‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 22 sur 43 · CXXII« NUIT · texte numérisé non relu

CXXII« NUIT

Scheherazade, réveillée avant le jour, rqprit ainsi la parole :

« Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillemeut la nuit ; il se réveilloit de temps en temps, et se 'demandoit à lui-même s'il revoit ou s'il étoit éveillé. Il se défîoit de son bonheur; et, cherchaost à s'en assurer, il ouvroit les rideaux, et parcouroit des yeux toute la chambre. « Je ne me trompe pas^ ,dispit-il : voilà la même chambre ou je suis entré à la place du bossu ; et }e suis couché avec la bell^ dame qui lui étoit .destinée. » Le jour qui parois^

soit n'avoit pas encore dissipé son inquiétude, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa à la porte, et entra presque en même temps pour lui donner le bonjour.

« Bedreddin Hassan fut dans une surprise ex> trême de voir paroître subitement un homme qu'il connoissoit si bien, mais qui n'avoit plus l'air de ce juge terrible qui avoit prononcé l'arrêt de sa mort. « Ah ! c'est donc vous, s'écria-t-il, qui m'avez traité si indignement et condamné à une mort qui me fait encore horreur, pour une. tarte à la crème où je n'avois pas mis de poivre! » Le vizir se prit à rire, et, pour le tirer de peine, lui conta comment, par le ministère d'un génie (car le récit du bossu lui avoit fait soupçonner l'aventure), il s'étoit trouvé chez lui et avoit épousé sa fille à la place du palefrenier du sultan. Il lui apprit ensuite que c'étoit parle cahier écrit de la main de Noureddin Ali qu'il avoit découvert qu'il étoit son neveu; et enfin il lui dit qu'en conséquence de cette découverte, il étoit parti du Caire, et étoit allé jusqu'à Balsora pour le chercher et apprendre de ses nouvelles. « Mon cher neveu, ajouta-t-il en l'embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai reconnu. J'ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous apprendre votre bonheur, que vous devez trouver d'au-

tant plus charmant qu'il vous a coûté plus de peine. Consolez-vous de toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux personnes qui vous doivent être les plus chères. Pendant que vous vous habillerez, je vais avertir madame votre mère^ qui est dans une grande impatience de vous embrasser, et je vous amènerai votre fils que vous avez vu à Damas, et pour qui voUs vous êtes senti tant d'inclination sans le connoître. »

a II n'y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lors^ qu'il vit sa mère et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessoient de s'embrasser et de faire paroître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus touchantes à Bedreddin; elle lui parla de la douleur que lui avoit causée une si longue absence, et des pleurs qu'elle avoit versés. Le petit Agib, au lieu de fuir comme à Damas les embrassemens de son père, ne se lassoit point de les recevoir; et Bedreddin Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne croyoit pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.

«c Pendant que ces choses se passoient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir étoit allé au palais rendre compte au sultan de l'heureux succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit

ni HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI

de cette merveilleuse histoire qu'il la fit écrire pour être conservée soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avoit fait préparer un superbe festin, il se mit à table avec sa famille; et toute sa maison passa la journée dans de grandes réjouissances, »

Le vizir Giafar, ayant ainsi achevé l'histoire de Bedreddin Hassan, dit au calife Haroun-al-Raschid : « Commandeur des Croyans, voilà ce que j'avois à raconter à Votre Majesté. » Le calife trouva cette histoire si surprenante qu'il accorda sans hésiter la grâce de l'esclave Rihan ; et, pour Consoler le jeune homme de la douleur qu'il avoit de s'être privé lui-même malheureusement d*une femme qu'il aimoit beaucoup, ce prince le maria^ avec une de ses esclaves, le combla de biens, et le chérit jusqu'à sa mort.

« Mais, Sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençoit à paroître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si Votre Ma-* jesté souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en demeurera d'accord. » Schahriar se leva sans rien dire, et fort incertain de ce qu'il avoit à faire. « La bonne sultane, dit-it en loi<^même, raconte de fort longues histoires; et,

ET DE BEDREDDIN HASSAN Il3

quand une fois elle en a commencé une, il n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne^ais si je ne devrois pas la faire mourir aujourd'hui; mais non, ne précipitons rien : l'histoire dont elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je me prive du plaisir de l'entendre; après qu'elle m'en aura fait le récit, j'ordonnerai sa mort. »

CXXIIIo NUIT.

Dinarzade ne manqua pas de réveiller avant le jour la sultane des Indes, laquelle, après avoir demandé à Schahriar la permission de commencer l'histoire qu'elle avoit promis de raconter, prit ainsi la parole :

les Mille et une Nuits. III. 1 5

L y avoit autrefois à Casgar, aux extrémités de la Grande-Tartarie, un tailleur qui avoit une très belle femme qu'il aimoit beaucoup, et dont il étoit aimé de même. Un jour qu'il travailloit, un petit bossu vint s'asseoir à l'entrée de sa boutique, et se mit à chanter en jouant du tambour de basque. Le tailleur prit plaisir à l'entendre, et résolut de l'emmener dans sa maison pour réjouir sa femme, «c Avec ses chansons plaisantes, disoit-il, il nous divertira tous deux ce soir. » Il lui en fit la proposition, et, le bossu l'ayant acceptée, il ferma sa boutique et le mena chez lui.

Dès qu'ils y furent arrivés, la femme du tailleur, qui avoit déjà mis le couvert, parce qu'il étoit temps de souper, servit un bon plat de poisson qu'elle avoit préparé. Ils se mirent tous trois à table ; mais, en mangeant, le bossu avala par malheur une grosse arête ou un os, dont il mourut en peu de momens, sans que le tailleur et sa femme

HISTOIRE DU PETIT BOSSU Il5

y pussent remédier. Ils furent l'un et l'autre d'autant plus effrayés de cet accident qu'il étoit arrivé chez eux, et qu'ils avoient sujet de craindre que, si la justice venoit à le savoir, on ne les punît comme des assassins. Le mari néanmoins trouva un expédient pour se défaire du corps mort : il fit réflexion qu'il demeuroit dans le voisinage un médecin juif; et là-dessus, ayant formé un projet, pour commencer à l'exécuter, sa femme et lui prirent le bossu, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et le portèrent jusqu'au logis du médecin. Ils frappèrent à sa porte, où aboutissoit un escalier très roide par où l'on montoit à sa chambre. Une servante descend aussitôt, même sans lumière, ouvre, et demande ce qu'ils souhaitent. « Remontez, s'il vous plaît, répondit le tailleur, et dites à votre maître que nous lui amenons un homme bien malade pour qu'il lui ordonne quelque remède. Tenez, ajouta-t-il en lui mettant en main une pièce d'argent, donnez-lui cela par avance, afin qu'il soit persuadé que nous n'avons pas dessein de lui faire perdre sa peine. » Pendant que la servante remonta pour faire part au médecin juif d'une si bonne nouvelle, le tailleur et sa femme portèrent promptement le corps du bossu au haut de l'escalier, le laissèrent là, et retournèrent chez eux en diligence.

Cependant, la servante ayant dit au médecin qu'un homme et une femme l'attendoient à la

Il6 HISTOIRE DU PETIT BOSSU

porte et le prioient de descendre pour voir ua malade qu'ils avoient amené, et lui ayant remis entre les mains l'argent qu'elle avoit reçu, il se laissa transporter de joie ; se voyant payé d'avance, il crut que c'étoit une bonne pratique qu'on lui amenoit et qu'il ne falloit pas négliger. « Prends vite de la lumière, dit-il à sa servante, et suis-moi. » En disant cela, il s'avança vers ï'escalier avec tant de précipitation qu'il n'attendit point qu'on l'éclairât ; et, venant à rencontrer le bossu, il lui donna du pied dans les côtes si rudement qu'il le fît rouler jusqu'au bas de l'escalier; peu s'en fallut qu'il ne tombât et ne roulât avec lui. a Apporte donc vite de la lumière », criat-il à sa servante. Enfin elle arriva; il descendit avec elle, et, trouvant que ce qui avoit roulé étoit un homme mort, il fut tellement effrayé de ce spectacle qu'il invoqua MoTse, Aaron, Josué, Esdras et tous les autres prophètes de sa loi. a Malheureux que je suis! disoit-il, pourquoi ai-je voulu descendre sans lumière? J'ai achevé de tuer ce malade qu'on m' avoit amené. Je suis cause de sa mort, et, si le bon âne d'Esdras ne vient à mon secours, je suis perdu. Hélas! on va bientôt me tirer de chez moi comme un meurtrier. »

Malgré le trouble qui l'agitoit, il ne laissa pas d'avoir la précaution de fermer sa porte, de peur que par hasard quelqu'un, venant à passer par la

rue, ne s'aperçût du malheur dont il se croyoit la cause. Il prit ensuite le cadavre, le porta dans la chambre de sa femme, qui faillit s*évanouir quand elle le vit entrer avec cette fatale charge. «Ah! c*est fait de nous, s*écria-t-elle, si nous ne trouvons moyen de mettre cette nuit hors de chez nous ce corps mort ! Nous perdrons indubitablement la vie si nous le gardons jusqu'au jour. Quel malheur! Comment avez-vous donc fait pour tuer cet homme ? — Il ne s* agit point de cela, repartît le juif, il s'agit de trouver un remède à un mal si pressant »

« Mais, Sire , dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, je ne fais pas réflexion qu'il est jour. » A ces mots, elle se tut, et la nuit suivante elle poursuivit de cette sorte l'histoire du petit bossu :

CXXIVo NUIT.

Le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne trouva nui stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus fertile en inventions, dit: « I! me ▼ient une pensée : portons ce cadavre sur la terrasse

contre lui. « Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu , plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne t'eusse point trouvé ici: je ne serois pas dans l'embarras où je suis pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse ! Étoiles qui brillez aux cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si évident. » £n disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules, sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où l'ajant posé debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison sans regarder derrière lui.

Quelques momens avant le jour, un marchand chrétien qui étoit fort riche et qui fournissoit au palais du sultan la plupart des choses dont on y avoit besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa pas de remarquer que la nuit étoit fort avancée, et qu'on alloit bientôt appeler à la prière de la pointe du jour. C'est pourquoi, précipitant ses pas, il se hâtoit d'arriver au bain, de peur que quelque musulman, en allant à la mosquée, ne le rencontrât et ne le menât en prison comme un.ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout delà rue, il s'arrêta pour quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avoit mis le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du marchand, qui, dam

la pensée que c'étoit un voleur qui Tattaquoit, le renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête ; il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.

Le garde du quartier vint à ses cris ; et, voyant que c'étoit un chrétien qui maltraitoit un musulman (car le bossu étoit de notre religion) : « Quel sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman ? — Il a voulu me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour méprendre à la gorge. — Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le tirant par le bras, ôtez-vous de là. » £n même temps il tendit la main au bossu pour l'aider à se relever ; mais, remarquant qu'il étoit mort: «Oh! oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse d'assassiner un musulman ! » En achevant ces mots, il arrêta le chrétien et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à ce que le juge fût levé et en état d'interroger l'accusé. Cependant le marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisoit de réflexions sur son aventure, moins il pouvoit comprendre comment de simples coups de poing avoient été capables d'ôter la vie à un homme.

Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre qu'on avoit apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne put

nier un crime qu'il n'avoit pas commis. Comme le bossu appartenoit au sultan, car c'étoit un de ses bouffons, le lieutenant de police ne voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la volonté du prince. Il alla au palais pour cet effet rendre compte de ce qui se passoit au sultan, qui lui dit : ce Je n*ai point de grâce à accorder à un chrétien qui tue un musulman : allez, faites votre charge. » Â ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des crieurs par la ville pour publier qu'on alloit pendre un chrétien qui avoit tué un musulman.

Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence ; et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, alloit l'élever en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança en criant au bourreau : a. Attendez, attendez ; ne vous pressez pas : ce n'est pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. » Le lieutenant de police, qui assistoit à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui raconta de point en point de quelle manière il avoit tué le bossu, et il acheva en disant qu'il avoit porté son corps à l'endroit où le marchand chrétien l'avoit trouvé. «Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'étoit plus en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans charger encore ma

conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas criminel »

Le jour qui commençoit à paroi tre empêcha Scheherazade de poursuivre son discours ; mais elle en reprit la suite sur la fin de la nuit suivante :

CXXVH NUIT.

Sire, dit-elle, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand, (f Laisse, dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le coupable. » Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde an cou du pourvoyeur ; et, dans le temps qu'il alloit l'expédier, il entendit la voix du médecin juif qui le prioit instamment de suspendre l'exécution, et qui se faisoit faire place pour se rendre au pied de la potence.

Quand il fut devant le juge de police : « Seigneur, lui dit-il, ce musulman que vous voulez, faire pendre n^a pas mérité la mort ; c'est moi seul qui suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne connois pas vinrent frap-

per à ma porte avec un malade qu'ils m*amenoieiit. Ma servante alla ouvrir sans lumière, reçut d'eux une pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parloit, ils apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le ipalade, je le fis rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il étoit mort, et que c'étoit le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas. Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre toit, d'où nous le passâmes sur celui du pourvoyeur, notre voisin, que vous alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité .comme un voleur, l'a frappé et a cru l'avoir tué; mais cela n'est pas, comme vous le voyez par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du meurtre; et, quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux musulmans en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan, dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de la mort du bossu.... i>

La sultane Scheherazade fut obligée d'interrompre son récit en cet endroit, parce qu'elle remarqua qu'il étoit jour. Schahriar se leva, et le lendemain, ayant témoigné qu'il souhaitoit d'apprendre la suite de l'histoire du bossu, Scheherazade satisfit ainsi sa curiosité :

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