‹ Les Mille et une nuits, contes arabes (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · IV. a · texte numérisé non relu

IV. a

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particulier auprès du sien. Ce prince n'en demeura pas à cette distinction , il nomma vingt femmes pour me servir, aveflàutant d'eunuques; et depuis ce temps-là il m'a fait des présens si considérables, que je me suis vue plus riche qu'aucune reine qu'il y ait au monde. Vous jugez bien par là que Zobéide , femme et parente du calife, n'a pu voir mon bonheur sans en être jalouse. Quoique Haroun ait pour elle toutes les considérations imaginables , elle aeherché toutes les occasions possibles de me perdre. Jusqu'à présent je m'étois assez bien garantie de ses pièges ; mais enfin j'ai succombé au dernier effort de la jalousie, et sans vous je serois à l'heure qu'il est dans l'attente d'une mort inévitable. Je ne doute pas qu'elle n'ait corrompu une de mes esclaves, qui me présenta hier au soir dans de la limonade une drogue qui cause un assoupis* sèment si grand, qu'il est aisé de disposer de ceux à qui l'on en fait prendre; et cet assoupissement est tel , que pendant sept ou huit heures rien n'est capable de le dissiper. J'ai d'autant plus de sujet de faire ce jugement, que j'ai le sommeil naturellement très léger, et que je m'éveille au moindre bruit. Zobéide , pour exécuter son mauvais dessein , a pris le temps de l'absence du calife, qui depuis peu de jours est allé se mettre à la tête de ses troupes pour punir l'audace de

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quelques rois ses voisins , qui se sont ligués pour lui faire la guerre. Sans cette conjoncture , ma rivale, toute furieuse qu'elle est, nauroit osé rien entreprendre contre ma vie. Je ne sais ce qu'elle fera pour dérober au calife la connois- $ance de cette action ; mais vous voyez que j'ai un très grand intérêt que vous me gardiez le secret. U y va de ma vie ; je ne serois pas en sûreté chez vous, tant que le calife sera hors de Bagdad. Vous êtes intéressé vous-même à tenir mon aventure secrète; car si Zobéide apprenoit lobUgation que je vous ai, elle vous puniroit vous-même de m'avoir conservée. Au retour du calife , j'aurai moins de mesures à garder. Je trouverai moyen de l'instruire de tout ce qui s'est passé , et je suis persuadée qu'il sera plus empressé que moi-même à reconnoître un service qui me rend à son amour. »

Aussitôt que la belle favorite d'Haroun al- Raschid eut cessé de parler, Ganem prit la parole : «Madame, lui dit-il, je vous rends mille grâces de m'avoir donné l'éclaircissement que j'ai pris la liberté de vous demander, et je vous supplie de croire que vous êtes ici en sûreté. Les sentimens que vous m'avez inspirés vous répondent de ma discrétion. Pour celle de mes esclaves, j'avoue qu'il faut s'en défier. Ils'pourroient manquer à la fidélité qu'ils me doivent ,

s'ils savoient par quel hasard et dans quel lieu j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Mais c'est ce qu'il leur est impossible de deviner. J'oserai même vous assurer qu'ils n'auront pas la moindre curiosité de s'en informer. Il est si naturel aux jeunes gens de chercher de belles esclaves , qu'ils ne seront nullement surpris de vous voir ici , dans l'opinion qu'ils auront que vous en êtes une , et que je vous ai achetée. Ils croiront encore que j'ai eu mes raisons pour vous amener chez moi de la manière qu'ils l'ont vu : ayez donc l'esprit en repos là-dessus, et soyez sûre que vous serez servie avec tout le respect qui est dû à la favorite d'un monarque aussi grand que le nôtre. Mais quelle que soit la grandeur qui l'environne , permettez-moi de vous déclarer, madame , que rien ne sera capable de me faire révoquer le don que je vous ai fait de mon cœur. Je sais bien que je n'oublierai jamais a que ce qui appartient ce au maître est défendu à l'esclave, d Mais je vous aimois avant que vous m'eussiez appris que votre foi étoit engagée au calife ; il ne dépend pas de moi de vaincre une passion qui, quoique encore naissante, a toute la force d'un amour fortifié par une parfaite réciprocité. Je souhaite que votre auguste et trop heureux amant vous venge de la malignité de Zobéide , en vous rappelant auprès de lui, et quand vous vous verrez

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rendue à ses souhaits , que vous vous souveniez de l'infortuné Ganem , qui n'est pas moins votre conquête que le calife. Tout puissant qu'il est^ ce prince , si vous n'êtes sensible qu'à la tendresse , je me flatte qu'il ne m'effacera point de votre souvenir. Il ne peut vous aimer avec plus d'ardeur que je vous aime ; et je ne cesserai de brûler pour vous en quelque lieu du monde que j'aille expirer après vous avoir perdue. »

Tourmente s'aperçut que Ganem étoit pénétré de la plus vive douleur ; elle en fut attendrie; mais voyant l'embarras où elle alloit se jeter en continuant la conversation sur cette matière , qui pouvoit insensiblement la conduire à faire paroître le penchant qu'elle se sentoit pour lui : « Je vois bien , lui dit-elle , que ce dis^ cours vous fait trop de peine ; laissons-le , et parlons de robligation infinie que je vous ai. Je ne puis assez vous exprimer ma joie , quand je songe que sans votre secours je serpis privée de la. lumière du jour. »

Heureusement pour l'un et pour l'autre , on frappa à la porte en ce moment. Ganem se leva pour aller voir ce que ce pouvoit être , et il se trouva que c'étoit un des esclaves pour lui annoncer l'arrivée du traiteur. Ganem, qui, pour plus grande précaution , ne vouloit pas que les esclaves entrassent dans la chambre où étoit

Tourmente , alla prendre ce que le traiteur avoit apprêté , et le servit lui-même à sa belle hôtesse qui, dans le fond de son âme, étoit ravie des soins qu'il avoit pour elle.

Après le repas, Ganem desservit comme il avoit servi ; et quand il eut remis toutes choses à la porte de la chambre entre les mains de ses esclaves : « Madame , dit-il à Tourmente , vous serez peut-être bien aise de reposer présentement. Je vous laisse ; et quand vous aurez pris quelque repos, vous me verrez prêt à recevoir vos ordres. » En achevant ces paroles il sortit et alla acheter deux femmes esclaves; il acheta aussi deux par quets , l'un de linge fin , et l'autre de tout ce qui peut composer une toilette digne de la favorite du calife. Il mena chez lui les deux esclaves, et les présentant à Tourmente : « Madame, lui dit-il, une personne comme vous a besoin de deux filles au moins pour la servir ; trouvez bon que je vous donne celles-ci. »

Tourmente admira l'attention de Ganem :

«Seigneur, lui dit-elle, je vois bien que vous n'êtes pas homme à faire les choses à demi. Vous augmentez par vos manières l'obligation que je vous ai ; mais j'espère que je ne mourrai pas ingrate , et que le ciel me mettra bientôt en état de reconnoître toutes vos actions généreuses. »

Quand les femmes esclaves se furent retirées

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dans une chambre voisine où le jeune marchand les envoya, il s'assit sur le sofa où étoit Tourmente , mais à certaine distance d'elle pour lui marquer plus de respect. Il remit l'entretien sur sa passion , et dit des choses très touchantes sur les obstacles invincibles qui lui ôtoient toute espérance. «Je n'ose même espérer, disoit-il, d'exciter par ma tendresse le moindre mouvemen t de sensibilité dans un cœur comme le vôtre, destiné au plus puissant prince du monde. Hélas ! dans mon malheur ce seroit une consolation pour moi, si je pouvois me flatter que vous n'avez pu voir avec indifférence l'excès de mon amour! — Seigneur, lui répondit Tourmente.,.. — Ah ! madame , interrompit Ganem à ce mot de seigneur ; c'est pour la seconde fois que vous me faites l'honneur de me traiter de seigneur! La présence des femmes esclaves m'a empêché la première fois de vous dire ce que j'en pensois : au nom de Dieu , madame , ne me donnez point ce titre d'honneur, il ne me convient pas. Traitez-moi, de grâce, comme votre esclave. Je le suis, et je ne cesserai jamais de l'être. »

«Non, non, interrompit Tourmente à son tour, je me garderai bien de traiter ainsi un homme à qui je dois la vie. Je serois une ingrate , si je disois ou si je faisois quelque chose qui ne vous convînt pas. Laissez-moi donc suivre

les mouvemens de ma reconnoissance, et n'exigez pas pour prix de vos bienfaits que j*en use malhonnêtement avec vous. C'est ce que je ne ferai jamais. Je suis trop touchée de votre conduite respectueuse pour en abuser, et je vous avouerai que je ne vois point d'un œil indifférent tous les soins que vous prenez. Je ne vous en puis dire davantage. Vous savez les raisons qui me condamnent au silence. »

Ganem fut enchanté de cette déclaration : il en pleura de joie, et ne pouvant trouver de termes assez forts à son gré pour remercier Tourmente , il se contenta de lui dire que si elle savoit bien ce qu elle devoit au calife , il n'ignoroit pas de son côté « que ce qui appartient au « maître est défendu à l'esclave. »

Comme il s'aperçut que la nuit approchoit, il se leva pour aller chercher de la lumière. Il en apporta lui-même , et de quoi faire la collation , selon lusage ordinaire de la ville de Bagdad, où, après avoir fait un bon repas à midi, on passe la soirée à manger quelques fruits et à boire du vin, en s'entretenant agréablement jusqu'à l'heure de se retirer.

Ils se mirent tous deux à table. D'abord ils se firent des complimens sur les fruits qu'ils se pré* sentoient l'un à l'autre. Insensiblement l'excellence du vin les engagea tous deux à boire; et

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ils n'eurent pas plus tôt bu deux ou trois coups , (]u'ils se firent une loi de ne plus boire sans chanter quelque air auparavant. Ganem chantoit des vers qu'il composoit sur-le-champ et qui exprimoien t la force de sa passion ; et Tourmente, animée par son exemple, composoit et chantoit aussi des chansons qui avoient du rapport à son aventure , et dans lesquelles il y avoit toujours quelque chose que Ganem pouvoit expliquer favorablement pour lui. A cela près , la fidélité qu'elle devoit au calife y fut exactement gardée. La collation dura fort long-temps. La nuit étoit déjà fort avancée, qu'ils ne songeoient point encore à se séparer. Ganem toutefois se retira dans un autre appartement , et laissa Tourmente dans celui où elle étoit, où les femmes esclaves qu'il avoit achetées entrèrent pour la servir.

Ils vécurent ensemble de cette manière pendant plusieurs jours. Le jeune marchand ne sortoit que pour des affaires de la dernière importance; encore prenoit-il le temps que sa dame reposoit ; car il ne pouvoit se résoudre à perdre un seul des momens qu'il lui étoit permis de passer auprès d'elle. Il n'étoit occupé que de sa chère Tourmente , qui , de son côté , entraînée par son penchant , lui avoua qu'elle n'avoit pas moins d'amour pour lui qu'il n'en avoit pour ^lle. Cependant, quelque épris qu'ils fussent

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l'un de l'autre , la considération du calife eut le pouvoir de les retenir dans les bornes qu elle exigeoit d'eux; ce qui rendoit leur passion plus vive.

Tandis que Tourmente, arrachée pour ainsi dire des mains de la mort , passoit si agréablement le temps chez Ganem , Zobéide n'étoit pas sans embarras au palais d'Haroun al-Raschid.

Les trois esclaves , ministres de sa vengeance , n'eurent pas plus tôt enlevé le coffre sans savoir ce qu'il y avoit dedans , ni même sans avoir la moindre curiosité de l'apprendre , comme gens accoutumés à exécuter aveuglément ses ordres , qu'elle devint la proie d'une cruelle inquiétude. Mille importunes réflexions vinrent troubler son repos. Elle ne put goûter un moment la douceur du sommeil ; elle passa la nuit à rêver aux moyens de cacher son crime. « Mon époux , disoit-elle , aime Tourmente plus qu'il n'a jamais aimé aucune de ses favorites. Que lui répondrai-je à son retour, lorsqu'il me demandera de ses nouvelles?» Il lui vint dans l'esprit plusieurs stratagèmes; mais elle n'en étoit pas contente : elle y trouvoit toujours des difficultés , et elle ne savoit à quoi se déterminer. Elle avoit auprès d'elle une vieille dame qui l'avoit élevée dès sa plus tendre enfance ; elle la fit venir dès la pointe du jour, et après lui avoir fait confidence de son secret:

tf Ma bonne mère , lui dit-elle , vous m'avez toujours aidée de vos bons conseils ; si jamais j'en ai eu besoin , c'est dans cette occasion-ci , où il s'agit de calmer mon esprit qu'un trouble mortel agite, et de me donner un moyen de contenter le calife. »

a Ma chère maîtresse , répondit la vieille dame , il eût beaucoup mieux valu ne vous pas mettre dans l'embarras où vous êtes ; mais comme c'est une affaire faite , il n'en faut plus parler. Il ne faut songer qu'au moyen de tromper le Commandeur des croyans, et je suis d'avis que vous fassie;^ tailler en diligence une pièce de bois en forme de cadavre ; nous l'envelopperons de vieux linges, et après l'avoir enfermée dans une bière , nous la ferons enterrer dans quelque endroit du palais; ensuite, sans perdre de temps, vous ferez bâtir un mausolée de marbre en dôme sur le lieu de la sépulture , et dresser une représentation que vous ferez couvrir d'un drap noir, et accom pagner de grands chandeliers et de gros cierges à l'entour. Il y a encore une chose , poursuivit la vieille dame , qu'il est bon de ne pas oublier : il faudra que vous preniez le deuil, et que vous le fassiez prendre à vos femmes , aussi-bien qu'à celles de Tourmente , à vos eunuques , et enfin à tous les officiers du palais. Quand le calife sera de retour, qu'il verra tout son palais en deuil, et

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vous-même ; il ne manquera pas d'en demander le sujet. Alors vous aurez lieu de vous en faire un mérite auprès de lui , en disant que c'est à sa considération que vous avez voulu rendre les derniers devoirs à Tourmente , qu'une mort subite a enlevée. Vous lui direz que vous avez fait bâtir un mausolée , et qu'enfin vous avez fait à sa favorite tous les honneurs qu'il lui auroit rendus lui-même s'il avoit été présent. Comme sa passion pour elle a été extrême , il ira sans doute répandre des larmes sur son tombeau. Peut-être aussi , ajouta la vieille , ne croira-t-il point qu'elle soit morte effectivement : il pourra vous soupçonner de l'avoir chassée du palais par jalousie , et regarder tout ce deuil comme un artifice pour le tromper et l'empêcher de la faire chercher. Il est à croire qu'il fera déterrer et ouvrir la bière, et il est sûr qu'il sera persuadé de sa mort, sitôt qu'il verra la figure d'un mort enseveli. Il vous saura bon gré de tout ce que vous aurez fait, il vous en témoignera de la reconnoissance. Quant à la pièce de bois , je me charge de la faire tailler moi-même par un charpentier de la ville, qui ne saura pas l'usage qu'on en veut faire. Pour vous , madame , ordonnez à cette femme de Tourmente, qui lui présenta hier la limonade, d'annoncer à ses compagnes qu'elle vient de trouver leur maîtresse morte dans son ht j

et afin qu'elles ne songent qu'à la pleurer sans vouloir entrer dans sa chambre, quelle ajoute qu elle vous en a donné avis , et que vous avez déjà donné ordre à Mesrour de la faire ensevelir et enterrer. »

Dès que la vieille dame eut achevé de parler^ Zobéide tira un riche diamant de sa cassette y et le lui mettant au doigt et l'eipbrassant : « Ah , ma bonne mère! lui dit-elle toute transportée de joie, que je vous ai d'obligation! Je ne me serois jamais avisée d'un expédient si ingénieux- Il ne peut manquer de réussir , et je sens que je commence à reprendre ma tranquillité. Je me remets donc sur vous du soin de la pièce de bois, et je vais donner ordre au reste. »

La pièce de bois fut préparée avec toute la diligence que Zobéide pouvoit souhaiter, et portée ensuite par la vieille dame même à la cham^ bre de Tourmente , où elle l'ensevelit comme un mort et la mit dans une bière ; puis Mesrour , qui fut trompé lui-même , fit enlever la bière et le fantôme de Tourmente, que l'on enterra avec les cérémonies accoutumées dans l'endroit que Zobéide avoit marqué , et aux pleurs que versoient les femmes de la favorite , que celle qui avoit présenté la limonade , encourageoit par «es cris et ses lamentations.

Dès le même jour, Zobéide fit venir l'archi-

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tec te du palais et des autres maisons du calife;et sur les ordres qu'elle lui donna, le mausolée fut achevé en très peu de temps. Des princesses aussi puissantes que l'étoit l'épouse d'un prince qui commandoit du levant au couchant, sont toujours ohéies à point nommé dans l'exécution de leurs volontés. Elle eut aussi bientôt pris le deuil avec toute sa cour, ce qui fut cause que la nouvelle de la mort de Tourmente se répandit dans toute la ville. Ganem fut des derniers à l'apprendre; car, comme je l'ai déjà dit , il ne sortoit presque point. Il l'apprit pourtant un jour, a Madame , dit-il à la belle favorite du calife , on vous croit morte dans Bagdad , et je ne doute pas que Zobéide elle-même n'en soit bien persuadée. Je bénis le ciel d'être la cause et l'heureux témoin que vous vivez. Et plût à Dieu que , profitant de ce faux bruit, vous voulussiez lier votre sort au mien, et venir avec moi loin d'ici régner sur mon cœur! Mais où m'emporte un transport trop doux? Je ne songe pas que vous êtes née pour faire le bonheur du plus puissant prince de la terre, et que le seul Haroun al-Raschid est digne de vous. Quand même vous seriez capable de me le sacrifier; quand vous voudriez me suivre, devrois-je y consentir ? Non , je dois me souvenir sans cesse a que ce qui appartient au maître est dé ^c fendu à l'esclave. »

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L'aimable Tourmente, quoique sensible aux tendres mouvemens qu'il faisoit paroître , gagnoit sur elle de n'y pas répondre. «Seigneur, lui ditelle, nous ne pouvons empêcher Zobéide de triompher. Je suis peu surprise de l'artifice dont elle, se sert pour couvrir son crime ; mais laissons-la faire , je me flatte que ce triomphe sera bientôt suivi de douleur. Le calife reviendra , et nous trouverons moyen de l'informer secrètement de tout ce qui s'est passé. Cependant prenons plus de précautions que jamais pour qu'elle ne puisse apprendre que je vis : je vous en ai déjà dit les conséquences. »

Au bout de trois mois, le calife revint à Bagdad, glorieux et vainqueur de tous ses ennemis. Impatient de revoir Tourmente et de lui faire hommage de ses nouveaux lauriers, il entre dans son palais. Il est étonné de voir les officiers qu'il y avoit laissés , tous habillés de deuil. Il en firémit sans savoir pourquoi ; et son émotion redoubla, lorsqu'en arrivant à l'appartement de Zobéide , il aperçut cette princesse qui venoit au-devant de lui en deuil, aussi-bien que toutes les femmes de sa suite. Il lui demanda d^abord le sujet de ce deuil avec beaucoup d'agitation. « Commandeur des croyans, répondit Zobéide, je l'ai pris pour Tourmente , votre esclave , qui est morte si promptement, qu'il n'a pas été

possible d'apporter aucun remède à son mal. » Elle voulut poursuivre, mais le calife ne lui en donna pas le temps. Il fut si saisi de cette nouvelle , qu'il en poussa un grand cri ; ensuite il s'évanouit entre les bras de Giafar, son vizir, dont il étoit accompagné. Il revint pourtant bientôt de sa foiblesse; et, d'une voix qui marquoit son extrême douleur, il demanda où sa chère Tourmente avoit été enterrée. « Seigneur, lui dit Zobéide, j'ai pris soin moi-même de ses funérailles, et je n'ai rien épargné pour les rendre superbes. J'ai fait bâtir un mausolée de marbre sur le lieu de sa sépulture. Je vais vous y conduire , si vous le souhaitez. »

Le calife ne voulut pas que Zobéide prît cette peine , et se contenta de s'y faire mener par Mesrour. Il y alla dans l'état où il étoit, c'est-àdire en habit de campagne. Quand il vit la représentation couverte d'un drap noir, les cierges allumés tout autour, et la magnificence du mau^ solée , il s'étonna que Zobéide eût fait les obsèques de sa rivale avec tant de pompe; et comme il étoit naturellement soupçonneux, il se défia de la générosité de sa femme, et pensa que sa maîtresse pouvoit n'être pas morte; que Zobéide, profitant de sa longue absence > l'avoit peut-être chassée du palais , avec ordre à ceux qu'elle avoit chargés de sa conduite, de la mener

si loin , que Tûn n'entendit jamais parler d'elle. Il n'eut pas d'autre soupçon ; car il ne croyoit pas Zobéide assez méchante pour avoir attenté à la vie de sa favorite.

Pour s'éclaircir par lui-même de la vérité , ce prince commanda qu'on ôtât la représentation , et fit ouvrir la fosse et la bière en sa présence; mais dès qu'il eut vu le linge qui enveloppoit la pièce de bois, il n'osa passer outre. Ce religieux calife craignit d'offenser la religion en permettant que Ton touchât au corps de la défunte ; et cette scrupuleuse crainte l'emporta sur l'amour et sur la curiosité. Il ne douta plus de la mort de Tourmente. Il fit refermer la bière, remplir la fosse, et remettre la représentation en l'état où elle étoit auparavant.

Le. calife se croyant obligé de rendre quelques soins au tombeau de sa favorite, envoya chercher les ministres de la religion , ceux du palais , et les lecteurs de l' Alcoran ; et tandis que Ton étoit occupé à les rassembler, il demeura dans le mausolée, où il arrosa de ses larmes la terre qui couvroit le fantôme de son amante. Quand tous les ministres qu'il avoit appelés furent arrivés, il se mit à la tête de la représen* tation, et eux se rangèrent à rentoiu* et récitèrent de longues prières, après quoi les lecteurs de l'Alcoran lurent plusieurs chapitres.

La même cérémonie se fit tous les jours pendant l'espace d'un mois, le matin et l'aprèsdîner, et toujours en présence du calife, du grand-vizir Giafar, et des principaux officiers de la cour, qui tous étoient en deuil, aussi-bien ^ue le calife, qui, durant tout ce temps-là, ne cessa d'honorer de ses larmes la mémoire de Tourmente, et ne voulut entendre parler d'aucune affaire.

Le dernier jour du mois , les prières et la lecture de l'Alcoran durèrent depuis le matin jusr* qu'à la pointe du jour suivant ; et enfin , lorsque tout fut achevé , chacun se retira chez soi : Haroun al-Raschid, fatigué d'une si longue veille,alla se reposer dans son appartement, et s'endormit sur un sofa entre deux dames de son palais, dont l'une assise au chevet , et l'autre au pied de son lit, s'occupoient durant son sommeil à des ouvrages de broderie , et demeuroient dans un grand silence.

Celle qui étoit au chevet et qui s'appeloit Aube du jour ' , voyant le calife endormi , dit tou^ bas à l'autre dame : « Étoile du matin ', car elle se iiommoit ainsi, il y a bien des nouvelles. Le Commandeur des croyahs , notre cher seigneur et maître, sentira une grande joie à son réveil ^

* Kouronnihar.

* Nagmatoft sohî.

lorsqu il apprendra ce que j'ai à lui dire. Tourmente n'est pas morte ; elle est en parfaite santé.

— O ciel ! s'écria d'abord Étoile dumatin , toute transportée de joie, seroit*il bien possible que la belle, la charmante , l'incomparable Tourmente fut encore du monde? » Étoile du'matin prononça ces paroles avec tant de vivacité et d'un ton si haut, que le calife s'éveilla. Il demanda pourquoi on avoit interrompu son sommeil. « Ah , seigneur! reprit Étoile du matin, pardonnezmoi cette indiscrétion. Je n'ai pu apprendre tranquillement que Tourmente vit encore. J'en ai senti un transport que je n'ai pu retenir.

— Hé, qu'est- elle donc devenue, dit le calife, s'il est vrai qu'elle ne soit pas mortp ? — Commandeur des croyans, répondit Aube du jour, j'ai reçu ce soir, d'un homme inconnu, un billet sans signature, mais écrit de la propre main de Tourmente, qui me mande sa triste aventure, et m'ordonne de vous en instruire. J'attendois , pour m'acquitter de ma commission , que vous eussiez pris quelques momens de repos, jugeant que vous deviez en avoir besoin après la fatigue, et a Donnez, donnez-moi Ce billet, interrompit avec précipitation le calife; vous avez mal à propos différé de me le remettre. »

Aube du jour lui présenta aussitôt le billet; il l'ouvrit avec beaucoup d'impatience. Tour-

che avec les soldats que le calife lui avoit ordonné de prendre ; il alla chez le juge de police dont il se fit accompagner; et suivi d'un grand nombre de maçons et de charpentiers munis d'outils nécessaires pour raser une maison, il arriva devant celle de Ganem. Comme elle étoit isolée f il disposa les soldats à l'en tour , pour empêcher que le jeune marchand ne lui échappât. Tourmente et Ganem achevoient alors de dîner. La dame étoit assise près d'une fenêtre qui donnoit sur la rue. Elle entend du bruit : elle regarde par la jalousie ; et voyant le grand-vizir qui s'approchoit avec toute sa suite , elle jugea qu'on n'en vouloit pas moins à elle qu'à Ganein. Elle comprit que son billet avoit été reçu ; mais elle ne s'étoit pas attendue à une pareille réponse , et elle avoit espéré que le calife prendroit la chose d'une autre manière. Elle ne savoit pas ' depuis quel temps ce prince étoit de retour ; et quoiqu'elle lui connût le penchant à la jalousie, elle ne craignoit rien de ce côté-là. Cependant la vue du grand-vizir et des soldats la fit trembler , non pour elle à la vérité, mais pour Ganem. Elle ne douta point qu'elle ne se justifiât, pourvu que le calife voulût bien l'entendre. A l'égard de Ganem , qu'elle chérissoit moins par reconnoissance que par inclination , elle prévoyoit que son rival irrité voudroit le voir, et pourroit le

condamner sur sa jeunesse et sa bonne mine. Prévenue de sa pensée, elle se tourna vers le jeune marchand : oc Ah, Ganem! lui dit*- elle ^ nous sommes perdus. C'est vous et moi que l'on cherche. » Il regarda aussitôt par la jalousie , et fut saisi de frayeur lorsqu'il aperçut les gardes du caUfe, le sabre nu, et le grand-vizir avec le juge de police à leur tête. A cette vue, il demeura immobile, et n'eut pas la force de prononcer une seule parole. « Ganem , reprit la favorite, il n'y a point de temps à perdre. Si vous m'aimez ^ prenez vite Thabit d'un de vos esclaves , et frottez-vous le visage et les bras de noir de cheminée. Mettez ensuite quelques uns de ces plats sur votre tête ; on pourra vous prendre pour le garçon du tracteur, et on vous laissera passer. Si l'on vous demande où est le maître de la maison , répondez sans hésiter qu'il est au logis. — Ah , madame ! dit à son tour Ganem , moins effrayé pour lui que pour Tourmente , vous ne songez qu'à moi. Hélas! qu'allez-vous devenir? — Ne vous en mettez pas en peine , reprit-elle ; c'est à moi d'y songer. A l'égard de ce que vous laissez dans cetje maison, j'en aurai soin, et j'espère qu'un jour tout vous sera fidèlement rendu quand la colère du calife sera passée ; mais évitez sa violence. Les ordres qu'il donne dans ses premiers mouvemens sont toujours funestes. »

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L'affliction du jeune marchand étoit telle ^. qu'il ne savoit à quoi se déterminer ; et il se seroit sans doute laissé surprendre par les soldats du calife y si Tourmente ne Feût pressé de se déguiser. Il se rendit à ses instances : il prit un habit d'esclave , se barbouilla de suie ; et il étoit temps, car on frappa à la porte ; et tout ce qu'ils purent faire, ce fut de s^embrasser tendrement. Ils étoient tous deux si pénétrés de douleur, qu'il leur fiit impossible de se dire un seul mot. Tels furent leurs adieux. Ganem sortit enfin avec quelques plats sur sa tête. On le prit effectivement pour un garçon traiteur, et on ne l'arrêta point. Au contraire, le grand-vizir, qui le renconti^a le premier , se rangea pour le laisser passer, étant fort éloigné de s'imaginer que ce fût celui qu'il cherchoit Ceux qui étoient derrière le grand-vizir lui firent place de même , et favorisèrent ainsi sa fuite. Il gagna une des portes de la ville en diligence , et se sauva.

Pendant qu'il se déroboit aux poursuites du

grand-vizir Giafar , ce ministre entra dans la

chambre où étoit Tourmente , assise siir un sofa,

•et où il y avoit une assez grande quantité de

coffres remplis des bardes de Ganem , et de l'ar-

-gent qu'il avoit fait de ses marchandises.

Dès que Tourmente vit entrer le grand-vizir, elle se prosterna la face contre terre ; et demeu-

CONTES ARABES. ' 4i

rant en cet état comme disposée à recevoir la mort : « Seigneur , dit-elle , je suis prête à subir l'arrêt que le Commandeur des croyans a prononcé contre moi ; vous n'avez qu'à me l'annoncer. — Madame , lui répondit Giafar en se prosternant aussi jusqu'à ce qu'elle sefùt relevée, à Dieu ne plaise que personne ose mettre sur vous une main profane ! Je n'ai pas dessein de vous faire le moindre déplaisir. Je n'ai point d'autre ordre que de vous supplier de vouloir bien venir au palais avec moi , et de vous y con^ duire avec le marchand qui demeure en cette maison.-— Seigneur, reprit la favorite en se levant, partons, je suis prête à vous suivre. Pour ce qui est du jeune marchand à qui je dois la vie, il n'est point ici. Il y a près d'un mois qu'il est allé à Damas , où ses affaires l'ont appelé ; et jusqu'à son retour, il m'a laissé en garde ces coffres que vous voyez. Je vous conjure de vouloir bien les faire porter au palais , et de donner ordre qu'on les mette en sûreté, afin que je tienne la promesse que je lui ai faite d'en avoir tout le soin imaginable.»

« Vous serez obéie , madame , » répliqua Giafar. Et aussitôt il fit venir des porteurs. 11 leur ordpnna d'enlever les coffres et de les porter à Mesrour.

Dès que les porteurs furent partis, il parla à

4a LES MILLE ET UNE NUITS,

Toreille du juge de police'; il le chargea du soin de faire raser la maisoti , et d'y faire auparavant chercher partout Ganem , qu'il soupçonnoit d'être caché , quoi que lui eût dit Tourmente. Ensuite il sortit, et emmena avec lui cette jeune dame, suivie des deux femmes esclaves qui la servoient. A l'égard des esclaves de Ganem , on n'y fit pas d'attention. Ils se mêlèrent parmi la foule , et on ne sait ce qu'ils devinrent.

Giafar fut à peine hors de la maison , que les maçons et les charpentiers commencèrent à la raser; et ils firent si bien leur devoir, qu'en moins d'une heure il n'en resta aucun vestige. Mais le juge de police n'ayant pu trouver Ganem, quelque perquisition qu'il en eût faite , en fit donner avis au grand-vizir avant que ce ministre arrivât au palais. « Hé bien , lui dit Haroun al-Raschid en le voyant entrer dans son cabinet , as-tu exécuté mes ordres ? — Oui, seigneur, répondit Giafar; la maison où demeuroit Ganem est rasée de fond en comble, et je vous amène Tourmente votre favorite : elle est à la porte de votre cabinet ; je vais la faire entrer, si vous me l'ordonnez« Pour le jeune marchand , on ne l'a pu trouver , quoiqu'on l'ait cherché partout. Tourmente assure qu'il est parti pour Damas depuis un mois. »

Jamais emportement n'égala celui que le calife

fit paroître , lorsqu'il apprit que Ganem lui étoit échappé. Pour sa favorite , prévenu qu'elle lui avoit manqué de fidélité , il ne voulut ni la voir ni lui parler. « Mesrour, dit-il au chef des eunuques qui étoit présent , prends l'ingrate, la perfide Tourmente, et va Tenlermer dans la tour obscure. » Cette tour étoit dans l'enceinte du palais, et servoit ordinairement de prison aux favorites qui donnoient quelque sujet de plainte, au calife.

Mesrour, accoutumé à exécuter sans réplique les ordres de son maître , quelque violens qu'ils fussent, obéit à regret à celui-ci. Il en témoigna sa douleur à Tourmente, qui en fut d'autant plus affligée , qu'elle avoit compté que le calife ne refiiseroit pas de lui parler. Il lui fallut céder à sa triste destinée , et suivre Mesrour, qui la conduisit à la tour obscure où il la laissa.

Cependant le calife , irrité , renvoya son grandvizir , et n'écoutant que sa passion , écrivit de sa proprt main la lettre qui suit, au roi de Syrie, son cousin et son tributaire, qui demeuroit à Damas :

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