IV. î
a LES MILLE ET UNE NUITS,
Âbou Âibou mourut. Il laissa des richesses imiDenses. Cent charges de brocarts et d'autres étoffes de soie qui se trouvèrent dans son magasin, n'en faisoient que la moindre partie. Les charges étoient toutes faites, et sur chaque balle, on lisoit en gros caractères : Pour Bagdad.
En ce temps-là, Mohammed, fils de Soliman, surnommé Zinebi , régnoit dans la ville de Damas , capitale de Syrie. Son parent Haroun al- Raschid , qui faisoit sa résidence à Bagdad , lui avoit donné ce royaume à titre de tributaire.
Peu de temps après la mort d'Abou Aibou, Ganem s'entretenoit avec sa mère des affaires de leur maison ; et à propos des charges de marchandises qui étoient dans le magasin, il demanda ce que vouloit dire l'écriture qu'on lisoit sur chaque balle. « Mon fils, lui répondit sa mère, votre père voyageoit tantôt dans une province et tantôt dans une autre; et il avoit coutume, avant son départ, d'écrire sur chaque balle le nom de la ville où il se prpposoit d'aller. Il avoit mis toutes choses en état pour faire le voyage de Bagdad , et il étoit prêt à partir quand
la mort » Elle n'eut pas la force d'achever ;
un souvenir trop vif de la perte de son mari ne lui permit pas d'en dire davantage , et lui fit verser un torrent de larmes.
Ganem ne put voir sa mère attendrie, sans être attendri lui-même. Ils demeurèrent quelques mom^is sans parler; mais il se remit enfin; et lorsqu'il vit sa mère en état de l'écouter, il prit la parole : a Puisque mon père, dit-il, a destiné ces marchandises pour Bagdad , et qu'il n'est plus en état d'exécuter son dessein , je vais donc me disposer à faire ce voyage. Je crois même qu'il est à propos que je presse mon départ, de peur que ces marchandises ne dépérissent , ou que nous ne perdions l'occasion de les vendre avantageusement. »
La veuve d'Abou Aibou,qui aimoit tendrement son fils, fut très alarmée de cette résolution. « Mon fils, lui répondit-elle, je ne puis que vous louer de vouloir imiter votre père ; mais songez que vous êtes trop jeune, sans expérience et nullement accoutumé aux fatigues des voyages. D'ailleurs voulez-vous m'abandonner et ajouter une nouvelle douleur à celle dont je suis accablée ? Ne vaut-il pas mieux vendre ces marchandises aux marchands de Damas, et nous contenter d'un profit raisonnable, que de vous exposer à périr?»
Elle avoit beau combattre le dessein de Ganem par de bonnes raisons , il ne les pouvoit goûter. L'envie de voyager et de perfectionner son esprit par une entière connmssance des choses
du monde , le solUcitoit à partir , et remporta sur les remontrances, les prières, et sur les pleurs même de sa mère. Il alla au marché des esclaves. lien acheta de robustes , loua cent chameaux; et s'étant enfin pourvu de toutes les choses nécessaires^ il se mit en chemin avec cinq ou six marchands de Damas , qui alloient négocier à Bagdad*
Ces marchands suivis de tous leurs esclaves , et accompagnés de plusieurs autres voyageurs , composoient une - caravane si considérable , qu'ils n'eurent rien à craindre de la part des Bédouins, c'est-à-dire des Arabes, qui n'ont d'autre profession que de battre la campagne, d'attaquer et piller les caravanes, quand elles ne sont pas assez fortes pour repousser leurs insultes. Ils n'eurent donc à essuyer que les fatigues ordinaires d'une longue route; ce qu'ils oublièrent facilement à la vue de Bagdad, où ils arrivèrent heureusement.
Ils allèrent mettre pied à terre dans le khan le plus magnifique et le plus fréquenté de la ville; mais Ganem, qui vouloit être logé commodément et en particulier, n'y prit pas d'appartement; il se contenta d'y laisser ses marchandises dans un magasin , afin qu'elles y fussent en sûreté. Il loua dans le voisinage une très belle maison, richement meublée, où il y avoit
un jardin fort agréable par la quantité de jets d'eau et de bosquets qu'on y voyoit.
Quelques jours après que ce jeune marchand se fut établi dans cette maison^ et qu'il se fut entièrement remis de la fatigue du voyage, il s'habilla fort proprement, et se rendit au lieu public où s'assembloient les marchands pour vendre ou acheter des marchandises. Il étoit suivi d'un esclave qui portoit un paquet de plu* sieurs pièces d*étoffes et de toiles fines.
Les marchands reçiu-ent Ganem avec beaucoup d'honnêteté; et leur chef ou syndic à qui d'abord il s'adressa, prit et acheta tout le paquet au prix marqué par l'étiquette qui étoit attachée à chaque pièce d'étoffe. Ganera continua ce négoce avec tant de bonheur , qu'il vendoit toutes les marchandises qu'il faisoit porter chaque jour.
Il ne lui restoit plus qu'une balle, qu'il avoit fait tirer du magasin et apporter chez lui, lorsqu'un jour il alla au lieu public. Il en trouva toutes les boutiques fermées. La chose lui parut extraordinaire; il en demanda la cause,, et on lui dit qu'un des premiers marchands qui ne lui étoit pas inconnu étoit mort, et que tous ses confrères, suivant la coutume, étoient allés à son enterrement.
Ganem s'informa de la mosquée où se devoit
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faire la prière, ou doù le corps devoit être porté au lieu de sa sépulture ; et quand on le lui eut enseigné, il renvoya son esclave avec son paquet de marchandises, et prit le chemin de la mosquée. Il y arriva que la prière n'étoit pas encore achevée , et on la faisoit dans une salle toute tendue de satin noir. On enleva le corps , que la parenté , accompagnée des marchands et de Ganem , suivit jusqu'au lieu de sa sépulture , qui étoit hors de la ville ^ fort éloigné. Cétoit un édifice de pierre en forme de dôme, destiné à recevoir les corps de toute la famille du défunt; et comme il étoit fort petit, on avoit dressé des tentes à Tentour, afin que tout le monde fut à couvert pendant la cérémonie. On ouvrit le iomheau, et Ton posa le corps , puis on le referma. Ensuite l'iman et les autres ministres de la mosquée s'assirent en rond sur des tapis sous la principale tente , et récitèrent le reste des prières. Ils firent aussi la lecture des chapitres de l'Alcoran prescrits pour l'enterrement des morts. Les parens et les marchands, à l'exemple de ces ministres, s'assirent en rond derrière eux.
Il étoit presque nuit , lorsque tout fut achevé. Ganem, qui ne s'étoit pas attendu à une si longue cérémonie, commençoit à s'inquiéter; et son inquiétude augmenta , quand il vit qu'on servoit
un repas en mémoire du défunt , selon l'usage de Bagdad. On lui dit même que les tentes n'a- Toient pas été tendues seulement contre les ardeurs du soleil, mais aussi contre le serein, parce que Ton ne s'en retourneroit à la ville que le lendemain. Ce discours alarma Ganem. a Je suis étranger, dit-il en lui-même , et je passe pour un riche marchand; des voleurs peuvent profiter de mon absence et aller piller ma maison. Mes esclaves même peuvent être tentés d'une si belle occasion ; ils n'ont qu'à prendre la fuite avec tout l'or que j'ai reçu de mes marchandises , où le3 irai-je chercher?» Vivement occupé de ces pensées, il mangea quelques morceaux à la hâte , et se déroba finement à la compagnie.
Il précipita ses pas pour faire plus de diligence; mais comme il arrivé assez souvent que plus on est pressé , moins on avance , il prit un chemin pour un autre , et s'égara dans l'obscurité , de maniée qu'il étoit près de minuit quand il arriva à la porte de la ville. Pour surcroit de malheur, il la trouva fermée. Ce contre -temps lui causa une peine nouvelle , et il fut obligé de prendre le parti de chercher un endroit pour passer le reste de la nuit , et attendre qu'on ouvrît la porte. Il entra dans un cimetière si vaste , qu'il s'étendoit depuis la ville jusqu'au lieu d'où il venoit; il s'avança jusqu'à des murailles assez hautes ,
qui entouroient un petit champ qui faisoit le cimetière particulier dune famille, et où étoit uti palmier. Il y avoit encore une infinité d'autres cimetières particuliers , dont on n'étoit pas exact à fermer les portes. Ainsi Ganem trouvant ouvert celui où il y avoit un palmier, y entra et ferma la porte après lui; il se coucha sur l'herbe, et fit tout ce qu'il put pour s'endormir ; mais l'inquiétude où il étoit de se voir hors de chez lui, l'en empêcha. Il se leva; et après avoir, en se promenant, passé et repassé plusieurs fois devant la porte , il l'ouvrit sans savoir pourquoi ; aussitôt il aperçut de loin une lumière qui sembloit venir à lui. A cette vue, la frayeur le saisit; il poussa la porte qui ne se fermoit qu'avec un loquet , et monta promptement au haut du palmier, qui, dans la crainte dont il étoit agité, lui parut le plus sûr asile qu'il pût rencontrer.
Il n'y fut pas plus tôt , qu'à la faveur de la lu*mière qui l'avoit effrayé , il distingua et vit en* trer dans le cimetière où il étoit, trois hommes qu'il reconnut pour des esclaves à leur habillement. L'un marchoit devant avec une lanterne, et les deux autres le suivoient chargés d'un coffre long de cinq à six pieds qu'ils portoient sur leurs épaules; ils le mirent à terre, et alors un des trois esclaves dit à ses camarades : « Frères , si vous m'en croyez, nous laisserons là ce coffre, et
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nous reprendrons le chemin de la ville. — Non , non , répondit un autre , ce n'est pas ainsi qu'il faut exécuter les ordres que notre maîtresse nous donne. Nous pourrions nous repentir de les avoir négligés : enterrons ce coffre, puisqu'on nous Fa commandé. » Les deux autres esclaves se rendirent à ce sentiment : ils commencèrent à remuer la terre avec des instrumens qu'ils avoient apportés pour cela; et quand ils eurent fait une profonde fosse, ils mirent le coffre dedans, et le couvrirent de la terre qu'ils avoient ôtée. Ils sortirent du cimetière après cela , et s'en retournèrent chez eux.
Ganem , qui du haut du palmier avoit entendu les paroles que les esclaves avoient prononcées , ne savoit que penser de cette aventure. Il jugea qu'il falloit que ce coffre renfermât quelque chose de précieux, et que la personne à qui il appartenoit avoit ses raisons pour le faire cacher dans ce cimetière. Il résolut de s'en éclaircir surle-champ. Il descendit du palmier. Le départ des esclaves lui avoit ôté sa frayeur. Il se mit à travailler à la fosse , et il y employa si bien les pieds et les mains, qu'en peu de temps il vit le coffre à découvert; mais il le trouva fermé d'un gros cadenas. Il fut très mortifié de ce nouvel obstacle qui l'empêchoit de satisfaire sa curiosité. Cependant il ne perdit point courage; et le jour venant
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à paroitre sur ces entrefaites , lui fit découvrir dans le cimetière plusieurs gros cailloux. Il en choisit un avec quoi il n'eut pas beaucoup de peine à forcer le cadenas. Alors, plein d'impatience, il ouvrit le coffre. Au lieu d'y trouver de l'argent, comme il se l'étoit imaginé , Ganem fut dans une surprise que l'on ne peut exprimer d'y voir une jeune dame d'une beauté sans pareille. A son teint frais et vermeil , et plus encore à une respiration douce et réglée, il reconnut qu'elle étoit pleine de vie; mais il ne pouvoit comprendre pourquoi , si elle n'étoit qu'endor* mie, elle ne s'étoit pas réveillée au bruit qu'il avoit fait en forçant le cadenas. Elle avoit un habillement si magnifique, des bracelets et des pendans d'oreilles de diamans , avec un collier de perles fines si grosses, qu'il ne douta pas un moment que ce ne fut une dame des premières de la cour. A la vue d'un si bel objet , non seulement la pitié et l'inclination naturelle à secou-^ rir les personnes qui sont en danger, mais même quelque chose de plus fort que Ganem alors ne pouvoit pas bien démêler, le portèrent à donner à cetfe jeune beauté tout le secours qui dépendoit de lui.
Avant toutes choses , il alla fermer la porte du cimetière que les esclaves avoient laissée ouverte ; il revint ensuite prendre la dame entre
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ses bras. Il la tira hors du coffre et la coucha sur la terre qu'il avoit ôtée. La dame fut à peine dans cette situation et exposée au grand air , qu'elle étemua , et qu'avec un petit effort qu'elle fit en tournant la tête , elle rendit par la bouche une liqueur dont il parut qu'elle avoit l'estomac chargé; puis entr'ouvrant et se frottant les yeux, elle s'écria d'une voix dont Ganem , qu'elle ne voyoit pas , fut enchanté : « Fleur de jardin ' , Branche de corail • , Canne de sucre ^ , Lumière du jour ^, Étoile du matin * , Délices du temps % pariez donc , où étes-vous ? » C'étoient autant de noms de femmes esclaves qui avoient coutume de la servir. Elle les appeloit , et elle étoit fort étonnée de ce que personne ne répondoit. Elle ouvrit enfin les yeux ; et se voyant dans un cime* tière, elle fut saisie de crainte. «Quoi donc! s'écria-t-elle plus fort qu'auparavant, les morts ressuscitent-ils? Sommes-nous au jour du jugement ? Quel étrange changement du soir au matin ! »
Ganan ne voulut pas laisser la dame plus longtemps dans cette inquiétude. Il se présenta devant elle aussitôt avec tout le respect possible , et de la manière la plus honnête du monde. <c Madame , lui dit41 , je ne puis vous exprimer
' Zohorob bostan. 4 Nouronnihar.
* Sckagrom marglan. ^ Nagmatos soHî.
3 Cassabos »oucear« ^ Nouzhetos zaman.
que foiblement la joie que j'ai de m'être trouvé ici pour vous rendre le service que je vous ai rendu, et de pouvoir vous offrir tous les secours dontvous avez besoin dans l'état où vous êtes. »
Pour engager la dame à prendre toute confiance en lui , il lui dit premièrement qui il étoit , et par quel hasard il se trouvoit dans ce cimetière. Il lui raconta ensuite l'arrivée des trois esclaves , et de quelle manière ils avoient enterré le coffre. La dame , qui s'étoit couvert le visage de son voile dès que-Ganem s'étoit présenté, fut vivement touchée de l'obligation qu'elle lui avoit. « Je rends grâces à Dieu , lui dit-elle , de m'avoir envoyé un honnête homme comme vous pour me délivrer de la mort. Mais puisque vous avez commencé une œuvre si charitable , je vous conjure de ne la pas laisser imparfaite. Allez de grâce dans la ville chercher un muletier qui vienne avec un mulet me prendre et me transporter chez vous dans ce même coffre ; car si j'allois avec vous à pied, mon habillement étant différent de celui des dames de la ville, quelqu'un y pourroit faire attention et me suivre ; ce qu'il m'est de la dernière importance de prévenir. Quand je serai dans votre maison, vous apprendrez qui je suis par le récit que je vous ferai de mon histoire ; et cependant soyez persuadé que vous n'avez pas obligé une ingrate. »
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Avant que de quitter la dame , le jeune marchand tira le coffre hors de la fosse ; il la combla de terre , remit la dame dans le coffre , et 1 y renferma de telle sorte, qu'il ne paroissoit pas que le cadenas eût été forcé. Mais de peur quelle n'étouffât, il ne referma pas exactement le coffre , et y laissa entrer l'air. En sortant du cimetière, il tira la porte après lui ; et comme celle de la ville étoit ouverte, il eut bientôt trouvé ce qu'il cherchoit. Il revint au cimetière, où il aida le muletier à charger le coffre en travers sur le mulet ; et pour lui ôter tout soupçon , il lui dit qu'il étoit arrivé la nuit avec un autre muletier, qui, pressé de s'en retourner, avoit déchargé le coffre dans le cimetière.
Ganem , qui depuis son arrivée à Bagdad ne s'étoit occupé que de son négoce, n'avoit pas encore éprouvé la puissance de l'amour. Il en sentit alors les premiers traits. Il n'avoit pu voir la jeune dame sans en être ébloui ; et l'inquiétude dont il se sentit agité en suivant de loin le muletier , et la crainte qu'il n'arrivât en chemin quelque accident qui lui fît perdre sa conquête, lui apprirent à démêler ses sentimens. Sa joie fut extrême , lorsque , étant arrivé heureusement chez lui, il vit décharger le coffre. Il renvoya le muletier ; et ayant fait fermer par un de ses esclaves la porte de sa maison, il ouvrit le coffre,
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aida la dame à en sortir, lui présenta la main, et la conduisit à son appartement, en la plaignant de ce qu'elle devoit avoir souffert dans une si étroite prison, a Si j'ai souffert , dit-die , j'en suis bien dédommagée par ce que vous avez fait pour moi, et par le plaisir que je sens à me voir en sûreté. »
L'appartement de Ganem, tout richement meublé qu'il étoit , attira moins les r^ards de la dame, que la taille et la bonne mine de son libérateur , dont la politesse et les manières engageantes lui inspirèrent une vive reconnoissance. Elle s'assit sur un sofa ; *et pour commencer à faire connoître au marchand combien elle étoit sensible au service qu'elle en avoit reçu, elle ota son voile. Ganem, de son côté , sentit toute la grâce qu'une dame si aimable lai faisoit de se montrer à lui le visage découvert, ou plutôt il sentit qu'il avoit déjà pour elle une passion violente. Quelque obligation qu'elle lui eût , il se crut trop récompensé par une faveur si précieuse.
La dame pénétra les sentimens de Ganem, et n'en fut pas alarmée , parce qu'il paroissoit fort respectueux. Comme il jugea qu'elle avoit besoin de manger , et ne voulant pas charger personne que lui-même du soin de régaler une hôtesse si charmante, il sortit suivi d'un esclave, et alla
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chez un traiteur ordonner un repas. De chez le traiteur il passa chez un fruitier, où il choisit les plus beaux et les meilleurs fruits. Il fit aussi provision d'excellent vin , et du même pain qu'on mangeoit au palais du calife.
Dès qu'il fut de retour chez lui , il dressa de sa propre main une pyramide de tous les fruits qu'il avoit achetés ; et les servant lui-même à la dame dans un bassin de porcelaine très fine : « Madame, lui dit-il , en attendant un repas plus solide et plus digne de vous , choisissez , de grâce, prenez quelques uns de ces fruits. » Il vouloit demeurer debout; mais elle lui dit quelle ne toucheroit à rien qu'il ne fût assis , et qu'il ne mangeât avec elle. Il obéit ; et après qu'ils eurent mangé quelques morceaux, Ganem, remarquant que le voile de la dame qu'elle avoit mis auprès d'elle sur le sofa, avoit le bord brodé d'une écriture en or , lui demanda de voir cette broderie. La dame mit aussitôt la main sur le voile, et le lui présenta en lui demandant s'il savoit lire, a Madame , répondit-il d'un air modeste , un marchand feroit mal ses afEsiires s'il ne savoit au moins lire et écrire. —- Hé bien , reprit-elle , lisez les paroles qui sont écrites sur ce voile ; au^si^faien c'est une occasion pour moi de vous raconter mon histoire. »
Ganem prit le voile et lut ces mots : « Je suis
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a à VOUS, et vous êtes à moi, ô descendant de « l'oncle du prophète !,» Ce descendant de Tonde du prophète étoit le calife Haroun al-Raschid , qui régnoit alors , et qui descendoit d' Abbas , oncle de Mahomet.
Quand Ganem eut compris le sens de ces paroles : <c Ah , madame ! s'écria-t-il tristement , je viens de vous donner la vie , et voilà une écriture qui me donne la mort! Je n'en comprends pas tout le mystère ; mais elle ne me fait que trop connoître que je suis le plus malheureux de tous les hommes. Pardonnez-moi , madame , la liberté que je prends de vous le dire. Je n'ai pu vous voir sans vous donner mon cœur ; vous n'ignorez pas vous-même qu'il n'a pas été en mon pouvoir de vous le refuser , et c'est ce qui rend excusable ma témérité. Je me proposois de toucher le vôtre par mes respects , mes soins , mes complaisances , mes assiduités , mes soumissions , par ma constance ; et à peine j'ai conçu ce dessein flatteur , que me voilà déchu de toutes mes espérances. Je ne réponds pas de soutenir long-temps un si grand malheur. Mais quoi qu'il en puisse être , j'aurai la consolation de mourir tout à vous. Achevez , madame, je vous en conjure, achevez de me donner un entier éclaircissement sur ma triste destinée. »
Il ne put prononcer ces paroles sans répandre
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quelques larmes. La dame en fut touchée. Bien loin de se plaindre de la déclaration qu'elle venoit d'entendre, el9 en sentit une joie secrète; car son cœur commençoit à se laisser surprendre. Elle dissimula toutefois; et comme si elle n'eût pas fait d'attention au discours de Ganem : «Je me serois bien gardée, lui réponditK?lIe, de vous montrer mon voile, si j'eusse cru qu'il dût vous causer tant de déplaisir; et je ne vois pas que les choses que j'ai à vous dire doivent rendre votre sort aussi déplorable que vous vous l'imaginez. Vous saurez donc, poursuivit-elle, pour vous apprendre mon histoire , que je me nomme Tourmente * ; nom qui me fut donné au moment de ma naissance, parce que l'on jugea que ma vue causeroit un jour bien des maux. Il ne vous doit pas être inconnu , puisqu'il n'y a personne dans Bagdad qui ne sache que le calife Haroun al-Raschid , mon souverain maître et le vôtre , a une favorite qui s'appelle ainsi. On m'amena dans son palais dès mes plus tendres années , et j'ai été élevée avec tout le soin que l'on a coutume d'avoir des personnes de mon sexe destinées à y demeurer. Je ne réussis pas mal dans tout ce qu'on prit la peine de m'enseigner ; et cela, joint à quelques traits de beauté, m'attira 1 amilié du calife , qui me donna un appartement
' £q arabe ^ Fatnab.