‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 4)Chapitre 7 sur 15 · CCXIX« NUIT · texte numérisé non relu

CCXIX« NUIT

Sire, dit-elle, quoique ta nourrice, mère de Marzavan, fât très occupée auprès de la princesse de la Chine , elle n'eut pas néanmoins plus tôt appris que ce cher fils étoit de retour] qu'elle titmva le temps de sortir, de l'embrasser et de s'entretenir quelques momens avec lui. Après qu'elle lui eut raconté, les larmes aux yeux, l'état pitoyable où étoit la princesse, et le sujet pour-

56 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN

quoi le roi de la Chine lui faisoit ce traitement, Marzavan lui demanda si elle ne pouvoit pas lui procurer le moyen de la voir en secret, sans que le roi en eût connoissance. Après que la nourrice y eut pensé quelques momens : « Mon fîls, lui ditelle, je ne puis vous rien dire là-dessus présentement ; mais attendez-moi demain à la même heure, je vous en donnerai la réponse. »

Comme, après la nourrice, personne ne pouvoit s'approcher de la princesse que par la permission de l'eunuque qui commandoit à la garde de la porte, la nourrice, qui savoit qu'il étoit dans le service depuis peu, et qu'il ignoroit ce qui s' étoit passé auparavant à la cour du roi de la Chine, s'adressa à lui. « Vous savez, lui dit-elle, que j'ai élevé et nourri la princesse; vous ne savez peut-être pas de même que je l'ai nourrie avec une fille de même âge que j'avois alors, et que j^ai mariée il n'y a pas longtemps. La princesse, qui lui fait l'honneur de l'aimer toujours, voudroit bien lavoir; mais elle souhaite que cela se fasse sans que personne la voie ni entrer ni sortir. »

La nourrice vouloit parler davantage; mais l'eunuque l'arrêta, a Cela suffit, lui dit-il ; je ferai toujours avec plaisir tout ce qui sera en mon pouvoir pour obliger la princesse : faites venir, ou allez prendre votre fille vous-même qu^ind il

ET DE LA PRINCESSE BADOURE Sj

sera nuit, et amenez-la après que le roi se sera retiré; la porte lui sera ouverte. j>

Dès qu'il fut nuit, la nourrice alla trouver son filsMarzavan. Elle le déguisa elle-même en femme, d'une manière que personne n'eût pu s'apercevoir que c'étoit un homme , et l'amena avec elle. L'eunuque, qui ne douta pas que ce ne fût sa fille,' leur ouvrit la porte et les laissa entrer ensemble. *

Avant de présenter Marzavan , la nourrice s'approcha de la princesse. « Madame, lui dit-elle, ce n'est pas une femme que vous voyez, clest mon fils Marzavan, nouvellement arrivé dé ses vojfages, que j'ai trouvé moyen de faire entrer sous cet habillement. J'espère que vous voudrez bien qu'il ait l'honneur de vous rendre ses respects. 1»

Au nom de Marzavan, la princesse témoigna une grande joie. « Approchez-vous, mon frère, dit-elle aussitôt à Marzavan, et ôtez ce voile : il n'est pas défendu à un frère et à une sœur de se voir à visage découvert. »

Marzavan la salua avec un grand respect; et, sans lui donner le temps de parler : « Je suis ravie, continua la princesse, de vous revoir en parfaite santé, après une absence de tant d'années, sans avoir mandé un seul mot de vos nouvelles, même à votre bonne mère.j

58 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN

— Princesse, reprit Marzavan, je vous suis iafîniment obligé de votre bonté. Je m'attendoîs d'ea apprendre, à mon arrivée , de meilleures des vôtres que celles dont j'ai été informé et dont je suis témoin avec toute l'affliction imaginable. J'ai bien de la joie cependant d'être arrivé assçz tôt pour vous apporter, après tant d'autres qui ^!jr,^nt pas réussi, la guérison dont vous avez besoinioj^nd je ne tirerois d'autre fruit de mes études et de ïïies voyages que celui-là, je ne laisserois pas de m'èstimer bien récompensé. »

£n achevant ces paroles , Marzavan tira un livre et d'autres choses dont il s'étoit muni, et qu'il avoit crues nécessaires, selon le rapport que sa mère lui avoit fait de la maladie de la princesse. La princesse, qui vit cet attirail : «c Quoil mon frère, s'écria-t-elle, vous êtes donc aussi de ceux qui s'imaginent que je suis folle ? Désabusezvous, et écoutez-moi. »

La princesse raconta à Marzavan toute son histoire, sans oublier une des moindres circonstances , jusqu'à la bague échangée contre, la sienne qu'elle lui montra. « Je ne vous ai rien déguisé, ajouta-t-elle, eh tout ce que vous venez d'entendre. Il est vrai qu'il y a quelque chose que je ne comprends pas, qui donne lieu de croire que je ne suis pas dans mon bon sens; mais on ne fait pas attention au reste, qui est comme je le 4is. »

ET DE LA PRINCESSE BAD0UR2 b^

Quand la princesse eut cessé de parler, Marzavan , rempH d'admiration et d'étonnement « demeura quelque temps les yeux baissés sans dire mot. Il leva enfin la tête, et, en prenant la parole : « Princesse, dit- il, si ce que vous venez de me raconter est véritable, comme j'en suis persuadé, je ne désespère pas de vous procurer la satisfaction que vous désirez. Je vous supplie seulement de voua armer de patience encore pour quelque temps, jusqu'à ce que j'aie parcouru des royaumes dont je n'ai pas encore approché ; et, lorsque vous aurez appris mon retour, assurez-vous que celui pour qui vous soupirez avec tant de passion ne sera pas loin de vous. » Après ces paroles, Marzavan prit congé de la princesse, et partit dès le lendemain.

Marzavan voyagea de ville en ville, de province en province, et d'île en île, et, en chaque lieu qu'il arrivoit, il n'entendoit parler que de la princesse Badoure (c'est ainsi que se nommoit la princesse de la Chine) et de son histoire.

Au bout de quatre mois, notre voyageur arriva à Torf, ville maritime grande et très peuplée, où il n'entendit plus parler de la princesse Badoure, mais du prince Camaralzaman, que l'on disoit être malade, et dont on racontoit l'histoire, à peu près semblable à celle de la princesse Badoure. Marzavan en eut une joie qu'on ne

6o HISTOIRE DE CAMARALZAMAN

peut exprimer; il s'informa en quel endroit du monde étoit ce prince, et on le lui enseigna. Il y avoit deux chemins, l'un par terre et par mer, et Tautre seulement par mer, qui étoit le plus court.

Marzavan choisit le dernier chemin , et il s'embarqua sur un vaisseau marchand, qui eut une heureuse navigation jusqu'à la vue de la capitale du royaume de Schahzaman. Mais, avant d'entrer au port, le vaisseau toucha iQalheureusement sur un rocher par la malhabileté du pilote. Il périt, et coula à fond à la vue et peu loin du château où étoit le prince Camaralzaman, et où le roi son père, Schahzaman, se trouvoit alors avec son grand-vizir.

Marzavan savoit parfaitement bien nager ; il n'hésita pas à se jeter à la mer, et il alla aborder au pied du château du roi Schahzaman, où il fut reçu et secouru par ordre du grand-vizir, selon l'intention du roi. On lui donna un habit à changer, on le traita bien; et, lorsqu'il fut remis, on le conduisit au grand-vizir, qui avoit demandé qu'on le lui amenât.

Comme Marzavan étoit un jeune homme très bien fait et de bon air, ce ministre lui fit beaucoup d'accueil en le recevant, et il conçut une très grande estime de sa personne par ses réponses NJustes et pleines d'esprit à toutes les demandes qu'il lui fit ; il s'aperçut même insensiblement qu'il

ET DE LA PRINCESSE BADOURE 6l

avoit mille belles connoissances. Cela l'obligea de l^i dire : « A vous entendre, je vois que vous n'êtes pas un homme ordinaire. Plût à Dieu que dans vos voyages vous eussiez appris quelque secret propre à guérir un malade qui cause une grande affliction dans cette cour depuis longtemps ! »

Marzavan répondit que, s'il savoit la maladie dont cette personne étoit attaquée, peut-être y trouveroit-il un remède.

Le grand-vizir raconta alors à Marzavan l'état où étoit le prince Camaralzaman, en prenant la chose dès son origine. Il ne lui cacha rien de sa naissance si fort souhaitée, de son éducation, du désir du roi Schahzaman de l'engager dans le mariage de bonne heure, de la résistance du prince et de son aversion extraordinaire pour cet engagement, de sa désobéissance en plein conseil, de son emprisonnement, de ses prétendues extravagances dans la prison, qui s'étoient changées en une passion violente pour une dame inconnue, qui n'avoit d'autre fondement qu'une bague que le prince prétendoît être la bague de cette dame, qui n'étoit peut-être pas au monde.

A ce discours du grand-vizir, Marzavan se ré-

)Ottit infiniment de ce que, dans le malheur de son

.naufrage, il étoit arrivé si heureusement où étoit

celui qu'il cherchoit. Il connut à n'en pas douter

62 HISTOIRE DE CAMARALZAMAN

que le prince Camaralzaman étoit celui pour qui la princesse de la Chine brûloit d'amour, et que cette princesse étoit l'objet des vœux si ardens du prince. Il ne s'en expliqua pas au grand-vizir; il lui dit seulement que, s'ilvoyoit le prince, il jugeroit mieux du secours qu'il pourroit lui donner. « Suivez-moi, lui dit le grand-vizir; vous trouverez le roi près de lui, qui m'a déjà marqué qu'il vouloit vous voir. »

La première chose dont Marzavan fut frappé en entrant dans la chambre du prince fut de le voir dans son lit, languissant et les yeux fermés. Quoiqu'il fût en cet état, sans avoir égard au roi Schahzaman, père du prince, qui étoit assis près de lui, ni au prince, que cette liberté pouvoit incommoder, il ne laissa pas de s'écrier : « Ciel ! rien au monde n'est plus semblable ! » Il vouloit dire qu'il le trouvoit ressemblant à la princesse de la Chine ; et il étoit vrai qu'ils avoient beaucoup de ressemblance dans les traits.

Ces paroles [de Marzavan donnèrent de la curiosité au prince Camaralzaman, qui ouvrit les yeux et le regarda. Marzavan, qui avoit infiniment d'esprit, profita de ce moment, et lui fît son compliment en vers sur-le-champ, quoique d'une manière enveloppée, où le roi et le grand-vizir ne comprirent rien. Il lui dépeignit si bien ce qui lui étoit arrivé avec la princesse de la Chine qu'il ne

lui laissa pas lieu de douter qu'il ne la connût et qu'il ne pût lui en apprendre des nouvelles. Il en eut d'abord une joie dont il laissa paroître des marques dans ses yeux et sur son visage

La sultane Scheherazade n'eut pas le temps d'en dire davantage cette nuit. Le sultan lui donna celui de le reprendre la suivante, et de lui parler en ces termes :

Page 1