CXXI« NUIT
Sur la fia de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avoit une extrême impatience d'appren- Jre comment se dénoueroit Tliistoire de Bedreddin, réveilla lui-même Scheherazade, et l'avertit de la continuer ; ce qu'elle fit dans ces termes :
« Schemseddin Mohammed, dit le vizir Giafar an calife, fit sortir de la salle tous les domestiques qui y étoient et leur ordonna de s'éloigner, à la réserve de deux ou trois qu'il fit demeurer. Il les chargea d'aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise et en caleçon, de le conduire en cet état dans la salle, de l'y laisser tout seul, et d'en fermer la porte.
a Bedreddin Hassan, quoique accablé de douleur, s'étoit endormi pendant tout ce temps-là, si bien que les domestiques du vizir l'eurent plus tôt tiré de la caisse, mis en chemise et en caleçon, qu'il ne fut réveillé ; et ils le transportèrent dans la salle si brusquement qu'ils ne lui donnèrent pas le loisir de se reconnoître. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue de toutes parts ; et, les choses qu'il voyoit rappelant dans sa mémoire le seutenif de ses noces, il s'aperçut avec étonnement que c'étoit la même salle oii il avoit vu le
palefrenier bossu. Sa surprise augmenta encore lorsque, s'étant approché doucement de la porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son habillement au même endroit où il se souvenoit de l'avoir mis la nuit de ses noces. « Bon Dieu ! dit-il en se frottant les jeux, suis-je endormi, suisje éveillé? »
« Dame de beauté, qui l'observoit, après s'être divertie de son étonnement, ouvrit tout à coup les rideaux de son lit, et, avançant la tête : « Mon cher seigneur, lui dit-elle d'un ton assez tendre, que faites-vous à la porte ? Venez vous recoucher. Vous avez demeuré dehors bien longtemps. J'ai été fort surprise en me réveillant de ne vous pas trouver à mes côtés. » Bedreddin Hassan changea de visage lorsqu'il reconnut que la dame qui lui parloit étoit cette charmante personne avec laquelle il se souvenoit d'avoir couché. Il entra dans la chambre ; mais, au lieu d'aller au lit, comme il étoit plein des idées de tout ce qui lui étoit arrivé depuis dix ans, et qu'il ne pouvoit se persuader que tous ces événemens se fussent passés en une seule nuit, il s'approcha de la chaise où étoient ses habits et la bourse de sequins; et, après les avoir examinés avec beaucoup d'attention : « Par le grand Dieu vivant, s*écria-t-il, voilà des choses que je ne puis comprendre 1 » La dame, qui prenoit plaisir à voir son embarras, lui dit : a Encore une
fois, Seigneur, venez vous remettre au lit. A quoi vous amusez-vous? » A ces paroles, il s'avança vers Dame de beauté : « Je vous supplie. Madame, lui dit-il, de m'apprendre s'il y a longtemps que je suis auprès de vous. — La question me surprend, répondit-elle : est-ce que vous ne vous êtes pas levé d'auprès de moi tout à l'heure? Il faut que vous ayez l'esprit bien préoccupé. — Madame, reprit Bedreddin, je ne l'ai assurément pas fort tranquille; je me souviens, il est vrai, d'avoir été près de vous ; mais je me souviens aussi d'avoir depuis demeuré dix ans à Damas. Si j'ai en effet couché cette nuit avec vous, je ne puis' pas en avoir été éloigné si longtemps. Ces deux choses sont opposées. Dites-moi, de grâce, ce que j'en dois penser; si mon mariage avec vous est une illusion, ou si c'est un songe que mon absence? — Oui, Seigneur, repartit Dame de beauté, vous avez rêvé, sans doute, que vous avez été à Damas. — Il n'y a donc rien de si plaisant, s'écria Bedreddin en faisant un éclat de rire. Je suis assuré. Madame, que ce songe va vous paroître très réjouissant. Imaginez-vous, s'il vous plaît, que je me suis trouvé à la porte de Damas en chemise et en caleçon, comme je suis en ce moment; que je suis entré dans la ville aux huées d'une populace qui me suivoit en m' insultant; que je me suis sauvé chez un pâtissier, qui m'a adopté, m'a appris son métier,
Io8 HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI
et m'a laissé tous ses biens en moufant; «qu'après sa mort, )'ai tenu sa boutique. Enfin^ Madame, il m* est arrivé une infinité d'autres aventures qui seroient trop longues à raconter; et tom ce que je puis vous dire, c'est que je n'ai pas mal fait de me réveiller : sans cela on m'alloit douer à un poteau. — £t pour quel sujets dit Dame de beauté en faisant l'étonnée, vouloit-on vous trair ter si cruellement ? Il falloit donc que vous eussiez commis un crime énorme P — Point du tout, répondit Bedreddin, c'étoit pour la chose du monde la plus bizarre et la plus ridicule. Tout mon crime (étoit d'avoir vendu une tarte à la crème où je n'avois pas mis de poivre. — Ah 1 pour cela^ dit Dame de beauté en riant de toute sa force, il faut avouer qu'on vous faisoit une horrible injustice. — Oh 1 Madame, répliqua-t-il, ce n'est pas tout encore : pour cette maudite tarte à la crème où l'on me reprochoit de n'avoir pas mis de poivre, on avoit tout rompu et tout brisé dans ma boutique; on m'avoit lié avec des cordes, et enfermé dans une caisse où j'étois si étroitement qu'il me semble que je m'en sens encore. Enfin, .on avoit fait venir un charpentier, et on lui avoit commandé de dresse/ un poteau pour me ^pendre. Mais Dieu soit béni de ce que tout cela n'est qu'un ouvxage du sommeil I »
ET DE BEPREDDIN HASSAN iOÇ
Scheberazade, en cet endroit, apercevant lejour^ cessa de parler. Schahriar ne put s'empêcher de rire 4e ce que Bedreddin Hassan avoit pris une chose réelle pour un songe, a II faut convenir, dit-il, que cela est très plaisant, et je suis persuadé que le lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-sœur s'en divertirent extrêmement. — Sire, répondit la sultane, c'est ce que j'aurai l'hon^^ neur de vous raconter la nuit prochaine, si Votrç Majesté veut bien me laisser vivre jusqu'à ce tempslà. » Le sultan des Indes se leva sans rien répliquer à ces paroles; mais il étoit fort éloigné d'avoir une auMre pensée.