ON FERA DU BRUIT CE SOIR
Revue de l’année en quatre actes et dix tableaux, par MM. Georges Richard et Hippolyte Nazet.
On fera du bruit ce soir , disait Faffîche du théâtre Taitbout, et elle ne se trompait pas. On a fait beaucoup de bruit, beaucoup plus de bruit qu’à l’ordinaire, devant un public très distingué et très bienveillant, qui paraissait goûter pour la première fois aux joies sans secondes de ces petites fêtes parisiennes.
Les auteurs de la revue, en lui donnant un titre que justifient les mœurs particulières de la localité, s’imaginaient avoir pris le taureau par les cornes, ou, plutôt, ils agissaient d’après la théorie des homéopathes, qui vous donnent une maladie artificielle pour guérir la maladie naturelle dont vous souffrez. Mais leur médication n’a pas produit l’effet qu’ils en attendaient. Après la première scène, qui se passait dans la salle, et qui laissait aux acteurs eux-mêmes le soin de troubler le spectacle, les tapageurs ordinaires du Théâtre Taitbout ont continué le bruit pour leur compte, et n’ont plus laissé de trêve ni aux acteurs ni aux spectateurs paisibles.
Pour ma part, je trouve que ce genre de plaisanterie indéfiniment prolongée finit par devenir assommant. Qu’on rie d’une actrice qui chante faux, qu’on s’égaye d’un incident burlesque, je ne demande pas mieux; le silence des quakers ne saurait devenir la règle des petits théâtres. Mais qu’on étouffe le dialogue sous des huées préventives, qu’on ne laisse les pauvres comédiens ni commencer ni finir leurs couplets, qu’on fasse
un bruit assourdissant en laissant retomber lourdement les banquettes comme des poutres dans un chantier, ce sont là des facéties dépourvues de sel et qui deviennent fort tristes au bout d’une demi-heure.
La revue de MM. Georges Richard et Hippolyte Nazet, autant qu’on en pouvait juger à travers le vacarme, ne manque ni d’esprit ni de trait. Il y a des couplets amusants dignes de meilleurs interprètes. J’en excepte les couplets de la pièce suisse et des pommes, qui n’ont aucune actualité et qui paraissent sortir d’un vieux fonds de magasin démodé.
Mais, il ne faut pas se le dissimuler, l’excessive faiblesse de la troupe est la seule justification plausible des charivaris insensés qui se sont succédé pendant trois heures. A part Mmes Eudoxie Laurent, Quérette, MM. Dumoulin et Plet, qui sont capables de jouer un rôle, le reste paraîtrait insuffisant aux amateurs qui dégustent le Bossu et la Tour de Nesle dans les granges ou dans les foires.
M. Plet a seul captivé l’attention pendant quelques minutes avec des imitations d’acteurs fort réussies, dont la meilleure est certainement celle de M. Lafontaine dans le rôle de Louvard, de Pierre Gendron.