II
riait toujours sourit encore du sourire des soej^tiques, mais quelle amère expression de tristesseau coin de ses lèvres !
Une âme plus virile chercherait d'âpres consolations, un homme trois fois homme se retremperait dans le travail et dans le devoir. Mais c'est plutôt un homme trois fois femme. Il s'est eflëminé à courir les aventures, il ne s'arrêtera jamais. Il faudra que la femme le console de la femme. Mais où trouver la femme qui console, quand on a perdu la femme qui charme ? Martial nous avouait un jour, à l'Opéra, qu'il passait son temps en vaines recherches. Dans le monde il n'avait rien trouvé qui lui rappelât, même de loin, Jeanne d'Armaillac ; dans le demi-monde, c'était encore plus rare de trouver une Marguerite Aumont. Celle-là, comme il le disait luimême, avait répandu dans sa vie un doux parfum de violette et de lilas, les vraies fleurs de la jeunesse. Vainement il avait cherché parmi toutes les amies de sa maîtresse une femme qui eût un peu de son charme, mais il n'avait trouvé que des filles occupées d'elles-mêmes, parlant de l'amour comme des femmes qui ne connaissent que l'or. Il se rappelait que la pauvre Marguerite
Aumont avait fait des prodiges pour vivre de peu pour que la question d'argent ne fût jamais une question entre eux.
Cependant, il n'était pas homme à pleurer solitairement les femmes qu'il n'avait plus. Voilà pourquoi un matin, comme il allait au bois, il retint son cheval par la bride en voyant traverser l'avenue des Champs-Elysées par une jeune fille qui était un miracle de beauté dans la fraîcheur des dix-huit ans.
Voyant le cheval qui s'arrêtait, la jeune fille leva les yeux , deux pervenches sous de longs cils, comme des violettes dans l'herbe.
Elle passa son chemin, après avoir presque souri.
Et lui, au lieu d'aller au bois, il tourna bride, si bien que le cheval et la jeune fille descendirent les Champs-Elysées du même pas.
Cent fois, dans sa course du matin, la belle enfant avait été suivie par les hommes de tous les âges et de toutes les nations, ne daignant d'ailleurs jamais répondre à leurs provocations, n'écoutant, comme elle le disait, ni des yeux ni des oreilles.
Mais si elle avait dédaigné les hommes à pied.
elle fut flattée d'être suivie par un homme à cheyal. Arrivée au rond-point, elle pouvait se perdre sous les arbres et planter là le comte de Briançon, mais elle jugea qu'elle ne devait pas décourager ce promeneur matinal.
Ils continuèrent à marcher du même pas, elle sur le bitume, le cheval sur le sable , le bruit du sabot couvrant le bruit de la bottine.
Martial, qui avait commencé par d'idolâtres œillades, cherchait vainement quelques paroles éloquemment concises, pour bien marquer son admiration, que dis-je? son adoration, car il était pris soudainement par le cœur comme par les yeux.
— En vérité, pensait-il, elle ressemble tour à tour et tout à la fois à Jeanne d'Armaillac et à Marguerite Aumont.
C'était une illusion, mais l'âme vit d'illusions. En face du théâtre des Folies-Marigny, il risqua un mot :
— Mademoiselle, comment osez-vous sortir toute seule ? comment ne vous a-t-on pas encore enlevée?
La jeune fille fit semblant de ne pas écouter et surtout de ne pas entendre.
Mais Martial n'était pas homme à quitter le jeu sans avoir perdu ou gagné.
— Mademoiselle, pourquoi vous levez-vous si matin?
La jeune fille qui ne voulait pas répondre laissa échapper ces paroles :
— Si matin ! j'arriverai encore trop tard.
— Voulez-vous monter en croupe , mademoiselle ?
Elle sourit :
— Ce ne serait pas la première fois, mais c'est vous qui feriez une drôle de figure, si je vous prenais au mot.
— Peut-être , dit le comte de Briançon en riant. Mais pourquoi arriverez-vous trop tard, mademoiselle? Est-cft que vous êtes attendue par un amoureux?
— Un amoureux! Dieu merci, je n'en connais pas.
— Songez-y donc, ces Champs-Elysées, par une belle matinée du mois de mai, c'est le paradis, Paris c'est Tenfer. Où allez-vous?
— Je vais chez M™® Ode, qui m'attend pour que j'aille porter un chapeau.
— Et tout cela à pied?
— Pardieu, croyez-vous que les modistes vont à cheval?
L'homme à cheval eMa fille à pied se mirent à rire.
— r Elle a ri, la voilà désarmée, pensa Martial. Il mit pied à terre.
— Mademoiselle, vous êtes charmante.
Elle continuait à marcher, mais il l'arrêta :
— Ce n'est pas bien, ce que vous faites là, ne suis-je pas votre compagnon de voyage?
La jeune fille s'arrêta pour babiller un peu. Elle trouvait le cheval fort beau, elle n'avait pas encore regardé Martial en face. Elle ne fit pas de façons pour lui avouer qu'elle demeurait rue Galilée. Elle allait tous les matins à pied rue de Rivoli, pour s'en revenir tous les soirs en omnibus. Si elle allait porter çà et là des chapeaux à domicile , c'est qu'elle avait plus de goût que les autres pour bien coiffer les clientes de M"*^ Ode.
Martial lui dit que si elle voulait venir rue du Cirque, il lui donnerait des chapeaux à faire, mais elle ne voulut pas croire à cette « cliente » là. Il s'aperçut qu'il ne fallait pas brusquer les choses. Il ne voulait pas, d'ailleurs, être pris en flagrant délit, car il y avait beaucoup de prome-
neurs dans Tavenue. On pourrait le signaler dans le monde, comme un homme qui suit les femmes — à cheval.
— A demain, dit-il en remontant à cheval.
Le lendemain, s'il fut de bonne heure au coin
de la rue de Galilée et des Champs-Elysées, vous le devinez sans peine.
La jeune fille apparut vers huit heures moins un quart, en retard d'un quart d'heure, ce qui lui sembla de mauvais signe. Le cœur leur battait à tous les deux. La jeune fille avait rêvé de lui et de son cheval ; il avait rêvé, lui, qu'il l'enlevait en croupe à travers tous les périls , la mère pleurant les bras au ciel , la sœur criant pour être enlevée en même temps.
Martial remarqua que la modiste était mieux eoiflGée que la veille.
— Je suis sauvé, dit-il; elle veut être plus belle, elle est perdue.
Il voulut lui parler, mais elle lui dit en passant en avant :
— Prenez garde, je suis connue par ici.
Ce ne fut qu'après la rue d'Albe qu'elle consentit à marcher du même pas. Il y avait longtemps que le comte de Briançon n'avait été si
heureux. Il se sentait deux fois dans le renouveau, le mois de mai tout souriant et ces dix-huit ans de la jeune fille, qui étaient un autre mois de mai.
Le comte de Briançon avait trop d'esprit pour laisser tomber la conversation. Il amusait la belle matineuse par des mots imprévus, tour à tour passionnés et moqueurs.
Elle se demandait s'il fallait le prendre au sérieux; elle avait peur d'être trop aimée ou de ne pas l'être assez. Les extrêmes inquiètent les jeunes cœurs. On n'arrive aux grandes passions qu'après avoir passé par les passions tempérées.
Martial ne pouvait croire que la modiste fût digne d'être rosière. Elle était pourtant ainsi ; Salency , Nanterre, Argenteuil lui eussent donné la couronne, d'autant plus qu'elle avait résisté aux plus galantes propositions avec tout l'héroïsme de la vertu.
Quand on fut au rond-point, Martial voulut convaincre la jeune fille qu'elle mourait de faim, pour l'entraîner au Petit Moulin rouge où elle déjeunerait avec lui tambour battant.
— C'est vrai que j'ai déjà faim, dit-elle naïvement. Figurez-vous que je me suis levée à cinq
heures du matin pour laver ma robe des dimanches.
— Décidément, vous êtes un ange.
— Oh! un ange ! — je ne vais pas si haut.
— Oui, un ange, je n'en rabats pas une lettre. La modiste se laissa conduire au Petit Moulin
rouge.
Je n'étais pas au déjeuner et je n'ai pas vu l'addition.
Et d'ailleurs, a-t-on tout mis sur la carte?