CCXXXV» NUIT
Sire, j'achevai hier «n faisant remarquer à Votre Majesté que Behram avoit repris la route de la montagne du Feu, bien joyeux de ce que ses matelots lui avoient ramené le prince Assad.
La reine Margiane cependant étoit dans de grandes alarmes ; elle ne s'inquiéta pas d'abord quand elle se fut aperçue que le prince Assad étoit sorti. Comme elle ne douta pas quMl ne dût revenir bientôt, elle l'attendit avec patience. Au bout de quelque temps qu^elle vit qu^il ne paroissoit pas, elle commença d'en être inquiète. Elle commanda à ses femmes de voir oii il étoit ; elles le cherchèrent, et elles ne lui en apportèrent pas de nouvelles. La nuit vint, et elle le fit chercher à la lumière, mais aussi inutilement.
Dans l'impatience et dans l'alarme où la reine
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD l8l
Margiane fut alors, elle alla le chercher elle-même à la lumière des flambeaux; et, comme elle eut aperçu que la porte du jardin étoit ouverte, elle y entra et le parcourut avec ses femmes. En passant près du jet d*eau et du bassin, elle remarqua une babouche sur le bord du gazon, qu^elle fît ramasser, et elle la reconnut pour une des deux du prince, de même que ses femmes. Cela, joint à l'eau répandue sur le bord du bassin, lui fît croire que Behram pourroit bien l'avoir fait enlever. Elle envoya savoir dans le moment s'il étoit encore au port ; et, comme elle eut appris qu'il avoit fait voile un peu avant la nuit, qu'il s'étoit arrêté quelque temps sur les bords, et que sa chaloupe étoit venue faire de l'eau dans le jardin, elle envoya avertir le commandant de dix vaisseaux de guerre qu'elle avoit dans son port toujours équipés et prêts à partir au premier commandement, qu'elle vouloit s'embarquer en personne le lendemain à une heure de jour.
Le commandant fit ses diligences : il assembla les capitaines, les autres officiers, les matelots, les soldats, et tout fut embarqué à l'heure qu'elle Tavoit souhaité. Elle s'embarqua; et, quand son escadre fut hors du port et à la voile, elle déclara son intention au commandant. « Je veux, dit-elle, que vous fassiez force de voiles, et que vous donniez la chasse au vaisseau marchand qui partit de ce
l82 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
port hier au soir. Je vous l'abandonne si vous le prenez ; mais, si vous ne le prenez pas, votre vie m'en répondra. »
Les dix vaisseaux donnèrent chasse au vaisseau de Behram deux jours entiers, et ne virent rien. Ils le découvrirent le troisième à la pointe du jour, et, sur le midi, ils l'environnèrent de manière qu'il ne pouvoit pas échapper.
Dès que le cruel Behram eut aperçu les dix vaisseaux, il ne douta pas que ce ne fût l'escadre de la reine Margiane qui le poursuivoit, et alors il donnoit la bastonnade à Assad : car, depuis son embarquement dans son vaisseau au port de la ville des Mages, il n'avoit pas manqué un jour de lui faire ce même traitement ; cela fit qu'il le maltraita plus que de coutume. Il se trouva dans un grand embarras quand il vit qu'il alloit être environné. De garder Assad, c'étoit se déclarer coupable ; de lui ôter aussi la vie, il craignoit qu'il n'en parût quelque marque. Il le fit déchaîner; et, quand on l'eut fait monter du fond de cale où il étoit, et qu'on l'eut amené devant lui : « C'est toi, lui dit-il, qui es cause qu'on nous poursuit. » £t, en disant ces paroles, il le jeta dans la mer.
Le prince Assad, qui savoit nager, s'aida de ses pieds et de ses mains avec tant de courage, à la faveur des flots qui le secondoient, qu'il en eut assez pour ne pas succomber et pour gagner la
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD l8S
terre. Quand il fut sur le rivage, la première chose qu'il fit fut de remercier Dieu de l'avoir délivré d'un si grand danger, et tiré encore une fois des mains des adorateurs du feu. Il se dépouilla ensuite ; et, après avoir bien exprimé Teau de son habit, il Tétendit sur un rocher où il fut bientôt séché, tant par l'ardeur du soleil que par la chaleur du rocher qui en étoit échauffé.
Il se reposa cependant en déplorant sa misère, sans savoir en quel pays il étoit, ni de quel côté il tourneroit. Il reprit enfin son habit, et marcha sans trop sMloigner de la mer, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un chemin qu'il suivit. Il chemina plus de dix jours par un pays où personne n'habitoit, et où il ne trouvoit que des fruits sauvages et quelques plantes le long des ruisseaux, dont il vivoit. Il arriva enfin près d'une ville qu'il reconnut pour celle des Mages où il avoit été si fort maltraité, et où son frère Amgiad étoit grand-vizir. Il en eut de la joie; mais il fît bien résolution de ne pas s'approcher d'aucun adorateur du feu, mais seulement de quelques musulmans : car il se souvenoit d'y en avoir remarqué quelques-uns la première fois qu'il y étoit entré. Comme il étoit tard, et qu'il savoit bien que les boutiques étoient déjà fermées, et qu'il trouveroit peu de monde dans les rues, il prit le parti de s'arrêter dans le cimetière qui étoit près de la ville, où il y avoit plusieurs
184 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
tombeaux élevés en façon de mausolées. En cherchant, il en trouva un dont la porte étoit ouverte; il y entra, résolu à y passer la nuit.
Revenons présentement au vaisseau de Behram.
Il ne fut pas longtemps à être investi de tous les côtés par les vaisseaux de la reine Margiane, après qu'il eut jeté le prince Âssad à la mer. Il fut abordé par le vaisseau où étoit la reine, et, à son approche, comn^e il n'étoit pas en état de faire aucune résistance, Behram fit plier les voiles pour marquer qu'il se rendoit.
La reine Margiane passa elle-même sur le vaisseau et demanda à Behram où étoit l'écrivain qu'il avoit eu la témérité d'enlever ou de faire enlever dans son palais, a Reine, répondit Behram, je jure à Votre Majesté qu'il n'est pas sur mon vaisseau; elle peut le faire chercher, et connoître par là mon innocence. »
Margiane fit faire la visite du vaisseau avec toute l'exactitude possible ; mais on ne trouva pas celui qu'elle souhaitoit si passionnément de retrouver, autant parce qu'elle l'aimoit que par la générosité qui lui étoit naturelle. Elle fut sur le point de lui ôter la vie de sa propre main ; mais elle se retint, et elle se contenta de confisquer son vaisseau et toute la charge, et de le renvoyer par terre avec tous ses matelots, en lui laissant la chaloupe pour y^aller aborder.
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD l85
Behram, accompagné de ses matelots, arriva à la ville des Mages la même nuit qu'Assad s'étoit arrêté dans le cimetière, et retiré dans le tombeau. Comme la porte étoit fermée, il fut contraint de chercher aussi dans le cimetière quelque tombeau pour y attendre qu'il fût jour et qu'on l'ouvrît.
Par malheur pour Assad, Behram passa devant celui où il étoit. Il y entra, et il vit un homme qui dormoit la tête enveloppée dans son habit. Assad s'éveilla au bruit, et, en levant la tête, il demanda qui c'étoit.
Behram le reconnut d'abord. « Ah ! ah 1 dit-il, vous êtes donc celui qui est cause que je suis ruiné pour le reste de ma vie ! Vous n'avez pas été sacrifié cette année, mais vous n'échapperez pas de même l'année prochaine. » En disant ces paroles, il se jeta sur lui, lui mit son mouchoir sur la bouche pour l'empêcher de crier, et le fît lier par ses matelots.
Le lendemain matin , dès que la porte fut ouverte , il fut aisé à Behram de ramener Assad chez le vieillard qui Tavoit abusé avec tant de méchanceté, par des rues détournées où personne n' étoit encore levé. Dès qu'il y fut entré, il le fit descendre dans le même cachot d'où il avoit été tiré, et informa le vieillard du triste sujet de son retour, et du malheureux succès de son voyage. Le méchant vieillard n'oublia pas d'enjoindre à ses deux filles de
l86 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
maltraiter le prince infortuné plus qu'auparavant, s'il étoit possible.
Assad fut extrêmement surpris de se revoir dans le même lieu où il avoit déjà tant souffert ; et, dans l'attente des mêmes tourmens dont il avoit cru être délivré pour toujours, il pleuroit la rigueur de son destin, lorsqu'il vit entrer Bostane avec un bâton, un pain et une cruche d'eau. Il frémit à la vue de cette impitoyable, et à la seule pensée des supplices journaliers qu'il avoit encore à souffrir toute une année pour mourir ensuite d'une manière pleine d'horreur
Mais le jour, que la sultane Scheherazade vit paroître comme elle en étoit à ces dernières paroles, l'obligea de s'interrompre. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CCXXXVI» NUIT.
Sire, Bostane traita le malheureux prince Assad aussi cruellement qu'elle l'avoit déjà fait dans sa première détention. Les lamentations, les plaintes, les instantes prières d'Assad qui la supplioit de l'épargner, jointes à ses larmes, furent si vives que Bostane ne put s'empêcher d'en être attendrie et
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD 1 87
de verser des larmes avec lui. « Seigneur, lui ditelle en lui recouvrant les épaules, je vous demande mille pardons de la cruauté avec laquelle je vous ai traité ci-devant, et dont je viens de vous faire sentir encore des effets. Jusqu'à présent je n'ai pu désobéir à un père injustement animé contre vous, et acharné à votre perte ; mais enfin je déteste et, j'abhorre cette barbarie. Consolez-vous : vos maux sont finis, et je vais tâcher de réparer tous mes crimes, dont je connois Ténormité^ par de meilleurs traitemens. Vous m'avez regardée jusqu'aujourd'hui comme une infidèle, regardez-moi présentement comme une musulmane. J'ai déjà quelques instructions qu'une esclave de votre religion, qui me sert, m'a données ; j'espère que vous voudrez bien achever ce qu'elle a commencé. Pour vous marquer ma bonne intention , je demande pardon au vrai Dieu de toutes mes offenses par les mauvais traitemens que je vous ai faits, et j'ai confiance qu'il me fera trouver le moyen de vous mettre dans une entière liberté. »
Ce discours fut d'une grande consolation au prince Assad; il rendit des actions de grâces à Dieu de ce qu'il avoit touché le cœur de Bostane, et, après qu'il l'eut bien remerciée des bons sentimens où elle étoit pour lui, il n'oublia rien pour l'y confirmer , non seulement en achevant de l'instruire de la religion musulmane, mais même en lui
l88 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
faisant le récit de son histoire et de toutes ses disgrâces dans le haut rang de sa naissance. Quand il fut entièrement assuré de sa fermeté dans la bonne résolution qu'elle avoit prise, il lui demanda comment elle feroit pour empêcher que sa sœur Cavame n'en eût connoissance et ne vînt le maltraiter à son tour, a Que cela ne vous chagrine pas, reprit Bostane, je saurai bien faire en sorte qu'elle ne se mêle plus de vous voir. »
En effet, Bostane sut toujours prévenir Cavame toutes les fois qu'elle vouloit descendre au cachot. Elle voyoit cependant fort souvent le prince Assad ; et, au lieu de ne lui porter que du pain et de Teau, elle lui poitoit du vin et de bons mets qu'elle faisoit préparer par douze esclaves musulmanes qui la servoient. Elle mangeoit même de temps en temps avec lui, et faisoit tout ce qui étoit en son pouvoir pour le consoler.
Quelques jours après, Bostane étoit à la porte de la maison, lorsqu'elle entendit un crieur public qui publioit quelque chose. Comme elle n'entendoit pas ce que c'étoit, à cause que le crieur étoit trop éloigné, et qu'il approchoit pour passer devant la maison, elle rentra, et, en tenant la porte à demi ouverte, elle vit qu^il marchoit devant le grand-vizir Amgiad, frère du prince Assad, accompagné de plusieurs officiers et de quantité de ses gens qui marchoient devant et après lui.
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD 189
Le crieur n'étoit plus qu'à quelques pas de la porte, lorsqu'il répéta ce cri à haute voix :
UexcelUnt et Villustrc grand-vizir, que voici en personne, cherche son cher frère qui s'est séparé d'avec lui il y a plus d'un an. Il est fait de telle et telle manière. Si quelqu'un le garde chez lui ou sait où il est. Son Excellence commande qu'il ait à le lui amener, ou à lui en donner avis, avec promesse de le bien récompenser. Si quelqu'un le cache, et qu'on le découvre^ Son Excellence déclare qu'elle le punira de mort y lui, sa femme, ses enfans et toute sa famille, et fera raser sa maison.
Bostane n'eut pas plus tôt entendu ces paroles qu'elle ferma la porte au plus vite, et alla trouver Assad dans le cachot. « Prince, lui dit-elle avec joie, vous êtes à la fin de vos malheurs; suivezmoi, et venez promptement. » Assad, qu'elle avoit ôté de la chaîne dès le premier jour qu'il avoit été ramené dans le cachot, la suivit jusque dans la rue, où elle cria : « Le voici, le voici. »
Le grand-vizir, qui n'étoit pas encore éloigné, se retourna. Assad le reconnut pour son frère, courut à lui et l'embrassa. Amgiad, qui le reconnut aussi d'abord, l'embrassa de même très étroitement, lui fit monter le cheval d'un de ses officiers qui mit pied à terre, et le mena au palais en
HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
triomphe, où il le présenta au roi, qui le fit un de ses vizirs.
Bostane, qui n'avoit pas voulu rentrer chez son père, dont la maison fut rasée dès le même jour, et qui n'avoit pas perdu le prince Assad de vue jusqu'au palais, fut envoyée à l'appartement de la reine. Le vieillard son père et Behram, amenés devant le roi avec leurs familles, furent condamnés à avoir la tête tranchée. Ils se jetèrent à ses pieds et implorèrent sa clémence. « Il n'y a pas de grâce pour vous, reprit le roi, que vous ne renonciez à l'adoration du feu, et que vous n'embrassiez la religion musulmane. » Ils sauvèrent leur vie en prenant ce parti, de même que Cavame, sœur de Bostane, et leurs familles.
En considération de ce que Behram s'étoit fait musulman, Amgiad, qui voulut le récompenser aussi de la perte qu'il avoit faite avant de mériter sa grâce, le fit un de ses principaux officiers, et le logea chez lui. Behram, informé en peu de jours de rhistoire d'Amgiad, son bienfaiteur, et d* Assad, son frère, leur proposa de faire équiper un vaisseau, et de les remener au roi Camaralzaman, leur père. « Apparemment, leur dit-il, qu'il a reconnu votre innocence, et qu'il désire impatiemment de vous revoir. Si cela n'est pas, il ne sera pas difficile de la lui faire reconnottre avant de se débarquer; et s'il demeure dans son injuste prér
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD I9I
vention, vous n'aurez que là peine de revenir. » Les deux frères acceptèrent l'offre de Behram ; ils parlèrent de leur dessein au roi, qui Tapprouva, et donnèrent ordre à l'équipement d'un vaisseau. Behram s'y employa avec toute la diligence possible, et, quand il fut prêt de mettre à la voile, les princes allèrent prendre congé du roi un matin avant d'aller s'embarquer. Dans le temps qu'ils faisoient leurs complimens, et qu'ils remercioient le roi de ses bontés, on entendit un grand tumulte par toute la ville, et en même temps un officier vint annoncer qu'une grande armée s'approchoit, et que personne ne savoit quelle armée c'étoit.
Dans l'alarme que cette fâcheuse nouvelle donna au roi, Amgiad prit la parole : « Sire, lui dit-il, quoique je vienne de remettre entre les mains de Votre Majesté la dignité de son premier ministre dont elle m'avoit honoré, je suis prêt néanmoins de lui rendre encore service, et je la supplie de vouloir bien que j'aille voir qui est cet ennemi qui vient vous attaquer dans votre capitale sans vous avoir déclaré la guerre auparavant. » Le roi l'en pria, et il partit sur-le-champ avec peu de suite. Le prince Amgiad ne fut pas longtemps à découvrir l'armée, qui lui parut puissante et qui avançoit toujours. Les avant-coureurs, qui avoient leurs ordres, le reçurent favorablement, et le menèrent devant une princesse, qui s'arrêta avec toute
19a HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
son armée pour lui parler. Le 'prince Amgiad lui fit une profonde révérence, et lui demanda si elle Tenoit comme amie ou comme ennemie ; et, si elle Tenoit comme ennemie, quel sujet de plainte elle avoit contre le roi son maître.
« Je viens comme amie, répondit la princesse, et je n*ai aucun sujet de mécontentement contre le roi des Mages. Ses États et les miens sont situés d'une manière qu'il est difficile que nous puissions avoir aucun démêlé ensemble. Je viens seulement demander un esclave nommé Assad, qui m'a été enlevé par un capitaine de cette ville qui s'appelle Behram, le plus insolent de tous les hommes; et j'espère que votre roi me fera justice quand il saura que je suis Margiane.
— Puissante reine, reprit le prince Amgiad , je suis le frère de cet esclave que vous cherchez avec tant de peine. Je l'avois perdu, et je l'ai retrouvé. Venez, je vous le livrerai moi-même, et, j'aurai l'honneur de vous entretenir de tout le reste. Le roi mon maître sera ravi de vous voir. »
Pendant que l'armée de la reine Margiane campa au même endroit par son ordre, le prince Amgiad l'accompagna jusque dans la ville et jusqu'au palais, où il la présenta au roi, et, après que le roi l'eut reçue comme elle le méritoit, le prince Assad, qui étoit présent, et qui l'avoit reconnue dès qu'elle avoit paru, lui fit son compli-
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD 1<)Î
ment. Elie lui témoignoit la joie qu'elle avoit de le revoir, lorsqu'on vint apprendre au roi qu'une année plus formidable que la première paroissoit d'un autre côté de la ville.
Le roi des Mages, épouvanté plus que la pre* mière fois de l'arrivée d'une seconde armée plus nombreuse que la première, comme il en jugeoit lui-même par les nuages de poussière qu'elle exci* toit à son approche et qui couvroient déjà le ciel : « Amgiad, s'écria-t-il, où en sommes-nous? Voilà une nouvelle armée qui va nous accabler. »
Amgiad comprit l'intention du roi : il monta à cheval et courut à toute bride au-devant de cette nouvelle armée. Il demanda aux premiers qu'il rencontra à parler à celui qui la commandoit, et on le conduisit devant un roi qu'il reconnut à la couronne qu'il portoit sur la tête. De si loin qu'il l'aperçut, il mit pied à terre, et, lorsqu'il fut près de lui, après qu*il se fut jeté la face en terre, il lui demanda ce qu'il souhaitoit du roi son maître.
« Je m'appelle Gaïour, reprit le roi, et suis roi de la Chine. Le désir d'apprendre des nouvelles d'une fille nommée Badoure, que j'ai mariée depuis plusieurs années au prince Camaralzaman, fils du roi Schahzaman, roi des îles des £nfans de Khaledan , m'a obligé de sortir de mes États. J'avois permis à ce prince d'aller voir le roi son père, à Ui Mille et une Nuits, Y. i5
HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
la charge de venir me revoir d'année en année avec ma fille. Depuis tant de temps cependant, je n*en ai pas entendu parler. Votre roi obligeroit un père affligé de lui apprendre ce qu'il en peut savoir. »
Le prince Amgiad, qui reconnut le roi son grand-père à ce discours, lui baisa la main avec tendresse, et, en lui répondant : « Sire, dit-il, Votre Majesté me pardonnera cette liberté quand elle saura que je la prends pour lui rendre mes respects comme à mon grand-père. Je suis fils de Camaralzaman, aujourd'hui roi de l'île d'Ébène, et de la reine Badoure, dont elle est en peine ; et je ne doute pas qu'ils ne soient en parfaite santé dans leur royaume. »
Le roi de la Chine, ravi de voir son petit-fils^ l'embrassa aussitôt très tendrement ; et cette ren* contre si heureuse et si peu attendue leur tira des larmes de part et d'autre. Sur la demande qu'il fit au prince Amgiad du sujet qui l'avoit amené dans ce pays étranger, Je prince lui raconta toute son histoire et celle du prince Assad son frère. Quand il eut achevé : « Mon fils, reprit le roi de la Chine, il n'est pas juste que des princes innocens comme vous soient maltraités plus longtemps. Consolez» vous, je vous remènerai vous et votre frère, et je ferai votre paix. Retournez, et faites part de mon arrivée à votre frère. »
LES PRINCES AMGIAD ET ASSAD 195
Pendant que le roi de la Chine campa à l'endroit où le prince Amgiad Favoit trouvé, le prince Amgiad retourna rendre réponse au roi des Mages, qui Tattendoit avec grande impatience. Le roi fut extrêmement surpris d* apprendre qu'un roi aussi puissant que celui de la Chine eût entrepris un voyage si long et si pénible, excité par le désir de voir sa fille, et qu'il fût si près de sa capitale. Il donna aussitôt les ordres pour le bien régaler, et se mit en état d'aller le recevoir.
Dans cet intervalle, on vit paroître une grande poussière d'un autre côté de la ville, et l'on apprit bientôt que c'étoit une troisième armée qui arrivoit. Cela obligea le roi de demeurer, et de prier le prince Amgiad d'aller voir encore ce qu'elle demandoit.
Amgiad partit, et le prince Assad l'accompagna cette fois. Ils trouvèrent que c'étoit l'armée de Camaralzaman , leur père, qui venoit les chercher. Il avoit donné des marques d'une si grande douleur de les avoir perdus que l'émir Giondar à la fin lui avoit déclaré de quelle manière il leur avoic conservé la vie; ce qui Favoit fait résoudre de les aller chercher en quelque pays qu'ils fussent.
Ce père affligé embrassa les deux princes avec des ruisseaux de larmes de joie, qui terminèrent agréablement les larmes d'affliction qu'il versoit
1^6 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN
depuis si longtemps. Les princes ne lui eurent pas plus tôt appris que le roi de la Chine, son beaupère, venoit d'arriver aussi le même jour, qu'il se détacha avec eux et avec peu de suite, et alla le voir en son camp. Ils n'avoient pas fait beaucoup de chemin qu'ils aperçurent une quatrième armée qui s'avançoit en bel ordre, et paroissoit venir du côté de Perse.
Camaralzaman dit aux princes ses fils d'aller voir quelle armée c'étoit, et qu'il les attendroit. Ils partirent aussitôt, et, à leur arrivée, ils furent présentés au roi à qui l'armée appartenoit. Après l'avoir salué profondément, ils lui demandèrent à quel dessein il s'étoit approché si près de la capitale du roi des Mages.
Le grand-vizir, qui étoit présent, prit la parole : ce Le roi à qui vous venez de parler, leur dit-il, est Schahzaman, roi des îles des Enfans de Khaledan, qui voyage depuis longtemps dans l'équipage que vous voyez en cherchant le prince Camaralzaman, son fils, qui est sorti de ses États il y a de longues années. Si vous en savez quelques nouvelles, vous lui ferez le plus grand plaisir du monde de l'en informer. ]»
Les princes ne répondirent autre chose, sinon qu'ils apporteroient la réponse dans peu de temps, et ils revinrent à toute bride annoncer à Camaralzaman que la dernière armée qui venoit d'arriver
LES PRINCES ÂMGIAD ET ASSAD 197
étoit celle du roi Schahzaman, et que le roi son père 7 étoit en personne.
L'étonnement, la surprise, la joie, la douleur d'avoir abandonné le roi son père sans prendre congé de lui, firent un si puissant effet sur l'esprit du roi Camaralzaman qu'il tomba évanoui dès qu'il eut appris qu'il étoit si près de lui. Il revint à la fin par l'empressement des princes Âmgiad et Âssad à le soulager; et, lorsqu^ilse senrit assez de forces, il alla se jeter aux pieds du roi Schahzaman.
De longtemps il ne s'étoit vu une entrevue si tendre entre un père et un fils. Schahzaman se plaignit obligeamment au roi Camaralzaman de l'insensibilité qu'il avoit eue en s'éloignant de lui d'une manière si cruelle; et Camaralzaman lui témoigna un véritable regret de la faute que l'amour lui avoit fait commettre.
Les trois rois et la reine Margiane demeurèrent trois jours à la cour du roi des Mages, qui les régala magnifiquement. Ces trois jours furent aussi très remarquables par le mariage du prince Âssad avec la reine Margiane, et du prince Âmgiad avec Bostane, en considération du service qu'elle avoit rendu au prince Âssad. Les trois rois enfin et la reine Margiane avec Âssad son époux se retirèrent chacun dans leur royaume. Pour ce qui est d' Âmgiad, le roi des Mages, qui l' avoit pris en affection et
IISTOIRE DE
qui écoit déjà fort igi, lui mit la couronne sur la tête ; et Amgiad mit toute ion application à détruire le culte du feu, et à établir la religion musulmane dans ses États.