‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 4)Chapitre 4 sur 15 · CCXIV» NUIT · texte numérisé non relu

CCXIV» NUIT

Sire, dit-elle, Danhasch, le génie rebelle à Dieu, poursuivit, et dit à Maimoune:

« Puisque vous le souhaitez, je vous dirai que je viens des extrémités de la Chine, où elles

regardent les dernières îles de cet hémisphère

Mais, charmante Maimoune, dit ici Danhasch, qui trembloit de peur à la présence de cette fée, et qui avoit de la peine à parler, vous me pro^^ mettez au moins de me pardonner et de me laisser aller librement quand j'aurai satisfait à vos demandes ?

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— Poursuis, poursuis, maudit, reprit Maimouue, et ne crains rien. Crois-tu que je sois une perfide comme toi et que je sois capable de manquer au grand serment que je t'ai fait? Prends bien garde seulement de ne me rien dire qui ne soit vrai : autrement je te couperai les ailes et te traiterai comme tu le mérites. »

Danhasch, un peu rassuré par ces paroles de Maimoune: « Ma chère dame, feprit-il, je ne vous dirai rien que de très vrai : ayez seulement la bonté de m'écouter. Le pays de la Chine, d*où je viens, est un des plus grands et des plus puissans royaumes de la terre, d'où dépendent les dernières îles de cet hémisphère dont je vous ai déjà parlé. Le roi d'aujourd'hui s'appelle Gaïour, et ce roi a une fille unique, la plus belle qu'on ait jamais vue dans l'univers depuis que le monde est monde. Ni vous, ni moi, ni les génies de votre parti ni ceux du mien, ni tous les hommes ensemble, nous n'avons pas de termes propres, d'expressions assez vives ou d'éloquence suffisante pour en faire un portrait qui approche de ce qu'elle est en effet. Elle a les cheveux d'un brun et d'une si grande longueur qu'ils lui descendent beaucoup plus bas que les pieds, et ils sont en si grande abondance qu'ils ne ressemblent pas mal à une de ces belles grappes de raisin dont les grains sont d'une grosseur extraordinaire, lorsqu'elles les a

accommodés en boucles sur sa tête. Au-dessous de ses cheveux, elle a le front aussi uni que le miroir le mieux poli, et d'une forme admirable; les yeux noirs, à fleur de tête, brillans et pleins de feu ; le nez ni trop long ni trop court; la bouche petite et vermeille; les dents sont comme deux files de perles, qui surpassent les plus belles en blancheur; et, quand elle remue la langue pour parler, elle rend une voix douce et agréable, et elle s'exprime par des paroles qui marquent la vivacité de son esprit; le plus bel albâtre n'est pas plus blanc que sa gorge. De cette foible ébauche enfin vous jugerez aisément qu'il n'y a pas de beauté au monde plus parfaite.

« Qui ne connoîtroit pas bien le roi père de cette princesse jugeroit, aux marques de tendresse paternelle qu'il lui a données, qu'it en est amoureux. Jamais amant n'a fait pour une maîtresse la plus chérie ce qu'on lui a vu faire pour elle. En effet, la jalousie la plus violente n'a jamais fait imaginer ce que le soin de la rendre inaccessible à tout autre qu'à celui qui doit l'épouser lui a fait inventer et exécuter. Afin qu'elle n'eût pas à s'ennuyer dans la retraite qu'il avoit résolu qu'elle gardât, il lui a fait bâtir sept palais à quoi on n'a jamais rien vu ni entendu de pareil.

« Le premier palais est de cristal de roche, le second de bronze, le troisième de fin acier, le

femmes pour lui tenir compagnie et la servir, dont la principale étoit sa nourrice. Ensuite^ afin que les rois voisins qui lui avoient envoyé des ambassades ne songeassent plus à elle, il leur dépêcha des en* voyés pour leur annoncer Téloignement où elle étoit pour le mariage, et, comme il ne douta pas qu'elle ne fût véritablement folle, il chargea les mêmes envoyés de faire savoir dans chaque cour que, s'il y avoit quelque médecin assez habile pour la guérir, il n'avoit qu'à venir, et qu'il la lui donneroit pour femme en récompense. »

« Belle Maimoune, poursuivit Danhasch, les choses sont en cet état, et je ne manque pas d'aller régulièrement chaque jour contempler cette beauté incomparable, à qui je serois bien fâché d'avoir fait le moindre mal, nonobstant ma malice naturelle. Venez la voir, je vous en conjure : elle en vaut la peine. Quand vous aurez connu par vous-même que je ne suis pas un menteur, je suis persuadé que vous m'aurez quelque obligation de vous avoir fait voir une princesse qui n'a pas d'égale en beauté. Je suis prêt de vous servir de guide, vous n'avez qu'à commander. »

Au lieu de répondre à Danhasch, Maimoune fit de grands éclats de rire qui durèrent longtemps ; et' Danhasch, qui ne savoit à quoi en attribuer la cause, demeura dans un grand étonnement. Quand

elle eut bien ri à plusieurs reprises : « Bon, bon ! lui dit-elle, tu veux m'en faire accroire. Je croyois que tu allois me parler de quelque chose de surprenant et d'extraordinaire, et tu me parles d'une chassieuse. £h ! fi, fi ! que dirois-tu donc, maudit, si tu avois vu comme moi le beau prince que je viens de voir en ce moment, et que j'aime autant qu'*il le mérite? Vraiment c'est bien autre chose; tu en deviendrois fou.

— Agréable Maimoune, reprit Danhasch, oserois-je vous demander qui peut être ce prince dont vous me parlez? — Sache, lui dit Maimoune, qu'il lui est arrivé à peu près la même chose qu'à ta princesse dont tu viens de m' entretenir. Le roi son père vouloit le marier à toute force. Après de longues et grandes importunités , il a déclaré franc et net qu'il n'en feroit rien : c'est la cause pourquoi, à l'heure où je te parle, il est en prison dans une vieille tour où je fais ma demeure et où je viens de l'admirer.

— Je ne veux pas absolument vous contredire, repartit Danhasch ; mais, ma belle dame, vous me permettrez bien, jusqu'à ce que j'aie vu votre prince, de croire qu'aucun mortel ni mortelle n'approche pas de la beauté de ma princesse. — Tais-*toi, maudit, répliqua Maimoune; je te dis encore une fois que cela ne peut pas être. — Je neveux pas m'opiniâtrer contre vous, ajouta Dan-

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hasch ; le moyen de vous convaincre si je dis vrai ou faux, c'est d'accepter la proposition que je vous ai faite de venir voir ma princesse, et de me montrer ensuite votre prince.

— Il n'est pas besoin que je prenne cette peine, reprit encore Maimoune : il y a un autre moyen de nous satisfaire l'un et Pautre. C'est d'apporter ta princesse et de la mettre à côté de mon prince sur son lit. De la sorte il nous sera aisé, à moi et à toi, de les comparer ensemble et de vider notre procès. »

Danhasch consentit à ce que la fée souhaitoit, et il vouloit retourner à la Chine sur-le-champ. Maimoune l'arrêta : « Attends, lui dit-elle; viens, que je te montre auparavant la tour où tu dois apporter ta princesse. » Ils volèrent ensemble jusqu'à la tour, et, quand Maimoune l'eut montrée à Danhasch : a Va prendre ta princesse, lui dit-elle, et fais vite, tu me trouveras ici. Mais écoute : j'entends au moins que tu me payeras une gageure si mon prince se trouve plus beau que ta princesse, et je veux bien aussi t'en payer une si ta princesse est plus belle.... »

Le jour, qui se faisoit voir assez clairement, obligea Scheherazade de cesser de parler. Elle reprit la suite la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

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