‹ Les mille et une nuits parisiennesChapitre 13 sur 37 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

LcA 'P'^IKCESSE Q4U CRffMIT^ 'DE BEotUTÉ

«ADEMOISELLE TOIITYVA.

ou MÈNE L'AMOUa PLATONIQUE.

^^ CI nous conterons une aventure nocturne W^ o<^ nous reverrons la princesse au grain de beauté, M"* d'Armaillac et M"« Fleur du Mal.

On nous permettra de prendre le chemin des écoliers pour rencontrer de nouvelles figures dignes de votre curiosité.

Vous savez que la princesse n'était pas une vertu sans peur et sans reproche.

Elle se croyait cuirassée par sa moquerie.

On n'a pas ouhlié qu'elle avait trouvé deux fois « déjà son maître dans le combat singulier. »

Pour se consoler, elle se disait à elle-même qu'elle avait été surprise. Elle croj^ait que désormais elle serait toujours sur ses gardes.

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Quand elle rencontrait son dernier amant, elle partait d'un si vif éclat de rire, elle le regardait ayec une si belle impertinence, elle semblait avoir si bien oublié qu'il n'osait plus se souvenir. *

Elle n'en continuait pas moins à jouer de l'éventail. Elle s'amusait cruellement à faire le ravage avec ses yeux charmeurs. On ne pouvait pas la regarder sans être troublé jusqu'au fond de son âme.

Il y a des femmes qui vivent de l'amour qu'on leur inspire, il y en a d'autres qui vivent de l'amour qu'elles donnent.

On a dit : La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. On a dit une bêtise, puisque la plus belle fille du monde peut donner l'amour sans l'avoir.

Ainsi faisait la princesse. M. de Vielchatel , un capitaine de hussards de l'école de M. le marquis de G — , était fort amoureux d'elle. Il avait beau continuer à courir les aventures avec sa maîtresse, M"^ Fleur du Mal, il ne pouvait arracher de son cœur cette passion inattendue qui l'inquiétait.

Il aurait donné toutes ses maîtresses passées.

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présentes et futures pour que la princesse tombât dans ses bras, éperdue et s'abandonnant. Mais jusque-là il avait beau jouer le désespoir, elle lui prouvait qu'elle était plus forte que lui au jeu des passions. Il n'était à ses pieds que pour son amusement. Quand il recommençait son grand air elle riait aux éclats.

Et il était désarmé.

Il y avait déjà six semaines que cette comédie se continuait, tantôt dans les dernières fêtes de l'hiver, tantôt au concert Musard, tantôt à l'Opéra, tantôt chez elle; car il était reçu comme tout le monde, quoique plus amoureux que tout le monde.

Le plus souvent la princesse renvoyait le vicomte à M"® Fleur du Mal, qu'elle rencontrait au bois et qu'elle trouvait fort jolie.

— Voyez-vous, mon cher ami, lui disait-elle, vous ayez tort de stationner chez les femmes du monde. Les plus débonnaires vous feront perdre du temps. Quand on a , comme vous , trouvé l'amour à brùle-pourpoint, il ne faut pas changer de cuisine. Une femme est une femme, comme un homme est un homme.

M. de Vielchatel soutenait à la princesse que

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les femmes du monde avaient plus de ragoût que les courtisanes, parce qu'elles avaient le grain de sel de l'esprit, la duchesse répliquait qu'il était impossible qu'on fCit plus bête ailleurs qu'autour d'elle.

Elle passait en revue toutes ses amies pour prouver qu'elles n'avaient pas inventé la poudre de riz.

— Mais vous, disait M. de Vielchatel, vous êtes la femme trois fois femme, par l'esprit, par le cœur et par le corps.

— De l'esprit peut-être, mon cher, mais ni cœur ni corps. Si vous cherchez le temporel, ne venez pas me voir. Il y a des femmes qui ont des bouches pour aimer, moi je n'ai une bouche que pour rire de l'amour.

Et elle riait.

Mais l'amoureux n'était pas convaincu ; il s'obstinait à cette conquête, ayant assez confiance en lui pour ne pas croire la princesse inaccessible.

Mais il avait beau mettre en jeu toutes ses batteries, il ne triomphait pas.

La belle Charlotte lui disait gaiement :

— Allez, allez, mon capitaine, faites feu de

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toutes pièces, j'ai des salamandres sur mon blason.

Toutefois, elle prenait bien un certain plaisir à écouter les divagations de son amoureux, ainsi qu'elle avait fait avec les autres.

Comme elle n'avait plus peur de se laisser surprendre, elle lui accordait quelques privilèges. Elle ne voulait pas qu'il devint son amant, mais elle ne voulait pas ne plus entendre ses chansons.

Le prince ne chantait plus.

Les maris devraient prendre conseil des oiseaux qui, à chaque renouveau, amusent leurs femelles par les miracles de leur voix.

C'est donc la faute des maris si les femmes ont des amoureux, mais c''est la faute des femmes si les femmes ont des amants.

On comprend que le vicomte de Vielchatel n'amusait pas M"^ Fleur du Mal et la duchesse avec les mêmes procédés. Il battait la première, il était suppliant aux pieds de la seconde. Qui sait si les rôles ne changeront pas?

On ne peut jurer de rien dans le royaume, que dis-je? dans la république de l'amour.

Quoique la princesse tint la dragée haute à

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tout son cercle d'amoureux , elle permettait à quelques-uns les familiarités galantes qui sont lés préliminaires des passions ou des aventures. On l'accusait dans le monde d'être trop douce aux hommes. Le prince, qui avait fermé les yeux parce qu'il était d'ailleurs aveuglé par son amour pour une drôlesse, s'avisa de devenir jaloux ; il dit à sa femme qu'elle outrageait sa couronne fermée'.

La princesse se moqua de son mari; et le renvoya à ses brebis galeuses. Mais c'était un homme qui avait ses mauvais jours; il lui conseilla de se bien tenir, décidé qu'il était à faire maison nette de tous les amoureux. La belle Charlotte n'en crut pas un mot, aussi s'évertua-t-elle à plus de coquetterie encore.

Le vicomte de Vielchatel dépassait d'une tête tous ses rivaux. Il devait donc arriver premier. Quoique la princesse ne l'aimât point sérieusement, elle était quelque peu entraînée vers lui pour sa figure et pour son caractère : il ressemblait à Henri IV et il battait les femmes. La grande Catherine de Russie ne disaitelle pas qu'il vaut mieux d'être battue que de n'être pas aimée.

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Tous les signes de la passion marquent dans l'esprit des femmes.

Mais comme le prince, qui ne battait ni sa femme ni les autres, ne voulait pas que la princesse fût battue par le vicomte de Vielchatel, il lui fit défendre la porte de son hôteL Le suisse eut ordre de répondre chaque fois qu'il se présentait pour voir la princesse : « M. le prince n'y est pas. » Et la porte se refermait.

Le vicomte trouva la plaisanterie mauvaise ; il vint trois fois à l'hôtel, mais il ne vint pas une quatrième fois. Que faire, car il était éperdûment amoureux; il n'avait pas quitté sa maîtresse pour cela, mais on sait que ces messieurs aiment dans les deux mondes.

La princesse avait son hôtel sur l'avenue des Champs-Elysées; il vint plusieurs jours de suite

caracolera cheval ou fumer à pied devant l'hôtel, mais la belle Charlotte ne se mettait jamais à la fenêtre que du côté du jardin. L'amour est ingénieux : le vicomte loua, dans la rue Lord Byron^ un petit appartement qui prenait jour sur le jardin en question. Or, comme le jardin n'était pas grand, on pouvait se voir de près, non pas se donner la main, mais se donner les yeux. Et

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quelles œillades! L'amour va bien plus vite à travers les obstacles, aussi la duchesse dit un jour à M"® d'Armaillac :

— Décidément j'aime à moitié ce vicomte de Vielchatel.

— Si vous l'aimez à moitié, c'est que vous l'aimez tout à fait, répondit Jeanne. A la bonne heure, vous voilà prise, cela va m'amuser.

Parmi les privilèges accordés au beau vicomte, il en était un qu'il appréciait beaucoup.

La duchesse, qui s'ennuyait souvent la nuit, venait en peignoir, sur le balcon de sa chambre à coucher, respirer les arômes du jardin.

C'était la saison des roses.

Il y avait sous sa fenêtre un beau marronnier rose, qui depuis tout un mois était en fleurs. Ou eût dit un bouquet fantastique posé là par quelque fée géante.

Dans le parterre, le vent secouait les roses, les jasmins et les giroflées.

Mais sans doute, M. de Vielchatel jugeait que ce n'était pas assez de fleurs pour sa déesse, car tous les soirs les petites bouquetières bien connues des Champs-Elysées lui apportaient un bouquet d'un louis qu'il jetait sur le balcon de la

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dame, avec une adresse de jongleur indien, ce qui ne l'empêchait pas de jeter quelquefois le bouquet à côté.

Le mari trouvait qu'il y avait bien un peu beaucoup de fleurs chez madame ; on disait à monsieur qu'on n'avait pas d'autre luxe. On lui passait bien à lui sa panoplie ; pourquoi se gendarmerait-il contre des roses?

La duchesse ne descendait pas trop souvent dans son jardin, mais tout d'un coup elle se mit à aimer furieusement les roses, aussi ce fut un beau spectacle pour le vicomte de la voir tantôt seule, balayant le sable de sa traîne ondoyante, tantôt avec M"® d'Armaillac, babillant comme de belles romanesques dans les parcs de Watteau.

Dans ce monde si affairé et si utilitaire, c'est un régal pour les yeux de voir de charmantes créatures qui semblent n'être mises au monde que pour sourire et qui n'ont rien à faire qu'à être belles. C'était l'opinion du vicomte, aussi n'aurait-il pas donné sa stalle à ce spectacle pour une première représentation à l'Opéra, ni aux Bouffeâ parisiens, théâtres ordinaires de M"« Fleur du Mal .

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Par malheur, le prince aussi avait une stalle à ce spectacle. Avait-il reconnu le vicomte à sa fenêtre, quoique celui-ci fût déguisé en turc depuis les babouches jusqu'au fez pour ne pas inquiéter le jaloux? Vingt fois M. de Vielchatel avait été sur le point de jeter un billet à sa chère princesse, mais il attendait toujours l'heure et le moment. Enfin un soir il ât mieux que cela, après quelques paroles doucement échangées, il descendit dans le petit jardin de la maison qu'il habitait et escalada le mur de séparation, comme il avait fait plus d'une fois dans la dernière guerre. La princesse fut effrayée et refusa de l'entendre, mais comme il la suivait vers le perron, elle se résigna, d'autant plus qu'elle aimait les périls romanesques. Il lui dit qu'il avait passé les dernières semaines à la rechercher dans le , monde, qu'il mourait de chagrin de ne pas la voir, qu'il ne pouvait plus vivre sans elle.

— Oui, oui, dit la princesse, je connais cela, toute la friperie des lieux communs de l'amour. Avez-vous la prétention de m'enlever par-dessus le mur?

— Ne riez pas, je suis capable de tout.

— Eh bien, allez-vous-en.

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Le vicomte ne s'en alla qu'à une condition plus ou moins acceptée, c'est que la nuit, pendant que le prince était au club où ailleurs, la duchesse descendrait dans le jardin pour parfller le parfait amour avec lui. Il prit des airs tout à fait platoniques.

— Je n'en crois pas un mot, dit la princesse en riant, mais nous verrons.

Elle subit le charme et la volonté; la nuit suivante elle se tint coi, mais la seconde nuit, vers onze heures du soir, elle descendit son perron comme une ombre blanche entraînée malgré elle.

M. de Vielchâtel ne fut pas long pour venir au rendez-vous. Il était si heureux qu'il la prit dans ses bras; l'étreinte fut si douce qu'elle ne songea pas à s'offenser. On était d'ailleurs tout au sentiment. La princesse trouvait que cet homme, qui battait les femmes, était plus tendre que ses deux amants qui ne l'avaient pas battue, aussi fit-elle un pas de plus dans son amour. Elle disait tout à M"® d'Armaillac, qui de son côté lui confiait combien elle aimait encore M. de Briançon, quoique sa curiosité de fille d'Eve la jetât presque dans les bras du duc d'Obanos.

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. Elles s'interrogeaient toutes les deux , elles se tiraient les cartes , elles voulaient savoir le lendemain parce qu'elles sentaient que Tamour est plus fort que la volonté et qu'elles n'étaient plus maîtresses d'elles-mêmes.

Un soir que les deux inséparables étaient assises sur les marches du perron , après le dîner, pendant que le prince fumait sous les arbres, M. de Vielchatel, qui ne le voyait .pas, lança un billet par une sarbacane qui lui servait à inquiéter les oiseaux dans ses heures de désœuvrement. Le billet tomba aux pieds du prince ; il le ramassa et le déroula :

— Oh oh! dit-il, c'est un roman.

Il lut ceci :

« Ma belle princesse,

« Ce soir, ciel sombre, pas une étoile, si ce « n'est celle que je verrai luire à votre fenêtre; « n'oubliez pas, ô Juliette! que Roméo sera « sous le balcon. »

Point de signature.

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Le prince frappa du pied, mais il domina sa colère.

— Moi aussi, je serai sous le balcon, dit-il.

Il marcha vers les deux dames ; il ne fut pas si bête que de leur montrer le billet qu'il venait de trouver. Pour cacher son agitation, il entra dans la conversation par une plaisanterie de mauvais goût sur les lesbiennes.

— Au fond, dit-il, les femmes n'aiment pas les hommes, elles n'aiment que les femmes, les hommes ne sont là que pour l'intermède.

— Vous devenez fou , lui dit la princesse.

Est-ce que maintenant vous allez être jaloux de M"«d'Armaillac?

— Non, Dieu merci, et d'ailleurs je ne suis pas jaloux.

— Je crois bien ! vous m'emprisonnez galamment dans votre amour comme dans un château enchanté! C'est heureux pour moi que Jeanne vienne me réveiller dans ma solitude.

— Votre solitude !

Le prince tenait sous les ongles le billet du vicomte.

Il sentit qu'il allait éclater.

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— Adieu , dit-il en donnant une main à M"® d'Armaillac et un doigt à sa femme.

Avant de sortir, il alla s'assurer que son revolver était en bon état.

— Ma femme dit que je n'ai pas d'amis , murmura-t-il, en voilà un qui ne me trahira pas !

Il sortit et revint bientôt — sans se faire annoncer.

La princesse était à minuit sur son balcon.

D'où vient que M. de Vielchatel n'était pas sous le marronnier rose?

C'est parce que M. Robert Amilton que vous ne connaissez pas, avait rencontré une chiflfonnière que vous connaissez encore moins.

^a| 'ÉTAIT bien le roman le plus invraisem- B^^ blable qui fdt jamais que l'histoire de Kobert Amilton.

II y a des gens qui, dans la vie, ne peuvent pas faire un pas sans tomber dans un abime ou sans danser sur la corde raide. Ils vont de l'impossible à l'impossible, de la tempête à la tempête, quand tant d'autres, les simples d'esprit, portent bêtement leur bât sur les rivages dorés.

Ce que je puis vous dire aujourd'hui, c'est que Robert Amilton en était arrivé en pleine misère, désespéré de tout, ne croyant plus à rien, furieux de n'avoir pas au moins dans sa poche un rcYolver pour le mot de la fin.

Quelle était son origine, sa famille, son éducation. Je n'en sais pas un mot. On l'avait vu un jour à Paris, côtoyant le beau monde sans en être officiellement. Était-il anglais? Peut-être n'était-il qu'anglomane. Il était irréprochable dans sa haute tenue. Grand, brun et beau, il portait trop haut la tête. Sa fortune? on n'en connaissait ni le commencement ni la fin. Il avait eu des chevaux à la mode et il avait mis ses maîtresses à la mode : Il disait qu'il n'en savait pas le nombre.

Mais à l'heure où il entre en scène dans cette histoire, il n'avait plus ni chevaux ni maîtresses. Il ne lui restait de sa splendeur éphémère que beaucoup d'impertinence. Il allait atteindre à sa trentième année, déjà désabusé de tout; non pas qu'il eût perdu ses illusions, car il n'en avait jamais eu, n'étant né ni poète ni rêveur ; mais parce qu'il n'avait plus d'argent — total trop de femmes, trop de chevaux et trop de malheurs au baccarat. —

— C'est fini, dit-il mélancoliquement, j'ai partout brûlé mes vaisseaux, je n'ai plus qu'à me jeter dans le gouflre.

Qu'avait-il fait pour en arriver là? Il était

brave, beau, fier; il y avait en lui la désinvolture du gentilhomme, ou du comédien, ou du maître d'armes.

Il n'était ni gentilhomme, ni comédien, ni maître d'armes.

Mais c'était une fine lame, qui tuait galamment son homme pour un mot malsonnant. Il ne jouait pas mal la comédie avec les femmes. S'il n'était pas noble, il payait plus de mine que certains fils des croisés.

Il avait eu son dernier duel avtc un de ses amis , devenu son ennemi tout naturellement pour lui avoir prêté dix louis.

Comme Robert s'obstinait à ne pas vouloir rendre ces dix louis, le prêteur trop impatient lui avait dit :

— Mon cher Robert, tu finiras pas t'appeler Robert-Macaire.

— Pardieu, s'ècriâ Robert, voilà un trait d'union qui nous sépare à jamais. Je vous rendrai vos dix louis, monsieur, mais vous vous battrez avec moi.

Et ce qui fut dit fut fait.

Robert fit des prodiges pour trouver les dix

louis.

Il les envoya à son ex-ami avec deux témoins.

L'ex-ami eut beau vouloir tourner le duel, dans la joie de revoir ses dix louis — et peutêtre dans la crainte de ne pas les voir longtemps — il lui fallut aller sur le terrain.

Là, Robert était son maitre. Il se contenta de le désarmer par une égratignure à la main.

Ce qui prouve une fois de plus qu'il ne faut jamais prêter dix louis à un ami, si on n'a pas la grandeur d'âme de passer cela dans les profits et pertes de l'amitié.

Quoiqu'il eût le caractère américain; risquant toujours le tout pour le tout, ayant confiance en lui pour les tentatives périlleuses, il ne voyait pas comment il pourrait refaire fortune. « Et d'ailleurs, disait-il, ce n'est pas la peine. » Il croyait que la trentième année sonnait le glas de la jeunesse. Or quand la jeunesse est morte, qu'est-ce que la vie? Une série à la noire, une déveine perpétuelle, une comédie où l'on joue les cocus imaginaires ou les malades imaginaires, si on ne les joue pas pour tout de bon. « Non, non, se disait-il, mon grand jeu est joué, je ne veux pas tomber dans les -seconds rôles ; brus-

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quons le dénoCimerit. » Le navire faisait eau de toutes parts. Sa dernière planche de salut étsiit une ancienne maîtresse qui lui donnait Tliospitalité, mais qui ne voulait plus lui donner son cœur. Comme il gardait toute son impertinence devant cette parvenue de l'amour, elle le mit à la porte.

Amilton résolut de se tuer le jour même. Or, ce jour-là, il voulut déjeuner gaiement, comme un gladiateur qui brave, avec un sourire, les ténèbres du tombeau. Il entra chez Bignon : toutes les tables du rez-de-chaussée étaient occupées ; il lui déplut de n'avoir pas, pour la dernière fois, sa place au banquet, aussi alla-t-il s'asseoir sans façon devant deux gentlemen qui déjeunaient pacifiquement. Robert frappa bruyamment sur la table pour être servi.

— Pardon, lui dit un des deux gentlemen, la table est prise.

— Monsieur, répondit Robert Amilfon , la table est au dernier occupant.

Le second gentlemen, qui n'avait rien dit, se contenta de passer sa carte à ce troublefète.

— Votre carte, vous voulez jouer votre vie ?

Eh bien, raonsieury quand j'aurai déjeuné je vous dirai où sont mes témoins.

Robert Amilton avait là un ami qui vint lui faire des représentations.

— Je n'en démordrai pas d'une bouchée, ditil en saisissant un plat de crevettes dans les mains d'un garçon.

On s'imagina qu'il était gris. Comme les deux offensés ne voulaient pas le prendre à la gorge, ils le laissèrent faire, mais bien décidés à avoir raison de lui dès qu'il serait dégrisé.

On se battit le lendemain à Saint-Cloud. Naturellement, comme Robert Amilton avait tort, il blessa son adversaire. .

— C'est singulier, dit-il à un de ses témoins, vous voyez que j'ai quasi tué cet homme? eh bien, si je ne m'étais pas battu avec lui, je serais mort à cette heure.

On eut beau l'interroger, il ne voulut pas s'expliquer là-dessus. Quand il fut seul, il se dit :

— Voyons si je trouverai aujourd'hui une raison pour ne pas mourir.

Il alla aux Folies-Dramatiques, où il était bien connu, en disant qu'il avait une place dans la première avant-scène. Il y avait là deux cocottes

UN DUEl^LISTE A OUTRANCK. 101

à la mode. Elles le connaissaient de vieille date et elles lui permirent de s'asseoir près d'elles jusqu'au moment où arriveraient les chefs de leur commandite. Mais quand ces messieurs arrivèrent, Robert Amilton leur conseilla d'aller se promener, sous prétexte qu'il ne les connaissait pas. Et comme ces messieurs le voulaient prendre de haut avec lui, il saisit un des gants de ces dames pour le leur jeter à la figure.

— Voyez, mesdames, dit-il, pas un des deux n'aura le courage de ramasser votre gant.

Le gant fut ramassé, la force armée vint pour arracher de la loge Robert Amilton.

— Qu'importe, dit-il en saluant les dames, jo n'ai pas perdu ma joufnée, puisque j'ai mon duel pour demain. Un duel, on peut se payer tous les jours ce plaisir- là à Paris.

Huit jours sans interruption ce singulier personnage eut son duel, à propos de ceci, à propos de cela, insolentant tout le monde, avec une pointe de savoir-vivre : il n'allait pas jusqu'à l'insulte, mais c'était pis pour les gens bien élevés, car on peut dédaigner une insulte, on ne passe pas sans se venger d'une impertinencs.

Ce fut une comédie que celle des duels de Ro-

bert Amilton, car il y allait gaiement. Il disait à celui-ci : « Dérangez donc votre nez , qui m'empêche de voir mon chemin; » à celui-là :

« Mettez votre lorgnon, car vous avez le mauvais œil. » Et tous les soirs, en se couchant, il s'excusait vis-à-vis de lui-même de ne pas mourir, sous le prétexte qu'il avait un duel pour le lendemain.

Cependant il était arrivé à ses dernières ressources, il avait fait argent de tout, il ne lui restait plus rien que ce qu'il portait sur lui; il changeait tous les soirs d'hôtel meublé, parce qu'il ne pouvait pas payer son gîte de la veille. Il sentait même qu'il ne pourrait plus se battra en duel, parce qu'il ne trouverait plus de ié* moins : Tous les buveurs d'absinthe du café du Helder étaient sur les dents.

Un vendredi, Robert Amilton avait eu beau fouiller dans ses poches, il n'avait pu trouver de^ quoi dîner.

Ni en or, ni en argent, ni en billets de banque du Mont-de-Piété.

Il était près de minuit.

Toute la soirée, Robert avait arpenté le boulevard, depuis le Vaudeville jusque devant Bré^

bant, comme s'il dût rencontrer un ami qui lui offrit h dîner.

Il avait rencontré quelques camarades qui ne lui avaient offert que des cigares.

Qui fume dîne; mais ce jour-là il avait eu beau fumer, son estomac criait la faim. Il lui semblait qu'il portait un abîme.

Une pouvait pas, comme tant d'autres, entrer chez Brébant, au café Riche, à la maison d*Or, chez Bignon , sans s'inquiéter de l'addition. Car il y était trop connu pour s'y hasarder encore.

Quand il s'y présentait çà et là, abrité par un ami, on commençait par la fin. On lui apportait, non pas la carte à manger, mais la carte à payer.

A minuit et demi, une folle compagnie, quatre femmes, six hommes et deux Brésilienr> pour faire la douzaine, descendirent bruyamment le grand escalier de Brébant.

On était allé à l'Opéra; on s'y était ennuyé comme en province; on était venu souper avant l'heure, pour s'amuser un peu. Le vin de Champagne console de tout, même de TOpéra-Halanzier-gaiement. Et on y était allé gaiement.

Robert ne fut pas peu surpris de reconnaître parmi les dames une de celles qui l'avaient ruiné.

C'était M"* Toutyva, bien connue à Paris depuis Saint-Lazare jusqu'au champ de courses.

On l'appelait mademoiselle, quoiqu'elle eut été mariée deux fois, je ne parle pas des mariages du 21® arrondissement.

— Quand je pense, murmura Robert Amilton, qu'elle porte encore des diamants que je lui ai donnés.

Efi effet, il venait de voir briller une boucle d'oreilles , un admirable diamant de six à sept carats.

Involontairement , Robert s'approcha de M"« ïoutvva.

— Jeanne, lui dit-il, il faut que je vous parle.

— Monsieur, vous me faites mal, dit-elle tout haut. Vous ne voyez donc pas que j 'ai des bagues à mes doigts?

— Oh il y en a bien quelques-unes qui sont de moi, dit-il.

Jeanne Toutyva regarda Robert du haut de son insolence.

— Monsieur, je ne m'en souviens plus.

— Ah ! tu ne t'en souviens pas ! dit Robert furieux, eh bien, moi, je me souviens que tu n'es qu'une drôlesse.

Il avait parlé très-haut, pour chercher un duel parmi les tenants et soutenants de la dame.

— Un dernier duel, pensa-t-il; c'est décidément la meilleure manière d'aller dans l'autre monde, car cette fois je me ferai tuer.

Mais pas un, parmi ces chevaliers du souper, ne se sentit de taille à relever le gant.

Robert était imposant. On se détournait toujours de son chemin.

— Quoi ! s'écria M^'® Touty va, il n'y en a pas un parmi vous qui lui défrisera la moustache?

— Allons donc, dit un des soupeurs, il n'est pas l'heure d'aller au Vésinet.

— II n'y a plus qu'un duel, dit un autre, c'est le duel de la France et de l'Allemagne.

Cet autre-là n'avait été ni à l'armée du Rhin ni à l'armée de la Loire.

y^^ SE idée lumineuse passa sur le front de ^^ Robert Amilton. Il connaissait Devisraas; il lui devait 250 francs pour un fusil de chasse qui lui avait servi deux fois : une fois à Fontainebleau et une fois au mont-de-piété.

Il savait bien que Devismes ne lui vendrait pas aux mêmes conditions un autre fusil de chasse ; mais ne pouvait-il pas mourir noblement chez l'armurier— presque un champ de bataille — en faisant semblant d'essayer une arme de précision.

— Ce sera, dit Robert Amilton, ma dernière raillerie; on croira que je suis mort par un jeu de la fatalité.

Il marcha plus vite.

— ^ En vérité, reprit-il, c'est trop bête d'acheter une arme pour se tuer, quand on peut se tuer pour rien.

Mais, par malheur ou par bonheur, la boutique était fermée.

— Allons! pas de veine, la mort ne veut pas de moi cette nuit.

Il rebroussa chemin en songeant à toutes les manières de piquer une tête dans Tétemité.

— Il y avait bien, dit-il, la colonne Vendôme; c'était un joli genre de suicide. On disait au gardien : — Vous allez voir comme je monterai vite. — Oui, oui, disait le gardien, mais on ne descend pas si vite. — Peut-être, lui répliquait-on. Et, en effet, on redescendait par l'autre escalier. On voit bien que M. Courbet a toujours bien dîné ! Mais enfin, puisqu'il ne voulait pas se précipiter du haut de la colonne, il fallait laisser cela aux autres et ne pas précipiter la colonne elle-même.

Robert pensa qu'il y avait bien encore les tours Notre-Dame et TArc de Triomphe, mais il était l'homme du boulevard ; le boulevard était sa patrie depuis longtemps. Il voulait emporter un

peu de poussière du boulevard dans l'autre inonde à la semelle de ses souliers.

Il lui vint aussi l'idée de se précipiter du pont des Arts, mais il savait nager et il lui était arrivé — vous ne me croirez pas, mais je l'ai vu — de se jeter du pont des Arts avec deux de ses amis, un terre-neuve et un étudiant, comme un autre se jette dans sa baignoire.

Il pensa à ses deux amis :

Le Terre-Neuve, qui appartenait à M. Arkinn, est mort en sauvant un chiffonnier, qui ne vou^ lait pas être sauvé ; l'étudiant est mort en Afrique aprè^ des prodiges d'héroïsme. C'était M. C.

de L. — dont le frère est aujourd'hui représentant du peuple.

Robert Amilton avait bien encore quelques amis, mais dans sa fierté il ne voulait pas frapper à leur porte. *

— Et pourtant , dit-il avec une secousse du cœur, si ce brave Monjoyeux ne demeurait pas avenue de l'Impératrice, voilà un homme. Celuilà me donnerait d'une main un louis pour souper et de l'autre main un revolver pour en finir.

A cet instant, Robert vit débarquer en face

de Brébant toute une horde de chiffonniers.

Ces messieurs et ces dames allaient commencer leur nuitée.

La République, dans son ingénuité, s'imagine qu'elle va effacer tous les privilèges. ïllle ne sait pas, la bonne femme, où sont aujourd'hui les privilèges. Autrefois ils étaient en haut, maintenant ils sont en bas.

Par exemple, vous vous figurez peut-être qu'on pourrait inscrire Liberté, Égalité, PYaternité sur lahotte des citoyens chiffonniers et des citoyennes chiffonnières.

Que voilà une belle illusion! Liberté, Egalité, Fraternité, ces mots-là ne peuvent s'inscrire que sur une pièce de cent sous.

Avec cent sous vous êtes libre — de diner.

— Vous êtes égal devant l'amour, si l'amour ne coûte que cent sous, — et avec vos cent sous vous avez la fraternité dans la main.

Le crochet du chiffon est un sceptre tout doré de privilèges.

Ainsi vous avez la dynastie des chiffonniers qui ont établi leur trône devant Bignon ou devant Brébant, devant la maison d'Or ou devant le café Riche. Il faut avoir ses titres de noblesse

pour travailler le trottoir et le pavé devant ces grandes maisons. Il ne se passe pas de nuit que le chiffonnier ne monte triomphalement l'escalier du restaurateur, non pour demander un cabinet particulier, mais pour porter un couvert d'argent trouvé dans les épluchures.

Robert, qui ne connaissait pas les habitudes, ni les mœurs de ces noctambules, s'approcha d'eux pour les voir à l'œuvre. Le travail des autres console ceux qui ne font rien.

— Tiens, dit une petite fille , voilà encore une fourchette.

Robert regarda la petite fille et la fourchette.

— Pauvre enfant, dit-il, est-il po^ible qu'elle soit condamnée à vivre dans ce fumier. Après cela. Job s'y trouvait comme le poisson dans l'eau.

Cette petite fille avait une sœur, une vraie demoiselle, celle-là. Seize ans, de beaux yeux bleus sous des sourcils noirs , une pâleur de marbre, vêtue de rien pour l'amour de Dieu.

— C'est un fantôme, dit Robert.

Mais ce fantôme l'attira ; il pensa aux volées de coups de crochet qu'elle avait dû recevoir pour être contenue dans la misère de son état.

Elle était à côté d'une mégère qui ne la perdait pas de vue , comme si la pauvre fille eût menacé de la planter là.

— Allons, allons, lui criait-elle, ayons un peu plus de cœur à la besogne ; tu n'as encore rien f... dans ton panier; tu n'es qu'une endormie!

— Si tu dis un mot de plus, je vais me ooutcher là, répondit la belle aux chiffons.

— Attends un peu que je t'attrape.

Et la vieille la menaça de son crochet.

— Si tu mé marques encore, j'appelle le sergent de ville.

-^ Pour retourner à Saint-Lazare, n'est-ce pas, gibier de prison?

— A Saint-Lazare on est mieux qu'à la maison. Il y a une chapelle pour prier Dieu.

— Voyez-vous ça ! Faites-donc faire la première communion à ces idiotes-là, pour en faire des superstitieuses. -

Le chiffonnier intervint.

— Allons , allons , chacune son opinion làdessus, c'est peut-être une bêtise de croire à Dieu, mais ce n'est pas un crime.

— Si, c'est un crime, parce que depuis que mademoiselle a fait sa première communion, elle

n'a plus aimé sa famille. C'était bien la peine de la mettre au monde, pour en faire une rien qui vaille. Et moi qui travaillais nuit et nuit pour lui donner une robe blanche. Une robe blanche!

Oh I là là là là ! moi, je n'aime que le rouge.

— Oui, le rouge, dit la fille qui se tenait respectueusement à distance du crochet de M"*® sa mère; tu aimes le vin rouge, le drapeau rouge, le sang rouge, le feu rouge.

La mère se précipita vers la fille.

— Misérable ! tu veux donc envoyer sur les pontons les auteurs de tes jours?

Heureusement pour la fille, la mère, qui était un peu grise, trébucha et roula sur le trottoir.

Robert Amilton, qui voyait la scène d'un peu loin, se rapprocha. Il voulut protéger la fille, croyant que la mère allait se relever plus furieuse. Mais elle n'en eut pas la force.

Elle se mit à crier ; mais « son homme, » à son tour, la menaça de son crochet, si elle ne fermait pas sa gueule, suivant son expression académique.

Il la laissa cuver son vin, sans daigner la remettre sur pied.

NTS APHES MINUIT.

R*^^ ûBERT avait tenté de parlera la fille, mais ^^^ ollene répondit pas. Elle le regarda de son grand œil fier comme eût fait une duchesse.

Il insista par une plaisanterie.

— Mademoiselle , j'ai perdu ma fortune; si vous la retrouvez dans ces cliifFons, rapportez-la moi demain matin sur les tours de Notre-Dame.

Mathilde — c'était le nom de la fille au chiffon — s'imagina que ce grand diable qui lui parlait était fou. Elle adoucit son regard jusqu'à la sympathie, mais dès qu'elle vît qu'il riait, elle reprit son grand air de dignité et donna dans le

tas un coup de crochet, comme une coquette eût pris son éventail.

Quelque chose brilla sous la langue de gaz.

— Quand je vous disais que vous alliez trouver ma fortune, reprit Robert qui ne voulait pas désemparer.

Ce qui brillait était une magnifique boucle d'oreilles : un admirable diamant de six à sept carats.

Mathilde la prit, la regarda à peine et tendit la main à Robert Amilton.

— C'est à vous, monsieur? lui demanda-t-elle sérieusement.

Robert prit la boucle d'oreilles.

— Voilà qui est étrange, murmura-t-il.

Et la présentant à Mathilde :

— Oui, mademoiselle, cette boucle d'oreilles est à moi. Vous l'avez trouvée : Je vous la donne.

La mégère avait vaguement entendu. Il s'agissait d'une trouvaille. Elle s'était dégrisée. Elle se leva d'un bond et vint se jeter entre Robert et sa fille.

— Qu'est-ce que c'est que ça? cria-t-elle, un suborneur qui parle à ma fille à une heure indue !

— Si je lui parlais à midi, murmura Robert, ce serait une heure indue, puisque c'est l'heure où mesdames les chiffonnières sont couchées.

— Vous saurez, citoyen, que ma £lle n'a pas l'âge pour être enlevée. Je vous fais incarcérer si vous y touchez. Ce n'est pas la première fois qu'on veut mettre la main dessus.

— Madame, vous ne me connaissez pas, je suis le roi d'Araucanie.

— Un roi ! il n'en faut plus, vive la République !

-*- Rassûrez-vous, citoyenne, je n'ai pas envie de monter sur le trône de France.

— Il n'est pas question de ça.

La chiffonnière voyait bien que Robert voulait à. tout prix s'insinuer par la conversation.

— Citoyen, reprit-elle , nous n'avons pas de temps à perdre. Passez votre chemin.

— Dieu pour tous, citoyenne, le pavé pour tout le monde.

La mégère s'était tournée vers sa fille.

— Qu'est-ce qu'on a trouvé tout à Theure ?

— Rien, répondit Mathilde, qui avait caché la boucle d'oreilles dans son sein. J'avais vu briller un bouchon de carafe.

— Allons, allons, qu'on se dépêche.

Robert ne savait plus par quel bout reprendre

la conversation.

Il lui vint une idée lumineuse.

— Madame, reprit-il avec un très-gracieux salut, je suis, je vous l'ai dit, le roi d'Araucanie ; je viens étudier les mœurs parisiennes après minuit, car le soleil ne se lève jamais dans mon royaume; je veux y décréter une confrérie de chiffonniers qui auront leur place dans les grands corps de l'État. Chez moi on s'enrichit bien vite, parce que les billets de banque se donnent à la poignée. Vous en auriez bientôt plein votre hotte. Voulez-vous me permettre de vous offrir un bock?

La chiffonnière fut désarmée.

Elle entr'ouvrit les lèvres, mais elle s'aperçut que tous les cabarets étaient fermés.

— Ah ! monsieur, dit-elle, il ne faut pas se moquer du pauvre monde.

— Il y a toujours une porte pour entrer au cabaret.

— Oui, mais voyez-vous, mon homme ne verrait pas ça d'un bon œil.

— Mais votre homme y viendra avec nous.

— Mais avant tout nous allons finir les épluchures de Brébant.

— Ohé, garçon ! cria le chij(fonnier, voilà Pierrot qui vient de trouver un moutardier d'argent et une fourchette ibidem. Total : 50 centimes.

On sait q*ie les grands restaurateurs donnent aux chiffonniers 25 centimes pour chaque pièce d'argenterie.

Chose singulière, le chiffonnier est vertueux par la force des choses. Il ne pourrait pas vendre ce qu'il trouve et il perdrait son droit de station. Il croit que les pavés s'élèveraient pour témoigner contre lui.

— Tiens, Mathilde, dit le maître chiffonnier, c'est toi qui vas porter ça là-haut.

Dans le tohu-bohu de cette autre trouvaille, Robert Amilton avait pu parler encore à Mathilde.

Il s'était irrité devant cette dilBSculté de parler à une chiffonnière, lui qui avait entamé tant de conversations plus ou moins criminelles avec des femmes du monde.

Mathilde était un fruit nouveau pour ses lèvres pâlies sous le piment des passions.

— Comme elle est belle dans sa pâleur! murmurait-il.

Il ne songeait plus à mourir.

Lui qui tout à l'heure se croyait au bout de son chemin dans la vie, il voyait poindre un autre horizon.

L'imprévu le resaisissait avec sec coups de théâtre romanesques. Son idéal à cette heure c'était d'enlever Mathilde.

Mais, par malheur, Mathilde tenait bon dans sa vertu et dans ses chiffons.

Il avait remarqué qu'elle ne portait pas de hotte. Elle avait à la main un panier à pain à moitié plein, parce qu'elle était fort dédaigneuse : Elle ne ramassait que les bouts de cigare, les gants, les fragments de dentelles, les voiles déchirés ou perdus, les bottines, les ceintures, les jarretières et les chignons.

Pendant que Robert causait avec elle, elle souleva de son crochet un chignon doré tout imprégné encore de l'Eau des Fées.

— Oh! le beau chignon, dit-elle en le prenant dans ses mains.

Elle ne put s'empêcher de le mettre sur sa tête.

— Quel malheur que je sois brune! dît-elle.

— Mais vous êtes si belle avec vos cheveux noirs! remarqua Roliert.

£t il loi conseilla de jeter bien vite au panier ce joli chignon à la Cora Pearl.

— C'est égal, dit-elle, si j'avais un chignon comme celui-là avec des boucles d'oreilles comme les vôtres, je pourrais sortir en plein jour.

-^ Eh bien, reprit Robert, venez avec moi, je vous jure que demain je vous donnerai le bras ici même, à midi sonnant.

La chiffonnière regarda encore Robert, soit qu'elle doutât de sa parole, soit qu'elle voul&t s'assurer que cet homme fût digne de la promener en plein midi.

Robert était beau, mais ce qui plut surtout à Mathilde, c'est qu'il y avait en lui> comme en ■elle, je ne sais quoi de fier et de dominateur.

— Fuyons! dit-elle.

Le sort en était jeté, Mathilde se décidait à franchir le Rubicon — je veux dire le ruisseau.

Elle donna un coup de pied dans son panier et jeta en l'air son crochet. Son parti était bien pris. Elle avait confiance en Robert Amil-

ton. Elle jugeait qu'il était capable de la défendre contre son père et sa mère.

Et d'ailleurs, était-ce bien son père et sa mère ?

Mathilde avait bien jugé Robert. Il lui jeta son par-dessus sur les épaules.

Il la prit par la main et la conduisit au prochain hôtel — l'hôtel Saint-Phal , où il espérait que, grâce à sa bonne mine, le concierge, déjà à moitié endormi, ne dirait pas halte-là à sa compagne. Grâce au pardessus, on la prendrait pour un jeune garçon.

Mathilde avait compris. Elle s'était toute enveloppée dans le pardessus.

Cependant, ils n'arrivèrent pas si facilement jusqu'à la porte de l'hôtel.

La mégère avait couru après sa fille.

— Mathilde, Mathilde !

Robert Amilton se retourna.

— Madame, je vous l'ai déjà dit, je suis le roi d'Arancanie, je cherchais une reine, j 'ai trouvé votre fille. Elle a jeté son panier, mais je lui donnerai demain une corbeille. Je penserai à vous, d'ailleurs, vous serez de la noce.

— Je n'entends pas de cette oreille-là, cria la mère, en voulant ressaisir sa fille.

Robert jugea qu'il ne passerait pas sa première nuit des noces à l'hôtel Saint-Phal.

Il fit arrêter une Victoria. Il prit Mathilde dans ses bras :

— Cocher, vingt francs, si vous prenez le galop.

Robert était déjà dans la voiture avec Mathilde.

La vieille appela les sergents de ville, mais le cocher avait fouetté son cheval, ne doutant pas qu'un homme comme Robert Amilton n'eût vingt francs dans sa poche.

Et voilà comme la chiffonnière Mathilde fut enlevée, à une heure du matin, devant Brébant P**, restaurateur des lettres.

tf^^ OBERT Amilton avait dit au cocher de prea- ^^^ dre le galop.

Le cheval allait à toutes brides vers la porte Saint-Denis. Mais à quoi bon courir de ce côté ? Pour les vrais Parisiens, Paris renferme beaucoup de pays inconnus. Robert n'avait presque jamais dépassé la boutique de Barbedienne.

Aussi, dès qu'il se vit à la hauteur de la rue Mazagran, il donna l'ordre au cocher d'aller rue de Provence, en passant par les rues du faubourg, pour ne pas rencontrer la respectable famille de Mathilde.

Robert avait pris la main de la jeune chiffonnière et la questionnait sur sa vie.

— r Comment diable, ma chère, meniez-vous une pareille existence avec une figure comme la vôtre ?

— Il n'y a pas longtemps que je suis grande.

J'avais peur de ma mère qui m'avait déjà emprisonnée à Saint Lazare , parce qu'elle m'avait surprise un dimanche avec des étudiants qui dînaient au cabaret. Ces messieurs avaient voulu s'amuser d'une petite chifibnnière, mais je leur ai prouvé que je n'étais pas si chifibnnière que j'en ai Tair.

— Mais vous avez l'air fort distingué , avec vos yeux pensifs et votre front rêveur.

' -^ Je savais bien que je ne mangerais pas longtemps ce pain noir de la maison. Comme on dit, je méditais une vraie sortie de théâtre. Mai^ il me fallait encore attendre six semaines pour atteindre seize ans: Quand ma mère a bu, elle est terrible. Plus d'une fois elle m'a laissée pour morte sous ses coups. Que voulez-vous, tout le monde se bat à la maison : l'homme bat la femme, la femme bat les enfants, les enfants battent les chiens. Je ne parle pas pour moi,

quoique je ne sois pas meilleure que les autres, mais je garde ma haine !

A ce mot, Robert Amilton regarda Mathilde, dont la figure exprima soudainement je ne sais quelle fière énergie. Il jugea qu'il y avait là une vraie femme, tout à la fois active et passive comme les vraies femmes.

Il éprouvait une singulière émotion à côté d'elle. Il n'était pas homme, quoiqu'il fût romanesque , à prendre feu pour une femme ainsi ramassée dans la rue, un crochet d'une main et un panier de l'autre. Mais cette jeune chiffonnière, mal peignée et mal vêtue, avait dans ses yeux si vifs, dans son expression sérieuse, dans sa pâleur maladive je ne sais quelle fascination qui le troublait.

Ce n'était pas la première fois que cette fille avait inquiété la curiosité d'un Parisien du boulevard. Quand on la regardait par hasard, on la regardait une seconde fois. On ne pouvait s'empêcher de dire comme Robert : « Comment diable cette figure est-elle là? » Comme ce lettré qui, entendant lire une comédie détestable, s'écria tout à coup devant un beau vers : « Que diable ce beau vers est-il venu faire là ? »

Je parle des chercheurs et des trouveurs. A Paris, le plus grand nombre va son chemin sans jamais voir le spectacle, mais les raffinés pénètrent tout. Rien ne leur échappe parce qulls ont l'art de ne pas égarer leurs yeux sur les vulgarités. C'est toute une science. Il y a des peintres qui resteront éternellement gris parce qu'ils n'auront jamais dans l'œil le rayon : Pareillement il y a des curieux qui ne verront jamais rien parce qu'ils ne savent pas découvrir le pittoresque.

Mathilde avait donc bien souvent remarqué qu'on prenait plaisir à la voir. Comme c'était une vraie nature, comme elle sentait « quelque chose là, » comme elle devinait que son jour viendrait, elle ne faisait pas alors de coquetterie. On pouvait dire devant elle qu'elle était jolie sans qu'elle daignât tourner la tête. Une autre eût fait des mines, une autre se fût attifée avec quelque sollicitude pour sa beauté. Mais elle dédaignait cela. Au contraire, elle savait que plus elle était mal ajustée, plus sa beauté frappait par le contraste, puisque la beauté est un luxe.

Elle avait donc une coquetterie en sens inverse : elle soulignait ses haillons.

Mais elle avait la coquetterie de la propreté. Que dis-je la coquetterie? la vertu de la propreté. Platon n'a-t-il pas dit que la propreté est une vertu? Or, chez les chiffonnières, c*est une vertu digne du prix Montyon.

L'eau manquait souvent à la maison pour Mathilde. Sa mère la surnommait la truite, parce qu'elle était toujours dans l'eau. La nuit, elle se lavait les mains et les pieds à toutes les fontaines.

Cette nuit-là, Robert Amilton avait remarqué de prime abord les jolies mains de Mathilde.

Il avait remarqué aussi qu'elle n'était pas trop mal chaussée avec ses bottines mal accouplées, car c'étaient des bottines de deux paroisses. Par exemple, les bas n'étaient ni bien ni mal tirés, par la raison que Mathilde n'avait pas de bas. Mais quelle robe sur ce corps de roseau ! Une vraie guenille couleur de muraille, fanée, profanée, déchirée, effrangée.

Et sur cette robe la moitié d'un châle rouge qui couvrait une épaule sans pouvoir arriver à l'autre.

— La malheureuse, pensait Robert, je suis sûr qu'elle n'a pas de chemise.

Deux idées venaient à lui dans leurs lignes parallèles. L'une parlait à ses passions, Tautre à son esprit.

Première idée :

Tu vas jeter cette fille dans un bain, tu vas brûler ses habits, tu vas la prendre dans tes bras, tu vas l'appuyer sur ton cœur. Cette fille ne ^ sera plus une chifibnnière, ce sera la jeunesse.

Deuxième idée :

Tu vas sauver cette fille du péril et de la misère ; tu lui montreras le néant des passions et l'abîme de l'amour ; tu lui mettras au cou un scapulaire, tu la conduiras dans une maison de refuge où on lui apprendra à connaître Dieu avant de connaître les hommes.

Robert Amilton allait de l'une à l'autre idée sans parti pris. Il était revenu de toutes les folies : Une femme de plus, une femme de moins, après en avoir eu de toutes les couleurs, peu lui importait.

Et pourtant, cette chifibnnière avait bien encore quelque montant pour un cœur rassasié.

Salomon l'eût peut-être remarquée parmi sessept cents femmes.

Mais Robert Amilton pourrait-il oublier, je ne

dirai pas l'origine, mais la robe de cette fille? Ce serait pour son amour la robe de Déjanire ; elle aurait beau s'en dépouiller, ne la verraitil pas et ne la sentirait-il pas toujours? Ce serait le péché originel de cette passion originale.

Or, c'était bien un peu pour que Mathilde changeât de robe que Robert la conduisait rue de Provence.

La rue de Provence est habitée par beaucoup d'Aspasies et de Phrynés qui sont encore à leur prenaière manière.

La première manière est la meilleure, puisque c'est la manière de la jeunesse.

Leur huit-ressorts c'est la Victoria à quarante sous l'heure, leur couturière c'est la marchande à la toilette, vraie marchande des quatre saisons, qui a des robes de printemps pour l'été, des robes d'été pour l'automne, des robes d'automne pour l'hiver et des robes d'hiver pour le printemps.

C'est là que les débutantes vont essayer leurs grâces.

Pour cent sous ou pour un louis elles trouvent là à emprunter une robe plus ou moins à leur taille pour aller faire les belles sur le boulevard,

aux Champs-Elysées , dans toutes les assemblées diurnes et nocturnes.

Un physiologiste voit bien que les robes n'ont pas été faites pour elles; mais ces filles sont comme les hommes politiques à qui on donne des fonctions trop grandes ou trop petites pour leur génie.

Ils ne sont jamais bien à leur place, mais ils y restent plus ou moins longtemps.

Robert Amilton, qui avait pratiqué des femmes de la première manière comme des femmes de la seconde et de la troisième, connaissait la plupart des marchandes à la toilette.

Que de fois il avait mis le holà parce qu'on se disputait pour avoir mis la robe un jour de pluie, quand on n'avait que le droit de la porter par le beau temps.

Quoiqu'il n'eût pas un sou vaillant, il espérait trouver du crédit de ce côté-là.

La robe de la chiffonnière jfelterait bien un froid à son entrée. Mais comme Mathilde était jolie, la marchande à la toilette se laisserait prendre.

Ces femmes-là, qui sont le plus souvent les

invalides des campagnes amoureuses, prêtent m. a

leurs robes « sur la figure ». La beauté a toujours crédit. Quelquefois, il est vrai, elles accompagnent leurs robes à la promenade, au Cirque, à Mabille : hypothèques terribles qui font trop d'ombre au tableau.

Quelques-unes de ces marchandes sont eu boutique, quelques autres font le commerce dans un appartement. C'était à celles-ci que Robert Amilton comptait s'adresser.

Il était bien tard, mais dans les maisons où il y a des demoiselles de quantité, on peut toujours frapper aux portes jusqu'à deux heures du matin.

Cependant; on était rue de Provence. La vie* toria s'arrêta cevant un n^ quelconque.

— Où allons-nous ? demanda Mathilda avec une vague inquiétude.

Elle avait peur que ce ne fût chez celui qui l'enlevait.

Le danger l'attirait, mais elle voulait fuir le danger.

• Robert regarda Mathilde en souriant.

— Nous allons, ma belle enfant, lui réponditil, vous déshabiller...

La chiffonnière se jeta dans le fond de la voiture.

— N'ayez pas peur, reprit-il, nous allons vous déshabiller pour vous habiller.

— A la bonne heure, dit Mathilde.

Elle touchait déjà à un de ses rêves. Il y avait si longtemps qu'elle vivait dans l'idée d'avoir un jour une vraie robe.

Aussi ne se fit-elle pas prier pour descendre de la Victoria quand Robert lui offrit la main.

C'était la première fois de sa vie qu'elle se voyait à pareille fête : une main si galamment offerte pour descendre de voiture, comme à une vraie femme, à elle la pauvre petite chiffonnière qui avait toujours été rudoyée.

Deux belles larmes lui vinrent aux yeux.

Sous la lanterne de la voiture Robert vit ces larmes.

— Vous pleurez, lui dit-il avec une émotion soudaine ; pourquoi pleurez-vous ?

— Je ne pleure pas, répondit-elle en voulant cacher ses larmas.

Mais, emportée par son cœur, elle pencha doucement la tête sur Robert et murmura dans un sanglot : « Je pleure parce que je suis bien heureuse. »

Cette fois il n'y tint plus ; il la prit bravement

dans ses bras en oubliant sa robe et l'embrassa avec tant de force et avec tant de douceur que la chiffonnière faillit s'évanouir.

Si sa mère se fût trouvée là, elle n'eût pas manqué de s'écrier :

— Des vapeurs ! oh! la, la! elle va se trouver mal ; vite, qu'on apporte un verre de bleu à sa pauvre mère.

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