‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 67 sur 70 · GILLES DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

GILLES DE BRETAGNE

Opéra en quatre actes et cinq tableaux,

paroles de Mme Amélie Péronnet, musique de M. Kowalski.

Me voilà condamné, par arrêt du destin et pour l’expiation de quelque méfait involontaire, à conjuguer indéfiniment, à titre de pensum , le verbe passif: « Je suis pris sans vert. » J’avais complètement oublié, si je la sus jamais, l’histoire lamentable de Gilles de Bretagne; je suppose que dom Lobineau la raconte tout au long, mais je n’ai pas les deux volumes infolio de dom Lobineau sous la main.

Je comptais du moins me procurer le « poème » de Mme Amélie Péronnet. Vaine espérance : le poème de Mmc Amélie Péronnet n’est pas imprimé, et, disent les augures, ne le sera jamais. Mais enfin, il me restait une chance de salut : c’était d’écouter à oreille tendue, et d’essayer de comprendre à la volée. Prétention chimérique, outrecuidante et folle, à laquelle j’ai bien vite renoncé.

Je vais donc raconter le « poème » de Gilles de Bretagne tel que je l’ai vu, un peu à la façon dont Richard O’Monroy, le spirituel collaborateur de la Vie pari sienne > a fait narrer le Bossu par un brigadier de la garde républicaine, qui, se trouvant de service dans un couloir, n’avait retenu de la marche du drame que ce qu’on en peut saisir à travers un vasistas.

Deux mots, cependant, pour mettre le lecteur au courant de l’action et du lieu.

Voici les quelques lignes consacrées à Gilles deBre-

tagne par le Père Anselme dans son Histoire de la Maison de France et des grands officiers de la Couronne :

« Gilles de Bretagne, IIe du nom, seigneur de Chan- « tocé, chevalier de la Jarretière, épousa Françoise « de Dinan, dame de Châteaubriant, fille de Jac- « ques, seigneur de Châteaubriant, et de Catherine « de Roban. Il fut étranglé au château de la Har- « douinaye par le commandement du duc François, « son frère, le 24 avril 1450, après trois ans et dix « mois de prison, et fut enterré dans l’abbaye de Bo- « quien. » On l’accusait de connivence avec les Anglais, accusation grave au milieu de ces sanglantes et brillantes années 1447 à 1450, pendant lesquelles Charles YII porta contre les envahisseurs séculaires toutes les forces de la nation régénérée, et parvint, en leur arrachant la Guyenne et la Normandie, à les expulser pour jamais du territoire français. Il est permis de ne pas croire à la culpabilité de Gilles, car il avait pour défenseur persévérant son oncle le connétable de France, comte de Richemont, le compagnon de la Pucelle, l’homme de son siècle le plus redoutable aux Anglais.

D’après cette rapide notice, vous avez déjà quatre des principaux personnages de l’opéra nouveau : le duc François, son frère Gilles, la comtesse de Dinan, dame de Châteaubriant, et le connétable de Richemont.

Au premier acte, nous voyons arriver le sire de Montauban, qui apporte au duc la fausse nouvelle de la mort de Gilles, assassiné, prétend-il, par une main inconnue. Le duc reçoit ce récit « de faire-part» avec une satisfaction peu déguisée, et le sire de Montauban profite de la bonne humeur de son seigneur et maître pour lui demander la main de la comtesse de Dinan, sa vassale. La comtesse, bien conseillée par Richement qui ne croit pas à la mort de Gilles, résiste énergique-

ment, et elle avait bien raison, car Gilles se montre tout à coup; il n’était pas mort et il arrive d’Angleterre, où il était retenu par je ne sais quelle cause. Il offre son hommage loyal au duc son frère, et le prie de consentir à son mariage avec la comtesse qu’il aime et dont il est aimé. Le duc refuse, alléguant qu'il vient de s’engager à l’instant même envers le sire de Montauban, et Gilles, outré de fureur contre son hypocrite rival, lui jette son gant à la figure.

Au deuxième acte, nous sommes dans l’appartement de la comtesse. Remarquez sur ce guéridon un verre à boire et une espèce de pot à l’eau à usage de carafe. La suivante, nommée Angèle, verse dans le pot à l’eau le contenu d’un petit flacon. Ceci est de la plus haute importance. La suivante chante un couplet dont la réplique est donnée au dehors par une voix d’homme; c’est Gilles de Bretagne qui vient redoubler ses serments d’amour aux pieds de la comtesse de Dinan. «Doutez que les astres soient de feu, doutez que le (( soleil ne se lève chaque matin, croyez que toute « vérité n’est que mensonge; mais ne doutez jamais a de mon amour. » Le développement de ce thème, qui est celui du billet écrit par Hamlet à Ophélie, a gratifié Mme Amélie Péronnet d’applaudissements mérités, mais sur lesquels il convient d’opérer une modique retenue au profit du pauvre vieux Shakespeare.

Rien ne donne soif comme de chanter longtemps sur un mode aigu; Gilles de Bretagne laisse comprendre qu’il se rafraîchirait avec plaisir; et la comtesse s'empresse de lui verser une pleine rasade du liquide inconnu contenu dans le pot à l’eau. Gilles boit avec avidité, et se sent pris d’une furieuse envie de dormir. La comtesse ne paraît nullement surprise; assistée par la complaisante Angèle, elle aide Gilles de Bretagne à s’étendre sur un lit de repos abrité par une large tenture.

Une fanfare résonne. C’est le duc François, qui, accompagné par le sire de Montauban, vient chercher la comtesse pour l’unir dans sa chapelle ducale

A notre cher Arthur, dont le cœur vous appelle.

Le public ne savait pas que le sire de Montauban s’appelât Arthur, et cette révélation l’a fait rire. Mme Amélie Péronnet avait cru bien faire en débaptisant le sire de Montauban, que les généalogistes appellent Jean tout bonnement. Arthur lui semblait bien plus beau, et voilà qu’Arthur a produit le même effet qu’Azor. Fiez-vous donc aux noms poétiques!

La comtesse de Dinan, qui ne veut pas entendre parler d’Arthur, et qui lui préfère Gilles, — tous les goûts sont dans la nature, — s’écrie : « Ce mariage « est impossible ; regardez ! » Et elle soulève d’une main ferme le rideau derrière lequel on voit le beau Gilles plongé dans un sommeil extatique fort compromettant pour l’honneur de la dame. Le duc est surpris, et le sire de Montauban adresse à la comtesse de singuliers reproches en vers de mirlitons :

Ce scandale s’ébruitera,

Et Dieu sait ce que l’on en dira.

« — On en dira ce que l’on voudra a , reprend la comtesse, « mais j’épouserai mon Gilles. » Il n’y a pas, en effet, à hésiter pour l’honneur des Dinan, et le duc consent à ce qu’il ne peut plus empêcher.

Au troisième acte, on célèbre la noce, avec des chants et des danses. Le sire de Montauban se présente devant le duc, qui lui représente doucement qu’il s’expose à faire un mauvais personnage en se laissant voir à pareille fête. « — Je le sais! » répond Montauban, « mais le service de mon souverain passe « avant toute considération. »

Et, sans plus tarder, il exhibe un parchemin qui semble prouver qu’il y a une conspiration contre la vie du duc, et que Gilles est l’âme du complot. Le duc, s’il avait le sens commun, chercherait au moins à vérifier l’accusation portée contre son frère par un rival déclaré. Pas du tout; il ordonne l’arrestation immédiate de Gilles, et comme les paysans bretons semblent s’émouvoir en sa faveur, on leur montre une bulle du pape qui excommunie Gilles en qualité de sorcier. Cette bulle arrive avec une précision et une rapidité étonnantes. C’est sans doute une bulle télégraphique.

Au cinquième acte (premier tableau), Gilles est en prison dans une tour obscure, mais bien mal surveillée, car la comtesse vient baiser la main de son mari à travers les barreaux, et Richemont lui fait savoir à très haute et tonnante voix qu’il viendra le délivrer secrètement la nuit prochaine. Naturellement, le sire de Montauban se tient derrière Richemont, afin d’avoir sa part d’un secret si curieusement gardé. Au dernier tableau, Gilles marche au supplice ; mais, avant que la hache ne se soit abattue sur sa tête, le duc François, vaincu par les larmes de la comtesse et de Richemont, se décide à faire grâce; le sire de Montauban, voyant sa victime lui échapper, poignarde Gilles de Bretagne et prend sa place sur l’échafaud.

Je n’ai pas besoin d’insister sur la faiblesse d’un livret qui atteste une inexpérience enfantine, et qui n’est pas moins brouillé avec le bon sens qu’avec l’histoire. N’est-ce pas, en effet, une étrange idée que d’avoir fait tuer Gilles par le sire de Montauban, maréchal de Bretagne, lorsque les Mémoires du connétable de Richemont nous apprennent, au contraire, que Montauban tomba dans la disgrâce du duc François pour avoir averti Richemont du danger que courait son neveu?

Et n’est-ce pas pousser bien loin les licences poétiques que de donner à un comparse le nom de Richemont, de ce héros, petit-fils des rois de France, connétable à trente-deux ans, qui combattit trente ans pour la délivrance de sa patrie, et qui eut la gloire de reprendre Paris aux Anglais en 1437! Figurez-vous que, dans quatre siècles d’ici, il prenne fantaisie à un librettiste de mettre en scène M. Thiers ou le maréchal de Mac-Mahon pour leur faire porter une lettre, et vous aurez à peine une idée de l’énormité commise innocemment par Mme Amélie Péronnet.

La partition de M. Kowalski, fort imparfaite ellemême, se tient pourtant de beaucoup au-dessus du poème. L’idée musicale y est abondante et expressive ; je ne m’étonnerais pas que M. Kowalski arrivât un jour à dégager son originalité personnelle de l’atmosphère de réminiscences dans laquelle il reste enveloppé. Je citerai, parmi les morceaux qui m’ont inspiré le désir d’une seconde audition, le quatuor et le finale du premier acte avec la romance de Gilles; au deuxième acte, la seconde romance de Gilles sur les paroles imitées de Shakespeare, qui est animée d’un sentiment de tendresse très vrai et très distingué; dans l’acte de la noce, des couplets de tournure archaïque chantés par Gildas, l’amoureux de la suivante Angèle ; enfin, au dénouement, les supplications de la comtesse, implorant la grâce de son époux, montrent que M. Kowalski peut écrire pour le théâtre. Mais à une condition, sévère, indispensable, c’est de se livrer à de sérieuses études pour acquérir une science qui lui manque totalement, celle de l’orchestration. M. Kowalski a, là-dessus, tout à apprendre et tout à oublier.

Gilles de Bretagne est interprété par M. Valdejo, dont la voix de haute-contre a eu de bons moments; Facteur paraissait embarrassé de sa longue taille et peut être aussi de son rôle.

Mme Boidin-Puisais, qui sort du Conservatoire, a montré d’excellentes qualités dans le rôle de la comtesse; je lui conseillerais de surveiller la justesse de sa voix dans la conclusion des phrases, si je ne mettais d’office ces imperfections passagères sur le compte d’une émotion bien naturelle.

M. Gresse est tout à fait bonhomme dans le rôle de ce terrible comte de Richemont, qui fut duc de Bretagne sous le nom d’Artus IV, dit le Justicier.

M. Caisso et Mlle Rebel ne demandaient pas mieux que d’être quelque chose dans les silhouettes insignifiantes de Gildas et d’Angèle.

M. Garnier, le duc François, est un ténor qui a tout juste ce qu’il faut de voix pour qu’on entende qu’il parle marseillais.

La mise en scène, décors et costumes, est fort soignée, et, sauf une entrée de pages en maillots, qui a égayé le supplice de Gilles de Bretagne, tous les détails ont bien marché, ballet compris.

Espérons toutefois que Gilles de Bretagne ne sera le dernier mot ni du Théâtre-Lyrique, ni de M. Vizentini. Il est à souhaiter qu’on sauve non seulement l’institution excellente du Théâtre-Lyrique, mais aussi l’homme courageux, le directeur artiste dont la lutte désespérée a été en deux ans plus féconde pour l’art musical que ne l’auraient été, en d’autres mains, dix années de victoire et de prospérité.

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