‹ Les Mille et une nuits, contes arabesChapitre 1 sur 11 · DU CALIFE HAROUN AL-RASCHID · texte numérisé non relu

DU CALIFE HAROUN AL-RASCHID

QuELQUEJPois , comme votre majesté ne l'ignore pas, et comme elle peut l'avoir expérimenté par elle-même, noiis sommes dans des transports de joie si extraordinaires^ que nous communiaquons d'abol^d cette passion à ceux qui nous approchent^ ou que nous participons aisément à la leur« Quelquefois aussi nous sommes dans une mélancolie si profonde^ que. nous sommes insupportables à nous-mêmes > et que. bien loin d'en pouvoir dire la cause , si on nous la deman^^ doit, noils ne pourrions la trouver nous4némes si nous la cherchions»

Le calife étoit un jour dans cette situation d'esprit^ quand Giafar, son grand-vizir, lidèle et aimé ^ vint se présenter devant lui. Ce ministre le trouva sei^l, ce qui lui atrivoit rarement; et

a LES MILLE ET UNE NUITS,

comme il s'aperçut, en s avançant, qu'il étoit enseveli dans une humeur sombre, et même qu'il ne levoit pas les jwx poiv le fegard^i il ^arrêta en attendant qu'il daignât les jeter sur lui.

Le calife enfin leva les yeux > et r^arda Giafar ;

' mais il les détourna aussitôt , en demeurant dans

la même posture , aussi immobile qu'auparavant.

Comme le grand-vizir ne remarqua rien de fâcheux dans les yeux du calife , qui le regardât personnellem^it 9 il piit U parole : « Commandeur des croyans, dit^il, votre majesté me permet-elle de lui demander d'où peut venir la mélancolie qu'elle fait paroitre , et dont il m'a tou« jours paru «pi^elle étoit si p^u «usoeplible } »

« Il est vrai, vizir, répondit le ciiife en changeant de situation , que j'en suis peu sus*ceptible ; et sans toi , je ne me serois pas aperça de celle où tu me trouves, et dans laqudUe je ne veux pas demeurer davantage. S^il n'y a rien de nouveau qui ^ait «Joligé de venir , tu me feras plaisir d'in vept^ qudque chose pour me )» faâre dis^per, »

n ComnM«dettr des croyans, reprit le grand-vizir Giafar, mon devoir seul m'a obligé de me rendre ici , et je prends la liberté de iaàre souvenir à votre maîesié qu'elle s^est imposé efle-^ même un devoir de s'éelan^ qn personne de la bonne police qu-elle veut <pk sok observée

dans sa capitale et aux enTiron& Cest aujourif huî le joar qu'elle a bien TOuiu se prescrire pour s'en donner la peine ; et c'est l'occasion la plus propre qui s'offre d'ellè-fnéaie pour dissiper lés nuages qui offusquent sa gaieté ordinaire» »

« Je l'avois oublié^ répliqua le csdife , et tu m'en fais ressouvenir fort à plropos : Ta donc changer d'habit pendaizt que je ferai la nbéme chose de mon cèté. » '

Ils prirent chactm unhabit de msoicfaand étran» ger ; et sous ce déguisement ils sortirent seuls par une porte secrète du jardin du palais qui donnoit sur la campagne. Us firent une partie du circuit ée la ville par les dehors, jusqu'aux bords de l'Euphrate, à une distance assez éloignée de la porte de la Tille, qui é toit de ce côté^là, sans avoir xvesm obserré cpii fût contre le bofi ordre. Us traversènent ce fleuve sur le premier boteati qui se présenta; et après avoir achevé le tour de l'autre partie de la viHe, opposée à ceBè qu'ils veasosent de quitter, ils reprirent le chemin du posit qui en fûsoit la conmiunication.

Bs passèrent ce pont , au bout duquel as ren* eontrèreiit an aveugle assez àgé^ qui demandoît l'aumooe. Ije caiife se détourna et kû tbit une pièce de monnoie d'or dans la main.

L'aveugle à l'instant lui prit la main et Farréta.

«Charitable personne, dit*il, qui <|ue vous

soyez j que Dieu a inspiré de me faire Vaumône, ne me refusez pas la grâce que je vous demande de me donner un soufflet : je lai mérité, et même un plus grand châtiment. »

Eii achevant ces paroles , il quitta la main du calife pour lui laisser là liberté de lui donner le souf&et; mais de crainte qu'il ne passât outre sans le faire , il le prit par son habita

Le calife surpris de la demande et de Faction de l'aveugle : « Bon homme , dit-il , je ne puis t'accordér ce que tu me demandes : je me garderai bien d'effacer le mérite de mon aumône par le mauvais traitement que tu prétends que je te fasse. x> Et en achevant ces paroles^ il fit un effort pour faire quitter prise à l'aveugle.

L'aveugle ^ qui s'étoit douté de la répugnance de son bienfaiteur, par l'expérience quftl en avoit depuis long-temps , fit un plus grand effort pour le retenir-

a Seigneur , reprit41 ^ pardonnez-moi ma hardiesse et mon importunité; donnez-moi, je vous prie, un soufflet, ou reprenez votre aumône; je ne puis' la recevoir qu'à cette condition , sans contrevenir à un ferment solennel que j'ai fait devant Dieu; et si vous en saviez la raison , vous tomberiez d'accord avec moi, que la peine en est très légère. »

Le calife^ qui ne vouloit pas être retardé plus

long-temps, céda à Tiniportunilé de Taveugle, et lui donna un soufflet assez léger. L'aveugle quitta prise aussitôt en le remerciant et en le bénissant. Le calife continua son chemin avec le grand-vizir ; mais à quelques pas de là ^ it dit au vizir : a II faut que le sujet qui a porté cet aveugle à se conduire ainsi avec tous ceux qui lui font Taumône , soit un sujet grave. Je serois bien aise d'en être informé : ainsi, retourne^ et dis-lui qui je suis, qu'il ne manque pas de se trouver demain au palais , au temps de la prière de l'après-dinée , et que je veux lui parler, o

Le grand-vizir retourna sur ses pas, fit son aumône à l'aveugle ; et après lui avoir donné un soufflet, il lui donna Tordre , et il revint rejoindre le calife.

Us rentrèrent dans la ville, et en passant par une place, ils y trouvèrent grand nombre de spectateurs qui regardoient un homme jeune et bien mis , monté sur une cavale qu'il poussoit à toute bride autour de la place , et qu'il maltraitoit cruellement à coups de fouet et d'éperons , sans aucun relâche, de manière qu'elle étoit tout en écume et tout en sang.

Le calife, étonné de l'inhumanité du jeune homme , s'arrêta pour demander si l'on savoit quel sujet il avoit de maltraiter ainsi sa cavale, et il apprit qu'on Fignoroit, mais qu'il y avoit déjà

6 LES mLLE ET UNE NUITS,

qUel^pie temps que chaque jour, à U ineaitf heure , il lui faisoit faire ce péuible exercice.

Us continuèrent de marcher ; et le calife dit au grand-vizir de bien remarquer cette place , et de ne pas manquer de lui faire venir demain ce jeune homme à la même heure que laveugle.

Avant que le calife arrivât au palais , dans une rue par où il y avoit long-temps qu'il n'av<Mt passé , il remarqua un édifice nouvellement bati^ qui lui parut être l'hôtel de quelque seigneur de la cour. Il demanda au grand-viûr s'il savoit à qui il apparteuoit Le grand-viûr répondit qu'il Fignoroit, mais qu'il alloit s'en informai.

En effet, il interrogea un voisin, qui lui dit que cette maison appartenoit à Cogia Hassan , surnommé Alhabbal , à cause de la profession de cordier , qu'il lui avoit vu lui-même exercer dans une grande pauvreté, et que, sans sav<Hr par quel endroit la fortune l'avoit favorisé , il avoit acquis de si grands biens, qu'il soutenoit :fort honorablement et splendidement la dépense quHl avoit faite à la faire bâtir.

Le grand^vizir alla rejoindre le calife , et lui rendit compte de ce qu'il venoit d'apprendre^ ic Je veux voir ce Gogia Hassan Alhabbal , lui dit le calife; va lui dire qu'il se trouve aussi demain k mon palais, à la même heure c[ue les deux

CONTES ARABIS; 7

tiito^M^ » Le gi*aiid-^vîx£r De manqua pas d'exé*cutar ks orckes du calife.

Le lendemain , aprèi la prière de l'après-dinée , le calîfe entra dans son appartement; et le grande ▼izir y introduisit aussitôt les trois personnages dont nous avons parlé , et les présenta au calife.

Ils se prostemèt'ent tou^ trois devant le trône du sultan; et quand ils furent relevés, le calife demanda à l'aveugle comment il s'appeloit.

« Je me nomme Baba-AbdaUa , répondit l'aveugle.

« Baba-^Âbdatta, reprit le calife, ta manière de demander l'aumône me parut hier si étrange, que si je n'eilsse été retenu par de certaines considérations, je me fusse bien gardé d'avoir la complaisance que j'eus pour toi; je t'aurois empêché dès lors de donner davantage au public le scandale que lu lui donnes» Je t'ai donc fait venir ici pour savoir de toi quel est le moûf qui t'a poussé à faire un sennent aussi indiscret que le tien ; et «lur ce que tu Vas me dire, je jugerai si tu as bien fait , et si je dois te permettre de continuer une pratique qui me paroît d'un très mauvais exemple. Dis-moi donc, sans me rien déguiser ,^ d'où t'est venue cette pensée extravagante : ne me cache rien , car je veux le savoir abscdinnent, »

Baba-Abdalla, intimidé par cette réprimande,

se pFostcfrna une seconde fois le' fîront contre terre- devant le trône du calife ; et après s'être relevé : a Commandeur des croyans , dit«il aussitôt, je demande très humblement pardon à votre majesté de la hardiesse avec laquelle j'ai osé exiger d'elle et la forcer de faire une chose qui , à la! vérité , parott hors du bon sens. Je reconnois mon crime ; mais comme je ne oonnoissois pas s^lors votre majesté, j'implore sa clémence , et j'espère qu elle aura égard à mon ignorance. Quant à ce qu'il lui pjait de traiter ce que je fais d'extravagance , j'avoue que c'en est une, et mon action doit parottre telle aux yeux des hommes ; mais à l'égard de Dieu , c'est une pénitence très modique d'un péché énorme dont je «uis coupable , et que je h'expierois pas, quand tous les mortels m'accableroient de soufflets les uns après les autres. C'est de quoi votre majesté sera le juge elle-même, quand, par le récit de mon histoire que je vais lui raconter, en obéissant à ses ordres, jç lui aurai fait con« noître quelle est cette faute énorme^,

HISTOIRE

DE l'aVEU6L£ BABA-^ABDALLA.

«Commandeur des croyans, continua Baba* JLbdalla, je suis né à Bagdad, avec ' quelques

biens dont je deTois hériter de mon père et de

ma mère, qui moururent tous deux à peu de

jours près l'un de l'autre. Quoique je fusse dans

un. âge peu avancé , je n'en usai pas néanmoins

en jeune homme , qui les eût dissipés en peu

de temps par des dépenses inutiles et dans la

débauche. Je n'oubliai rien au contraire pour

les augmenter par mon industrie , par mes soins

et par les peines que je me donnois. Enfin,

j'étois devenu assez riche pour posséder à moi

seul quatre-vingts chameaux , que je louois aux # ^

marchands des caravanes, et qui me valoient de

grosses sommes chaque voyage que je faisois

en différens endroits de l'étendue de Fempire

de votre majesté, où je les accompagnois.

« Au milieu de ce bonheur , et avec un puissant désir de devenir encore plus riche , un jour, comme je venois de Balsora à vide, avec mes chameaux que j'y avois coiiduits chargés de marchandises d'embarquement pour les Indes , et que je les iPaisois paître dans un lieu fort éloigné de toute habitation , et où le bon pâturage m'avoit fait arrêter, un derviche, à pied, qui alloit à Balsora, vint m'aborder, et s'assit auprès de moi pour se délasser. Je lui demandai d'où il venoit , et où il alloit. Il me fit les mêmes demandes ; et après que nous eûmes satisfait notre curiosité de part et d'autre, nous mîmes nos

la LES MIIXE ET UNE NUITS,

rerons y et les emmènerons où bon nous sem-' blera , vous de votre côté, et moi du mien. Vous voyez que le p»tage n'a rien qui ne soit dans l'équité 9 et que si vous me faites grâce de qua* rante chameaux, vous aurez aussi, par mon moyen, de quoi en acheter un millier d'autres. »

« Je ne pouvois disconvenir que la condition que le derviche me proposoit ne fût très équitable. Sans avoir égard néanmoins aux grandes richesses qui pouvoient m'en revenir en l'acceptant, je regardois comme une grande pwte la cession de la moitié de mes chameaux , particulièrement quand je considérois que le derviche ne seroit pas moins riche que moi. Enfin je payois déjà d'ingratitude un bienfait purement gratuit que je n'avois pas encore reçu du derviche ; mais il n'y avoit pas à balancer : il falloit accepter la condition, ou me résoudre à me jppentir toute ma vie d'avoir, par ma faute, perdu l'occasion de me faire une haute fortune.

« Dans le moment même je rassemblai mes chameaux, et nous partii^s ensemble. Après avoir marché quelque temps, nous arrivâmes dans un vallon assez spacieux , mais dont l'en"* trée étoit fort étroite. Mes chameaux ne purent passer qu'un à un ; mais comme le terrain s'élargissoit , ils trouvèrent moyen d'y tenir tous ensemble sans s'embarrasser. liCS deux montagnes

CONTES ARABES* i3

qui formoient ce vallon, en se terminant en un demi-cercle à 1 extrémité , étoient si élevées , si escarpées et si impraticables, qu'il n'y avoit pas à craindre qu'aucun mortel nous pût jamais apercevoir.

«Quand nous fûmes arrivés entre ces deux montagnes : «N^allons pas plus loin, me dit le derviche; arrêter vos chameaux, et faites-les coucher sur le ventre dans l'espace que vous voyez ,'afin que nous n'ayons pas de peine à les charger; et quand vous aurez fsiit, je procéderai à l'ouverture du trésor. »

«Je fis ce que le derviche m'avoit dit^ et je l'allai rejoindre aussitôt. Je le trouvai un fusil à la main, qui amassoit un peu de bois sec pour faire du feu. Dès qu'il eh eut fait, il y jeta du parfum, en prononçant quelques paroles dont je ne compris pas bien le sens, et aussitôt une grosse fumée s'éleva en l'air. Il sépara cette fumée ; et dans le moment , quoique le roc qui étoit entre les deux montagnes , et qui s'élevoit fort haut en ligne perpendiculaire, parût n'avoir aucune apparence. d'ouverture, il s'en fit une, grande au moins comme une espèce de porte à deux battaûs, pratiquée dans le même roc et de la même matière, avec un artifice admirable.

ce Cette ouverture exposa à nos yeux, dans un grand enfoncement creusé dans ce roc, un pa-

nous embrassâmes . tous deux avec bien de ht joie ; et après nous être dit adieu ^ nous nous éloignâmes chacun de notre côté.

a Je n'eus pas fait quelques pas pour rejoindre mes chamea,ux , qui marchoient toujours dans le chemin où je les avois mis , que le démon de l'ingratitude et de Tenvie s'empara de mon cosar* Je déplorois la perte de mes quarante chameaux ^ et encore plus les richesses dont ils étoient chargés, «c Le derviche n'a pas besoin de toutes ces richesses , disois^je en moi-même ; il est le maître des trésors, et il en aura tant qu'il vou^ dra. » Ainsi je me livrai à la plus noire ingra-^ titude, et je me déterminai tout à coup à lui enlever ses chameaux avec leurs charges.

ce Pour exécuter mon dessein , je commençai par faire arrêter mes chameaux; ensuite je cou-> rus après le derviche, que j'appelois de toute ma force y pour lui faire comprendre que j'avois encore quelque chose à lui dire , et je lui fis . si-* gne de faire aussi arrêter les siens et de m'at^ tendre. Il entendit ma voix, et il s'arrêta.

et Quand je l'eus rejoint : « Mon frère, lui dis^ je i je ne vous ai pas eu plus tôt quitté, que j'ai considéré une chose à laquelle je n'avois pas pensé auparavant, et à laquelle peut-être n'avezvous pas pensé irous-méme^ Vous êtes un bon derviche , accoutumé . à vivre tranquillement ^

CONGES ARABES; i^

dégagé du soin des choses du monde, et âans autre embarras que celui de servir Dieu. Vous ne savez peut-être pas à quelle peine vous vous êtes engagé en vous chargeant d'un si grand nombre de chameaux. Si vous vouliez me croire, vous n'en emmèneriez que trente , et je crois que vous aurez encore bien de la difficulté à les gouverner. Vous pouvez vous en rapporter à moi , j'en ai l'expérience. »

«Je crois que vous avez raison , reprit le derviche, qui ne se voyoit pas en état de pouvoir me rien disputer; et j'avoue, ajouta-t;il, que je n'y avois pas fait réflexion. Je commençois déjà à être inquiet sur ce que vous me représentez. Choisissez donc les dix qu'il vous plaira, emmenez-les, et allez à la garde de Dieu. »

a J'en mis à part dix ; et après les avoir dé* tournés, je les mis en chemin pour aller se mettre à la suite des miens. Je ne croyois pas trouver dans le derviche une si grande facilité à se laisser persuader. Cela, augmenta mon avidité, et je me flattai que je n'aurois pas plus de peine à en obtenir encore dix autres.

« En effets au lieu de le remercier du riche présent qu'il venoit de me faire : « Mon frère j lui dis-je encore , par l'intérêt que je prends à votre repos, je ne puis me résoudre à me séparer d'avec vous, sans vous prier de cohsi-

i8 LES MILLE ET UNE NUITS,

dérer encore une fois combien trente chameaux chargés sont difficiles à mener, à un homme comme vous particulièrement, qui nétes pas accoutumé à ce travail. Vous vous trouveriez beaucoup mieux si vous me faisiez une pareille grâce que celle que vous venez de me faire. Ce que je vous en dis , comme vous le voyez , n'est pas tai^t pour l'amour de moi et pour mon intérêt, que pour vous faire un plus grand plaisir. Soulagez - vous donc de ces dix autres chameaux sur un homme comme moi , à qui il ne coûte pas plus de prendre soin de cent que d'un seul.»

ce Mon discours fit l'effet que je souhaitois , et le derviche me céda sans aucune résistance les dix chameaux que je lui demandois, de manière qu'il ne lui en resta plus que vingt ; et je me vis maître de soixante charges , dont la valeur surpassoit les richesses de beaucoup de souverains. 11 semble après cela que je devois être content.

« Mais^ Commandeur des croyans, semblable à un hydropique, qui, plus il boit, plus il a soif, je me sentis plus enflammé qu'auparavant de l'envie de me procurer les vingt autres qui restoient encore au derviche.

a Je redoublai mes solKcitations, mes prières et mes importunités , pour faire condescendre le derviche à m'en accorda: encore dix des

vingt. Il se rendit de bonne grâce; et quant aux dix autres qui lui restoient, je l'embrassai , je le baisai et je hii fis tant de caresses, en le conjurant de ne me les pas refuser, et de mettre par là le comble à l'obligation que je lui aurois éternellement, qu'il me combla de joie en m'annonçant qu'U y consentoit.

ce Faites-en un bon usage, mon frère ^ ajoutat-il , et souvenez-vous que Dieu peut nous ôter les richesses comme il nous les donne , si nous ne nous en servons à secourir les pauvres qu'il se plaît à laisser dans l'indigence exprès pour donner lieu aux riches de mériter par leurs aumônes une plus grande récompense dans l'autre monde.»

« Mon aveuglement étoit si grand , que je n'étois pas en état de jH*ofiter d'un conseil si salutaire. Je ne me contentai pas de me revoir possesseur de mes quatre-vingts chameaux, et de savoir qu'ils étoient chargés d'un trésor inestimable qui devoit me rendre le plus fortuné des hommes. Il me vint dans l'esprit que la petite boite de pommade dont le derviche s'étoit saisi et qu'il m'avoit montrée, pouvoit être quelque chose de plus précieux que toutes les richesses dont je lui étois redevable,

«L endroit où le derviche l'a prise, disois-je en moi-même, et le soin qu'il a eu de s'en saisir.

me font croire qu'elle enferme quelque chose de mystérieux. »

a Cela me détermina à faire en gorte de Vobtenir. Je venois de l'embrasser en lui disant adieu : « A propos, lui dis-je en retournant à lui , que voulez-vous faire de cette petite boîte de pommade ? Elle me paroît si peu de chose , ajoutai-je, qu'elle ne vaut pas la peine que vous l'emportiez ; je vous prie de m'en faire présent. Aussi-bien , un derviche comme vous , qui a renoncé aux vanités du monde, n'a pas besoin de pommade. »

a Plût à Dieu qu'il me l'eût refusée cette boîte! Mais quand il l'auroit voulu faire, je ne me possédois plus; j'étois plus fort que lui, et bien résolu à la lui enlevier par force , afin que , pour mon entière satisfaction , il ne fût pas dit qu'il eût emporté la moindre chose du trésor, quelque grande que fût l'obligation que je lui avois.

«Loin de me la refuser, le derviche la tira d'abord de son sein ; et en me la présentant de la meilleure grâce du monde : « Tenez , mon frère, me dit-il, la voilà; qu'à cela ne tienne que vous ne soyez content. Si je puis faire davantage pour vous, vous navez qu'à demander, je suis prêt à vous satisfaire. »

« Quand j'eus la boîte entre les mains , je l'on-

CX)NTES ARABES- ai

vris; et en considérant la pommade : « Puisque vous êtes de si bonne volonté, lui dis-je, et que vous ne vous lassez pas de m'obliger, je vous prie de vouloir bien me dire quel est l'usage particulier de cette pommade. »

a L'usage en est surprenant et merveilleux , repartit le derviche. Si vous appliquez un peu de cette pommade autour de l'œil gauche et sur la paupière, elle fera paroître devant vos yeux tous les trésors qui sont cachés dans le sein de la terre; mais si vous en appliquez de même à l'œil droit , elle vous rendra aveugle. »

« Je voulois avoir moi-même l'expérience d'un effet si admirable. « Prenez la boîte , dis-je au derviche en la lui présentant , et appliquez-moi vous-même de cette pommade à l'œil gauche :

vous entendez cela mieux que moi. Je suis dans l'impatience d'avoir l'expérience d'une chose qui me paroît incroyable. »

«Le derviche voulut bien se donner cette peine; il me fit fermer l'œil gauche, et m'appliqua la pommade. Quand il eut fait, j'ouvris l'œil , et j'éprouvai qu'il m'avoit dit la vérité. Je vis en effet un nombre infini de trésors remplis de richesses si prodigieuses et si diversifiées, qu'il ne me seroit pas pos sible d'en faire le dé. tail au juste. Mais comme j'étois obligé de tenir Tœil droit fermé avec la main , et que cela me

fatiguoit, je priai le derviche de m'appUquer aussi de cette pommade autour de cet œiL

ce Je suis prêt à le faire , me dit le derviche ; mais vous devez vous souvenir, ajouta-t41, que je vous ai averti que si vous en mettes sur l'œil droit, vous deviendrez aveugle aussitôt. Telle est la vertu de cette pommade , il faut que vous vous y accommodiez. »

« Loin de me persuader que le derviche me dît la vérité , je m'imaginai au contraire qu'il y avoit encore quelque nouveau mystère qu'il vouloit me cacher.

« Mon frère, repris*je en souriant, je vois bien que vous voulez m'en faire accroire ; il n'est pas naturel que cette pommade fasse deux effets si opposés l'un à l'autre. »

a La chose est pourtant comme je vous le dis, repartit le derviche, en prenant le nom de Dieu à témoin, et vous devez m'en croire sur ma parole ; car je ne sais point déguiser la vérité. »

(c Je ne voulus pas me fier à la parole du der-< viche, qui me parloit en homme d'honneur; l'envie insurmontable de contempler à mon aise tous les trésors de la terre, et peut-être d'en jouir toutes les fois que je voudrois m'en donner le plaisir , fit que je ne voulus pas écouter ses remontrances, ni me persuader d'une chose

CONTES ARABES. a3

qui oependatit n'^oit que trop vraie, comme je l'expérimentai bientôt après à mon grand malheur»

ce Da0s la prévention où j'étois , j'allai m'imaginer que si . cette pommade avoit la vertu de me faire voir tous les trésors de la terre en l'appUquant sur l'œil gaucbe , elte avoit peut-être la vertu de les mettre à ma disposition en l'appliquant sur le droit. Dans cette pensée, je m'obstinai à presser le derviche de m'en appliquer lui-même aid:oqr de l'œil droit ; mais il refusa constamment de le faire.

« Après vous avoir fait un si grand bien , mon frère, me dit41 , je ne puis me résourire à vous faire un si grand mal. ConsidéreK bien vousmême quel malheur est celui d'être privé de la vue, et ne me réduisez pas à la nécessité fâcheuse de vous complaire dans une chose dont vous aurez à vous repentir toute votre vie. »

<c Je poussai mon opimàtreté jusqu'au bout.

« Mon frère, hii dis-je assez fermement , je vous prie de passer par-dessus toutes les difficultés que vous me faites; vous m'avez aocordé fort généreusement tout œ que je vous ai demandé jusqu'à présent^ voulez-vous que je me sépare de vous mal satisfait , pour une chose de si peu de conséquence ? Au nom de Dieu , accordezmoi cette dernière faveur. Quoi qu'il en arrive ,

û4 LES MILLE ET UNE NUITS,

je ne m'en prendrai pas à vous, et la faute en sera sur moi seul. »

m Le derviche fit toute la résistance possible ; mais comme il vit que j'étois en état de l'y forcer : ce Puisque vous le voulez . absolument , me ditril , je vais vous contenter. »

<c II prit un peu d^ cette pommade fatale , et me l'appliqua donc sur l'œil droit, que je tenois fermé; mais, hélas! quand je vins à l'ouvrir^ je ne vis que ténèbres épaisses de mes deux yeux, et je demeurai aveugle comme vous me voyez.

ce Ah! malheureux derviche, m'écriai-je dans le moment, ce que vous m'avez prédit n'est que trop vrai! Fatale curiosité, ajoutai-je, désir iur satiable des richesses, dans quel abîme de mat heurs m'allezrvous jeter ! Je sens bien à présent que je me les suis attirés; mais vous , cher frère, m'écriai-je encore, en m'adressant au derviche, qui êtes si charitable et si bienfaisant, entre tant de secrets merveilleux dont vous avez la con^ noissance, n'en avez vous pas quelqu'un pour me rendre la vue? »

« Malheureux , me répondit alors le derviche , il n'a pas tenu à moi que tu n'aies évité ce malheur; mais tu n'as que ce que tu mérites, et c'est l'aveuglement du cœur qui t'a attiré celui du corps. Il est vrai que j'ai des secrets : tu l'aft

CONTES ARABES. a3

pu connoître dans le peu dç temps que j'ai été avec toi; mais je n'en ai pas pour te rendre la vue. Adresse-toi à Dieu , si tu crois qu'il y en ait un : il n'y a que lui qui puisse te la rendre. Il t'avoit donné des richesses dont tu étois indigne; il te les a ôtées, et il va les donner par mes mains à des hommes qui n'en seront pas méconnoissans comme toi. »

«Le derviche ne m'en dit pas davantage, et je n'avois rien à lui répliquer. Il me laissa seul , accahlé de confusion , et plongé dans un excès de douleur qu'on . ne peut exprimer ; et après avoir rassemblé mes quatre-vingts chameaux, il les emmena , et poursuivit son chemin jusqu'à Balsora.

« Je le priai de ne me point abandonner en cet état malheureux , et de m'aider du moins à me conduire jusqu'à la première caravane ; mais il iiit sourd à mes prières et à mes cris. Ainsi privé de la vue et de tout ce que je possédois au monde , je serois mort d'affliction et de faim , si le lendemain une caravane qui revenoit de Balsora ne m'eût bien voulu recevoir charitablement, et me remener à Bagdad.

«D'un état à m'égaler à des princes, sinon en forces et en puissance , au moins en richesses et en magnificence, je me vis réduit à la men- ^çité sans aucune ressource. Il fallut donc me

i6 LES MILLE ET UNE NUITS,

résoudre à demander Faumôtié , et c'est ce que j'ai fait jusqu'à présent ; mais pour expier mon crime envers Dieu , je m'imposai en même temps la peine d'un soufflet de la part de chaque personne charitable qui auroit compassion de ma misète.

* Voilà ^ Commandeur des croyans, le motif de ce qui parut hier si étrange à votre majesté, et de ce qui doit m'avoir fait encourir son indignation ; je lui im demande pardon encore une fois comme son esclave, en me sotimettant à recevoir le châtiment que j'ai mérité. El si elle daigne prononcer sur la pénitence que je me suis imposée, je suis persuadé qu'dle la trouvera trop légère , et beaucoup au-dessous de mon crime.»

Quand l'aveugle eut achevé son histoire, le calife lui dit : « Baba-Abdalla , ton péché est grand ; mais Dieu soit loué de ce que tu en as connu l'énormité , et de la pénitence publique qtie tu en as faite jusqu'à présent. C'est assez ; il faut que dorénavant tu la continues dans le particulier , en ne cessant de demander pardon à Dieu dans chacune des prières auxquelles tu es obligé chaque jour par ta rdigion ; et afin que tu n'en sois pas détourné par le soin de demander ta vie, je te fais une aumône ta vie durant de quatre dragmes d'argent par jour de ma

CONTES iUlABES. 27

monnoi« , que lOiHi grand-vair te fera dcmner. Ainsi f ne t eo retourne pas , et attends qu'il ait exécuté mon ordre. »

 ces paroles, Baba-Abdalla se prosterna devant le trône du calife, et en se relevant il lui fit son remerciaient, en lui souhaitant toute sorte de bonheur et de prospérité.

Le calife Haroiln al-Raschid, content dé l'histoire de Baba- Abdalla et du derviche , s'adressa au jeune homme qu'il avoit vu maltraiter sa cavale , et il lui demanda son nom , comme il avoit fait à l'aveugle. Le jeune homme lui dit ipi'il s'appeloit Sidi Nouman.

ce Sidi Nouman, lui dit alors le calife^ j'ai vu exercer des chevaux toute ma vie , et souvent j'en ai exercé moi-même; mais je n'en ai jamais vu pousser d'une manière aussi barbare que celle dont tu poussois hier ta cavale en pleine place , au grand scandale des spectateurs , qui en raurmuroient hautement. Je n'en fus pas moins scandalisé qu'eux, et il s'en fallut peu que je ne me fisse connoître, contre mon intention , pour remédier à ce désordre. Ton air néanmoins ne me marqiie pas que tu sois un homme barbare et cruel. Je veux même croire que tu n'en uses pas ainsi sans sujet. Puisque je sais que ce n'est pas la première fois, et qu'il y a déjà bien du temps que chaque jour tu fais ce

a8 LES MILLE ET UNE NUITS,

mauvais traitement à ta cavale, je veux savoir quel en est le sujet , et je t'ai fait venir ici afin que tu me l'apprennes. Surtout dis-moi la chose comme elle est, et ne me déguise rien. »

Sidi Nouman comprit aisément ce que le calife exigeoit de lui. Ce récit lui faisoit de la peine : il changea de couleur plusieurs fois , et fit voir malgré lui combien étoit grand l'embarras où il se trouvoit. Il fallut pourtant se résoudre à en dire le sujet. Ainsi, avant que de parler, il se prosterna devant le trône du calife ; et après s'être relevé^ il essaya de commencer; mais il demeura comme interdit, moins frappé de la majesté du calife, devant lequel il paroissoit, que par la nature du récit qu'il avoit à lui faire.

Quelque impatience naturelle que le calife eut d'être obéi dans ses volontés, ilne témoigna néanmoins aucune aigreur du silence de &di Nouman : il vit bien qu'il falloit, ou qu'il manquât de hardiesse devant lui , ou qu'il fut inti-^ midé du ton dont il lui avoit parlé, ou enfin que dans ce qu'il avoit à lui dire il pouvoit y avoir des choses qu'il eût bien voulu cacher.

«Sidi Nouman, lui dit le calife pour le rassurer , reprends tes esprits , et fais état que ce n'est pas à moi que tu dois raconter ce que je te demande, mais à quelque ami qui t'en prie. S'il y a quelque chose dans ce récit qui te fasse de

la peine, et dont tu croies que je pourrois être offensé , je te le pardonne dès à présent. Défaistoi donc dé toutes tes inquiétudes ; parle-moi à cœur ouvert, et ne me dissimule rien, non plus (ju au meilleur de tes amis. »

Sidi Nouman, rassuré par les dernières pa^rôles du calife, prit enfin la parole : <^Com^ mandeur des croyans, dit-il, quelque saisisse* ment dont tout mortel doive être frappé à la seule approche de votre majesté et de l'éclat de son trône , je me sens néanmoins assez de force pour croire que ce saisissement respectueux ne m'interdira pas la parole jusqu'au point de manquer à l'obéissance que je lui dois, en lui donnant satisfaction sur toute autre chose que ce qu'elle exige de moi présentement. Je n'ose pas me dire le plus parfait des hommes ; je ne suis pas assez méchant pour avoir commis, et même pour avoir eu la volonté de commettre rien contre les lois , qui puisse me donner lieu d'en redouter la sévérité. Quelque bonne néanmoins que soit mon intention , je reconnois que je ne suis pas exempt de pécher par ignorance ; cela m'est arrivé. En ce cas-là , je ne dis pas que j'aie confiance au pardon qu'il a plu à votre majesté de m'accorder, sans m'avoir entendu ; je me soumets au contraire à sa justice , et à être puni si je l'ai mérité. J'avoue que la manière

3o LES MILLE ET UNE NUITS,

dont je traite ina cavale depuis quelque temps, comme votre majesté en a été témoin , est étrange , cruelle et de très mauvais exemple ; mais j'espère qu elle en trouvera le motif bien fondé , et qu'elle jugera que je suis plus digne de compassion que de châtiment. Mais je ne dois pas la tenir en suspens plus long-temps par un [H*éambule ennuyeux. Voici ce qui m'est arrivé :

Page 1