit la merveille de l'univers. »

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«La bonne mère, demanda la prîàcease , lopel oiseau est-ce que le roc, et où poiirrcnt*'On en trouver un œuf? — Princesse , répondit la fausse Fatime, c'est un oiseau d'une graudeur prodi-* gieuse , qui habite au plus haut du mont €au«case : l'architecte de votre palais peut vous en trouver un. »

Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu'elle croyoit, la princesse Badroulboudour continua de s'entreteoir aveoelk sur d'autres sujets ; mais elle n'oublia pas l'œu^ de roc , qui fit qu'elle compta biea d'en parler à Aladdin dès qu'il seroit revenu de la chasse» Il y avoit six jours qu'il y étoit allé ; et le ma^ gicien , qui ne l'avoit pas ignoré , avoit voulu profiter de son absence. Il revint le même jour sur le soir , dans le temps que la fausse Fatime venoit de prendre congé de la princesse , et de se retirer à son appartement. £a arrivant , il monta à lappartement de la princesse , qui venoit d'y rentrer. Il la salua , et il l'embrassa ; mais il lui parut qu'elle le recevoit avec un peu de froidem*. « Ma princesse , dit-il , je ne retrouve pas en vous la même gaieté que j'ai coutume d'y trouver. Est'-il arrivé quelque chose pendant ition absence qui vous ait déplu et causé du chagrin ou du mécontentement? Au nom de Dieu, ne me le cachez pas; il n'y a rien que je ne fasse

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pour TOUS le faire dissiper, s'il est en mon pouvoir» — C'est peu de chose, reprit la princesse, et cela me donne si peu d'inquiétude , que je n ai pas cru qu'il eût rejailli sur mon visage pour vous en faire apercevoir. Mais puisque, contre mon attente, vous y apercevez quelque altération, je ne vous en dissimulerai pas la cause, qui est de très peu de conséquence. J'avois cru avec vous , continua la princesse Badroulboudour , que notre palais étoit le plus superi>e, le plus magnifique et le plus accompli qu'il y eut au monde. Je vous dirai néanmoins ce qui m'est venu dans la pensée après avoir bien examiné le salon aux vingt-quatre croisées. Ne trouvez-vous pas comme moi qu'il n'y auroit plus rien à désirer, si un œuf de roc étoit suspendu au milieu de l'enfoncement du dôme? — • Princesse, repartit Aladdin , il suffit que vous trouviez qu'il y manque un œuf de roc, pour que j'y trouve le même défaut. Vous verrez par la diligence que je vais apporter à te réparer^ qu'il n'y a rien que je ne fasse pour l'amour de vous. »

Dans le moment , Aladdin quitta la princesse Badroulboudour; il monta au salon aux vingtquatre croisées; et là, après avoir tiré de son sein la lampe qu'il portoit toujours sur lui, en quelque lieu qu'il allât, depuis le danger qu'il avoit couru

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pour avoir négligé de prendre cette précaution , il la frotta. Aussitôt le génie se présenta devant lui. (c Génie , lui dit Aladdin , il manque à ce dôme un œuf de roc suspendu au milieu de l'enfoncement ; je te demande , au nom de la lampe que je tiens , que tu fasses en sorte que ce défaut soit réparé. »

Aladdin n'eut pas achevé de prononcer ces paroles , que le génie fit un cri si bruyant et si épouvantable, que le salon en fut ébranlé, et ^ qu'Aladdin en chancela prêt à tomber de son haut. <c Quoi , misérable ! lui dit le génie d'une voix à faire trembler l'homme le plus assuré, ne te suffit-il pas que mes compagnons et moi nous ayons fait toute chose en ta considération , pour me demander, par une ingratitude qui n'a pas de pareille, que je t'apporte mon maître et que je le pende au milieu de la voûte de ce dôme? Cet attentat mériteroit que vous fussies^ réduits en cendre sur-le-champ, toi, ta femme et ton palais. Mais tu es heureux de n'en être pas l'auteur, et que la demande ne vienne pas directement de ta part. Apprends quel en est le véritable auteur : c'est le frère du magicien africain , ton ennemi , que tu as exterminé comme il le méritoit. Il est dans ton palais, déguisé sous l'habit de Fatime la sainte femme , qu il a assassinée ; et c est lui qui a suggéré à ta femme

Saa LES MILLE ET UNE NUITS,

de faire la demande pernicieuse que tu m'as faite. Son dessein est de te tuer; c'est à toi d'y prendre garde. » Et en achevant ces mots il disparut. »

Aladdin ne perdit pas une des dernières paroles du génie ; il avoit entendu parler de Fatime la sainte femme, et il n'ignoroit pas de quelle manière elle guérissoit le mal de tête, à ce que l'on prétendoit. Il revint à l'appartement de la princesse , et sans parler de ce qui venoit de lui arriver, il s'assit en disant qu'un grand mal de tête venoit de le prendre tout à coup, et en s'appuyant la main contre le front. La princesse commanda aussitôt qu'on fît venir la sainte femme ; et pendant qu'on alla l'appeler , elle raconta à Aladdin à quelle occasion elle se trouvoit dans le palais , où elle lui avoit donné un appartement.

La fausse Fatime arriva; et dès qu'elle fut entrée : « Venez, ma bonne mère, lui dit Aladdin, je suis bien aise de vous voir, et de ce que mon bonheur veut que vous vous trouviez ici. Je suis tourmenté d'un furieux mal de tête qui vient de me saisir. Je demande votre secours par la confiance que j'ai en vos bonnes prières, et j'espère que vous ne me refuserez pas la grâce que vous faites à tant d'affligés de ce mal. » En achevant ces paroles, il se leva en baissant la tête;

et la fausse Fatime s'avança de son côté , mais en portant la main sur un poignard qu elle avoit à sa ceinture sous sa robe. Aladdin , qui l'observoit, lui saisit la main avant quelle l'eût tiré; et en lui perçant le cœur du sien y il la jeta morte sm* le plancher.

« Mon cher époux , qu'avez-vous fait ? s'écria la princesse dans sa surprise. Vous avez tué la sainte femme! — Non, ma princesse, répondit Aladdin sans s'émouvoir, je n'ai pas tué Fatime ; mais un scélérat qui m'alloit assassiner , si je ne l'eusse prévenu. C'est ce méchant homme que vous voyez , ajouta-t-il en le dévoilant , qui a étranglé Fatime que vous avez cru regretter en m'accusant de sa mort, et qui s'étoit déguisé sous son habit pour me poignarder. Et afin que vous le connoissiez mieux, il étoit frère du magicien africain votre ravisseur. » Aladdin lui raconta ensuite par quelle voie il avoit ap^ pris ces particularités ; après quoi il fit enlever le cadavre.

C'est ainsi qu' Aladdin fut ddiivré de la persécution des deux frères magiciens. Peu d'années après, le sultan mourut dans une grande vieillesse. Comme il ne laissa pas d'enfans mâles , la princesse Badroulboudour, en qualité de légitime héritière , lui succéda, et communiqua la puissance suprême à Aladdin. Ils régnèrent en*

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semble de longues années, et laissèrent une illustre postérité.

« Sire , dit la sultane Scheherazade en achevaut l'histoire des aventures arrivées à Toccasion de la lampe merveilleuse , votre majesté , sans doute, aura remarqué dans la personne du magicien africain , un homme abandonné à la passion démesurée de posséder des trésors par des voies condamnables, qui lui en découvrirent d'immenses dont il ne jouit point parce qu'il s'en rendit indigne. Dans Aladdin , elle voit au contraire un homme qui, d'une basse naissance , s'élève jusqu'à la royauté en se servant des mêmes trésors qui lui viennent sans les chercher , seulement à mesure qu'il en a besoin pour parvenir à la fin qu'il s'est proposée. Dans le sultan , elle aura appris combien un monarque bon, juste et équitable, court de dangers et risque même d'être détrôné, lorsque par une injustice criante, et contre toutes les règles de l'équité, il ose, par une promptitude déraisonnable, condamner un innocent sans vouloir l'entendre dans sa justification. Enfin elle aura eu horreur, des abominations de deux scélérats magiciens, dont l'un sacrifie sa vie pour posséder des trésors, et l'autre sa vie et sa religion à la vengeance d'un scélérat comme lui, et qui, comme lui aussi, reçoit le châtiment de sa méchanceté. »

Le, sultan des Indes témoigna à la sultane Scheherazade , son épouse ^ qu'il étoit très satisfait des prodiges qu'il venoit d'entendre de la lampe merveilleuse, et que les contes qu'elle lui faisoit chaque nuit, lui faisoient beaucoup de plaisir. En effet, ils étoient divertissans et presque toujours assaisonnés d'une bonne morale. Il voyoit bien que la sultane les faisait adroitement succéder les uns aux autres , et il n'étoit pas fâché qu'elle lui donnât occasion , par ce moyen , de tenir en suspens, à son égard, l'exécution du serment qu'il avoit fait si solennellement de ne garder une femme qu'une nuit, et de la faire mourir le lendemain. Il n'avoit presque plus d'autre pensée que de voir s'il ne viendroit point à bout de lui en faire tarir le fond.

Dans cette intention, après avoir entendu la fin de l'histoire d'Aladdin et de Badroulboudour, toute différente de ce qui lui avoit été raconté jusqu'alors, dès qu'il fut éveillé, il prévint Dinarzade, et il l'éveilla lui-même, en demandant à la sultane, qui venoit de s'éveiller aussi , si elle étoit à la fin de ses contes.

a A la fin de mes contes , sire ! répondit la sultane en se récriant à cette demande ; j'en suis bien éloignée : le nombre en est si grand , qu'il ne me seroit pas possible à moi-même d'en dire le compte précisément à votre majesté.

Ce que je crains, sire, c'est qu'à la fin votre majesté ne s'ennuie et ne se lasse de m'entendre , plutôt que je manque de quoi l'entretenir sur cette matière.»

ic Otez-vous cette crainte de Tesprit, reprit le sultan , et voyons ce que vous avez de nouveau k me raconter. »

La sultane Scheherazade , encouragée par ces paroles du sultan des Indes , commença de lui raconter une nouvelle histoire en ces termes : a Sire, dit-elle, j'ai entretenu plusieurs fois votre majesté de quelques aventures arrivées au fameux calife Haroun al*Raschid; il lui en est arrivé grand nombre d'autres, dont celle que voici n'est pas moins digne de votre curiosité. >>

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