‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 4)Chapitre 12 sur 15 · CCXXXII» NUIT · texte numérisé non relu

CCXXXII» NUIT

Sire, quand Bahader et le prince Âmgiad furent dans la cour, Bahader demanda au prince par quelle aventure il se trouvoit chez lui avec la dame, et pourquoi ils avoient forcé la porte de sa maison.

a Seigneur, reprit Amgiad, ]e dois paroître bien coupable dans votre esprit ; mais , si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, j'espère que vous me trouverez très innocent. » Il poursuivit son discours , et lui raconta en peu de mots la chose comme elle étoit, sans rien déguiser; et, afin de le bien persuader qu'il n'étoit pas coupable de commettre une action aussi indigne que de forcer une maison, il ne lui cacha pas qu'il étoit prince, non plus que la raison pourquoi il se trouvoit dans la ville des mages.

Bahader, qui aimoit naturellement les étrangers, fut ravi d'avoir trouvé l'occasion d'en obliger un de la qualité et du rang d' Amgiad. En effet, à son air, à ses manières honnêtes, à son discours en termes choisis et ménagés, il ne douta nullement de sa sincérité. « Prince, lui dit-il, j'ai une joie extrême d'avoir trouvé lieu de vous obliger dans une rencontre aussi plaisante que celle que vous

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venez de me raconter. Bien loin de troubler la fête, je me ferai un très grand plaisir de contribuer à votre satisfaction. Avant que de vous communiquer ce que je pense là-dessus, je suis bien aise de vous dire que je suis grand écujer du roi et que je m'appelle Bahader. J'ai un hôtel où je fais ma demeure ordinaire, et cette maison est un lieu où je viens quelquefois pour être plus en liberté avec mes amis. Vous avez fait accroire à votre belle que vous aviez un esclave, quoique vous n'en ayez pas. Je veux être cet esclave ; et, afin que cela ne vous fasse pas de peine, et que vous ne vous en excusiez pas, je vous répète que je le veux être absolument; et vous en apprendrez bientôt la raison. Allez donc vous remettre à votre place, et continuez de vous divertir; et, quand je reviendrai dans quelque temps, et que je me présenterai devant vous en habit d'esclave, querellezmoi bien ; ne craignez pas même de me frapper : je vous servirai tout le temps que vous tiendrez table, et jusqu'à la nuit. Vous coucherez chez moi, vous et la dame, et demain matin vous la renverrez avec honneur. Après cela, je tâcherai de vous rendre des services de plus de conséquence. Allez donc, et ne perdez pas de temps. » Amgiad voulut repartir; mais le grand écuyer ne le permit pas, et il le contraignit d'aller retrouver la dame. Amgiad fut à peine rentré dans la salle que les

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amis que le grand écuyer avoit invités arrivèrent, li les pria obligeamment de vouloir bien l'excuser s'il ne les recevoit pas ce jour-là, en leur faisant entendre qu'ils en approuveroient la cause quand il les en auroit informés au premier jour. Dès qu'ils furent éloignés, il sortit et il alla prendre un babit d'esclave.

Le prince Âmgiad rejoignit la dame, le cœur bien content de ce que le hasard Tavoit conduit dans une maison qui appartenoit à un maître de si grande distinction, et qui en usoit si honnêtement avec lui. En se remettant à table : a Madame, lui dit-il, je vous demande mille pardons de mon incivilité et de la mauvaise humeur où je suis de l'absence de mon esclave; le maraud me le payera, je lui ferai voir s'il doit être dehors si longtemps.

— Cela ne doit pas vous inquiéter , reprit la dame ; tant pis pour lui s'il fait des fautes, il les payera. Ne songeons plus à lui, songeons seulement à nous réjouir. i>

Ils continuèrent de tenir table avec d'autant plus d'agrément qu'Amgiad n'étoit plus inquiet comme auparavant de ce qui arriveroit de l'indiscrétion de la dame, qui ne devoit pas forcer la porte, quand même la maison eût appartenu à Amgiad. Il ne fut pas moins de belle humeur que la dame, et ils se dirent mille plaisanteries en Les Millt tt une Nuits, V. 2 1

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buvant plus qu'ils ne mangeoient, jusqu'à l'arrivée de Babader déguisé en esclave.

Bahader entra comme un esclave bien mortifié de voir que son maître étoit en compagnie et de ce qu'il revenoit si tard. Il se jeta à ses pieds en baisant la terre, pour implorer sa clémence, et, quand il se fut relevé, il demeura debout, les mains croisées et les yeux baissés, en attendant qu'il lui commandât quelque chose.

<c Méchant esclave, lui dit Amgiad avec un œil et un ton de colère, dis-moi s'il j a au monde un esclave plus méchant que toi. Où as-tu été?

qa'as-tu fait pour revenir à l'heure qu'il est?

— Seigneur, reprit Bahader, je vous demande pardon, je viens de faire les commissions que vous m'avez données ; je n'ai pas cru que vous dussiez revenir de si bonne heure.

— Tu es un maraud, repartit Amgiad, et je te rouerai de coups pour t'apprendre à mentir et à manquer à ton devoir. » Il se leva, prit un bâton, et lui en donna deux ou trois coups assez légèrement ; après quoi il se remit à table.

La dame ne fut pas contente de ce châtiment; elle se leva à son tour, prit le bâton, et en chargea Bahader de tant de coups, sans l'épargner, que le» larmes lui en vinrent aux yeux. Amgiad, scandalisé ait dernier point de la liberté qu'elle se donnoit, et de ce qu'elle snkraitoit un officier du roi de

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cette importance, avoit beau crier qaec'étoit assez » elle frappoit toujours, a Laissez-moi faire, disoit- «11e, je veux me satisfaire et lui apprendre à ne pas s'absenter si longtemps une autre fois. » Elle continuoit toujours avec tant de furie qu'il fut con-traint de se lever et de lui arracher le bâton, qu'elle ne lâcha qu'après beaucoup de résistance. Comme elle vit qu'elle ne pouvoit plus battre fiahader, elle se remit à sa place et lui dit mille injures.

Bahader essuya ses larmes, et demeura debout -pour leur verser à boire. Lorsqu'il vit qu'ils ne bu* voient et ne mangeoient plus, il desservit, il nettoya la salle, il mit toutes choses en leur lieu ; et, dès qu'il fut nuit, il alluma les bougies. Â chaque fois qu'il sortoit ou qu'il entroit, la dame ne manquoit pas de le gronder, de le menacer et de l'injurier, avec un grand mécontentement de la part d'Amgiad, qui vouloit le ménager et n'osoit lui rien dire. Lorsqu'il fut temps de se coucher, Bahader leur prépara un lit sur le sofa, et se retira dans une chambre vis-à-vis, où il ne fut pas longtemps à s'endormir après une si longue fatigue. Amgiad et la dame s'entretinrent encore une grosse demi-heure ; et, avant de se coucher, la dame eut besoin de sortir. £n passant sous ie vestibule, comme elle eut entendu que Bahader roafloit déjà, et qu'elle avoit tu qu'il y avoit un sabre

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dans la salle : « Seigneur, dit-elle à Amgiad en rentrant 9 je vous prie de faire une chose pour l'amour de moi. — De quoi s'agit-il pour votre service ? reprit Amgiad. — Obligez-moi de prendre ce sabre» repartit-elle, et d'aller couper la tête à votre esclave. »

Amgiad fut extrêmement étonné de cette proposition, que le vin faisoit faire à la dame, comme il n'en douta pas. « Madame, lui dit-il, laissons là mon esclave, il ne mérite pas que vous pensiez à lui : je l'ai châtié, vous l'avez châtié vousmême, cela suffit ; d'ailleurs je suis très content de lui, et il n'est pas accoutumé à ces sortes de fautes.

— Je ne me paye pas de cela, reprit la dame enragée : je veux que ce coquin meure ; et, s'il ne meurt de votre main, il mourra de la mienne. » En disant ces paroles, elle met la main sur le sabre, le tire hors du fourreau, et s'échappe pour exécuter son pernicieux dessein.

Amgiad la rejoint sous le vestibule, et, en la rencontrant : « Madame, lui dit-il, il faut vous satisfaire puisque vous le souhaitez : je serois fâché qu'un autre que moi ôtât la vie à mon esclave. » Quand elle lui eut remis le sabre : « Venez, suivez-moi, ajouta-t-il, et ne faisons pas de bruit de crainte qu'il ne s'éveille. » Ils entrèrent dans la chambre où étoit Bahader ; mais, au lieu de

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le frapper, Amgiad porta le coup à la dame et lui coupa la tête, qui tomba sur Bahader

Le jour avoit déjà commencé de paroître lorsque Scheherazade en étoit à ces paroles ; elle s'en aperçut, et cessa de parler. Elle reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan Schahrîar :

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Sire, la tête de la dame eût interrompu le sommeil du grand écuyer en tombant sur lui, quand le bruit du coup de sabre ne l'eût pas éveillé. Étonné de voir Amgiad avec le sabre ensanglanté et le corps de la dame par terre sans tête, il lui demanda ce que cela signifîoit. Amgiad lui raconta la chose comme elle s'étoit passée, et en achevant : « Pour empêcher cette furieuse, ajoutal-il, de vous ôter la vie, je n'ai point trouvé d'autre moyen que de la lui ravir à elle-même.

— Seigneur, reprit Bahader plein de reconnoissance, des personnes de votre rang, et aussi généreuses, ne sont pas capables de favoriser des actions si méchantes. Vous êtes mon libérateur, et je ne puis assez vous en remercier. » Après qu'il l'eut embrassé, pour lui mieux marquer

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combien il lui étoit obligé : « Avant que le jour vienne, dit-il, il faut emporter ce cadavre hors d'ici, et c'est ce que je vais faire. « Amgiad s'y opposa, et dit qu'il l'emporteroit lui-même, puisqu'il avoît fait le coup. « Un nouveau venu en cette ville, comme vous, n'y réussiroit pas, reprit Bahader. Laissez-moi faire, demeurez ici en repos. Si je ne reviens pas avant qu'il soit jour, ce sera une marque que le guet m'aura surpris. En ce cas-là, je vais vous faire par écrit une donation de la maison et de tous les meubles, vous n'aurez qu'à y demeurer. »

Dès que Bahader eut écrit et livré la donation au prince Amgiad, il mit le corps de la dame dans un sac avec la tête, chargea le sac sur ses épaules, et marcha de rue en rue en prenant le chemin de la mer. Il n'en étoit pas éloigné lorsqu'il rencontra le juge de police qui faisoit sa ronde en personne. Les gens du juge l'arrêtèrent, ouvrirent le sac, et y trouvèrent le corps de la dame massacrée, et sa tête. Le juge, qui reconnut le grand écuyer mal* gré son déguisement, le mena chez lui; et, comme il n'osa pas le faire mourir, à cause de sa dignité, sans en parler au roi, il le lui mena le lendemain matin. Le roi n'eut pas plus tôt appris, au rapport du juge, la noire action qu'il avoit commise, comme il le croyoit selon les indices, qu'il le chargea d'injures, a C'est donc ainsi, s'écria-t-il, que Oi

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massacres mes sujets pour les piller, et que tu jettes leurs corps à la mer jpour cacher ta tyrannie? Qu'on les en délivre, et qu'on le pende. »

Quelque innocent que fût Bahader, il reçut cette sentence de mort avec toute la résignation possible, et ne dit pas un mot pour sa justification. Le juge le remena; et, pendant que l'on préparoit la potence, il envoya publier par toute la ville la justice qu'on alloit faire à midi d'un meurtre com*mis par le grand écuyer.

Le prince Âmgiad, qui avoit attendu le grand écuyer inutilemjent, fut dans une consternation qu'on ne peut imaginer, quand il entendit ce cri de la maison où il étoit. « Si quelqu'un doit mourir pour la mort d'une femme aussi méchante, se ditil à lui-même, ce n'est pas le grand écuyer, c'est moi ; et je ne souffrirai pas que l'innocent soit puni pour le coupable. » Sans délibérer davantage, il sortit et se rendit à la place où se devoit faire l'exécution, avec le peuple qui y couroit de toutes

parts.

Dès qu' Amgiad vit paroître le juge qui amenoit Bahader à la potence, il alla se présenter à hii* <f Seigneur,, lui dit-il, je viens vous déclarer et vous assurer que le grand écuyer que vous conduisez k la mort est très innoceat de la mort de cette dame. C'est moi qui ai commis le crime, si c'est eOi aiMÀi commis un que d'avoir 6té la vie à

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une femme détestable qui vouloit l*ôter à ud grand écuyer; et voici comment la chose s'est passée. »

Quand le prince Amgiad eut informé le juge de quelle manière il avoit été abordé par la dame à la sortie du bain, comment elle avoit été cause qu'il étoit entré dans la maison de plaisir du grand écuyer, et de tout ce qui s'étoit passé jusqu'au moment où il avoit été contraint de lui couper la tête pour sauver la vie au grand écuyer, le juge sursit l'exécution, et le mena au roi avec le grand écuyer.

Le roi voulut être informé de la chose par Amgiad lui-même ; et Amgiad, p6ur lui faire mieux comprendre son innocence et celle du grand écuyer, profita de l'occasion pour lui faire le récit de son histoire et de son frère Assad depuis le commencement jusqu'à leur arrivée et jusqu'au moment qu'il lui parloit.

Quand le prince eut achevé : « Prince, lui dit le roi, je suis ravi que cette occasion m'ait donné lieu de vous connoître : je ne vous donne pas seulement la vie avec celle de mon grand écuyer, que je loue de la bonne intention qu'il a eue pour vous, et que je rétablis dans sa charge ; je vous fais même mon grand-vizir pour vous consoler du traitement injuste, quoique excusable, que le roi votre père vous a fait. A l'égard du prince Assad,

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je VOUS permets d'employer toute l'autorité que je TOUS donne pour le retrouver. »

Après qu'Amgiad eut remercié le roi de la ville et du pays des Mages, et qu'il eut pris possession de la charge de grand-vizir, il employa tous les moyens imaginables pour trouver le prince son frère. Il fit promettre par les crieurs publics, dans tous les quartiers de la ville, une grande récompense à ceux qui le lui amèneroient, ou même qui lui en apprendroient quelque nouvelle. Il mit des gens en campagne; mais, quelque diligence qu'il pût faire, il n'eut pas la moindre nouvelle de lui.

Assad, cependant, étoit toujours à la chaîne dans le cachot où il avoit été enfermé par l'adresse du rusé vieillard ; et Bostane et Cavame, filles du vieillard, le maltraitoient avec la même cruauté et la même inhumanité. La fête solennelle des adorateurs du feu approcha. On équipa le vaisseau qui avoit coutume de faire le voyage de la montagne du Feu ; on le chargea de marchandises par le soin d'un capitaine nommé Behram, grand zélateur de la religion des mages. Quand il fut en état de mettre à la voile, Behram y fit embarquer Assad dans une caisse à moitié pleine de marchandises, avec assez d'ouverture entre les ais pour lui donner la respiration nécessaire, et fit descendre la caisse à fond de cale.

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Avant que le vaisseau mît à la voile, le grandvizir Amgiad, frère d'Assad, qui avoit été averti que les adorateurs du feu avoient coutume de sacrifier un musulman chaque année sur la montagne du Feu, et qu'Assad, qui étoit peut-être tombé entre leurs mains, pourroit bien être destiné à cette cérémonie sanglante, voulut en faire la visite. Il y alla en personne, et fit monter tous les matelots et tous les passagers sur le tillac, pendant que ses gens firent la recherche dans tout le vaisseau ; mais on ne trouva pas Assad : il étoit trop bien caché.

La visite faite, le vaisseau sortit du port; et, quand il fut en pleine mer, Behram fit tirer le prince Assad de la caisse, et le mettre à la chaîne pour s'assurer de lui, de crainte, comme il n*ignoroit pas qu'on alloit le sacrifier, que de désespoir il ne se précipitât dans la mer.

Après quelques jours de navigation, le vent favorable qui avoit toujours accompagné le vaisseau devint contraire, et augmenta de manière qu'il excita une tempête des plus furieuses. Le vaisseau ne perdit pas seulement sa route : Behram et son pilote ne savoient plus même où ils étoient, et ils craignoient de rencontrer quelque rocher à chaque moment, et de s^y briser. Au plus fort de la tempête ils découvrirent terre, et Behram la reconnut pour l'endroit où étoit le port et la capitale

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de la reine Margiane, et il en eut une grande mortification.

En effet, la reine Margiane, qui étoit musulmane, étoit ennemie mortelle des adorateurs du feu. Non seulement elle n'en souffroit pas un seul dans ses États, mais elle ne permettoit même pas qu'aucun de leurs vaisseaux y abordât.

Il n'ëtoit plus au pouvoir de Behram cependant d'éviter d'aller aborder au port de la capitale de cette reine, à moins d'aller échouer et se perdre contre la côte, qui étoit bordée de rochers affreux. Dans cette extrémité, il tint conseil avec son pilote et avec ses matelots. « Enfans, dit-il, vous voyez la nécessité où nous sommes réduits. De deux choses l'une : ou il faut que nous soyons engloutis par les flots, ou que nous nous sauvions chez la reine Margiane; mais sa haine implacable contre notre religion et contre ceux qui en font profession vous est connue. Elle ne manquera pas de se saisir de notre vaisseau et de nous faire ôter la vie à tous sans miséricorde. Je ne vois qu'un seul remède qui peut-être nous réussira. Je suis d'avis que nous ôtions de la chaîne le musulman que nous avons ici, et que nous l'habillions en esclave. Quand la reine Margiane m'aura fait venir devant elle et qu'elle me demandera quel est mon négoce, je lui répondrai que je suis marchand d'esclaves, que j'ai vendu tout ce que j'en avois, et que je n'en

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ai réservé qu'un seul pour me servir d'écrivain, à cause qu'il sait lire et écrire. Elle voudra le voir ; et, comme il est bien fait, et que d'ailleurs il est de sa religion, elle en sera touchée de compassion, ne manquera pas de me proposer de le lui vendre, et, en cette considération, de nous souffrir dans son port jusqu'au premier beau temps. Si vous savez quelque chose de meilleur, dites-le-moi, je vous écouterai. » Le pilote et les matelots applaudirent à son sentiment qui fut suivi

La sultane Scheherazade fut obligée d'en demeurer à ces derniers mots, à cause du jour qui se faisoit voir; elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

[CCXXXIVc NUIT.

Sire, Behram fit ôter le prince Assad de la chaîne, et le fît habiller en esclave fort proprement , seloQ le rang d'écrivain de son vaisseau , sous lequel il vouloit le faire paroître devant la reine Margiane. Il fut à peine dans l'état qu'il le souhaitoit que le vaisseau entra dans le port, où il fit jeter l'ancre.

Dès que la reine Margiane, qui avoit son palais situé du côté de la mer, de manière que le jardin

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s'étendoit jusqu'au rivage, eut vu que le vaisseau avoit mouillé, elle envoya avertir le capitaine de venir lui parler, et, pour satisfaire plus tôt sa curiosité, elle vint l'attendre dans le jardin.

Behram, qui s'étoit attendu d'être appelé, débarqua avec le prince Âssad, après avoir exigé de lui de confirmer qu'il étoit son esclave et son écrivain, et fut conduit devant la reine Margiane. Il se jeta à ses pieds, et, après lui avoir marqué la nécessité qui l'avoit obligé de se réfugier dans son port, il lui dit qu'il étoit marchand d'esclaves; qu' Assad, qu'il avoit amené , étoit le seul qui lui restât et qu'ail gardoit pour lui servir d^écrivain.

Âssad avoit plu à la reine Margiane du moment qu'elle l'avoit vu, et elle fut ravie d'apprendre qu'il fût esclave. Résolue à l'acheter à quelque prix que ce fût, elle demanda à Assad comment il s'appeloit.

a Grande reine, reprit le prince Assad les larmes aux yeux, Votre Majesté me demande-t-elle le nom que je portois ci-devant , ou le nom que je porte aujourd'hui? — Comment! repartit la reine, est-ce que vous avez deux noms? — Hélas! il n'est que trop vrai, répliqua Assad. Je m'appelois autrefois Assad (très heureux), et aujourd'hui je m'appelle Môtar (destiné à être sacrifié). j>

Margiane, qui ne pouvoit pénétrer le vrai sens

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de cette réponse, l'appliqua à Tétat de son esclavage, et connut en même temps qu'il avoit beaucoup d'esprit. « Puisque vous êtes écrivain, lui dit-elle ensuite, je ne doute pas que vous ne sachiez bien écrire : faites-moi voir de votre écriture. »

Assad, muni d'une écritoire qu'il portoit à sa ceinture, et de papier, par les soins de Behram, qui n'avoit pas oublié ces circonstances pour persuader à la reine ce qu'il vouloit qu'elle crût, se retira un peu à l'écart, et écrivit ces sentences, par rapport à sa misère :

Uaveugle se détourne de la fosse où le clairvoyant se laisse tomber, — L'ignorant s'élève aux dignités par des discours qui ne signifient rien; le savant demeure dans la poussière avec son éloquence, — Le musulman est dans la dernière misère avec toutes ses richesses; l'infidèle triomphe au milieu de ses biens, — On ne peut pas espérer que les choses changent : c'est un décret duJTout-Puissant qu'elles demeurent en cet état,

Assad présenta le papier à la reine Margiane, qui n'admira pas moins la moralité des sentences que la beauté du caractère; il n'en fallut pas da* vantage pour achever d'embraser son cœur, et de le toucher d'une véritable compassion pour lui. Elle n'eut pas plus tôt achevé de le lire qu'elle s'adressa à Behram : « Choisissez , lui dit-elle, de

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me vendre cet esclave, ou de m'en faire un présent ; peut-être trouverez-vous mieux votre compte de choisir le dernier. »

Behram reprit assez insolemment qu'il n'avoit pas de choix à faire, qu'il avoit besoin de son esclave et qu'il vouloit le garder.

La reine Margiane, irritée de cette hardiesse, ne voulut point parler davantage à Behram ; elle prit le prince Assad par le bras, le fit marcher devant elle, et, en l'emmenant à son palais, elle envoya dire à Behram qu^elle feroit confisquer toutes ses marchandises , et mettre le feu à son vaisseau au milieu du port, s'il y passoit la nuit. Behram fut contraint de retourner à son vaisseau, bien mortifié, et de faire préparer toutes choses pour remettre à la voile, quoique la tempête ne fût pas encore entièrement apaisée.

La reine Margiane, après avoir commandé en entrant dans son palais que l'on servît promptement le souper, mena Assad à son appartement, où elle le fit asseoir près d'elle. Assad voulut s'en défendre, en disant que cet honneur n'appartenoit pas à un esclave.

« A un esclave 1 reprit la reine, il n'y a qu'un moment que vous l'étiez, mais vous ne l'êtes plus. Asseyez-vous près de moi, vous dis-je, et racontezmoi votre histoire : car ce que vous avez écrit pour me faire voir de votre écriture et l'insolence

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de ce marchand d'esclaves me font comprendre qu'elle doit être extraordinaire. »

Le prince Assad obéit ; et, quand il fut assis : « Puissante reine , dit-il, Votre Majesté ne se trompe pas, mon histoire est véritablement extraordinaire, et plus qu'elle ne pourroit se l'imaginer. Les maux , les tourmens incroyables que j'ai soufferts, et le genre de mort auquel j'étois destiné, dont elle m'a délivré par sa générosité toute rojale, lui feront connoître la grandeur de son bienfait que je n'oublierai jamais. Mais, avant d'entrer dans ce détail qui fait horreur, elle voudra bien que je prenne l'origine de mes malheurs de plus haut. »

Après ce préambule qui augmenta la curiosité de Margiane, Assad commença par l'informer de sa naissance royale, de celle de son frère Amgiad, de leur amitié réciproque, de la passion condamnable de leurs belles-mères, changée en une haine des plus odieuses, la source de leur étrange destinée. Il vint ensuite à la colère du roi leur père, à la manière presque miraculeuse de la conservation de leur vie , et enfin à la perte qu'il avoit faite de son frère, et à la prison si longue et si douloureuse d'où on ne l'avoit fait sortir que pour être immolé sur la montagne du Feu.

Quand Assad eut achevé son discours, la reine Margiane, animée plus que jamais contre les ado-

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rateurs du feu : « Prince, dit-elle , nonobstant l'aversion que j'ai toujours eue contre les adorateurs du feu, je n'ai pas laissé d*avoir beaucoup d'humanité pour eux ; mais, après le traitement oarbare qu'ils vous ont fait et leur dessein exécrable de faire une victime de votre personne à leur feu, je leur déclare dès à présent une guerre implacable. » Elle vouloit s'étendre davantage sur ce sujet, mais l'on servit, et elle se mit à table avec ie prince Assad, charmée de le voir et de l'entendre, et déjà prévenue pour lui d'une passion dont elle se promettoit de trouver bientôt l'occasion de le faire apercevoir. « Prince, lui disoit-elle, il faut vous bien récompenser de tant de jeûnes et de tant de mauvais repas que les impitoyables adorateurs du feu vous ont fait faire : vous avez besoin de nourriture après tant de souffrances. » Et, en lui disant ces paroles, et d'autres à peu près semblables, elle lui servoit à manger et lui faisoit verser à boire coup sur coup. Le repas dura longtemps, et le prince Assad but quelques coups de plus qu'il ne pouvoit porter.

Quand la table fut levée, Assad eut besoin de sortir, et il prit son temps que la reine ne s'en aperçut pas. Il descendit dans la cour, et,, comme il eut vu la porte du jardin ouverte, il y entra. Attiré par les beautés dont il étoit diversifié, il s'y promena un espace de temps. Il alla enfin jusqu'à Les MilU et un€ Nuits, V. i3

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un jet d'eau qui en faisoit le plus grand agrément; il s'y lava les mains et le visage pour se rafraîchir, et, en voulant se reposer sur le gazon dont il étoit bordé, il s'y endormit.

La nuit approchoit alors, et Behram, qui ne vouloit pas donner lieu à la reine Margiane d'exécuter sa menace, avoit déjà levé l'ancre, bien fâché de la perte qu'il avoit faite d'Assad et d'être frustré de l'espérance d'en faire un sacrifice. Il tâchoit néanmoins de se consoler sur ce que la tempête étoit cessée et qu'un vent de terre le favorisoit à s'éloigner. Dès qu'il se fut tiré hors du port avec l'aide de sa chaloupe, avant de la tirer dans le vaisseau : a Enfans, dit-il aux matelots qui étoient dedans, attendez, ne remontez pas : je vais vous faire donner les barils pour faire de l'eau, et je vous attendrai sur les bords. » Les matelots, qui ne savoient pas où ils en pourroient faire, voulurent s'en excuser; mais, comme Behram avoit parlé à la reine dans le jardin et qu'il avoit remarqué le jet d'eau : a Allez aborder devant le jardin du palais, reprit-il, passez par-dessus le mur qui n'est qu'à hauteur d'appui, vous trouverez à faire de l'eau suffisamment dans le bassin qui est au milieu du jarditi. »

Les matelots allèrent aborder où Behram leur avoit marqué; et, après qu'ils se furent chargés chacun d'un baril sur l'épaule, en se débarquant.

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ils passèrent aisément par-dessus le mur. £n approchant du bassin, comme ils eurent aperçu un homme couché qui dormoit sur le bord, ils s'approchèrent de lui et ils le reconnurent pour Assad. Ils se partagèrent ; et, pendant que les uns firent quelques barils d'eau, avec le moins de bruit qu'il leur fut possible, sans perdre le temps à les remplir tous, les autres environnèrent Assad, et l'observèrent pour l'arrêter au cas qu'il s'éveillât. Il leur donna tout le temps ; et, dès que les barils furent pleins et chargés sur les épaules de ceux qui dévoient les emporter, les autres se saisirent de lui et l'emmenèrent sans lui donner le temps de se reconnoître ; ils le passèrent par-dessus le mur, l'embarquèrent avec leurs barils, et le transportèrent au vaisseau à force de rames. Quand ils furent près d'aborder au vaisseau : a Capitaine, s'écrièrent-ils avec des éclats de joie, faites jouer vos hautbois et vos tambours, nous vous ramenons votre esclave. » Behram , qui ne pouvoit comprendre comment ses matelots auroient pu retrouver et reprendre Assad, et qui ne pouvoit aussi l'apercevoir dans la chaloupe, à cause de la nuit , attendit avec impatience qu'ils fussent remontés sur le vaisseau pour leur demander ce qu'ils vouloient dire ; mais, quand il l'eut vu devant ses yeux, il ne put se contenir de joie ; et, sans s'informer comment ils s'y étoient pris pour faire une si belle capture, il le fit remettre

l8o HISTOIRE DE CAMARALZAMAN

à ia chaîne, et, après avoir fait tirer la chaloupe dans le vaisseau en diligence , il fît force de voiles en reprenant la route de la montagne du Feu

La sultane Scheherazade ne passa plus outre pour cette nuit ; elle poursuivit la suivante, et dit au sultan des Indes :

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