CXI® NUIT
Sire, le grand-vizir Giafar, adressant toujours la parole au calife Haroun-al-Raschid :
« Schemseddin Mohammed, dit-il, prit la route de Damas avec sa fille. Dame de beauté, et Agib, son petit-fils. Ils marchèrent dix-neuf jours de suite sans s'arrêter en nul endroit; mais, le vingtième, étant arrivés dans une fort belle prairie peu éloignée des portes de Damas, ils y mirent pied â terre, et firent dresser leurs tentes sur le bord d'une rivière qui passe au travers de la ville et rend ses environs très agréables.
« Le vizir Schemseddin Mohammed déclara qu'il vouloit séjourner deux jours dans ce beau Heu, et que le troisième il continueroit son voyage. Cependant il permit aux gens de sa suite d'aller à Damas. Ils profitèrent presque tous de cette per* mission, les uns poussés par la curiosité de voir une ville dont ils avoient ouï parler si avantageusement, les autres pour y vendre des marchandises d'Egypte qu'ils avoient apportées, ou pour y acheter des étoffes et des raretés du pays. Dame de beauté, souhaitant que son fils Agib eût aussi la satisfaction de se promener dans cette célèbre ville, ordonna à l'eunuque noir qui servoit de gou-
verneur à cet enfant de l'y conduire, et de bieoi prendre garde qu'il ne lui arrivât quelque accident.
c Agiby magnifiquement habillé, se mit en chemin avec l'eunuque, qui avoit à la main une grosse canne. Ils ne furent pas plus tôt entrés dans la ville qu'Agib, qui étoit beau comme le jour, attira sur lui les yeux de tout le monde. Les uns sortoient de leurs maisons pour le voir de plus près, les autres mettoient la tête aux fenêtres; et ceux qui passoient dans les rues ne se contentoient pas de s'arrêter pour le regarder, ils Taccompagnoient pour avoir le plaisir de le considérer plus longtemps. Enfin, il n'y avoit personne qui ne l' admirât et qui ne donnât mille bénédictions au père et à la mère qui avoient mis au monde un si bel enfant. L'eunuque et lui arrivèrent par hasard devant la boutique où étoit Bedreddin Hassan; et là ils se virent entourés d'une si grande foule de peupie qu'ils furent obligés de s'arrêter.
« Le pâtissier qui avoit adopté Bedreddin Has- ^n étoit mort depuis quelques années, et lui avoit laissé, comme à son héritier, sa boutique avec tous ses autres biens. Bedreddin étoit donc alors maître de la boutique, et il exerçoit la profession de pâtissier si habilement qu'il étoit en grande réputa-r tion dans Damas. Voyant que tant de monde a^ semblé devant sa porte regardoit avec beaucoup
d'attention Agib et T eunuque noir, il se mit à les regarder aussi... »
Scheherazade, à ces mots, voyant paroître le jour, se tut, et Schahriar se leva fort impatient de savoir ce qui se passeroit entre Agib et Bedreddin. La sultane satisfît son impatience sur la fin de la nuit suivante, et reprit ainsi la parole :
CXIP NUIT.
« Bedreddin Hassan, poursuivit le vizir Giafar, ayant jeté les yeux particulièrement sur Agib, se sentit aussitôt tout ému sans savoir pourquoi. Il n'étoit pas frappé, comme le peuple, de l'éclatante beauté de ce jeune garçon; son trouble et son émotion avoient une autre cause qui lui étoit inconnue : c'étoit la force du sang qui agissoit dans ce tendre père, lequel, interrompant ses occupations, s'approcha d'Agib et lui dit d'un air engageant: « Mon petit seigneur, qui m'avez gagné l'âme, faites-moi la grâce d'entrer dans ma boutique et de manger quelque chose de ma façon, afin que pendant ce temps-là j'aie le plaisir de vous admirer à mon aise. » Il prononça ces paroles avec tant de tendresse que. les larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touché, et, se tournant
vers l'eunuque : « Ce bonhomme, lui dit-il, a une physionomie qui me plaît, et il me parle d'une manière si affectueuse que je ne puis me défendre de faire ce qu'il souhaite. Entrons chez lui, et mangeons de sa pâtisserie. — Ah ! vraiment, lui dit l'esclave, il feroit beau voir qu'un fils de vizir comme vous entrât dans la boutique d'un pâtissier pour y manger; ne croyez pas que je le souffre. — Hélas! mon petit seigneur, s'écria alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre conduite à un homme qui vous traite avec tant de dureté. » Puis, s'adressant à l'eunuque : « Mon bon ami, ajoutai-il, n'empêchez pas ce jeune seigneur de m'accorder la grâce que je lui demande ; ne me donnez pas cette mortification. Faites-moi plutôt l'honneur d'entrer avec lui chez moi, et par là vous ferez connoître que, si vous êtes brun au dehors comme la châtaigne^ vous êtes blanc aussi au dedans comme elle. Savez-vous bien, poursuivit-il, que je sais le secret de vous rendre blanc, de noir que vous êtes ? » L'eunuque se mit à rire à ce discours, ^t demanda à Bedreddin ce que c'étoit que ce secret. « Je vais vous l'apprendre, » répondit-il. Aussitôt il lui récita des vers à la louange des eunuques noirs, disant que c'étoit par leur ministère que l'honneur des sultans, des princes et de tous les grands, étoit en sûreté. L'eunuque fut charmé de ces vers, et, cessant de résister aux prières de
Bedreddin, laissa entrer Agib en sa boutique, et y «ntra aussi lui-même.
« Bedreddin Hassan sentit une extrême joie d' devoir obtenu ce qu'il avoit désiré avec tant d'ardeur; etj se remettant au travail qu'il avoit interrompu : « Je faisois, dit-il, des tartes à la crème ; il faut, s'ii vous plaît, que vous en mangiez; je suis persuadé que vous les trouverez excellentes : car ma mère, qui les fait admirablement bien, m^a appris à les faire, et l'on vient en prendre chez moi de tous les endroits de cette ville. » £n achevant ces mots, il tira du four une tarte à la crème ; et, après avoir mis dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant Agib, qui la trouva délicieuse^ L'eunuque, à qui Bedreddin en présenta aussi, ea porta le même jugement.
« Pendant qu'ils mangeoient tous deux, Bedreddin Hassan examinoit Agib avec une grande attention; et, se représentant, en le regardant, qu'il avoit peut-être un semblable fils de la charmante épouse dont il avoit été sitôt et si cruellement séparé, cette pensée fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se préparoit à faire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage à Damas; mais cet enfant n'eut le pas le temps de satisfaire sa curiosité, parce que l'eunuque, qui le pressoit de s'en tetoumer sous les tentes de son aïeul, l'emmena dès qu'il eut mangé. Bedreddin Hassan ne se con<*-
ET DE BEDREDDIN HASSAN 8l
tenta pas de les suivre de Tœil, il ferma sa boutique promptement, et marcha sur leurs pas »
Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il étoit jour, cessa de poursuivre cette histoire. Schahriar se leva, résolu de l'entendre tout entière et de laisser vivre la sultane jusqu'à ce temps*-là.