COMMENT ON GAGNE LE CIEL
quêtes au préfet de police, présentées par un ami bien en cour, la rendissent à la liberté. Mais, dès qu'elle aurait la clef des champs , comme elle en ferait voir de cruelles à M"« d'Armaillac ! — Et pourtant, disait-elle, qui sait si ces cartes n'ont pas été mises dans ma poche par quelque joueur effronté, au moment où le commissaire de police est entré? Mais c'est égal, c'est M"® d'Armaillac qui me paiera toutes ces misères.
N sait qu'il est difficile de pénétrer à Saint- Lazare. Il ne faut pas troubler ces demoiselles dans leur retraite, au milieu de leur travail et de leurs prières.
Toutefois, il suffit de connaître un magistrat de bonne volonté pour être autorisé à l'accompagner dans ce sacré refuge des plus profanes.
jjiie d'Armaillac, qui savait que sa petite comédie avait réussi , voulut savourer sa vengeance, tant elle s'indignait encore d'avoir été prise au trébuchet d'un « Ange sur la Tei*re. » Elle connaissait un magistrat — je ne parle pas de M. Delamarre, qu'elle ne connaissait plus —
mais un grave conseiller à la cour, fort mondain et fort ami des dames, qui se prêta de fort bonne grâce à cette partie de plaisir, d'autant plus qu'il était curieux lui-même de voir ces demoiselles chez elles, selon l'expression de Jeanne. Un jour vers une heure, après la récréation de ces demoiselles, on vit arriver à Saint-Lazare, avec une permission du préfet de police, le Conseiller à la cour, un Représentant du peuple, M"« Jeanne d'Armaillac et M"*^ de Tramont.
— Il faudra les voir toutes, dit plusieurs fois Jeanne.
Elle voulait à son tour reconnaître M'"*' Charles Fleuriot, comme celle-ci l'avait reconnue chez la comtesse d'Armon ville.
— Soyez tranquille, dit le Conseiller, quand je voyage j'ai cent yeux et je veux voir dans tous les coins. •
— Et moi donc, dit le Représentant du peuple, ce sera une occasion pour moi d'étudier le système pénitentiaire.
^me (Je Tramont se boucha les oreilles :
— Chut! vous allez faire un discours.
Nous ne suivrons pas ici pas à pas cette petite caravane par les défilés de Saint-Lazare. C'est
un voyage à perte de vue. L'homme le plus expérimenté ne s'y retrouverait pas s'il n'avait un guide dans le porte-clefs.
Les quatre voyageurs avaient déjà vu bien des choses. Ils s'étonnaient que toutes ces filles prissent si gaiement leur parti d'être séquestrées du monde et d'être punies par où elles pèchent : l'amour des robes et des bijoux leur ouvrent des spirales de l'enfer du Dante, puisque toute coquetterie leur est interdite, puisqu'elles sont vêtues de bure et qu'elles n'ont plus de cheveux, cette première et cette dernière parure de la femme.
— Je voudrais bien la voir sans cheveux, se disait M"^ d'Armaillac.
Mais elle avait vu des femmes partout, celles qui sont aux machines à coudre comme celles qui se croisent les bras, celles qui sont à l'infirmerie comme celles qui sont en cellule, sans reconnaître M°»® Charles Fleuriot. Et pourtant elle était bien à Saint Lazare. Où se cachait-elle donc?
Le péché de curiosité, qui n'est pas tout à fait un péché mortel, n'abandonne jamais les femmes, même quand elles sont devenues sœurs de cha-
rite. Elles font semblant de ne voir que Dieu, mais elles jettent un coup d'œil à la dérobée sur la comédie humaine. Aussi ne se privent-elles jamais du spectacle nouveau. C'est pour elles comme un écho lointain du monde où elles ne sont plus. Quand il vient des curieux, elles sont elles-mêmes curieuses.
Ce jour-là, les sœurs de charité ayant appris que deux belles dames se promenaient par la maison, elles voulurent toutes être de la fête et régaler leurs yeux des modes nouvelles. Elles savaient qu'on irait à la chapelle. Elles allèrent prier une fois de plus.
Naturellement, la jeune veuve tout en noir était parmi elles.
La chapelle est bientôt vue. Elle est toute blanche; pas un objet d'art ne frappe les yeux, si bien que M"« d'Armaillac et M™® de Tramont ne regardaient que les sœurs de charité.
Un Ange sur la Terre, qui priait des lèvres, tout en dévisageant les deux dames, avait du premier coup reconnu M"® d'Armaillac, qui ne la reconnaissait pas, ne pouvant s'imaginer qu'on fût jetée à Saint-Lazare comme une femme perdue, pour y être à peu près sœur de charité.
î/| CES DAMES A SAINT-LAZARE.
— ' C'est elle! dit Jeanne tout à coup avec surprise.
Elle ne voulait pas perdre l'occasion de marquer sa vengeance. Elle s'avança vers M"*« Charles Fleuriot :
— Comment, madame, vous vous êtes retirée du monde ?
— Oui, madame. J'ai pris le monde en horreur. Voyez-vous, celles qui sont à Saint-Lazare ne valent pas moins que celles qui sont dans les salons.
— Peut-être parce qu'elles se repentent.
La conversation ne pouvait pas durer longtemps entre M°*® Charles Fleuriot et M"® d'Armaillac, puisque déjà le conseiller, entraînant jjme (Je Tramont, était sorti de la chapelle. Jeanne, d'ailleurs, ne demandait pas à en dire davantage. Son but était de voir un Ange sur la Terre sous les verrous : n'avait-elle pas touché le but? On avait quelque peu doré les chaînes de la prisonnière, mais enfin elle était enchaînée.
— C'est tout ce que nous avons à voir? dit le conseiller en se retournant vers le porte-clefs qui conduirait la caravane.
— Mon Dieu oui, répondit cet homme, cependant nous avons ici, depuis huit jours, quelques femmes célèbres sur le pavé de Paris.
— Quelles femmes?
— Je ne les connais pas. On dit que ce sont des proxénètes, ce qui veut dire qu'elles font des mariages de la main gauche.
— Je dois les avoir vues, dit le conseiller gaiement. Il y a deux ans, quand je présidais les assises, elles sont toutes venues pour détournement de mineures.
— Si vous voulez jeter un coup d'œil sur ces figures-là, nous allons remonter.
— Certainement , il faut tout voir, s'écria jyjme (Je Tramont.
Les proxénètes étaient à la pistole presque aussi bien que chez elles, où la pistole manquait souvent.
Elles tuaient le temps en jouant aux cartes ou en se faisant les cartes. Quand le porte-clefs ouvrit la porte, elles se disputaient tout justement sur un coup douteux, s'accusant toutes d'avoir triché.
M"« d'Armaillac fut effrayée par ces quatre horribles figures, qui représentaient le vice su-
ranné, infâmes expressions marquées par la débauche ; elles levèrent toutes les quatre leurs tètes insolentes, qui ne s'inclinent jamais qu'au palais de justice. Elles reluquèrent d'un air curieux M°»« de Tramont et M"« d'Armaillac, tout en pensant sans doute qu'elles voudraient bien faire quelque chose de ces beautés-là. Comme Jeanne sortait la première de leur chambre, elle retrouva sur le seuil un Ange sur la Terre qui s'était fait ouvrir la porte voisine par le porte-clefs.
— Tenez, mademoiselle, dit-elle à M"« d'Armaillac, voilà encore un spectacle curieux.
Jeanne avança et passa sans défiance dans la chambre d'à côté.
— Plus loin, dit M™® Charles Fleuriot, vous allez voir le mal à sa racine. Trois jeunes filles ramassées dans la rue, qui n'ont pas encore quinze ans.
Une seconde porte de cette chambre s'ouvrait sur un grand galetas mansardé où on avait jeté la veille quelques petites drôlesses prévenues de quelques galants vagabondages.
Quand on lit un mauvais livre, on s'attarde aux plus mauvaises pages ; M"® d'Armaillac s'a-
Ventura donc dans le galetas , croyant qu'elle était suivie par M"*® de Trament. Elle assista à un abominable spectacle : toutes ces fillettes dansaient le cancan, comme si elles eussent été à l'école de M. Markowski. En voyant Jeanne, elles s'arrêtèrent tout à coup dang la peur d'être punies. M"® d'Armaillac s'étonna de voir comme elles avaient déjà l'art de prendre des figures de Sainte-Nitouche pour tromper leur monde. Se voyant seule, elle retourna dans la première pièce et ne fut pas peu surprise devoir la porte fermée.
— Blanche! Blanche! Blanche! dit^elle en élevant la voix.
Mais M"*® de Trament n'entendait pas, elle redescendait déjà l'escalier.
Jeanne pâlit de peur et de colère ; elle se sentit emprisonnée, — emprisonnée par un Ange sur la Terre : c'était le contre-coup de sa vengeance.^
Elle frappa rudement à la porte; on sembla ne pas entendre. M°*® Charles Fleuriot n'avait pas manqué de dire aux visiteurs que M"® d'Armaillac était partie en avant.
Cependant Jeanne frappait toujours. Et quand elle avait frappé elle appelait. C'était tout à la fois horrible et comique , car les fillettes étaient
vçnues de son côté pour rire de sa mésaventure.
— Attendez, mademoiselle, lui dit Tune d'elles^ nous allons vous délivrer en faisant un bruit d'enfer.
Ce qui fut dit fut fait. Toutes ces gamines se remirent . à danser ; mais tout à l'heure elles dansaient pour ainsi dire en silence , dans la peur d'être prises , tandis que maintenant elles dansaient en s'accompagnant par des quadrilles chantés. Jamais la Belle Hélène et M"*^ Angot n'avaient été à pareille fête. Aussi Jeanne ne songeait plus à secouer la porte, ni à appeler, bien convaincue que les gardiens allaient survenir pour mettre le holà.
En effet, la porte s'ouvrit; la première figuré quevitM"® d'Armaillac, ce fut M""^ Charles Fleuriot, qui précédait le porte-clefs, en compagnie d'une sœur de charité.
— Comment, mademoiselle, dit la sœur de charité, on vous avait enfermée !
Jeanne passa rapide comme une flèche pour ne pas tordre le cou à un Ange sur la Terre ; mais celle qui venait de se venger à son tour lui cria : — Adieu, mademoiselle ; on pourra dire que vous avez été emprisonnée à Saint-Lazare.