‹ Les Mille et une nuits, contes arabes (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · DE CODADAD ET DE SES FRÈRES · texte numérisé non relu

DE CODADAD ET DE SES FRÈRES

Ceux qui ont écrit l'histoire du royaume de Dyarbekir, rapportent que dans la ville de Harran régnoit autrefois un roi très magnifique et très puissant II n'aimoit pas moins ses sujets qu'il en ^toit aimé. Il avoit mille vertus, et il ne lui manquoit pour être parfaitement heureux que d'avoir un héritier. Quoiqu'il eût dans son sérail les plus belles femmes du monde, il ne pouvoit avoir d'enfans. Il en demandoit sans cesse au ciel; et une nuit, pendant qu'il goûtoit la douceur du sommeil , un homme de bonne mine , ou plutôt un prophète, lui apparut et lui dit :

a Tes prières sont exaucées ; tu as enfin ob<- ^ tenu ce que tu désirois. Lève-toi aussitôt que « tu seras réveillé, mets-toi en prières, et fais « deux génuflexions ; après cela, va dans les jar« « dins de ton palais , appelle ton jardinier, et lui

iî6 LES MILLE ET UNE NUITS,

« ordonne de t'apporter une grenade; mangesa en tant de grains qu il te plaira , et tes souhaits « seront comblés. »

Le roi rappelant ce songe à son réveil, en rendit grâces au ciel. Il se leva , se mit en prières, fit deux génuflexions ; puis il alla dans les jardins , où il prit cinquante grains de grenade qu'il compta l'un après l'autre, et qu'il mangea. Il avoit cinquante femmes qui partageoient son lit; elles devinrent toutes grosses ; mais il y en eut une , nommée Pirouzé , dont la grossesse ne parut point. Il conçut de l'aversion pour cette dame , il vouloit la faire mourir, a Sa stérilité , disoit-il , est une marque certaine que le ciel ne trouve pas Pirouzé digne d'être mère d'un prince. Il faut que je purge le monde d'un objet odieux au Seigneur.» Il formoit cette cruelle résolution ; mais son vizir l'en détourna , en lui représentant que toutes les femmes n'étoient pas du même tempérament, et qu'il n'étoit pas impossible que Pirouzé fût grosse, quoique sa grossesse ne se déclarât point encore, a Hé bien , reprit le roi , qu elle vive ; mais qu'elle sorte de ma coiu», car je ne puis la souffrir. — Que votre majesté, répliqua le vizir, l'envoie chez le prince Samer, votre cousin.» Le roi goûta cet avis; il envoya Pirouzé à Samarie , avec une lettre par laquelle il mandoit à son cousin de la bien trai^

ter; et si elle étoit grosse, de lui donner avis de son accouchement.

Pirouzé ne fut pas arrivée dans ce pays-là, qu'on s'aperçut qu'elle étoit enceinte; et enfin elle accoucha d'un prince plus beau que le jour. Le prince de Samarie écrivit aussitôt au roi de Harran pour lui faire part de l'heureuse naissance de ce fils , et l'en féliciter. Le roi en eut beaucoup de joie , et fit une réponse au prince Samer dans ces termes :

a Mon cousin , toutes mes autres femmes ont « mis aussi au monde chacune un prince, de sorte flc que nous avons ici un grand nombre d'enfans. « Je vous prie d'élever celui de Pirouzé , de lui « donner le nom de Codadad ' , et vous me l'encc verrez quand je vous le manderai. »

Le prince de Samarie n'épargna rien pour l'éducation de son neveu. Il lui fit apprendre à monter à cheval, à tirer de l'arc, et toutes les autres choses qui conviennent aux fils des rois, si bien que Codadad , à dix-huit ans , pouvoit passer pour un prodige. Ce jeune prince se sentant un courage digne de sa naissance, dit un jour à sa mère : « Madame , je commence à m'ennuyer à Samarie ; je sens que j'aime la gloire , permettez-moi d'aller chercher les occasions d'en acquérir dans les périls de la guerre. Le roi de

? Dieudonné.

ti8 LES MILLE ET UNE NUITS,

Harrân, mon père, a des ennemis. Quelques princes ses voisins veulent troubler son repos. Que ne m'appelle-t-il à son secours ? Pourquoi me laisse-t-il dans l'enfance si long-temps? Ne devrois-je pas être dans sa cour ? Pendant que Jbous mes frères ont le bonheur de combattre à ses côtés, faut-il que je passe ici ma vie dans l'oisiveté ? — Mon fils , lui répondit Pirouzé , je n'ai pas moins d'impatience que vous de voir votre nom fameux. Je voudrois que vous vous fussiez déjà signalé contre les ennemis du roi votre père ; mais il faut attendre qu'il vous demande. — Non, madame, répliqua Codadad, je n'ai que trop attendu. Je meurs d'envie de voir le roi , et je suis tenté de lui aller offrir mes services comme un jeune inconnu. Il les acceptera sans doute , et je ne me découvrirai qu'après avoir fait mille actions glorieuses : je veux mériter son estime avant qu'il me reconnoisse. » Pirouzé approuva cette généreuse résolution; et de peur que le prince Samer ne s'y opposât, Codadad, sans la lui communiquer, sortit un jour de Samarie comme pour aller à la chasse. Il étoit monté sur un cheval blanc qui avoit une bride et des fers d'or, une selle avec une housse de satin bleu toute parsemée de perles. Il avoit un sabre dont la poignée étoit d'un seul diamant , et le fourreau de bois de sandal tout

garni d'émeraudes et de rubis. Il portoit sur ses épaules son carquois et son arc; et dans cet équi page, qui relevoit merveilleuseme n t sa bonne mine, il arriva dans la ville de Harran. Il trouva bientôt moyen de se faire présenter au roi, qui, charmé de sa beauté , de sa taille avantageuse , ou peut-être entraîné par la force du sang , lui fit un accueil favorable, et lui demanda son nom et sa qualité. « Sire, répondit Codadad, je suis fils d'un émir du Caire. Le désir de voyager, m'a fait quitter ma patrie ; et comme j'ai appris en passant par vos états que vous étiez en guerre avec quelques uns de vos voisins , je suis venu dans votre cour pour offrir mon bras à votre majesté. » Le roi l'accabla de caresses, et lui donna de l'emploi dans ses troupes.

Ce jeune prince ne tarda guère à faire remarquer sa valeur. Il s'attira l'estime des officiers, excita l'admiration des soldats; et comme il n'avoit pas moins d'esprit que de courage , il gagna si bien les bonnes grâces du roi, qu'il devint bientôt son favori. Tous les jours les ministres et les autres courtisans ne manquoient point d'aller voir Codadad ; et ils recherchoient avec autant d'empressement son amitié , qu'ils Dégligeoient celle des autres fils du roi. Ces jeunes princes ne purent s'en apercevoir sans chagrin ; et s'en prenant à l'étranger, ils conçurent tous

I20 LES MILLE ET UNE NUITS

pour lui une extrême haine. Cependant le roi , l'aimant de plus en plus tous les jours, ne se lassoit point de lui donner des marques de son affection. Il le vouloit avoir sans cesse auprès de lui. Il admiroit ses discours pleins d'esprit et de sagesse ; et pour faire voir jusqu'à quel point il le croyoit sage et prudent , il lui confia la conduite des autres princes, quoiqu'il fût de leur âge; de manière que voilà Codadad gouverneur de ses frères.

Cela ne fit qu'irriter leur haine. « Comment donc ! dirent-ils , le roi ne se contente pas d'aimer un étranger plus que nous , il veut encore qu'il soit notre gouverneur, et que nous ne fassions rien sans sa permission ! C'est ce que nous ne devons pas souffrir. Il faut nous défaire de cet étranger. — Nous n'avons, disoit l'un, qu'à l'aller chercher tous ensemble, et le faire tomber sous nos coups. — Non, non, disoit l'autre, gardons-nous bien de nous l'immoler nous-mêmes ; sa mort nous rendroit odieux au roi , qui , pour nous en punir, nous déclareroit tous indignes de régner. Perdons l'étranger adroitement. Demandons-lui permission d'aller à la chasse; et quand nous serons loin de ce palais, nous prendrons le chemin d'une autre ville où nous irons passer quelque temps. Notre absence étonnera le roi , qui ne nous voyant pas

revenir, perdra patience , et fera peut-être mourir l'étranger ; il le chassera du moins de sa cour pour nous avoir permis de sortir du palais. »

Tous les princes applaudirent à cet artifice. Ils vont trouver Codadad, et le prient de leur permettre d'aller prendre le divertissement de la chasse, en lui promettant de revenir le même jour. Le fils de Pirouzé donna dans le piège : il accorda la permission que ses frères lui demandoient. Ils partirent et ne revinrent point. Il y avoit déjà trois jours qu'ils étoient absens, lorsque le roi dit à Codadad : « Où sont les princes ? Il y a long-temps que je ne les ai vus. — Sire , répondit-il après avoir fait une profonde révérence, ils sont à la chasse depuis trois jours; ils m'avoient pourtant promis qu'ils reviéndroient plus tôt. » Le roi devint inquiet, et son inquiétude augmenta lorsqu'il vit que le lendemain les princes ne paroissoient point encore. Il ne put retenir sa colère : « Imprudent étranger, ditil à Codadad, devois-tu laisser partir mes fils sans les accompagner ? Est-ce ainsi que tu t'acquittes de l'emploi dont je t'ai chargé ? Va les chercher tout à l'heure et me les amène; autrement ta perte est assurée. »

Ces paroles glacèrent d'effroi le malheureux fils de Pirouzé. Il se revêtit de ses armes , monta promptement à cheval II sort de la ville; et

comme un berger qui a perdu son troupeau , il cherche partout ses frères dans la campagne , il s'informe dans tous les villages si on ne les a poinit vus; et n'en apprenant aucune nouvelle, il s'abandonne à la plus vive douleur. « Ah , mes frères! s'écria-t-il, qu'êtes- vous devenus? Seriezvous au pouvoir de nos ennemis ? Ne serois-je venu à la cour de Harran que pour causer au roi un déplaisir si sensible ?» Il étoit inconsolable d'avoir permis aux princes d'aller à la chasse , ou de ne les avoir point accompagnés.

Après quelques jours employés à une recherche vaine , il arriva dans une plaine d'une étendue prodigieuse, au milieu de laquelle il y avoit un palais bâti de marbre noir. Il s'en approche, et voit à une fenêtre une dame parfaitement belle, mais parée de sa seule beauté; car elle avoit les cheveux épars, des habits déchirés, et l'on remarquoit sur son visage toutes les marques d'une profonde affliction. Sitôt qu'elle aperçut Codadad, et qu'elle jugea qu'il pouvoit l'entendre , elle lui adressa ces paroles : « O jeune homme ! éloigne-toi de ce palais funeste , ou bien tu te verras bientôt en la puissance du monstre qui l'habite. Un nègre qui se repait de sang humain fait ici sa demeure; il arrête toutes les personnes que leur mauvaise fortune fait passer par cette plaine , et il les enferme dans de som-

CONTES ARABES. laS

bres cacbotg, d'où il ne les tire que pour les dévorer. »

« Madame, lui répondit Codadad, apprenezmoi qui vous êtes, et ne vous mettez point en peine du reste. — Je suis une fille de qualité du Caire , repartit la dame ; je passois bien près de ce château pour aller à Bagdad ; je rencontrai le nègre qui tua tous mes domestiques , et m'amena ici. Je voudrois n'avoir rien à craindre que la mort; mais pour comble d'infortune, ce monstre veut que j'aie de la complaisance pour lui; et si dès demain je ne me rends pas sans effort à sa brutalité , je dois m'attendre à la dernière violence. Encore une fois , poursuivit-elle , sauve-toi , le nègre va bientôt revenir; il est sorti pour poursuivre quelques voyageurs qu'il a remarqués de loin dans la plaine. Tu n'as pas de temps à perdre , et je ne sais pas même si par une prompte fuite tu pourras lui échapper.»

Elle n'eut pas achevé ces mots que le nègre parut. C'étoit un homme d'une grandeur démesurée et d'une mine effroyable. Il montoit un puissant cheval de Tartarie , et portoit un cimeterre si large et si pesant, que lui seul pouvoit s'en servir. Le prince l'ayant aperçu , fut étonné de sa taille monstrueuse. Il s'adressa au ciel pour le prier de lui être favorable; ensuite il tira son sabre , et attendit de pied ferme le nègre , qui ,

méprisant un si foible ennemi , le somma de se rendre sans combattre; mais Codadad fit con* noître par sa contenance qu'il vouloit défendre sa vie , car il s'approcha de lui et le frappa rudement au genou. Le nègre se sentant blessé poussa un cri si effroyable , que toute la plaine en retentit. Il devient furieux , il écume de rage , il se lève sur ses étriers , et veut frapper à son tour Codadad de son redoutable cimeterre. Le coup fut porté avec tant de roideur, que c'étoit fait du jeune prince , s'il n'eût pas eu l'adresse de l'éviter en faisant faire un mouvement à son cheval. Le cimeterre fit dans l'air un horrible sifflement. Alors , avant que le nègre eût le temps de porter un second coup, Codadad lui en déchargea un sur le bras droit avec tant de force , qu'il le lui coupa. Le terrible cimeterre tomba avec la main qui le soutenoit , et le nègre aussitôt cédant à la violence du coup , vida les étriers , et fit retentir la terre du bruit de sa chute. En même temps le prince descendit de son cheval, se jeta sur son ennemi, et lui coupa la tête. En ce moment , la dame , dont les yeux avoient été témoins de ce combat , et qui faisoit encore au ciel des vœux ardens pour ce jeune héros qu elle admiroit, fit un cri de joie, et dit à Codadad: <c Prince (car la pénible victoire que vous venez de remporter, me persuade , aussi-bien que votre

CONTES ARABES. ia5

air noble, que vous ne devez pas être d'une condition commune) , achevez votre ouvrage : le nègre a les clefs de ce château , prenez-les et venez me tirer de prison. » Le prince fouilla dans les poches du misérable qui étoit étendu sur la poussière , et y trouva plusieurs clefs.

Il ouvrit la première porte , et entra dans une grande cour , où il rencontra la dame qui venoit au-devant de lui. Elle voulut se jeter à ses pieds pour mieux lui marquer sa reconnoissance ; mais il l'en empêcha. Elle loua sa valeur , et l'éleva au-dessus de tous les héros du monde. Il répondit à ses complimens ; et comme elle lui parut encore plus aimable de près que de loin , je ne sais si elle sentoit plus de joie de se voir délivrée de l'affreux péril où elle avoit été , que lui d'avoir rendu cet important service à une si belle personne.

Leurs discours furent interrompus par des cris et des gémissemens. «Quentends-je? s'écria Godadad; d'où partent ces voix pitoyables qui frappent mes oreilles ? — Seigneur , dit la dame , en lui montrant du doigt une porte basse qui étoit dans la cour, elles viennent de cet endroit : il y a là je ne sais combien de malheureux que leur étoile a fait tomber entre les mains du nègre ; ils sont tous enchaînés , et chaque jour ce monstre en tiroit un pour le manger. )>

a C'est un surcroit de joie pour moi , reprit lé jeune prince , d'apprendre que ma victoire ftauvé la vie à ces infortunés. Venez, madame, venez partager avec moi le plaisir de les mettre en liberté ; vous pouvez juger par vous-même de la satisfaction que nous allons leur causer, d A ces mots, ils s'avancèrent vers la porte du cachot. A mesure qu'ils en approchoient , ils entendoient plus distinctement les plaintes des prisonniers. Codadad en étoit pénétré. Impatient de terminer leurs peines, il met promptement une de ces clefs dans la serrure. D'abord il ne mit pas celle qu'il falloit ; il en prend une autre ^ et au bruit qu'il fait, tous ces malheureux, persuadés que c'est le nègre qui vient selon sa coutume leur apporter à manger et en même temps se saisir d'un de leurs compagnons, redoublèrent leurs cris et leurs gémissemens. On entendoitdes voix lamentables qui sembloient sortir du centre de la terre.

Cependant le prince ouvrit la porte, et trouva un escalier assez roide , par où il descendit dans une vaste et profonde cave, qui recevoit un foible jour par un soupirail , et ou il y avoit plus de cent personnes attachées à des pieux, les mains liées. « Infortunés voyageurs , leur dit-il , misérables victimes, qui n'attendez que le moment d'une mort cruelle , rendez grâces' au ciel

qui vous délivre aujourd'hui par le secours de mon bras. J'ai tué l'horrible nègre dont vous deviez être la proie , et je viens briser vos fers. » Les prisonniers n'eurent pas sitôt entendu ces paroles , qu'ils poussèrent tous ensemble un cri mêlé de surprise et de joie. Codadad et la dame commencèrent à les délier; et à mesure qu'ils les délioient , ceux qui se voyoient débarrassés de leurs chaînes aidoient à défaire celles des autres, de manière qu'en peu de temps ils furent tous en liberté.

Alors ils se mirent à genoux , et après avoir remercié .Codadad de ce qu'il venoit de faire pour eux , ils sortirent de la cave ; et quand ils furent dans la cour , de quel étonnement fut frappé le prince , de voir parmi ces prisonniers ses frères qu'il cherchoit, et qu'il n'espéroit plus rencontrer. «Ah, princes! s'écria-t-il en les apercevant, ne me trompai-je point ? Est-ce vous en effet que je vois? Puis-je me flatter que je pourrai vous rendre au roi votre père, qui est inconsolable de vous avoir perdus? Mais n'en aura-t-il pas quelqu'un à pleurer? Etes-vous tous en vie ? Hélas! la mort d'un seul d'entre vous suffit pour empoisonner la joie que je sens de vous avoir sauvés!.))

Les quarante-neuf princes se firent tous reconnoître à Codadad , qui les embrassa l'un aprèi^

l'autre , et leur apprit l'inquiétude que leur absence causoit au roi. Ils donnèrent à leur libérateur toutes les louanges qu'il méritoit , aussibien que les autres prisonniers, qui ne pouvoient trouver de termes assez forts à leur gré pour lui témoigner toute la reconnoissance dont ils se sentoient pénétrés. Codadad fit ensuite avec eux la visite du château , où il y avoit des richesses immenses, des toiles fines, des brocarts d'or, des tapis de Perse, des satins de la Chine , et une infinité d'autres marchandises que le nègre avoit prises aux caravanes qu'il avoit pillées , et dont la plus grande partie appartenoit aux prisonniers que Codadad venoit de délivrer. Chacun reconnut son bien et le réclama. Le prince leur fit prendre leurs ballots , et partagea même entre eux le reste des marchandises. Puis il leur dit : «Comment ferezvous pour porter vos étoffes ? Nous sommes ici dans un désert, il n'y a pas d'apparence que vous trouviez des chevaux. — Seigneur, répondit un des prisonniers, le nègre nous a volé nos chameaux avec nos marchandises ; peut-être sont-ils dans les écuries de ce château. — Cela n'est pas impossible , repartit Codadad ; il faut nous en éclaircir. » En même temps ils allèrent aux écuries , où non seulement ils aperçurent les chameaux des marchands , mais même les che-

vaux des fils du roi de Harran ; ce qui les combla tous de joie. Il y avoit dans les écuries quelques esclaves noirs, qui, voyant tous les prisonniers délivrés, et jugeant par là que le nègre avoit été tué , prirent l'épouvante et la fuite par des détours qui leur étoient connus. On ne songeai point à les poursuivre. Tous les marchands , ravis d'avoir recouvré leurs chameaux et leurs marchandises , avec leur liberté, se disposèrent à partir ; mais avant leur départ ils firent de nouveaux remercîmens à leur libérateur.

Quand ils furent partis, Codadad, s'adressant à la dame, lui dit : a En quels lieux, madame', souhaitez- vous d'aller ? Où tendoient vos pas lorsque vous avez été surprise par le nègre? Je prétends vous conduire jusqu'à l'endroit que vous avez choisi pour retraite, et je ne doute point que ces princes ne soient tous dans la même résolution.» Les fils du roi de Harran protestèrent à la dame qu'ils ne la quitteroient point qu'ils ne l'eussent rendue à ses parens.

« Princes , leur dit-elle , je suis d'un pays trop éloigné d'ici; et outre que ce seroit abuser de votre générosité que de vous faire faire tant de chemin, je vous avouerai que je suis pour jamais éloignée de ma patrie. Je vous ai dit tantôt que j'étois une dame du Caire ; mais après les bontés que vous me témoignez, et l'obligation que je IV. 9

i3o lES MILLE ET U]ȣ NUITS^

vous ai , seigneur, ajouta-t-elle en regardant Goda» dad j j'aurois mauvaise grâce de vous déguiser la vérité. Je suis fille de roi. Un usurpateur s'est emparé du trône dé mon père, après lui avoir ôté la vie; et poiu* conserver la mienne , j'ai été obligée d'avoir recours à la fuite.» A cet aveu, Codadad et ses frères prièrent la princesse de leur conter son histoire, en l'assurant qu^ils prenoient toute la part possible à ses malheurs, «t qu'ils étoient disposés à ne rien épargner pour la rendre plus heureuse. Après les avoir renier* ciés des nouvelles protestations de service qu'ils lui faisoient, elle ne put se dispenser de satis« Caire leur curiosité, et elle commença de cette sorte le récit de ses aventures :

HISTOIRE

ȣ LA PEINCESSE DE BSRTABAa.

« Il y a dans une isle une grande ville appelée Deryabar. Elle a été long-temps gouvernée par un roi puissant, magnifique et vertueux. Ce prince n'avoit point d'enfans, et cela seul manquoit à son bonheur. U adressoit sans cesse des prières au ciel ; mais le ciel ne les exauça qu'à demi ; car la reine sa femme, après une longue attente , ne mit au monde qu'une fille.

« Je suis cette malheureuse princesse* Mon

CONTES ARABES. i3i

père eut plus de chagrin que de joie de ma naissance ; mais il se soumit à la volonté de Dieu. Il me fit élever avec tout le soin imaginable, résolu, puisqu'il n'avoit point de fils, à m'apprendre l'art de régner , et à me faire occuper sa place après lui.

a Un jour qu'il ptenoit le divertissement de la chasse , il aperçut un âne sauvage. Il le poursuivit ; il se sépara du gros de la chasse ; et son ardeur l'emporta si loin ^ que , sans songer qu'il s*égaroit , il courut jusqu'à la nuit. Alors il descendit de cheval , et s'assit à l'entrée d'un bois dans lequel il avoit remarqué que l'âne s'étoit jeté. A peine le jour venoit de se fermer , qu'il aperçut entre les arbres une lumière qui lui fit juger qu'il n'étoit pas loin de quelque village, il s'en réjouit dans l'espérance d'y aller passer la nuit, et d'y trouver quelqu'un qu'il pût envoyer aux gens de Sa suite pour leur apprendre où il étoit. Il se levaj et marcha vers la lumière qui lui servoit de fanal pour se conduire^

« Il connut bientôt qu'il s'étoit trotripé : cette lamière n'étoit autre chose qu'un feu allumé dans une cabane. Il s'en approche , et voit avec éton-* nement uû grand homme noir^ ou plutôt un géant épouvantable qui étoit assis sur un sofa* Le monstre avoit devant lui une grosse cruche de vin ^ et faisoit rqtir sur des chai'bons un bœuf

î3a LES MILLE ET UNE NUITS,

qu'il venoit d'écorcher. Tantôt il portoit la cru-* che à sa bouche , et tantôt il dépeçoit ce bœuf et en mangeoit des morceaux. Mais ce qui attira le plus Tattention du roi mon père, fut une très belle femme qu'il aperçut dans la cabane. Elle paroissoit plongée dans une profonde tristesse ; elle avoit les mains liées; et l'on voyoit à ses pieds un petit enfant de deux ou trois ans, qui, comme s'il eût déjà senti les malheurs de sa mère, pleuroit sans relâche , et faisoit retentir l'air de ses cris.

« Mon père, frappé de cet objet pitoyable, fut d'abord tenté d'entrer dans la cabane et d'attaquer le géant ; mais faisant réflexion que ce combat seroit inégal, il s'arrêta , et résolut, puisque ses forces ne suffisoient pas , de s'en défaire par surprise. Cependant le géant, après avoir vidé la cruche et mangé plus de la moitié du bœuf, se tourna vers la femme , et lui dit : « Belle princesse, pourquoi m'obligez-vous par votre opiniâtreté a vous traiter avec rigueur? Il ne tient qu'à vous d'être heureuse : vous n'avez qu'à prendre la résolution de m'aimer et de m'être fidèle, et j'aurai pour vous des manières plus douces. — O satyre affreux , répondit la dame , n'espère pas que le temps diminue l'horreur que j'ai pour toi! tu seras toujours un monstre à mes yeux! t^ Ces mots furent suivis de tant d'injures , que le

CONTES ARABES. i33

géant en fut irrité. « C'en est trop, s'écria-t-il d'un ton furieux, mon amour méprisé se convertit en rage; ta haine excite enfin la mienne; je sens quelle triomphe de mes désirs, et que je souhaite ta mort avec plus d'ardeur que je n'ai souhaité ta possession. » En achevant ces paroles, il prend cette malheureuse femme par les cheveux , il la tient d'une main en l'air, et de l'autre , tirant son sabre, il s'apprête à lui couper la tête , lorsque le roi mon père décoche une flèche et perce l'estomac du géant , qui chancelé et tombe aussitôt sans vie,

a Mon père entra dans la cabane; il délia les mains de la femme , lui demanda qui elle étoit , et par quelle aventure elle se trouvoit là. « Seigneur, lui répondit-elle, il y a sur le rivage de la mer quelques familles sarrazines qui ont pour chef un prince qui est mon mari. Ce géant que vous venez de tuer étoit un de ses principaux officiers. Ce misérable conçut pour moi une passion violente qu'il prit grand soin de cacher, jusqu'à ce qu'il pût trouver une occasion favorable d'exécuter le dessein qu'il forma de m*enlever. La fortune favorise plus souvent les en-, treprises injustes que les bonnes résolutions. Un jour le géant me surprit avec mon enfant dansî un lieu écarté ; il nous enleva tous deux ; et pour rendre inutiles toutes le» perquisitions qu'il ju-

i34 LES MILLE ET UNE NUITS,

geoit bien que mon mari feroit de ce rapt , il s'éloigna du pays qu'habitent les Sarrazins, et nous amena jusque dans ce bois où il me retient depuis quelques jours. Quelque déplorable pourtant que soit ma destinée , je ne laisse point de sentir une secrète consolation , quand je pense que ce géant , tout brutal et tout amoureux qu'il ait été , n'a point employé la violence pour obtenir ce que j'ai toujours refusé à ses prières. Ce n'est pas qu'il ne m'ait cent fois menacée qu'il en yiendroit aux plus fâcheuses extrémités , s'il ne pouvoit vaincre autrement ma résistance ; et je vous avoue que tout à l'heure, quand j'ai excité sa colère par mes discours, j'ai moins craint pour ma vie que pour mon honneur. Voilà, seigneur, continua la femme du prince des Sarrazins, vcMlà mon histoire ; et je ne doute point que vous ne me trouviez assez digne de pitié pour ne pas vQjHs repentir de m'avoir si généreusement se« courue. »

<c Oui , madame , lui dit mon père , vos malheurs m'ont attendri ; j'en suis vivement touché ; mais il ne tiendra pas à moi que votre sort ne devienne meilleur. Demain , dès que le jour aura dissipé les ombres de la nuit, nous soitirons de ce bois , nous chercherons le chemin de la grande ville de Deryabar dont je suis le souverain ; et, si vous l'avez pour agréable , vous Ic^e*

CONTES ARABES. i3S

rez dans mon palais, jusqu'à ce que le prince votre époux vous vienne réclamer. »

« La dame sarrazine accepta la proposition; et le lendemain elle suivit le roi mon père, qui trouva à la sortie du bois tous ses officiers qui avoient passé la nuit à le chercher, et qui étoient fort en peine de lui. Ils furent aussi ravis de le retrouver, qu'étonnés de le voir avec une dame dont la beauté les surprit. Il leur conta de quelle manière il l'avoit rencontrée , et le péril qu'il avoit couru en s'approchant de la cabane, où sans doute il auroit perdu la vie si le géant l'eût aperçu. IJn des officiers prit la dame en croupe, et un autre porta l'enfant.

« Ils arrivèrent dans cet équipage au palais du roi mon père , qui donna un logement à la belle sarrazine, et fit élever son enfant avec beau* coup de soin. La dame ne fut pas insensible aux bontés du roi : elle eut poiu* lui toute la recon* noissance qu'il pouvoit souhaiter. Elle avoit paru d'abord assez inquiète et impatiente de ce que son mari ne la réclamoit point ; mais peu à peu elle perdit son inquiétude : les déférences que mon père avoit pour elle charmèrent son impatience; et je crois qu'elle eût enfin su plus mauvais gré à la fortune de la rapprocher de ses parens, que de l'en avoir éloignée.

« Cependant le fils de cette dame devint grand ^

î36 LES MILLE ET UNE NUITS,

il étoit fort bien fait , et comme il ne manquoit pas d'esprit, il trouva moyen de plaire au roi mon père , qui prit pour lui beaucoup d'amitié. Tous les courtisans s'en aperçurent, et jugèrent que ce jeune homme pourroit m'épouser. Dans cette pensée, et le regardant déjà comme Théritier de la couronne, ils s'attachoient à lui, et chacun s'efforçoit de gagner sa confiance. Il pénétra le motif de leur attachement; il s'en applaudit ; et oubliant la distance qui étoit entre nos conditions, il se flatta dans l'espérance qu'en effet mon père l'aimoit assez pour préférer son alliance à celle de tous les princes du monde. Il fit plus : le roi tardant trop à son gré à lui offrir ma main , il eut la hardiesse de la lui demander. Quelque châtiment que méritât son audace , mon père se contenta de lui dire qu'il avoit d'autres vues sur moi ,. et ne lui en fit pas plus mauvais vissfge. Le jeune homme fut irrité de ce refus : cet orgueilleux se sentit aussi choqué du mépris qu'on faisoit de sa recherche, que s'il eût demandé une fille du commun , ou qu'il eût été d'une naissance égale à la mienne. Il n'en demeura pas là : il résolut de se venger du roi ; et par une ingratitude dont il est peu d'exemples, il conspira contre lui , il le poignarda , et se fit proclamer roi de Deryabar, par un grand nombre de personnes mécontentes doctt il sut mena-

CONTES ARABES. iBf

ger le chagrin. Son premier soin , dès qu'il se vit défait de mon père , fut de venir lui-même dans mon appartement à la tête d une partie des conjurés. Son dessein étoit de m'ôter la vie , ou de m'obliger par force à l'épouser. Mais j'eus le temps de lui échapper : tandis qu'il étoit occupé à égorger mon père, le grand-vizir, qui avoit toujours été fidèle à son maître , vint m'arracher du palais, et me mit en sûreté dans la maison d'un de ses amis , où il me retint jusqu'à ce qu'un vaisseau , secrètement préparé par ses soins , fût en état de faire voile. Alors je sortis de Tisle, accompagnée seulement d'une gouvernante et de ce généreux ministre, qui aima mieux suivre la fille de son maître , et s'associer à ses malheurs , que d obéir au tyran.

« Le grand-vizir se proposoit de me conduire dans les cours des rois voisins, d'implorer leur assistance , et de les exciter à venger la mort de mon père ; mais le ciel n'approuva pas une résolution qui nousparoissoit si raisonnable. Après quelques jours de navigation , il s'éleva une tempête si furieuse, que malgré l'art de nos matelots, notre vaisseau, emporté par la violence des vents et des flots , se brisa contre un rocher. Je ne m'arrêterai point à vous faire la description de notre naufrage; je vous peindrois mal de quelle manière ma gouvernante , le grand-vizir

i38 LES MILLE ET UNE NUITS,

et tous ceux qui m'accompagndieiit , furent ^i* gloutis dans les abîmes de la mer : la frayeur dont j'étois sai^e ne me permit pa» de remar* quer toute l'horreur de notre sort. Je perdis le sentiment; et soit que j'eusse été portée par quelques débris du vaisseau sur la côte, soit que le ciel, qui me réservoit à d'autres malheurs, eût fait un miracle pour me sauver, quand j'eus repris mes esprits , je me trouvai sur le rivage.

« Souvent les malheurs nous rendent injustes : au lieu de remercier Dieu de la grâce particulière que j'en recevois, je ne levai les yeux au ciel que pour lui faire des reproches de m'avoir sauvée. Loin de pleurer le vizir et ma gouver* nante, j'enviois leur destinée, et peu à peu ma raison cédant aux affreuses images qui la trou* bloient, je pris la résolution de me jeter dans la mer. J'étois prête à m'y lancer, lorsque j'entendis derrière moi un grand bruit d'hommes et de chevaux. Je tournai aussitôt la tète pour voir ce que c'étoit , et je vis plusieurs cavaliers armés, parmi lesquels il y en avoit un monté sur un cheval arabe : celui-là portoit une robe brodée d'argent avec une ceinture de pierreries, «t il avoit une couronne d'or sar la tête. Quand je n'aurois pas jugé à son habillaient que c'étoit le maître des autres , je m'en serois aperçue à l'air de grandeur qui étoit répandu dans toute «a

CONTES ARABES. iSp

personne. C'étoit un jeune homme parfaitement bien fait , et plus beau que le jour. Surpris de voir en cet endroit une jeune dame seule, il détacha quelques uns de ses officiers pour venir me demander qui j'étois. Je ne leur répondis que par des pleurs. Comme le rivage étoit couvert de débris de notre vaisseau, ils jugèrent qu'un navire venoit de se briser sur la côte , et que j'étois sans doute une personne échappée du naufrage. Cette conjecture et la vive douleur que je faisois paroître , irritèrent la curiosité des officiers, qui commencèrent à me faire mille questions, en m'assurant que leur roi étoit un prince généreux, et que je trouverois dans sa cour de la consolation.

(c Leur roi , impatient d'apprendre qui je pouvois être , s*ennuya d'attendre le retour de ses officiers : il s'approcha de moi; il me regarda avec beaucoup d'attention ; et comme je ne ces-r sois pas de pleurer et de m'affiiger, sans pouvoir répondre à ceux qui m'interrogeoient , il leur défendit de me fatiguer davantage par leurs questions ; et s'adressant à moi : « Madame , me dit-il, je vous conjure de modérer l'excès de votre affliction. Si le ciel en colère vous fait éprouver sa rigueur, faut-il pour cela vous aban? donner au désespoir? Ayez, je vous prie, plus de fermeté : la fortune qui vous persécute est

t4o LES MILLE ET UNE NUITS,

inconstante ; votre sort peut changer. J'ose même TOUS assurer que si vos malheurs peuvent être soulagés, ils le seront dans mes états. Je vous offre mon palais : vous demeurerez auprès de la reine ma mère , qui s'efforcera , par ses bons traitemens , d'adoucir vos peines. Je ne sais point encore qui vous êtes, mais je sens que je m'intéi'esse déjà pour vous. »

« Je remerciai le jeune roi de ses bontés ; j*acceptai les offres obligeantes qu'il me faisoit, et pour lui montrer que je n'en étois pas indigne , je lui découvris ma condition. Je lui peignis l'audace du jeune Sariazin , et je n'eus besoin que de raconter simplement mes malheurs pour exciter sa compassion et celle de tous ses officiers qui m'écoutoient. Le prince, après que j'eus cessé de parler, reprit la parole, et m'assura de nouveau qu'il prenoit beaucoup de part à mon infortune. Il me conduisit ensuite à son palais , où il me présenta à la reine sa mère. Il fallut là recommencer le récit de mes aventures et renouveler les larmes. La reine se montra très sensible à mes chagrins , et conçut pour moi une tendresse extrême. Le roi son fils, de son côté , devint éperdument amoureux de moi , et m'offrit bientôt sa couronne et sa main. J'étois encore si occupée de mes disgrâces , que le prince, tout aimable qu'il étoit , ne fit pas sur moi toute

CONTES ARABES. i4i

l'impression qu'il auroit pu faire dans un autre ^emps. Cependant , pénétrée de reconnoissance ^ je ne refusai point de faire son bonheur : notre mariage se fit avec toute la pompe imaginable. « Pendant que tout le monde étoit occupé à célébrer les noces de son souverain , un prince voisin et ennemi vint une nuit faire une descente dans l'isle avec un grand nombre de combattans : ce redoutable ennemi étoit le roi de Zanguebar ; il surprit tout le monde , et tailla en pièces tous les sujets du prince mon mari. Peu s'en fallut même qu'il ne nous prît tous deux; car il étoit déjà dans le palais avec une partie de ses gens ; mais nous trouvâmes moyen de nous sauver et de. gagner le bord de la mer, où nofts nous jetâmes dans une barque de pêcheur que nous eûmes le bonheur de rencontrer. Nous voguâmes au gré des vents pendant deux jours, sans savoir ce que nous deviendrions ; le troisième, nous aperçûmes un vaisseau qui venoit à nous à toutes voiles. Nous nous en réjouîmes d'abord , parce que nous imaginâmes que c'étoit un vaisseau marchand qui pourroit ixous recevoir; mais nous fûmes dansunétonnementque je ne puis vous exprimer, lorsque, s'étant approché de nous, dix ou douze corsaires armés parurent sur le tillac. Ils vinrent à l'abordage; cinq ou six se jetèrent dans une barque, se sai^

i4a LES MILLE ET UNE NUITS,

sirent de nous deux, lièrent le prince mon mari, et nous firent passer dans leur vaisseau , où d'abord ils m otèrent mon voile. Ma jeunesse et mes traits les frappèrent Tous ces pirates témoignent qu'ib sont charmés de ma vue : au lieu de tirer au sort, chacun prétend avoir la préférence , et que je devienne sa proie. Ils s'é^ chauffent, ils en viennent aux mains, ils combattent comme des furieux. Le tillac en un mo-* ment est couvert de corps morts. Enfin , ils se tuèrent tous , à la réserve d'un seul qui , se voyant maître de ma personne , me dit : ce Vous êtes à moi : je vais vous conduire au Caire, pour vous livrer à un de mes amis, à qui j'ai promis une belle esclave. Mais, ajouta-t-il en regardant le roi mon époux, qui est cet homme-là? Quels liens l'attachent à vous? sont-ce ceux du sang ou ceux de l'amour ? •«- Seigneur, lui répondis-* je, c'est mon mari. — Cela étant, reprit le corsaire, il faut que je m'en défasse par pitié; il souffriroit trop de vous voir entre les bras de mon amL » A ces mots , il prit ce malheureux prince qui étoitUé, et le jeta dans la mer, malgré tous les efforts que je pus faire pour l'en em-^ pêcher.

tt Je poussai des cris effroyables à cette cruelle action ; et je me serois indubitablement préci-^ pitée dans les flots , si le pirate ne m'eût retenue*

CONTES ARABES. i43

Il vit bien que je n'avois point d'autre envie ; c est pourquoi ilme lia avec des cordes au grand mât; et puis mettant à la voile ^ il cingla vers la terre où il alla descendre. Il me détacha , me mena jusqu'à une petite ville, où il acheta des chameaux, des tentes et des esclaves , et prit ensuite la route du Caire, dans le dessein, disoit-il toujours, de m'aller présenter k son ami et de dégager sa parole.

« Il y avoit d^ plusieurs jours que nous étions en marche, lorsquen passant hier par cette plaine, nous aperçûmes le nègte qui habitoit ce château. Nous le primes de loin pour une tour; et lorsqu'il fut près de nous, à prâie pouvionsnous croire que ce fut un homme. Il tira son large cimeterre, et somma le pirate de se rendre prisonnier, avec tous ses.esclaves et la dame qu'il conduisoit. Le corsaire avoit du courage; et, secondé de tous ses esclaves qui promirent de lui être fidèles , il attaqua le nègre. Le combat dura lohg-temps ; mais enfin le pirate tomba sous les coups de son ennemi, aussi-bien que tous seses» claves, qui aimèrent mieux mourir que de l'a* bandonnen Après cela le nègre m'emmena dans ce château, où il apporta le corps du pirate qu'il mangea à son souper. Sur la fin de cet horrible repas, il me dit, voyant que je ne faisois que pleurer : « Jeune dune, dispose-toi à combler

i44 LES MILLE ET UNE NUITS,

mes désirs, au lieu de t'affliger ainsi. Cède de bonne grâce àia nécessité : je te donne jusqu'à demain à faire tes réflexions. Que je te revoie toute consolée de tes malheurs, et ravie d'être réservée à mon lit. » En achevant ces paroles , il me conduisit lui-même dans une chambre, et se coucha dans la sienne, après avoir fermé luimême toutes les portes du château. Il les a ouvertes ce matin , et refermées aussitôt pour courir après quelques voyageurs qu'il a remarqués de loin; mais il faut qu'ils lui soient échappés, puisqu'il revenoit seul et sans leurs dépouilles , lorsque vous l'avez attaqué. »

La princesse n'eut pas plus tôt achevé le récit de ses aventures, que Godadad lui témoigna qu'il étoit vivement touché de ses malheurs : « Mais , madame, ajouta-t-il, il ne tiendra qu'à vous de vivre désormais tranquillement. Les fils du roi de Harran vous offrent un asile dans la cour de leur père ; acceptez-le , de grâce. Vous y serez chérie de ce prince et respectée de tout le monde; et si vous ne dédaignez pas la foi de votre libé-» rateur, souffrez que je vous la présente , et que je vous épouse devant tous ces princes; qu'ils soient témoins de notre engagement. j> La princesse y consentit; et dès le jour même ce ma^ riage se fit dans le château , où se trouvèrent toutes sortes de provisions : les cuisines étoient

CONTES ARABES. i45

pleines de viandes et d'autres mets, dont le nègre avoit coutume de se nourrir lorsqu'il étoit rassasié de chair humaine. Il y avoit aussi beaucoup de fruits , tous excellens dans leurs espèces , et pour comble de délices, une grande quantité de liqueurs et de vins exquis.

Ils se mirent tous à table; et après avoir bien mangé et bien bu , ils emportèrent tout le reste ,des provisions , et sortirent du château dans le dessein de se rendre à la cour du roi de Harran. Ils marchèrent plusieurs jours, campant dans les endroits les plus agréables qu'ils pouvoient trouver; et ils n'étoient plus qu'à une journée de Harran, lorsque s'étant arrêtés et achevant de boire leur vin , comme gens qui ne se soucioient plus de le ménager, Codadad prit la parole : a Princes, dit-il, c'est trop long- temps vous cacher qui je suis; vous voyez votre frère Codadad: je dois le jour, aussi-bien que vous, au roi de Harran. Le prince de Samarie m'a élevé, et la princesse Pirouzé est ma mère. Madame, ajouta-t-il en s'adressant à la princesse de Deryabar , pardon si je vous ai fait aussi un mystère de ma naissance. Peut-être qu'en vous la découvrant plus tôt, j'aurois prévenu quelques réflexions désagréables qu'un mariage que vous avez cru inégal vous a pu faire faire. — Non, seigneur, lui répondit la princesse; les

i46 LES MILLE ET UNE NUITS,

sentimens que vous m'avez d'abord inspirés se sont fortifiés de moment en moment; et pour faire mon bonheur, vous n'aviez pas besoin de cette origine que vous me découvrez. »

Les princes félicitèrent Codadad sur sa naissance, et lui en témoignèrent beaucoup de joie; mais dans le fond de leur cœur, au lieu d'en être bien aises, leur haine pour un si aimable frère ne fit que s'augmenter. Us s'assemblèrent la nuit, et se retirèrent dans un lieu écarté , pendant que Codadad et la princesse sa femme goûtoient sous leur tente la douceur du sommeil. Ces ingrats, ces envieux frères oubliant que sans le courageux fils de Pirouzé, ils seroient tous devenus la proie du nègre, résolurent entre eux de l'assassiner. t( Nous n'avoAs point d'autre parti à prendre, dit l'un de ces méchans : dès que le roi saura que cet étranger qu'il aime tant est son fils, et qu'il a eu assez de force pour terrasser lui seul un géant que nous n'avons pu vaincre tous ensemble , il l'accablera de caresses, il lui donnera mille louanges, et le déclarera son héritier, au mépris de tous ses autres fils , qui seront obligés de se prosterner devant leur frère et de lui obéir. »

 ces paroles il en ajouta d'autres qui firent tant d'impression sur tous ces esprits jaloux, qu'ils allèrent sur-le-champ trouver Codadad

endormi. Ils le percèrent de mille coups de poignard; et le laissant sans sentiment dans les Jbras de la princesse , ils partirent pour se rendre à la ville de Barran, où ils arrivèrent le lendemain.

Leur arrivée causa d'autant plus de joie au roi leur père , qp'il désespéroit de les revoir. Il leur demanda la cause de leur retardement; mais ils se gardèrent bien de la lui dire; ik ne firent aucune mention du nègre ni de Codadad , et dirent seulement que n'ayant pu résister à la curiosité de voir le pays, ils s'étoient arrêtés dans quelques villes voisines.

Cependant Codadad noyé dans son sang, et peu différent d'un homme mort, étoit sous sa tente avec la princesse sa femme , qui ne paroissoit guère moins à plaindre que lui. Elle remplissoit l'air de cris pitoyables ; elle s'arrachoit les cheveux , et mouillant de ses larmes le corps de son mari :« Ah, Codadad! s'écrioit-elle à tous momens,mon cher Codadad > est-ce toi que je vcms prêt à passer che^t les morts! Quelles cruelles mains t'ont réduit en l'état où tu es? Çroirois-je que ce sont tes propres frères qui t'ont si impitoyablement déchiré , ces frères que ta valeur a sauvés ? Non , ce sont plutôt des démons, qui, sous des traits si chers, sont venu^ t'arracher la vie. Ah, barbares! qui que vou^

i48 LES MILLE ET UNE NUITS,

soyez , avez-vous bien pu payer d'une si noire ingratitude le service qu'il vous a rendu? Mais pourquoi m'en prendre à tes frères, malheureux Codadad? C'est à moi seule que je dois imputer ta mort : tu as voulu joindre ta destinée à la mienne; et toute l'infortune que je traîne après moi depuis que je suis sortie du palais de mon père, s'est répandue sur toi. O ciel, qui m'avez condamnée à mener une vie errante et pleine de disgrâces, si vous ne vouliez pas que j'aie d'époux, pourquoi souffrezvous que j'en trouve ? En voilà deux que vous m'ôtez dans le temps que je commence à m'attacher à eux. »

C'étoit par de semblables discours, et de plus touchans encore, que la déplorable princesse de Deryabar exprimoit sa douleur en regardant l'infortuné Codadad qui ne pouvoit l'entendre. Il n'étoit pourtant pas mort; et sa femme ayant pris garde qu'il respiroit encore, courut vers un gros bourg qu'elle aperçut dans la plaine, pour y chercher un chirurgien. On lui en enseigna un qui partit sur-le-champ avec elle ; mais quand ils furent sous la tente , ils n'y trouvèrent point Codadad; ce qui leur fit juger que quelque bête sauvage l'avoit emporté pour le dévorer. La princesse recommença ses plaintes et ses lamentations de la manière du

Dûondë la plus pitoyable. Le chirurgien en fut attendri ; et ne voulant pas l'abandonner dans l'état affreux où il la voyoit , il lui proposa de retourner dans le bourg; et lui offrit sa maison et ses services.

Elle se laissa entraîner : le chirurgien l'emmena chez lui ; et sans savoir encore qui elle étoit, la traita avec toute la considération et tout le respect imaginable. Il tâchoit par ses discours de la consoler; mais il avoit beau combattre sa douleur, il ne faisoit que l'aigrir au lieu de la soulager. « Madame , lui dit - il un jour, apprenez-moi, de grâce, tous vos malheurs; dites -moi de quel pays et de quelle condition vous êtes : peut-être que je vous donnerai de bons conseils , quand je serai instruit de toutes les circonstances de votre infortune. Vous ne faites que vous affliger , sans songer que l'on peut trouver des remèdes aux maux les plus désespérés. »

Le chirurgien parla avec tant d'éloquence, qu'il persuada la princesse; elle lui raconta toutes ses aventures; et lorsqu'elle en eut achevé le récit , le chirurgien reprit la parole : « Madame, dit-il, puisque les choses sont ainsi, permettez-moi de vous représenter que vous ne devez point vous abandonner à votive affliction; vous devez plutôt vous armer de con-

i5o LES MILLE ET UNE NUITS,

stance , et faire ce que le nom et le devoir d'une épouse exigent de vous : vous devez venger votre mari. Je vais, si vous souhaitez , vous servir d'écuyer. Allons à la cour du roi de Harran ; ce prince est bon et très équitable ; vous n'avez qu'à lui peindre avec de vives couleurs le traitement que le prince Codadad a reçu de ses frères, je suis persuadé qu'il vous fera justice. — Je cède à vos raisons , répondit la princesse : oui, je dois entreprendre la vengeance de Codadad ; et puisque vous êtes assez obligeant et assez généreux pour vouloir m'accompagner, je suis prête à partir. » Elle n'eut pas plus tôt pris cette résolution , que le chirurgien fit préparer deux chameaux sur lesquels la princesse et lui se mirent en chemin , et se rendirent à la ville de Harran.

Ils allèrent descendre au premier caravansérail qu'ils rencontrèrent; ils demandèrent à l'hôte des nouvelles de la cour. «Elle est, leur dit-il , dans une assez grande inquiétude. Le roi avoit un fils, qui, comme un inconnu, a demeuré près de lui fort long-temps, et l'on ne sait ce qu'est devenu ce jeune prince. Une femme du roi, nommée Pirouzé, en est la mère; elle a fait faire mille perquisitions qui ont été inutiles. Tout le monde est touché de la perte de ce prince , car il avoit beaucoup de mérite. Le

CONTES ARABES. i5i

roi a quarante-neuf autres fils, tous sortis de mères différentes; mais il n'y en a pas un qui ait assez de vertu pour consoler le roi de la mort de Codadad. Je dis de la mort , parce qu'il n'est pas possible qu'il vive encore, puisqu'on ne l'a pu trouver, malgré toutes les recherches qu'on a faites. »

Sur le rapport de l'hôte, le chirurgien jugea que la princesse de Deryabar n'avoit point d'au* tre parti à prendre que d'aller se présenter à Pirouzé ; mais cette démarche n'étoit pas sans péril, et demandoit beaucoup de précautions. Il étoit à craindre que si les fils du roi de Harran apprenoient l'arrivée et le dessein de leur bellesœur , ils ne la fissent enlever avant qu'elle pût parler à la mère de Codadad. Le chirurgien fit toutes ces réflexions, et se représenta ce qu'il risquoit lui-même ; c'est pourquoi voulant se conduire prudemment dans cette conjoncture , il pria la princesse de demeurer au caravansérail, pendant qu'il iroit au palais reconnoître les chemins par où il poun'oit sûrement la faire parvenir jusqu'à Pirouzé.

Il alla donc dans la ville , et marchoit vers le palais comme un homme attiré seulement par la curiosité de voir la cour , lorsqu'il aperçut une dame montée sur une mule richement harnachée ; elle étoit suivie de plusieurs demoiselles

i5a LES MILLE ET UNE NUITS,

aussi montées sur des mules , et d'un très grand nombre de gardes et d'esclaves noirs. Tput le peuple se rangeoit en haie pour la voir passer, et la saluoit en se prosternantla face contre terre. Le chirurgien la salua de la même manière, et demanda ensuite à un calender qui se trouva près de lui si cette dame étoit femme du roi. « Oui , frère, lui dit le calender, c'est une de ses femmes, et celle qui est la plus honorée et la plus chérie du peuple, parce qu'elle est la mère du prince Codadad , dont vous devez avoir ouï parler. »

Le chirurgien n'en voulut pas savoir davantage : il suivit Pirouzé jusqu'à une mosquée , où elle entra pour distribuer des aumônes et assister aux prières publiques que le roi avoit ordonnées pour le retour de Codadad. Le peuple , qui s'intéressoit extrêmement à la destinée de ce jeune prince , couroit en foule joindre ses vœux à ceux .des prêtres, de sorte que la mosquée étoit remplie de monde. Le chirurgien fendit la presse , •et s'avança jusqu'aux gardes de Pirouzé. Il entendit toutes les prières ; et lorsque cette princesse sortit , il aborda un. des esclaves, et lui dit à l'oreille : « Frère , j'ai un secret important à révéler à la princesse Pirouzé ; ne pourrois-je point par votre moyen être introduit dans son appartement?— Si ce secret, répondit l'esclave, regarde le prince Codadad, j'ose vous promettre

que dès aujourd'hui vous aurez d'elle l'audience que vous souhaitez ; mais si ce secret ne le regarde point, il est inutile que vous cherchiez à vous faire présenter à la princesse , car elle n'est occupée que de son fils, et elle ne veut point entendre parler d'autre chose. — Ce n'est que de ce cher fils que je veux l'entretenir, reprit le chirurgien. — Cela étant, dit l'esclave, vous n'avez qu'à nous suivre jusqu'au palais, et vous lui parlerez bientôt. »

Effectivement, lorsque Pirouzé fut retournée dans son appartement , cet esclave lui dit qu'un homme inconnu avoit quelque chose d'important à lui communiquer , et que le prince Codadad y étoit intéressé. Il n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Pirouzé témoigna une vive impatience de voir cet homme inconnu. L'esclave le fit aussitôt entrer dans le cabinet de la princesse, qui écarta toutes ses femmes, à la réserve de deux pour qui elle n'avoit rien de caché. Dès qu'elle aperçut le chirurgien , elle lui demanda avec précipitation quelles nouvelles de Codadad il avoit à lui annoncer, a Madame, lui répondit le chirurgien après s'être prosterné la face contre terre, j'ai une longue histoire à vous raconter , et des choses sans doute qui vous surprendront. » Alors il lui fit le détail de tout ce qui s'étoit passé entre Codadad et ses frères ; ce

i54 LES MILLE ET UNE NUITS,

quelle écouta avec une attention avide; mais quand il vint à parler de l'assassinat, cette tendre mère, comme si elle se fût sentie frapper des mêmes coups que son fils, tomba évanouie sur un sofa. Les deux femmes la secotuiirent promptement , et lui firent reprendre ses esprits. Le chirurgien continua son récit. Lorsqu'il eut achevé, cette princesse lui dit : « Allez retrouver la princesse de Deryabar, et annoncez-lui de ma part que le roi la reconnoîtra bientôt pour sa belle-fille j et à votre égard , soyez persuadé que vos services seront bien récompensés. »

Après que le chirurgien fut sorti, Pirouzé demeura sur le sofa dans l'accablement qu'on peut s'imaginer ; et s'attendrissant au souvenir de Codadad : « O mon fils! disoit-elle, me voilà donc pour jamais privée de ta vue! Lorsque je te laissai partir de Samarie pour venir dans cette cour, et que je reçus tes adieux, hélas! je ne croyois pas qu'une mort funeste t'attendît loin de moi! O malheureux Codadad! pourquoi m'astu quittée! Tu n'aurois pas, à la vérité, acquis tant de gloire ; mais tu vivrois encore , et tu ne coûterois pas tant de pleurs à ta mère. » En disant ces paroles elle pleuroit amèrement , et ses deux confidentes , touchées de sa douleur , méloient leurs larmes avec les siennes.

Pendant qu'elles s'affligeoient comme à Tenvi

CONTES ARABES. i55

tonteis trois , le roi entra dans le cabinet ; et les voyant en cet état, il demanda à Pirouzé si elle avoit reçu de tristes nouvelles de Codadad. « Ah, seigneur! lui dit-elle, c*en est fait, mon fils a perdu la vie ! et pour comble d'affliction, je ne puis lui rendre les honneurs de la sépulture ; car, selon toutes les apparences, les bêtes sauvages l'ont dévoré.» En même temps elle raconta tout ce que le chirurgien lui avoit appris : elle ne manqua pas de s'étendre sur la manière cruelle dont Godadad avoit été assassiné par ses frères.

Le roi ne donna pas le temps à Pirouzé d'achever son récit ; il se sentit enflammé de colère ; et cédant à son transport : « Madame , ditil à la princesse, les perfides qui font couler vos larmes, et qui causent à leur père une douleur mortelle, vont éprouver un juste châtiment.» En parlant ainsi , ce prince , la fureur peinte en ses yeux , se rend dans la salle d'audience où étoient ses courtisans , et ceux d'entre le peuple cpii avoient quelque prière à lui faire. Ils sont tous étonnés de le voir paroître d'un air furieux : ils jugent qu'il est «n colère contre son peuple , leurs coeurs sont glacés d'effroi. Il monte sur le trône ; et faisant approcher son grand-vizir : « Hassan , lui dit-il , j'ai un ordre à te donner ; va tout à l'heure prendre mille soldats de ma

i56 LES MILLE ET UNE NUITS,

garde, et arrête tous les princes mes fils; enferme-les dans la tour destinée à servir de pri- . son aux assassins, et que cela soit fait dans un moment. » A cet ordre extraordinaire, tous ceux qui étoient présens frémirent ; et le grand- vizir, sans répondre un seul mot, mit la main sur sa tête pour marquer qu'il étoit prêt à obéir, et sortit de la salle pour aller s'acquitter d'un emploi dont il étoit fort surpris. Cependant le roi renvoya les personnes qui venoient lui demander audience, et déclara que d'un mois il ne vouloit entendre parler d'aucune affaire. Il étoit encore dans la salle quand le vizir revint. « Hé bien, vizir, lui dit ce prince, tous mes fils sontils dan s la tour ? — Oui , sire , répondit le ministre , vous êtes obéi. — Ce n'est pas tout, reprit le roi, j'ai encore un autre ordre à te donner. » En disant cela, il sortit de la salle d'audience, et retourna dans l'appartement de Pirouzé avec le vizir qui le suivoit. Il demanda à cette princesse où étoit logée la veuve de Codadad. Les femmes de Pirouzé le dirent ; car le chirurgien ne l'avoit point oublié dans son récit. Alors le roi se tournant vers son ministre : « Va , lui dit-il , dans ce caravansérail , et amène ici une jeune princesse qui y loge ; mais traite-la avec tout le respect dû à une personne de son rang. »

Le visir ne fut pas long-temps à faire ce qu'on

CONTES ARABES. i5y

lui ordonnoit : il monta à cheval avec tous les émirs et les autres courtisans , et se rendit au caravansérail où étoit la princesse de Deryabar, à laquelle il exposa son ordre , et lui présenta de la part du roi une belle mule blanche qui avoit une selle et une bride d'or parsemée de rubis et d'émeraudes. Elle monta dessus ; et au milieu de tous ces seigneurs , elle prit le chemin du palais. Le chirurgien l'accompagnoit aussi monté sur un beau cheval tartare que le vizir lui avoit fait donner. Tout le monde étoit aux fenêtres ou dans les rues , pour voir passer une si magnifique cavalcade; et comme on répandoit que cette princesse , que l'on conduisoit si pompeusement à la cour, étoit femme de Codadad, ce ne fut qu'acclamations. L'air retentit de mille cris de joie, qui se seroient sans doute tournés en géniissemens, si l'on avoit su la triste aventure de ce jeune prince; tant il étoit aimé de tout le monde !

La princesse de Deryabar trouva le roi qui l'attendoit à la porte du palais pour la recevoir. Il la prit par la main, et la conduisit à l'appartement de Pirouzé , où il se passa une scène fort touchante. La femme de Codadad sentit renouveler son affliction à la vue du père et de la mère de son mari , comme le père et la mère ne purent voir l'épouse de leur fils, sans en être fort agités.

i58 LES MILLE ET UNE NUITS,

Elle se jeta aux pieds du roi ; et après les avoir baignés de larmes , elle fut saisie d'une si vive douleur, qu'elle n'eut pas la force de parler. Pirouzé n'étoit pas dans un état moins déplorable; elle paroissoit pénétrée de ses déplaisirs; et le roi y frappé de ces objets touchans , s'abandonna à sa propre foiblesse. Ces trois personnes , confondant leurs soupirs et leurs pleurs , gardèrent quelque temps un silence aussi tendre que pitoyable. Enfin , la princesse de Deryabar étant revenue de son accablement , raconta l'aventure du château et le malheur de Codadad; ensuite elle demanda justice de la trahison des princes. « Oui , madame , lui dit le roi , ces ingrats périront; mais il faut auparavapt faire publier la mort de Codadad, afin que le supplice de ses frères ne révolte pas mes sujets. D'ailleurs, quoique nous n'ayons pas le corps de mon fils, ne laissons pas de lui rendre les derniers devoirs. » A ces mots il s'adressa à son vizir, et lui ordonna de faire bâtir un dôme de marbre blanc dans une belle plaine, au milieu de laquelle la ville de Harran est bâtie ; et cependant il donna dans son palais un très bel appartement à la princesse de Deryabar , qu'il recoqnut pour sa bellefille.

Hassan fit travailler avec tant de diligence, et employa tant d'ouvriers, qu'en peu de jours le

CONTES ARABES. iSg

dôme fut bâti. On éleva dessous un tombeau sur lequel étoit une figure qui représentoit Codadad. Aussitôt que l'ouvrage fut achevé, le roi ordonna des prières et marqua un jour pour les obsèques de son fils.

Ce jour étant venu , tous les habitans de la ville se répandirent dans la plaine , pour voir la cérémonie qui se fit de cette manière :

Lie roi, suivi de son vizir et des principaux seigneurs de sa cour, marcha vers le dôme ; et quand il y fut arrivé , il entra y et s'assit avec eux sur des tapis de satin à fleurs d'or; ensuite une grosse troupe de gardes à cheval , la tête basse et les yeux à demi fermés, s'approcha du dôme. Us en firent le tour deux fois , gardant un profond silence; mais à la troisième, ib s'arrêtèrent devant la porte , et dirent tous l'un après l'autre ces paroles à haute voix :

ce O prince , fils du roi ! si nous pouvions ap- « porter quelque soulagement à ton mal , par le « tranchant de nos cimeterres , et par la valeur « humaine , nous te ferions voir la lumière; mais <c le roi des rois a commandé, et Fange de la mort <x a obéi ! »

A €es mots, ils se retirèrent pour faire place à cent vieillards qui étoient tous montés sur des mules noires, et qui portoient d^ longues barbes blanches.

i6o LES MILLE ET UNE NUITS,

C'étoient des solitaires , qui pendant le cours de leur vie se tenoient cachés dans des grottes : ils ne se montroient jamais aux yeux des hommes que pour assister aux obsèques des rois de Harran et des princes de sa maison. Ces vénérables personnages portoient sur leur tête chacun un gros livre qu'ils tenoient d'une main ; ils firent tous trois fois le tour du dôme sans rien dire ; ensuite s'étant arrêtés à la porte , l'un d'eux prononça ces mots :

«O prince! que pouvons-nous faire pour toi? <c Si par la prière ou par la science on pouvoit te <c rendre la vie , nous frotterions nos barbes 4c blanches à tes pieds , et nous réciterions des a oraisons; mais le roi de l'univers t'a enlevé <c pour jamais ! »

Ces vieillards , après avoir ainsi parlé , s'éloignèrent du dôme ; et aussitôt cinquante jeunes tilles parfaitement belles s'en approchèrent; elles montoient chacune un petit cheval blanc; elles étoient sans voiles, et portoient des corbeilles d'or pleines de toutes sortes de pierres précieuses; elles tournèrent aussi trois fois autoiu? du dôme ; et s'étant arrêtées au même endroit que les autres, la plus jeune porta la parole , et dit :

« O prince, autrefois si beau! quels secours a peux-tu attendre de nous? Si nous pouvions

CONTES ARABES. i6i

<K tè ranîmet par nos attraits ; nous nous renie drions tes esclaves ; mais tu n*es plus sencc sible à la beauté, et tu n'as plus besoin de <c nous ! »

Les jeunes filles s*étant retirées, le roi et ses courtisans se levèrent, et firent trois fois le tour de la représentation ; puis le roi prenant la parole , dit r

a O mon cher fils! lumière de mes yeux, je t'ai « donc perdu pour toujours! »

11 accompagna ces mots de soupirs, et arrosa le tombeau de ses larmes. Les courtisans pleurèrent à son exemple; ensuite on ferma la porte du dôme , et tout le monde retourna à la ville« Le lendemain on fit des prières publiques dans les mosquées, et on les continua huit jours de suite.

Le neuvième^ le roi résolut de faire couper la tête aux princes ses fils. Tout le peuple, indigné du traitement qu'ils avoient fait au prince Co* dadad, sembloit attendre impatiemment leur supplice. On commença à dresser des écha- £auds ; mais on fut obligé de remettre l'exécution à un autre temps , parce que tout à coup on apprit que les princes voisins qui avoient déjà fait la guerre au roi de Harran j s'avançoient avec des troupes plus nombreuses que la première fois , et qu'ils n'étoient pas même fort éloi^*

Page 1