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HISTOIRE DE CANEM

de faire publier dans vos États que vous pardonnez, au fils d'Abou Aibou, et qu'il n'a qu'à. vous venir trouver. — Je ferai plus, repartit ce prince : pour t'avoir conservé la vie, pour reconnoître la considération qu'il a eue pour moi, pour le dédommager de la perte de ses biens, et enfin pour réparer le tort que j'ai fait à sa famille, je te le donne pour époux. » Tourmente ne pouvoit trouver d'expressions assez fortes pour remercier le calife de sa générosité. Ensuite elle se retira dans l'appartement qu'elle occupoit avant sa cruelle aventure. Le même ameublement y étoit encore; on n'y avoit nullement touché. Mais ce qui lui fit le plus de plaisir, ce fut d'y voir les coffres et les ballots de Ganem, que Mesrour avoit eu soin d'y faire porter.

Le lendemain , Haroun-al-Raschid donna ordre au grand-vizir de faire publier par toutes les villes de ses Etats qu'il pardonnoit à Ganem fils d'Abou Aibou ; mais cette publication fut inutile, car il se passa un temps considérable sans qu'on entendît parler de ce jeune marchand. Tourmente crut que sans doute il n'avoit pu survivre à la douleur de l'avoir perdue. Une affreuse inquiétude s'empara de son esprit ; mais, comme l'espérance est la dernière chose qui abandonne les amans , elle supplia le calife de lui permettre de faire elle-même la recherche de Ganem ; ce qui lui ayant été accordé.

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elle prît une bourse de mille pièces d'or qu'elle tira de sa cassette , et sortit un matin du palais, montée sur une mule des écuries du calife très richement enhamachée. Deux eunuques noirs Taccompagnoient, qui avoient de chaque côté la main sur la croupe de la mule.

Elle alla de mosquée en mosquée faire des largesses aux dévots de la religion musulmane, en implorant le secours de leurs prières pour Tacconn plissement d'une affaire importante, d'où dépendoit, leur disoit-elle, le repos de deux personnes. £ile emploja toute la journée et ses mille pièces d'or à faire des aumônes dans les mosquées, et sur le soir elle retourna au palais.

Le jour suivant elle prit une autre bourse de la même somme, et dans le même équipage elle se rendit à la joaillerie. Elle s'arrêta devant la porte, et, sans mettre pied à terre, elle fit appeler le syndic par un des eunuques noirs. Le syndic , qui étoit un homme très charitable, et qui emplojoit plus des deux tiers de son revenu à soulager les pauvres étrangers , soit qu'ils fussent malades, ou mal dans leurs affaires, ne fit point attendre Tourmente, qu'il reconnut à son habillement pour une dame du palais. « Je m'adresse à vous, lui dit-elle en lui mettant sa bourse entre les mains, comme à un homme dont on vante dans la ville la piété. Je vous prie de distribuer ces pièces d'or aux pauvres

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étrangers que vous assistez , car je n'ignore pas que vous faites profession de secourir les étrangers qui ont recours à votre charité. Je sais même que vous prévenez leurs besoins, et que rien n'est plus agréable pour vous que de trouver occasion d'adoucir leur misère. — Madame, lui répondit le syndic, j'exécuterai avec plaisir ce que vous m'ordonnez; mais, si vous souhaitez d'exercer votre charité par vous-même, et prendre la peine de venir jusque chez moi, vous j verrez deux femmes dignes de votre pitié. Je les rencontrai hier comme elles arrivoient dans la ville ; elles étoient dans un état pitoyable , et j'en fus d'autant plus touché qu'il me parut que c'étoient des personnes de condition. Au travers des haillons qui les couvroient, malgré l'impression que l'ardeur du soleil a faite sur leur visage, je démêlai un air noble que n'ont point ordinairement les pauvres que j'assiste. Je les menai toutes deux dans ma maison et les mis entre les mains de ma femme , qui en porta d'abord le même jugement que moi. Elle leur fit préparer de bons lits par ses esclaves, pendant qu'elle-même s'occupoit à leur laver le visage et à leur faire changer de linge. Nous ne savons point encore qui elles sont, parce que nous voulons leur laisser prendre quelque repos avant que de les fatiguer par nos questions. »

Tourmente, sans savoir pourquoi, se sentit quel-

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que curiosité de les voir. Le syndic se mit en devoir de la mener chez lui ; mais elle ne voulut pas qu'il prît cette peine , et elle s'y fit conduire par un esclave qu'il lui donna. Quand elle fut à la porte , elle mit pied à terre et suivit l'esclave du syndic, qui avoit pris les devans pour aller avertir sa maîtresse qui étoit dans la chambre de Force des cœurs et de sa mère : car c'étoit d'elles dont le syndic venoit de parler à Tourmente.

La femme du syndic, ayant appris par son esclave qu'une dame du palais étoit dans sa maison, voulut sortir de la chambre où elle étoit pour l'aller recevoir; mais Tourmente, qui suivoit de près l'esclave, ne lui en donna pas le temps et entra. La femme du syndic se prosterna devant elle, pour marquer le respect quMle avoit pour tout ce qui appartenoit au calife. Tourmente la releva, et lui dit : « Ma bonne dame, je vous prie de me faire parler aux deux étrangères qui sont arrivées à Bagdad hier au soir. — Madame, répondit la femme du syndic, elles sont couchées dans ces deux petits lits que vous voyez l'un auprès de Tautre. » Aussitôt U favonle s'approcha de celui de la mère, et, la considérant avec attention : c Ma bonne femme, lui dit-elle, je viens vous offrir mon secours. Je ne suis pas sans crédit dans cette ville, et je pourrai vous être utile à vous et Jà. votre compagne. — Madame, répondit la mère Les Mille et une Nuits, VII. 9

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de Ganem, aux offres obligeantes que vous nous faites, je vois que le Ciel ne nous a point encore abandonnées. Nous avions pourtant sujet de le croire, après les malheurs qui nous sont arrivés. » En achevant ces paroles , elle se prit à pleurer si amèrement que Tourmente et la femme du syndic ne purent aussi retenir leurs larmes.

La favorite du calife , après avoir essuyé les siennes, dit à la mère de Ganem : « Appreneznous, de grâce, vos malheurs, et nous racontez votre histoire; vous ne sauriez faire ce récit à des gens plus disposés que nous à chercher tous les moyens possibles de vous consoler. — Madame, reprit la triste veuve d*Abou Aibou , une favorite du Commandeur des croyans , une dame nommée Tourmente , cause toute notre infortune. » A ce discours , la favorite se sentit frappée comme d'un coup de foudre; mais, dissimulant son trouble et son agitation, elle laissa parler la mère de Ganem, qui poursuivit de cette manière : « Je suis veuve d'Abou Aibou , marchand de Damas ; j'avois un fils nommé Ganem, qui, étant venu trafiquer à Bagdad, a été accusé d'avoir enlevé cette Tourmente. Le calife Ta fait chercher partout pour le faire mourir; et, ne l'ayant pu trouver, il a écrit au roi de Damas de faire piller et raser notre maison, et de nous exposer, ma fille et moi, trois jours de suite, toutes nties aux yeux du peuple, et

puis de nous bannir de Syrie à perpétuité. Mais, avec quelque indignité qu'on nous ait traitées, je m'en consolerois si mon fils vivoit encore et que je puisse le rencontrer. Quel plaisir pour sa sœur et pour moi de le revoir 1 Nous oublierions en l'embrassant la perte de nos biens et tous les maux que nous avons soufferts pour lui. Hélas ! je suis persuadée qu'il n'en est que la cause innocente» et qu'il n'est pas plus coupable envers le calife que sa sœur et moi. — Non, sans doute, interrompit Tourmente en cet endroit, il n'est pas plus criminel que vous. Je puis vous assurer de son innocence , puisque cette même Tourmente dont vous avez tant à vous plaindre, c'est moi, qui, par la fatalité des astres, ai causé tous vos malheurs. C'est à moi que vous devez imputer la perte de votre fils, s'il n'est plus au monde; mais, si j'ai fait votre infortune, je puis aussi la soulager. J'ai déjà justifié Ganem dans l'esprit du calife : ce prince a fait publier par tous ses Etats qu'il pardonnoit au fils d'Abou Aibou ; et ne doutez pas qu'il ne vous fasse autant de bien qu'il vous a fait de mal. Vous n'êtes plus ses ennemis. Il attend Ganem pour le récompenser du service qu'il m'a rendu, en unissant nos fortunes ; il me donne à lui pour épouse. Ainsi, regardez- moi comme votre fille, et permettez que je vous consacre une éternelle amitié. » £n disant cela, elle se pencha sur la mère de Ganem,

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qui ne put répondre à ce discours, tant il lui causa d'étonnement. Tourmente la tînt longtemps embrassée , et ne la quitta que pour courir à l'autre lit embrasser Force des cœurs, qui, s'étant levée sur son séant pour la recevoir, lui tendit les bras.

Après que la charmante favorite du calife eut donné à la mère et à la fille toutes les marques de tendresse qu'elles pouvoient attendre de la femme de Ganem, elle leur dit : « Cessez de vous affliger l'une et l'autre ; les richesses que Ganem avoit en cette ville ne sont pas perdues ; elles sont au palais du calife, dans mon appartement. Je sais bien que toutes les richesses du monde ne sauroient vous consoler sans Ganem : c'est le jugement que je fais de sa mère et de sa sœur, si je dois juger d'elles par moi-même. Le sang n'a pas moins de force que l'amour dans les grands cœurs. Mais pourquoi faut-il désespérer de le revoir? Nous le retrouverons; le bonheur de vous avoir rencontrées m*en fait concevoir l'espérance. Peut-être même que c'est aujourd'hui le dernier jour de vos peines, et le commencement d'un bonheur plus grand que celui dont vous jouissiez à Damas dans le temps que vous y possédiez Ganem. »

Tourmente alloit poursuivre , lorsque le syndic des joailliers arriva. « Madame, lui dit-il, je viens de voir un objet bien touchant : c'est un jeune homme qu'un chamelier amenoit à l'hôpital de

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Bagdad. Il étoit lié avec des cordes sur un chameau, parce qu'il n'avoît pas la force de se soutenir. On Pavoit déjà délié , et on étoit prêt à le porter à l'hôpital, lorsque j'ai passé par là. Je me suis approché du jeune homme, je l'ai considéré avec attention , et il m'a paru que son visage ne m'étoit pas tout à fait inconnu. Je lui ai fait des questions sur sa famille et sur son pays; mais, pour toute réponse , je n'en ai tiré que des pleurs et des soupirs. J'en ai eu pitié ; et, connoissant^ par l'habitude que j'ai de voir des malades , qu'il étoit dans un pressant besoin d'être soigné , je n'ai pas voulu qu'on le mît à l'hôpital : car je sais trop de quelle manière on y gouverne les malades, et je connois Pincapacité des médecins. Je l'ai fait apporter chez moi par mes esclaves, qui, dans une chambre particulière où je l'ai mis , lui donnent par mon ordre de mon propre linge et le servent comme ils me serviroient moi-même. »

Tourmente tressaillit à ce discours du joaillier, et sentit une émotion dont elle ne pouvoit se rendre raison. « Menez-moi, dit-elle au syndic, dans la chambre de ce malade ; je souhaite de le voir. » Le syndic l'y conduisit; et, tandis qu'elle y alloit, la mère de Ganem dit à Force des cœurs : « Ah I ma fille , quelque misérable que soit cet étranger malade , votre frère , s'il est encore en vie , n'est peut-être pas dans un état plus heureux ! »

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La favorite du calife, étant dans ia chambre oh étoit le malade, s'approcha du Ht où les esclaves du sjndic Tavoient déjà couché. Elle vit un jeune homme qui avoit les yeux fermés , le visage pâle, défiguré et tout couvert de larmes. Elle Tobserve avec attention, son cœur palpite, elle croit reconnoitre Ganem; mais bientôt elle se défie du rapport de ses yeux. Si elle trouve quelque chose de Ganem dans Tobjet qu'elle considère, il lui paroît d'ailleurs si différent qu'elle n''ose s^imaginer que c'est lui qui s'offre à sa vue. Ne pouvant toutefois résister à l'envie de s'en éclaircir : « Ganem, lui dit-elle d'une voix tremblante , est-ce vous que |e vois ?» A ces mots elle s'arrêta pour donner le temps au jeune homme de répondre ; mais, s' apercevant qu'il y paroissoit insensible : «Ah ! Ganem, reprit-elle, ce n'est point à toi que je parle. Mon imagination, trop pleine de ton image, a prêté à cet étranger une trompeuse ressemblance. Le fils d'Abou Aibou, quelque malade qu'il pût être, entendroit la voix de Tourmente. » Au nom de Tourmente, Ganem (car c'étoit effectivement lui) ouvrit la paupière, et tourna la tête vers la personne qui lui adressoit la parole ; et, reconnoissant la favorite du calife : « Ah ! Madame , est-ce vous ? par quel

miracle » Il ne put achever. Il fut tout à coup

saisi d'un transport de joie si vif qu'il s'évanouic. Tourmente et le syndic s'empressèrent à le secou-

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rir; mais, dès qu'ils remarquèrent qu'il commençoie à revenir de son évanouissement, le syndic pria la dame de se retirer, de peur que sa vue n'irritât le mal de Ganem.

Ce jeune homme, ayant repris ses esprits, regarda de tous côtés , et , ne voyant pas ce qu'il cherchoit : « Belle Tourmente, s'écria-t-il, qu'êtesvous devenue ? Vous êtes-vous en effet présentée à mes yeux, ou n'est-ce qu'une illusion? — Non, Seigneur, lui dit le syndic, ce n^est point une illusion : c'est moi qui ai fait sortir cette dame , mais vous la reverrez sitôt que vous serez en état de soutenir sa vue. Vous avez besoin de repos présentement, et rien ne doit vous empêcher d'en prendre. Vos affaires ont changé de face, puisque vous êtes, ce me semble, ce Ganem à qui le Commandeur des croyans a fait publier dans Bagdad qu'il pardonnoit le passé. Qu'il vous suffise à Theure qu'il est de savoir cela. La dame qui vient de vous parler vous en instruira plus amplement. Ne songez donc qu'à rétablir votre santé ; pour moi, je vais y contribuer autant qu'il me sera possible. » En achevant ces mots, il laissa reposer Ganem, et alla lui faire préparer tous les remèdes qu'il jugea nécessaires pour réparer ses forces épuisées par la diète et par la fatigue.

Pendant ce temps-là. Tourmente étoit dans la chambre de Force des cœurs et de sa mère, où se

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passa la même scène à peu près : car, quand la mère de Ganem apprit que cet étranger malade que le syndic venoit de faire apporter chez lui étoit Ganem lui-même , elle en eut tant de joie qu elle s'évanouit aussi. £t lorsque, par les soins de Tourmente et de la femme du syndic, elle fut revenue de sa foiblesse , elle voulut se lever pour aller voir son fils; mais le syndic, qui arriva sur ces entrefaites, Ten empêcha en lui représentant que Ganem étoit si foible et si exténué que Ton ne pouvoit , sans intéresser sa vie , exciter en lui les mouvemens que doit causer la vue inopinée d*une mère et d'une sœur qu'on aime. Le syndic n'eut pas besoin de longs discours pour persuader la mère de Ganem. Dès qu'on lui dit qu'elle ne pouvoit entretenir son fils sans mettre en danger ses jours, elle ne fit plus d'instances pour l'aller trouver. Alors Tourmente, prenant la parole : « Bénissons le Ciel, dit-elle, de nous avoir tous rassemblés dans un même lieu. Je vais retourner au palais informer le calife de toutes ces aventures, et demain matin je reviendrai vous joindre. » Après avoir parlé de cette manière, elle embrassa la mère et la fille et sortit. Elle arriva au palais; et, dès qu'elle y fut, elle fit demander par Mesrour une audience particulière au calife. Elle l'obtint dans le moment. On l'introduisit dans le cabinet de ce prince ; il y étoit seul. Elle se jeta d'abord à ses pieds, la face

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contre terre, selon la coutume. Il lui dit de se relever, et, Tajantfait asseoir, il lui demanda si elle avoit appris des nouvelles de Ganem. « Commandeur des crojans, lui dit-elle, j'ai si bien fait que je l'ai retrouvé avec sa mère et sa sœur. » Le calife fut curieux d'apprendre comment elle avoit pu les rencontrer en si peu de temps. Elle satisfit sa curiosité, et lui dit tant de bien de la mère de Ganem et de Force des cœurs qu'il eut envie de les voir aussi bien que le jeune marchand.

Si Haroun-al-Raschid étoit violent et si, dans ses emportemens, il se portoit quelquefois à des actions cruelles , en récompense il étoit équitable et le plus généreux prince du monde dès que sa colère étoit passée et qu'on lui faisoit connoître son injustice. Ainsi , ne pouvant douter qu'il n'eût inustement persécuté Ganem et sa famille, et les ayant maltraités publiquement , il résolut de leur faire une satisfaction publique. « Je suis ravi, dit-il à Tourmente, de l'heureux succès de tes recherches ; j'en ai une extrême joie, moins pour l'amour de toi qu'à cause de moi-même. Je tiendrai la promesse que je t'ai faite : tu épouseras Ganem, et je déclare dès à présent que tu n^es plus mon esclave ; tu es libre. Va retrouver ce jeune marchand ; et , dès que sa santé sera rétablie , tu me l'amèneras avec sa mère et sa sœur. »

Le lendemain de grand- matin , Tourmente ne

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manqua pas de se rendre chez le syndic des joailliers, impatiente de savoir l'état de la santé de Ganem, et d'apprendre à la mère et à la fille les bonnes nouvelles qu'elle avoit à leur annoncer. La première personne qu^elle rencontra fut le syndic, qui lui dit que Ganem avoit fort bien passé la nuit ; que, son mal ne provenant que de mélancolie et la cause en étant ôtée, il seroit bientôt guéri.

Effectivement, le fils d'Abou Aibou se trouva beaucoup mieux. Le repos et les bons remèdes qu'il avoit pris, et, plus que tout cela, la nouvelle situation de son esprit, avoient produit un si bon effet que le syndic jugea qu'il pouvoit sans péril voir sa mère, sa sœur et sa maîtresse, pourvu qu'on le préparât à les recevoir, parce qu'il étoit à craindre que, ne sachant pas que sa mère et sa sœur fussent à Bagdad, leur vue ne lui causât trop de surprise et de joie. Il fut résolu que Tourmente entreroit d'abord toute seule dans la chambre de Ganem , et qu'elle feroit signe aux deux autres dames de paroître quand il en seroit temps.

Les choses étant ainsi réglées. Tourmente fut annoncée par le syndic au malade, qui fut si charmé de la revoir que peu s'en fallut qu'il ne s'évanouît encore. « Hé bien ! Ganem, lui dit-elle en s'approchant de son lit, vous retrouvez votre Tourmente, que vous vous imaginiez avoir perdue pour jamais. — Ah ! Madame, interrompit-il avec pré-

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cipitation, par quel miracle venez-vous vous offrir à mes yeux ? Je vous crojois au palais du calife. Ce prince vous a sans doute écoutée : vous avez dissipé ses soupçons, et il vous a redonné sa tendresse. — Oui, mon cherGanem, reprit Tourmente, je me suis justifiée dans l'esprit du Commandeur des crojans, qui, pour réparer le mal qu'il vous a fait souffrir, me donne à vous pour, épouse. » Ces dernières paroles causèrent à Ganem une joie si vive qu'il ne put d'abord s'exprimer que par ce silence tendre si connu des amans. Mais il le rompit enfin. « Ah! belle Tourmente! s'écria- t-il, puis'je ajouter foi au discours que vous me tenez ? Croirai -je qu'en effet le calife vous cède au fils d'Abou Aibou ? — Rien n'est plus véritable, repartit la dame : ce prince qui vous faisoit auparavant chercher pour vous ôter la vie, et qui, dans sa fureur, a fait souffrir mille indignités à votre mère et à votre sœur, souhaite de vous voir présentement pour vous récompenser du respect que vous avez eu pour lui; et il ne faut pas douter qu'il ne comble de bienfaits toute votre famille. »

Ganem demanda de quelle manière le calife avoit traité sa mère et sa sœur ; ce que Tourmente hii raconta. Il ne put entendre ce récit sans pleurer, malgré la situation où la nouvelle de son mariage avec sa maîtresse avoit mis son esprit. Mais, lorsque Tourmente lui dit qu'elles étoient actuellement

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à Bagdad et dans la même maison où il se trouvoit, ii parut avoir une si grande impatience de les voir que la favorite ne différa point à la satisfaire. Elle les appela ; elles étoient à la porte, où elles n'attendoient que ce moment. Elles entrent, s'avancent vers Ganem, et, l'embrassant tour à tour, elles le baisent à plusieurs reprises. Que de larmes furent répandues dans ces embrassemens 1 Ganem en avoit le visage tout couvert, aussi bien que sa mère et sa sœur. Tourmente en versoit abondamment. Le syndic même et sa femme, que ce spectacle attendrissoit, ne pouvoient retenir leurs pleurs, ni se lasser d'admirer les ressorts secrets de la Providence, qui rassembloit chez eux quatre personnes que la fortune avoit si cruellement séparées.

Après qu'ils eurent tous essuyé leurs larmes, Ganem en arracha de nouvelles en faisant le récit de tout ce qu*il avoit souffert depuis le jour qu'il avoit quitté Tourmente jusqu'au moment où le syndic T avoit fait apporter chez lui. Il leur apprit que, s'étant réfugié dans un petit village, il y étoit tombé malade; que quelques paysans charitables en avoient eu soin ; mais que, ne guérissant point, un chamelier s'étoit chargé de l'amener à l'hôpital de Bagdad. Tourmente raconta aussi tous les ennuis de sa prison, comment le calife^ après l'avoir entendue parler dans la tour, l' avoit fait venir dans son cabinet, et par quels discours elle s'étoit jus-

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tifiée. Enfin, quand ils se furent instruits des choses qui leur étoient arrivées, Tourmente dit : t Bénissons le Ciel qui nous a tous réunis, et ne songeons qu'au bonheur qui nous attend. Dès que la santé de Ganem sera rétablie, il faudra qu'il paroisse devant le calife avec sa mère et sa sœur; mais, comme elles ne sont pas en état de se montrer, je vais y mettre bon ordre : je vous prie de m'attendre un moment. »

En disant ces mots, elle sortit, alla au palais, et revint en peu de temps chez le syndic avec une bourse où il y avoit encore mille pièces d'or. Elle la donna au syndic , en le priant d'acheter des habits pour Force des cœurs et pour sa mère. Le syndic, qui étoit un homme de bon goût, en choisit de fort beaux, et les fit faire avec toute la diligence possible. Us se trouvèrent prêts au bout de trois jours ; et Ganem, se sentant assez fort pour sortir, s'y disposa. Mais le jour qu'il avoit pris pour aller saluer le calife, comme il s'y préparoit avec Force des cœurs et sa mère, on vit arriver chez le syndic le grand-vizir Giafar«

Ce ministre étoit à cheval avec une grande suite d'officiers, a Seigneur, dit-il à Ganem en entrant, je viens ici de la part du Commandeur des croyans, mon maître et le vôtre. L'ordre dont je suis chargé est bien différent de celui dont je ne veux pas vous renouveler le souvenir : je dois vous accompagner

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et VOUS présenter au calife, qui souhaite de tous voir. » Ganem ne répondit au compliment du grandvizir que par une très profonde inclination de tête, et monta un cheval des écuries du calife, qu'on lui présenta et qu'il mania avec beaucoup de grâce. On fit monter la mère et la fille sur des mules du palais; et, tandis que Tourmente, aussi montée sur une mule, les menoit chez le prince par un chemin détourné , Giafar conduisit Ganem par un autre, et l'introduisit dans la salle d'audience. Le calife y étoit assis sur son trône, environné des émirs, des vizirs, des chefs des huissiers et des autres courtisans arabes, persans, égyptiens, africains et syriens, de sa domination, sans parler des étrangers.

Quand le grand-vizir eut amené Ganem au pied du trône, ce jeune marchand fit sa révérence en se jetant la face contre terre ; et puis, s'étant levé, il débita un beau compliment en vers, qui, bien que composé sur-le-champ , ne laissa pas d'attirer l'approbation de toute la cour. Après son compliment, le calife le fit approcher et lui dit : « Je suis bien aise de te voir, et d'apprendre de toi-même où tu as trouvé ma favorite et tout ce que tu as fait pour elle. » Ganem obéit, et parut si sincère que le calife fut convaincu de sa sincérité. Ce prince lui fit donner une robe fort riche, selon la coutume observée envers ceux à qui l'on donne audience. En-

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suite il lui dit : « Ganem, je veux que tu demeures dans ma cour. — Commandeur des croyans, répondit le jeune marchand , l'esclave n'a point d'autre volonté que celle de son maître, de qui dépendent sa vie et son bien. » Le calife fut très satisfait de la réponse de Ganem, et lui donna une grosse pension. Ensuite ce prince descendit du trône, et, se faisant suivre par Ganem et par le grand-vizir seulement, il entra dans son appartement.

Comme il ne doutoit pas que Tourmente n'y fût avec la mère et la fille d'Abou Aibou, il ordonna qu'on les lui amenât. Elles se prosternèrent devant lui. Il les fit relever; et il trouva Force des cœurs si belle qu'après l'avoir considérée avec attention : « J'ai tant de douleur, lui dit-il, d'avoir traité si indignement vos charmes , que je leur dois une réparation qui surpasse l'offense que je leur ai faite. Je vous épouse, et par là je punirai Zobéide, qui deviendra la première cause de votre bonheur, comme elle l'est de vos malheurs passés. Ce n'est pas tout, ajouta-t-il en se tournant vers la mère de Ganem, Madame, vous êtes encore jeune, et je crois que vous ne dédaignerez pas l'alliance de mon grand-vizir : je vous donne à Giafar ; et vous. Tourmente, à Ganem. Que l'on fasse venir un cadi et des témoins, et que les trois contrats soient dressés et signés tout à l'heure. » Ganem voulut

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représenter au calife que sa sœur seroit trop hono^rée d'être seulement au nombre de ses favorites ; mais ce prince voulut épouser Force des cœurs.

Il trouva cette histoire si extraordmajre qu'il fit ordonner à un fameux historien de la mettre par écrit avec toutes ses circonstances. Elle fut ensuite déposée dans son trésor, d'où plusieurs copies tirées sur cet original l'ont tendue publique.

La sultane Scheherazade venoit l'histoire de Ganem avec tant d'agrément que le sultan des Indes, son époux, ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il l'aroit entendue avec un très grand plaisir.

u Sire, lui dit la sultane, je ne doute pas que Votre Majesté n'ait eu bien de la satisfaction d'avoir vu le calife Haroun-al-Raschid changer de sentiments en faveur de Ganem, de sa mère et de sa sœur Force des cœurs, et je crois qu'elle doit avoir été touchée sensiblement des disgrâces des uns et des mauvais tra item ens faits aux autres; mais je suis persuadée que, si Votre Majesté vouloit bien entendre l'histoire du Dormeur éveillé, au lieu de tous ces mouvemens d'indignation et de compassion que celle de Ganem doit avoir excités dans son cœur, et dont il est encore ému, celle-ci au contraire ne lui inspireroit que de la joie et du pl.im..-

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Au seul titre de l'histoire dont la sultane venoit de lui parler, le sultan, qui s'en promettoit des aventures toutes nouvelles et toutes réjouissantes, eût bien voulu en entendre le récit dès le même jour ; mais il étoit temps qu'il se levât : c'est pourquoi il remit au lendemain à entendre la sultane Scheherazade, à qui cette histoire servit à se faire prolonger la vie encore plusieurs nuits et plusieurs jours. Ainsi, le jour suivant, après que Dinàrzade l'eut éveillée, elle commença à la lui raconter en cette manière :

les Mille et une Nuits, VII. 1 1

ous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avoit à Bagdad un marchand fort riche dont la femme étoît déjà vieille. Ils avoient un fils unique nommé Abou Hassan, âgé d'environ trente ans, qui avoit été élevé dans une grande retenue de toutes choses. Le marchand mourut; et Abou Hassan, qui se vit seul héritier, se mit en possession des grandes richesses que son père avoit amassées pendant sa vie avec beaucoup d'épargne et avec un grand attachement à son négoce. Le fils, qui avoit des vues et des inclinations différentes de celles de son père, en usa aussi tout autrement. Comme son père ne lui avoit donné d'argent pendant sa jeunesse que ce qui suffisoit précisément pour son entretien, et qu'il avoit toujours porté envie aux jeunes gens de son âge qui n'en manquoient pas et qui ne se refusoient aucun des plaisirs auxquels la jeunesse ne s'abandonne que trop aisément, il

résolut de se signaler à son tour en faisant des dépenses proportionnées aux grands biens dont la fortune venoit de le favoriser. Pour cet effet il partagea son bien en deux parts : Tune fut employée en acquisition de terres à la campagne et de maisons dans la ville, et dont il se fit un revenu suffisant pour vivre à son aise, avec promesse de ne point toucher aux sommes qui en reviendroient, mais de les amasser à mesure qu'il les recevroit; l'autre moitié, qui consistoit en une somme considérable en argent comptant, fut destinée à réparer tout le temps qu'il croyoit avoir perdu sous la dure contrainte où son père l'avoit retenu jusqu'à sa mort ; mais il se fit une loi indispensable, qu'il se promit à lui-même de garder inviolablement, de ne rien dépenser au delà de cette somme , dans le dérèglement de vie qu'il s'étoit proposé.

Dans ce dessein, Abou Hassan se fit en peu de jours une société de gens à peu près de son âge et de sa condition, et il ne songea plus qu'à leur faire passer le temps très agréablement. Pour cet effet, il ne se contenta pas de les bien régaler les jours et les nuits, et de leur faire des festins splendides où les mets les plus délicats et les vins les plus exquis étoient servis en abondance, il y joignit encore la musique, en y appelant les meilleures voix de l'un et de l'autre sexe. La jeune bande, de son côté, le verre à la main, mêloit quelquefois ses

chansons à celles des musiciens, et tous ensemble ils sembloient s'accorder avec tous les instrumens de musique dont ils étoient accompagnés. Ces fêtes étoient ordinairement «terminées par des bals, où les meilleurs danseurs et baladins de Tun et de l'autre sexe de la ville de Bagdad étoient appelés. Tous ces divertissemens , renouvelés chaque jour par des plaisirs nouveaux, jetèrent Abou Hassan dans des dépenses si prodigieuses qu'il ne put continuer une si grande profusion au delà d'une année. La grosse somme qu'il avoit consacrée à cette prodigalité et l'année finirent ensemble. Dès qu'il eut cessé de tenir table, ses amis disparurent; il ne les rencontroit pas même en quelque endroit qu'il allât. En effet, ils le fuyoient dès qu'ils l'apercevoient; et, si par hasard il en joignoit quelqu'un et qu'il voulût l'arrêter, il s'excusoit sur différens prétextes.

Âbou Hassan fut plus sensible à la conduite étrange de ses amis qui l'abandonnoient avec tant d'indignité et d'ingratitude, après toutes les démonstrations et les protestations d'amitié qu'ils lui avoient faites, et d'avoir pour lui un attachement inviolable, qu'à tout l'argent qu'il avoit dépensé avec eux si mal à propos. Triste, rêveur, la tête baissée et avec un visage sur lequel un morne chagrin étoit dépeint, il entra dans l'appartement de sa mère et il s'assit sur le bout du sofa, assez éloigné d'elle.

<c Qu'avez-vous donc, mon fils? lui demanda sa mère en le voyant en cet état. Pourquoi êtes-vous si changé, si abattu et si différent de vous-même ? Quand vous auriez perdu tout ce que vous avez au monde, vous ne seriez pas fait autrement. Je sais la dépense effroyable que vous avez faite ; et, depuis que vous vous y êtes abandonné, je veux croire qu'il ne vous reste pas grand argent. Vous étiez maître de votre bien, et, si je ne me suis point opposée à votre conduite déréglée, c'est que je savois la sage précaution que vous aviez prise de conserver la moitié de votre bien. Après cela, je ne vjois pas ce qui peut vous avoir plongé dans cette profonde mélancolie. »

Abou Hassan fondit en larmes à ces paroles; et, au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : « Ma mère, s*écria-t-il, je connois enfin , par une expérience bien douloureuse, combien la pauvreté est insupportable. Oui, je sens vivement que, comme le coucher du soleil nous prive de la splendeur de cet astre, de même la pauvreté nous ôte toute sorte de joie. C'est elle qui fait oublier entièrement toutes les louanges qu'on nous donnoit et tout le bien que l'on disoit de nous avant d'y être tombés; elle nous réduit à ne marcher qu'en prenant des mesures pour ne pas être remarqués, et à passer les nuits en versant des larmes de sang. £n un mot, celui qui est pauvre n'est plus regardé, même par

ses parens et par ses amis, que comme un étranger. Vous savez, ma mère, poursuivit-il, de quelle manière j'en ai usé avec mes amis depuis un an. Je leur ai fait toute la bonne chère que j'ai pu imaginer, jusqu'à m'épuiser; et, aujourd'hui que je n'ai plus de quoi la continuer, je m'aperçois qu'ils m'ont tous abandonné. Quand je dis que je n'ai plus de quoi continuer à leur faire bonne chère, j'entends parler de l'argent que j'avois mis à part pour l'employer à l'usage que j'en ai fait. Pour ce qui est de mon revenu, je rends grâces à Dieu de m'avoir inspiré de le réserver, sous la condition et sous le serment que j'ai fait de n'y pas toucher pour le dissiper si follement. Je l'observerai, ce serment, et je sais le bon usage que je ferai de ce qui me reste si heureusement. Mais, auparavant, je veux éprouver jusqu'à quel point mes amis, s'ils méritent d'être appelés de ce nom, pousseront leur ingratitude. Je veux les voir tous l'un après l'autre, et, quand je leur aurai représenté les efforts que j'ai faits pour l'amour d'eux, je les solliciterai de me faire entre eux une somme qui serve en quelque façon à me relever de l'état malheureux où je me suis réduit pour leur faire plaisir. Mais je ne veux faire ces démarches, comme je vous ai déjà dit, que pour voir si je trouverai en eux quelque sentiment de reconnoissance.

— Mon fils , reprit la mère d'Abou Hassan , je

ne prétends pas vous dissuader d'exécuter votre dessein; mais je puis vous dire par avance que votre espérance* est mal fondée. Croyez-moi : quoi que vous puissiez faire , il est inutile que vous en veniez à cette épreuve ; vous ne trouverez de secours qu'en ce que vous vous êtes réservé par devers vous. Je vois bien que vous ne connoissiez pas encore ces amis qu'on appelle vulgairement de ce nom parmi les gens de votre sorte; mais vous allez les connoître. Dieu veuille que ce soit de la manière que je le souhaite, c'est-à-dire pour votre bien ! — Ma mère, repartit Abou Hassan, je suis bien persuadé de la vérité de ce que vous me dites ; je serai plus certain d'un fait qui me regarde de si près, quand je me serai éclairci par moi-même de leur lâcheté et de leur insensibilité. »

Abou Hassan partit à l'heure même , et il prit si bien son temps qu'il trouva tous ses amis chez eux. Il leur représenta le grand besoin où il étoit, et il les pria de lui ouvrir leur bourse pour le secourir efficacement. Il promit même de s'engager envers chacun d'eux en particulier , de leur rendre les sommes qu'ils lui auroient prêtées , dès que ses affaires seroient rétablies, sans néanmoins leur faire connoître que c'étoit en grande partie à leur considération qu'il s'étoit si fort incommodé , afin de les piquer davantage de générosité. Il n'oublia pas de les leurrer aussi de l'espérance de recommenccT

un jour avec eux la bonne chère qu'il leur avoii déjà faite.

Aucun de ses amis de bouteille ne fut touché des vives couleurs dont l'afRigé Abou Hassan se servit pour tâcher de les persuader. Il eut même la mortification de voir que plusieurs lui dirent nettement qu'ils ne le connoissoient pas , et qu'ils ne se souvenoient pas même de l'avoir vu. Il revint chez lui le cœur pénétré de douleur et d'indignation. «Ah! ma mère, s'écria-t-il en rentrant dans son appartement, vous me l'aviez bien dit : au lieu d'amis, je n'ai trouvé que des perfides, des ingrats et des méchans , indignes de mon amitié ! C'en est fait, je renonce à la leur, et je vous promets de ne les revoir jamais. »

Abou Hassan demeura ferme dans la résolution de tenir sa parole. Pour cet effet, il prit les précautions les plus convenables pour en éviter les occasions ; et , afin de ne plus tomber dans le même inconvénient, il promit avec serment de ne donner à manger de sa vie à aucun homme de Bagdad.

Ensuite il tira le coffre-fort où étoit l'argent de son revenu du lieu où il l'avoit mis en réserve, et il le mit à la place de celui qu'il venoit de vider. Il résolut de n'en tirer pour sa dépense de chaque jour qu'une somme réglée et suffisante pour régaler honnêtement une seule personne avec lui à souper. Il fit encore serment que cette personne ne seroit pas de

Bagdad, mais un étranger qui y seroit arrivé le même jour, et qu'il le renverroit le lendemain matin, après lui avoir donné le couvert une nuit seulement.

Selon ce projet, Abou Hassan avoit soin luimême chaque matin de faire la provision nécessaire pour ce régal ; et, vers la fin du jour, il alloit s'asseoir au bout du pont de Bagdad, et, dès qu'il voyoit un étranger, de quelque état ou condition qu'il fût, il l'abordoit civilement et l'invitoit de même à lui faire l'honneur de venir souper et loger chez lui pour la première nuit de son arrivée, et, après l'avoir informé de la loi qu'il s'étoit faite et de la condition qu'il avoit mise à son honnêteté, il l'emmenoit en son logis.

Le repas dont Abou Hassan régaloit son hôte n'étoit pas somptueux , mais il y avoit suffisamment de quoi se contenter. Le bon vin surtout n'y manquoit pas. On faisoit durer le repas jusque bien avant dans la nuit, et, au lieu d'entretenir son hôte d'affaires d'État, de famille ou de négoce, comme il arrive fort souvent , il afTectoit au contraire de ne parler que de choses indifférentes, agréables et réjouissantes. Il étoit naturellement plaisant, de belle humeur et fort divertissant ; et, sur quelque sujet que ce fût, il savoit donner un tour à son discours capable d'inspirer la joie aux plus mélancoliques.

En renvoyant son hôte le lendemain matin : « En quelque lieu que vous puissiez aller, lui disoit Abou Hassan, Dieu vous préserve de tout sujet de chagrin ! Quand je vous invitai hier à venir prendre un repas chez moi , je vous informai de la loi que je me suis imposée ; ainsi ne trouvez pas mauvais si je vous dis que nous ne boirons plus ensemble, et même que nous ne nous verrons plus ni chez moi ni ailleurs : j'ai mes raisons pour en user ainsi. Dieu vous conduise! »

Abou Hassan étoit exact dans l'observation de cette règle ; il ne regardoit plus les étrangers qu'il avoit une fois reçus chez lui , et il ne leur parloit plus. Quand il les rencontroit dans les rues, dans les places ou dans les assemblées publiques , il faîsoit semblant de ne les pas voir ; il se détournoit même, pour éviter qu'ils ne vinssent Paborder; enfin il n'avoit plus aucun commerce avec eux. Il y avoit du temps qu'il se gouvernoit de la sorte, lorsqu'un peu avant le coucher du soleil, comme il étoit assis à son ordinaire au bout du pont, le calife Haroun-al-Raschid vint à paroître , mais déguisé de manière qu'on ne pouvoit pas le reconnoître.

Quoique ce monarque eût des ministres et des officiers chefs de justice d'une grande exactitude à bien s'acquitter de leur devoir, il vouloit néanmoins prendre connoissance de toutes choses par

lui-même. Dans ce dessein, comme nous Tavons déjà vu, il alloit souvent déguisé en différentes manières par la ville de Bagdad. Il ne négligeoit pas même les dehors; et, à cet égard, il s'étoitfait une coutume d'aller, chaque premier jour du mois, sur les grands chemins par où on y abordoit, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ce jour-là, premier du mois , il parut déguisé en marchand de Mossoûl qui venoit de se débarquer de l'autre côté du pont, et suivi d'un esclave grand et puissant.

Comme le calife avoit dans son déguisement un air grave et respectable , Abou Hassan , qui le croyoit marchand de Mossoul, se leva de l'endroit où il étoit assis, et, après l'avoir salué d'un air gracieux et lui avoir baisé la main : « Seigneur, lui dit-il , je vous félicite de votre heureuse arrivée ; je vous supplie de me faire l'honneur de venir souper avec moi , et de passer cette nuit en ma maison, pour tâcher de vous remettre de la fatigue de votre voyage. » Et, afin de l'obliger davantage à ne lui pas refuser la grâce qu'il lui demandoit, il lui expliqua en peu de mots la coutume qu'il s'étoit faite de recevoir chez lui chaque jour, autant qu'il lui seroit possible, et pour une nuit seulement, le premier étranger qui se présenteroit à lui.

Le calife trouva quelque chose de si singulier dans la bizarrerie du goût d'Âbou Hassan que

Tenvie lui prit de le connoître à fond. Sans sortir du caractère de marchand , il lui marqua qu'il ne pouvoit mieux répondre à une si grande honnêteté à laquelle il ne s'étoit pas attendu à son arrivée à Bagdad qu'en acceptant l'offre obligeante qu'il venoit de lui faire; qu'il n'avoit qu'à lui montrer le chemin, et qu'il étoit tout prêt de le suivre.

Abou Hassan, qui ne savoit pas que l'hôte que le hasard venoit de lui présenter étoit infiniment au-dessus de lui, en agit avec le calife comme avec son égal. Il le mena à sa maison et le fit entrer dans une chambre meublée fort proprement, où il lui fit prendre place sur le sofa, à l'endroit le plus honorable. Le souper étoit prêt, et le couvert étoit mis. La mère d'Abou Hassan, qui entendoit fort bien la cuisine, servit trois plats : l'un, au milieu, garni d'un bon chapon , cantonné de quatre gros poulets ; et les deux autres à côté qui servoient d'entrée, l'un d'une oie grasse, et l'autre de pigeonneaux en ragoût. Il n'y avoit rien de plus, mais ces viandes étoient bien choisies et d'un goût délicieux.

Abou Hassan se mit à table vis-à-vis de son hôte, et le calife et lui commencèrent à manger de bon appétit en prenant chacun ce qui étoit de son goût, sans parler et même sans boire, selon la coutume du pays. Quand ils eurent achevé de manger, l'esclave du calife leur donna à laver , et

cependant la mère d'Abou Hassan desservit , et apporta le dessert, qui consistoit en diverses sortes de fruits de la saison , comme raisins , pêches, pommes, poires et plusieurs sortes de pâtes d'amandes sèches. Sur la fin du jour on alluma les bougies, après quoi Abou Hassan fit mettre les bouteilles et les tasses près de lui, et prit soin que sa mère fît souper l'esclave du calife.

Quand le feint marchand de Mossoul , c'est-àdire le calife , et Abou Hassan se furent remis à table, Abou Hassan, avant de toucher au fruit, prit une tasse , se versa à boire le premier , et , en la tenant à la main : « Seigneur, dit-il au calife, qui étoit selon lui un marchand de Mossoul , vous savez comme moi que le coq ne boit jamais qu'il n'appelle les poules pour venir boire avec lui : je vous invite donc à suivre mon exemple. Je ne sais ce que vous en pensez ; pour moi , il me semble qu'un homme qui hait le vin , et qui veut faire le sage, ne Test pas. Laissons là ces sortes de gens avec leur humeur sombre et chagrine, et cherchons la joie ; elle est dans la tasse, et la tasse la communique à ceux qui la vident. »

Pendant qu'Abou Hassan buvoit: a Cela me plaît, dit le calife en se saisissant de la tasse qui lui étoit destinée, et voilà ce qu'on appelle un brave homme. Je vous|iime de cette humeur et avec cette gaieté, et j'attends que vous m'en versiez autant. »

Abou Hassan n'eut pas plus tôt bu qu'en remplissant la tasse que le calife lui présentoit : « Goûtez, Seigneur, dit-il, vous le trouverez bon.

— J'en suis bien persuadé, reprit le calife d'un air riant; il n'est pas possible qu'un homme comme vous ne sache faire le choix des meilleures choses. »

Pendant que le calife buvoit : « Il ne faut que vous regarder, repartit Abou Hassan, pour s'apercevoir, du premier coup d'œil , que vous êtes de ces gens qui ont vu le monde et qui savent vivre.

« Si ma maison, ajouta-t-ilen vers arabes, étoit capable de sentiment et qu'elle fût sensible au sujet de joie qu'elle a de vous posséder, elle le marqueroit hautement, et, en se prosternant devant vous, elle sYcrieroit : « Ah I quel plaisir, quel bon- « heur de me voir honorée de la présence d'une « personne si honnête et si complaisante qu'elle ne « dédaigne pas de prendre le couvert chez moi ! »

« Enfin, Seigneur, je suis au comble de ma joLe, d'avoir fait aujourd'hui la rencontre d'un homme de votre mérite. »

Ces saillies d*Abou Hassan divertissoient fort le calife , qui avoit naturellement l'esprit très enjoué, et qui se faisoit un plaisir de l'exciter à boire en demandant souvent lui-même du vin, afin de le mieux connoître dans son entretien , par la gaieté que le vin lui inspireroit. Pour entrer en conver-

sation, il lui demanda comment il s'appeloit, à quoi il s'occupoit et de quelle manière il passoit la vie. « Seigneur, répondit-il, mon nom est Abou Hassan. J*ai perdu mon père qui étoit marchand, non pas à la vérité des plus riches , mais au moins de ceux qui vivoient le plus commodément à Bagdad. En mourant , il me laissa une succession plus que suffisante pour vivre sans ambition selon mon état. Comme sa conduite à mon égard avoit été fort sévère, et que jusqu'à sa mort j*avois passé la meilleure partie de ma jeunesse dans une grande contrainte , je voulus tâcher de réparer le bon temps que je croyois avoir perdu. En cela néanmoins, poursuivit Abou Hassan, je me gouvernois d'une autre manière que ne font ordinairement tous les jeunes gens. Ils se livrent à la débauche sans considération, et ils s'y abandonnent jusqu'à ce que , réduits à la dernière pauvreté , ils fassent malgré eux une pénitence forcée pendant le reste de leurs jours. Afin de ne pas tomber dans ce malheur, je partageai tout mon bien en deux parts, Tune en fonds, et l'autre en argent comptant. Je destinai l'argent comptant pour les dépenses que je méditois, et je pris une ferme résolution de ne point toucher à mes revenus. Je fis une société de gens de ma connoissance et à peu près de mon âge; et, sur l'argent comptant que je dépensois à pleines mains, je les régalois splendidement chaque

jour, de manière que rien ne manquoit à nos divertissemens. Mais la durée n'en fut pas longue. Je ne trouvai plus rien au fond de ma cassette à la fin de Tannée, et en même temps tous mes amis de table disparurent. Je les vis l'un après l'autre. Je leur représentai l'état malheureux où je me trouvois ; mais aucun ne m'offrit de quoi me soulager. Je renonçai donc à leur amitié, et, en me réduisant à ne plus dépenser que mon revenu, je me retranchai à n'avoir plus de société qu'avec le premier étranger que je rencontrerois chaque jour à son arrivée à Bagdad , avec cette condition de ne le régaler que ce seul jour^là. Je vous ai informé du reste , et je remercie ma bonne fortune de m' avoir présenté aujourd'hui un étranger de votre mérite. »

Le calife, fort satisfait de cet éclaircissement, dit à Abou Hassan : « Je ne puis assez vous louer du bon parti que vous avez pris d'avoir agi avec tant de prudence en vous jetant dans ladébauche^ et de vous être conduit d'une manière qui n'est pas ordinaire à la jeunesse ; je vous estime encore d'avoir été fidèle à vous-même au point que vous l'avez été. Le pas étoit bien glissant, et je ne puis assez admirer comment , après avoir vu la fin de votre argent comptant , vous avez eu assez de modération pour ne pas dissiper votre revenu , et même votre fonds. Pour vous dire ce que j'en

DU DORMEUR ÉVEILLÉ nj

pense , je tiens que vous êtes le seul débauché à qui pareille chose est arrivée, et à qui elle arrivera peut-être jamais. Enfin, je vous avoue que j'envie votre bonheur. Vous êtes Je plus heureux mortel qu'il y ait sur la terre, d'avoir chaque jour la compagnie d'un honnête homme avec qui vous pouvez vous entretenir si agréablement , et à qui vous donnez lieu de publier partout la bonne réception que vous lui faites. Mais ni vous ni moi nous ne nous apercevons pas que c'est parler trop longtemps sans boire : buvez , et versez-m'en ensuite. » Le calife et Abou Hassan continuèrent de boire longtemps en s'entretenant de choses très agréables.

La nuit étoit déjà fort avancée, et le calife, ea feignant d'être fort fatigué du chemin qu'il avoit fait, dit à Abou Hassan qu'il avoit besoin de repos. « Je ne veux pas aussi de mon côté, ajouta-t-il, que vous perdiez rien du vôtre pour l'amour de moi. Avant que nous nous séparions (car peut- -être serai-je sorti demain de chez vous avant que vous soyez éveillé), je suis bien aise de vous marquer combien je suis sensible à votre honnêteté, à votre bonne chère et à l'hospitalité que vous ^vez exercée envers moi si obligeamment. La seule 'Chose qui me fait de la peine, c'est que je ne sais par quel endroit vous en témoigner ma reconnois- 5ance. Je vous supplie de me le faire connoître. Les Mille et une Nuits, VII. 1 3

et VOUS verrez que je ne suis pas un ingrat. Il ne se peut pas faire qu'un homme comme vous n'ait quelque affaire , quelque besoin , et ne souhaite enfin quelque chose qui lui feroit plaisir. Ouvrez votre cœur, et parlez -moi franchement. Tout marchand que je suis, je ne laisse pas d'être en état d'obliger par moi-même ou par l'entremise de mes amis. »

A ces offres du calife, qu'Abou Hassan ne prenoit toujours que pour un marchand : « Mon bon seigneur, reprit Abou Hassan, je suis très persuadé que ce n'est point par compliment que vous me faites des avances si généreuses. Mais, foi d'honnête homme, je puis vous assurer que je n'ai ni chagrin, ni affaire, ni désir, et que je ne demande rien à personne. Je n'ai pas la moindre ambition, comme je vous l'ai déjà dit, et je suis très content de mon sort. Ainsi je n'ai qu'à vous remercier, non seulement de vos offres si obligeantes, mais même de la complaisance que vous avez eue de me faire un si grand honneur que celui de venir prendre un méchant repas chez moi. Je vous dirai néanmoins, poursuivit Abou Hassan, qu'une seule chose me fait de la peine, sans pourtant qu'elle aille jusqu'à troubler mon repos. Vous saurez que la ville de Bagdad est divisée par quartiers, et que dans chaque quartier il y a une mosquée avec un iman pour faire la prière aux heures ordinaires, à

la tête du quartier qui s'y assemble. L'iman est un grand vieillard, d'un visage austère, et parfait hypocrite, s'il y en eut jamais au monde. Pour conseil , il s'est associé quatre autres barbons , mes voisins, gens à peu près de sa sorte, qui s'assemblent chez lui régulièrement chaque jour, et, dans leur concihabule, il n'y a médisance, calomnie et malice qu'ils ne mettent en usage contre moi et contre tout le quartier, pour en troubler la tranquillité et y faire régner la dissension. Ils se rendent redoutables aux uns, ils menacent les autres ; ils veulent enfin se rendre les maîtres, et que chacun se gouverne selon leur caprice, eux qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes. Pour dire la vérité, je souffre de voir qu'ils se mêlent de toute autre chose que de leur Alcoran, et qu'ils ne laissent pas vivre le monde en paix.

— Hé bien, reprit le calife, vous voudriez apparemment trouver un moyen pour arrêter le cours de ce désordre ? — Vous l'avez dit, repartit Abou Hassan ; et la seule chose que je demanderois à Dieu pour cela, ce seroit d'être calife à la place du Commandeur des croyans, Haroun-al-Raschid, notre souverain seigneur et maître, seulement pour un jour. — Que feriez-vous si cela arrivoit? demanda le calife. — Je ferois une chose d'un grand exemple, répondit Abou Hassan, et qui donneroit de la satisfaction à tous les honnêtes gens. Je ferais

lOO HISTOIRE

donner cent coups de bâton sur la plante des pieds à chacun des quatre vieillards , et quatre cents à Timan, pour leur apprendre qu'il ne leur appartient pas de troubler et de chagriner ainsi leurs voisins. »

Le calife trouva la pensée d'Abou Hassan fort plaisante; et, comme il étoit né pour les aventures extraordinaires, elle lui fit naître l'envie de s'en faire un divertissement tout singulier. « Votre souhait me plaît d'autant plus, dit le calife, que je vois qu'il part d'un cœur droit et d'un homme qui ne peut souffrir que la malice des méchans demeure impunie. J'aurois un grand plaisir d'en voir l'effet, et peut-être n'est-il pas aussi impossible que cela arrive que vous pourriez vous l'imaginer. Je suis persuadé que le calife se dépouilleroit volontiers de sa puissance pour vingt-quatre heures entre vos mains, s'il étoit informé de votre bonne intention et du bon usage que vous en feriez. Quoique marchand étranger, je ne laisse pas néanmoins d'avoir du crédit pour y contribuer en quelque chose.

— Je vois bien, repartit Abou Hassan, que vous vous moquez de ma folle imagination, et le calife s'en moqueroit aussi s'il avoit connoissance d'une telle extravagance. Ce que cela pourroit peut-être produire, c'est qu'il se feroit informer de la conduite de l'iman et de ses conseillers, et qu'il les feroit châtier.

DU DORMEUR EVEILLE lOI

— Je ne me moque pas de. vous, répliqua le calife : Dieu me garde d'avoir une pensée si déraisonnable pour une personne comme vous qui m'avez si bien régalé, tout inconnu que je vous suis; et je vous assure que le calife ne s'en moqueroit pas aussi. Mais laissons là ce discours : il n'est pas loin de minuit, et il est temps de nous coucher.

— Brisons donc là notre entretien, dit Abou Hassan ; je ne veux pas apporter d'obstacle à votre repos. Mais, comme il reste encore du vin dans la bouteille, il faut, s'il vous plaît, que nous la vidions ; après cela nous nous coucherons. La seule chose que je vous recommande, c'est qu'en sortant demain matin, au cas que je ne sois pas éveillé, vous ne laissiez pas la porte ouverte, mais que vous preniez la peine de la fermer. » Ce que le calife lui promit d'exécuter fidèlement.

Pendant qu'Abou Hassan parloit, le calife s'étoit saisi de la bouteille et des deux tasses. Il se versa du vin le premier en faisant connoître à Abou Hassan que c'étoit pour le remercier. Quand il eut bu, il jeta adroitement dans la tasse d'Abou Hassan une pincée d'une poudre qu'il avoit sur lui , et versa par-dessus le reste de la bouteille. £n la présentant à Abou Hassan : a Vous avez, dit-il, pris la peine de me verser à boire toute la soirée; c'est bien la moindre chose que je doive faire que de vous en

épargner la peine pour la dernière fois ; je vous prie de prendre cette tasse de ma main, et de boire ce coup pour Tamour de moi. »

Abou Hassan prit la tasse; et, pour marquer davantage à son hôte avec combien de plaisir il recevoit Thonneur qu'il lui faisoit, il but et il la vida presque tout d'un trait. Mais à peine eut-il mis la tasse sur la table que la poudre fit son effet. Il fut saisi d'un assoupissement si profond que la tête lui tomba presque sur ses genoux d'une manière si subite que le calife ne put s'empêcher d'en rire. L'esclave par qui il s'étoit fait suivre étoit revenu dès qu'il avoit eu soupe, et il y avoit quelque temps qu'il étoit là tout prêt à recevoir ses commandemens. « Charge cet homme sur tes épaules, lui dit le calife ; mais prends garde de bien remarquer l'endroit où est cette maison , afin que tu le rapportes quand je te le commanderai. »

Le calife, suivi de l'esclave qui étoit chargé d'Abou Hassan, sortit de la maison, mais sans fermer la porte, comme Abou Hassan l'en avoit prié; et il le fit exprès. Dès qu'il fut arrivé à son palais, il rentra par une porte secrète, et il se fit suivre par l'esclave jusqu'à son appartement, où tous les officiers de sa chambre Tattendoient. « Déshabillez cet homme, leur dit-il, et couchez-le dans mon lit ; je vous dirai ensuite mes intentions. »

Les officiers déshabillèrent Abou Hassan, le re-

DU DORMEUR ÉVEILLE Io3

vêtfrent de rhabillement de nuit du calife, et le couchèrent selon son ordre. Personne n'étoit encore couché dans le palais. Le calife fit venir tous ses autres officiers et toutes les dames ; et, quand ils furent tous en sa présence : « Je veux, leur ditil , que tous ceux qui ont coutume de se trouver à mon lever ne manquent pas de se rendre demain matin auprès de cet homme que voilà couché dans mon lit, et que chacun fasse auprès de lui, lorsqu'il s'éveillera, les mêmes fonctions qui s'observent ordinairement auprès de moi. Je veux aussi qu'on ait pour lui les mêmes égards que pour ma propre personne, et qu'il soit obéi en tout ce qu'il commandera. On ne lui refusera rien de tout ce qu'il pourra demander, et on ne le contredira en quoi que ce soit de ce qu'il pourra dire ou souhaiter. Dans toutes les occasions où il s'agira de lui parler ou de lui répondre, on ne manquera pas de le traiter de Commandeur des croyans. En un mot, je demande qu'on ne songe non plus à ma personne, tout le temps qu'on sera près de lui, que s'il étoit véritablement ce que je suis, c'est-à-dire le calife et le Commandeur des croyans. Sur toutes choses, qu'on prenne bien garde de se méprendre en la moindre circonstance, d

Les officiers et les dames, qui comprirent d'abord que le calife vouloit se divertir, ne répondirent que par une profonde inclination; et dès lors chacun

de son côté se prépara à contribuer de tout son pouvoir, en tout ce qui seroit de sa fonction, à se bien acquitter de son personnage.

£n rentrant dans son palais , le calife avoît envoyé appeler le grand-vizir Giafar par le premier officier qu'il avoit rencontré, et ce premier ministre venoît d'arriver. Le calife lui dit : c Giafar, je t'ai fait venir pour t'avertir de ne pas t'étonner quand tu verras demain , en entrant à mon audience, l'homme que voilà couché dans mon lit, assis sur mon trône avec mon habit de cérémonie. Abordele avec les mêmes "^égards et le même respect que tu as coutume de me rendre , en le traitant aussi de Commandeur des croyans. Ecoute, et exécute ponctuellement tout ce qu'il te commandera, comme si je te le commandois. Il ne manquera pas de faire des libéralités, et de te charger de la distribution: fais tout ce qu'il te commandera là-dessus , quand même il s'agiroit d'épuiser tous les coffres de mes finances. Souviens-toi d'avertir aussi mes émirs, mes huissiers et tous les autres officiers du dehors de mon palais, de lui rendre demain à l'audience publique les mêmes honneurs qu'à ma personne, et de dissimuler si bien qu'il ne s'aperçoive pas de la moindre chose qui puisse troubler le divertissement que je veux me donner. Va, retire-toi, je n'ai rien à t'ordonner davantage, et donne-moi la satisfaction que je te demande. »

DU DORMEUR ÉVEILLÉ loS

Après que le grand-vizir se fut retiré , le calife passa dans un autre appartement ; et , en se couchant, il donna à Mesrour, chef des eunuques, les ordres qu'il devoit exécuter de son côté , afin que tout réussît de la manière qu'il Tentendoit , pour remplir le souhait d'Abou Hassan et voir comment il useroit de la puissance et de l'autorité de calife, dans le peu de temps qu'il l'avoit désiré. Sur toutes choses, il lui enjoignit de ne pas manquer de venir l'éveiller à l'heure accoutumée , et avant qu'on éveillât Abou Hassan, parce qu'il vouloit y être présent.

Mesrour ne manqua pas d'éveiller le calife dans le temps qu'il lui avoit commandé. Dès que le calife fut entré dans la chambre où Abou Hassan dormoit, il se plaça dans un petit cabinet élevé d'où il pouvoit voir par une jalousie tout ce qui s'y passoit sans être vu. Tous les officiers et toutes les dames qui dévoient se trouver au lever d'Abou Hassan entrèrent en même temps et se postèrent chacun à sa place accoutumée, selon son rang et dans un grand silence, comme si c'eût été le calife qui eût dû se lever, et prêts de s'acquitter de la fonction à laquelle ils étoient destinés.

Comme la pointe du jour avoit déjà commencé de paroître et qu'il étoit temps de se lever pour faire la prière d'avant le lever du soleil, l'officier qui étoit le plus près du chevet du lit approcha du

Io6 HISTOIRE

nez d'Abou Hassan une petite éponge trempée dans du vinaigre.

Abou Hassan éternua aussitôt en tournant la tête sans ouvrir les yeux , et, avec un petit effort, il jeta comme de la pituite qu'on fut prompt à recevoir dans un petit bassin d'or, pour empêcher qu'elle ne tombât sur le tapis de pied et ne le gâtât. C'est l'effet ordinaire de la poudre que le calife lui avoit fait prendre, quand, à proportion de la dose, elle cesse, en plus ou en moins de temps, de causer l'assoupissement pour lequel on la donne.

£n remettant la tête sur le chevet, Abou Hassan ouvrit les yeux , et , autant que le peu de jour qu'il faisoit le lui permettoit, il se vit au milieu d'une grande chambre magnifique et superbement meublée, avec un plafond à plusieurs enfoncemens de diverses figures, peints à l'arabesque, ornée de grands vases d'or massif, de portières et d'un tapis de pied or et soie , et environné de jeunes dames, dont plusieurs avoient différentes sortes d'instrumens de musique , prêtes à en toucher , toutes d'une beauté charmante, d'eunuques noirs, tous richement habillés et debout, dans une grande modestie. En jetant les yeux sur la couverture du lit, il vit qu'elle étoit de brocart d'or à fond rouge, rehaussée de perles et de diamans, et près du lit un habit de même étoffe et de même parure , et à côté de lui, sur un coussin, un bonnet de calife.

A ces objets si éclatans , Abou Hassan fut dans un étonnement et dans une confusion inexprimables. Il les regardoit tous comme dans un songe : songe si véritable à son égard qu'il désiroit que ce n'en fût pas un. « Bon! disoit-il en lui-même, me voilà calife ; mais, ajoutoit-il un peu après en se reprenant, il ne faut pas que je me trompe, c'est un songe, effet du souhait dont je m'entretenois tantôt avec mon hôte. » Et il refermoit les jeux comme pour dormir.

En même temps un eunuque s'approcha. « Commandeur des croyans, lui dit-il respectueusement,, que Votre Majesté ne se rendorme pas, il est temps qu'elle se lève pour faire sa prière ; l'aurore commence à paroître. »

A ces paroles , qui furent d'une grande surprise pour Abou Hassan: « Suis -je éveillé, ou si je dors? disoit-il encore en lui-même. Mais je dors, continuoit-il en tenant toujours les yeux fermés ; je ne dois pas en douter. »

Un moment après : « Commandeur des croyans, reprit l'eunuque, qui vit qu'il ne répondoit rien et ne donnoit aucune marque de vouloir se lever. Votre Majesté aura pour agréable que je lui répète qu'il est temps qu'elle se lève, à moins qu'elle ne veuille laisser passer le moment de faire sa prière du matin ; le soleil va se lever, et elle n'a pas coutume d'y manquer. »

« Je me trompoîs, dit aussiti^t Abou Hassan, je ne dors pas , je suis éveillé ; ceux qui dorment n'entendent pas, et j'entends qu'on me parle. » Il ouvrit encore les yeux ; et , comme il étoit grand jour , il vit distinctement tout ce qu'il n'avoit aperçu que confusément. Il se leva sur son séant avec un air riant, comme un homme plein de joie de se voir dans un état si fort au-dessus de sa condition ; et le calife , qui l'observoit sans être vu, pénétra dans sa pensée avec un grand plaisir.

Alors les jeunes dames du palais se prosternèrent la face contre terre devant Abou Hassan ; et celles qui tenoient des instrumens de musique lui donnèrent le bonjour par un concert de flûtes douces, de hautbois, de téorbes et d'autres instrumens harmonieux dont il fut enchanté et ravi en extase, de manière qu'il ne savoit où il étoit et qu'il ne se possédoit pas lui-même. Il revint néanmoins à sa première idée, et il doutoit encore si tout ce qu'il voyoit et entendoit étoit un songe ou une réalité. Il se mit les mains devant les yeux, et, en baissant la tête : « Que veut dire tout ceci ? disoit-il en lui-même. Où suis-je? Que m'est-il arrivé? Qu'est-ce que ce palais? Que signifient ces eunuques , ces officiers si bien faits et si bien mis ; ces dames si belles, et ces musiciennes qui m'enchantent ? Est-il possible que je ne puisse distinguer si je rêve ou si je suis dans mon bon sens ?» Il ôte

enfin les mains de devant ses jeux, les ouvre, et, en levant la tête , il vit que le soleil jetoit déjà ses premiers rayons au travers des fenêtres de la chambre où il étoit.

Dans ce moment, Mesrour, ch^f des eunuques, entra, se prosterna profondément devant Abou Hassan , et lui dit en se relevant : « Commandeur des croyans, Votre Majesté me permettra de lui représenter qu'elle n'a pas coutume de se lever si tard, et qu'elle a laissé passer le temps de faire sa prière. A moins qu'elle n'ait passé une mauvaise nuit et qu'elle ne soit indisposée, elle n'a plus que celui d'aller monter sur son trône pour tenir son conseil et se faire voir à l'ordinaire. Les généraux de ses armées, les gouverneurs de ses provinces et les autres grands officiers de sa cour n'attendent que le moment que la porte de la salle du conseil leur soit ouverte. »

Au discours de Mesrour, Abou Hassan fut comme persuadé qu'il ne dormoit pas et que l'état où il se trouvoit n'étoit pas un songe. Il ne se trouva pas moins embarrassé que confus dans l'incertitude du parti qu'il prendroit. Enfin il regarda Mesrour entre les deux yeux, et, d'un ton sérieux: a A qui donc parlez-vous, lui demanda-t-il, et qui est celui que vous appelez Commandeur des croyans, vous que je ne connois pas? Il faut que vous me preniez pour un autre, d

Tout autre que Mesrour se fût peut-être déconcerté à la demande d'Abou Hassan ; mais, instruit par le calife , il joua merveilleusement bien son personnage. « Mon respectable seigneur et maître, s*écria-t-il, Votre Majesté me parle ainsi aujourd'hui apparemment pour m'éprouver : Votre Majesté n'est-elle pas le Commandeur des croyans, le monarque du monde, de Torient à l'occident, et le vicaire sur la terre du prophète envoyé de Dieu maître de ce monde terrestre et du céleste ? Mesrour, votre chétif esclave , ne l'a pas oublié depuis tant d'années qu'il a l'honneur et le bonheur de rendre ses respects et ses services à Votre Majesté. Il s'estimeroit le plus malheureux des hommes s'il avoit encouru votre disgrâce : il vous supplie donc très humblement d'avoir la bonté de le rassurer; il aime mieux croire qu'un songe fâcheux a troublé son repos cette nuit. »

Abou Hassan fit un si grand éclat de rire à ces paroles de Mesrour qu'il se laissa aller à la renverse sur le chevet du lit, avec une grande joie du calife, qui en eût ri de même s'il n'eût craint de mettre fin, dès son commencement, à la plaisante scène qu'il avoit résolu de se donner.

Abou Hassan, après avoir ri longtemps en cette posture, se remit sur son séant; et, en s'adressant à un petit eunuque noir comme Mesrour : « Ecoute, lui dit-il, dis-moi qui je suis. — Seigneur, répondit

le petit eunuque d'un air modeste. Votre Majesté est le Commandeur des cro^ans et le vicaire en terre du maître des deux mondes. — Tu es un petit menteur, face de couleur de poix », reprit Abou Hassan.

Abou Hassan appela ensuite une des dames qui étoit plus près de lui que les autres, ce Approchezvous , la belle , dit-il en lui présentant la main ; tenez, mordez-moi le bout du doigt, que je sente si je dors ou si je veille. »

La dame, qui savoit que le calife vojoit tout ce qui se passoit dans la chambre, fut ravie d'avoir occasion de faire voir de quoi elle étoit capable quand il s'agissoit de le divertir. Elle s'approcha donc d'Abou Hassan avec tout le sérieux possible ; et, en serrant légèrement entre ses dents le bout du doigt qu'il lui avoit avancé, elle lui fît sentir un peu de douleur.

£n retirant la main promptement : a Je ne dors pas, dit aussitôt Abou Hassan, je ne dors pas certainement. Par quel miracle suis-je donc devenu calife en une nuit? Voilà la chose du monde la plus merveilleuse et la plus surprenante ! » £n s'adressant ensuite à la même dame : « Ne me cachez pas la vérité, dit-il, je vous en conjure par la protection de Dieu, en qui vous avez confiance aussi bien que moi. £st-il bien vrai que je sois le Commandeur des croyans ? — Il est si vrai, répon-

dit la dame, que Votre Majesté est le Commandeur des crojans que nous avons sujet, tous tant que nous sommes de vos esclaves, de nous étonner qu'elle veuille faire accroire qu'elle ne Test pas. — Vous êtes une menteuse, reprit Abou Hassan : je sais bien ce que je suis. »

Comme le chef des eunuques s'aperçut qu'Abou Hassan vouloit se lever, il lui présenta la main, et l'aida à se mettre hors du lit. Dès qu'il fut sur ses pieds, toute la chambre retentit du salut que tous les officiers et toutes les dames lui firent en même temps par une acclamation en ces termes : « Commandeur des croyans, que Dieu donne le bonjour à Votre Majesté î

— Ah ! Ciel 1 quelle merveille ! s'écria alors Abou Hassan. J'étois hier au soir Abou Hassan, et ce matin je suis le Commandeur des croyans. Je ne comprends rien à un changement si prompt et si surprenant ! i> Les officiers destinés à ce ministère l'habillèrent promptement; et, quand ils eurent achevé, comme les autres officiers, les eunuques et les dames s'étoient rangés en deux files jusqu'à la porte par oii il devoit entrer dans la chambre du conseil, Mesrour marcha devant, et Abou Hassan le suivit. La portière fut tirée, et la porte ouverte par un huissier. Mesrour entra dans la chambre du conseil, et marcha encore avant lui jusqu'au pied du trône, où il s'arrêta pour l'aider à monter, en le

DU DORMEUR ÉVEILLÉ Il3

prenant d'un côté par-dessous l'épaule, pendant qu'un autre officier, qui suivoit, l'aidoit de même. à monter de l'autre.

Abou Hassan s'assit aux acclamations des huissiers, qui lui souhaitèrent toute sorte de bonheur et de prospérité, et, en se tournant à droite et à gauche, il vit les officiers des gardes rangés dans un bel ordre et en bonne contenance.

Le calife cependant , qui étoit sorti du cabinet oii il étoit caché au moment qu'Abou Hassan étoit entré dans la chambre du conseil, passa à un autre cabinet qui avoit aussi vue sur la même chambre, d'où il pouvoit voir et entendre tout ce qui se passoit au conseil quand son grand-vizir y présidoit à sa place , et que quelque incommodité Tempèchoit d'y être en personne. Ce qui lui plut d'abord fut de voir qu'Abou Hassan le représentoit sur son trône presque avec autant de gravité que lui-même.

Dès qu'Abou Hassan eut pris place, le grandvizir Giafar, qui venoit d'arriver, se prosterna devant lui au pied du trône, se releva, et, en s'adressant à sa personne : « Commandeur des croyans, dit-il, que Dieu comble Votre Majesté de ses faveurs en cette vie , la reçoive dans son paradis dans l'autre, et précipite ses ennemis dans les flammes de l'enfer I »

Abou Hassan, après tout ce qui lui étoit arrivé depuis qu'il étoit éveillé et ce qu'il venoit d'en- Ui Mille et une Nuits. VII. 1 5

tendre de la bouche du grand-vizir, ne douta plus quMl lie fût calife, comme il avoit souhaité de Têtre. Ainsi, sans examiner comment ou par quelle aventure un changement de fortune si peu attendu s'étoit fait, il prit sur-le-champ le parti d'en exercer le pouvoir. Aussi demanda-t-il au grand-vizir,, en le regardant avec gravité , s'il avoit quelque chose à lui dire.

a Commandeur des croyans , reprit le grand* vizir, les émirs, les vizirs, et les autres officiers qui ont séance au conseil de Votre Majesté, sont à la porte, et ils n'attendent que le moment que Votre Majesté leur donne la permission d'entrer et de venir lui rendre leurs respects accoutumés. » Abou Hassan dit aussitôt qu'on leur ouvrît ; et le grandvizir, en se retournant et en s' adressant au chef des huissiers qui n^attendoit que l'ordre : « Chef des huissiers, dit-il, le Commandeur des crojans commande que vous fassiez votre devoir. »

La porte fut ouverte, et en même temps les vizirs, les émirs et les principaux officiers de la cour, tous en habits de cérémonie magnifiques, entrèrent dans uiî bel ordre, s'avancèrent jusqu'au pied du trône et rendirent leurs respects à Abou Hassan, chacun à son rang, le genou en terre et le front contre le tapis de pied, comme à la propre personne du calife, et le saluèrent en lui donnant le titre de Commandeur des croyans, selon l'instruc-

DU DORMEUR EVEILLE Il5

tion que le grand-vizir leur avoit donnée ; et ils prirent cbdcwi leur place à mesure qu'ils s'étoient acquittés de ce devoir.

Quand la cérémonie fut achevée et qu'ils se furent tous placés, il se fit un grand silence.

Alors le grand-vizir, toujours debout devant le trône, commença à faire son rapport de plusieurs affaires, selon l'ordre des papiers qu'il tenoit à la main. Les affaires, à la vérité, étoient ordinaires et de peu de conséquence. Abou Hassan néanmoins ne laissa pas de se faire admirer, même par le calife. En effet, il ne demeura pas court; il ne parut pas même embarrassé sur aucune. Il prononça juste sur toutes, selon que le bon sens lui inspiroit, soit qu'il s'agît d'accorder ou de rejeter ce que l'on demandoit.

Avant que le grand-vizir eût achevé son rapport, Abou Hassan aperçut le juge de police, qu'il connoissoit de vue, assis en son rang. « Attendez un moment, dit-il au grand-vizir en l'interrompant ; j'ai un ordre qui presse à donner au juge de police. »

Le juge de police , qui avoit les yeux sûr Abou Hassan, et qui s'aperçut qu'Abou Hassan le regardoit particulièrement, s'entendant nommer, se leva aussitôt de sa place et s'approcha gravement du trône, au pied duquel il se prosterna la face contre terre, c Juge de police, lui dit Abou Hassan après

Il6 HISTOIRE

qu'il se fut relevé , allez sur l'heure et sans perdre de temps dans un tel quartier et dans une rue (qu'il lui indiqua) ; il y a dans cette rue une mosquée où vous trouverez Timan et quatre vieillards à barbe blanche; saisissez-vous de leurs personnes, et faites donner à chacun des quatre vieillards cent coups de nerf de bœuf et quatre cents à l'iman. Après cek, vous les ferez monter tous cinq chacun sur un chameau, vêtus de haillons et la face tournée vers la queue du chameau. En cet équipage, vous les ferez promener par tous les quartiers de la ville, précédés d'un crieur qui criera à haute voix :

« Voilà U châtiment de ceux qui se mêlent des affaires qui ne les regardent pas , et qui se font une occupation de jeter le trouble dans les familles de leurs voisins, et de leur causer tout le mal dont ils sont capables, »

« Mon intention est encore que vous leur enjoigniez de changer de quartier, avec défense de jamais remettre le pied dans celui d'où ils auront été chassés. Pendant que votre lieutenant leur fera faire la promenade que je viens de vous dire, vous reviendrez me rendre compte de Inexécution de mes ordres. »

Le juge de police mit la main sur sa tête, pour marquer qu'il alloit exécuter l'ordre qu'il venoit de recevoir , sous peine de la perdre lui-même s'il y

DU DORMEUR EVEILLE liy

manquoit. Il se prosterna une seconde fois devant le tVône, et, après s^étre relevé, il s'en alla.

Cet ordre donné avec tant de fermeté fit au calife un plaisir d'autant plus sensible qu'il connut par là qu'Abou Hassan ne perdoit pas le temps de profiter de l'occasion pour châtier l'iman et les vieillards de son quartier, puisque la première chose à quoi il avoit pensé en se voyant calife avoit été de les faire punir.

Le grand-vizir cependant continua de faire son rapport, et il étoit près de le finir, lorsque le juge de police , de retour , se présenta pour rendre compte de sa commission. Il s'approcha du trône ; et, après la cérémonie ordinaire de se prosterner : « Commandeur des croyans, dit-il à Abou Hassan, j'ai trouvé l'iman et les quatre vieillards dans la mosquée que Votre Majesté m'a indiquée, et, pour preuve que je me suis acquitté fidèlement de Tordre que j'avois reçu de Votre Majesté, en voici le procès-verbal signé de plusieurs témoins des principaux du quartier. » £n même temps il tira un papier de son sein, et le présenta au calife prétendu.

Abou Hassan prit le procès-verbal, le lut tout entier , même jusqu'aux noms des témoins , tous gens qui lui étoient connus; et, quand il eut achevé: « Cela est bien, dit-il au juge de police en souriant, je suis content et vous m'avez fait plaisir ; reprenez votre place. Des cagots, dit-il en

lui-même avec un air de satisfaction, qui s'avisoient de gloser sur mes actions, et qui trouvoient mauvais que je reçusse et que je régalasse d'honnêtes gens chez moi , méritoient bien cette avanie et ce châtiment. » Le calife, qui l'observoit, pénétra dans sa pensée, et sentit en lui-même une joie inconcevable d'une si belle expédition.

Abou Hassan s'adressa ensuite au grand-vizir : « Faites-vous donner par le grand trésorier, lui dit-il, une bourse de mille pièces de monnoie d'or, et allez, au quartier où j'ai envoyé le juge de police, la porter à la mère d'un certain Abou Hassan, surnommé le Débauché. C'est un homme connu dans tout le quartier sous ce nom ; il n'y a personne qui ne vous enseigne sa maison. Partez, et revenez promptement. »

Le grand -vizir Gîafar mit la main sur sa tête, pour marquer qu'il alloit obéir; et, après s'être prosterné devant le trône, il sortit et s'en alla chez le grand trésorier, qui lui délivra la bourse. Il la fît prendre par un des esclaves qui le suivoient, et s'en alla la porter à la mère d'Abou Hassan. Il la trouva, et lui dit que le calife lui en- ▼ojoit ce présent, sans s'expliquer davantage. Elle le reçut avec d'autant plus de surprise qu'elle ne pouvoit imaginer ce qui pouvoit avoir obligé le calife de lui faire une si grande libéralité, et qu'elle ignoroit ce qui se passoit au palais.

Pendant l'absence du grand-vizir , le juge de police fit le rapport de plusieurs affaires qui regardoient sa fonction , et ce rapport dura jusqu'au retour du vizir. Dès qu'il fut rentré dans la chambre du conseil et qu'il eut assuré Abou Hassan qu'il s'étoit acquitté de l'ordre qu'il lui avoit donné, le chef des eunuques, c'est-à-dire Mesrour, qui étoit entré dans l'intérieur du palais après avoir accom» pagné Abou Hassan jusqu^au trône, revint, et marqua par un signe aux vizirs, aux émirs et à tous les officiers que le conseil étoit fini et que chacun pouvoit se retirer: ce qu'ils firent, après avoir pris congé par une profonde révérence au pied du trône , dans le même ordre que quand ils étoient entrés. II ne resta auprès d'Abou Hassan que les officiers de la garde du calife et le grandvizir.

Abou Hassan ne demeura pas plus longtemps sur le trône du calife ; il en descendit de la même manière qu'il y étoit monté, c'est-à-dire aidé par Mesrour et par un autre officier des eunuques, qui le prirent par-dessous les bras, et qui l'accompagnèrent jusqu'à l'appartement d'où il étoit sorti. Il y entra, précédé du grand-vizir. Mais à peine y eut-il fait quelques pas qu'il témoigna avoir quel* que besoin pressant. Aussitôt on lui ouvrit un cabinet fort propre qui étoit pavé de marbre, au lieu que l'appartement où il se trouvoit étoit cou-

vert de riches tapis de pied , ainsi que les autres appartemens du palais. On lui présenta une chaussure de soie brochée d'or, qu'on avoit coutume de mettre avant que d'y entrer. Il la prit ; et, comme il n'en savoit pas l'usage, il la mit dans une de ses manches, qui étoient fort larges.

Comme il arrive fort souvent que l'on rit plutôt d'une bagatelle que de quelque chose de conséquence, peu s'en fallut que le grand*vizir, Mesrour et tous les officiers du palais qui étoient près de lui, ne fissent un éclat de rire, par l'envie qui leur en prit, et ne gâtassent toute la fête ; mais ils se retinrent, et le grand-vizir fut enfin obligé de lui expliquer qu'il devoit la chausser pour entrer dans ce cabinet de commodité.

Pendant qu'Abou Hassan étoit dans le cabinet, le grand -vizir alla trouver le calife, qui s' étoit déjà placé dans un autre endroit pour continuer d'observer Abou Hassan sans être vu, et lui raconta ce qui venoit d'arriver, et le calife s'en fit encore un nouveau plaisir.

Abou Hassan sortit du cabinet. Mesrour, en marchant devant lui pour lui montrer le chemin, le conduisit dans l'appartement intérieur où le couvert étoit mis. La porte qui j donnoit communication fut ouverte, et plusieurs eunuques coururent avertir les musiciennes que le faux calife approchoit. Aussitôt elles commencèrent un concert de

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voix et d'instrumens des plus mélodieux avec tant de charme pour Abou Hassan qu'il se trouva transporté de joie et de plaisir, et ne savoit absolument que penser de ce qu'il voyoit et de ce qu'il entendoit. a Si c'est un songe , se disoit-il à lui-même, le songe est de longue durée. Mais ce n'est pas un songe, continuoit-il ; je me sens bien, je raisonne, je vois, je marche, j'entends. Quoi qu'il en soit, je me remets à Dieu sur ce qui en est. Je ne puis croire néanmoins que je ne sois pas le Commandeur des croyans : il n'y a qu'un Commandeur des croyans qui puisse être dans la splendeur où je suis. Les honneurs et les respects que l'on m'a rendus et que l'on me rend, les ordres que j'ai donnés et qui ont été exécutés , en sont des preuves suffisantes. »

Enfin Abou Hassan 'tint pour constant qu'il étoit le calife et le Commandeur des croyans ; et il en fut pleinement convaincu lorsqu'il se vit dans un salon très magnifique et des plus spacieux. L'or mêlé avec les couleurs les plus vives y brilloit de toutes parts. Sept troupes de musiciennes, toutes plus belles les unes que les autres, entouroient ce salon ; et sept lustres d'or à sept branches pendoient de divers endroits du plafond , où l'or et l'azur ingénieusement mêlés faisoient un effet merveilleux. Au milieu étoit une table couverte de sept grands plats d'or massif qui embaumoient le salon

de l'odeur des épiceries et de l'ambre dont les viandes étoient assaisonnées. Sept jeunes dames debout, d'une beauté ravissante, vêtues d'habits de différentes étoffes les plus riches et les plus éclatantes en couleurs , environnoient cette table. Elles avoient chacune à la main un éventail, dont elles dévoient se servir pour donner de l'air à Abou Hassan pendant qu'il seroit à table.

Si jamais mortel fut charmé, ce fut Abou Hassan lorsqu'il entra dans ce magnifique salon. A chaque pas qu'il y faisoit, il ne pouvoit s'empêcher de s'arrêter pour contempler à loisir toutes les merveilles qui se présentoient à sa vue. Il se tournoit à tout moment de côté et d'autre , avec un plaisir très sensible du calife, qui l'obçervoit très attentivement. Enfin , il s'avança jusqu'au milieu, et il se mit à table. Aussitôt les sept belles dames qui étoient à Tentour agitèrent l'air toutes ensemble avec leurs éventails pour rafraîcher le nouveau calife. Il les regardoit l'une après l'autre, et, après avoir admiré la grâce avec laquelle elks s'acquittoient de cet office, il leur dit avec un souris gracieux qu'il croyoit qu'une seule d'entre elles suffîsoit pour lui donner tout l'air dont il auroit besoin ; et il voulut que les six autres se missent à table avec lui , trois à sa droite et les autres à sa gauche, pour lui tenir compagnie. La table étoit ronde, et Abou Hassan les fit placer tout autour,

afin que , de quelque côté qu'il jetât la vue , il ne pât rencontrer que des objets agréables et tous divertissans.

Les six dames obéirent et se mirent à table.

Mais Abou Hassan s'aperçut bientôt qu'elles ne mangeoient point par respect pour lui ; ce qui lui donna occasion de les servir lui-même en les invitant et les pressant de manger dans des termes tout à fait obligeans. Il leur demanda ensuite comment elles s'appeloient , et chacune le satisfit sur sa curiosité. Leurs noms étoient : Cou d'albâtre, Bouche de corail, Face de la lune, Éclat du soleil , Plaisir des yeux , Délices du cœur. Il fit aussi la même demande à la septième, qui tenoit l'éventail, et elle lui répondit qu'elle s'appeloit Canne de sucre. Les douceurs qu'il leur dît à chacune sur leurs noms firent voir qu'il avoit infiniment d'esprit ; et l'on ne peut croire combien cela servit à augmenter l'estime que le calife, qui n' avoit rien perdu de tout ce qu'il avoit dit sur ce sujet, avoit déjà conçue pour lui.

Quand les dames virent qu'Abou Hassan ne mangeoit plus : « Le Commandeur des croyans, dit l'une en s'adressant aux eunuques qui étoient présens pour servir, veut passer au salon du dessert ; qu'on apporte à laver. » Elles se levèrent toutes de table en même temps, et elles prirent des mains des eunuques, l'une un bassin d'or, l'autre une

aiguière de même métal , et la troisième une serviette, et se présentèrent le genou en terre devant Abou Hassan qui étoit encore assis et lui donnèrent à laver. Quand il eut fait, il se leva, et à l'instant un eunuque tira la portière et ouvrit la porte d'un autre salon où il devoit passer.

Mesrour , qui n'avoit pas abandonné Abou Hassan, marcha encore devant lui et l'introduisit dans un salon de pareille grandeur à celui d'où il sortoit, mais' orné de diverses peintures des plus excellens maîtres, et tout autrement enrichi de vases de l'un et de l'autre métal, de tapis de pied et d'autres meubles plus précieux. Il y avoit dans ce salon sept troupes de musiciennes , autres que celles qui étoient dans le premier salon, et ces sept troupes , ou plutôt ces sept chœurs de musique, commencèrent un nouveau concert dès qu'Abou Hassan parut. Le salon étoit orné de sept autres grands lustres, et la table au milieu se trouva couverte de sept grands bassins d'or,, remplis en pyramide de toutes sortes de fruits de la saison, les plus beaux, les mieux choisis et les plus exquis ; et à l'entour sept autres jeunes dames, chacune avec un éventail à la main , qui surpassoient les premières en beauté.

Ces nouveaux objets jetèrent Abou Hassan dans une admiration plus grande qu'auparavant, et firent qu'en s'arrêtant il donna des marques plus sensibles

de sa surprise et de son étonnement. Il s'avança enfin jusqu'à la table, et, après qu'il s'y fut assis et qu'il eut contemplé les sept dames à son aise l'une après l'autre, avec un embarras qui marquoit qu'il ne savoit à laquelle il devoit donner la préférence, il leur ordonna de quitter chacune leur éventail , de se mettre à table et de manger avec lui , en disant que la chaleur n'étoit pas assez incommode pour avoir besoin de leur ministère.

Quand les dames se furent placées à la droite et à la gauche d'Abou Hassan, il voulut, avant toutes choses, savoir comment elles s'appeloient , et il apprit qu'elles avoient chacune un nom différent des noms des sept dames du premier salon, et que ces noms signifioient de même quelque perfection de l'âme ou de l'esprit qui les distinguoit les unes d'avec les autres. Cela lui plut extrêmement; et il le fît connoître par les bons mots qu'il dit encore à cette occasion , en leur présentant l'une après l'autre des fruits de chaque bassin. « Mangez cela pour l'amour 'de moi, dit-il à Ohaîne des cœurs, qu'il avoit à sa droite, en lui présentant une figue, et rendez plus supportables les chaînes que vous me faites porter depuis le moment que je vous ai vue. » Et, en présentant un raisin à Tourment de l'âme : « Prenez ce raisin, dit-il, à la charge que vous ferez cesser bientôt les tourmens que j'endure pour l'amour de vous. » Et ainsi des autres dames. Et,

par ces endroits, Abou Hassan faisoit que ie calife, qui étoit fort attaché à toutes ses actions et à toutes ses paroles , se savoit bon gré de plus en plus d'avoir trouvé en lui un homme qui le divertissoit si agréablement, et qui lui avoit donné lieu d'imaginer le moyen de le connoître plus à fond.

Quand Abou Hassan eut mangé, de tous les fruits qui étoient dans les bassins, ce qui lui plut selon son goût, il se leva; et aussitôt Mesrour^ qui ne Tabandonnoit pas, marcha encore devant lui et l'introduisit dans un troisième salon, orné, meublé et enrichi aussi magnifiquement que les deux premiers.

Abou Hassan y trouva sept autres chœurs de musique et sept autres dames autour d'une table couverte de sept bassins d'or remplis de confitures liquides de différentes couleurs et de plusieurs façons. Après avoir jeté les yeux de tous côtés avec une nouvelle admiration, il s'avança jusqu'à la table au bruit harmonieux des sept chœurs de musique, qui cessa dès qu^l s'y fut mis. Les sept dames s'y mirent aussi à ses côtés par son ordre, et, comme il ne pouvoit leur faire la même honnêteté de les servir qu'il avoit faite aux autres, il les pria de se choisir elles-mêmes les confitures qui seroient le plus à leur goût. Il s'informa aussi de leurs noms, qui ne lui plurent pas moins que les noms des autres dames par leur diversité, et qui lui four-

nirent une nouvelle matière de s'entretenir avec elles, et de leur dire des douceurs qui leur firent autant de plaisir qu'au calife, qui ne perdoic rien de tout ce qu'il disoit.

Le jour commençoit à finir, lorsque Abou Hassan fut conduit dans le quatrième salon. Il étoit orné, comme les autres, des meubles les plus magnifiques et les plus précieux. Il y avoit aussi sept grands lustres d'or qui se trouvèrent remplis de bougies allumées, et tout le salon éclairé par une quantité prodigieuse de lumières qui y faisoient un efiTet merveilleux et surprenant. On n'avoit rien vu de pareil dans les trois autres, parce qu'il n'en avoit pas été besoin. Abou Hassan trouva encore dans ce dernier salon, comme il avoit trouvé dans les trois autres, sept nouveaux chœurs de musiciennes, qui concertoient toutes ensemble d'une manière plus gaie que dans les autres salons, et qui sembloient inspirer une plus grande joie. Il y vit aussi sept autres dames qui étoient debout autour d'une table aussi couverte de sept bassins d'or remplis de gâteaux feuilletés, de toutes sortes de confitures sèches et de toutes autres choses propres à exciter à boire. Mais ce qu'Abou Hassan y aperçut, qu'il n'avoit point vu aux autres salons, c'étoit un buffet chargé de sept grands flacons d'argent pleins d'un vin des plus exquis et de sept verres de cristal de roche d'un très beau travail auprès de chaque flacon.

Jusque-là, c'est-à-dire dans les trois premiers salons, Abou Hassan n'avoit bu que de l'eau, selon la coutume qui s'observe à Bagdad, aussi bien parmi le peuple et dans les ordres supérieurs qu'à la cour du calife, où l'on ne boit le vin ordinairement que le soir. Tous ceux qui en usent autrement sont regardés comme des débauchés, et ils n'osent se montrer de jour. Cette coutume est d'autant plus louable qu'on a besoin de tout son bon sens dans la journée pour vaquer aux affaires, et que par là, comme on ne boit du vin que le soir, on ne voit pas d'ivrognes en plein jour causer du désordre dans les rues de cette ville.

Abou Hassan entra donc dans ce quatrième salon, et il s'avança jusqu'à la table. Quand il s'y fut assis, il demeura un grand espace de temps comme en extase, à admirer les sept dames qui étoient autour de lui, et les trouva plus belles que celles qu'il avoit vues dans les autres salons. Il eut envie de savoir les noms de chacune en particulier; mais, comme le grand bruit de la musique, et surtout les tambours de basque, dont on jouoit à chaque chœur, ne lui permettoient pas de se faire entendre, il frappa des mains pour la faire cesser, et aussitôt il se fît un grand silence.

Alors, en prenant par la main la dame qui étoit plus près de lui, à sa droite, il la fit asseoir, et, après lui avoir présenté d'un gâteau feuilleté, il lui

DU DORMEUR J^YEILLÉ

demanda comment elle s'appeloit. a Commandeur des crojans, répondît la dame, mon nom est Bouquet de perles. — On ne pouvoit vous donner un nom plus convenable, reprit Abou Hassan, et qui fît mieux connoître ce que vous valez; sans blâmer néanmoins celui qui vous Ta donné , je trouve que vos belles dents effacent la plus belle eau de toutes les perles qui soient au monde. Bouquet de perles, ajouta-t-il, puisque c'est votre nom, obligez-moi de prendre un verre et de m*apporter à boire de votre belle main. »

La dame alla aussitôt au buffet, et revint avec un verre plein de vin qu'elle présenta à Abou Hassan d'un air tout gracieux. Il le prit avec plaisir, et, la regardant passionnément : a Bouquet de perles, lui dit-il, je bois à votre santé ; je vous prie de vous en verser autant et de me faire raison. » Elle courut vite au buffet, et revint le verre à la main; mais, avant de boire, elle chanta une chanson qui ne le ravit pas moins par sa nouveauté que par les charmes d'une voix qui le surprit encore davantage.

Abou Hassan, après avoir bu, choisit ce qui lui plut dans les bassins, et le présenta à une autre dame qu'il fit asseoir auprès de lui. Il lui demanda aussi son nom. Elle répondit qu'elle s'appeloit Étoile du matin. « Vos beaux yeux, reprit-il, ont plus d'éclat et de brillant que l'étoile dont vous portez le nom. Allez, et faites-moi le plaisir de

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m*apporter à boire. » Ce qu'elle fit sur-le-champ de la meilleure grâce du monde. Il en usa de même envers la troisième dame, qui se nommoit Lumière du jour, et de même jusqu'à la septième, et toutes lui versèrent à boire avec une satisfaction extrême du calife.

Quand Abou Hassan eut achevé de boire autant de coups qu'il y avoit de dames, Bouquet de perles, la première à qui il s'étoit adressé, alla au buffet, prit un verre qu'elle remplit d^ vin après y avoir jeté une pincée de la poudre dont le calife s'étoit servi le jour précédent, et vint le lui présenter : « Commandeur des crojans, lui dit-elle, je supplie Votre Majesté par l'intérêt que je prends à la conservation de sa santé de prendre ce verre de vin et de me faire la grâce, avant de le boire, d'entendre une chanson, laquelle, si j'ose me flatter, ne lui déplaira pas. Je ne l'ai faîte que d'aujourd'hui, et je ne l'ai encore chantée à qui que ce soit.

— Je vous accorde cette grâce avec plaisir, lui dit Abou Hassan en prenant le verre qu'elle lui présentoit, et je vous ordonne, en qualité de Commandeur des crojans, de me la chanter, persuadé que je suis qu'une belle personne comme vous n'en peut faire que de très agréables et pleines d'esprit. 9 La dame prit un luth , et elle chanta la chanson^ en accordant sa voix au son de cet instru-

DU DORMEUR ÉVEILLÉ l3l

ment, avec tant de justesse, de grâce et d'expression qu elle tint Âbou Hassan comme en extase depuis le commencement jusqu'à la fin. Il la trouva si belle qu'il la lui fit répéter, et il n'en fut pas moins charmé que la première fois.

Quand la dame eut achevé , Abou Hassan , qui vouloit la louer comme elle le méritoit, vida le verre auparavant tout d'un trait. Puis, tournant la tête du côté de la dame comme pour lui parler, il en fut empêché par la poudre , qui fît son effet si subitement qu'il ne fit qu'ouvrir la bouche en bégayant. Aussitôt ses yeux se fermèrent ; et , en laissant tomber sa tête jusque sur la table comme un homme accablé de sommeil, il s'endormit aussi profondément qu'il avoit fait le jour précédent environ à la même heure, quand le calife lui eut fait prendre de la même poudre; et dans le même instant une des dames qui étoit auprès de lui fut assez diligente pour recevoir le verre, qu'il laissa tomber de sa main. Le calife, qui s'étoit donné luimême ce divertissement avec une satisfaction au delà de ce qu'il s'en étoit promis, et qui avoit été spectateur de cette dernière scène aussi bien que de toutes les autres qu'Abou Hassan lui avoit données, sortit de l'endroit où il étoit et parut dans le salon, tout joyeux d'avoir si bien réussi dans ce qu'il avoit imaginé. Il commanda premièrement qu'on dépouillât Abou Hassan de l' habit de calife

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dont on l'avoît revêtu le matin, et qu'on lui remît celui dont il étoit habillé il j ayoit vingt-quatre heures , quand Tesclave qui Taccompagnoit l'avoit apporté en son palais. Il fît appeler ensuite le même esclave ; et, quand il se fut présenté : « Reprends cet homme, lui dit-il, reporte-le chez lui sur son sofa sans faire de bruit, et, en te retirant de même> laisse la porte ouverte. »

L'esclave prit Abou Hassan , l'emporta par la porte secrète du palais , le remit chez lui comme le calife lui avoit ordonné, et revint en diligence lui rendre compte de ce qu'il avoit fait. « Abou Hassan, dit alors le calife, avoit souhaité d'être calife pendant un jour seulement, pour châtier l'iman de la mosquée de son quartier et les quatre scheiks ou vieillards dont la conduite ne lui plaisoit pas; je lui ai procuré le moyen de se satisfaire, et il doit être content sur cet article. »

Abou Hassan, remis sur son sofa par l'esclave, dormit jusqu'au lendemain fort tard, et il ne s'éveilla que quand la poudre qu'on avoit jetée dans le dernier verre qu'il avoit bu eut fait tout son effet. Alors , en ouvrant les jeux, il fut fort surpris de se voir chez lui. « Bouquet de perles, Étoile du matin, Aube du jour, Bouche de corail. Face de lune, s'écria-t-il en appelant les dames du palais qui lui avoient tenu compagnie chacune

DU DORMEUR iVEILLÉ lS3

par leur nom , aotant qu'il pat s'en souvenir, où étes-vous? Venez, approchez. »

Abou Hassan crioit de toute sa force. Sa mère, qui l'entendit de son appartement, accourut au bruit; et, en entrant dans sa chambre : « Qu'avezvous donc, mon fils ? lui demanda-t-elle. Que tous est-il arrivé ? »

A ces paroles, Abou Hassan leva la tête, et, en regardant sa mère fièrement et avec mépris: « Bonne femme, lui demanda-t*il à son tour, qui est donc celui que tu appelles ton fils?

— C'est vous - même , répondit la mère avec beaucoup de douceur. N'étes-vous pas Abou Hassan mon fils ? Ce seroit la chose du monde la plus singulière que vous l'eussiez oublié en si peu de temps.

— Moi, ton fils, vieille exécrable ! reprit Abou Hassan ; tu ne sais ce que tu dis, et tu es une menteuse I Je ne suis pas l'Abou Hassan que tu dis, je suis le Commandeur des croyans.

— Taisez-vous, mon fils, repartit la mère ; vous n'êtes pas sage ; on vous prendroit pour un fou si l'on vous entendoit.

— Tu es une vieille folle toi-même, répliqua Abou Hassan, et je ne suis pas fou comme tu le dis. Je te répète que je suis le Commandeur des croyans et le vicaire en terre du maître des deux mondes.

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— Ah ! mon fils ! s'écria la mère, est-il possible que je vous entende proférer des paroles qui marquent une si grande aliénation d'esprit? Quel malin génie vous obsède pour vous faire tenir un semblable discours ? Que la bénédiction de Dieu soit sur vous , et qu'il vous délivre de la malignité de Satan 1 Vous êtes mon fils Abou Hassan , et je suis votre mère. »

Après lui avoir donné toutes les marques qu'elle put imaginer pour le faire rentrer en lui-même et lui faire voir qu'il étoit dans* l'erreur : a Nevojezvous pas, continua-t-elle , que cette chambre où vous êtes est la vôtre, et non pas la chambre d'un palais digne d'un Commandeur des croyans, et que vous ne l'avez pas abandonnée depuis que vous êtes au monde en demeurant inséparablement avec moi ? Faites bien réflexion à tout ce que je vous dis, et ne vous allez pas mettre dans l'imagination des choses qui ne sont pas et qui ne peuvent pas être. Encore une fois, mon fils, pensez-y sérieusement. »

Abou Hassan entendit paisiblement ces remontrances de sa mère ; et, les yeux baissés et la main au bas du visage, comme un homme qui rentre en lui-même pour examiner la vérité de tout ce qu'il voit et de ce qu'il entend : « Je crois que vous avez raison, dit-il à sa mère quelques momens après, en revenant comme d'un profond sommeil.

DU DORMEUR ÉVEILLA l3S

sans pourtant changer de posture : il me semble, dit-il, que je suis Abou Hassan, que vous êtes ma mère, et que je suis dans ma chambre. Encore une fois, ajouta-t-il en jetant les jeux sur lui et sur tout ce qui se présentoit à sa vue, je suis Abou Hassan, je n'en doute plus ; et je ne comprends pas comment je m'étois mis cette rêverie dans la tête. »

La mère crut de bonne foi que son fils étoit guéri du trouble qui agitoit son esprit et qu'elle attribuoit à un songe. Elle se préparoit même à en rire avec lui et à l'interroger sur ce songe , quand tout à coup il se mit sur son séant , et , en la regardant de travers : « Vieille sorcière, vieille magicienne, dit-il, tu ne sais ce que tu dis: je ne suis pas ton fils, et tu n'es pas ma mère. Tu te trompes toi-même, et tu veux m'en faire accroire. Je te dis que je suis le Commandeur des crojans, et tu ne me persuaderas pas le contraire.

— De grâce, mon fils, recommandez -vous à Dieu , et abstenez-vous de tenir ce langage , de crainte qu'il ne vous arrive quelque malheur. Parlons plutôt d'autre chose, et laissez-moi vous raconter ce qui arriva hier dans notre quartier à l'iman de notre mosquée et à quatre scheiks de nos voisins. Le juge de police les fit prendre, et, après leur avoir fait donner en sa présence à chacun je ne sais combien de coups de nerf de bœuf, il fit publier par un crieur que c'étoit là le châtiment de

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ceux qui se mêloieot des affaires qui ne les regardoient pas , et qui se faisoient une occupation de jeter le trouble dans les familles de leurs voisins. Ensuite il les fît promener par tous les quartiers de la ville avec le même cri, et leur fit défense de remettre jamais le pied dans notre quartier. »

La mère d*Abou Hassan, qui ne pouvoit s'imaginer que son fils eût eu quelque part à l'aventure qu'elle lui racontoit , avoit exprès changé de discours, et regardé le récit de cette affaire comme un moyen capable d'effacer l'impression fantastique où elle le voyoit d'être le Commandeur des croyans.

Mais il en arriva tout autrement ; et ce récit, loin d'effacer l'idée qu'il avoit toujours d'être le Commandeur des croyans, ne servit qu'à la lui rappeler et à la lui graver d'autant plus profondément dans son imagination qu'en effet elle n'étoit pas fantastique, mais réelle.

Aussi, dès qu'Abou Hassan eut entendu ce récit : « Je ne suis plus ton fils, ni Abou Hassan, repritil; je suis certainement le Commandeur des croyans; je ne puis plus en douter après ce que tu viens de me raconter toi-même. Apprends que c'est par mes ordres que l'iman et les quatre scbeiks ont été châtiés de la manière que tu m'as dit. Je suis donc véritablement le Commandeur des croyans, te dis-je, et cesse de me dire que c'est un rêve. Je

DU DORMEUR ÉVEILLÉ iSy

ne dors pas, et j'étois aussi éveillé que je le suis en ce moment que je te parle. Tu me fais plaisir de me confirmer ce que le juge de police, à qui j'en avois donné Tordre, m'en a rapporté, c'est-àdire que mon ordre a été exécuté ponctuellement; et j'en suis d'autant plus réjoui que cet iman et ces quatre scheiks sont de, francs hypocrites. Je voudrois bien savoir qui m'a porté en ce lieu-ci. Dieu soit loué de tout ! Ce qu'il j a de vrai, c'est que je suis très certainement le Commandeur des croyans ; et toutes tes raisons ne me persuaderont pas le contraire. »

La mère, qui ne pouvoit deviner, ni même s'imaginer pourquoi son fils soutenoit si fortement et avec tant d'assurance qu'il étoît le Commandeur des croyans, ne douta plus qu'il n'eût perdu l'esprit, en lui entendant dire des choses qui étoient dans son esprit au delà de toute croyance, quoiqu'elles eussent leur fondement dans celui d'Abou Hassan. Dans cette pensée : « Mon fils, lui dit-elle, je prie Dieu qu'il ait pitié de vous, et qu'il vous fasse miséricorde. Cessez, mon fils, de tenir un discours si dépourvu de bon sens. Adressez-vous à Dieu ; demandez-lui qu'il vous pardonne et vous fasse la grâce de parler comme un homme raisonnable. Que diroit-on de vous si l'on vous entendoit perler ainsi? Ne savez-vous pas que les murailles ont des oreilles? »

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De si belles remontrances, loin d'adoucir l'esprit d'Abou Hassan, ne servirent qu'à l'aigrir encore davantage. Il s'emporta contre sa mère avec plus de violence. «Vieille, lui dit-il, je t'ai déjà avertie de te taire : si tu continues davantage, je me lèverai, et je te traiterai de manière que tu t'en ressentiras tout le reste de tes jours. Je suis le calife, le Commandeur des croyans, et tu dois me croire quand je le dis. »

Alors la bonne dame, qui vit qu'Abou Hassan s'égaroit de plus en plus de son bon sens plutôt que d'y rentrer, s'abandonna aux pleurs et aux larmes, et, en se frappant le visage et la poitrine, elle faisoit des exclamations qui marquoient son étonnement et sa profonde douleur de voir son fils dans une si terrible aliénation d'esprit.

Abou Hassan, au lieu de s'apaiser et de se laisser toucher par les larmes de sa mère, s'oublia lui-même au contraire jusqu'à perdre envers elle le respect que la nature lui inspiroit. Il se leva brusquement, il se saisit d'un bâton, et, venant à elle la main levée comme un furieux : ce Maudite vieille , lui dit-il dans son extravagance et d'un ton à donner de la terreur à toute autre qu'à une mère pleine de tendresse pour lui, dis-moi tout à l'heure qui je suis.

— Mon fils, répondit la mère en le regardant tendrement, bien loin de s'effrayer, je ne vous crois

pas abandonné de Dien jusqu'au point de ne pas connoître celle qui vous a mis au monde et de vous méconnottre vous-même . Je ne feins pas de vous dire que vous êtes mon fils Abou Hassan , et que vous avez grand tort de vous arroger un titre qui n'appartient qu'au calife Haroun-al-Raschid, votre souverain seigneur et le mien, pendant que ce monarque nous comble de biens , vous et moi, par le présent qu'il m'envoya hier. En effet, il faut que vous sachiez que le grand-vizir Giafar prit la peine de venir hier me trouver , et qu'en me mettant entre les mains une bourse de mille pièces d'or il me dit de prier Dieu pour le Commandeur des croyans qui me faisoit ce présent. £t cette libéralité ne vous regarde-t-elle pas plutôt que moi qui n'ai plus que deux jours à vivre ? »

A ces paroles, Abou Hassan ne se posséda plus. Les circonstances de la libéralité du calife que sa mère venoit de lui raconter lui marquoient qu'il ne se trompoit pas, et lui persuadoient plus que jamais qu'il étoit le calife, puisque le vizir n'avoit porté la bourse que par son ordre. « Hé bien, vieille sorcière, s'écria-t-il, seras-tu convaincue quand je te dirai que c'est moi qui t'ai envoyé ces mille pièces d'or par mon grand -vizir Giafar, qui n'a fait qu'exécuter l'ordre que je lui avois donné en qualité de Commandeur des croyans? Cependant, au lieu de me croire, tu ne cherches qu'à me faire

perdre l'esprit par tes contradictions et en me soutenant avec opiniâtreté que je suis ton fils. Mais je ne laisserai pas longtemps ta malice impunie. » En achevant ces paroles, dans l'excès de sa frénésie, il fut assez dénaturé pour la maltraiter impitoyablement avec le bâton qu'il tenoit à la main.

La pauvre mère, qui n'avoit pas cru que son fils passeroit si promptement des menaces aux actions, se sentant frappée, se mit à crier de toute sa force au secours ; et, jusqu'à ce que les voisins fussent accourus, Âbou Hassan ne cessoit de frapper, en lui demandant à chaque coup : « Suis-je Commandeur des croyans ?» A quoi la mère répondoit toujours ces tendres paroles : « Vous êtes mon fils. »

La fureur d'Abou Hassan commençoît un peu à se ralentir, quand les voisins arrivèrent dans sa chambre. Le premier qui se présenta se mit aussitôt entre sa mère et lui, et, après lui avoir arraché son bâton de la main : « Que faites -vous donc, Abou Hassan ? lui dit-il. Avez-vous perdu la crainte de Dieu et la raison ? Jamais un fils bien né comme vous a-t-il osé lever la main sur sa mère ? et n'avezvous point de honte de maltraiter ainsi la vôtre, elle qui vous aime si tendrement ? »

Abou Hassan, encore tout plein de sa fureur, regarda celui qui lui parloit sans lui rien répondre ; et, en jetant en même temps ses yeux égarés sur

chacun des autres voisins qui Taccompagnoient : « Qui est cet Abou Hassan dont vous parlez? leur demanda-t-ii. Est-ce moi que vous appelez de ce nom? »

Cette demande déconcerta un peu les voisins.

« Comment ! repartit celui qui venoit de lui parler, vous ne reconnoissez donc pas la femme que voilà pour celle qui vous a élevé et avec qui nous vous avons toujours vu demeurer, en un mot, pour votre mère? — ^Vous êtes des impertinens, répliqua Abou Hassan ; je ne la connois pas, ni vous non plus, et je ne veux pas vous connoître. Je ne suis pas Abou Hassan, je suis le Commandeur des croyans, et, si vous l'ignorez, je vous le ferai apprendre à vos dépens. »

A ce discours d'Abou Hassan, les voisins ne doutèrent plus de Taliénation de son esprit. Et, pour empêcher qu'il ne se portât à des excès semblables à ceux qu'il venoit de commettre contre sa mère , ils se saisirent de sa personne malgré sa résistance, et ils le lièrent de manière qu'ils lui ôtèrent l'usage des bras, des mains et des pieds. En cet état et hors d'apparence de pouvoir nuire, ils ne j ugèrent pas cependant à propos de le laisser seul avec sa mère. Deux de la compagnie se détachèrent et allèrent en diligence à l'hôpital des fous avertir le concierge de ce qui se passoit^ Il y vint aussitôt avec ses voisins, accompagné d'un bon

nombre de ses gens, chargés de chaînes, de menottes et d'un nerf de bœuf.

A leur arrivée, Abou Hassan, qui ne s'attendoit à rien moins qu'à un appareil si affreux, fit de grands efforts pour se débarrasser; mais le concierge, qui s'étoit fait donner le nerf de bœuf, le mit bientôt à la raison par deux ou trois coups bien appliqués qu'il lui en déchargea sur les épaules. Ce traitement fut si sensible à Abou Hassan qu'il se contint, et que le concierge et ses gens firent de lui ce qu'ils voulurent. Ils le chargèrent de chaînes et lui appliquèrent les menottes et les entraves, et, quand ils «urent achevé, ils le tirèrent hors de chez lui et le conduisirent à l'hôpital des fous.

Abou Hassan ne fut pas plus tôt dans la rue qu'il se trouva environné d'une grande foule de peuple. L'un lui donnoit un coup de poing, un autre un soufflet, et d'autres le chargeoient d'injures, en le traitant de fou, d'insensé et d'extravagant.

A tous ces mauvais traitemens : « Il n'y a, disoît-il, de grandeur et de force qu'en Dieu très haut et tout-puissant. On veut que je sois fou , quoique je sois dans mon bon sens ; je souffre cette injure et toutes ces indignités pour Tamour de Dieu, d

Abou Hassan fut conduit de cette manière jusqu'à l'hôpital des fous. On l'y logea, et on l'attacha dans une cage de fer; et, avant de l'y enfermer, le concierge, endurci à cette terrible

DU DORMEUR ivElLLi l^Z

exécution, le régala sans pitié de cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos , et continua plus de trois semaines à lui faire le même régal chaque jour, en lui répétant ces mêmes mots chaque fois : « Reviens en ton bon sens , et dis si tu es encore le Commandeur des croyans.

— Je n*ai pas besoin de ton conseil, répondoit Abou Hassan , je ne suis pas fou ; mais , si j'avois à le devenir, rien ne seroit plus capable de me jeter dans une si grande disgrâce que les coups dont tu m'assommes. »

Cependant la mère d'Abou Hassan venoit voir son fils règlement chaque jour; et elle ne pouvoit, retenir ses larmes en voyant diminuer de jour en jour son embonpoint et ses forces, et l'entendant se plaindre et soupirer des douleurs qu'il souffroit. En effet , il avoit les épaules , le dos et les côtes noircis et meurtris ; et il ne savoit de quel côté se tourner pour trouver du repos. La peau lui changea même plus d'une fois pendant le temps qu'il fut retenu dans cette effroyable demeure. Sa mère vouloit lui parier pour le consoler , et pour tâcher de sonder s'il étoit toujours dans la même situation d'esprit sur sa prétendue dignité de calife et de Commandeur des croyans ; mais , toutes les fois qu'elle ouvroit la bouche pour lui en toucher quel* que chose, il la rebutoit avec tant de furie qu'elle étoit contrainte de le laisser et de s'en retourner

inconsolable de le voir dans une si grande opiniâtreté.

Les idées fortes et sensibles qu*Abou Hassan avoit conservées dans son esprit , de s'être vu revêtu de rhabillement de calife , d'en avoir fait effectivement les fonctions, d'avoir usé de son autorité, d'avoir été obéi et traité véritablement en calife , et qui l'avoient persuadé à son réveil qu'il l'étoit véritablement et l'avoient fait persister si longtemps dans cette erreur, commencèrent insensiblement à s'effacer de son esprit.

a Si j'étois calife et Commandeur des croyans, se disoit-il quelquefois à lui-même, pourquoi me serois-je trouvé chez moi en me réveillant , et revêtu de mon habit ordinaire? Pourquoi ne me serois-je pas vu environné du chef des eunuques, de tant d'autres eunuques et d'une si grosse foule de belles dames ? Pourquoi le grand-vizir Giafar, que j'ai vu à mes pieds, tant d'émirs, tant de gouverneurs de provinces et tant d'autres officiers dont je me suis vu environné, m'auroient-ils abandonné? Il y a longtemps, sans doute, qu'ils m'auroient délivré de l'état pitoyable où je suis, si j'avois quelque autorité sur eux. Tout cela n'a été qu'un songe, et je ne dois pas faire difficulté de le croire. J'ai commandé, il est vrai, au juge de police de châtier l'iman et les quatre vieillards de son conseil ; j'ai ordonné au grand-vizir Giafar de por-

ter mille pièces d*or à ma mère, et mes ordres ont été exécutés. Cela m'arrête, et je n'y comprends rien. Mais combien d'autres choses y a-t-il que je ne comprends pas, et que je ne comprendrai jamais! Je m'en remets donc entre les mains de Dieu qui sait et qui connoît tout. »

Âbou Hassan étoit encore occupé de ces pen* sées et dans ces sentimens quand sa mère arriva. £lle le vit si exténué et si défait qu'elle en versa des larmes plus abondamment qu'elle n'avoit encore fait jusqu'alors. Au milieu de ses sanglots , elle le salua du salut ordinaire, et Abou Hassan le lui rendit, contre sa coutume depuis qu'il étoit dans cet hôpital. Elle en prit un bon augure : « Hé bien, mon fils, lui dit-elle en essuyant ses larmes , comment vous trouvez -vous? £n quelle assiette est votre esprit? Avez-vous renoncé à toutes vos fantaisies et aux propos que le démon vous avoit suggérés ?

— Ma mère , répondit Abou Hassan d'un sens rassis et fort tranquille , et d'une manière qui peignoit la douleur qu'il ressentoit des excès auxquels il s'étoit porté contre elle, jereconnois mon égarement, mais je vous prie de me pardonner le crime exécrable que je déteste , et dont je suis coupable envers vous. Je fais la même prière à nos voisins, à cause du scandale que je leur ai donné. J'ai été abusé par un songe, mais un songe si extraordinaire

les Millt ti une Nuits, VU. 19

et si semblable à la yérité que je pais mettre eA fait que tout autre que moi à qui il seroit arrivé n'en auroit pas été moins frappé , et seroit peutêtre tombé dans de plus grandes extravagances qn« vous ne m'en avez vu faire. J'en suis encore si fort troublé, au moment que je vous parle, que j'ai de ia peine à me persuader que ce qui m'est arrivé en soit un , tant il a de ressemblance à ce qui se passe entre des gens qui ne dortnent pas ! Quoi qu'il en soit , je le tiens et le veux tenir constamment pour un songe et pour «ne ilhision. Je suis même convaincu que je ne suis pas ce fantôme de calife et de Commandeur des croyans, mais Aboft Hassan, votre fils; devons, dis-je, que j'ai toujours honorée jusqu'à ce jour fatal dont le souvenir me couvre de confusion ; que j'honore et que j'honorerai toute ma vie comme je le dois. »

A ces paroles si sages et si sensées, les larmes de douleur, de compassion et d'affliction, que là mère d'Abou Hassan versoit depuis si longtemps, se changèrent en larmes de joie, de consolation et d'amour tendre pour son cher fils qu'elle retrouvoit. « Mon fils, s'écria-t-elte toute transportée de plaisir, je ne me sens pas moins ravie de con^^ tentement et de satisfaction à vous entendre parler si raisonnablement, après ce qui s'est passé, qu« si je venois de vous mettre au monde une seconde fois. Il faut que je vous déclare ma pensée sur votre

aventure et que je vous fasse remarquer une chose à quoi vous n'avez peut-être pas pris garde. L'é* tranger que vous aviez amené un soir pour souper avec vous s'en alla sans fermer la porte de votre chambre , comme vous lui aviez recommandé ; et je crois que c'est ce qui a donné occasion au dé* mon d'y entrer et de vous jeter dans l'affreuse illusion où vous étiez. Ainsi, mon fils, vous devez bien remercier Dieu de vous en avoir délivré, et le prier de vous préserver de tomber davantage dans les pièges de l'esprit malin.

— Vous avez trouvé la source de mon mal, répojadit Abou Hassan ; et c'est justement cette nuitlà que j'eus ce songe qui me renversa la cervelle. J'avois cependant averti le marchand expressément de fermer la porte après lui , et je connois à présent qu'il n'en a rien fait. Je suis donc persuadé avec vous que le démon a trouvé la porte ouverte, qu'il est entré, et qu'il m'a mis toutes ces fantaisies dans la tête. Il faut qu'on ne sache pas à Mossoul d'où venoit ce marchand, comme nous sommçs bien convaincus à Bagdad que le démon vient causer tous ces songes fâcheux qui nous inquiètent la nuit quand on laisse les chambres où l'on couche ouvertes. Au nom de Dieu, ma mère, puisque par la grâce de Dieu me voilà parfaitement revenu du trouble où j'étois, je vous supplie, autant qu'un fils peut supplier une aussi bonne

mère que vous Têtes , de me faire sortir au plus tôt de cet enfer , et de me délivrer de la main du bourreau, qui abrégera mes jours infailliblement si j'y demeure davantage. »

La mère d'Abou Hassan, parfaitement consolée et attendrie de voir qu'Âbou Hassan étoit revenu entièrement de sa folle imagination d'être calife, alla sur-le-champ trouver le concierge qui l'avoit amené et qui l'avoit gouverné jusqu'alors; et, dès qu'elle lui eut assuré qu'il étoit parfaitement bien rétabli dans son bon sens, il vint, l'examina, et le mit en liberté en sa présence.

Âbou Hassan retourna chez lui, et il y demeura plusieurs jours, afin de rétablir sa santé par de meilleurs alimens que ceux dont il avoit été nourri dans l'hôpital des fous. Mais, dès qu'il eut à peu près repris ses forces et qu'il ne se ressentit plus des incommodités qu'il avoit souffertes par les mau^ vais traitemens qu'on lui avoit faits dans sa prison, il commença à s'ennuyer de passer les soirées sans compagnie. C'est pourquoi il ne tarda pas à, reprendre le même train de vie qu'auparavant, c'^stà-dire qu'il recommença de faire chaque jour une provision suffisante pour régaler un nouvel hôte le soir.

Le jour qu'il renouvela la coutume d'aller, vers le coucher du soleil, au bout du pont de Bagdad, pour y arrêter le premier étranger qui se présen-

teroit et le prier de lui faire Tbonneur de venir souper avec lui , étoit le premier du mois , et le même jour , comme nous l'avons déjà dit , que le calife se divei tissoit à aller, déguisé, hors' de quelqu'une des portes par où Ton abordoit en cette YÎlle, pour observer par lui-même s'il ne se passoit rien contre la bonne police, de la manière qu'il l'avoit établie et réglée dès le commencement de son règne.

Il n'y avoit pas longtemps qu'Abou Hassan étoit arrivé et qu'il s'étoit assis sur un banc pratiqué contre le parapet , lorsqù'en jetant la vue jusqu'à l'autre bout du poni il aperçut le calife qui venoit à lui, déguisé en marchand de Mossoul, comme la première fois, et suivi du même esclave. Persuadé que tout le mal qu'il avoit souffert ne venoit que de ce que le calife , qu'il ne connoissoit que pour un marchand de Mossoul, avoit laissé la porte ouverte en sortant de sa chambre, il frémit en le voyant. « Que Dieu veuille me préserver! dit-il en lui-même. Voilà, si je ne me trompe, le magicien qui m'a enchanté. » Il tourna aussitôt la tête du côté du canal de la rivière, en s'appuyant sur le parapet, afin de ne le pas voir jusqu'à ce qu'il fût passé.

Le calife , qui vouloit porter plus loin le plaisir qu'il s'étoit déjà donné à l'occasion d'Abou Hassan , avoit eu grand soin de se faire informer de

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tout ce ' qu'il avoit dit et fait le lendemain à soa réveil 9 après l'avoir fait reporter chez li;^i, et de tout ce qui lui étoit arrivé. Il resseatit ua nouveau plaisir de tout ce qu'il en apprit, et même dumau* vais traitement qui lui av^it été fait dans l'hôpital des fous. Mais , comme ce monarque étoit généreux et plein de justice, et qu'il avoit reconnu dans Abou Hassan un esprit propre à le réjouir plus longtemps, et, de plus, qu'il s'étoit douté qu'après avoir renoncé à la prétendue dignité de calife , il reprendroit sa manière de vie ordinaire, il jugea à propos, dans le dessein de l'attirer près de sa personne , de se déguiser le premier du mois en marchand de Mossoul , comme auparavant , afin de mieux exécuter ce qu'il avoit résolu à son égard. Il aperçut donc Abou Hassan presque en même temps qu'il fut aperçu de lui; et , à son action, il comprit d'abord combien il étoit mécontent de lui, et que son dessein étoit de l'éviter. Cela fit qu'il côtoya le parapet où étoit Abou Hassan , le plus près qu'il put. Quand il fut proche de lui, il pencha la tête et il le regarda en face, a C'est donc vous» mon frère Abou Hassan , lui dit-il. Je vous salue. Permettez-moi, je vous prie, de vous embrasser.

— Et moi, répondit brusquement Abo.u Hassan, sans regarder le faux marchand de Mossoul, je ne vou^ salue pas : je n'ai besoin ni de votr« salut ni de vos embrassades. Passez votre chemin*

DU DORMEUR ÉVEILLÉ l5l

— Hé quoil reprit le calife, ne me reconnois^ sez-voos pas ? Ne vous souvient<ii pas de la soirée que BOUS passâmes ensemble, il y a aujourd'hui un

,mois, chez vous, et pendant laquelle vous me ittet l'honneur de me régaler avec tant de générosité ?

— Non, repartit Abou Hassan sur le même ton qu'auparavant , je ne vous connois pas, et je ne sais de quoi vous voulez me parler. Allez, encore une fois, et passez votre chemin. »

Le calife ne se rebuta pas de la brusquerie d'Abou Hassan. Il savott bien qu'une des lois qu'Abon Hassan s'étoit imposées à lui-même étoit de neplus avoir de commerce avec l'étranger qu'il auroit une fois régalé : Abou Hassan le lui avoit déclaré, mais il vouloit bien faire semblant de l'ignorer. « Je ne puis croire^ reprit-il, que vous ne me recon* noissiez pas; il n'y a pas assez longtemps que nous nous sommes v«i5, et il n'est pas possible que vous m'ayez oublié si facilement. Il faut qu'il vous soit arrivé quelque malheur qui vous cause cette aversiion pour moi. Vous devez vous souvenir cependant que je vous ai marqué ma reconnoissance par mes hùns souhaits; et même que, sur certaine cèose c[ui vous tenoit au cœur, je vous ai fait offrt de taon crédit, qui n'est pas à mépriser.

— J'ignore, repartit Abou Hassan, quel peut être votre crédit, et je n'ai pas le moindre désk de le mettte à l'épreuve ; mais je sais bien que vos

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souhaits n'ont abouti qu'à me faire devenir fou. Au nom de Dieu, yous dis -je encore une fois, passez yotre chemin, et ne me chagrinez pas davantage.

— Ah ! mon frère Abou Hassan ! répliqua le calife en l'embrassant, je ne prétends pas me séparer d'avec vous de cette manière. Puisque ma bonne fortune a voulu que je vous aie rencontré une seconde fois, il faut que vous exerciez aussi une seconde fois la même hospitalité envers moi que vous avez fait il y a un mois, et que j'aie l'honneur de boire encore avec vous. »

C'est de quoi Abou Hassan protesta qu'il sauroit bien se garder. « J'ai assez de pouvoir sur moi, ajouta-t-il, pour m'empêcher de me trouver davantage avec un homme comme vous, qui porte le malheur avec soi. Vous savez le proverbe qui dit : Prenez votre tambour sur les épaules, et délogez. Faites-vous-en l'application. Faut-il vous le répéter tant de fois ? Dieu vous conduise ! Vous m'avez causé assez de mal^ je ne veux pas m'y exposer davantage.

— Mon bon ami Abou Hassan, reprit le calife en l'embrassant encore une fois, vous me traitez avec une dureté à laquelle je ne me fusse pas attendu. Je vous supplie de ne me pas tenir un discours si offensant , et d'être au contraire bien persuadé de mon amitié. Faites-moi donc la grâce

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de me raconter ce qui tous est arrivé, à moi qui ne vous ai soubaitë que du bien, qui vous en souhaite encore, et qui voudrois trouver l'occasion de vous en faire, afin de réparer le mal que vous dites que je vous ai causé, si véritablement il y a de ma faute. » Abou Hassan se rendit aux instances du calife ; et, après l'avoir fait asseoir auprès de lui : « Votre incrédulité et votre importunité, lui dit-il, ont poussé ma patience à bout. Ce que je vais vous raconter vous fera connoître si c'est à tort que je me plains de vous. »

Le calife s'assit auprès d'Abou Hassan, qui lui fit le récit de toutes les aventures qui lui étoient arrivées depuis son réveil dans le palais jusqu'à son second réveil dans sa chambre ; il les lui raconta tontes comme un véritable songe qui lui étoit arrivé, avec une infinité de circonstances que le calife savoit aussi bien que lui, et qui renouvelèrent le plaisir qu'til s'en étoit fait. Il lui exagéra ensuite l'impression que ce songe lui avoit laissée dans l'esprit d'être le calife et le Commandeur des croyans : « «Impression, ajouta- t-il, qui m' avoit jeté dans des extravagances si grandes que mes voisins avoient été contraints de me lier comme un furieux et de me faire conduire à l'hôpital des fous, oîi j'ai été traité d'une manière qu'on peut appeler cruelle, barbare et inhumaine ; mais ce qui vous surprendra, et à quoi sans doute vous ne vous

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attendez pas, c'est que toutes ces choses ne me sont arrivées que par votre faute. Vous vous souvenez bien de la prière que je vous avois faite de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez moi après le souper. Vous ne l'avez pas fait ; au contraire, vous l'avez laissée ouverte, et le démon est entré et m'a rempli la tête de ce songe qui, tout agréable qu'il m'avoit paru, m'a causé cependant tous les maux dont je me plains. Vous êtes donc cause par votre négligence, qui vous rend responsable de mon crime, que j'ai commis une chose horrible et détestable en levant non seulement les mains contre ma mère, mais même il s'en est peu fallu que je ne lui aie fait rendre l'âme à mes pieds en commettant un parricide, et cela pour un sujet qui me fait rougir de honte toutes les fois que j'y pense, puisque c'étoit à cause qu'elle m'appeloit son fils, comme je le suis en effet, et qu'elle ne vouloit pas me reconnoître pour le Commandeur des crojans, tel que je crojois l'être et que je lui soutenois effectivement que je l'étois. Vous êtes encore cause du scandale que j'ai donné à mes voisins , quand , accourus aux cris de ma pauvre mère, ils me surprirent acharné à la vouloir assommer; ce qui ne seroit point arrivé si vous eussiez eu soin de fermer la porte de ma chambre en vous retirant, comme je vous en avois prié. Ils ne seroient pas entrés chez moi sans ma permission,

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et, ce qui me fait plus de peine, ils n'auroient point été témoins de ma folie. Je n'aurois pas été obligé de les frapper en me défendant contre eux, et ils ne m'auroient pas maltraité et lié comme ils ont fait, pour me conduire et me faire enfermer dans Phôpital des fous, où je puis vous assurer que chaque jour, pendant tout le temps que j'ai été détenu dans cet enfer, on n'a pas manqué de me bien régaler à grands coups de nerf de bœuf. »

Abou Hassan racontoit au calife ses sujets de plainte avec beaucoup de chaleur et de véhémence. Le calife savoit mieux que lui tout ce qui s'étoit passé, et ii étoit ravi en lui-même d'avoir si bien réussi dans ce qu'il avoit imaginé pour le jeter dans l'égarement où il le voyoit encore ; mais il ne put entendre ce récit, fait avec tant de naïveté, sans faire un grand éclat de rire.

Abou Hassan, qui croyoit son récit digne de compassion et que tout le monde devoit y être aussi sensible que lui, se scandalisa fort de cet éclat de rire du faux marchand de Mossoul. a Vous moquez-vous de moi, lui dit-il, de me rire ainsi au nez, ou croyez-vous que je me moque de vous quand je vous parle très sérieusement ? Voulez-vous des preuves réelles de ce que j'avance ? Tenez, voyez et regardez vous-même : vous me direz après cela si je me moque. » En disant ces paroles il se baissa, et, en se découvrant les épaules et le sein.

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il fit voir au calife les cicatrices et les meurtrissures que lui avoient causées les coups de nerf de bœuf qu'il avoit reçus.

Le calife ne put regarder ces objets sans horreur. Il eut compassion du pauvre Abou Hassan, et il fut très fâché que la raillerie eût été poussée si loin. Il rentra aussitôt en lui-même; et, en embrassant Abou Hassan de tout son cœur : « Levezvous, je vous en supplie, mon cher frère, lui dit-il d'un grand sérieux; venez, étalions chez vous; je veux encore avoir l'avantage de me réjouir ce soir avec vous. Demain, s'il plaît à Dieu, vous verrez que tout ira le mieux du monde. »

Abou Hassan, malgré sa résolution, et contre le serment qu'il avoit fait de ne pas recevoir chez lui le même étranger une seconde fois, ne put résister aux caresses du calife, qu'il prenoit toujours pour un marchand de Mossoul. « Je le veux bien, dit-il au faux marchand; mais, ajouta-t-il, à une condition que vous vous engagerez de tenir avec serment : c'est de me faire la grâce de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez moi, afin que le démon ne vienne pas me troubler la cervelle comme il a fait la première fois. » Le faux marchand promit tout. Ils se levèrent tous deux, et ils reprirent le chemin de la ville. Le calife, pour engager davantage Abou Hassan : « Prenez confiance en moi, lui dit-il; je ne vous manquerai pas de

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parole, je vous le promets ea homme d'honneur. Après cela vous ne devez point hésiter à mettre votre assurance en une personne comme moi, qui vous souhaite toute sorte de biens et de prospérités, et dont vous verrez les effets.

— Je ne vous demande pas cela, repartit Abou Hassan en s'arrêtant tout court ; je me rends de bon cœur à vos importunités, mais je vous dispense de vos souhaits, et je vous supplie au nom de Dieu de ne m'en faire aucun. Tout le mal qui m'est arrivé jusqu'à présent n'a pris sa source, avec la porte ouverte, que de ceux que vous m'avez déjà faits.

— Hé bien, répliqua le calife en riant en luimême de l'imagination toujours blessée d'Abou Hassan, puisque vous le voulez ainsi, vous serez obéi, et je vous promets de ne vous en jamais faire.

— Vous me faites plaisir de me parler ainsi, lui dit Abou Hassan, et je ne vous demande pas autre chose ; je serai trop content pourvu que vous teniez votre parole ; je vous tiens quitte de tout le reste, »

Abou Hassan et le calife suivi de son esclave, en s'entre tenant ainsi, appro choient insensiblement du rendez-vous : le jour commençoit à finir lorsqu'ils arrivèrent à la maison d'Abou Hassan. Aus^ sitôt il appela sa mère , et se fit apporter de la lumière. Il pria le calife de prendre place sur le

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sofa, et il se mit- près de lui. En peu de temps le souper fut servi sur la table qu'on avoit approchée près d'eux. Ils mangèrent sans cérémonie. Quand ils eurent achevé, la mère d'Abou Hassan vint desservir, mit le fruit sur la table et le vin avec les tasses près de son fils ; ensuite elle se retira, et ne parut pas davantage.

Abou Hassan commença à se servir du vin le premier , et en versa ensuite au calife. Ils burent chacun cinq ou six coups, en s' entretenant de choses indifférentes. Quand le calife vit qu' Abou Hassan commençoit à s'échauffer, il le mit sur le chapitre de ses amours, et il lui demanda s'il n'avoit jamais aimé.

<x Mon frère, répondit familièrement Abou Hassan, qui croyoit parler à son hôte comme à son égal, je n'ai jamais regardé l'amour, ou le mariage, si vous voulez, que comme une servitude à laquelle j'ai toujours eu de la répugnance à me soumettre; et jusqu'à présent je vous avouerai que je n'ai aimé que la table, la bonne chère, et surtout le bon vin ; en un mot , qu'à bien me divertir et à m'entretenir agréablement avec des amis. Je ne vous assure pourtant pas que je fusse indifférent pour le mariage ni incapable d'attachement , si je pouvois rencontrer une femme de la beauté et de la belle humeur de celle que je vis en songe cette nuit fatale que je vous reçus ici la première fois,

et que, pour mon malheur y vous laissâtes la porte de ma chambre ouverte, qui voulût bien passer les soirées à boire avec moi, qui sût chanter, jouer des instrumens et m'entretenir agréablement, qui ne s'étudiât enfin qu'à me plaire et à me divertir. Je crois au contraire que je changerois toute mon indifférence en un parfait attachement pour une telle personne, et que je croirois vivre très heureux avec elle. Mais où trouver une femme telle que je viens de vous la dépeindre ailleurs que dans le palais du Commandeur des crojans, chez le grand-vizir Giafar, ou chez les seigneurs de la cour les plus puissans, à qui l'or et l'argent ne manquent pas pour s'en pourvoir ? J'aime donc mieux m'en tenir à la bouteille; c'est un plaisir à peu de frais qui m'est commun avec eux. » £n disant ces paroles, il prit sa tasse et il se versa du vin : « Prenez votre tasse, que je vous en verse aussi, dit-il au calife, et continuons de goûter un plaisir si charmant. »

Quand le calife et Abou Hassan eurent bu:

a C'est grand dommage , reprit le calife , qu'un aussi galant homme que vous êtes , qui n'est pas indifférent pour l'amour , mène une vie si solitaire et si retirée.

— Je n'ai pas de peine , repartit Abou Hassan, à préférer la vie tranquille que vous voyez que je mène à la compagnie d'une femme qui ne seroit

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peut-être pas d'une beauté à me plaire, et qui d'aiîleurs me causeroit mille chagrins par ses imperfections et par sa mauvaise humeur. »

Ils poussèrent entre eux la conversation assez loin sur ce sujet ; et le calife, qui vit Abou Hassan au point où il le désiroit : « Laissez-moi faire, lui dit-il ; ptiisque vous avez le bon goût de tous les honnêtes gens, je veux vous trouver votre fait, et il ne vous en coûtera rien. » A Tinstant il prit la bouteille et la tasse d'Abou Hassan , dans laquelle il jeta adroitement une pincée de la poudre dont il s'étoit déjà servi , lui versa une rasade , et , eB lui présentant la tasse : « Prenez, continua-t-il, et buvez d'avance à la santé de cette belle qui doit faire le bonheur de votre vie ; vous en serez content. »

Abou Hassan prit la tasse en riant, et, en branlant la tête : « Vaille que vaille , dit-il , puisque vous le voulez ! Je ne saurois commettre une incivilité envers vous, ni désobliger un hôte de votre mérite pour une chose de si peu de conséquence. Je vais donc boire à la santé de cette belle que vous me promettez, quoique, content de mon sort , je ne fasse aucun fondement sur votre promesse. »

Abou Hassan n'eut pas plus t<^t bu la rasade qu'un prdfond assoupissenvent s'empara de ses sens comme les deux autres fois , et le calife fut

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encore le maître de disposer de lui à sa volonté. Il dit aussitôt à TesclaYe qu'il avoit amené de prendre Abou Hassan et de l'emporter au palais. L'esclave l'enleva, et le calife, qui n' avoit pas dessein de renvoyer Abou Hassan comme la première fois , ferma la porte de la chambre en sortant.

L'esclave suivit avec sa charge, et, quand le calife fut arrivé au palais, il fit coucher Abou Hassan sur un sofa dans le quatrième salon d'où il l'avoit fait reporter chez lui assoupi et endormi il y avoit un mois. Avant de le laisser dormir, il commanda qu'on lui mît le même habit dont il avoit été revêtu par son ordre , pour lui faire faire le personnage de calife : ce qui fut fait en sa présence ; ensuite il commanda à chacun de s'aller coucher, et ordonna au chef et aux autres officiers des eunuques, aux officiers de la chambre, aux musiciennes et aux mêmes dames qui s'étoient trouvées dans ce salon lorsqu'il avoit bu le dernier verre de vin qui lui avoit causé l'assoupissement, de se trouver, sans faute , le lendemain à la pointe du jour, à son réveil, et il enjoignit à chacun de bien faire son personnage.

Le calife alla se coucher, après avoir fait avertir Mesrour de venir l'éveiller avant qu'on entrât dans le salon, afin qu'il se plaçât dans le même cabinet où il s'étoit déjà caché.

Les Mille et une Nuits. VU. 2 1

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Mesrour ne manqua pas d'éveiller le calife précisément à l'heure quMl lui avoit marquée. Il se fit habiller promptement , et sortit pour se rendre au salon, où Âbou Hassan dormoit encore. Il trouva les officiers des eunuques , ceux de la chambre, les dames et les musiciennes à la porte , qui attendoient son arrivée. Il leur dit en peu de mots quelle étoit son intention; puis il entra, et alla se placer dans le cabinet fermé de jalousies. Mesrour, tous les autres officiers, les dames et les musiciennes entrèrent après lui, et se rangèrent autour du sofa sur lequel Abou Hassan étoit couché, de manière qu'ils n'empêchoient pas le calife de le voir et de remarquer toutes ses actions.

Les choses ainsi disposées , dans le temps que la poudre du calife eut fait son effet , Abou Hassan s'éveilla sans ouvrir les jeux, et il jeta un peu de pituite qui fut reçue dans un petit bassin d'or comme la première fois. Dans ce moment, les sept chœurs de musiciennes mêlèrent leurs voix toutes charmantes au son des hautbois, des flûtes douces et des autres instrumens, et firent entendre un concert très agréable.

La surprise d^Abou Hassan fut extrême quand il entendit une musique si harmonieuse ; il ouvrit les yeux, et elle redoubla lorsqu'il aperçut les dames et les officiers qui Tenvironnoient, et qu'il crut reconnoître. Le salon où il se trou voit lui pa-

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rut le même que celui qu'il avoit vu dans son premier rêve : il y remarquoit la même illumination ^ le même ameublement et les mêmes ornemens.

Le concert cessa , afin de donner lieu au calife d'être attentif à la contenance de son nouvel hôte et à tout ce qu'il pourroit dire dans sa surprise. Les dames, Mesrour et tous les officiers de la chambre, en gardant un grand silence, demeurèrent chacun dans leur place avec un grand respect. « Hélas ! s'écria Abou Hassan en se mordant les doigts, et si haut que le calife l'entendit avec joie, me voilà retombé dans le même songe et dans la même illusion qu'il y a un mois : je n'ai qu'à m'attendre encore une fois aux coups de nerf de bœuf, à l'hôpital des fous et à la cage de fer. Dieu toutpuissant, ajouta-t-il, je me remets entre les mains de votre divine providence ! C'est un malhonnête homme que je reçus chez moi hier au soir qui est la cause de cette illusion et des peines que j'en pourrai souffrir. Le traître et le perfide qu'il est m'avoit promis avec serment qu'il fermeroit la porte de ma chambre en sortant de chez moi ; mais il ne l'a pas fait , et le diable est entré , qui me bouleverse la cervelle par ce maudit songe de Commandeur des croyans et par tant d'autres fantômes dont il me fascine les yeux. Que Dieu te confonde , Satan , et puisses-tu être accablé sous une montagne de pierres ! »

Après ces dernières paroles, Abou Hassan ferma les yeux et demeura recueilli en lui-même, l'esprit fort embarrassé. Un moment après, il les ouyrit, et, en les jetant de côté et d'autre sur tous les objets qui se présentoient à sa vue : « Grand Dieu ! s'écria-t-il encore une fois avec moins d'étonnement et en souriant , je me remets entre les mains de votre providence , préservez-moi de la tentation de Satan ! » Puis, en refermant les yeux : « Je sais, continua-t-il , ce que je ferai : je vais dormir jusqu'à ce que Satan me quitte et s'en retourne par où il est venu , quand je devrois attendre jusqu'à midi. »

On ne lui donna pas le temps de se rendormir comme il venoît de se le proposer. Force des cœurs, une des dames qu'il avoit vues la première fois, s'approcha de lui, et, en s' asseyant sur le bord du sofa : « Commandeur des croyans, lui ditelle respectueusement , je supplie Votre Majesté de me pardonner si je prends la liberté de l'avertir de ne pas se rendormir, mais de faire des efforts pour se réveiller et se lever , parce que le jour commence à paroître. — Retire-toi , Satan » , dit Abou Hassan en entendant cette voix. Puis, en regardant Force des cœurs : « Est-ce moi , lui ditil, que vous appelez Commandeur des croyans ? Vous me prenez pour un autre certainement.

— C'est Votre Majesté, reprit Force des cœurs.

à qui je donne ce titre , qui lui appartient comme au souverain de tout ce qu'il y a au monde de musulmans, dont je suis très humblement esclave» et à qui j'ai l'honneur de parler. Votre Majesté veut se divertir sans doute, ajouta-t-elle en faisant semblant de s'être oubliée elle-même, à moins que ce ne soit un reste de quelque songe fâcheux ; mais , si elle veut bien ouvrir les yeux, les nuages qui peuvent lui troubler l'imagination se dissiperont , et elle verra qu'elle est dans son palais, environnée de ses officiers et de toutes tant que nous sommes de ses esclaves , prêtes à lui rendre nos services ordinaires. Au reste, Votre Majesté ne doit pas s'étonner de se voir dans ce salon, et non pas dans son lit; elle s'endormit hier si subitement que nous ne voulûmes pas l'éveiller pour la conduire jusqu'à sa chambre, et nous nous contentâmes de la coucher commodément sur ce sofa. »

Force des cœurs dit tant d'autres choses à Abou Hassan, qui lui parurent vraisemblables, qu'enfin il se mit sur son séant. Il ouvrit les yeux et il la reconnut, de même que Bouquet de perles et les autres dames qu'il avoit déjà vues. Alors elles s'approchèrent toutes ensemble, et Force des cœurs, en reprenant la parole : « Commandeur des croyans et vicaire du prophète en terre, dit-elle. Votre Majesté aura pour agréable que nous l'avertissions

encore qu'il est temps qu'elle se lève ; voilà le jour qui paroît.

— Vous êtes des fâcheuses et des importunes, reprit Abou Hassan en se frottant les yeux : je ne suis pas Commandeur des crojans, je suis Abou Hassan, je le sais bien, et vous ne me persuaderez pas le contraire. — Nous ne connoissons pas TAbou Hassan dont Votre Majesté nous parle, reprit Force des cœurs; nous ne voulons pas même le connoître; nous connoissons Votre Majesté pour le Commandeur des croyans, et elle ne nous persuadera jamais qu'elle ne le soit pas. »

Abou Hassan jetoit les yeux de tous côtés et se trouvoit comme enchanté de se voir dans le même salon où il s'étoit déjà trouvé; mais il attribuoit tout cela à un songe pareil à celui qu'il avoit eu, et dont il craignoit les suites fâcheuses. « Dieu me fasse miséricorde, s'écria-t-il en élevant les mains et les yeux, comme un homme qui ne sait où il en est; je me remets entre ses mains ! Après ce que je vois, je ne puis douter que le diable qui est entré dans ma chambre ne m'obsède et ne trouble mon imagination de toutes ces visions. » Le calife, qui le voyoit et qui venoit d'entendre toutes ses exclamations, se mit à rire de si bon cœur qu'il eut bien de la peine à s'empêcher d'éclater.

Abou Hassan cependant s'étoit recouché, et il avoit refermé les yeux, a Commandeur des croyans,

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lui dit aussitôt Force des cœurs, puisque Votre Majesté ne se lève pas après l'avoir avertie qu'il est jour, selon notre devoir, et qu'il est nécessaire qu'elle vaque aux affaires de l'empire, dont le gouvernement lui est confié, nous userons de la permission qu'elle nous a donnée en pareil cas. » £n même temps elle le prit par un bras, et elle appela les autres dames, qui lui aidèrent à le faire sortir du lit et le portèrent, pour ainsi dire, jusqu'au milieu du salon, où elles le mirent sur son séant. Elles se prirent ensuite chacune par la main, et elles dansèrent et sautèrent autour de lui au son de tous les instrumens et de tous les tambours de basque, que l'on faisoit retentir sur sa tête et autour de ses oreilles.

Abou Hassan se trouva dans une perplexité d'esprit inexprimable, ce Seroîs-je véritablement calife et Commandeur des croyans ?» se disoil-il à luimême. Enfin, dans l'incertitude où il étoit, il vouloit dire quelque chose, mais le grand bruit de tous les instrumens l'empêchoit de se faire entendre. Il fit signe à Bouquet de perles et à Étoile du matin, qni se tenoient par la main en dansant autour de lui, qu'il vouloit parler. Aussitôt elles firent cesser la danse et les instrumens, et elles s'approchèrent de lui : « Ne mentez pas, leur dit-il fort ingénument, et dites-moi, dans la vérité, qui je suis. — Commandeur des croyans, répondit Etoile

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du matin ) Votre Majesté veut nous surprendre en nous faisant cette demande, comme si elle ne savoit pas elle - même qu^eile est le Commandeur des crojans et le vicaire en terre du prophète, maître de l'un et de l'autre monde, de ce monde où nous sommes et du monde à venir après la mort. Si cela n'étoit pas , il faudroit qu'un songe extraordinaire lui eût fait oublier ce qu'elle est. Il pourroit bien en être quelque chose, si l'on considère que Votre Majesté a dormi cette nuit plus longtemps qu'à l'ordinaire ; néanmoins, si Votre Majesté veut bien me le permettre, je la ferai ressouvenir de ce qu'elle fit hier dans toute la journée. » £lle lui raconta donc son entrée au conseil, le châtiment de l'iman et des quatre vieillards par le juge de police, le présent d'une bourse de pièces d'or envoyée par son vizir à la mère d'un nommé Abou Hassan, ce qu'il fit dans l'intérieur de son palais, et ce qui se passa aux trois repas qui lui furent servis dans les trois salons, jusqu'au dernier, a oii Votre Majesté, continua- 1- elle en s' adressant à lui, après nous avoir fait mettre à table à ses côtés, nous fit l'honneur d'entendre nos chansons et de recevoir du vin de nos mains, jusqu'au moment que Votre Majesté s'endormit de la manière que Force des cœurs vient de le raconter. Depuis ce temps. Votre Majesté, contre sa coutume, a toujours dormi d^un profond sommeil jusqu'à présent

qu'il est jour. Bouquet de perles, toutes les autres esclaves et tous les officiers qui sont ici, certifieront la même chose. Ainsi, que Votre Majesté se mette donc en état de faire sa prière, car il en est temps.

— Bon, bon, reprit Abou Hassan en branlant la tête, vous m'en feriez bien accroire si je voulois vous écouter. Et moi, continua-t-il, je vous dis que vous êtes toutes des folles, et que vous avez perdu l'esprit. C'est cependant un grand dommage, car vous êtes de jolies personnes. Apprenez que, depuis que je ne vous ai vues, je suis allé chez moi ; que j'y ai fort maltraité ma mère; qu'on m'a mené à l'hôpital des fous, où je suis resté malgré moi plus de trois semaines, pendant lesquelles le concierge n'as pas manqué de me régaler chaque jour de cinquante coups de nerf de bœuf. Et vous voudriez que tout cela ne fût qu'un songe ? Vous vous moquez.

— Commandeur des croyans, repartit Étoile du matin, nous sommes prêtes, toutes tant que nous sommes, de jurer par ce que Votre Majesté a de plus cher que tout ce qu'elle nous dit n'est qu'un songe. Elle n'est pas sortie de ce salon depuis hier, et elle n'a pas cessé de dormir toute la nuit jusqu'à présent. »

La confiance avec laquelle cette dame assuroit à Abou Hassan que tout ce qu'elle lui disoit étoit véritable, et qu'il n'étoit point sorti du salon depuis

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qu'il y étoit entré, le mit encore une fois dans un état à ne savoir que croire de ce qu'il étoit et de ce qu'il yoyoit. Il demeura un espace de temps abîmé dans ses pensées. « O Ciel ! disoit-il en lui-même, suisje Abou Hassan? suîs-je Commandeur des crojrans? Dieu tout-puissant, éclairez mon entendement : faites-moi connoître la vérité, afin que je sache à quoi m'en tenir. » Il découvrit ensuite ses épaules encore toutes livides des coups qu*il avoit reçus, et, en les montrant aux dames : « Voyez, leur ditil, et jugez si de pareilles blessures peuvent venir en songe ou en dormant. A mon égard, je puis vous assurer qu'elles ont été très réelles ; et la douleur que j'en ressens encore m'en est un sûr garant, qui ne me permet pas d^en douter. Si cela néanmoins m'est arrivé en dormant, c'est la chose du monde la plus extraordinaire et la plus étonnante, et je vous avoue qu'elle me passe. i>

Dans l'incertitude où étoit Abou Hassan de son état, il appela un des officiers du calife, qui étoit près de lui : a Approchez-vous, dit-il, et mordezmoi le bout de l'oreille, que je juge si je dors ou si je veille. » L'officier s'approcha, lui prit le bout de l'oreille entre les dents, et le serra si fort qu'Abou Hassan fit un cri effroyable.

A ce cri, tous les instrumens de musique jouèrent en même temps, et les dames et les officiers se mirent à danser, à chanter et à sauter autour

(FAboQ Hassan avec un si grand bruit qu'il entra dans une espèce d'enthousiasme qui lui fit faire aûlle folies. Il se mit à chanter comme les autres. II déchira le bel habit de calife dont on l'avoit revêtu. II jeta par terre le bonnet qu'il avoit sur la tite, et, nu en chemise et en caleçon, il se leva brusquement et se jeta entre deux dames, qu'il prit par la main, et se mit à danser et à sauter avec tant d'action , de mouvement et de contorsions bouffonnes et divertissantes, que le calife ne put plus se contenir dans l'endroit où il étoit. La plaisanterie subite d'Abou Hassan le fit rire avec tant d'éclat qu'il se laissa aller à la renverse, et se fît entendre par -dessus tout le bruit des instrumens de musique et des tambours de basque. Il fut si longtemps sans pouvoir se retenir que peu s'en fallut qu'il ne s'en trouvât incommodé. Enfin il se releva, et il ouvrit la jalousie. Alors, en avançant la tête et en riant toujours : « Abou Hassan> Abou Hassan, s'écria-t-il, veux-tifdonc me faire mourir à force de rire ? »

A la voix du calife, tout le monde se tut et le bruit cessa. Abou Hassan s'arrêta comme les autres, et tourna la tête du côté qu'elle s' étoit fait entendre. Il reconnut le calife et en même temps le marchand de Mossoul. Il ne se déconcerta pas pour cela; au contraire, il comprit dans ce moment qu'il étoit bien éveillé, et que tout ce qui lui étoit

arrivé étoit très réel, et non pas un songe. Il entra dans la plaisanterie et dans l'intention du calife : « Ha! ha! s*écria-t-il en le regardant avec assurance, vous voilà donc, marchand de Mossoul ! Quoi ! vous vous plaignez que je vous fais mourir, vous qui êtes cause des mauvais traitemens que j'ai faits à ma mère, et de ceux que j*ai reçus pendant un si long temps à l'hôpital des fous; vous qui avez si fort maltraité Timan de la mosquée de mon quartier et les quatre scheicks mes voisins : car ce n'est pas moi, je m'en lave les mains; vous qui m'avez causé tant de peines d'esprit et tant de traverses. Enfin, n'est-ce pas vous qui êtes l'agresseur, et ne suis-je pas l'offensé?

— Tu as raison, Abou Hassan, répondit le calife en continuant de rire ; mais, pour te consoler et pour te dédommager de toutes tes peines, je suis prêt, et j'en prends Dieu à témoin, de te faire, à ton choix, telle réparation que tu voudras m'împoser. »

En achevant ces paroles^ le calife descendit du cabinet, entra dans le salon. Il se fît apporter un de ses plus beaux habits et commanda aux dames de faire la fonction des officiers de la chambre et d'en revêtir Abou Hassan. Quand elles l'eurent habillé : « Tu es mon frère, lui dit le calife en l'embrassant ; demande-moi tout ce qui peut te faire plaisir, je te l'accorderai.

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— Commandeur des croyans, reprit Abou Hassan, je supplie Votre Majesté de me faire la grâce de m'apprendre ce qu'elle a fait pour me démonter ainsi le cerveau , et quel a été son dessein ; cela m'importe présentement plus que toute autre chose, pour remettre entièrement mon esprit dans son assiette ordinaire. »

Le calife voulut bien donner cette satisfaction à Âbou Hassan, a Tu dois savoir premièrement, lui dit-il, que je me déguise assez souvent, et particulièrement la nuit, pour connoître par moi-même si tout est dans Tordre dans la ville de Bagdad; et, comme je suis bien aise de savoir aussi ce qui se passe aux environs, je me suis fixé un jour, qui est le premier de chaque mois, pour faire un grand tour au dehors, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et je reviens toujours par le pont. Je revenois de faire ce tour le soir que tu m'invitas à souper chez toi. Dans notre entretien tu me marquas que la seule chose que tu désirois, c'étoit d'être calife et Commandeur des croyans l'espace de vingtquatre heures seulement , pour mettre à la raison l'iman de la mosquée de ton quartier et les quatre scheiks ses conseillers. Ton désir me parut très propre pour m'en donner un sujet de divertissement, et dans cette vue j'imaginai sur-le-champ le moyen de te procurer la satisfaction que tu désirois. J'avois sur moi de la poudre qui fait dormir

du moment qu'on Fa prise, à ne pouvoir se réveiller qu'au bout d'un certain temps. Sans que tu t'en aperçusses, j'en jetai une dose dans la dernière tasse que je te présentai, et tu bus. Le sommeil te prit dans le moment, et je te fis enlever et emporter à mon palais par mon esclave , après avoir laissé la porte de ta chambre ouverte en sortant. Il n'est pas nécessaire de te dire ce qui t' arriva dans mon palais à ton réveil et pendant la journée jusqu'au soir, où, après avoir été bien régalé par mon ordre, une de mes esclaves qui te servoit jeta une autre dose de la même poudre dans le dernier verre qu'elle te présenta et que tu bus. Le grand assoupissement te prit aussitôt, et je te fis reporter chez toi par le même esclave qui t'avoit apporté, avec ordre de laisser encore la porte de ta chambre ouverte en sortant. Tu m'as raconté toi-même tout ce qui t'est arrivé le lendemain et les jours suivans. Je ne m'étois pas imaginé que tu dusses souffrir autant que tu as souffert en cette occasion ; mais , comme je m'y suis déjà engagé envers toi, je ferai toutes choses pour te consoler et te donner lieu d'oublier tous tes maux. Vois donc ce que je puis faire pour te faire plaisir, et demande- moi hardiment ce que tu souhaites.

— Commandeur des crojans, reprit Abou Hassan, quelque grands que soient les maux que j'ai soufferts, ils sont effacés de ma mémoire du mo-

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ment que j'apprends qu'ils me sont venus de la part de mon souverain seigneur et maître. A l'é* gard de la générosité dont Votre Majesté s'offre de me faire sentir les effets avec tant de bonté, je ne doute nullement de sa parole irrévocable ; mais, comme l'intérêt n'a jamais eu d'empire sur moi, puisqu'elle me donne cette liberté , la grâce que j'ose lui demander, c'est de me donner assez d'accès près de sa personne pour avoir le bonheur d'être toute ma vie l'admirateur de sa grandeur. »

Ce dernier témoignage de désintéressement d'Abou Hassan acheva de lui mériter toute l'estime du calife, a Je te sais bon gré de ta demande, lui dit le calife ; je te l'accorde, avec l'entrée libre ' dans mon palais à toute heure, en quelque endroit que je me trouve. » £n même temps il lui assigna un logement dans le palais. A l'égard de ses appointemens, il lui dît qu'il ne vouloit pas qu'il eût affaire à ses trésoriers ,> mais à sa personne même, et sur-le-champ il lui fit donner par son trésorier particulier une bourse de mille pièces d'or. Abou Hassan fit de profonds remercîmens au calife , qui le quitta pour aller tenir conseil selon sa coutume.

Abou Hassan prit ce temps -là pour aller au plus tôt informer sa mère de tout ce qui se passoit, et lui apprendre sa bonne fortune.

Il lui fit connoître que tout ce qui lui étoit arrivé n'étoit point un songe; qu'il avoit été calife,

et qu'il en avoit réellement fait les fonctions pendant un jour entier, et reçu véritablement les honneurs; qu'elle ne devoit pas douter de ce qu'il lui disoit , puisqu'il en avoit eu la confirmation de la propre bouche du calife même.

La nouvelle de l'histoire d'Abou Hassan ne tarda guère à se répandre dans toute la ville de Bagdad ; elle passa même dans les provinces voisineS) et de là dans les plus éloignées, avec les circonstances toutes singulières et divertissantes dont elle avoit été accompagnée.

La nouvelle faveur d'Abou Hassan le rendoit extrêmement assidu auprès du calife. Comme il étoit naturellement de bonne humeur et qu'il faisoit naître la joie partout où il se trouvoit par ses bon& mots et par ses plaisanteries, le calife ne pouvoit guère se passer de lui, et il ne faisoit aucune partie de divertissement sans Vy appeler ; il le menoit même quelquefois chez Zobéide, son épouse, à qui il avoit raconté son histoire , qui l'avoit extrêmement divertie. Zobéide le goûtoit assez; mais elle remarqua que , toutes les fois qu'il accompagnoit le calife chez ejle , il avoit toujours les jeux sur une de ses esclaves appelée Nouzhatoul-Aouadat ; c'est pourquoi elle résolut d'en avertir le calife. « Commandeur des crojans , dit un jour la princesse au calife, vous ne remarquez peut-être pas comme moi que, toutes les fois

qu' Abou Hassan vous accompagne ici , il ne cesse d'avoir les yeux sur Nouzhatoul-Aouadat, et qu'il ne manque jamais de la faire rougir. Vous ne doutez point que ce ne soit une marque certaine qu'elle ne le hait pas. C'est pourquoi, si vous m'en croyez, nous ferons un mariage de l'un et de l'autre .

— Madame, reprit le calife, vous me faites souvenir d'une chose que je devrois avoir déjà faite. Je sais le goût d'Abou Hassan sur le mariage par lui-même, et je lui avois toujours promis de lui donner une femme dont il auroit tout sujet d'être content. Je suis bien aise que vous m'en ayez parlé, et je ne sais comment la chose m'étoit échappée de la mémoire. Mais il vaut mieux qu'Abou Hassan ait suivi son inclination, par le choix qu'il a fait lui-même. D'ailleurs, puisque Nouzhatoul-Aouadat ne s'en éloigne pas, nous ne devons point hésiter sur ce mariage. Les voilà l'un et l'autre, ils n'ont qu'à déclarer s'ils y consentent. »

Abou Hassan se jeta aux pieds du calife et de Zobéide, pour leur marquer combien il étoit sensible aux bontés qu'ils avoient pour lui. « Je ne puis , dit-il en se relevant , recevoir une épouse de meilleures mains; mais je n'ose espérer que Nouzhatoul-Aouadat veuille me donner la sienne d'aussi bon cœur que je suis prêt de lui donner la Les Mille et une Nuits, VII. 2 3

mienne. » En achevant ces paroles, il regarda l'es* clave de la princesse, qui témoigna assez de son côté, par son silence respectueux et par la rou-* geur qui lui montoit au visage , qu'elle étoit toute disposée à suivre la volonté du calife et de Zo* béide, sa maîtresse.

Le mariage se fit , et les noces furent célébréesdans le palais avec de grandes réjouissances qui durèrent plusieurs jours. Zobéide se fît un point d'honneur de faire de riches présens à son esclave,, pour faire plaisir au calife ; et le calife de son côté,, en considération de Zobéide, en usa de même envers Abou Hassan.

La mariée fut conduite au logement que le calife avoit assigné à Abou Hassan, son mari, qui l'attendoit avec impatience. Il la reçut au bruit de tous les instrumens de musique et des chœurs de musiciens et de musiciennes du palais, qui faisoient retentir l'air du concert de leurs voix et de leurs instrumens.

Plusieurs jours se passèrent en fêtes et en réjouissances accoutumées dans ces sortes d'occasions, après lesquels on laissa les nouveaux mariés jouir paisiblement de leurs amours. Abou Hassau et sa nouvelle épouse étoient charmés l'un de l'autre. Ils vivoient dans une union si parfaite que^ hors le temps qu'ils employoient à faire leur cour, l'un au calife, et l'autre à la princesse Zobéide, ils

DU DORMEUR iwElLli

ëtoient toujours ensemble et ne se quittoîent point. Il est vrai que Nouzhatoul-Âouadat avoit toutes les qualités d'une femme capable de donner de l'amour et de l'attachement à Abou Hassan, puisqu'elle étoît selon ses souhaits, sur lesquels il s'ëtoit expliqué au calife, c'est-à-dire en état de lui tenir tête à la table. Avec ces dispositions , ils ne pouvoient manquer de passer ensemble leur temps très agréablement. Aussi leur table étoit-elle toujours mise, et couverte, à chaque repas, des mets les plus délicats et les plus friands qu'un traiteur avoit soin de leur apprêter et de leur fournir. Le buffet étoit toujours chargé du vin le plus exquis et disposé de manière qu'il étoit à la portée de l'un et de l'autre lorsqu'ils étoient à table. Là, ils jouissoient d'un agréable tête-à-tête, et s'entretenoient de mille plaisanteries qui leur faisoient faire des éclats de rire plus ou moins grands, selon qu'ils avoient mieux ou moins bien rencontré à dire quelque chose capable de les réjouir. Le repas du soir étoit particulièrement consacré à la joie. Ils ne s'y faisoient servir que des fruits excellens, des gâteaux et des pâtes d'amandes; et, à chaque coup de vin qu^ils buvoient, ils s'excitoient l'un l'autre par quelques chansons nouvelles, qui fort souvent étoient des impromptu faits à propos sur le sujet dont ils s'entretenoient. Ces chansons étoient aussi quelquefois accompagnées

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d'un luth, ou de quelque autre instrument dont ils savoient toucher l'un et l'autre.

Abou Hassan et Nouzhatoul -Aouadat passèrent ainsi un assez long espace de temps à faire bonne chère et à se bien divertir. Ils ne s'étoient jamais mis en peine de leur dépense de bouche, et le traiteur qu'ils avoient choisi pour cela avoit fait toutes les avances. Il étoit juste qu'il reçût quelque argent : c'est pourquoi il leur présenta le mémoire de ce qu'il avoit avancé. La somme se trouva très forte. On y ajouta celle à quoi pouvoit monter la dépense déjà faite en habits de noces des plus riches étoffes pour l'un et pour l'autre, et en joyaux de très grand prix pour la mariée ; et la somme se trouva si excessive qu'ils s'aperçurent, mais trop tard, que, de tout l'argent qu'ils avoient reçu des bienfaits du calife et de la princesse Zobéide en considération de leur mariage, il ne leur restoit précisément que ce qu'il falloit pour y satisfaire. Cela leur fît faire de grandes réflexions sur le passé, qui ne remédioient point au mal présent. Abou Hassan fut d'avis de payer le traiteur , et sa femme y consentit. Ils le fîrent venir et lui payèrent tout ce qu'ils lui dévoient, sans rien témoigner de l'embarras où ils alloient se trouver sitôt qu'ils auroient fait ce payement.

Le traiteur se retira fort content d'avoir été payé en belles pièces d'or à fleurs de coin : on n'en

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Yoyoit pas d'autres dans le palais du calife. Abou Hassan et Nouzhatoul-Aouadat ne le furent guère d'avoir vu le fond de leur bourse. Ils demeurèrent dans un grand silence, les yeux baissés, et fort embarrassés de l'état où ils se voy oient réduits dès la première année de leur mariage.

Abou Hassan se souvenoit bien que le calife, en le retenant dans son palais, lui avoit promis de ne le laisser manquer de rien. Mais, quand il considéroit qu'il avoit prodigué en si peu de temps les largesses de sa main libérale , outre qu'il n'étoit pas d'humeur à demander, il ne vouloit pas aussi s'exposer à la honte de déclarer au calife le mauvais usage qu'il en avoit fait, et le besoin où il étoit d'en recevoir de nouvelles. D'ailleurs , il avoit abandonné son bien de patrimoine à sa mère sitôt que le calife l' avoit retenu près de sa personne, et il étoit fort éloigné de recourir à la bourse de sa mère, à qui ilauroit fait connoître, parce procédé, qu'il étoit retombé dans le même désordre qu'après la mort de son père.

De son côté, Nouzhatoul-Aouadat, qui regardoit les libéralités de Zobéide et la liberté qu'elle lui avoit accordée en la mariant comme une récompense plus que suffisante de ses services et de son attachement, ne croyoit pas être en droit de lui rien demander davantage.

Abou Hassan rompit enfin le silence, et, en re-

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gardant Nouzhatoul-Aouadat avec un visage ouvert : a Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes dans le même embarras que moi, et que vous cherchez quel parti nous devons prendre dans une aussi fâcheuse conjoncture que celle-ci, où l'argent vient de nous manquer tout à coup sans que nous l'ayons prévu. Je ne sais quel peut être votre sentiment ; pour moi, quoi qu'il puisse arriver, mon avis n'est pas de retrancher notre dépense ordinaire de la moindre chose , et je crois que de votre côté vous ne m'en dédirez pas. Le point est de trouver le moyen d'y fournir sans avoir la bassesse d'en demander, ni moi au calife, ni vous à Zobéide ; et je crois l'avoir trouvé. Mais, pour cela, il faut que nous nous aidions l'un l'autre. »

Ce discours d'Abou Hassan plut beaucoup à Nouzhatoul-Aouadat et lui donna quelque espérance. « Je n'étoîs pas moins occupée que vous de cette pensée, lui dit-elle, et, si je ne m'en expliquois pas, c'est que je n'y voyois aucun remède. Je vous avoue que l'ouverture que vous venez de me faire me fait le plus grand plaisir du monde. Mais, puisque vous avez trouvé le moyen que vous dites, et que mon secours vous est nécessaire pour y réussir, vous n'avez qu'à me dire ce qu'il faut que je fasse, et vous verrez que je m'y emploierai de mon mieux.

— Je m'attendois bien, reprit Abou Hassan,

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que Yous ne me manqueriez pas dans cette affaire qui vous touche autant que moi. Voici donc le moyen que j'ai imaginé pour faire en sorte que l'argent ne nous manque pas dans le besoin que nous en avons , au moins pour quelque temps. Il consiste dans une petite tromperie que nous ferons, moi au calife, et vous à Zobéide, et qui, j'en suis sûr, les divertira, et ne nous sera pas infructueuse. Je vais vous dire quelle est la tromperie que j'entends : c'est que nous mourions tous deux.

— Que nous mourions tous deux I interrompit Nouzhatoul-Aouadat. Mourez, si vous voulez, tout seul ; pour moi, je ne suis pas lasse de vivre, et je ne prétends pas, ne vous en déplaise , mourir encore sitôt. Si vous n'avez pas d'autre moyen à me proposer que celui-là, vous pouvez l'exécuter vous-même, car je vous assure que je ne m'en mêlerai point.

— Vous êtes femme , repartit Abou Hassan , je veux dire d'une vivacité et d'une promptitude surprenantes : à peine me donnez-vous le temps de m'expliquer. Ecoutez-moi donc un moment avec patience, et vous verrez après cela que vous voudrez bien mourir de la même mort dont je prétends mourir moi-même. Vous jugez bien que je n'entends pas parler d'une mort véritable, mais d'une mort feinte.

— Ah I bon pour cela, interrompit encore Nouz-

hatoul-Aouadat; dès qu'il ne s^agira que d'une mort feinte, je suis à vous. Vous pouvez compter sur moi ; vous serez témoin du zèle avec lequel je vous seconderai à mourir de cette manière : car, pour vous le dire franchement, j'ai une répugnance invincible à vouloir mourir sitôt de la manière que je Tentendois tantôt.

— Eh bien, vous serez satisfaite, continua Abou Hassan : voici comme je l'entends, pour réussir en ce que je me propose. Je vais faire le mort ; aussitôt vous prendrez un linceul, et vous m'ensevelirez comme si je l'étois effectivement. Vous me mettrez au milieu de la chambre à la manière accoutumée, avec le turban posé sur le visage et les pieds tournés du côté de la Mecque, tout prêt à être porté au lieu de la sépulture. Quand tout sera ainsi disposé, vous ferez les cris et verserez les larmes ordinaires en de pareilles occasions, en déchirant vos habits et vous arrachant les cheveux^ ou du moins en feignant de vous les arracher, et vous irez tout en pleurs et les cheveux épars vous présenter à Zobéide. La princesse voudra savoir le sujet de vos larmes, et, dès que vous l'en aurez informée par vos paroles entrecoupées de sanglots, elle ne manquera pas de vous plaindre et de vous faire présent de quelque somme d'argent pour aider à faire les frais de mes funérailles, et d'une pièce de brocart pour me servir de drap mortuaire, afin de rendre

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mon enterrement plus magnifique, et pour vous faire un habit à la place de celui qu'elle verra déchiré. Aussitôt que vous serez de retour avec cet argent et cette pièce de brocart, je me lèverai du milieu de la chambre, et vous vous mettrez à ma place. Vous ferez la morte, et, après vous avoir ensevelie, j'irai de mon côté faire auprès du calife le même personnage que vous aurez fait chez Zobéide; et j'ose me promettre que le calife ne sera pas moins libéral à mon égard que Zobéide Taura été envers vous. »

Quand Abou Hassan eut achevé d'expliquer sa pensée sur ce qu'il avoit projeté : « Je crois que la tromperie sera fort divertissante, reprit aussitôt Nouzhatoul-Aouadat, et je serai fort trompée si le calife et Zobéide ne nous en savent bon gré. Il s'agit présentement de la bien conduire : à mon égard, vous pouvez me laisser faire, je m'acquitterai de mon rôle pour le moins aussi bien que je m'attends que vous vous acquitterez du vôtre, et avec d'autant plus de zèle et d'attention que j'aperçois comme vous le grand avantage que nous en devons remporter. Ne perdons point de temps. Pendant que je prendrai un linceul, mettez-vous en chemise et en caleçon; je sais ensevelir aussi bien que qui que ce soit : car, lorsque j'étois au service de Zobéide et que quelque esclave de mes compagnes venoit à

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mourir, j'avoîs toujours la commission de Teosevelir. »

Abou Hassan ne tarda guère à faire ce que Nouzhatoul-Aouadat lui ayoit dit. Il s'étendit sur le dos tout de son long sur le linceul qui avoit été rois sur le tapis de pied au milieu de la chambre, croisa ses bras, et se laissa envelopper de manière qu'il sembloit qu'il n'y avoit qu'à le mettre dans une bière et l'emporter pour être enterré. Sa femme lui tourna les pieds du côté de la Mecque, lui couvrit le visage d'une mousseline des plus fines, et mit son turban par- dessus, de manière qu'il avoit la respiration libre. Elle se décoiffa ensuite, et, les larmes aux yeux, les cheveux pendans et épars, en faisant semblant de se les arracher avec de grands cris, elle se frappoit les joues et se donnoit de grands coups sur la poitrine, avec toutes les autres marques d'une vive douleur. En cet équipage, elle sortit et traversa une cour fort spacieuse pour se rendre à Pappartement de la princesse Zobéide.

Nouzhatoul-Aouadat faisoit des cris si perçans que Zobéide les entendit de son appartement. Elle commanda à ses femmes esclaves, qui étoient alors auprès d'elle,. de voir d'où pouvoient venir ces plaintes et ces cris qu'elle entendoît. Elles coururent vite aux jalousies, et revinrent avertir Zobéide que c'étoit Nouzhatoul-Aouadat qui s'avançoît

tout éplorée. Aussitôt la princesse, impatiente de savoir ce qui pouvoit lui être arrivé, se leva et alla au-devant d'elle jusqu'à la porte de son antichambre.

Nouzhatoul-Aouadat joua ici son rôle en perfection. Dès qu'elle eut aperçu Zobéide, qui tenoit elle-même la portière de son antichambre entr'ouverte et qui l'attendoit, elle redoubla ses cris en s'avançant , s'arracha les cheveux à pleines mains, se frappa les joues et la poitrine plus fortement, et se jeta à ses pieds en les baignant de ses larmes.

Zobéide, étonnée de voir son esclave dans une affliction si extraordinaire , lui demanda ce qu'elle avoit et quelle disgrâce lui étoit arrivée.

Au lieu de répondre , la fausse affligée continua ses sanglots quelque temps en feignant de se faire violence pour les retenir. « Hélas ! ma très honorée dame et maîtresse, s'écria-t-elle enfin avec des paroles entrecoupées de sanglots, quel malheur plus grand et plus funeste pouvoit-il m'arriver que celui qui m'oblige de venir me jeter aux pieds de Votre Majesté, dans la disgrâce extrême où je suis réduite ? Que Dieu prolonge vos jours dans une santé parfaite, ma très respectable princesse, et vous donne de longues et heureuses années ! Abou Hassan , le pauvre Abou Hassan , que vous avez honoré de vos bontés et que vous m'aviez donné

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pour époux, avec le Commandeur descroyans, ne vit plus! »

En achevant ces dernières paroles, Nouzhatoui- Aouadat redoubla ses larmes et ses sanglots et se jeta encore aux pieds de la princesse. Zobéide fut extrêmement surprise de cette nouvelle, a Abou Hassan est mort, s'écria-t-elle, cet homme si plein de santé, si agréable et si divertissant ! En vérité, je ne m'attendois pas à apprendre sitôt la mort d'un homme comme celui-là, qui promettoit une plus longue vie , et qui la méritoit si bien. » £Ue ne put s'empêcher d'en marquer sa douleur par ses larmes. Ses femmes esclaves qui Taccompagnoient, et qui avoient eu plusieurs fois leur part des plaisanteries d'Abou Hassan, quand il étoit admis aux entretiens familiers de Zobéide et du calife, témoignèrent aussi par leurs pleurs leurs regrets de sa perte et la part qu'elles y prenoient.

Zobéide, ses femmes esclaves et Nouzhatoul- Aouadat demeurèrent un temps considérable, le mouchoir devant les yeux, à pleurer et à jeter des soupirs de cette prétendue mort. Enfin la princesse Zobéide rompit le silence : « Méchante, s'écria-t-elle en s'adressant à la fausse veuve, c'est peut-être toi qui es cause de sa mort. Tu lui auras donné tant de sujets de chagrin par ton humeur fâcheuse qu'enfin tu seras venue à bout de le mettre au tombeau. »

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Nouzhatoul-Aouadat témoigna recevoir une grande mortification du reproche que Zobéide lui faisoit. « Ah ! Madame ! s'écria-t-elle, je ne crois pas avoir jamais donné à Votre Majesté, pendant tout le temps que j'ai eu le bonheur d'être son esclave , le moindre sujet d'avoir une opinion si désavantageuse de ma conduite envers un époux qui m'a été si cher. Je m'estimerois la plus malheureuse de toutes les femmes si vous en étiez persuadée. J'ai chéri Abou Hassan comme une femme doit chérir un mari qu'elle aime passionnément, et je puis dire sans vanité que j'ai eu toute la tendresse qu'il méritoit que j'eusse pour lui , par toutes les complaisances raisonnables qu'il avoitpour moi, et qui m'étoient un témoignage qu'il ne m'aimoit pas moins tendrement. Je suis persuadée qu'il me justifîeroit pleinement là-dessus dans l'esprit de Votre Majesté, s'il étoit encore au monde. Mais, Madame, ajouta-t-elle en renouvelant ses larmes , son heure étoit venue , et c'est la cause unique de sa mort. »

Zobéide, en effet, avoit toujours remarqué dans son esclave une même égalité d'humeur, une douceur qui ne se démentoit jamais, une grande docilité, et un zèle, en tout ce qu'elle faisoit pour son service, qui marquoit qu'elle agissoit plutôt par inclination que par devoir. Ainsi elle n^hésita point à l'en croire sur sa parole, et elle commanda à

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sa trésorière d'aller prendre dans son trésor une bourse de cent pièces de monnoîe d'or et une pièce de brocart.

La trésorière revint bientôt avec la bourse et la pièce de brocart, qu'elle mit, par ordre de Zobéide, entre les mains de Nouzhatoul-Aouadat.

En recevant ce beau présent, elle se jeta aux pieds de la princesse, et lui en fit ses très humbles remercîmens, avec une grande satisfaction dans l'âme d'avoir si bien réussi, ce Va, lui dit Zobéide, fais servir la pièce de brocart de drap mortuaire sur la bière de ton mari, et emploie l'argent à lui faire des funérailles honorables et dignes de lui. Après cela, modère les transports de ton affliction ; j^aurai soin de toi. »

Nouzhatoul-Aouadat ne fut pas plus tôt hors de la présence de Zobéide qu'elle essuya ses larmes avec une grande joie, et retourna au plus tôt rendre compte à Abou Hassan du succès de son rôle.

En rentrant, Nouzhatoul-Aouadat fit un grand éclat de rire en retrouvant Abou Hassan au même état qu'elle l'avoit laissé, c'est-à-dire enseveli au milieu de la chambre, a Levez-vous, lui dit-elle toujours en riant, et venez voir le fruit de la tromperie que j'ai faite à Zobéide. Nous ne mourrons pas encore de faim aujourd'hui. »

Abou Hassan se leva promptement, et se réjouit

fort avec sa femme en voyant la bourse et la pièce de brocart.

Nouzhatoul-Aouadat étoit si aise d*avoir si bien réussi dans la tromperie qu'elle venoit de faire à la princesse qu'elle ne pouvoit contenir sa joie. « Ce n'est pas assez, dit-elle à son mari en riant : je veux faire la morte à mon tour , et voir si vous serez assez habile pour en tirer autant du calife que j'ai fait de Zobéide.

— Voilà justement le génie des femmes, reprit Abou Hassan ; on a bien raison de dire qu'elles ont toujours la vanité de croire qu'elles sont plus que les hommes , quoique le plus souvent elles ne fassent rien de bien que par leur conseil. Il feroit beau voir que je n'en fisse pas au moins autant que vous auprès du calife, moi qui suis l'inventeur de la fourberie ! Mais ne perdons pas le temps en discours inutiles : faites la morte comme moi, et vou^verrez si je n'aurai pas le même succès. »

Abou Hassan ensevelit sa femme, la mit au même endroit qu'il étoit, lui tourna les pieds du côté de la Mecque , et sortit de sa chambre tout en désordre, le turban mal accommodé, comme un homme qui est dans une grande affliction. £n cet état, il alla chez le calife, qui tenoit alors un conseil particulier avec le grand-vizir Giafar et d'autres vizirs en qui il avoit le plus de confiance. Il se présenta à la porte, et l'huissier, qui savoit qu'il

avoit les entrées libres, lui ouvrit. Il entra le mouchoir d'une main devant les yeux , pour cacher les larmes feintes qu'il laissoit couler en abondance, en se frappant la poitrine de l'autre à grands coups , avec des exclamations qui exprimoient l'excès d'une grande douleur.

Le calife, qui étoit accoutumé avoir Abou Hassan avec un visage toujours gai et qui n'inspiroit que la joie, fut fort surpris de le voir paroître devant lui en un si triste état. Il interrompit l'attention qu'il donnoit à l'affaire dont on parloit dans son conseil, pour lui demander la cause de sa douleur.

(K Commandeur des croyans, répondit Abou Hassan avec des sanglots et des soupirs réitérés, il ne pouvoit m'arriver un plus grand malheur que celui qui fait le sujet de mon affliction. Que Dieu laisse vivre Votre Majesté sur le trône qu'elle remplit si glorieusement ! Nouzhatoul-Aouadat, qu'elle m' avoit donnée en mariage par sa bonté, pour passer le reste de mes jours avec elle, hélas!.... d

A cette exclamation , Abou Hassan fit semblant d'avoir le cœur si pressé qu'il n'en dit pas davantage et fondit en larmes.

Le calife, qui comprit qu'Abou Hassan venoit lui annoncer la mort de sa femme, en parut ei^ trêmement touché. « Dieu lui fasse miséricorde ! dit-il d'un air qui marquoit combien il la regret-

toit. Cétoit une bonne esclave, et nous te l'avions donnée , Zobéide et moi , dans l'intention de te faire plaisir ; elle méritoit de vivre plus longtemps. » Alors les larmes lui coulèrent des yeux, et il fut obligé de prendre son mouchoir pour les essuyer.

La douleur d'Abou Hassan et les larmes du calife attirèrent celles du grand-vizir Giafar et des autres vizirs. Ils pleurèrent tous la mort de Nouzhatoul-Aouadat, qui, de son côté, étoit dans une grande impatience d'apprendre comment Abou Hassan auroit réussi.

Le calife eut la même pensée du mari que Zobéide avoit eue de la femme, et il s'imagina qu'il étoit peut-être la cause de sa mort. « Malheureux, lui dit-il d'un ton d'indignation, n'est-ce pas toi qui as fait mourir ta femme par tes mauvais traitemens ? Ah ! je n'en fais aucun doute. Tu devois au moins avoir quelque considération pour la princesse Zobéide, mon épouse, qui l'aimoit plus que ses autres esclaves, et qui a bien voulu s'en priver pour te l'abandonner. Voilà une belle marque de ta reconnoissance !

— Commandeur des croyans, répondit Abou Hassan en faisant semblant de pleurer plus amèrement qu'auparavant, Votre Majesté peut-elle avoir un seul moment la pensée qu' Abou Hassan, qu'elle a comblé de ses grâces et de ses bienfaits, et à qui elle a fait des honneurs auxquels il n'eût jamais Les Mille et une Nuits, VII. 2 5

osé aspirer, ait pu être capable d'une si grande ingratitude ? J'aimois Nouzhatoul-Aouadat, mon épouse, autant par tous ces endroits-là que par tant d'autres belles qualités qu'elle avoit, et qui étoient cause que j'ai toujours eu pour elle tout l'attachement, toute la tendresse et tout l'amour qu'elle méritoit. Mais, Seigneur, ajouta-t-il, elle devoit mourir, et Dieu n'a pas voulu me laisser jouir plus longtemps d'un bonheur que je tenois des bontés de Votre Majesté et de Zobéide , sa chère épouse. »

Enfin, Abou Hassan sut dissimuler si parfaitement sa douleur par toutes les marques d'une véritable affliction que le calife, qui d^ailleurs n'avoit pas entendu dire qu'il eût fait mauvais ménage avec sa femme, ajouta foi à tout ce qu'il lui dit et ^ ne douta plus de la sincérité de ses paroles. Le trésorier du palais étoit présent, et le calife lui commandti d'aller au trésor, et de donner à Abou Hassan une bourse de cent -pièces de monnoie d'or avec une belle pièce de brocart. Abou Hassan se jeta aussitôt aux pieds du calife pour lui marquer sa reconnoissance et le remercier de son présent. « Suis le trésorier, lui dit le calife : la pièce de brocart est pour servir de drap mortuaire à ta défunte, et l'argent pour lui faire des obsèques dignes d'elle. Je m'attends bien que tu lui donneras ce dernier témoignage de ton amour. »

Abou Hassan ne répondit à ces paroles obligeantes du calife que par une profonde inclination en se retirant. Il suivit le trésorier; et, aussitôt que la bourse et la pièce de brocart lui eurent été mises entre les mains, il retourna chez lui très content et bien satisfait en lui-même d'avoir trouvé si promptement et si facilement de quoi suppléer à la nécessité où il s'étoit trouvé et qui lui avoit causé tant d'inquiétudes.

Nouzhatoul-Aouadat, lasse d'avoir été si longtemps dans une si grande contrainte, n'attendit pas qu'Abou Hassan lui dît de quitter la triste situation où elle étoit. Aussitôt qu'elle entendit ouvrir la porte, elle courut à lui. a Hé bien, lui dit-elle, le calife a-t-il été aussi facile à se laisser tromper que Zobéide?

— Vous voyez, répondit Abou Hassan (en plaisantant et en lui montrant la bourse et la pièce de brocart), que je ne sais pas moins bien faire l'affligé pour la mort d'une femme qui se porte bien que vous la pleureuse pour celle d'un mari qui est plein de vie. »

Abou Hassan cependant se doutoit bien que cette double tromperie ne manqueroit pas d'avoir des suites : c'est pourquoi il prévint sa femme autant qu'il put sur tout ce qui pourroit en arriver, afin d'agir de concert, ce Car, ajoutoit-il, mieux nous réussirons à jeter le calife et Zobéide dans

quelque sorte d'embarras, plus ils auront de plaisir à la lin; et peut-être nous en témoigneront-ils leur satisfaction par quelques nouvelles marques de leur libéralité. » Cette dernière considération fut celle qui les encouragea plus qu'aucune autre à porter la feinte aussi loin qu'il leur seroit possible.

Quoiqu'il y eût encore beaucoup d'affaires à régler dans le conseil qui se tenoit, le calife néanmoins, dans l'impatience d'aller chez la princesse Zobéide lui faire son cpmpliment de condoléance sur la mort de son esclave, se leva peu de temps après le départ d'Abou Hassan, et remit le conseil à un autre jour. Le grand-vizir et les autres vizirs prirent congé et ils se retirèrent.

Dès qu'ils furent partis, le calife dit à Mesrour, chef des eunuques de son palais, qui étoit presque inséparable de sa personne, et qui d'ailleurs étoit de tous ses conseils : a Suis»moi, et viens prendre part comme moi à la douleur de la princesse sur la mort de Nouzhatoul-Aouadat, son esclave. »

Ils allèrent ensemble à l'appartement de Zobéide. Quand le calife fut à la porte, il entr' ouvrit la portière, et il aperçut la princesse assise sur le sofa, fort affligée et les yeux encore tout baignés de larmes.

Le calife entra, et, en avançant vers Zobéide : « Madame , lui dit-il , il n'est pas nécessaire de vous dire combien je prends part à votre afflic-

tion, puisque vous n ignorez pas que je sois aussi sensible à ce qui vous fait de la peine que je le suis à tout ce qui vous fait plaisir; mais nous sommes tous mortels, et nous devons rendre à Dieu la vie qu'il nous a donnée, quand il nous la demande. Nouzhatoul-Aouadat , votre esclave fidèle, avoit véritablement des qualités qui lui ont fait mériter votre estime, et j'approuve fort que vous lui en donniez encore des marques après sa mort. Considérez cependant que vos regrets ne lui redonneront pas la vie ; ainsi , Madame, si vous voulez m'en croire, et si vous m'aimez, vous vous consolerez de cette perte, et prendrez plus de soin d'une vie que vous savez m'être très précieuse, et qui fait tout le bonheur de la mienne. »

Si la princesse fut charmée des tendres sentimens qui accompagnoient le compliment du calife , elle fut d'ailleurs très étonnée d'apprendre la mort de Nouzhatoul-Aouadat, à quoi elle ne s'attendoit pas. Cette nouvelle la jeta dans une telle surprise qu'elle demeura quelque temps sans pouvoir répondre. Son étonnement redoubloit d'entendre une nouvelle si opposée à celle qu'elle venoit d'apprendre, et lui ôtoit la parole. Elle se remit, et, en la reprenant enfin : <x Commandeur des croyans, dit-elle d'un air et d'un ton qui marquoient encore son étonnement, je suis très sensible à tous les tendres sentimens que vous marquez avoir pour

moi ; mais permettez-moi de vous dire que )e ne comprends rien à la nouvelle que vous m'apprenez de la mort de mon esclave : elle est en parfaite santé. Dieu nous conserve vous et moi, Seigneur ! Si vous me vojez affligée, c'est de la mortd'Abou Hassan, son mari, votre favori, que j'estimois autant par la considération que vous aviez pour lui que parce que vous avez eu la bonté de me le faire connoître, et qu'il m'a quelquefois divertie assez agréablement. Mais, Seigneur, l'insensibilité où je vous vois de sa mort, et l'oubli que vous en témoignez en si peu de temps après les témoignages que vous m'avez donnés à moi-même du plaisir que vous aviez de l'avoir auprès de vous, m'étonnent et me surprennent ; et cette insensibilité paroît davantage par le change que vous me voulez donner en m' annonçant la mort de mon esclave pour la sienne. »

Le calife, qui crojoit être parfaitement bien informé de la mort de l'esclave, et qui avoit sujet de le croire par ce qu'il avoit vu et entendu , se mit à rire et à hausser les épaules d'entendre ainsi parler Zobéide. «c Mesrour, dit-il en se tournant de son côté et lui adressant la parole , que dis-tu du discours de la princesse? N'est-il pas vrai que les dames ont quelquefois des absences d'esprit qu'on ne peut que difficilement pardonner? Car enfin tu as vu et entendu aussi bien que moi. »

DU DORMEUR ÉVEILLé 199

Et, en se retournant du côté de Zobéide : a Ma* dame, lui dit-il, ne versez plus de larmes pour la mort d'Abou Hassan, il se porte bien. Pleurez plutôt la mort de votre chère esclave : il n'y a qu'un moment que son mari est venu dans mon appartement, tout en pleurs et dans une affliction qui m'a fait de la peine, m'annoncer la mort de sa femme. Je lui ai fait donner une bourse de cent pièces d'or, avec une pièce de brocart, pour aider à le consoler et à faire les funérailles de la défunte. Mesrour, que voilà, a été témoin de tout , et il vous dira la même chose. »

Ce discours du calife ne parut pas à la princesse un discours sérieux; elle crut qu'il lui en vouloit faire accroire. «Commandeur des croyans, repritelle, quoique ce soit votre coutume de railler , je vous dirai que ce n'est pas ici l'occasion de le faire : ce que je vous dis est très sérieux. Il ne s'agit plus de la mort de mon esclave, mais de la mort d'Abou Hassan, son mari, dont je plains le sort, que vous devriez plaindre avec moi.

— £t moi. Madame, repartit le calife en prenant son plus grand sérieux, je vous dis sans raillerie que vous vous trompez : c'est Nouzhatoul-Aouadat qui est morte , et Abou Hassan est vivant et plein de santé. »

Zobéide fut piquée de la repartie sèche du calife. « Commandeur des croyans, répliqua-t-elle

d'un ton vif, Dieu vous préserve de demeurer plus longtemps en cette erreur! vous me feriez croire que votre esprit ne seroit pas dans son assiette ordinaire. Permettez-moi de vous répéter encore que c'est Abou Hassan qui est mort, et que Nouzhatoul-Aouadat, mon esclave , veuve du défunt, est pleine dévie. Il n'y a pas plus d'une heure qu'elle est sortie d'ici. Elle y étoit venue toute désolée , et dans un état qui seul auroit été capable de me tirer les larmes, quand même elle ne m'auroit point appris, au milieu de mille sanglots, le juste sujet de son affliction. Toutes mes femmes en ont pleuré avec moi , et elles peuvent vous en rendre un témoignage assuré. Elles vous diront aussi que je lui ai fait présent d'une bourse de cent pièces d'or et d'une pièce de brocart; et la douleur que vous avez remarquée sur mon visage en entrant étoit autant causée par la mort de son mari que par la désolation où je la venois de voir. J'allois même envoyer vous faire mon compliment de condoléance dans le moment que vous êtes entré. » ^

A ces paroles de Zobéide: « Voilà, Madame, une obstination bien étrange, s'écria le calife avec un grand éclat de rire. Et moi, je vous dis, continua-t-il en reprenant son sérieux, que c'est Nouzhatoul-Aouadat qui est morte.-— Non, vous dis-je, Seigneur, reprit Zobéide à l'instant, et aussi sérieu-

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sèment, c'est Abou Hassan qui est mort. Vous ne me ferez pas accroire ce qui n'est pas. »

De colère, le feu monta au visage du calife ; il s'assit sur le sofa assez loin de la princesse ; et, en s'adressant à Mesrour: a Va voir tout à l'heure, lui dit -il, qui est mort de l'un ou de l'autre, et viens me dire incessamment ce qui en est. Quoique je sois très certain que c'est Nouzhatoul- Aouadat qui est morte, j'aime mieux néanmoin:^* prendre cette voie que de m'opiniâtrer davantage sur une chose qui m'est parfaitement connue. »

Le calife n'avoit pas achevé que Mesrour étoit parti, a Vous verrez, continua-t-il en adressant la parole à Zobéide, dans un moment, qui a raison de vous ou de moi.

— Pour moi, reprit Zobéide, je sais bien que la raison est de mon côté ; et vous verrez vous-même que c'est Abou Hassan qui est mort , comme je l'ai dit.

— Et moi, repartit le calife, je suis si certain que c'est Nouzhatoul-Aouadat que je suis prêt de gager contre vous ce que vous voudrez qu'elle n'est plus au monde, et qu'Abou Hassan se porte bien.

— Ne pensez pas le prendre par là, répliqua Zobéide; j'accepte la gageure. Je suis si persuadée de la mort d'Abou Hassan que je gage volontiers ce que je puis avoir de plus cher contre ce

que vous voudrez, de quelque peu de valeur qu'il soit. Vous n'ignorez pas ce que j'ai en ma disposition, ni ce que j'aime le plus selon mon inclination; vous n'avez qu'à choisir et à proposer, je m'y tiendrai, de quelque conséquence que la chose soit pour moi.

— Puisque cela est ainsi, dit alors le calife, je gage donc mon jardin de Délices contre votre palais de Peintures : l'un vaut bien l'autre.

— Il ne s'agit pas de savoir, reprit Zobéide, si votre jardin vaut mieux que mon palais; nous n'en sommes pas là-dessus. Il s'agit que vous ayez choisi ce qui vous a plu de ce qui m'appartient pour équivalent de ce que vous gagez de votre côté : je m'y tiens, et la gageure est arrêtée. Je ne serai pas la première à m'en dédire, j^en prends Dieu à témoin. »

Le calife fit le même serment , et ils en demeurèrent là en attendant le retour de Mesrour.

Pendant que le calife et Zobéide contestoient si vivement et avec tant de chaleur sur la mort d'Abou Hassan ou de Nouzhatoul-Aouadat, Abou Hassan , qui avoit prévu leur démêlé sur ce sujet, étoît fort attentif à tout ce qui pourroit en arriver. D'aussi loin qu'il aperçut Mesrour au travers de la jalousie contre laquelle il étoit assis en s'entretenant avec sa femme, et qu'il eut remarqué qu'il ve« noit droit à leur logis , il comprit aussitôt à quel

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dessein il étoit envoyé. Il dit à sa femme de faire la morte encore une fois, comme ils en étoient convenus, et de ne pas perdre de temps.

£n effet, le temps pressoit , et c'est tout ce qu'Âbou Hassan put faire avant l'arrivée de Mes* rour que d'ensevelir sa femme, et d'étendre sur eik la pièce de brocart que le calife lui avoit fait donner. Ensuite il ouvrit la porte de son logi^, et, le visage triste et abattu, en tenant son mouchoir devant les yeux, il s'assit à la tête de la prétendue défunte.

A peine eut-il achevé que Mesrour se trouva dans sa chambre. Le spectacle funèbre qu'il aperçut d'abord lui donna une joie secrète par rapport à l'ordre dont le calife l'avoit chargé. Sitôt qu'^Abou Hassan l'aperçut, il s'avança au-devant de lui, et, en lui baisant la main par respect : « Seigneur, dit-il en soupirant et en gémissant, vous me voyez dans la plus grande afBictîon qui pouvoit jamais m'arriver par la mort de Nouzhatoul-Aouadat, ma chère épouse, que vous honoriez de vos bontés. »

Mesrour fut attendri à ce discours , et il ne lui fut pas possible de refuser quelques larmes à la mémoire de la défunte. Il leva un peu le drap mortuaire du côté de la tête pour lui voir le visage, qui étoit à découvert, et, en le laissant aller après l'avoir seulement entrevue : « Il n'y a pas d'autre

Dieu que Dieu, dit-il avec un soupir profond. Nous devons nous soumettre tous à sa volonté, et toute créature doit retourner à lui. Nouzhatoul- Aouadat, ma bonne sœur, ajouta-t-il en soupirant, ton destin a été de bien peu de durée I Dieu te fasse miséricorde! » Il se tourna ensuite du côté d'Abou Hassan qui fondoit en larmes : a Ce n'«st pas sans raison, lui dit-il, que Ton dit que les femmes sont quelquefois dans des absences d'esprit •qu'on ne peut pardonner. Zobéide, toute ma bonne maltresse qu'elle est, est dans ce cas-là. Elle a voulu soutenir au calife que c'étoit vous qui étiez mort, et non votre femme ; et, quelque chose que le calife lui ait pu dire au contraire pour la persuader, en lui assurant même la chose très sérieusement, il n'a jamais pu y réussir. Il m'a même pris à témoin pour lui rendre témoignage de cette vérité et la lui confirmer, puisque, comme vous le savez, j'étois présent quand vous êtes venu lui apprendre cette nouvelle affligeante; mais tout cela n'a servi de rien. Ils en sont même venus à des obstinations l'un contre l'autre, qui n'auroient pas fini si le calife, pour convaincre Zobéide, ne s'étoit avisé de m'envojer vers vous pour en savoir encore la vérité. Mais je crains fort de ne pas réussir : car, de quelque biais qu'on puisse prendre aujourd'hui les femmes pour leur faire entendre les choses, elles sont d'une opiniâtreté insurmon-

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table quand une fois elles sont prévenues d'un sentiment contraire.

— Que Dieu conserve le Commandeur des croyans dans la possession et dans le bon usage de son rare esprit ! reprit Abou Hassan, toujours les larmes aux yeux, et avec des paroles entrecoupées de sanglots. Vous voyez ce qui en est , et que je n'en ai pas imposé à Sa Majesté. £t plût à Dieu, s'écria-t-il pour mieux dissimuler, que je n'eusse pas eu l'occasion d'aller lui annoncer une nouvelle si triste et si affligeante! Hélas! ajouta-t-il, je ne puis assez exprimer la perte irréparable que je fais aujourd'hui ! — Cela est vrai, reprit Mesrour; et je puis vous assurer que je prends beaucoup de part à votre affliction; mais enfin il faut vous en consoler , et ne vous point abandonner ainsi à votre douleur. Je vous quitte malgré moi pour m'en retourner vers le calife; mais je vous demande en grâce, poursuivit-il, de ne pas faire enlever le corps que je ne sois revenu : car je veux assister à son enterrement, et l'accompagner de mes prières. »

Mesrour étoit déjà sorti pour aller rendre compte de son message, quand Abou Hassan, qui le conduisoit jusqu'à la porte, lui marqua qu'il ne méritoit pas l'honneur qu'il vouloit lui faire. De crainte que Mesrour ne revînt sur ses pas pour lui dire quelque autre chose, il le conduisit de l'œil pen-

dant quelque temps, et, lorsqu'il le vit assez éloigne, il rentra chez lui, et, en débarrassant Nouzhatoul-Aouadat de tout ce qui l'enveloppoit : ce Voilà déjà, lui disoit-il, une nouvelle scène de jouée ; mais je m'imagine bien que ce ne sera pas la dernière ; et certainement la princesse Zobéide ne s'en voudra pas tenir au rapport de Mesrour ; au contraire , elle s'en moquera ; elle a de trop fortes raisons pour y ajouter foi. Ainsi nous devons nous attendre à quelque nouvel événement. » Pendant ce discours d'Abou Hassan, Nouzhatoul- Aouadat eut le temps de reprendre ses habits ; ils allèrent tous deux se remettre sur le sofa contre la jalousie, pour tâcher de découvrir ce qui se passoit.

Cependant Mesrour arriva chez Zobéide : il entra dans son cabinet en riant et en frappant des mains, comme un homme qui avoit quelque chose d'agréable à annoncer.

Le calife étoit naturellement impatient : il vou-> loit être éclairci promptement de cette affaire; d'ailleurs il étoit vivement piqué au jeu par le défi de la princesse ; c'est pourquoi , dès qu'il vit Mesrour: «c Méchant esclave, s'écria-t-il , il n'est pas temps de rire. Tu ne dis mot ! Parle hardiment : qui est mort, du mari ou de la femme ?

— Commandeur des croyans, répondit aussitôt Mesrour en prenant un air sérieux, c'est Nouzhatoul-Aouadat qui est morte , et Abou Hassan en

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est toujours aussi affligé qu'il l'a paru tantôt de* ?ant Votre Majesté. »

Sans donner le temps à Mesrour de poursuivre, le calife l'interrompit : a Bonne nouvelle , s'écria* t-il avec un grand éclat de rire; il n'y a qu'un moment que Zobéide, ta maîtresse, avoit à elle le palais des Peintures; il est présentement à moi. Nous en avions fait la gageure contre mon jardin des Délices depuis que tu es parti: ainsi tu ne pouvois me faire un plus grand plaisir ; j'aurai soin de t'en récompenser. Mais laissons cela : dis-moi de point en point ce que tu as vu.

— Commandeur des croyans, poursuivit Mesrour, en arrivant chez Abou Hassan , je suis entré dans sa chambre, qui étoit ouverte ; je l'ai trouvé toujours très affligé, et pleurant la mort de Nouzhatoul-Aouadat sa femme. Il éloit assis près de la tête de la défunte, qui étoit ensevelie au milieu de la chambre, les pieds tournés du côté de la Mecque, et couverte de la pièce de brocart dont Votre Majesté a tantôt fait présent à Abou Hassan, Après lui avoir témoigné la part que je prenois à sa douleur, je me suis approché , et , en levant le drap mortuaire du côté de la tête , j'ai reconnu Nouzhatoul-Aouadat qui avoit déjà le visage enflé et tout changé. J'ai exhorté du mieux que j'ai pu Abou Hassan à se consoler, et, en me retirant, je lui ai marqué que je voulois me trouver à l'enter-

rement de sa femme, et que je le priois d'attendre à faire enlever le corps que je fusse venu. Voilà tout ce que je puis dire à Votre Majesté sur l'ordre qu'elle m'a donné. »

Quand Mesrour eut achevé de faire son rapport : « Je ne t'en demandois pas davantage, lui dit le calife en riant de tout son cœur; et je suis très content de ton exactitude. » Et, en s'adressant à la princesse Zobéide : « Hé bien 1 Madame, lui dit le calife, avez-vous encore quelque chose à dire contre une vérité si constante? Croyez-vous toujours que Nouzhatoul-Aouadat soit vivante, et qu'Abou Hassan soit mort ; et n'avouez-vous pas que vous avez perdu la gageure ? »

Zobéide ne demeura nullement d'accord que Mesrour eût rapporté la vérité. « Comment ! Seigneur, reprit-elle, vous imaginez-vous donc que je m'en rapporte à cet esclave ? C'est un impertinent qui ne sait ce qu'il dit. Je ne suis ni aveugle ni insensée ; j'ai vu de mes propres yeux Nouzhatoul- Aouadat dans sa plus grande affliction. Je lui a parlé moi-même, et j'ai bien entendu ce qu'elle m'a dit de la mort de son mari.

— Madame, reprit Mesrour, je vous jure par votre vie et par la vie du Commandeur des croyans, choses au monde qui me sont les plus chères , que Nouzhatoul-Aouadat est morte, et qu'Abou Hassan est vivant. — Tu mens, esclave vil et mépri-

sable , lui répliqua Zobéide tout en colère ; et je veux te confondre tout à l'heure. Aussitôt elle appela ses femmes en frappant des mains; elles entrèrent à rinstant en grand nombre : a Venez çà, leur dit la princesse; dites-moi la vérité. Qui est la personne qui est venue me parler, peu de temps avant que le Commandeur des croyans arrivât ici ? » Les femmes répondirent toutes que c'étoit la pauvre affligée Nouzhatoul- Aouadat. <c Et vous, ajouta-t-elle en s'adressant à sa trésorière, que vous ai-je commandé de lui donner en se retirant ? — Madame, répondit la trésorière, j'ai donné à Nouzhatoul-Aouadat , par l'ordre de Votre Majesté, une bourse de cent pièces de monnoie d'or et une pièce de brocart qu'elle a emportée avec elle. — Hé bien, malheureux, esclave indigne, dit alors Zobéide à Mesrour dans une grande indignation, que dis-tu à tout ce que tu viens d'entendre ? Qui penses-tu présentement que je doive croire, ou de toi ou de ma trésorière, et de mes autres femmes, et de moi-même? »

Mesrour ne manquoit. pas de raisons à opposer au discours de la princesse; mais, comme il craignoit de l'irriter encore davantage, il prit le parti de la retenue, et demeura dans le silence, bien convaincu pourtant, par toutes les preuves qu'il en avoit, que Nouzhatoul-Aouadat étoit morte, et non pas Abou Hassan.

Les Mille et une Nuits, VII. 27

Pendant cette contestation entre Zobéide et Mesrour, le calife, qui avoit vu les témoignages apportés de part et d'autre, dont chacun se faisoit fort, et toujours persuadé du contraire de ce que disoit la princesse, tant par ce qu'il avoit vu luimême en parlant à Abou Hassan que par ce que Mesrour venoit de lui rapporter, doit de tout son cœur de voir que Zobéide étoit si fort en colère contre Mesrour. « Madame, pour le dire encore une fois, dit-il à Zobéide, je ne sais pas qui est celui qui a dit que les femmes avoient quelquefois des absences d'esprit ; mais vous voulez bien que je vous dise que vous faites voir qu'il ne pouvoit rien dire de plus véritable. Mesrour vient tout fraîchement de chez Abou Hassan; il vous dit qu'il a vu de ses propres yeux Nouzhatoul-Aouadat morte au milieu de la chambre, et Abou-Hassan vivant, assis auprès de la défunte, et, nonobstant son témoignage, qu'on ne peut pas raisonnablement récuser, vous ne voulez pas le croire ! C'est ce que je ne puis pas comprendre. »

Zobéide, sans vouloir entendre ce que le calife lui représentoit : « Commandeur des croyans, reprit-elle, pardonnez-moi si je vous tiens pour suspect : je vois bien que vous êtes d'intelligence avec Mesrour pour me chagriner et pour pousser ma patience à bout, et, comme je m'aperçois que le rapport que Mesrour vous a fait est un rapport

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concerté avec vous, je vous prie de me laisser la liberté d'envoyer aussi quelque personne de ma part chez Abou Hassan pour savoir si je suis dans Terreur. »

Le calife y consentit, et la princesse chargea sa nourrice de cette importante commission. Cétoit une femme fort âgée, qui étoit toujours restée près de Zobéide depuis son enfance, et qui étoit là présente parmi ses autres femmes. « Nourrice, lui dit-elle, écoute : va-t'en chez Abou Hassan, ou plutôt chez Nouzhatoul Aouadat, puisque Abou Hassan est mort. Tu vois quelle est ma dispute avec le Commandeur des croyans et avec Mes^ rour; il n'est pas besoin de te rien dire davantage : éclaircis-toi de tout; et, si tu me rapportes une bonne nouvelle, il y aura un beau présent pour toi. Va vite, et reviens incessamment. »

La nourrice partit avec une grande joie du calife, qui étoit ravi de voir Zobéide dans cet embarras; mais Mesrour, extrêmement mortifié de voir la princesse dans une si grande colère contre lui, cherchoit les moyens de Papaiser et de faire en sorte que le calife et Zobéide fussent également contens de lui. C'est pourquoi il fut ravi dès qu'il vit que Zobéide prenoit le parti d'envoyer sa nourrice chez Abou Hassan, parce qu'il étoit persuadé que le rapport qu'elle lui feroit ne manqueroit pas de se trouver conforme au sien, et qu'il

serviroit à ie justifier et à le remettre dans ses bonnes grâces.

Abou Hassan, cependant, qui étoit toujours en sentinelle à la jalousie, aperçut la nourrice d'assez loin : il comprit d'abord que c*étoit un message de la part de Zobéide. Il appela sa femme, et, sans hésiter un moment sur le parti qu'ils avoient à prendre : « Voilà, lui dit-il, la nourrice de la princesse qui vient pour s'informer de la vérité; c'est à moi à faire encore le mort à mon tour. »

Tout étoit préparé. Nouzhatoul-Aouadat ensevelit Abou Hassan promptement, jeta par-dessus lui la pièce de brocart que Zobéide lui avoit donnée, et lui mit son turban sur le visage. La nourrice, dans l'empressement où elle étoit de s'acquitter de sa commission, étoit venue d'un assez bon pas. En entrant dans la chambre, elle aperçut Nouzhatoul-Aouadat assise à la tête d'Abou Hassan, tout échevelée et tout en pleurs, qui se frappoit les joues et la poitrine en jetant de grands cris.

Elle s'approcha de la fausse veuve : « Ma chère Nouzhatoul-Aouadat, lui dit-elle d'un air fort triste, je ne viens pas ici pour troubler votre douleur, ni vous empêcher de répandre des larmes pour un mari qui vous aimoit si tendrement. — Ah ! bonne mère ! interrompit pitoyablement la ausse veuve, vous voyez quelle est ma disgrâce

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et de quel malheur je me trouve accablée aujourd'hui par la perte de mon cher Abou Hassan, que Zobéide, ma chère maîtresse et la vôtre, et le Commandeur des croyans, m'avoient donné pour mari! Abou Hassan! mon cher époux! s'écrîat-elle encore, que vous ai-je fait pour m'avoir abandonnée si promptement ? N'ai-je pas toujours suivi vos volontés plutôt que les miennes? Hélas ! que deviendra la pauvre Nouzhatoul- Aouadat? »

La nourrice étoit dans une surprise extrême de voir le contraire de ce que le chef des eunuques avoit rapporté au calife : a Ce visage noir de Mesrour, s'écria-t-elle avec exclamation en élevant les mains, mériteroit bien que Dieu le confondît d'avoir excité une si grande dissension entre ma bonne maîtresse et le Commandeur des croyans par un mentonge aussi insigne que celui qu'il leur a fait ! Il faut, ma fille, dit-elle en s' adressant à Nouzhatoul- Aouadat, que je vous dise la méchanceté et l'imposture de ce vilain Mesrour, qui a soutenu à notre bonne maîtresse, avec une effronterie inconcevable, que vous étiez morte, et qu'Abou Hassan étoit vivant !

— Hélas ! ma bonne mère, s'écria alors Nouzhatoul-Aouadat, plût à Dieu qu'il eût dit vrai ! Je ne serois pas dans Tafiliction où vous me voyez, et je ne pleurerois pas un époux qui m'étoit si

cher. » En achevant ces dernières paroles, elle fondit en larmes, et elle marqua une plus grande désolation par le redoublement de ses pleurs et de ses cris.

La nourrice, attendrie par les larmes de Nouzfaatoul-Aouadat, s'assit auprès d'elle, et, en les accompagnant des siennes, elle s'approcha insensi- 'blement de la tête d'Abou Hassan, souleva un peu son turban, et lui découvrit le visage pour tâcher de le reconnaître, a Ah ! pauvre Abou Hassan ! dit-elle en le recouvrant aussitôt, je prie Dieu qu'il vous fasse miséricorde! Adieu, ma fille, ditelle à Nouzhatoul-Aouadat; si je pouvois vous tenir compagnie plus longtemps, je le ferois de bon cœur; mais je ne puis m' arrêter davantage : mon devoir me presse d'aller incessamment délivrer notre bonne maîtresse de l'inquiétude affligeante où ce vilain noir l'a plongée par son impudent mensonge, en lui assurant, même avec serment, que vous étiez morte. »

A peine la nourrice de Zobéide eut fermé la porte en sortant que Nouzhatoul-Aouadat, qui jugeoit bien qu'elle ne reviendroit pas, tant elle avoit hâte de rejoindre la princesse, essuya ses larmes, débarrassa au plus tôt Abou Hassan de tout ce qui étoit autour de lui, et ils allèrent tous deux reprendre leurs places sur le sofa contre la jalousie, en attendant tranquillement la fin de cette tromperie, et

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toujours prêts de se tirer d'affaire de quelque côté qu'on voulût les prendre.

La nourrice de Zobëide cependant, malgré sa grande vieillesse , avoit pressé le pas en revenant encore plus qu'elle n'avoit fait en allant. Le plaisir de porter à la princesse une bonne nouvelle, et plus encore l'espérance d'une bonne récompense, la firent arriver en peu de temps; elle entra dans le cabinet de la princesse presque hors d'haleine, et, en lui rendant compte de sa commission, elle ra* conta naïvement à Zobéide tout ce qu'elle venoit de voir.

Zobéide écouta le rapport de sa nourrice avec un plaisir des plus sensibles, et elle le fit bien voir : car, dès qu'elle eut achevé, elle dit à sa nourrice d'un ton qui marquoit gain de cause : a Raconte donc la même chose au Commandeur des croyans, qui nous regarde comme dépourvues de bon sens, et qui, avec cela, voudroit nous faire accroire que nous n'avons aucun sentiment de religion et que nous n'avons pas la crainte de Dieu. Dis-le à ce méchant esclave noir, qui a l'insolence de me soutenir une chose qui n'est pas, et que je sais mieux que lui.»

Mesrour, qui s'étoit attendu que le voyage de la nourrice et le rapport qu'elle feroit lui seroient favorables, fut vivement mortifié de ce qu'il avoit réussi tout au contraire. D'ailleurs, il se trouvoit

piqué au vif de l'excès de la colère que Zobéide avoit contre lui pour un fait dont il se crojroit plus certain qu'aucun autre. C'est pourquoi il fut ravi d'avoir occasion de s'en expliquer librement avec la nourrice plutôt qu'avec la princesse, à laquelle il n'osoit répondre de crainte de perdre le respect. Qc Vieille sans dents, dit-il à la nourrice sans aucun ménagement, tu es une menteuse; il n'est rien de tout ce que tu dis : j*ai vu de mes propres yeux Nouzhatoul-Aouadat étendue morte au milieu de sa chambre.

— Tu es un menteur, et un insigne menteur toimême, reprit la nourrice d'un ton insultant, d'oser soutenir une telle fausseté, à moi qui sors de chez Abou Hassan, que j'ai vu étendu mort, et qui viens de quitter sa femme pleine de vie 1

— Je ne suis pas un imposteur, repartit Mesrour; c'est toi qui cherches à nous jeter dans l'erreur.

— Voilà une grande effronterie, répliqua la nourrice, d'oser me démentir ainsi en présence de Leurs Majestés, moi qui viens de voir de mes propres yeux la vérité de ce que j'ai l'honneur de leur avancer.

— Nourrice, repartit encore Mesrour, tu ferois mieux de ne point parler : tu radotes. »

Zobéide ne put supporter ce manquement de respect dans Mesrour, qui, sans aucun égard, trai-

toit sa nourrice si injurieusement en sa présence. Ainsi, sans donner le temps à sa nourrice de répondre à cette injure atroce : « Commandeur des crojans, dit-elle au calife, je vous demande justice contre cette insolence qui ne vous regarde pas moins que moi. » Elle n'en put dire davantage, tant elle étoit outrée de dépit ; le reste fut étouffé par ses larmes.

Le calife, qui avoit entendu toute cette contestation, la trouva fort embarrassante : il avoit beau réver, il ne savoit que penser de toutes ces contrariétés. La princesse, de son côté, aussi bien que Mesrour, la nourrice et les femmes esclaves qui étoient là présentes, ne savoient que croire de cette aventure et gardoient le silence. Le calife enfin prit la parole : a Madame, dit-il en s' adressant à Zobéide, je vois bien que nous sommes tous des menteurs, moi le premier, toi, Mesrour, et toi, nourrice : au moins il ne paroît pas que l'un soit plus croyable que l'autre; ainsi, levons-nous, et allons nousmêmes sur les lieux reconnoître de quel côté est la vérité. Je ne vois pas un autre moyen de nous éclaircir de nos doutes et de nous mettre l'esprit en repos. »

En disant ces paroles, le calife se leva , la princesse le suivit, et Mesrour, en marchant devant pour ouvrir la portière : « Commandeur descroyans, dit-il, j'ai bien de la joie que Votre Majesté ait

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pris ce parti , et j^en aurai une bien plus grande quand j'aurai fait voir à la nourrice, non pas qu'elle radote, puisque cette expression a eu le malheur de déplaire à ma bonne maîtresse, mais que le rapport qu'elle lui a fait n'est pas véritable. »

La nourrice ne demeura pas sans réplique:

« Tais-toi, visage noir, reprit-elle; il n'y a ici personne que toi qui puisse radoter. i>

Zobéide, qui étoit extraordinairement outrée contre Mesrour, ne put souffrir qu'il vînt encore à la charge contre sa nourrice. Elle prit encore son parti : « Méchant esclave, lui dit-elle, quoi que tu puisses dire, je maintiens que ma nourrice a dit la vérité ; pour toi, je ne te regarde que comme un menteur.

— Madame , reprit Mesrour , si la nourrice est si fortement assurée que Nouzhatoul-Aouadat est vivante et qu'Abou Hassan est mort, qu'elle gage donc quelque chose contre moi : elle n'oseroit. »

La nourrice fut prompte à la repartie : « Je l'ose si bien, lui dit-elle, que je te prends au mot. Voyons si tu oseras t''en dédire. »

Mesrour ne se dédit pas de sa parole : ils gagèrent, la nourrice et lui, en présence du calife et de la princesse , une pièce de brocart d'or à fleurons d'argent au choix de l'un et de l'autre.

L'appartement d'où le calife et Zobéide sortirent, quoique assez éloigné, étoit néanmoins vis-

à-vis du logement d'Abou Hassan et de Nouzhatoul-Aouadat. Abou Hassan, qui les aperçut venir, précédés de Mesrour et suivis de la nourrice et de la foule des femmes de Zobéide, en avertit aussitôt sa femme, en lui disant qu'il étoit le plus trompé du monde s'ils n'alloient être honorés de leur visite. Nouzhatoul-Aouadat regarda aussi par la jalousie , et elle vit la même chose. Quoique son mari l'eût avertie d'avance que cela pourroit arriver, elle en fut néanmoins fort surprise: « Que ferons-nous ? s'écria-t-elle. Nous sommes perdus !

— Point du tout, ne craignez rien, reprit Abou Hassan d'un sang froid; avez-vous déjà oublié ce que nous avons dit là-dessus? Faisons seulement les morts, vous et moi, comme nous l'avons déjà fait séparément, et comme nous en sommes convenus, et vous verrez que tout ira bien. Du pas dont ils viennent, nous serons accommodés avant qu'ils soient à la porte. »

En effet , Abou Hassan et sa femme prirent le parti de s'envelopper du mieux qu'il leur fut possible, et, en cet état, après qu'ils se furent mis au milieu de la chambre, l'un près de l'autre, couverts chacun de leur pièce de brocart, ils attendirent en paix la belle compagnie qui leur venoit rendre visite.

Cette illustre compagnie arriva enfin. Mesrour ouvrit la porte, et le calife et Zobéide entrèrent

dans la chambre, suivis de tous leurs gens. Ils furent fort surpris, et ils demeurèrent comme immobiles à la vue de ce spectacle funèbre qui se présentoit à leurs yeux. Chacun ne savoit que penser d*un tel événement. 2Lobéide enfin rompit le silence : c Hélas! dit-elle au calife, ils sont morts tous deux ! Vous avez tant fait, continua-t-elle en regardant le calife et Mesrour, à force de vous opini&trer à me faire accroire que ma chère esclave étoit morte, qu'elle Test en effet, et sans doute ce sera de douleur d'avoir perdu son mari. — Dites plutôt, Madame, répondit le calife prévenu du contraire, que Nouzhatoul-Aouadat est morte la première, et que c'est le pauvre Abou Hassan qui a succombé à son afiliction d'avoir vu mourir sa femme, votre chère esclave : ainsi vous devez convenir que vous avez perdu la gageure, et que votre palais des Peintures est à moi tout de bon.

— Et moi, repartit Zobéide animée par la contradiction du calife, je soutiens que vous avez perdu vous-même, et que votre jardin des Délices m'appartient. Abou Hassan est mort le premier, puisque ma nourrice vous a dit, comme à moi, qu'elle a vu sa femme vivante qui pleuroit son mari mort. »

Cette contestation du calife et de Zobéide en attira une autre. Mesrour et la nourrice étoient dans le même cas : ils avoient aussi gagé, et chacun prétendoit avoir gagné. La dispute s'échauf-

foît violemment, et le chef des eunuques avec ta nourrice étoient prêts d'en venir à de grosses injures.

Enfin le calife, en réfléchissant sur tout ce qui Vétoit passé, convenoit tacitement que 2Lobéide n'avoit pas moins de raison que lui de soutenir qu'elle avoit gagné. Dans le chagrin où il étoit de ne pouvoir démêler la vérité de celte aventure, il s'avança près des deux corps morts et s'assit du côté de la tête, en cherchant lui-même quelque expédient qui lui pût donner la victoire sur Zobéide. a Oui, s'êcria-t-il un moment après, je jure par le saint nom de Dieu que je donnerai mille pièces d'or de ma monnoie à celui qui me dira qui est mort le premier des deux. »

A peine le calife eut achevé ces dernières paroles qu'il entendît une voix de dessous le brocart qui couvroit Abou Hassan, qui lui cria : « Commandeur des croyans, c'est moi qui suis mort le premier; donnez-moi les mille pièces d'or. » Et en même temps il vit Abou H«6san qui se débarrassoit de la pièce de brocart qui le couvroit et qui se prosterna à ses pieds. Sa femme se développa de même, et alla pour se jeter aux pieds de Zobéide, en se couvrant de sa pièce de brocart par bienséance ; mais Zobéide fît un grand cri, qui augmenta la frayeur de tous ceux qui étoient là présens. La princesse, enfin revenue de sa peur^ se

trouva dans une joie inexprimable de voir sa chère esclave ressuscitée presque dans le moment qu'elle étoit inconsolable de l'avoir vue morte. « Ah I méchante! s'écria- t-elle , tu es cause que j'ai bien souffert pour l'amour de toi en plus d'une manière! Je te le pardonne cependant de bon cœur, puis^ qu'il est vrai que tu n'es pas morte. »

Le calife, de son côté, n'avoit pas pris la chose si à cœur : loin de s'effrayer en entendant la voix d'Abou Hassan , il pensa au contraire étouffer de rire en les voyant tous deux se débarrasser de tout ce qui les entouroit, et en entendant Abou Hassan demander très sérieusement les mille pièces d'or qu'il avoit promises à celui qui lui diroit qui étoit mort le premier. « Quoi donc! Abou Hassan, lui dit le calife en éclatant encore de rire , as-tu donc conspiré à me faire mourir à force de rire? Et d'où t'est venue la pensée de nous surprendre ainsi, Zobéide et moi , par un endroit sur lequel nous n'étions nullement en garde contre toi ?

— Commandeur des croyans, répondit Abou Hassan, je vais le déclarer sans dissimulation. Votre Majesté sait bien que j'ai toujours été fort porté à la bonne chère. La femme qu'elle m'a donnée n'a point ralenti en moi cette passion; au contraire, j'ai trouvé en elle des inclinations toutes favorables à l'augmenter. Avec de telles dispositions , Votre Majesté jugera facilement que, quand nous aurions

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€U un trésor aussi grand que la mer, avec tous, ceux de Votre Majesté, nous aurions bientôt trouvé le moyen d'en voir la fin; c'est aussi ce qui nous est arrivé. Depuis que nous sommes ensemble, nous n'avons rien épargné pour nous bien régaler sur les libéralités de Votre Majesté. Ce matin, après avoir compté avec notre traiteur, nous avons trouvé qu'en le satisfaisant et en payant d'ailleurs ce que nous pouvions devoir, il ne nous restoit rien de tout l'argent que nous avions. Alors les réflexions sur le passé, et les résolutions de mieux faire à l'avenir, sont venues en foule occuper notre esprit et nos pensées; nous avons fait mille projets que nous avons abandonnés ensuite. Enfin, la honte de nous voir réduits à un si triste état, et de n'oser le déclarer à Votre Majesté , nous a fait imaginer ce moyen de suppléer à nos besoins, en vous divertissant par cette petite tromperie que nous prions Votre Majesté de vouloir bien nous pardonner. »

Le calife et Zobéide furent fort contens de la sincérité d'Abou Hassan; ils ne parurent point f&chés de tout ce qui s'étoit passé ; au contraire, Zobéide, qui avoit toujours pris la chose très sérieusement , ne put s'empêcher de rire à son tour en songeant à tout ce qu'Abou Hassan avoit imaginé pour réussir dans son dessein. Le calife, qui n' avoit presque pas cessé de rire , tant cette imagination

lui paroissoît singulière a : Suivez-moi l'un et i'au- > tre, dit-il à Abou Hassan et à sa femme en se levant; je veux vous faire donner les mille pièces d'or que je vous ai promises pour la joie que j'ai de ce que vous n'êtes pas morts.

— Commandeur des croyans, reprit Zobéide, contentez-vous, je vous prie, de faire donner ces mille pièces d'or à Abou Hassan ; vous les devez à lui seul. Pour ce qui regarde sa femme, j'en fais mon affaire. » En même temps elle commanda à sa trésorière, qui l'accompagnoit, de faire donner aussi mille pièces d'or à Nouzhatoul-Aouadat, pour lui marquer, de son côté, la joie qu'elle avoit aussi de ce qu'elle étoit encore en vie.

Par ce mojfen, Abou Hassan et Nouzhatoul- Aouadat, sa chère femme, conservèrent longtemps les bonnes grâces du calife Haroun-al-Raschid et de Zobéide, son épouse, et acquirent de leurs libéralités de quoi pourvoir abondamment à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.

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