CXX« NUIT
Sire, le calife Haroun-al-Raschid, malgré sa gravité, ne put s'empêcher de rire quand le vizir Giaf ar lui dit que Schemseddin Mohammed mena^
çoît de faire mourir Bedreddin pour n'avoir pas mis de poivre dans la tarte à la crème qu'il avoit vendue à Schaban.
« Hé quoi I disoit Bedreddin, faut-il qu'on ait tout rompu et brisé dans ma maison, qu'on m'ait emprisonné dans une caisse, et qu'enfin on s'apprête à m'attacher à un poteau ; et tout cela parce que je ne mets pas de poivre dans une tarte à la crème ! Hé ! grand Dieu ! qui a jamais ouï parler d'une pareille chose ? Sont-ce là des actions de Musulmans, de personnes qui font profession de probité, de justice, et qui pratiquent toutes sortes de bonnes œuvres ? » £n disant cela, il fondoit en larmes; puis, recommençant ses plaintes: « Non, reprenoit-il, jamais personne n'a été traité si injustement ni si rigoureusement. Est-il possible qu'on soit capable d'ôter la vie à un homme pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème ? Que maudites soient toutes les tartes à la crème, aussi bien que l'heure où je suis né ! Plût à Dieu que je fusse mort en ce moment ! »
ce Le désolé Bedreddin ne cessa de se lamenter ; et, lorsqu'on apporta le poteau et les clous pour Tj clouer, il poussa de grands cris à ce spectacle terrible : « O Ciel ! dit-il, pouvez-vous souffrir que je meure d'un trépas infâme et douloureux ? Et cela, pour quel crime I Ce n'est point pour avoir volé, ni pour avoir tué, ni pour avoir renié ma religion :.
ET DE BEDREDDIN HASSAN ]o5
c'est pour n'avoir pas mis de poivre dans une tarte à la crème I »
« Comme la nuit étoit alors déjà assez avancée, le vizir Schemseddin Mohammed fit remettre Bedreddin dans sa caisse, et lui dit : « Demeure là jusqu'à demain; le jour ne se passera pas que je ne te fasse mourir. » On emporta la caisse, et l'on en chargea le chameau qui Tavoit apportée depuis Damas. On rechargea en même temps tous les autres chameaux; et le vizir, étant monté à cheval, fit marcher devant lui le chameau qui portoit son neveu, et entra dans la ville, suivi de tout son équi-* page. Après avoir passé plusieurs rues où personne ne parut, parce que tout le monde s'étoit retiré, il se rendit à son hôtel, où il fit décharger la caisse, avec défense de l'ouvrir que lorsqu'il Tordonneroit.
a Tandis qu'on déchargeoit lès autres chameaux, il prit en particulier la mère de Bedreddin Hassan et sa fille, et, s' adressant à la dernière : « Dieu soit loué, lui dit-il, ma fille, de ce qu'il nous a fait si heureusement rencontrer votre cousin et votre mari ! Vous vous souquez bien apparemment de l'état où étoit votre chambre la première nuit de vos noces : allez, faites-y mettre toutes choses comme elles étoient alors. Si pourtant vous ne vous en souveniez pas, je pourrois y suppléer par l'écrit que j'en ai fait faire. De mon côté, je vais donner ordre au reste. »
i04 HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI
« Dame de beauté alla exécuter avec joie ce que venoit de lui ordonner son père, qui commença SMSsi à disposer toutes choses dans la salle, de la même manière qu'elles étoient lorsque Bedreddiu Hassan s'y étoit trouvé avec le palefrenier bossu du suUan d'Egypte. A mesure qu'il lisoit l'écrit, ses domestiques mettoient chaque meuble à sa place. Le trône ne fut pas oublié, non plus que les bou-^ gies allumées. Quand tout fut préparé dans la salle, le vizir entra dans la chambre de sa fille, où il posa l'habillement de Bedreddin avec la bourse de sequins. Cela étant fait^ il dit à Dame de beauté : a Déshabillez-vous, ma fille, et vous coiuchez. Dès que Bedreddin sera entré dans cette chambre, plaignez-vous de ce qu'il a été dehors trop longtemps, e^t dites-lui que vous avez été bien étonnée en vous réveillant de ne le pas trouver auprès de vous. Pressez-le de se remettre au lit, et demain matin vous nous divertirez, madame votre belle-mère et moi, en nous rendant compte de ce qui se sera passé entre vous et .lui cette nuit. » A ces mots, il sortit de l'apparte^ ment de sa fille, et lui laissa la liberté de se jcpucher..... D
Scheberazade vouloit poursuivre son récit, mais Le jpjir qui commençoit à paraître l'en empêcha.
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