‹ Les Mille et une nuits, contes arabesChapitre 2 sur 11 · HISTOIRE DE SIDI NOUMAN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE SIDI NOUMAN

«Commandeur des croyans, continua Sidi Nouman , je ne parle pas à votre majesté de ma naissance : elle n'est pas d'un assez graiid éclat pour mériter qu'elle y fasse attention. Pour ce qui est des biens de la fortune , mes ancêtres , par leur bonne économie , m'en ont laissé autant que j'en pouvois souhaiter pour vivre en honnête homme, sans ambition, et sans être à charge à personne.

«Avec ces avantages, la seule chose qu« je pouvois désirer , pour rendre mon bonheur accompli, étoit de trouver une femme aimable, qui eût toute ma tendresse , et qui , en m'aimant véritablement , voulût bien le partager avec moi ; mais il n'a pas plu à Dieu de me l'accorder : au contraire , il m'en a donné une qui , dès le lendemain de mes noces, a commencé d'exercer

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ma patience d'une manière qui ne peut être concevable qu'à ceux qui auroieut été exposés à une pareille épreuve.

<c Comme la coutume veut que nos mariages se fassent sans voir et sans connoitre celles que nous devons épouser, votre majesté n'ignore pas qu'un mari n'a pas lieu de se plaindre , quand il trouve que la femme qui lui est échue n'est pas laide à donner de l'horreur , qu'elle n'est pas contrefaite , et que les bonnes mœurs , le bon esprit et la bonne conduite corrigent quelque légère imperfection du corps qu'elle pourroit avoir.

<c La première fois que je vis ma femme le vi« sage découvert , après qu'on l'eut amenée chez nu)i avec les cérémonies ordinaires, je me réjcHiis de voir qu'on ne m'avoit pas trompé dans le rapport qu'on m'avoit fait de sa beauté : je la trouvai à mon gré , et elle me plut.

«Le lendemain de nos noces, on nous servit UQ diner de plusieurs mets ; je me rendis où la table étoit mise; et comme je n'y vis pas ma femme, je la fis appeler. Après m'avoir fiait attendre long -temps, elle arriva. Je dissimulai mon impatiience, et nous nous mimes à table.

« le commençai par le riz , que je pris avec une cuillère comme à l'ordinaire. Ma femme, au contraire, au lieu de se servir d'une cuillère,

comme tout le monde fait , tira d'un étui qu elîé avoit dans sa poche une espèce de cure-oreille , avec lequel elle commença à prendre du riz et à le porter à sa bouche grain à grain ; car il ne pouvoit pas en tenir davantage.

« Surpris de cette manière de manger : « Aminé , lui dis-je , car c'étoit son nom , avez-vous appris dans votre famille à manger le riz de la sorte? Le faites-vous ainsi parce que vous êtes une petite mangeuse, ou bien voulez-vous en compter les grains , afin de n'en pas manger plus une fois que l'autre? Si vous en usez ainsi par épargne et pour m'apprendre à ne pas être prodigue, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là ; et je puis vous assurer que nous ne nous ruinerons jamais par cet endroit-là. Nous avons, par la grâce de Dieu, de quoi vivre aisément sans nous priver du nécessaire. Ne vous contraignez pas, ma chère Aminé, et mangez comme vous me voyez manger. »

ce L'air affable avec lequel je lui faiàois ces remontrances sembloit devoir m'attirer quelque réponse obligeante ; mais sans me dire un seul mot, elle continua toujours à manger de la même manière ; et afin de me faire plus de peine, elle ne mangea plus de riz que de loin en loin ; et au lieu de manger des autres mets avec moi , elle se contenta de porter à sa bouche de temps

en temps un peu de pain émietté, à peu près autaiit qu'un moineau en eût pu prendre.

«Son opiniâtreté me scandalisa. Je m'ima-* ginai néanmoins, pour lui faire plaisir et pout lexcuser , qu'elle n'étoit pas accoutumée à man-* ger avec des hommes, encore moins avec un mari , devant qui on lui avoit peut-être enseigné qu elle devoit avoir une retenue qu'elle poussoit trop loin par simplicité. Je crus aussi qu'elle pouvoit avoir déjeuné ; ou si elle ne l'avoit pas fait, qu'elle se réservoit pour manger seule en liberté. Ces considérations m'empêchèrent de lui rien dire davantage qui pût l'effaroucher, ou lui donner aucune marque de mécontentement. Après le dîner , je la quittai avec le même air que si elle ne m'eût pas donné sujet d'être très mal satisfait de ses manières extraordinaires, etje la laissai seule.

«Le soir au souper ce fut la même chose; le lendemain , et toutes les fois que nous mangions ensemble, elle se comportoit de la même manière. Je voyois bien qu'il n'étoit pas possible qu'une femme pût vivre du peu de nourriture qu'elle prenoit , et qu'il y avoit là-dessous quelque mystère qui m'étoit inconnu. Cela me fit prendre le parti de dissimuler. Je fis semblant de ne pas faire attention à ses actions, dans l'espérance qu'avec le temps elle s'accoutumeroit à vivre

avec moi comme je le souhaîtois ; mais mon espérance étoit vaine, et je ne fus pas longtemps à en être convaincu.

• « Une nuit qu'Aminé me croyoit fort endormi , elle se leva tout doucement, et je i^marquai qu elle s'habilloit avec de grandes [Nrécautions pour ne pas faire de bruit, dccraintetle m'éveil- 1er. Je ne pouvois comprendre à quel dessein elle troubloit ainsi son repos ; et la curiosité de savoir ce qu elle vouloit devenir me fit feindre un profond sommeil. Elle acheva de s'habiller , et un moment après elle sortit de la chambre sans faire le moindre bruit.

a Dès qu elle fut sortie , je me levai en jetant ma robe sur mes épaules ; j'eus le temps d'apercevoir par une fenêtre qui donnoit sur la cour, qu elle ouvrit la porte de la rue , et qu elle sortit

« Je courus aussitôt à la porte , qu'elle avoit laissée entr'ouverte ; et, à la faveur du clair de la lune, je la suivis jusqu'à ce que je la visse entrer dans un cimetière qui étoit voisin de notre maison. Alors je gagnai le bout d'un mur qui se terminoit au cimetière; et après m'être précautiouné pour ne pas être vu , j'aperçus Aminé avec une goule \

* Goule , ou Goul : ce sont , suivant la religion mahométane , des espèces de larves , qui répondent aux Ëmpuses des anciens , et qui n*en diffèrent qu'en ce que ces derniers étoient toujours du sexe féminin.

a Votre majesté n'ignore pas que les goules de JW et de l'autre sexe sont des démons errans dans les campagnes. Us habitent d'ordinaire les bâtimens ruinés , d'où ils se jettent par surprise sur lespassâns, qu'ils tuent et dont ils mangent la chair. Au défaut des passans, ils vont la nuit dans les cimetières se repaître de celle des morts qu'ils déterrent. # *

«Je fus dans une surprise épouvantable, lorsque je visT ma femme avec cette goule. Elles déterrèrent un mort qu'on avoit enterré le même jour , et la goule en coupa des morceaux de chair à plusieurs reprises, qu'elles mangèrent ^isemble , assises sur le bord de la fosse. Elles s'entretenoient fort tranquillement, en faisant un repas si cruel et si inhumain ; mais j'étois trop éloigné, et il ne me fut pas possible de rien comprendre de leur entretien , qui devoit être aussi étrange que leur repas , dont le souvenir me fait encore frémir.

a Quand elles eurent fini cet horrible repas , elles jetèrent le reste du cadavre dans la fosse qu'elles remplirent de la terre qu'elles en avoient ôtée. Je les laissai faire , et je regagnai en diligence notre maison. £n entrant, je laissai la porte de la rue entr'ouverte , compie je l'avoir trouvée ; et après être rentré dans ma chambre, je me recouchai , et je fis semblant de dormir.

(c Aminé rentra peu de temps après, sans faire de bruit ; elle se déshabilla , et elle se recoucha de même avec la joie, comme je me l'imaginai, d'avoir si bien réussi , sans que je m'en fusse aperçu.

a L'esprit rempli de l'idée d'une action aussi barbare et aussi^bominable que celle dont je venois d'être téiK>itt, avec la répugnance que j'avois de me voir couché près de celle qui l'avoit commise, je fus long-temps à pouvoir me rendormir. Je dormis pourtant ; mais d'un sommeil si léger , que la première voix qui se fit entendre pour appeler à la prière publique de la pointe du jour, me réveilla. Je m'habillai , et je me rendis à la mosquée.

« Après la prière , je sortis hors de la ville , et je passai la matinée à me promener dans les jardins , et à songer au parti que je prendrois pour obliger ma femme à changer de manière de vivre. Je rejetai toutes les voies de violence qui se présentèrent à mon esprit , et je résolus de n'employer que celles de la douceur, pour la retirer de la malheureuse inclination qu'elle a voit. Ces pensées me conduisirent insensiblement jusque chez moi, où je rentrai justement à l'heure du dîner.

«Dès qu'Aminé me vit, elle fit servir, et nous • nous mîmes à table. Comme je vis qu'elle per-

sistoit toujours à ne manger le riz que grain à grain : <c Alpine , lui dis-je avec toute la madération possible, vous savez combien j'eus lieu d'être surpris le lendemain de nos noces, quand je vis que vous ne mangiez que du riz , en si petite quantité, et d'une manière dont tout autre mari que moi eût été offensé ; vous savez aussi que je me contentai de vous faire connoitre la peine que cela me faisoit, en vous priant de manger aussi des autres viandes qui nous sont servies , et que l'on a soin d'accommoder de différentes, manières , afin de tâcher de trouver votre goût. Depuis ce temps-là, vous avez vu notre table toujours servie de la même manière, en changeant pourtant quelques uns des mets , afin de ne pas manger toujours des mêmes choses. Mes remontrances néanmoins ont été inutiles , et jusqu'à ce jour vous n'avez cessé d'en user (le même, et de me faire la même peine. J'ai gardé le silence , parce que je n'ai pas voulu vous contraindre y et je serois fâché que ce que je vous en dis présentement vous fît la moindre peine ; mais , Aminé , dites-moi , je vous en conjure , les viandes que l'on nous sert ici ne valentelles pas mieux que dé la chair de mort ? i>

« Je n'eus pas plus tôt prononcé ces dernières paroles, qu'Aminé , qui comprit fort bien que je l'avois observée la nuit , entra dans une fureur

qui surpasse l'imagination : son visage s'en-' flamma , les yeux lui sortirent presque hors de la tête, et elle écuitia de rage.

c< Cet état affreux où je la voyois me remplit d'épouvante : je devins comme immobile , et hors d'état de me défendre de l'horrible méchanceté qu'elle méditoit contre moi , et dont votre majesté va être surprise. Dans le fort de son emportement, elle prit un vase d'eau qu'elle trouva sous sa main ; elle y plongea ses doigts, en marmottant entre ses dents quelques paroles que je n'entendis pas ; et en me jetant de cette eau au visage , elle me dit d'un ton furieux :

« Malheureux ! reçois la pilnition de ta cu- « riosité, et deviens chien. )i

« A peine Amitié, que je n'avois pas encore connue pour magicienne, eut-elle vomi ces paroles diaboliques , que tout à coup je me vis changé en chien. L'étonnement et la surprise où j'étois d'un changement si subit et si peu attendu m'empêchèrent de songer d'abord à me sauver, ce qui lui donna le temps de prendre un bâton pour me maltraiter. En effet, elle m'en appliqua de si grands coups, que je ne sais comment je ne demeurai pas mort sur la place. Je crus échapper à sa rage en fuyant dans la cour, mais elle m'y poursuivit avec la même fureur, et de quelque souplesse que je pusse me servir en

courant de côté et d'autre pour les éviter, je ne fus pas assez adroit pour m'en défendre, et il fallut en essuyer beaucoup d'autres. Lassée enfin de me frapper et de me poursuivre , et au désespoir de ne m'avoir pas assommé , comme elle en avoit envie , elle imagina un nouveau moyen de le faire : elle entr'ouvrit la porte de la rue , afin de m'y écraser au moment ou je la passerois pour m'enfuir. Tout chien que j'étois, je me doutai de son pernicieux dessein ; et comme le danger présent donne souvent de l'esprit pour se conserver la vie, je pris si bien mon temps, en observant sa contenance, ses mouvemens, que je trompai sa vigilance, et que je passai assez vite pour me sauver la vie et éluder sa méchanceté : j'en fus quitte pour avoir le bout de la queue un peu foulé.

«La douleur que j'en ressentis ne laissa pas de me faire crier et aboyer en courant le long de la rue, ce qui fit sortir sur moi quelques chiens , dont je reçus des coups de dents. Pour éviter leurs poursuites , je me jetai dans la boutique d'un vendeur de têtes , de langues et de pieds de moutons cuits , où je me sauvai.

« Mon hôte prit d'abord mon parti avec beaucoup de compassion , en chassant les chiens qui me poursuivoient , et qui vouloient pénétrer jusque dans sa maison. Pour moi , mon premier

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soin fut de me fourrer dans un coin où je me dérobai à leur vue. Je ne trouvai pas néanmoins chez lui Tasile et la protection que j avois espérés. Cetoit un de ces superstitieux à outrance, qui, sous prétexte que les chiens sont immondes , *ne trouvent pas assez d'eau ni de savon pour laver leur habit, quand par hasard un chien le^ a touchés en passant près d'eux. Après que les chiens qui m'avoient donné la chasse furent retirés , il fit tout ce qu'il put y à plusieurs fois , pour me chasser dès le même jour ; mais j'étois caché et hors de ses atteintes. Ainsi je passai la nuit dans sa boutique malgré lui , et j'avois be« soin de ce repos pour me remettre du mauvais traitement qu'Aminé m'avoit fait.

« Afin de ne pas ennuyer votre majesté par des circonstances de peu de conséquence, je ne m'arrêterai pas à lui particulariser les tristes réflexions que je fis alors sur ma métamorphose ; je lui ferai remarquer seulement que le lendemain , mon hôte étant sorti avant le jour pour faire emplette, il revint chargé de têtes, de langues et de pieds de moutons , et qu'après avoir ouvert sa boutique , et pendant qu'il étaloit sa marchandise , je sortis de mon coin ; et je m'en ailois , lorsque je vis plusieurs chiens du voisinage , attirés par l'odeur de ces viandes, assemblés autour de la boutique de mon hôte, en attendant

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qu'il leur jetât quelque chose ; je me mêlai avec eux en posture de suppliant.

a Mon hôte, autant qu'il me le parut, par la considération que je n'avois pas mangé depuis que je m'étois sauvé chez lui , me distingua en me jetant des morceaux plus gros et plus souvent qu'aux autres chiens. Quand il eut ^hevé ses libéralités, je voulus rentrer dans sa boutique, en le regardant et remuant la queue d'une manière qui pouvoit lui marquer que je le suppliois de me faire encore cette faveur ; mais il fut inflexible , et il s'opposa à mon dessein le bâton à la main , et d'un air si impitoyable , que je fus contraint de m'éloigner.

a A quelques maisons plus loin, je m'arrêtai devant la boutique d'un boulanger , qui , tout au contraire du vendeur de têtes de moutons que la mélancolie dévoroit , me parut un homme gai et de bonne humeur , et qui l'étoit en effet. Il déjeunoit alors ; et quoique je ne lui eusse donné aucune marque d'avoir besoin de manger, il ne laissa pas néanmoins de me jeter un morceau de pain. Avant que de me jeter dessus avec avidité, comme font les autres chiens, je le regardai avec un signe de tête et un mouvement de queue, pour lui témoigner ma reconnoissance. 11 me sut bon gré de cette espèce de civilité, et il sourit. Je n'avois pas besoin de manger;

cependant pour lui faire plaisir je pris le me»*ceau de pain, et je le mangeai assez lentement pour lui faire connoître que je le faisois par honneur. Il remarqua tout cela , et voulut bien me souffrir près de sa boutique. J'y demeurai assis et tourné du côté de la rue , pour lui marquer IJue pour le présent j« ne lui demandois autre chose que sa protection.

et II me l'accorda , et même il me fit des caresses qui me donnèrent l'assurance de m'introduire dans sa maison. Je le fis d'une manière à lui faire comprendre que ce n'étoit qu'avec sa permission. Il ne le trouva pas mauvais : au contraire , il me montra un endroit où je pouvois me placer sans lui être incommode, et je me mis en possession de la place que je conservai tout le temps que je demeurai chez lui.

a J'y fus toujours fort bien traité ; et il ne déjeunoit, ne dinoit et ne soupoit pas, que je n'eusse ma part à suffisance. De mon côté, j'avois pour lui toute l'attache et toute la fidélité qu'il pouvoit exiger de ma reconnoissance.

« Mes yeux étoient toujours att£^hés sur lui , et il ne faisoit pas un pas dans la maison que je ne fusse derrière lui à le suivre. Je faisois la même chose quand le temps lui permettoit de faire quelque voyage dans la ville pour ses affaires. J'y étois d'autant plus exact, que je

m'étois aperçu que mon attention lui plaisoit, et que souvent , quand il avoit dessein de sortir, sans me donner lieu de m'en apercevoir, il m appeloit par le nom de Rougeau qu'il m'avoit donné.

«A ce nom y je m'élançois aussitôt de ma place dans la rue ; je sautois, je faisois des gambades et des courses devant la porte. Je ne cessois toutes ces caresses que quand il étoit sorti ; et alors je l'aceompagnois fort exactement , en le suivant ou en courant devant lui , et en le regardant de temps en temps pour lui marquer ma joie.

« Il y avoit déjà du temps que j'étois dans cette maison , lorsqu'un jour une femme vint acheter du pain. En le payant à mon hôte , elle lui donna une pièce d'argent fausse avec d'autres bonnes. Le boulajiger, qui s'aperçut de la pièce fausse, la rendit à la femme en lui en demandant une autre.

« La femme refusa de la reprendre , et prétendit qu'elle étoit bonne. Mon hôte soutint le contraire ; et dans la contestation : « La pièce , dit-il à cette femme, est si visiblement fausse, que je suis assuré que mon chien, qui n'est qu'une béte, ne s'y tromperoit pas.Viens-çà, Rougeau, dit-il aussitôt en ra'appelant » A sa voix , je sautai légèrement sur le comptoir ; et le boulanger, en jetant devant

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moi les pièces d'argent : «Vois, ajouta-t-il, n y a-t-il pas là une pièce fausse? » Je regarde toutes ces pièces, et en mettant la pâte dessus la fausse, je la séparai des autres en regardant mon maître, comme pour la lui montrer,

« Le boulanger, qui ne s'en étoit rapporté à mon jugement que par manière d'acquit, et pour se divertir, fut extrêmement surpris de voir que j'avois si bien rencontré sans hésiter. La femme , convaincue de la fausseté de sa pièce , n*eut rien à dire, et fut obligée d'en donner une autre bonne à la place. Dès qu'elle fut partie , mon maître appela ses voisins, et leur exagéra fort ma capacité en leur racontant ce qui s'étoit passé.

« Les voisins en voulurent avoir l'expérience, et de toutes les pièces fausses qu'ils me montrèrent, mêlées avec d'autres de bon aloi, il n'y en eut pas une sur laquelle je ne misse la pâte et que je ne séparasse d'avec les bonnes.

(c La femme, de son côté , ne manqua pas de raconter à toutes les personnes de sa connoissance qu'elle rencontra dans son chemin, ce qui venoit de lui arriver. Le bruit de mon habileté à distinguer la fausse moniioie, se répandit en peu de temps, non seulement dans le voisinage, mais même dans tout le quartier, et insensiblement dans toute la ville.

a Je ne manquois pas d'occupation toute la journée : il falloit contenter tous ceux qui ve- Doient acheter du pain chez mon maître, et leur faire voir ce que je savois faire. C'étoit un attrait pour tout le monde , et l'on venoit des quartiers les plus éloignés de la ville pour éprouver mon habileté. Ma réputation procura à mon maître tant de pratiques, qu'à peine pouvoit-il suffire à les contenter. Cela dura longtemps , et mon maître ne put s'empêcher d'avouer à ses voisins et à ses amis que je lui valois un trésor.

a Mon petit savoir-faire ne manqua pas de lui attirer des jaloux. On dressa des embûches pour m'enlever , et il étoit obligé de me garder à vue. Un jour une femme , attirée par cette nouveauté, vint acheter du pain comme les autres. Ma place ordinaire étoit alors sur le comptoir ; elle y jeta six pièces d'argent devant'moi, parmi lesquelles il y en avoit une fausse. Je la débrouillai d'avec les autres; et, en mettant la pâte sur la pièce fausse, je la regardai comme pour lui demander si ce n'étoit pas celle-là.

« Oui , me dit cette femme en me regardant de même, c'est la fausse, tu ne t'es pas trompé. »

«Elle continua long-temps à me regarder et à me considérer avec admiration pendant que je la regardois de même. Elle paya le pain qu'elle

étoit venue acheter ; et quand die voulut se retirer , elle me fit «igné de la suivre à Tiasu du boulanger.

ce J'étois toujoiu*s attentif aux moyens de me délivrer d'une métamorphose aussi étrange que là mienne. J'avois remarqué l'atteiition avec laquelle cette femme m'avoit. examiné. Je m'imaginai qu'elle avoit peut-être connu .quelque chose de mon infortune et de l'état malheureux où j'étois réduit, et je ne me tron^ois pas. Je la laissai pourtant en aller, et je me contentai de la regarder. Après avoir fait deux ou trois pas , elle se retourna , et voyant que je ne faisois que la regarder sans bouger de ma place , elle me fit encore signe de la suivre.

a Alors, sans délibérer davantage, comme je vis que le boulanger étoit occupé à nettoyer son four pour une cuisson , et qu'il ne prenait pas garde à moi, je sautai à bas du comptoir, et je suivis cette femme, qui me parut en être fort joyeuse.

« Après avoir fait quelque chemin , elle arriva à sa maison. Elle en ouvrit la porte; et quand elle fut entrée : « Entre , me dit-elle , tu ne te repentiras pas de m'avoir suivie. » Quand je fus entré et qu'elle eut refermé la porte, elle me mena à sa chambre , où je vis une jeune demoiselle d'une gi^ande beauté qui brodoit. C'étoit

lafiUe de la femme charitable qui m avoit amené, habile et expérimentée dans l'art magique, comme je le connus bientôt

<( Ma fille, lui dit la mère, je vous amène le chien fameux du boulanger, qui sait si bien distinguer la fausse monnoie d'avec la bonne. Vous savez que je vous ai dit ma pensée dès le premier bruit qui s'en est répandu, en vous témoignant que ce pou voit bien être un homme changé en chien par quelque méchanceté. Aujourd'hui je me suis avisée d'aller acheter du pain chez ce boulanger. J'ai été témoin de la vérité qu'on a publiée, et j'ai eu l'adresse de me faire suivre par ce, chien si rare qui fait la merveille de Bagdad. Qu'en dites-vous , ma fille, me suis- je trompée dans ma conjecture ?

«Vous ne vous êtes pas trompée, ma mère, répondit la fille; je vais vous le faire voir. »

«La demoiselle se leva; elle prit un vase plein d'eau, dans lequel elle plongea la main; et en me jetant de cette eau , elle dit :

a Si tu es né chien , demeure chien ; mais si «lu es né homme , reprends La forme d'homme « pa%la vertu de cette eau. »

«A l'instant l'enchantement fut rompu; je perdis la figure de chien , et je me vis homme comme auparavant.

tt Pénétré de la grandeur d'un pareil bienfait,

je me jetai aux pieds de la demoiselle ; et après lui avoir baisé le bas de sa robe : « Ma chère libératrice, lui dis-je, je sens si vivement l'excès de votre bonté , qui n'a pas d'égale , envers un inconnu tel que je suis, que je vous supplie de m'apprendre vous-même ce que je puis faire pour vous en rendre dignement ma reconnoissance, ou plutôt disposez de moi comme d'un esclave qui vous appartient à juste titre : je ne suis plus à moi, je suis à vous; et afin que vous connoissiez celui qui vous est acquis, je vous dirai mon histoire en peu de mots.»

« Alors, après lui voir dit qui j'étois, je lui fis le récit de mon mariage avjsc Aminé, de ma complaisance et de ma patience à supporter son humeur, de ses manières tout extraordinaires, et de l'indignité avec laquelle elle m'avoit traité par une méchanceté inconcevable, et je finis en remerciant la mère du bonheur inexprimable qu'elle venoit de me procurer.

aSidi Nouman, me dit la fille, ne parlons pas de l'obligation que vous dites que vous m'avez : la seule connoissance d'avoir fait p]|aisir à un honnête homme comme vous, m^tient lieu de toute reconnoissance. Parlons d'Aminé votre femme: je l'ai connue avant votre mariage; et comme je savois qu'elle étoit magicienne, elle n'ignoroit pas aussi que j'avois quelque con-

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noissance du même art, puisque nous avions pris des leçons de la même maîtresse. Nous nous rencontrions même souvent au bain. Mais comme nos humeurs ne s'accordoient pas, j avois un grand soin d'éviter toute occasion d avoir aucune liaison avec elle ; en quoi il m'a été d'autant moins difficile de réussir, que, par la même t*aison , elle évitoit de soii côté d'en avoir avec moi. Je ne suis donc pas surprise de sa méchanceté. Pour revenir à ce qui vous regarde, ce que je viens de faire pour vous ne suffit pas; je veux achever ce que j'ai commencée En effet, ce n'est pas assez d'avoir rompu l'enchantement par lequel elle vous avoit exclu si méchamment de ]a société des hommes , il faut cpie vous l'en punissiez comme elle le mérite , en rentrant chez vous pour y reprendre l'auto-» rite qui vous appartient j et je veux vous en donner le moyen* Entretenez-vous avec ma mère, je vais revenir. »

« Ma hbératrice entra dans un cabinet ; et pendant qu'elle y resta , j'eus le temps de témoigner encore une fois à la m^e combien je lui étois obhgé^ aussi-bien qu'à sa fille.

« Ma fille, me dit-elle, comme vous le voyez ^ n'est pas moins expérimentée dans l'art magique qu'Aminé ; mais elle en fait un si bon usage, que vous seriez étonné d'apprendre tout le bien

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qu'elle a fait et qu'elle fait presque chaque jour par le moyen de la connoissance qu'elle en a. C'est pour cela que je l'ai laissé faire, et que je la laisse faire encore jusqu'à présent. Je ne le souffrirois pas si je m'apercevois qu'elle en abusât en la moindre chose. »

«La mère avoit commencé à me raconter quelques unes des merveilles dont elle avoit été témoin , quand sa fille rentra avec une petite bouteille à la main.

« Sidi Nouman , me dit-elle , mes livres que je viens de consulter m'apprennent qu'Aminé n'est pas chez vous à l'heure qu'il est , mais qu elle doit y revenir incessamment. Ils m'apprennent ausçi que la dissimulée fait semblant , devant vos domestiques, d'être dans une grande inquiétude de votre absence; et elle leur a fait accroire qu'en dînant avec vous, vous vous étiez souvenu d'une affaire qui vous avoit obligé de sortir sans différer; qu'en sortant vous aviez laissé la porte ouverte, et qu'un chien étoit entré, et étoit venu jusque dans la salle où elle achevoit de dîner, et qu'elle l'avoit chassé à grands coups de bâton. Retournez donc à votre maison sans perdre de temps avec la petite bouteille que voici , et que je vous mets entre les mains. Quand on vous aura ouvert , attendez dan3 votre chambre qu'Aminé rentre : elle ne

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vous fera pas attendre long -temps. Dès qu'elle sera rentrée, descendez dans la cour, et présentez-vous à elle face à face. Dans la surprise où elle sera de vous revoir contre son attente , elle tournera le dos pour prendre la fuite ; alors je* tez-lui de l'eau de cette bouteille que vous tiendrez prête; et en la jetant ^ prononcez hardiment ces paroles :

a Reçois le châtiment de ta méchanceté. »

a Je ne vous en dis pas davantage : vous en verrez l'effet. »

a Après ces paroles de ma bienfaitrice, que je n'oubliai pas , comme rien ne m'arrêtoit plus, je pris congé d'elle et de sa mère , avec tous les témoignages de la plus parfaite reconnoissance, et une protestation sincère que je me souviendrois éternellement de l'obligation que je leur avois, et je retournai chez moi.

«Les choses se passèrent comme la jeune magicienne me l'avoit prédit. Aminé ne fut pas long- temps à rentrer. Comme elle s'avançoit, je me présentai à elle, l'eau dans la main, prêt à la lui jeter. Elle fit un grand cri ; et comme elle se fut retourniée pour regagner la porte , je lui jetai l'eau en prononçant les paroles que la jeune magicienne m'a voit enseignées ; et aussitôt elle fut changée en une cavale y et c'est celle que votre majesté vit hier.

(c A l'instant et dans la sqr prise où elle étoit , je la saisis au crin ; et malgré sa résistaoce je la tirai dans mon écurie. Je lui passai un licou , et après l'avoir attachée en lui reprochant son crime et sa méchanceté, je la châtiai à grands coups de fouet , si long-temps , que la lassitude enfin m'obligea de cesser ; mais je me réservai de lui faire chaque jour un pareil châtiment.

ce Commandeur des croyans, ajouta Sidi Nouman en achevant son histoire, j'ose espérer que votre majesté ne désapprouvera pas ma conduite, et qu'elle trouvera qu'ijine femme si méchante et si pernicieuse est traitée avec plus d'indulgence qu'elle ne mérite. »

Quand le calife vit que Sidi Nouman n'avoit plus rien à dire : a Ton histoire est singulière , lui dit le sultan , et la méchanceté de ta femme n'est pas excusable. Aussi je ne condamne pas absolument le châtiment que tu lui en as fait sentir jusqu'à présent. Mais je veux que tu considères combien son supplice e^t grand d'être réduite au rang des bétes , et je souhaite que tu te contentes de la laisser faire pénitence en cet état. Je t'ordonnerois même d'aller t'adresser à la jeune magicienne qui l'a fait métamorphoser de la sorte , pour faire cesser l'enchantement, si l'opiniâtreté et la dureté incorrigible

des magiciens et des magiciennes qui abusent de leur art, ne m'étoient connues, et que je ne craignisse de sa part contre toi un effet de sa vengeance plus cruel que le premier. »

Le calife, naturellement doux et plein de compassion envers ceux qui souffrent, même selon leurs mérites, après avoir déclaré sa volonté à Sidi Nouman, s'adressa au troisième que le grand-vizir Giafar avoit fait venir.

ce Cogia Hassan , lui dit-il , en passant hier devant ton hôtel il me parut si magnifique, que j'eus la curiosité de savoir à qui il appartenoit. J'appris que tu l'avois fait bâtir, après avoir fait profession d'un métier qui te produisoit à peine de quoi vivre. On me dit aussi que tu ne te méconnoissois pas, que tu faisois un bon usage des richesses que Dieu t'a données, et que tes voisins disoient mille biens de toi. Tout cela m'a fait plaisir, ajouta le calife , et je suis bien persuadé que les voies dont il a plu à la Providence de te gratifier de ses dons, doivent être extraordinaires. Je suis curieux de les apprendre par toi-même , et c'est pour me donner cette satisfaction que je t'ai fait venir. Parle-moi donc avec sincérité, afin que je me réjouisse en prenant part à ton bonheur avec plus de connoissance. Et afin que ma curiosité ne te soit point suspecte, et que tu ne croyes

pas que j'y prenne autre intérêt que celui que je viens de te dire, je te déclare que loin dy avoir aucune prétention , je te donne ma protection pour en jouir en toute sûreté. »

Sur ces assurances du calife, Cogia Hassan se prosterna devant son trône, frappa de son front le tapis dont il étoit couvert; et après qu'il se fut relevé : « Commandeur des croyans, dit41 , tout autre que moi , qui ne se seroit pas senti la conscience aussi pure et aussi nette que je me la sens , auroit pu être troublé en recevant l'ordre de venir paroi tre devant le trône de votre majesté; mais comme je n'ai jamais eu pour elle que des sentimens de respect et de vénération, et que je n'ai rien fait contre l'obéissance que je lui dois , ni contre les lois , qui ait pu m'attirer son indignation , la seule cbose qui m'ait fait de la peine, est la crainte dont j'ai été saisi, de n'en pouvoir soutenir l'éclat. Néanmoins, sur la bonté avec laquelle la renommée publie que votre majesté reçoit et écoute le moindre de ses sujets, je me suis rassuré, et je n'ai pas douté qu'elle ne me donnât elle-même le courage et la confiance de lui procurer la satisfaction qu'elle pourroit exiger de moi. C'est, Commandeur des croyans, ce que votre majesté vient de me faire expérimenter, en m'accordant votre puissante protection , sans savoir si je la mérite. J'espère

néanmoins qu'elle demeurera dans un sentiment qui m'est si avantageux , quand , pour satisfaire à son commandement , je lui aurai fait le récit de mes aventures. »

Après ce petit compliment, pour se concilier la bienveillance et l'attention du calife, et après avoir , pendant quelques momens, rappelé dans sa mémoire ce qu'il avoit à dire , Cogia Hassan reprit la parole en ces termes :

HISTOIRE DE œGIA HASSAN ALHABBAL.

« Commandeur des croyans , dit-il, pour mieux faire entendre à votre majesté par quelles voies je suis parvenu au grand bonheur dont je jouis, je dois avant toute chose commencer par lui parler de deux amis intimes, citoyens de cette même ville de Bagdad, qui vivent encore, et qui peuvent rendre témoignage de la vérité : c'est à eux que je suis redevable de mon bonheur après Dieu, le premier auteur de tout bien et de tout bonheur.

«Ces deux amis s'appellent, l'un Saadi, et l'autre Saad. Saadi, qui est puissamment riche, a toujours été du sentiment qu'un homme ne peut être heureux en ce monde , qu'autant qu'il a des biens et de grandes richesses pour vivre hors de la dépendance de qui que ce soit.

« Saad est d'un autre sentiment : il convient

qu'il faut véritablement avoir des richesses , autant qu'elles sont nécessaires à la vie; mais il soutient que la vertu doit faire le bonheur des hommes, sans d'autre attache aux biens du monde, que par rapport aux besoins qu'ils peuvent en avoir, et pour en faire des libéralités selon leur pouvoir, Saad est de ce nombre , et il vit très heureux et très content dans l'état où il se trouve. Quoique Saadi , pour ainsi dire , soit infiniment plus riche que lui, leur amitié néanmoins est très sincère, et le plus riche ne s'estime pas plus que l'autre. Us n'ont jamais eu de contestation que sur ce seul point ; en toutes choses leur union a toujours. été très uniforme.

« Un jour, dans leur entretien , à peu près sur la même matière, comme je l'ai appris d'eux^ mêmes , Saadi prétendoit tjue les pauvres n'é-^ toient pauvres que parce qu'ils létoient nés daps la pauvreté , ou que , nés avec des richesses , ils les avoient perdues ou par débauche, ou par quelqu'une des fataUtés' imprévues qui ne son^ pas extraordinaires.

c< Mon opinion, disoit-il, est que ces pauvres ne le sont que parce qu'ils ne peuvent parvenir à amasser une somme d'argent assez grosse pour se tirer de la misère , en employant leur industrie à la faire valoir; et mon sentiment est que, s'ils venoient à ce point, et qu'ils fissent un usagç

convenable de cette somme, ils ne dcviendroient pas seulement riches, mais même très opulens avec le temps. »

ce Saad ne convint pas de la proposition de Saadi. Le moyen que vous proposez , reprit-il , pour faire qu'un pauvre devienne riche, ne me paroît pas aussi certain que vous le croyez. Ce que vous en pensez est fort équivoque, et je pourrois appuyer mon sentiment contre le vôtre de plusieurs bonnes raisons, qui nous mèneroient trop loin. Je crois , au moins avec autant de probabilité , qu'un pauvre peut devenir riche par tout autre moyen qu'avec une somme d'argent : on fait souvent , par un hasard , une fortune plus grande et plus surprenante qu'avec une somme d'argent , telle que vous le prétendez , quelque ménagement et quelque économie que l'on apporte pour la faire multiplier par un négoce bien conduit. »

a Saad, repartit Saadi, je vois bien que je ne gagnerois rien avec vous, en persistant à soutenir mon opinion contre la vôtre ; je veux en faire l'expérience pour vous en convaincre, en donnant, par exemple, en pur don , une somme telle que je me l'imagine à un de ces artisans , pauvres de père en fils , qui vivent aujourd'hui au jour la journée, et qui meurent aussi gueux que quand ils sont nés. Si je ne réussis pas , nous verrons si

vous réussirez mieux de la manière que vous l'entendez. »

« Quelques jours après cette contestation , il arriva que les deux amis, en se promenant^ passèrent par le quartier où je travaillois de mon métier de cordier, que j'avois appris de mon père, et qu'il avoit appris lui-même de mon aïeul ^ et ce dernier de nos ancêtres. A voir mon équipage et mon habillement , il n'eut pas de peine à juger de ma pauvreté.

(cSaad, qui se souvint de l'engagement de Saadi, lui dit : «c Si vous n'avez pas oublié à quoi vous vous êtes engagé avec moi, voilà un homme^ ajouta-t-il en me désignant, qu'il y a long-temps que je vois faisant le métier de cordier, et toujours dans le même état de pauvreté. G'est un sujet digne de votre libéralité , et tout propre à faire l'expérience dont vous parliez l'autre jour. »

« Je m'en souviens si bien , reprit Saadi , que je porte sur moi de quoi faire l'expérience que vous dites, et je n'attendois que l'occasion que nous nous trouvassions ensemble , et que vous en fussiez témoin. Abordons-le, et sachons si véritablement il en a besoin. »

<c Les deux amis vinrent à moi ; et comme je vis qu'ils vouloient me parler, je cessai mon travail. Ils me donnèrent l'un et l'autre le salut ordinaire du souhait de paix; et Saadi, en prenant

la parole , me demanda comment je m'appelois.

«Je leur rendis le même salut; et pour répondre à la demande de Saadi : « Seigneur, lui dis-je ^ mon nom est Hassan ; et à cause de ma profession, je suis connu communément sous le nom de Hassan Âlhabbal. »

ce Hassan , reprit Saadi , comme il n'y a pas de métier qui ne nourrisse son maître , je ne doute pas que le vôtre ne vous fasse gagner de quoi vivre à votre aise ; et même je m'étonne que depuis le temps que vous l'exercez, vous n'ayez pas fait quelque épargne, et que vous n'ayez acheté une bonne provision dç chanvre pour faire plus de travail, tant par vous-même que par des gens à gage que vous auriez pris pour vous aider , et pour vous mettre insensiblement plus au large. »

«Seigneur, lui repartis-je, vous cesserez de vous étonner que je ne fasse pas d'épargne, et que je ne prenne pas le chemin que vous dites pour devenir riche , quand vous saurez qu'avec tout le travail que je puis faire depuis le matin jusqu'au soir, j'ai de la peine à gagner de quoi me nourrir, moi et ma famille, de pain et de quelques légumes. J'ai une femme et cinq enfans dont pas un n'est en âge de m'aider en la moindre chose; il faut les entretenir et les habiller; et dans un ménage, si petit qu'il soit , il y a toujours mille choses nécessaires dont on ne peut se pas-

6o LES MILLE ET UNE NUITS,

ser. Quoique le chanvre ne soit pas cher, il faut néanmoins de Targent pour en acheter, et c'est le premier que je mets à part de la vente de mes ouvrages ; sans ceia il ne me seroit pas possible de fournir à la dépense de ma maison. Jugez, seigneur, ajoutai-je , s'il est possible que je fasse des épargnes pour me mettre plus au large , moi et ma famille. Il nous suffît que nous soyons contens du peu que Dieu nous donne, et qu'il nous ôte la connoissance et le désir de ce qui nous manque; mais nous trouvons que rien ne nous manque , quand nous avons pour vivre ce que nous avons accoutumé d'avoir, et que nous ne sommes pas dans la nécessité d'en demander à personne. »

«Quand j'eus fait tout ce détail à Saadi : «Hassan , me dit-il , je ne suis plus dans l'étonnement où j'étois, et je comprends toutes les raisons qui vous obligent à vous contenter dé l'état où vous vous trouvez. Mais si je vous faisois présent d'une bourse de deux cents pièces d'or, n'en feriez-vous pas un bon usage , et ne croyez-vous pas qu'avec cette somme vous deviendriez bientôt au moins aussi riche que les principaux de votre profession ? »

«Seigneur, repris-je, vous me paroissez un si honnête hoinme , que je suis persuadé que vous ne voudriez pas vous divertir de moi, et que

CONTES ARABES. di

Foffre que vous me faites est sérieuse. J'ose donc vous dire, sans trop présumer de moi, qu'une somme beaucoup moindre me suffiroit , non seulement pour devenir aussi riche que les principaux de ma profession, mais même pour le devenir en peu de temps plus moi seul, qu'ils ne le sont tous ensemble dans cette grande ville de Bagdad , aussi grande et aussi peuplée qu'elle l'est. »

(c Le généreux Saadi me fît voir sur-le-champ qu'il m'avoit parlé sérieusement. Il tira la bourse de son sein , et en me la mettant entre les mains : « Prenez , dit-il , voilà la bourse ; vous y trouverez les deux cents pièces d'or bien comptées. Je prie Dieu qu'il y donne sa bénédiction, et qu'il vous fasse la grâce d'en faire le bon usage que je souhaite ; et. croyez que mon ami Saad que voici, et moi, nous aurons un très grand plaisir quand nous apprendrons qu elles vous auront servi à vous rendre plus heureux que vous ne l'êtes.»

« Commandeur des croyans, quand j'eus reçu la bourse , et que d'abord je l'eus mise dans mon sein, je fus dans un transport de joie si grand, et je fus si Ibrt pénétré de ma reconnoissance , que la pai;;ole me manqua , et qu'il ne me fut pas possible d'en donner d'autre marque à mon bienfaiteur , que d'avancer la main pour lui prendre le bord de sa robe et la baiser ; mais

il la retira en s'éloignant , et ils continuèrent leur chemin , lui et son ami.

« En reprenant mon ouvrage après leur éloignement, la première pensée qui me vint, fut d'aviser où je mettrois la bourse pour qu'elle fut en sûreté. Je n'avois dans ma petite et pauvre maison, ni coffre, ni armoire qui fermât, ni aucun lieu où je pusse m'assurer qu'elle ne seroit pas découverte si je l'y cachois.

a Dans cette perplexité, comme j'avois coutume, avec les pauvres gens de ma sorte, de cacher le peu de monnoie que j'avois, dans les plis de mon tm*ban, je quittai mon ouvrage, et je rentrai chez moi sous prétexte de le raccommoder. Je pris si bien mes précautions, que sans que ma femme et mes enfans s'en aperçussent , je tirai dix pièces d'or de la bourse que je mis à part pour les dépenses les plus pressées , et j'enveloppai le reste dans les plis de la toile qui entouroit mon bonnet.

a La principale dépense que je fis dès le même jour, fut d'acheter une bonne provision de chanvre. Ensuite , comme il y avoit long-temps qu'on n'avoit vu de viande dans ma famille, j'allai à la boucherie, et j'en achetai pour le souper.

a En m'en revenant , je tenois ma viande à la main , lorsqu'un milan affamé , sans que je pusse

me défendre, fondit dessus, et me l'eût arrachée de la main , si je n'eusse tenu ferme contre lui. Mais, hélas! j'aurois bien mieux fait de la lui lâcher, pour ne pas perdre ma bourse. Plus il trouvoit en moi de résistance, plus il s'opiniâtroit à vouloir me l'enlever. Il me traînoit de côté et d'autre, pendant qu'il se soutenoit en l'air sans quitter prise; mais il arriva malheureusement que dans les efforts que je faisois, mon turban tomba par terre.

« Aussitôt le milan lâcha prise , et se jeta sur mon turban avant que j'eusse eu le temps de le ramasser , et l'enleva. Je poussai des cris si perçansy que les hommes , les femmes et les enfans du voisinage en furent effrayés, et joignirent leurs cris aux miens pom: tâcher de faire quitter prise au milan.

a On réussit souvent, par ce moyen, à forcer ces sortes d'oiseaux voraces à lâcher ce qu'ils ont enlevé ; mais les cris n'épouvantèrent pas le milan : il emporta mon turban si loin , que nous le perdîmes tous de vue avant qu'il l'eût lâché. Ainsi , il eût été inutile de me donner la peine et la fatigue de courir après pour le recouvrer.

«Je retournai chez moi fort triste de la perte que je venois de faire de mon turban et de mon argent. Il fallut cependant en racheter un autre.

64 LES MILLE ET UNE NUlTS,

ce qui fit une nouvelle diminution aux dix pièces d'or que j avois tirées de la bourse. J'en avois déjà dépensé pour l'achat du chanvre , et ce qui me restoit ne suffîsoit pas pour me donner lieu de remplir les belles espérances que j*avois conçues.

«c Ce qui me fit le plus de peine fut le peu de satisfaction que mon bienfaiteur auroit d'avoir si mal placé sa libéralité , quand il apprendroit le malheur qui m'étoit arrivé , qu'il regarderoit peut-être comme incroyable, et par conséquent comme ime vaine excuse.

« Tant que dura le peu de pièces d'or qui me restoient, nous nous en ressentîmes ma petite famille et moi ; mais je retombai bientôt dans le même état et dans la même impuissance de me tirer hors de misère, qu'auparavant. Je n'en mur-f murai pourtant pas. <c Dieu , disois-je , a voulu m'éprouver en me donnant du bien dans le temps que je m'y attendois le moins ; il me l'a ôté presque dans le même temps , parce qu'il lui a plu ainsi , et qu'il étoit à lui. Qu'il en soit loué y comme je l'avois loué jusqu'alors des bienfaits dont il m'a favorisé , tels qu'il lui avoit plu aussi l Je me soumets à sa volonté. »

« J'étois dans ces sentimens pendant que ma femme , à qui je n' avois pu m'empêcher de faire part de la perte que j 'avois faite , et par quel en-

droit elle m'étoit venue , étoit inconsolable. Il m etoit échappe aussi , dans le trouble où j'étois , de dire à mes voisins , qu'en perdant mon turban, je perdois une bourse décent quatre-vingtdix pièces d'or. Mais comme ma pauvreté leur étoit connue, et qu'ils ne pouvoient pas comprendre que j'eusse .gagné une si grosse somme par mon travail, ils ne firent qu'en rire, et les enfans plus qu'eux.

«Il y a voit environ six mois que le milan m'avoit causé le malheur que je viens de raconter à votre majesté, lorsque les deux amis passèrent peu loin du quartier où je demeurois. Le voisinage fit que Saad se souviht de moi. Il dit à Saadi : « Nous ne sommes pas loin de la rue où demeure Hassan Alhabbal; passonsry, et voyons si les deux cents pièces d'or que vous lui avez données ont contribué en quelque chose à le mettre en chemin de faire au moins une fortune meilleure que celle dans laquelle nous l'avons vu. »

« Je le veux bien , reprit Saadi : il y a quelques jours, ajouta-t-il, que je pensois à lui, en me faisant un grand plaisir de la satisfaction que j'aurois en vous rendant témoin de la preuve de ma proposition. Vous allez voir un grand changement en lui , et je m'attends que nous aurons de la peine à le reconnoître. »

a Les deux amis s'étoient déjà détournés , et ils entroient dans la rue en même temps que Saadi parloit encore. Saad, qui m'aperçut de loin le premier , dit à son ami : a II me semble que vous prenez gain de cause trop tôt. Je vois Has* san Alhabbal , mais il ne me paroît aucun changement en sa personne. Il «st aussi mal habillé qu'il l'étoit quand nous lui avons parlé ensemUe. La différence que j'y vois, c'est que son turban est un peu moins malpropre. Voyez vou^méme si je me trompe. »

« En approchant y Saadi , qui m'avoit aperçu aussi , vit bien que Saad avoit raison ; et il n^ savoit sur quoi fonder le peu de changement qu'il voyoit en ma personne. Il en fut même si fort étonné , que ce ne fut pas lui qui me parla quand ils m'eurent abordé. Saad , après m'avoir donné le salut ordinaire : «Hé bien, Hassan, me dit-il, nous ne vous demandoiis pas comment vont vos petites affaires depuis que nous ne vous avons vu : elles ont pris sans doute un meilleur train ; les deux cents pièces d'or doivent y avoir contribué.»

« Seigneurs , repris-je , en m'adressant à tous les deux , j'ai une grande mortification d^avoir à vous apprendre que vos souhaits , vos vœux et vos espérances, aussi-bien que les miennes, n'ont pas eu le succès que vous aviez lieu d'at-

tendre, et que je m'^tois promis à moi-même.

Vous aurez de la peine à ajouter foi à l'aventure extraordinaire qui m'est arrivée. Je vous assure néanmoins, en homme d'honneur, et vous devez me croire , que rien n'est plus véritable que ce que vous allez entendre. »

« Alors je leur racontai mon aventure avec les mêmes circonstances que je viens d'avoir Thon* neur d'exposer à votre majesté.

ccSaadi rejeta mon discours bien loin : et Hassan, dit-il, vous vous moquez de moi , et vous voulez me tromper. Ce que vous me dites est une chose incroyable. Les milans n'en veulent pas aux turbans, ils ne cherchent que de quoi contenter leur avidité. Vous avez fait comme tous les gens de votre sorte ont coutume de faire. S'ils font un gain extraordinaire , ou que quelque bonne fortune qu'ils n'attendoient pas leui* arrive, ils abandonnent leur travail, ils se divertissent, ils se régalent, ils font bonne chère tant que l'argent dure ; et dès qu'ils ont tout mangé , ils se trouvent dans la même nécessité et dans les mêmes besoins qu'auparavant. Vous ne croupissez dans votre misère que parce que vous le méritez , et que vous vous retidez vousmême indigne du bien que l'on vous fait. »

«Seigneur, repris-je, je souffre toiis ces reproches, et je suis prêt à en souffrir encore

d'autres bien plus atroces que vous pourriez me faire ; mais je les souffre avec d'autant plus de patience, que je ne crois pas en avoir mérité aucun. La chose est si publique dans le quartier, qu'il n'y a personne qui ne vous en rende témoignage. Informez- vous-en vous-même , vous trouverez que je ne vous en impose pas. J'avoue que je n'avois pas entendu dire que des milans eussent enlevé des turbans ; mais la chose m'est arrivée , comme une infinité d'autres qui ne sont jamais arrivées , et qui cependant arrivent tous les jours. »

<c Saad prit mon parti , et il raconta à Saadi tant d'autres histoires de milans, non moins surprenantes , dont quelques unes ne lui étoient pas inconnues , qu'à la fin il tira sa bourse de son sein. Il me compta deux cents pièces d'or dans la main , que je mis à mesure dans mon sein , faute de bourse. Quand Saadi eut achevé de me compter cette somme : «Hassan, me dit-il, je veux bien vous faire encore présent de ces deux cents pièces d'or ; mais prenez garde de les mettre dans un lieu si sûr , qu'il ne vous arrive pas de les perdre aussi malheureusement que vous avez perdu les autres , et de faire en sorte qu'elles vous procurent l'avantage que les premières devroient vous avoir procuré. »

- Je lui témoignai que l'obligation que je lui

avois de cette seconde grâce étoit d'autant plus grande, que je ne la méritois pas après ce qui m etoit arrivé , et que je n'oublierois rien pour profiter de son bon conseil. Je voulois poursuivre , mais il ne m'en donna pas le temps. Il me quitta, et il continua sa promenade avec son ami. , ..

« Je ne repris pas mon travail «après leur dé-v part ; je rentrai chez moi, où ma femme ni mes enfans ne se trouvoient pas alors. Je mis à part dix pièces d'or des deux cents , et j'enveloppai les cent quatre-vingtrdix autres dans un linge que je nouai. Il s'agissoit de cacher le linge dans un lieu de sûreté.. Après y avoir bi^n. songé, je m'avisai de le mettre au fond d'un grand yase de terre , plein de son , qui étoit dans un coin , où je m'imaginai bien que ma femme ni mes enfans n'iroient pas le chercher. Ma femme revint peu de temps après; et comme il ne me restoit que très peu de chanvre , sans lui parler des deux amis , je lui dis que j'allois en acheter.

a Je sortis; mais pendant que j'étois allé faire cette emplette , un vendeur de terre à décrasser dont les femmes se servent au bain, vint à passer par la rue, et se fit entendre par son cri.

a Ma femme, qui n'avoit plus de cette terre, appelle le vendeur; et comme elle navoit pas d'argent , elle lui demanda s'il vouloit lui don-

ner de sa terre en échange pour du son. Le vendeur demande à voir le son ; ma femme lui montre le vase; le marché se fait, il se concluL Elle reçoit la terre à décrasser, et le vendeur emporte le vase avec le son.

ce Je revins chargé de chanvre autant que j'en pou vois porter, suivi de cinq porteurs, chargés comme moi de la même marchandise, dont j'emplis une soupente que j'avois ménagée dans ma maison. Je satisfis les porteurs pour leur peine; et après qu'ils furent partis, je pris quelques momens pour me remettre de ma lassi-* tude. Alors je jetai les yeux du côté où j'avois laissé le vase de son , et je ne le vis plus.

a Je ne puis exprimer à votre majesté quelle fut ma surprise, ni l'effet qu'elle produisit en moi dans ce moment. Je demandai à ma femme avec précipitation ce qu'il étoit devenu ; et elle me raconta le marché quelle en avoit fait, comme une chose en quoi elle croyoit avoir beaucoup gagné.

«Ah, femme infortunée! m'écriai -je, vous ignorez le mal que vous nous avez fait , à moi , à vous-même et à vos enfans, en faisant un marché qui nous perd sans ressource! Vous avez cm ne vendre que du son , et avec ce son , vous avez "enrichi votre vendeur de terre à décrasser de cent quatre-vingt-dix pièces d'or,

dout Saadi , accompagné de son àmi , venoit de me faire présent pour la seconde fois. »

<c II s'en fallut peu que ma femme ne se désespérât qtiand elle eut appris la grande faute qu'elle àToit commise par ignorance. Elle se lamenta, se frappa la poitrine, et s'arracha les cheveux; et déchirant l'habit dont elle étoit revêtue : «i Malheureuse que je suis ! s'écria-t-elle , suis-je digne de vivre après une méprise si cruelle? Où chercherai-je ce vendeur de terre? Je ne le connois pas ; il n'a passé par notre rue que cette seule fois, et peut-être ne le reverraije jamais. Ah! mon mari, ajouta-t-elle, vous avez un grand tort; pourquoi avez -vous été si réservé à lAon égard dans une affaire de cette importance? Cela ne fût pas arrivé si vous m'eussiez fait part de votre secret. »

(€ Je ne finirois pas si je rapportois à votre majesté tout ce que la douleur lui mit alors dans la bouche. Elle n'ignore pas combien les femmes sont éloquentes dans leiurs afflictions.

<r Ma femme , lui dis-je , modérez-vous ; vous ne comprenez pas que vous nous allez attirer tous les voisins par vos cris et par vos pleurs : il n'est pas besoin qu'ils soient informés de nos disgrâces. Bien loin de prendre part à notre malheur, ou de nous donner de la consolation, ils se feroient un plaisir de se railler de votre

ya LES MILLE ET UNE NUITS,

simplicité et de la mienne. Le parti le meilleur que nous ayons à prendre, c'est de dissimuler cette perle, de la supporter patiemment, de manière qu'il n'en* paroisse pas la moindre chose, et de nous soumettre à la volonté de Dieu. Bénissons-le au contraire, de ce que de deux cents pièces d'or qu'il nous avoit données, il n'en a retiré que cent quatre-vingt-dix , et qu'il nous en a laissé dix par sa libéralité, dont l'emploi que je viens de faire ne laisse pas de nous apporter quelque soulagement. »

«Quelque bonnes que fussent mes raisons, ma femme eut bien de la peine à les goûter d'abord. Mais le temps , qui adoucit les maux les plus grands et qui paroissent le moins supportables, fit qu'à la fin elle s'y rendit.

« Nous vivons pauvrement, lui disois-je, il est vrai; mais qu'ont les riches que nous n'ayons pas? Ne respirons-nous pas le même air ? Ne jouissons-nous pas de la même lumière et de la même chaleur du soleil ? Quelques commodités qu'ils ont plus que nous, pourroient nous faire envier leur bonheur, s'ils ne mouroient pas comme nous mourons. A le bien prendre, munis de la crainte de Dieu , que nous devons avoir sur toutes choses, l'avantage qu'ils ont plus que nous est si peu considérable, que nous ne devons pas nous y arrêter. »

COlSrTES ARABES. 73

a Je n'ennuierai pas votre majesté plus longtemps par mes réflexions morales. Nous nous consolâmes , ma femme et moi , et je continuai mon travail, l'esprit aussi libre que si je n'eusse pas fait des pertes si mortifiantes, à peu de temps l'une de l'autre.

a La seule chose qui me chagrin oit , et cela arri voit souvent, c'étoit quand je me demandois à moi-même comment je pourrois soutenir la présence de Saadi , lorsqu'il viendroit me demander compte de l'emploi de ses deux cents pièces d'or, et de l'avancement de ma fortune, par le moyen de sa libéralité, et que je n'y voyois autre remède que de me résoudre à la confusion que j'en aurois , quoique cette seconde fois, non plus que la première, je n'eusse en rien contribué à ce malheur par ma faute.

« Les deux amis furent plus long-temps à revenir apprendre des nouvelles de mon sort que la première fois. Saad en avoit parlé souvent à Saadi ; mais Saadi avoit toujours différé.

«Plus nous différerons, disoit-il, plus Hassan se sera enrichi , et plus la satisfaction que j'en aurai sera grande. »

« Saad n'avoit pas la même opinion de l'effet de la libéraUté de son ami.

« Vous croyez donc , repren oit-il , que votre présent aura été mieux employé par Hassan

cette fois que la première? Je ne vous conseille pas de vous en trop flatter , de crainte que votre mortification n'en fut plus sensible si vous trouviez que le contraire fut arrivé. »

« Mais , répétoit Saadi , il n'arrive pas tous les jours qu'un milan emporte un turban. Hassan y a été attrapé , il aura pris ses précautions pour ne pas l'être une seconde fois. »

« Je n'en doute pas , répliqua Saad ; mais , ajouta-t-il , tout autre accident que nous ne pouvons imaginer , ni vous , ni moi , pourra être arrivé. Je vous le dis encore une fois , modérez votre joie, et n'inclinez pas plus à vous prévenir sur le bonheur de Hassan , que sur son malheur. Pour vous dire ce que je pense, et ce que j'ai toujours pensé , quelque mauvais gré que vous puissiez me savoir de ma persua-* sion, j'ai un pressentiment que vous n'aurez pas réussi, et que je réussirai mieux que vous, à prouver qu'un homme pauvre peut plutôt de* venir riche , de toute autre manière qu'avec de l'argent. »

<c Un jour enfin que Saad se trouvoit ches Saadi , après une longue contestation ensemble : « C'en est trop , dit Saadi , je veux être éclairci dès aujourd'hui de ce qui en est. Voilà le temps de la promenade, ne le perdons pas, et allons savoir lequel de nous deux aura perdu la gageure. »

CONTES ARABES. yS

«Les deux amis partirent, et je les vis venir de loin. J'en fus tout ému, et je fus sur le point de quitter mon ouvrage et d'aller me cacher, pour ne point paroître 'devant eux. Attaché k mon travail, je fis semblant de ne les avoir pas aperçus ; et je ne levai les yeux pour les regarder, que quand ils furent si près de moi, et que m'ayant donné le salut de paix je ne pus honnêtement m'en dispenser. Je les baissai aussitôt; et en leur contant ma dernière disgrâce dans toutes ses circonstances, je leur fis connoître pourquoi ils me trouvoient aussi pauvre que la première fois qu'ils m'avoient vu.

« Quand j'eus achevé : « Vous pouvez me dire, ajoutai-je, que je devois cacher les cent quatre-vingt-dix pièces d'or ailleurs que dans un vase de son , qui devoit le même jour être emporté de ma maison. Mais il y avoit plusieurs années que ce vase y étoit, qu'il servoit à cet usage, et que toutes les fois que ma femme avoit vendu le son, à mesure qu'il en étoit plein , le vase étoit toujours resté. Pouvois-je deviner que ce jour-là même, en mon absence, un vendeur de terre à décrasser passeroit à point nommé; que ma femme se trouveroit sans argent, et qu'elle feroit avec lui l'échange qu'elle a fait? Vous pourriez me dire que je devois avertir ma femme; mais je ne croirai jamais que des per-

sonnes aussi sages que je suis persuadé que vous êtes, m'eussent donné ce conseil. Pour ce qui est de ne les avoir pas cachées ailleurs, quelle certitude pouvois-je avoir qu elles y eussent été en plus grande sûreté? Seigneur, disje , en m'adressant à Saadi , il n'a pas plu à Dieu que votre libéralité servît à m'enrichir,'par un de ses secrets impénétrables, que nous ne devons pas approfondir. Il me veut pauvre , et non pas riche. Je ne laisse pas de vous en avoir la même obligation que si elle avoit eu son effet entier, selon vos souhaits. »

c( Je me tus , et Saadi , qui prit la parole, me dit : « Hassan , quand je voudrois me persuader que tout ce que vous venez de nous dire est aussi vrai que vous prétendez nous le foire croire, et que ce ne seroit pas pour cacher vos débauches ou votre mauvaise économie, comme cela pourroit être, je me garderois bien néanmoins de passer outre , et de m'ôpiniâtrer à foire une expérience capable de me ruiner. Je ne regrette pas les quatre cents pièces d'or dont je me suis privé pour essayer de vous tirer de la pauvreté ; je l'ai foit par rapport à Dieu, sans attendre autre récompense de votre part , que le plaisir de vous avoir foit du bien. Si quelque chose étoit capable de m'en foire repentir, ce seroit de m'être adressé à vous plutôt qu'à un autre , qui peut-

CONTES AKABES. 77

être en auroit mieux profité. » Et en se tournant du coté de son ami : « Saad , continua-t-il , vous pouvez connoître par ce que je viens de dire, que je ne vous donne pas entièrement gain de cause. Il vous est pourtant libre de faire Texpérience de ce que vous prétendez contre moi depuis si long-temps. Faites-moi voir qu'il y ait d'autres moyens que l'argent capables de faire la fortune d'un homme pauvre , de la manière que je l'entends et que vous l'entendez , et ne cherchez pas un autre sujet que Hassan. Quoi que vous puissiez lui donner , je ne puis me persuader qu'il devienne plus riche qu'il n'a pu faire avec quatre cents pièces d'or. »

c( Saad tenoit un morceau de plomb dans la main , qu'il montroit à Saadi.

« Vous m'avez vu , reprit-il , ramasser à mes pieds ce morceau de plomb , je vais le donner à Hassan , vous verrez ce qu'il lui vaudra. »

a Saadi fit un éclat de rire en se moquant de Saad.

a Un morceau de plomb !^'écria-t-il. Hé que peut-il valoir à Hassan qu'une obole, et que fera-t-il avec une obole ? »

« Saad, en me présentant le morceau de plomb, . me dit : « Laissez rire Saadi , et ne laissez pas de le prendre. Vous nous direz un jour des nouvelles du bonheur qu'il vous aura porté. »

ce Je crus que Saad ne parloit pas sérieusement, et-que ce qu'il en faisoit n'étoit que pour se divertir. Je ne laissai pas de recevoir le morceau de plomb, en le remerciant; et pour le contenter, je le mis dans ma veste, comme par manière d'acquit. Les deux amis me quittèrent pour achever leur promenade , et je continuai mon travail.

« Le soir , comme je me déshabillois pour me coucher, et que j'eus oié ma ceinture, le mor<ceau de plomb que Saad m'avoit donné, auquel je n'avois plus songé depuis, tomba par terre; je le ramassai et le mis dans le premier endroit que je trouvai.

(c La même nuit , il arriva qu'un pécheur de mes voisins , en accommodant ses filets , trouva qu'il y manquoit un morceau de plomb ; il n'en avoit pas d'autre pour le remplacer, et il n'étoit pas heure d'en envoyer acheter, les boutiques étoient fermées. Il falloit cependant, s'il vouloit avoir pour vivre le lendemain, lui et sa famille y qu'il allât à la pèche deux heures avant le jour. Il témoigne son chagrin à sa femme , et il l'envoie en demander dans le voisinage pour y suppléer.

« La femme obéit à son mari : elle va de porte en porte , des deux côtés de la rue , et ne trouve rien. Elle rapporte cette réponse à son mari, qui lui demande, en lui nommant plusieurs de se^

Toisins, si elle avoit frappé à leur porte. Elle répondît qu'oui, ce Et chez Hassan Alhabbal, ajouta-t-il , je gage que vous n'y avez pas été ? »

« Il est vrai, reprit la femme , je n'ai pas été jusque-là , parce qu'il y a trop loin ; et quand j'en aurois pris la peine, croyez-vous que j'en eusse trouvé ? Quand on n'a besoin de rien , c'est jus* tement chez lui qu'il faut aller : je le sais par expérience. »

« Cela n'importe , reprit le pécheur ; vous êtes une paresseuse , je veux que vous y alliez. Vous avez été cent fois chez lui sans trouver ce que vous cherchiez ; vous y trouverez peut-être aujourd'hui le plomb dont j'ai besoin ; encore une fois, je veux que vous y alliez. »

<c La femme du pécheur sortit en murmurant et en grondant, et vint frapper à ma porte. Il y avoit déjà quelque temps que je dormois; je me réveillai en demandant ce qu'on vouloit.

cK Hassan Alhabbal , dit la femme en haussant la voix , mon mari a besoin d'un peu de plomb pour accommoder ses filets; si par hasard vous en avez , il vous prie de lui en donner. »

a La mémoire du morceau de plomb que Saad mWoit donné, m'étoit si récente, surtout après ce qui m'étoit arrivé en me déshabillant, que je ne pouvois l'avoir oublié. Je répondis à la voisine que j'en avois , qu'elle attendit un moment ,

8o LES MILLE ET UNE NUITS,

et que ma femme alloit lui en donner un mor* ceau.

a Ma femme , qui s'étoit aussi éveillée au bruit, se lève , trouve à tâtons le plomb où je lui avois enseigné qu'il étoit, entr'ouvre la porte et le donne à la voisine.

« La femme du* pêcheur , ravie de n'être pas venue en vain : «Voisine, dit-elle à ma femme, le plaisir que vous nous faites , à mon mari et à moi, est si grand, que je vous promets tout le poisson que mon mari amènera du premier jet de ses filets , et je vous assure qu'il ne me dédira pas. »

a Le pêcheur ravi d'avoir trouvé , contre son espérance , le plomb qui lui manquoit, approuva la promesse que sa femme nous avoit faite.

« Je vous sais bon gré, dit-il, d'avoir suivi en cela mon intention. »

Il acheva d'accommoder ses filets , et il aUa à la pêche deux heures avant le jour , selon sa coutume. Il n'amena qu'un seul poisson du premier jet de ses filets, mais long de plus d'une coudée, et gros à proportion. Il en fit ensuite plusieurs autres qui furent tous heureux ; mais il s'en fallut de beaucoup que de tout le poisson qu'il amena , il y en eût un seul qui approchât du premier,

a Quand le pêcheur eut achevé sa pêche , et

CONTES ARABES. 8i

qu'il fut revenu chez lui , lé premier soin qu'il eut, fut de songer à moi; et je fus extrêmement surpris, comme je travaillois, de le voir se pré^ senter devant moi chargé de ce poisson.

a Voisin , me dit-il , ma femme vous a promis cette nuit le poisson que j'amèneroisjdu pre^ mier jet de mes filets, en reconnoissance du plaisir que vous nous avez fait , et j'ai approuvé sa promesse. Dieu ne m'a envoyé pour vous que celui-ci , je vous prie de l'agréer. S'il m'en eût envoyé plein mes filets, ils eussent de même tous été pour voiis. Acceptez-le ^ je vous prie , tel qu'il est , comme s'il étoit plus considérable. »

« Voisin^ répri&*je , le morceau de plomb que je vous ai envoyé est si peu de chose , qu'il ne méritoit pas que vous le missiez à un si haut prix. Les voisins doivent se secourir lès uns les autres dans leurs petits besoins ; je n'ai fait pour vous que ce que je pouvois en attendre dans une occasion semblable. Ainsi je refuserois de recevoir votre présent j si je n'étois persuadé que vous me le faites de bon cœur; je croirois même vous offenser si j'en usois de la sorte. Je le reçois donc puisque vous le voulez ainsi, et je vous en fais mon .remercîment. »

« Nos civilités en demeurèrent là, et je portai le poisson à ma femme.

« Prenez, lui dis-je, ce poisson que le pêcheur

8a LES MILLE ET UNE NUITS,

notre voisin vient de m'apporter, en reconnoîssance du morceau de plomb qu'il nous envoya demander la nuit dernière. C'est, je crois, tout ce que nous pouvons espérer de ce présent que Saad me fit hier , en me promettant qu'il me porteroit bonheur. »

« Ce fut alors que je lui parlai du retour des deux amis , et de ce qui s'étoit passé entre eux et moi.

<c Ma femme fut embarrassée de voir un poisson si grand et si gros.

a Que voulez-vous , dit-elle , que nous en fassions ? Notre gril n'est propre que pour de petits poissons ; et nous n'avons pas de vase assez grand pour le faire cuire au court-bouillon. »

(c C'est votre affaire , lui dis-je , accommodez->le comme il vous plaira ; rôti ou bouilli , j'en serai content. 9 En disant ces paroles je retournai à mon travail.

« En accommodant le poisson , ma femme tira avec les entrailles un gros diamant, qu'elle prit pour du verre quand elle l'eut nettoyé. Elle avoit bien entendu parler de diamans; et si elle en avoit vu ou manié , elle n'en avoit pas assez de connoissance pour en faire la distinction. Elle le donna au plus petit de nos enfant pour en faire un jouet avec ses frères et ses sœurs qui vouloient le voir et le manier tout à tour , en se

CONtES ARABES. Ô3

le donnant les uns aux autres pour en admirer la beauté, l'éclat et le brillant.

a Le soir^ quand la lampe fut allumée , nos enfans, qui continuèrent leur jeu, en se cédant le diamant pour le considérer l'un après l'autre, s'aperçurent qu'il rendoit de la lumière à mesure que ma femme leur cachoit la clarté de la lampe, en se donnant du mouvement pour achever de préparer le souper ; et cela engageoit les enfans à se l'arracher pour en faire l'expérience. Mais les petits pleuroient quand les plus grands ne le leur laissoient pas autant de temps qu'ils vou«* loient, et ceux-ci étoient contraints de le leur rendre pour les apaiser.

a Comme peu de chose est capable d'amuset les enfans, et de causer de la dispute entre eux, et que cela leur arrive ordinairement, ni ma femme ni moi nous ne fîmes pas d'attention à ce qui faisoit le sujet du bruit et du tintamarre dont ils nous étourdissoient. Us cessèrent enfin quand les plus grands se furent mis à table pour souper avec nous, et que ma femme eut donné aux plus petits chacun leur part.

<c Après le souper , les enfans se rassemblèrent,^ et ils recommencèrent le même bruit qu'auparavant. Alors je voulus savoir quelle étoit la cause de leur dispute. J'appelai l'aîné, et je lui demandai quel sujet ils avoient de faire ainsi grandi

bruit. Il me dit : a Mon père , c'est un morceau de verre qui fait de la lumière quand nous le regardons le dos tourné à la lampe. 39 Je me le fis apporter, et j'en fis l'expérience.

« Cela me parut extraordinaire , et me fit demander à ma femme ce que c'étoit que ce morceau de verre.

«cJe ne sais, dit*elle, c'est un morceau de verre que j'ai tiré du ventre du poisson en le préparant. »

c(Je ne m'imaginai pas, non plus qu'elle, que ce fût autre chose que du verre. Je poussai néanmoins l'expérience plus loin. Je dis à ma femme de cachet* la lampe dans la cheminée; elle le fit, et je vis que le prétendu morceau de verre faisoît utie lumière si grande, que nous pouvions nous passer de la lampe pour nous coucher. Je la fis éteindre, et je mis moi-même le morceau de verre sur le bord de la cheminée pour nous éclairer.

«Voici, dis-je, un autre avantage que \e morceau de plomb que l'ami de Saadi m'a donné, nous procure , en nous épargnant d'acheter de l'huile. ».

« Quand mes enfans virent que j'avois fait éteindre la lampe , çt que le morceau de verre y suppléoit, sur cette merveille ils poussèrent des cris d'admiration si hauts et avec tant

d'éclats, qu*ils retentirent bien loin dans le voisinage.

a Nous augmentâmes le bruit, ma femme et moi, à force de crier pour les faire taire, et nous ne pûmes le gagner entièrement sur eux que quand ils. furent couchés et qu'ils se furent endormis, après s'être entretenus un temps considérable, à leiu: manière, de la lumière merveilleuse du morceau de verre.

ce Nous nous couchâmes après eux, ma femme et moi ; et le lendemain de grand matin , sans penser davantage au morceau de verre, j'allai travailler à mon ordinaire. Il ne doit pas être étrange que cela soit arrivé à un homme comme moi, qui étois accoutumé à voir du verre, et qui n'avois jamais vu de diamans; et si j'en avois vu , je n'avois pas fait d'attention à en coonoître la valeur.

a Je ferai remarquer à votre majesté -, en cet endroit, qu entre ma maison et celle de mon voisin la plus prochaine, il n'y avoit qu'une cloison de charpente et de maçonnerie fort légère pour toute séparation. Cette maison appartenoit à un Juif fort riche , joaillier de profession ; et la chambre où lui et sa femme couchoient, joignoit à la cloison. Ils étoient déjà couchés et endormis quand mes enfans avoient fait le plus grand bruit. Cela les avoit éveillés ,

et ils a voient été long -temps à se rendormir.

ce Le lendemain , la femme du ihiif , tant de la part de son mari qu'en son propre nom , vint porter ses plaintes à la mienne de Tinterruption de leur sommeil dès le premier somme.

« Ma bonne Rachel , c est ainsi que s'appe- Ipit la femme du Juif, lui dit ma femme , je suis bien fâchée de ce qui est arrivé, et je vous en fais mes excuses. Vous savez ce que c'est que les enfans : un rien les fait rire, de même que peu de chose les fait pleurer. Entrez , et je vous montrerai le sujet qui fait celui de vos plaintes. »

« Ïj3^ Juive entra , et ma femme prit le diamant, puisque enfin c'en étoit un, et un d'une grande singularité, Il étoit encore sur la cheminée; et en le lui présentant : « Voyez, dit-elle, c'est ce morceau de verre qui est cause de tout le bruit que vous avez entendu hiei* au soir, » Pendant que la Juive, qui avoit cbnnoissance de toutes sortes de pierreries , examinoit ce diamant avec admiration , elle lui raconta comment elle l'a voit trouvé dans le ventre du poisson, et tout ce qui en étoit arrivé.

« Quand ma femme eut achevé ., la Juive qui savoit comment elle s'appeloit : « Aishach , ditelle en lui remettant le diamant entre les mains, jç çrpis comme vous que ce îi*est que du verre ;

mais comme il est plus beau que le verre ordinaire, et que j'ai un morceau de verre à peu près semblable dont je me pare quelquefois , et qu'il y feroit un accompagnement , je l'achète* rois si vous vouliez me le vendre. »

<K Mes enfans, qui entendirent parler de vendre leur jouet , interrompirent la conversation en se récriant contre, en priant leur mère de le leur garder ; ce qu elle fut contrainte de leur promettre pour les apaiser.

<cLa Juive, obligée de se retirer, sortit; et avant de quitter ma femme qui lavoit accompagnée jusqu'à la porte , elle la pria , en parlant bas, si elle avoit dessein de vendre le morcea« de verre, de ne le faire voir à personne qu auparavant elle ne lui en eût donné avis.

a Le Juif étoit allé à sa boutique de grand matin dans le quartier des joailliers. La Juive alla l'y trouver, et elle lui annonça la découverte qu'elle venoit de faire; elle lui rendit compte de la grosseur, du poids à peu près, de la beauté, de la belle eau et de l'éclat du diamant , et surtout de sa singularité , qui étoit de rendre de la lumière la nuit, sur le rapport de ma femme, d'autant plus croyable, qu'il étoit naïf.

a Le Juif renvoya sa femme avec ordre d'en traiter avec la mienne , de lui en offrir d'abord

peu de chose, autant qu'elle le jugeroit à propos , et d'augmenter à proportion de la di£Bculté qu'elle trouveroit , et enfin de conclure le marché à quelque prix que ce fïit.

«La Juive, selon l'ordre de son mari, parla à ma femme en particulier, sans attendre qu'elle se fut déterminée à vendre le diamant , et elle lui den^inda si elle en vouloit vingt pièces d'or. Pour un morceau de verre , comme elle le pensoit, ma femme trouva la somme considérable.

£lle ne voulut répondre néanmoins ni oui ni non. Elle dit seulement à la Juive qu'elle ne pouvoit l'écouter qu'elle ne m'eijt parlé aupar vavant.

ce Dans ces entrefaites, je venois de quitter ' mon travail, et je voulois rentrer chez moi pour dîner , comme elles se parloient à la porte. Ma femme m'arrête, et me.demande si je consentois à vendre le morceau- de verre qu'elle avoit trouvé dans le ventre du poisson , pour vingt pièces d'or que la Juive, notre voisine j en offroit.

« Je ne répondis pas sur-le-champ : je fis réflexion à l'assurance avec Ikquelle Saad m'avoit promis, en me donnant le morceau' de^ plomb, qu'il feroit ma fortune; et la Juive crut que c'étoit parce que je méprisois la somme qu'elle avoit offerte , que je ne répondois rien.

CONTES AR/VBES. 89

«Voisin, me dit-elle, je vous en donnerai cinquante : en êtes-vous content ? »

« Comme je vis que de vingt pièces d'or la Juive augmentoit si promptement jusqu'à cinquante , je tins ferme , et je lui dis qu'elle étoit bien éloignée du prix auquel je prétendois le vendre.

«Voisin, reprit-elle, prenez -en cent pièces d'or : c'est beaucoup. Je ne sais même s\ UJon mari m'avouera. »

«A celte nouvelle augmentation, je lui dis que je voulois en avoir cent mille pièces d'or; que je voyois bien que le diamant valoit davantage ; mais que pour lui faire plaisir à elle et à * son mari, comme voisins , je me-bornois à cette somme que je voulois en avoir absolument, et que s'ils le refusoient à ce prix-là, d'autres joailliers m'en donneroierit davantage.

«La Juive me confirma elle-même dans ma résolution par l'empressement qu'elle témoigna de conclure le marché , en m'en offrant à plusieurs reprises jusqu'à cinquante mille pièces d'or que je refusai.

<c Je ne puis, dit-elle, en offrir davantage sans le .consentement de mon mari. Il reviendra ce soir; la grâce que je vous demande, c'est d'avoir la patience qu'il vous ait parlé, et qu'il ait vu le diamant. » Ce que je lui promis.

« Le soir , quand le Juif fut reyenu chez hii , il apprit de sa femme qu'elle n'avoit rien avancé avec la mienne ni avec moi, l'offre qu'elle m'avait faite de cinquante mille pièces d'or , et la grâce qu'elle m'avoil demandée.

« Le Juif observa le temps que je quittai nton ouvrage et que je voulus rentrer chez moi. « Voisin Hassan , dit*il en m'abordant , je vous prie dé me montrer le diamant que votre femme a montré à la mienne. » Je le fis entrer, et je le lui montrai.

«Comme il faisoit fort sombre, et que la lampe n'étoit pas encore allumée , il connut d'abord, * par la lumière que le diamant rendoit, et par son grand éclat au milieu de ma main qui en étoit éclairée, que sa fenune lui avoit fait un rapport fidèle. Il le prit ; et après l'avoir examiné long-temps , et en ne cessant de l'admirer : « Eh bien, voisin, dit-il, ma femme, à ce qu'elle m'a dit, vous en a offert cinquante mille pièces d'or; afin que vous soyez content^ je vous en offre vingt mille davantage. »

a Voisin , repris-je , votre femme a pu vous dire que je l'ai mis à cent mille : ou vous me les donnerez , ou le diamant me demeurera ; il n'y a pas de milieu. »

<c II marchanda long-temps dans l'espérance que je le lui donnerois à quelque chose de

moins; mais il ne put rien obtenir, et la crainte qu'il eut que je ne le fisse voir à d'autres joailliers , comme je l'eusse fait , fit qu'il ne me quitta pas sans conclure le marché, au prix que je demandois. Il me dit qu'il n'avoit pas les cent mille pièces d'or chez lui; mais que le lende^ main il me consigneroit toute la somme avant qu'il filt la même heure, et il m'en apporta le même jour deux sacs, chacun de mille, pour que le marché fut conclu.

ahe lendemain, je ne sais si le Juif emprunta de ses amis, ou s'il fit société avec d'autres joailliers; quoi qu'il en soit, il me fit la somme de cent mille pièces d'or, qu'il m'apporta dans le temps qu'il m'en a voit donné parole; et je lui mis le diamant entre les mains.

«La vente du diamant ainsi terminée, et riche infiniment au-dessus de mes espérances, je remerciai Dieu dé sa bonté et de sa libéralité , et je fusse allé me jeter aux pieds de Saad, pour lui témoigner ma reconnoissance , si j'eusse su où il demeuroit. J'en eusse usé de même k l'égard de Saadi , à qui j'avois la première obliga-» tion de mon bonheur , quoiqu'il n'eût pas réussi dans la bonne intention qu'il avoit pour moi.

« Je songeai ensuite au bon usage que je devois faire d'une somme aussi considérable. Ma femme, l'esprit déjà rempli de la vanité ordi-^

naire à son sere, me pro|)osa d*abord-de riches habillemens pour elle et pour ses enfans, d'ache^ ter une maison et' de la meubler richement.

a Ma femme, lui dis-je, ce n'est point par ces sortes de dépenses que nous devons commencer. Remettez-vous-en à moi-: ce que vous deman* dez viendra avec le temps. Quoique l'argent ne soit fait que pcfur le dépenser, il faut néanmoins y procéder de manière* iqu'il produise un fonds dont on puisse tirer sans qu'il tarisse. C'est à quoi je pense, et dès demain je commencerai à ét^ir ce foiids. »

«Le jour suivant , j'employai la journée à aller chez une bonne partie des gens de mon métier, qui n'étoient.pas> ]!>lus à leur aise que je l'avois été jusqu'alors; et en leur donnant de l'argent d'avance, je les engageai à travailler pour moi à différentes sortes d'ouvrages de corderie , chacun selon son habileté et son pouvoir , avec promesse de ne pas les faire attendre, et d'être exact à les bien payer de leur travail, à mesure qu'ils m'apporteroient de leurs ouvrages» Le jour d'après, j'achevai d'engager de même les autres cordiers de ce rang à travailler pour moi; et depuis ce temps-là, tout ce qu'il y en a dans Bagdad continuent ce travail, très contens de mon exactitude à leur tenir la parole que je leur ai donnée.

CONTES ARABES. * gî

« Comnie ce grand nombre d'ouvriers devoit produire des ouvrages à proportion , je louai des magasins en différens endroits ; et dans chacun j'établis un commis, tant pour les recevoir, que pour la vente, en gros et en détail ; et bientôt, par cette économie, je me fis un gain et un revenu considérables.

«Ensuite, pour réunir en uti seul endroit tant de magasins dispersés, j'achetai une grande maison , qui occupoit un grand terrain , mais qui tomboit en ruine. Je la fis mettre à bas; et, à la place , je fis bâtir celle que votre majesté vit hier. Mais quelque apparence qu'elle ait , elle n'est composée que de magasins qui me sont nécessaires^ et de logemens qu'autant que j'en ai besoin pour moi et pour ma famille.

«Il y avoit déjà quelque temps que j'avois abandonné i^on ancienne et petite maison , pour venir m'établir dans cette nouvelle , quand Saadi et Saad , qui n'avoient plus pensé à moi jusqu'alors, s'en souvinrent. Ils convinrent d'un jour de promenade ; et en passant par ht rue où ils m'avoient vu , ils furent dans un grand étonnement de ne m'y pas voir occupé à mon petit train de corderie, comme ils m y avoient vu. Ils demandèrent ce que j'étois devenu, si j'étois mort ou vivant. Leur étonnement augmenta, quand ils eurent appris que celui qu'ils deman^

doient étoit devenu un gros marchand , et qu'on ne Tappeloit plus simplement Hassan , mais Co^ gia Hassan Alhabbal, c'est-à-dire le marchand Hassan le cordier , et qu'il s'étoit fait bâtir dans une rue qu'on leur nomma, une maison qui avoit l'apparence d'un palais.

c€ Les deux amis vinrent me ch^cher dans cette rue; et dans le chemin, comme Saadi ne pouvoit s'imaginer que le morceau de plomb que Saad m'avoit donné fût la cause d'une si haute fortune ;

<c J'ai une joie parfaite , dit^l à Saad , d'avoir fait la fortune de Hassan Alhabbal ; mais je ne puis approuver qu'il m'ait fait deux mensonges pour me tirer quatre cents pièces d'or , au lieu de deux cents : car d'attribuer sa fortune au morceau de plomb que vous lui donnâtes , c^est ce que je ne puis , et personne non plus que moi ne l'y attribueroit. »

« C'est votre pensée , reprit Saad ; mais ce n'est pas la mienne , et je ne vois pas pourquoi vous voulez £aire à Cogia Hassan Hnjustice de le prendre pour un menteur. Vous me permettrez de croire qu'il nous a dit la vérité, qu'il na pensé à rien moins qu'à nous la déguiser, et que c'est le morceau de plomb que je lui donnai qui est la cause unique de son bonheur. C'est de quoi Cogia Hassan va bientôt nous édaircir vous et moi. »

« Ces deux amis arrivèrent dans la rue où est ma maison, en tenant de semblables discours.

Ils demandèrent où elle étoit , on la leur montra ; et à en considérer la façade, ils eurent de la peine à croire que ce fût elle. Ils frappèrent à la porte , et mon portier ouvrit.

aSaadi, qui craignoit de commettre une incivilité s'il prenoit la maison de quelque seigneur de marque pour celle qu'il cherchoit, dit au portier : a On nous a enseigné cette maison pour celle de Cogia Hassan Aihabbal; dites-nous si nous ne nous trompons pas. »

«Non, seigneur, vous ne vous trompez pas, répondit le portier, en ouvrant la porte plus grandç^, c'est elle-même. JËntrez ; il est dans la salle , et vous trouverez parmi les esclaves quel* qu'un qui vous annoncera. »

« Les deux amis me furent annoncés , et je les reconnus. Dès que je les vis paroître, je me levai de ma place , je courus à eux , et voulus leur prendre k bord de la robe pour la baiser. Ils m'en empêchèrent, et il fallut que je souffrisse malgré moi qu'ils m'embrassassent. Je les invitai à monter sur un grand sofa, en leur en mantrant un plus petit à quatre personnes qui avançoit sur mon jardin. Je les priai de prendre place, et ils vouloient que je me misse à la place d'honneur.

g6 LES MILLE ET UNE NUITS,

«Seigneurs, leur dis-je, je n'ai pas oublié que je suis le pauvre Hassan Alhabbal ; et quand je serois tout autre que je ne suis, et que je ne vous aurois pas les obligations' que je vous ai, je sais ce qui vous est du : je vous supplie de ne me pas couvrir plus long-temps de confusion. »

(c Ils prirent la place qui leur étoit due , et je pris la mienne vis-à-vis d'eux.

« Alors Saadi en prenant la parole , et en me l'adressant : aCogia Hassan, dit-il, je ne puis exprimer combien j'ai de joie de vous voir à peu près dans letat que je souhaitois , quand je vous fis présent, sans vous en Caire un reproche, des deux cents pièces d'or , tant la première que la seconde fois ; et je suis persuadé que les .quatre cents pièces ont fait en vous le changement merveilleux de votre fortune , que je vois avec plaisir. Une seule chose me fait de la peine , qui est que je ne comprends pas quelle raison vous pouvez avoir eue de me déguiser la vérité deux fois, en alléguant des pertes arrivées par des contre-temps qui m'ont paru et qui me paroissent encore incroyables. Ne seroit-ce pas que quand nous vous vîmes la dernière fois, vous aviez encore si peu avancé vos petites affaires, tant avec les deux cents premières , qu'avec les deux cents dernières pièces d'or , que vous eûtes honte d'en faire un aveu ? Je veux le croire ainsi

par avance , et je m'attends que vous allez me confirmer dan^ mon opinion. »

<c Saad entendit ce discours de Saadi avec grande impatience, pour ne ]flk dire indignation , et il le témoigna les yeux baissés en branlant la tête. Il le laissa parler néanmoins jusqu'à la fin, sans ouvrir la bouche. Quand il eut achevé : a Saadi , reprit-il, pardonnez si , avant que Cogia vous réponde , je le préviens pour vous dire que j admire votre prévention contre sa sincérité , et que vous persistiez à ne vouloir pas ajouter foi aux assurances qu'il vous en a données ci-devant. Je vous ai déjà dit , et je vous le répète , que je lai cru d'abord, sur le simple récit des deux accidens qui lui sont arrivés ; et quoi que vous en puissiez dire, je suis persuadé qu'ils sont véritables. Mais laissons-le parler ; nous allons être éclaircis par lui-même, qui de nous deux lui rend justice. »

« Après le discours de ces deux amis , je pris la parole , et en la leur adressant également : « Seigneurs , leur dis-je , je me condamnerois à un silence perpétuel sur l'éclaircissement que vous me demandez , si je n'étois certain que la dispute que vous avez à mon occasion n'est pas capable de rompre le nœud d'amitié qui unit vos cœurs. Je vais donc m'expliquer, puisque vous l'exigez de moi ; mais auparavant, je vous V. 7

proteste que c'est avec la même sincérité que je vous ai exposé ci-devanl; ce qui m'étoit arrivé. )»

a Alors je leur racontai la chose de point eo point , comme ^tve majesté l'a entendue , sans oublier la moindre circonstance.

« Mes protestations ne tirent pas assez d'impression sur l'esprit de Saadi pour le guérir de sa prévention. Quand j'eus cessé de parler : « Cogia Hassan , reprit-il, l'aventure du poisson , et du diamant trouvé dans son ventre à point nommé , me paroit aussi peu croyable que l'enlèvement de votre turban par un milan , et que le vase de son échangé pour de la terre à décrasser. Quoi qu'il en puisse être , je n'en suis pas moins convaincu que vous n'êtes plus pauvre, mais riche , comme mon intention étoit que vous le devinssiez par mon moyen , et je m'en réjouis très sincèrement.»

ce Comme il étoit tard , il se leva pour prendre congé , et Saad en même temps que lui. Je me levai de même , et en les arrêtant : « Seigneurs , leur dis-je , trouvez bon que je vous demande une grâce, et que je vous supplie de ne me la pas refuser ; c'est de souffrir que j'aie l'honneur de vous donner un souper frugal , et ensuite à chacun un lit, pour vous mener demain par eau à une petite maison de campagne, que j'ai achetée pour y aller prendre l'air de temps en temps,

d'où je vous ramènerai par terre le même jour, chacun sur un cheval de mon écurie. 3>

« Sa Saad n'a pas d'affaire qui l'appelle ailleurs, j'y consens de bon coeur, dit Saadi. »

ce Je n'en ai point, reprit Saad , dès qu'il s'agit de jouir de votre compagnie. Il faut donc, continua-t-^il, envoyer chez vous et chez moi avertir qu'on ne nous attende pas. »

a Je leur fis venir un esclave ; et pendant qu'ils le chargèrent de cette commission, je pris le temps de donner ordre pour le souper.

ce En attendant l'heure du souper, je fis voir ma maison et tout ce qui la compose à mes bienfaiteurs , qui la trouvèrent bien entendue , par rapport à mon état. Je les appelai mes bienfaitteurs l'un et l'autre sans distinction , parce que sans Saadi, Saad ne m'eût pas donné le morceau de plomb , et que sans Saad , Saadi ne se fût pas adressé à moi pour me donner les quatre cents pièces d'or, à quoi je rapporte la source de mon bonheur. Je les ramenai dans la salle , où ils me firent plusieurs questions sur le détail de mon négoce , et je leur répondis de manière qu'ils parurent contens de ma conduite.

« On vint enfin m'avertir que le souper étoit servi. Comme la table étoit mise dans une autro salle, je les y fis passer. Us se récrièrent sur l'illiunination dont elle étoit éclairée , sur la

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propreté du lieu, sur le buffet, et sur les mets qu'ils trouvèrent à leur goût. Je les régalai aussi d'un concert de voix et d'instrumens pendant le repas , et quand on eut desservi , d'une troupe de danseurs et de danseuses, et d'autres diver- 4;issemens, en tâchant de leur faire connoître , autant qu'il m'étoit possible , combien . j'étois pénétré de reconnoissance à leur égard.

« Le lendemain , comme j'avois fait convenir Saadi et Saad de partir de grand matin, afin de jouir de la fraîcheur, nous nous rendîmes sur le bord de la rivière , avant que le soleil fût levé. Nous nous embarquâmes sur un bateau très propre et garni de tapis , qu'on nous tenoit prêt ; et à la faveur de six bons rameurs et du coiu*ant de l'eau, environ en une heure et demie de navigation nous abordâmes à ma maison de campagne.

«En mettant pied à terre, les deux amis s'arrêtèrent, moins pour en considérer la beauté par le dehors, que pour en admirer la situation avantageuse pour les belles vues, ni trop bornées, ni trop étendues, qui la rendoient agréable de tous les côtés. 3e les menai dans les appartemens, je leur en fis remarquer les accompagnemens, les dépendances et les commodités, qui la leur firent trouver toute riante et très charmante.

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« Nous entrâmes ensuite dans le jardin , où ce qui leur plut davantage fut une foret d'orangers et de citronniers de toute sorte d'espèces , chargés de fruits et de fleurs, dont l'air étoit embaumé, plantés par allées à distance égale, et arrosés par une rigole perpétuelle , d'arbre en arbre , d'une eau vive détournée de la rivière. L'ombrage, la fraîcheur dans la plus grande ardeur du soleil, le doux murmure de l'eau, le ramage harmonieux d'une infinité d'oiseaux, et plusieurs autres agrémens les frappèrent , de manière qu'ils s'arrétoient presque à chaque pas, tantôt pour me témoigner l'obligation qu'ils m'avoient de les avoir amenés dans un lieu si délicieux, tantôt pour me féliciter de l'acquisition que j'avois faite , et pour me faire d'autres compliroens obligeans.

« Je les menai jusqu'au bout de cette forêt , qui est fort longue et fort large , où je leur fis remarquer un bois de grands arbres, qui termine mon jardin. Je les menai jusqu'à un cabinet ouvert de tous les côtés , mais ombragé par un bouquet de palmiers qui n'empêchoien tpas qu'on n'y eût la vue libre , et je les invitai à y entrer , et à s'y reposer sur un sofa garni de tapis et (le coussins.

«Deux de mes fils, que nous avions trouvés dans la maison , et que j'y avois envoyés depuis

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quelque temps avec leur précepteur, pour y prendre l'air, nous avoient quittés pour entrer dans le bois ; et comme ils cherchoient des nids d'oiseaux, ils en aperçurent un entre les branches d'un grand arbre. Ils tentèrent d'abord d*y monter; mais comme ils n'avoient ni la force, ni l'adresse pour l'entreprendre, ils le montrèrent à un esclave que je leur avois donné , qui ne les abandonnoit pas, et ils lui dirent de leur dénicher les oiseaux.

« L'esclave monta sur l'arbre ; et quand il fut arrivé jusqu'au nid , il fut fort étonné de voir qu'il étoit pratiqué dans un turban. Il enlève le nid tel qu'il étoit , descend de l'arbre , et fait remarquer le turban à mes enfans ; mais comme il ne douta pas que ce ne fût une chose que je serois bien aise de voir, il le leur témoigna, et il le donna à l'aîné pour me l'apporter.

ce Je les vis venir de loin avec la joie ordinaire aux enfans qui ont trouvé un nid ; et en me le présentant : « Mon père , me dit l'aîné , voyezvous ce nid dans un turban ? »

«Saadi et Saad ne furent pas moins surpris que moi de la nouveauté ; mais je le fus bien plus qu'eux, en reconuoissant que le turban étoit celui que le milan m'avoit enlevé. Dans mon étopnement, après l'avoir bien examiné et tourné de tous les côtés , je demandai aux deux

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amis : «c Seigneurs , avez*vous la mémoire assez bonne pour vous souvenir que c'est là le turban que je portois le jour que vous me fîtes Thon* neur de m'aborder la première fois ? »

a Je ne pense pas , répondit Saad , que Saadi y ait fait attention non plus que moi ; mais ni lui ni moi nous ne pourrons en douter , si les cent quatre-vingt-dix pièces d'or s'y trouvent. »

a Seigneur 9 repris-je, ne doutez pas que ce ne soit le même turban : outre que je le reconnois fort bien , je m'aperçois aussi à la pesanteur que ce n'en est pas un autre , et vous vous en apercevrez vous-même si vous prenez la peine de le manier. »

a Je le lui présentai après en avoir ôté les oiseaux que je donnai à mes enfans ; il le prit entre ses mains, et le présenta à Saadi , pour juger du poids qu'il pouvoit avoir.

a Je veux croire que c'est votre turban , me dit Saadi ; j'en serai néanmoins mieux convaincu , quand je verrai les cent quatre-vingt-dix pièces d'or en espèces.»

a Au moins, seigneurs , ajoutai-je quand j'eus repris le turban , observez bien , je vous en supplie , avant que j'y touche, que ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il s'est trouvé sur l'arbre ; et que l'état où vous le voyez , et le nid qui y est si proprement accommodé, sans que main d'homme

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y ait touché , sont des marques certaines qu'il s'y trouvoit depuis le jour que le milan me Fa emporté 9 et qu'il la laissé tomber ou posé sur cet arbre dont les branches ont empêché qu'il ne soit tombé jusqu'à terre. Et ne trouvez pas mauvais que je vous fasse faire cette remarque : j'ai un trop grand intérêt de vous ôter tout soupçon de fraude de ma part. »

(c Saad me seconda dans mon dessein. « Saadi , reprit'il , cela vous regarde , et non pas moi qui suis bien persuadé que Cogia Hassan ne nous en impose pas.»

« Pendant que Saad parloit, j'ôtai la toile qui environnoit en plusieurs tours le bonnet qui faisoit partie du turban , et j'en tirai la bourse , que Saadi reconnut pour la même qu'il m'avoit donnée. Je la vidai sur le tapis devant eux , et je leur dis : « Seigneurs , voilà les pièces d'or ; comptez-les vous-mêmes, et voyez si le compte n'y est pas.»

« Saadi les arrangea par dixaines , jusqu'au nombre de cent quatre-vingt-dix ; et alors Saadi, qui ne pouvoit nier une vérité si manifeste, prit la parole ; et en me l'adressant : «Cogia Hassan, dit-il , je conviens que ces cent quatre-vingt-dix pièces d'or n'ont pu servir à vous enrichir ; mais les cent quatre-vingt-dix autres que vous avez cachées dans un vase de son , comme vous vou-

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lez me le faire accroire, ont pu y contribuer.»

ce Seigneur, repris-je, je vous ai dit la vérité aussi-bien à l'égard de cette dernière somme, qu'à l'égard de la première. Vous ne voudriez pas que je me rétractasse pour vous dire un mensonge. y>

aCogia Hassan, me dit Saad, laissez Saadi dans son opinion. Je consens de bon cœur qu il croie que vous lui êtes redevable de la moitié de votre bonne fortune , par le moyen de la dernière somme , pourvu qu'il tombe d'accord que j'y ai contribué de l'autre moitié, par le moyen du morceau de plomb que je vous ai donné , et qu'il ne révoque pas en doute le précieux diamant trouvé dans le ventre du poisson. »

« Saad, reprit Saadi, je veux ce que vous voulez, pourvu que vous me laissiez la liberté de croire qu'on n'amasse de l'argent qu'avec de l'argent. »

a Quoi ! repartit Saad , si le hasard vouloit que je trouvasse un diamant de cinquante mille pièces d'or, et qu'on m'en donnât la somme, aurois-je acquis cette somme avec de l'argent? »

(c La contestation en demeura là. Nous nous levâmes, et rentrant dans la maison, comme le dîner étoit servi, nous nous mîmes à table. Après le dîner, je laissai. à mes hôtes la liberté de passer la grande chaleur du jour à se tran-

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quilliser , pendant que j'allai donner des ordres à mon concierge et à mon jardinier. Je les rejoignis, et nous nous entretînmes de choses indifférentes , jusqu'à ce que la plus grande chaleur fut passée , que nous retournâmes au jardin , où nous restâmes à la fraîcheur presque jusqu'au coucher du soleil. Alors les deux amis et moi nous montâmes à cheval, et suivis d'un esclave, nous arrivâmes à Bagdad environ à deux heures de nuit, avec beau clair de lune.

« Je ne sais par quelle négligence de mes gens il étoit arrivé qu'il manquoit d'orge chez moi pour les chevaux. Les magasins étoient fermés ; et ils étoient trop éloignés pour en aller faire provision si tard.

ce En cherchant dans le voisinage, un de mes esclaves trouva un vase de son dans une boutique ; il acheta le son , et l'appoMa avec le vase , à la charge de rapporter et de rendre le vase le lendemain. L'esclave vida le son dans l'auge ; et en l'étendant, afin que les chevaux en eussent chacun leur part, il sentit sous sa main un Unge lié qui étoit pesant. Il m'apporta le linge sans j toucher , et dans l'état où il l'avoit trouvé , et il me le présenta , en me disant que c'étoit peutêtre le linge dont il m'avoit entendu parler souvent, en racontant mon histoire à mes amis.

«Plein de joie, je dis à mes bienfaiteurs :

<f Seigneurs , Dieu ne \eut pas que tous vous sépariez d'avec moi, que vous ne soyez pleinement convaincus de la vérité, dont je n'ai cessé de vous assurer. Voici, continuai-je, en m'adressant à Saadi, les autres cent quatre-vingt-dix pièces d'or que j'ai reçues de votre main : je le connois an linge que vous voyez. »

c Je déliai le linge, et je comptai la somme devant eux. Je me fis aussi apporter le vase, je le reconnus , et je l'envoyai à ma femme pour lui demander si elle le connoissoit, avec ordre de ne lui rien dire de ce qui venoit d'arriver. Elle le connut d'abord, et elle m'envoya dire que c'étoit le même vase qu'elle avoit échangé plein de son , pour de la terre à décrasser.

a Saadi se rendit de bonne foi ; et , revenu de son incrédulité, il dit à Saad : « Je vous cède, et je reconnois avec vous que l'argent n'est pas toujours un moyen sûr pour en amasser d'autre et pour devenir riche. »

« Quand Saadi eut achevé : « Seigneur, lui disje, je n'oserois vous proposer de reprendre les trois cent quatre-vingts pièces qu'il a plu à Dieu de faire reparoître aujourd'hui pour vous détromper de l'opinion de ma mauvaise foi. Je suis persuadé que vous ne m'en avez pas fait présent dans l'intention que je vous les rendisse. De mon côté, je ne prétends pas en profiter, aussi con-.

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tent que je le suis de ce qu'il m'a envoyé d'ailleurs ; mais j'espère que vous approuverez que je les distribue demain aux pauvres, afin que Dieu nous en donne la récompense à vous et à moi.»

« Les deux amis couchèrent encore chez mot cette nuit-là; et le lendemain, après m'avoir embrassé, ils retournèrent chacun chez soi, très contens de la réception que je leur avois faite, et d'avoir connu que je n'abusois pas du bonheur dont je leur étois redevable après Dieu. Je n'ai pas manqué d'aller les remercier chez eux chacun en particulier, et depuis ce tempslà, je tiens à grand honneur la permission qu'ils m'ont donnée de cultiver leur amitié et de continuer de les voir. »

Le calife Haroun al-Raschid donnoit à Cogîa Hassan une attention si grande, qu'il ne s'aperçut de la fin de son histoire que par son silence. Il lui dit : a Cogia Hassan , il y avoit long-temps que je n'avois rien entendu qui m'ait fait un si grand plaisir que les voies toutes merveilleuses par lesquelles il a plu à Dieu de te rendre heureux dans ce monde. C'est à toi de continuer à lui rendre grâces, par le bon usage que tu fais de ses bienfaits. Je suis bien aise que tu saches que le diamant qui a fait ta fortune est dans mon trésor; et, de mon côté, je suis ravi

d'apprendre par quel moyen il y est entré. Mais parce qu'il se peut faire qu'il reste encore quelque doute dans l'esprit, de Saadi sur la singularité de ce diamant, que je regarde comme la chose la plus précieuse et la plus digne d'être admirée de tout ce que je possède , je veux que tu ramènes avec Saad, afin que le garde de mon trésor le lui montre ; et pour peu qu'il soit encore incrédule, qu'il reconnoisse que l'argent n'est pas toujours un moyen certain à un homme pauvre pour acquérir de grandes richesses en peu de temps et sans beaucoup de peines.

Je veux aussi que tu racontes ton histoire au garde de mon trésor, afin qu'il la fasse mettre par écrit , et qu'elle y soit conservée avec le diamant. »

En achevant ces paroles, comme le calife eut témoigné par une inclination de tête à Cogia Hassan , à Sidi Nouman et à Baba-Abdalla, qu'il étoit content d'eux , ils prirent congé en se prosternant devant son trône; après quoi ils se retirèrent

La sultane Scheherazade voulut commencer un autre conte; mais le sultan des Indes, qui s'aperçut que l'aurore commençoit à paroître, remit à lui donner audience le jour suivant.

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HISTOIRE

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